lundi 16 février 2026

Du pain et des mystères dans le Gard

Sophie Mackintosh – Qu'est-ce qui peut bien rapprocher la femme du boulanger et celle de l'ambassadeur?  Avec "Le pain et le poison", nous ne sommes certes pas dans l'univers de Marcel Pagnol. Ce roman de Sophie Mackintosh, le premier d'elle traduit en français (par Ninon Chaupy), expose les atmosphères intemporelles d'une vie villageoise du temps où l'on allait laver son linge à la fontaine, source privilégiée d'informations et de ragots.

Tout tourne en effet autour de quatre personnages dans ce roman: un ambassadeur américain et sa conjointe, et la femme du boulanger, Elodie, que son mari délaisse au profit de la recherche obsessionnelle du pain parfait. En quête d'attention, Elodie va être troublée par Violette, l'épouse de l'ambassadeur: est-ce l'aveu d'une attirance homosexuelle? On y arrive. Mais lorsqu'Elodie entre dans le monde du couple de Violette, elle devra aussi en accepter quelques codes qui lui sont étrangers, par exemple l'histoire de la rencontre de Violette et de son mari, réinventée en fonction des interlocuteurs. 

Au centre de ce quatuor, c'est Elodie, la femme délaissée, qu'on découvre, délaissée mais désirante tant envers son propre mari qu'envers Violette, à qui elle écrit des lettres qui constituent, dans "Le pain et le poison", un contrepoint introspectif. Roman d'atmosphères, ce livre a le chic pour installer une ambiance constamment marquée par la sensualité, voire par un érotisme d'atmosphère puissant, soulignée par le constant rappel de la couleur rouge – il y a le rouge à lèvres que l'ambassadeur aime voir sur les lèvres de sa femme, mais pas seulement. Il y aura même un peu de sang...

La description d'ambiances prenantes, d'un érotisme diffus, a pour conséquence que "Le pain et le poison" a cette saveur caractéristique des livres qui imposent qu'on prenne le temps de les lire, lentement, comme au temps où l'on avait vraiment le temps de lire. Comme dans les années 1950, où se situe l'intrigue. 

Une intrigue, enfin, qui s'inspire d'une affaire réelle et non élucidée malgré la déclassification de documents, celle du "Pain maudit", survenue en 1951 à Pont-Saint-Esprit (Gard). L'autrice s'interroge, et le lecteur avec elle: verre pilé, additif américain pour rendre la pâte du pain plus blanche? L'ambassadeur américain est peut-être moins débonnaire qu'on ne le croit. Ce que peuvent suggérer, symboliquement, certains appels à l'aide de Violette...

Sophie Mackintosh, Le pain et le poison, Le Bouscat, Editions du Gospel, 2026, traduit de l'anglais par Ninon Chaupy.

Le site de Sophie Mackintosh, celui des éditions du Gospel.

dimanche 15 février 2026

Dimanche poétique 730: Parme Ceriset

Éternelle Aphrodite

Rien n’a vraiment changé depuis la nuit des temps,
Les êtres naissent et meurent en cycles infinis,
Comme des grains de sables que la mer polit
Et ramène à la plage en rouleaux scintillants.

Le temps d’un bref éclair et l’on entraperçoit
Un sourire de miel et un regard brûlant,
C’est la vie qui s’agite au coeur de notre joie,
L’amour au creux des vagues embrase l’océan.

Dans ces volutes bleues aux lueurs turquoise 
Ne vois-tu pas l’éclat de mes yeux étoilés,
Le galbe pétillant de mes lèvres framboise ?
Je suis née de l’écume, un soir d’éternité.

On m’appelle Aphrodite, je suis l’amour des cieux,
J’enflammerai les âmes jusqu’au bout du temps,
La vie n’a plus de mort lorsqu’elle brille en mes feux
Je suis à tout jamais l’ultime firmament.

Parme Ceriset (1979- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 14 février 2026

De l'Irak à Paris, itinéraire d'un converti

Joseph Fadelle – Devenir chrétien, répondre à l'appel du Christ, n'a rien d'évident dans certains pays. Venu d'Irak, Joseph Fadelle en sait quelque chose! Dans "Le prix à payer", ce converti, né dans une famille de notables et promis à une belle carrière marquée par l'aisance matérielle, relate le début de son parcours de chrétien, vécu entre l'Irak et la Jordanie, jusqu'à son arrivée en France. L'errance est longue...

Dans son esprit, pourtant, celui qui s'appelait Mohammed Moussaoui partait gagnant, fort de ses préjugés envers les chrétiens de son pays, certain même d'être capable de les convertir. Sa première rencontre avec un chrétien, lors de son service militaire, va le secouer. Cela, à partir de peu de chose: lire le Coran en y réfléchissant quelque peu, puis lire l'Evangile. 

Le témoignage de Joseph Fadelle n'occulte rien. Il relate le contexte hostile aux chrétiens qui règne dans les années 1980 en Irak, un contexte qui rend à leur tour méfiantes les quelques communautés chrétiennes qui y subsistent: il n'est pas facile d'y obtenir son baptême, et aucune communauté ne tient à se mettre en danger pour accueillir celui qui reste un inconnu. Cela, sans oublier la corruption, endémique. 

La rupture est également consommée avec une famille qui, c'est peu de le dire, ne comprend pas ce choix d'un changement de religion. De son côté, l'auteur de "Le prix à payer" regrette le côté formel et matérialiste de son clan, prêt à payer ou à faire acte de violence pour faire revenir "son" Mohammed Moussaoui au bercail. Face à un narrateur convaincu, ces tentatives peuvent faire figure de tentations quelque peu diaboliques aux yeux du lecteur. Mais le narrateur tient bon, persuadé que le message d'amour et d'espérance de l'Evangile est plus profond, plus sain(t) pour lui et pour les siens.

Persuadé? Certes. Mais l'auteur se montre sincère jusqu'au bout, indiquant dans son témoignage ce que tout croyant profond a sans doute ressenti un jour: le doute est indissociable de la foi, dès lors que la vie l'éprouve. L'écrivain n'en cache rien, rappelle ses moments de péché ainsi que ses accès de désespoir face à la difficulté d'être chrétien en Irak, puis en Jordanie. Il a des alliés ici-bas, cependant, à commencer par son épouse et ses enfants. De belles rencontres le feront avancer aussi, là où il semble qu'il n'y a pas de chemin. 

"Le prix à payer" apparaît ainsi comme le beau témoignage, exemplaire diront même certains, d'un homme converti au christianisme dans un contexte résolument hostile. On peut aussi le voir comme la réalisation actuelle de cette invitation du Christ à tout quitter pour Le suivre, même si c'est difficile. Et aussi, enfin, comme un appel fait au lecteur à, simplement, dépasser ses préjugés et ses habitudes pour devenir meilleur. Et ce dernier message s'adresse à tout le monde.

Joseph Fadelle, Le prix à payer, Paris, Editions de l'Œuvre, 2010/Presses Pocket, 2012.

mardi 10 février 2026

Valentin Perrier a-t-il violé?

Danielle Cudré-Mauroux – En Suisse, les élections des conseillers fédéraux relèvent généralement de la formalité: on trouve toujours le bon candidat, qui prendra place, au terme d'un vote du Parlement, au sein du collège gouvernemental qu'on appelle le Conseil fédéral. Mais voilà: il arrive que ça déraille. C'est là que "Le bal des faux-culs", roman policier signé Danielle Cudré-Mauroux, commence. 

C'est en effet une rivale (mais néanmoins amie) de Valentin Perrier, Christine Martin, qui lui souffle la place au terme d'un scrutin à suspens. La raison? Valentin Perrier a violé, et ça s'est su. Enfin, violé, vraiment? Le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Et c'est en entretenant savamment et longuement le doute que l'autrice accroche son lectorat.

Cela paraît simple, pourtant: Perrier, homme politique d'âge mûr, habitué d'un petit café à Vevey, fait de l'œil à l'une des serveuses, Lilly, puis cède à ses pulsions les plus malsaines. Face à cette situation, la romancière place deux personnages aux réactions très différentes: Rossella, une jeune stagiaire nourrie aux thèses post-MeToo et prompte à condamner le mâle, et son personnage récurrent, Max Avelar, "l'inspecteur de police équitable", son mentor. Un personnage que le lecteur découvre pondéré, rigoureux dans l'enquête, et amateur de bircher à ses heures.

Si pédagogue qu'il soit, celui-ci aura bien du mal à dompter sa collègue et à lui faire comprendre qu'une enquête doit aller au-delà des apparences. Tant mieux pour le lecteur: celui-ci va être promené au gré d'une intrigue qui convoque la mafia italienne, ainsi que quelques truands pour qui le petit café où Perrier a ses habitudes sert de paravent à des activités de prostitution moins avouables, discrètement exercées sur la côte lémanique. Perrier? Justement: en qualité de comptable, il a partie liée avec ce monde. Les apparences sont contre lui...

"Le bal des faux-culs" excelle à démontrer les mécanismes délétères qui, sur de simples soupçons, peuvent condamner socialement, plus durement que la décision d'un tribunal, un homme bénéficiant d'une certaine notoriété. En entourant son personnage d'une famille, la romancière renforce encore la tension dramatique de son roman: le lecteur découvre les manœuvres requises pour sauver les apparences, les enfants harcelés, l'épouse qui doute. Cela, sans oublier les amis et collègues en politique qui, soudain, tournent le dos à Valentin Perrier.

Enfin, la romancière vient greffer quelques aspects sociaux autour du personnage de Lilly, jeune femme en rupture qui se partage entre le service au café et la prostitution pour tenter, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Ce qui entre en contraste avec Christine Martin qui, au sommet national du pouvoir, ira liquider son secret de famille quelque part en Italie. Ce livre laisse au lecteur le souvenir d'un roman où tout semble réglé à la fin, mais où, telle une brume enveloppant certains personnages, une part de mystère s'entête à subsister.

Danielle Cudré-Mauroux, Le bal des faux-culs, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Lu pour le défi Un hiver polar.

lundi 9 février 2026

La confession d'un homme chassé

Claire Genoux – "dehors": cité en tout début d'ouvrage, c'est le mot qui va déterminer le destin du narrateur de "Départ", le dernier court roman de l'auteure suisse Claire Genoux. Porté par une voix unique, cet ouvrage donne en effet la parole à un homme que son épouse, Regina, chasse de chez lui, non sans oublier de réclamer des conditions de divorce avantageuses pour elle et pour les enfants. 

Chassé de chez lui, le personnage qui s'exprime évoque toute une vie, la sienne, avec ses sentiments et ses galères. Le métier de bûcheron qu'il endosse n'est pas le sien, mais il le vit, en dit les techniques et les liens humains qu'il implique. 

Se souvenant, il évoque aussi les femmes de sa vie, et aussi cette Christine vers laquelle il craint d'aller, fragilisé par la rupture et travaillé par des zones d'ombre dont il a peur. 

Au fil des pages, c'est donc une confession qui se développe, profonde, introspective bien entendu – celle d'un homme qui se demande s'il a pu se tromper quelque part. Celle aussi du ressenti d'une sorte de dieu déchu, soudain rejeté par les femmes – et rejetant à son tour les lèvres tendues de Christine, offrant un baiser au bord d'un lac.

A force d'évoquer avec une profonde sincérité les amours du narrateur, "Départ" est empreint d'une sensualité de tous les instants, dite sans filtre. Cette fête des sens passe cependant aussi par la nature rugueuse du style oral que l'écrivaine recrée pour son personnage principal. Les "ne" des négations s'effacent, les phrases se passent parfois de verbes, les retours à la ligne après peu de mots rythment par moments le récit.

"Départ" est un roman rapide et percutant, travaillé et porteur d'un propos dense. Il explore jusqu'au bout tout ce qu'un homme peut ressentir lorsqu'on le quitte par surprise. 

Claire Genoux, Départ, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 8 février 2026

Dimanche poétique 729: Joachim du Bellay

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple
D'un faible vol au ciel s'aventurer,
Et peu à peu ses ailes assurer,
Suivant encor le maternel exemple.

Je le vis croître, et d'un voler plus ample
Des plus hauts monts la hauteur mesurer,
Percer la nue, et ses ailes tirer
Jusqu'au lieu où des dieux est le temple.

Là se perdit : puis soudain je l'ai vu
Rouant par l'air en tourbillon de feu,
Tout enflammé sur la plaine descendre.

Je vis son corps en poudre tout réduit,
Et vis l'oiseau, qui la lumière fuit,
Comme un vermet renaître de sa cendre.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 février 2026

Le pape est mort!

San-Antonio – Oui, le pape est mort, mais pas celui que vous croyez: Léon XIV est toujours de ce monde. Mais dans "C'est mort et ça ne sait pas", le commissaire San-Antonio est lancé sur les pistes d'un gourou sataniste qui sévit à Paris, à l'enseigne des "Lucyfériens". Il s'appelle Paul Brioux, ça ne claque pas tout à fait pareil que Robert Francis Prevost, je vous l'accorde. Mais là, nous sommes dans les années 1955... 

La scène d'ouverture de ce roman a dû faire sensation à l'époque: l'écrivain décrit, de manière détaillée mais aussi caricaturale, un office religieux d'adoration à Lucifer. San-Antonio y participe parce qu'il a deux ou trois questions à poser à celui qui mène l'office, "pape" de cette anti-religion, par rapport à deux défunts retrouvés avec des photos de propagande sur eux. Mais ce pape est-il vraiment le maître du jeu? 

A grand renfort de coups de théâtre et de retournements de situation (dont la mort du pape, justement – c'était à prévoir), l'écrivain sait surprendre son lectorat; quant au personnage de San-Antonio, il va épater son entourage professionnel. Un entourage qui n'a pas encore pris la forme familière qu'on lui connaît: pour cet épisode, Bérurier reste hors jeu et c'est un certain Georgel qui accompagne l'inspecteur. Un Georgel pas très futé, et surtout peu enclin à collaborer: San-Antonio et Georgel ne sont pas de la même section de la police.

Le lecteur relève du reste, de manière générale, que l'entourage du personnage principal est globalement assez gris, et San-Antonio, observateur impitoyable de ses semblables, n'en fait pas mystère. Il est permis de trouver le commissaire un peu hautain, pour le coup. 

Ce cher San-Antonio, d'ailleurs... certes, c'est un homme à femmes, on le reconnaît au fil des pages, et l'auteur lui prête 35 ans. Mais cela ne paraît pas spécialement obsessionnel dans "C'est mort et ça ne sait pas": s'il courtise une secrétaire et s'il va au déduit avec elle, c'est parce qu'il est sincèrement épris, ne serait-ce que pour une nuit, et qu'il souhaite lui soutirer quelques informations mine de rien. Sa tête reste froide... et quitte à pousser un peu un désir de toutes façons déjà installé, tout le monde sera content. Un poil transactionnel? Pas faux, mais du moment que tout le monde y trouve son compte, hein...!

Mais il convient de relever que dans cet épisode, on voit surtout un San-Antonio qui ne recule jamais devant la castagne, entre autres pour amener tel ou tel suspect ou témoin à résipiscence. 

On n'est pas non plus encore dans le monde langagier novateur qu'on prête à San-Antonio dans "C'est mort et ça ne sait pas": l'écriture est certes canaille, mais pour l'essentiel, plutôt que d'inventer à tout va, elle recherche sa musique dans les argots pratiqués à Paris: un peu de javanais, de la poésie gouailleuse, et quelques calembours pour faire bon poids.

Après avoir refermé "C'est mort et ça ne sait pas", le lecteur garde le souvenir d'un roman policier classique d'une habileté consommée, qui part d'une secte anecdotique pour trouver in extremis la clé du mystère dans des relations politiques internationales de haut vol. C'est aussi un produit de son temps: l'approche des femmes a un côté conquérant qui n'a plus guère cours aujourd'hui, et les clins d'œil artistiques renvoient aux célébrités alors à la mode, Gina Lollobrigida par exemple. Enfin, c'est un texte qui se lit rapidement, frénétique et plein de surprises. Et où l'on rit beaucoup, y compris avec les personnages.

San-Antonio, C'est mort et ça ne sait pas, Paris, Fleuve Noir, 1955. Avec une page de publicité intercalée pour "Le Standinge", du même auteur.

Le site des éditions Fleuve Noir.

Egalement lu par Eireann YvonPierre Faverolle.

Et je fais coup double...

Lu pour le défi 2026 sera classique aussi
Lu pour le défi Un hiver polar.


jeudi 5 février 2026

Quand un "like" fait le tour du monde... c'est-à-dire à chaque fois!

Guillaume Pitron – Le journaliste Guillaume Pitron avait laissé son lectorat avec une enquête fouillée sur la géopolitique des métaux rares, intitulée "La guerre des métaux rares". Dans un nouvel ouvrage consacré à une thématique voisine, le voici qui part à la poursuite d'un "like" lancé en ligne, cliqué par un internaute qui souhaite simplement partager son approbation, voire son enthousiasme sur quelque réseau social. Et c'est du lourd.

Cela, sans mauvais jeux de mots: menant l'enquête aux quatre coins du monde, l'auteur réussit à démontrer que le numérique, qu'on aime qualifier de "dématérialisé", a en réalité un poids matériel important. Le lecteur le voit assister à la pose d'un câble sous-marin en France, partir à la découverte de centres de stockage de données voisins, explorer les dessous des villes intelligentes, voire des pays qui, tels l'Estonie (surnommée "e-Stonia", paraît-il, soit dit en passant), se sont lancés à corps perdu dans un fonctionnement entièrement fondé sur le numérique. 

Ce qu'il nous dit ainsi, c'est que pour dématérialiser les activités humaines par le biais du numérique, il faut des infrastructures immenses, à telle enseigne que le support ramifié et mondial permettant à chacune et à chacun de surfer sur Internet est peut-être la plus grande construction jamais édifiée par l'humain. Et aujourd'hui déjà, son empreinte écologique est notablement plus lourde que celle du secteur aérien, qu'on aime désigner comme bouc émissaire lorsqu'il s'agit de pollution.

Les résultats sont variables: si l'Estonie fonctionne bien en se fondant sur un numérique vendu à la population sur la base de promesses qui relèvent du récit de propagande (que l'auteur analyse avec exactitude), la future "ville intelligente" de Masdar City, à Abu Dhabi, peine à tenir ses promesses. Y parviendra-t-elle un jour, et à quel coût en termes de ressources? L'auteur amène assez rapidement l'idée que les avantages environnementaux espérés par un tel projet ne soient qu'une chimère, compte tenu du volume de données qu'un tel projet peut consommer: leur gestion implique une consommation considérable de métaux rares, d'énergie et même de ressources humaines. 

L'auteur explique aussi les dessous de la continuité du service d'Internet, exigée par plus ou moins tous ses consommateurs: pas question que l'ordi plante au moment fatidique, que ce soit (l'auteur aime rappeler la futilité des usages du Web grand public, pour avoir un contraste maximal avec les ressources requises) dans un jeu massivement multijoueurs, lorsqu'on balance un "like" ou une photo de chaton sur ses réseaux sociaux... ou qu'on tente de faire fortune dans le monde de la finance, où le numérique est d'ores et déjà plus rapide et performant que l'humain lorsqu'il s'agit de vendre et d'acheter. Cela exige une sécurité accrue qui, quelques exemples le suggèrent, confine à la paranoïa: gardiens, interdictions d'accès, souci maladif de la pureté de l'environnement, réfrigération des serveurs... Cela, sans parler des redondances: l'auteur indique que la photo de vacances publiée par un internaute se retrouve enregistrée à plusieurs endroits dans le monde, ce qui multiplie son impact.

L'empreinte du numérique tel qu'il est conçu constitue le fil rouge de ce petit livre, dense et bien renseigné sur la base de choses vues, de documents et de témoignages. Un barrage constitue-t-il une manière écologique de fabriquer du courant? L'auteur est sceptique. Surtout, il se montre inquiet face à une société numérique, incitée à l'être à tout moment, voire à le rester (intéressante analyse des couleurs bleu et rouge pour pousser l'internaute à l'action en ligne), qui va se révéler immensément plus énergivore et gourmande en ressources naturelles que les temps passés. Le numérique sobre ou responsable? L'auteur l'évoque, mais annonce la couleur: ce ne sera pas facile non plus, tant il y a d'interdépendances. Cela, sans compter le facteur humain...

En sortant de sa lecture, le lecteur va sans aucun doute se poser des questions quand à sa consommation de trucs électroniques: ordinateurs trop vite usagés, téléphones portables qu'on remplace à la première griffure – oui, même la thématique de l'obsolescence programmée, pourtant familière, est expliquée pour les néophytes. Il peut aussi être amené, quitte à déranger un peu, à poser des questions à son employeur. Et pourquoi pas?

Guillaume Pitron, L'enfer numérique, Paris, Les Liens qui libèrent, 2023.

Le site de Guillaume Pitron, celui des éditions Les Liens qui libèrent.

Egalement lu par Clément Donzel.

lundi 2 février 2026

Désir du désir: la quête de Mouille d'Été au mésolithique

Morgan Glendish – Le roman préhistorique, c'est du sérieux. Morgan Glendish, auteur de "La Caverne du Baba", saisit ses personnages à une époque clé, celle où l'humain, nomade auparavant, s'apprête peu à peu à se sédentariser. Symbole peut-être de la fin du temps du nomadisme humain, Mouille d'Été a quant à elle un problème personnel: elle ne prend plus aucun plaisir... au plaisir, justement. Cela va la mener sur les routes en quête d'une solution à cette aboulie mêlée, peut-être, d'un peu de lassitude mentale.

Les tensions de ce nouveau roman de Morgan Glendish, édité dans la collection spécialisée "Damned", prennent une couleur politique au début du roman, lorsqu'il s'agit de débattre des avantages comparés de la vie nomade et de la vie sédentaire. L'auteur présente la vie nomade comme plus égalitaire que la sédentarité, qui exige une répartition des tâches qui, lit-on entre les lignes, va favoriser le mâle de l'espèce humaine. Ce qui n'est pas forcément du goût de Mouille d'Été – une belle femme farouchement nomade d'âge mûr dont le corps, relève l'auteur, raconte la vie au gré des cicatrices. Femme dont l'autorité est du reste contestée.

Mais tout cela paraît bien sérieux... Ce n'est qu'un début. Au fil des pages, l'auteur laisse s'exprimer un grain de folie qui ne peut s'empêcher de croître, ni de prospérer. Celui-ci passe par une parole libre et familière qui épouse à l'occasion des accents bien actuels et ne néglige pas l'humour à répétition, surtout lorsqu'il s'agit, pour les personnages qui entourent Mouille d'Été, d'avoir tous envie de "faire flak-flak" avec elle. Cela, à une époque où cet acte à la fois intime et agréable n'était pas aussi codifié qu'aujourd'hui...

L'humour de ce roman de quête décomplexé et très nature, où l'on se propose la botte sans y mettre davantage de formes que cela, naît aussi des noms de ses personnages, souvent suggestifs et ambigus même si l'auteur, malicieux, suggère que ce n'est jamais ce que le lecteur serait enclin à penser. Ainsi voit-on évoluer Pine de Sanglier, Vol de Nuit ou Queue d'Écureuil. Des personnages nommés Brok, par exemple, apparaissent dès lors immédiatement comme quelque peu extérieurs au clan décrit par l'écrivain. 

Morgan Glendish a signé d'autres romans dans la série "Damned", notamment "Sexe ou silex?", et annonce une suite intitulée "Tambour et aisselle". On le retrouve aussi en préfacier de "C'est pas la longueur qui compte" de Padraig Morishknee. Padraig Morishknee et Morgan Glendish sont-ils la même personne, d'ailleurs? Les noms d'auteurs de la série "Damned" étant les pseudonymes d'écrivains suisses romands évoluant en liberté, les paris sont ouverts quant à leur identité...

Morgan Glendish, La caverne du Baba, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'écossais par Ramos Alaplaya.

Le site des Nouvelles Editions Humus.


dimanche 1 février 2026

Dimanche poétique 728: Vénus Khoury-Ghata

Regard de reproche du coq cuit dans son sang
la tache écarlate sur le sol de la cuisine dénonce la mère
ses mains semblent au-dessus de son assiette
elle le désosse avec tendresse
le mâche lentement
ses larmes ne sont pas de l'eau

Vénus Khoury-Ghata (1937-2026), Désarroi des âmes errantes, Paris, Mercure de France, 2024.

vendredi 30 janvier 2026

Le merveilleux en mode moderne, vif et poétique, avec Nétonon Noël Ndjékéry

Nétonon Noël Ndjékéry – "La Fabrique du merveilleux" est un ample conte africain, baigné, comme son titre l'indique, de merveilleux. Au travers de ses pages, l'écrivain tchadien et suisse Nétonon Noël Ndjékéry revisite les types et les figures imposées du genre avec beaucoup de bonheur et un soupçon d'humour. Tout part de l'ambition d'une jeune fille...

Poudoudou exploite en effet les traditions de son royaume pour devenir reine, quitte à tricher un peu dans le contexte d'une société marquée par ses rituels. Et peu à peu, le lecteur le montre, elle saura faire le vide autour d'elle et de son mari, le mbaï (roi) Laoula: exit même ses autres épouses, puisque dans un souci d'égalité face aux générations, le roi, polygame, épouse une jeune femme par an. Accessoirement, Poudoudou s'arroge le droit d'avoir un amant, Tipipi, son homme de confiance à plus d'un titre.

Le merveilleux s'invite dans les pages de "La Fabrique du merveilleux" – à commencer par la situation qui donne son titre au livre: c'est un lieu où tout semble possible, y compris la coexistence pacifique entre espèces animales a priori antagonistes dans le lieu où, précisément, les rêves naissent et sont gérés pour chaque être vivant. C'est que l'histoire, dans son ensemble, demeure proche d'une nature volontiers référentielle: le temps, en particulier, y est évoqué en lunes à l'occasion.

Et puis, il y a ce personnage de Guiliguili, alias Keïko, l'une des enfants égarées du roi, dont les larmes créent tantôt des bijoux, tantôt des chaînes pour les prisonniers, tantôt même des pythons, colliers vivants prompts à étrangler. L'écrivain ménage ses effets avant de la faire intervenir, afin de créer autour d'elle une aura de mystère: qui est la géniale bijoutière qui produit, en toute discrétion, les si beaux joyaux de la reine?

Cet univers merveilleux, l'écrivain l'a voulu en posant dès le départ l'idée que le monde du rêve et celui du réel sont en réalité poreux et que les dieux, en particulier le dieu Sou, créateur dominant dans la mythologie du pays de Poudoudou, ne se gênent pas d'intervenir d'un côté ou de l'autre. Et c'est avec l'art immense du poète que le romancier déroule les multiples péripéties de son conte. Un art empreint d'une poésie de tous les instants, riche en images d'une originalité toute personnelle, intemporel, marqué aussi par un certain sourire. Le tout, mis au service d'une intrigue inventive qui évolue sur la mince ligne de frontière entre le réel et le songe.

Nétonon Noël Ndjékéry, La fabrique du merveilleux, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.

mardi 27 janvier 2026

"Les Corberaux", un conte de fées truqué sur une île opulente

Anne-Frédérique Rochat – Préserver les apparences, assurer l'impunité: ce sont les mots qui viennent à l'esprit en refermant "Les Corberaux", dernier roman de l'écrivaine suisse Anne-Frédérique Rochat. Ce roman débute à la manière d'un conte de fées trop beau pour être vrai, et s'achève au moment où l'onde remuée se calme, engloutissant un drôle d'épisode de vie.

Homme riche, influent et vieillissant, M. Corberaux engage, sur un coup de tête, une vingtenaire sans abri nommée Agathe. Son passé? Compliqué, l'auteure le suggère avec pudeur. Sa mission? Ce sera le service aux repas, un peu de ménage. Elle sera logée, nourrie. Le paradis pour une jeune femme qui vit dans la rue, exposée à toutes les menaces. Donc oui: le lecteur se dit, en lisant les premières pages de ce roman, que c'est trop beau pour être vrai. 

L'auteure joue avec cette situation de départ, tout en glissant, d'emblée, quelques fausses notes discrètes qui devraient alerter: la maîtresse de maison surréagit à la curiosité d'Agathe concernant l'aménagement du manoir où elle vit, par exemple. Quant au fait de travailler pour ce couple sans être rétribuée, cela revient pour Agathe à être totalement dépendante de celui-ci. Cet emploi de "dame de compagnie" est-il donc une prison dorée? Un paradis truqué? La romancière captive en entretenant le doute, entre confort matériel et dynamiques d'emprise: en substance, pour Agathe, c'est ça ou la rue.

Peu à peu, l'écrivaine pousse son roman au noir. Le lecteur découvre ainsi une maîtresse de maison toxique, soufflant le chaud et le froid à l'encontre d'Agathe. Quant à son mari, de manière plus prévisible (ou le voit venir dès le début du roman: un homme d'âge mûr qui offre un emploi à une jeune femme en détresse sociale n'est pas forcément désintéressé...), bien qu'impuissant, il finira par se révéler pour ce qu'il est: un prédateur. Quant au chien Gamin, en baladant sa lassitude de vivre, il offre quelques pauses amusées dans une ambiance qui devient de plus en plus pesante.

Et si la corne de brume du port rythme et informe la vie sur l'île où vivent le couple et sa servante, Marie-Aline joue le rôle d'avertissement. Institutrice, elle ne dépend pas du couple Corberaux, ce qui lui confère une liberté de parole sur les questions sociales du cru: problèmes de santé dus au travail dans l'entreprise dirigée par M. Corberaux, mais aussi gestion paternaliste qui permet à ce même Corberaux d'avoir des obligés, même modestes, sur qui compter. 

En situant son intrigue sur une île jamais nommée, enfin, la romancière installe "Les Corberaux" dans ce qui semble un laboratoire presque isolé où vivent des privilégiés qui doivent être contents de l'être et interagissent au gré des conventions sociales et pas davantage, par opposition au mode de vie sur le continent, jugé moins désirable, plus misérable aussi.

C'est sur quelques actes de violence que se termine le roman "Les Corberaux", laissant au lecteur un sentiment de décalage injuste: la lanceuse d'alerte Marie-Aline, Cassandre de notre temps, n'aura pas été écoutée, et les Corberaux trouvent aussi leur mortel destin, ce qui ne leur évite pas les honneurs d'une société insulaire qui fonctionne en vase clos. Et Agathe? Choquée, elle aussi aura quitté la scène en fin de roman. Reste Désirée, celle dont personne ne veut sauf peut-être Agathe, qui fait figure, au tout dernier chapitre, de lumière d'espoir. 

Anne-Frédérique Rochat, Les Corberaux, Genève, Slatkine, 2026.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui des éditions Slatkine.

dimanche 25 janvier 2026

Jeux de pouvoir sur une île déserte

William Golding – Miraculeusement rescapée d'un accident aérien, une nuée de garçons anglais âgés de 6 à 12 ans se retrouve sur une île déserte où il s'agit de s'organiser pour vivre et, peut-être, attirer les secours. La description de la société qui naît de cette situation inédite constitue le cœur de "Sa Majesté des Mouches", roman de William Golding. 

Les jeux de domination sont au centre de ce roman, et ce, dès le départ, lorsque Ralph et Porcinet se retrouvent: en prenant la décision de maintenir son surnom à Porcinet alors que celui-ci n'en veut plus, il prend barre sur lui. Ralph incarne dès lors, d'emblée, pour le lecteur, une forme de leadership. Face à lui, Porcinet devient une forme de subordonné, précieux grâce à ses lunettes, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur: le stéréotype du "p'tit gros de la classe" lui reste irrémédiablement collé à la peau.

D'autres garçons viendront rejoindre ce tandem, et les tensions naissent entre eux, malgré une tentative d'organisation du groupe. Porteur d'un certain sens des responsabilités, soucieux d'attirer les secours par un feu visible de loin, Ralph finit par devenir l'opposant minorisé de Jack, qui ne pense qu'à la chasse. Quant aux activités nécessaires au bon fonctionnement du groupe de garçons, elles ne sont pas toujours réalisées au niveau souhaité, malgré de nombreuses réunions où une conque sert de trompe et symbolise le pouvoir. 

Il est permis de voir dans cet antagonisme une opposition politique entre un dirigeant soucieux d'un long terme plutôt abstrait mais nécessaire et un autre, qu'on dirait "populiste" aujourd'hui, surtout soucieux d'offrir à ses fidèles de la nourriture et des jeux – une vision court-termiste vu la situation des garçons, échoués loin de toute civilisation sur une île déserte.

Il y a une part de sacré qui vient s'installer dans l'organisation sociale que les garçons mettent en place entre eux, avec le feu qu'il faut entretenir à la manière des vestales antiques et avec la hure d'un cochon sauvage, offerte en offrande à un monstre hypothétique sur l'existence duquel chacun a sa croyance – ce monstre ferait dès lors figure de divinité. Une divinité dérisoire, l'offrande suscitant davantage l'appétit des mouches (d'où son surnom moqueur "Sa Majesté des Mouches") que du monstre.

Et s'il n'y a pas de filles dans l'histoire, ce n'est pas pour autant que la féminité en est absente. Il y a d'abord cette offrande précisément, tête d'une truie allaitante tuée par le parti de Jack, qui n'a aucun égard pour les petits et tue un peu gratuitement sur ce coup-là: c'est le signe d'un basculement vers l'état sauvage. Quant aux filles, elles sont évoquées directement (p. 210) par Ralph lui-même, en relation avec l'idée de se nouer des cheveux devenus longs. Evoquer les filles, même de manière un peu dépréciative comme c'est fait ici (les garçons mis en scène n'ont pas encore tout à fait l'âge de s'y intéresser, et c'est sans doute voulu), c'est rappeler qu'il y a un ailleurs, plus riche et plus divers, où il y en a et où Ralph et les siens aspirent, de manière plus ou moins avouée, à retourner.

Roman de la fin de l'innocence inhérente à l'enfance, "Sa Majesté des Mouches" constitue aussi une vision plutôt pessimiste de l'humanité, et spécifiquement peut-être de la masculinité: il y a aussi des morts dans ce roman, de la cruauté et des rognes qui confinent à la folie. Avec, en filigrane, une question qui interpelle: un groupe de personnes isolées loin de tout peuplement humain serait-il capable de créer un monde meilleur? Chez William Golding, c'est sur une île déserte que ça se joue; mais cela pourrait aussi fonctionner sur une planète lointaine. Un classique à découvrir, à tout âge.

William Golding, Sa Majesté des Mouches, Paris, Gallimard, 1956, traduction de l'anglais par Lola Tranec.

Le site des éditions Gallimard.


Lu pour le défi 2026 sera classique aussi. 

Dimanche poétique 727: Jacques Herman

A cause du verglas

La sortie de l’église
Fut la surprise
Du jour

A cause du verglas
Une vieille paroissienne
Trébucha

Son chapeau tomba
Par terre et laissa
S’échapper deux oiseaux
Jusque là prisonniers
De la poussière des ans

Ils volèrent très haut
Puis ils disparurent
Guillerets et chantants
Dans la fumée des cheminées d’usine

Jacques Herman (1948- ). Source: Bonjour Poésie

vendredi 23 janvier 2026

San-Antonio de Rome à Macao

San-Antonio – Pourquoi ne pas se faire plaisir, l'espace d'un livre, en découvrant un bon vieux San-Antonio? "Champagne pour tout le monde!" m'avait échappé; j'ai pris plaisir à le lire en ce début d'année. Daté de 1981, cet opus offre ce qu'on aime chez San-Antonio: une dose correcte de gaudriole et de male gaze assumé, de l'aventure et de l'exotisme, et surtout toute l'inventivité verbale échevelée qui constitue la marque de fabrique de l'écrivain.

Exotisme et aventure? L'intrigue en regorge en effet: pour le policier de Saint-Cloud, digne fils de maman Félicie, tout commence à Rome où, subjugué par une charmante demoiselle, il dépanne sa voiture. La sienne? Voire: le voilà accusé de complicité de vol. Et si ce n'était que cela: un professeur italien cachait quelques secrets dans sa luxueuse Daimler. Très vite, le lecteur se trouve plongé dans une intrigue où la limite entre l'honnête et le criminel est poreuse. Ce qui l'amène à Macao, présentée comme un haut lieu du jeu où des humains asservis creusent un tunnel. Ce qui sera aussi le sort du commissaire San-Antonio, décidément malmené dans cet épisode.

Habilement troussée, l'intrigue se révèle solide et recèle son lot de surprises, surtout lorsqu'on apprend, vers la fin du roman, que San-Antonio a mis la main sur quelque chose de plus grave qu'un banal trafic de drogue. Le réalisme n'est pas forcément une priorité ici, mais la qualité de la narration et des arguments suffit à rendre l'histoire crédible. Après tout, on peut mettre plein de choses dans des gélules, n'est-ce pas?

Côté écriture, San-Antonio fait du San-Antonio: les amoureux du genre retrouvent dans "Champagne pour tout le monde!" les astuces habituelles à base de noms complétés par une syllabe qui leur donne un autre sens, de précisions lexicales sur ce que Bérurier a voulu dire indiquées en note de bas de page ou de précisions en anglais des mots employés, juste pour faire tendance. Ce n'est pas toujours bien finaud, mais c'est là que réside toute l'affaire: l'auteur réussit à proposer à tout un chacun des jeux de mots qui font immédiatement tilt.

Il est certes permis de relever quelques représentations un chouïa vieillies des femmes ou des Asiatiques, même si une telle critique appelle nuance et mise en contexte (nous sommes en 1981, le politiquement correct n'a pas encore exercé tous ses ravages...) à son tour. Pour une fois, l'écrivain s'adresse à son lecteur comme si c'était une lectrice – et le voilà séducteur, osant toutes les phrases choc et hypocoristiques mignards, alors qu'il a tendance à rudoyer le lecteur lorsqu'il imagine masculin. Et si les Asiatiques sont désignés une ou deux fois par le mot de "niakoué", nous en laisserons la responsabilité aux personnages de ce roman et réfléchirons nous-mêmes à nos représentations, motivés par la caricature inhérente au genre san-antoniesque.

"Champagne pour tout le monde!" se révèle un opus très chouette à lire de la vaste saga des San-Antonio, portée à bout de bras par Frédéric Dard. On sourit volontiers, on se laisse surprendre, on accepte même ce que l'humour de l'écrivain peut avoir de gras ou de culotté. Cela, d'autant plus que l'histoire est bonne. Il n'en faut pas plus pour passer un bon moment, voire un bon week-end de lecture en mode vorace.

San-Antonio, Champagne pour tout le monde!, Paris, Fleuve Editions, 1981/Paris, Pocket, 2020. Guide de lecture par Raymond Milési.

Le site de Fleuve Editions, celui des éditions Pocket.

Lu pour le défi Un hiver polar.


mercredi 21 janvier 2026

Deuil périnatal: vivre, quand même

Abigail Seran – C'est un roman d'une grande sensibilité, inspiré de son propre vécu, que l'écrivaine Abigail Seran propose à son lectorat en ce début d'année, autour d'un sujet douloureux et rare dans les lettres modernes: le deuil périnatal. Son titre? "Ce qui ne sera pas". Tout commence pourtant bien, avec un mariage, puis le projet de fonder une famille...

L'auteure a le chic pour dire, par petites touches, l'inquiétude qui naît et se développe chez la narratrice et son entourage, en particulier médical: le suivi se fait intensif, les sourcils se froncent, l'hypertension s'invite. Et pourtant, rien n'est dit, tout semble aller bien. Cela, jusqu'à la complication fatale, celle qui force une césarienne en urgence. C'est là le sommet dramatique du livre: l'enfant ne vivra pas.

Dès lors, l'écrivaine décrit une vie où tout est à inventer, avec un enfant qui à la fois est et n'est pas: soucis administratifs, contacts avec des proches et collègues tantôt soutenants, tantôt maladroits, pour ne pas dire pire. Et comment nommer une mère, des parents d'un enfant mort à peine né: "mamange", "papange"? En conclusion, l'autrice en indique les limites: trop doux, trop religieux. 

S'il est court, le livre "Ce qui ne sera pas" n'en aborde pas moins, de manière à la fois concise et approfondie, tous les aspects et ressentis qu'il est possible de vivre autour d'un deuil périnatal, y compris la solitude ressentie – alors que de telles situations ne sont pas tout à fait exceptionnelles. Sans oublier l'aspect paradoxal qu'il y a à aller au cimetière pour prier sur la tombe de son propre enfant.

Son écriture se structure en chapitres courts, eux-mêmes écrits en phrases brèves et sobres qui confèrent à ce roman sa force et son caractère, marqué par une urgence de vivre qui sied à la jeunesse. Mais ces phrases et chapitres sont brefs aussi comme une vie qui n'a même pas eu le temps d'être, dont on parle au passé malgré la présence invisible qu'elle représente.

Abigail Seran, Ce qui ne sera pas, Genève, Okama, 2026.

Le site d'Abigail Seran, celui des éditions Okama.

dimanche 18 janvier 2026

Dimanche poétique 726: Alfred Garneau

Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Alfred Garneau (1836-1904). Source: Bonjour Poésie.

samedi 17 janvier 2026

Jérôme Leroy, Berthet et l'envers de l'histoire contemporaine

Jérôme Leroy – Imaginez un instant: vous êtes en France, et l'histoire contemporaine se joue dans son envers, manipulée en coulisses par les gars de l'Unité. Parmi eux, un certain Berthet, fantôme à force de revêtir les identités les plus diverses, barbouze de premier ordre arrivant doucettement à la retraite, et que certains aimeraient éliminer. Ce qui le fait tenir? La mission qu'il s'est donnée de veiller, tel un ange gardien, sur la ministre Kardiatou Diop, jeune, belle, douée et noire. Voilà: les pièces du roman "L'ange gardien" de Jérôme Leroy sont posées. 

Paru en 2014, "L'ange gardien" met en scène un pays qui ressemble curieusement à la France, dans une réalité politique parallèle dont le lecteur s'amuse à reconnaître certaines têtes. On devine ainsi Nicolas Sarkozy déguisé en Bobonaparte ministre de l'intérieur. Les personnages du Bloc, parti d'extrême-droite, évoquent quant à eux la dynastie Le Pen, même si, par ironie, l'auteur leur donne le nom de Dorgelles, qui rappelle Roland Dorgelès – un écrivain qui n'est sans doute pas de ce bord. Quant aux localités, l'auteur mêle habilement celles qui existent et celles qui sont sorties de son imagination, par exemple Brévin-les-Monts, qui peut faire penser, par sa sonorité comme par les enjeux qu'elle endosse dans le roman, à Hénin-Beaumont.

En créant une France imaginée en fin décalage avec sa réalité, l'auteur s'ouvre la porte à la possibilité d'imaginer cette "Unité" dont le fonctionnement souterrain traverse tout le roman: ceux qui font partie de cette section secrète sont tenus de tuer tous ceux qui gênent, et parfois même des innocents, à des fins de test. Tel est le métier de Berthet, qu'il faut peut-être éliminer à son tour un jour, alors que sa retraite approche et qu'il en sait tout simplement trop. Mais Berthet n'est pas né de la dernière pluie: pour tenter de survivre tout en faisant tomber quelques gêneurs, il décide de confier à un écrivain en rupture, Martin Joubert, la mission d'écrire sa vie et de tout balancer. Il est permis de voir en Martin Joubert un double de Jérôme Leroy, mais ça se discute.

"L'ange gardien" apparaît dès lors comme un roman à trois voix, correspondant à ses trois parties. L'auteur fait monter la tension au gré des deux premières en suscitant la curiosité du lecteur face au personnage fascinant de Kardiatou Diop, qui n'est pas non plus à l'abri de menaces qui ne sont même pas toujours racistes: son seul talent fait aussi des jaloux. Le lecteur n'aura toutefois pas le plaisir de l'entendre parler d'elle en fin de roman, puisque le romancier choisit de porter sur elle le regard de son directeur de cabinet et amant – un anonyme. Oui, en politique aussi, les hommes passent et s'oublient.

L'ambiance est sombre dans "L'ange gardien", l'écriture est envoûtante grâce à quelques astuces que le lecteur repère aisément, à commencer par le refus d'utiliser le pronom personnel de la troisième personne: les personnages marquants de l'intrigue sont toujours désignés par leur nom. Une fois cette musique installée, "L'ange gardien" se révèle passionnant à lire. 

Equilibré, aussi: ses côtés sombres, ses pages allusives sur la politique française des années 2010 marquées par la fin de l'ère Sarkozy et, déjà, la montée du Rassemblement national, sont tempérés par une manière un peu franchouillarde de prendre la vie, typique de plus d'un personnage: il y a toujours un bistrot au coin d'une page de "L'ange gardien", où l'on mange force choucroutes et où l'on boit du bon vin (l'auteur cite nommément les breuvages absorbés) plus que de raison. Pétri par ailleurs d'allusions à la poésie française, "L'ange gardien" est à rapprocher d'autres romans de l'auteur, où le Bloc apparaît également. On remarque et on apprécie en particulier ses jeux virtuoses sur la focalisation et sa maîtrise du rythme, y compris dans les scènes les plus rapides – qu'on aimerait, pour le coup, voir portées au cinéma, au ralenti. Pourquoi pas?

Jérôme Leroy, L'ange gardien, Paris, Gallimard, 2014/Paris, Folio, 2025.

Le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Charybde27Christian Authier, OliviaThomas Roland, Thrillermaniac.

Lu pour le défi Un hiver polar.


vendredi 16 janvier 2026

Géraldine Lourenço sur les rails du crime

Géraldine Lourenço – Le chemin de fer comme théâtre du meurtre, idéalement en huis clos? C'est devenu une tradition depuis "Le Crime de l'Orient-Express" d'Agatha Christie. À cette locomotive romanesque, la romancière suisse Géraldine Lourenço vient accrocher son propre wagon, qui ne démérite pas: "Le crime du GoldenPass". Tout commence avec le meurtre énigmatique de Berthold Hofmann, chirurgien esthétique réputé mais controversé, à bord du compartiment de première classe d'un train touristique mythique qui relie Interlaken à Montreux. 

Mais voilà: il y a deux policiers à bord, et ils sont amants. Ce sont Laura Lambert, capitaine de police à Annecy, et Julien Morel, inspecteur de police à Fribourg, qui ont décidé de s'offrir un chic voyage pour célébrer leur amour, repas gastronomique dans un hôtel de luxe et moment de détente dans un spa inclus. Forcément, le boulot et ses réflexes les rattrapent...

Mélanger métier et passion n'est pas toujours idéal, l'auteure l'a bien compris. En désignant Laura Lambert, personnage récurrent de ses romans, comme la suspecte numéro un, une suspecte qui va même jusqu'à aggraver son cas par ses actes (mais comment peut-elle faire ça?), l'écrivaine déstabilise fortement le couple apparemment soudé qu'elle forme avec Julien Morel. Et c'est avec subtilité qu'elle le montre: un regard de Julien Morel suffit à révéler une faille, une perte de confiance.

Mais ce n'est là qu'une des pistes du "Crime du GoldenPass". Le coupable est-il d'ailleurs l'essentiel? La romancière lâche son nom à mi-roman déjà. Ce qui ne tue en aucune façon l'intérêt de l'histoire: celle-ci va dès lors s'attacher à révéler, peu à peu, la terrible histoire familiale d'un chirurgien esthétique matériellement à l'aise, mais qui n'a pas su rendre sa femme heureuse et a un frère jumeau. Ce frère jumeau, c'est peut-être un classique du genre policier; l'auteure réussit à le faire jaillir dans le récit d'une manière qui ne manque pas d'épater.

Quant au décor, il ne manque pas de séduire les lecteurs qui aiment voir du pays, si possible sous la neige. L'intrigue se balade tout au long de la ligne du GoldenPass, avec un détour par Bulle, où la police semble fonctionner dans une ambiance cordiale voire amusée, et un passage obligé par Montbovon, gare importante de la ligne du GoldenPass, où l'Hôtel de la Gare, bien réel, joue aussi son rôle de révélateur.

"Le crime du GoldenPass" analyse des liaisons amoureuses empreintes de danger: les aventures des frères Hofmann, romanesques et marquées par la vengeance, résonnent avec le lien, moins solide qu'il n'y paraît, qu'entretiennent Laura Lambert et Julien Morel. 

Décliné en chapitres courts qui se lisent rapidement, "Le crime du GoldenPass" explore par ailleurs les zones d'ombre d'un Suisse prospère. En dessinant le personnage de Berthold Hofmann, ce roman capte en effet plus d'une de ces misères que la Suisse sait généralement cacher, entre autres lorsqu'il s'agit d'enfance placée. Et en choisissant un train touristique premium comme cadre pour un crime, son auteure opte pour le contraste: si le lieu de l'homicide est chic, si la mort a l'air propre, ce qui se cache derrière est, le lecteur le comprend peu à peu au fil de l'enquête, fort peu reluisant malgré un vernis de légitimité: qui n'a jamais rêvé d'une vie meilleure?

Géraldine Lourenço, Le crime du GoldenPass, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Le site des éditions Montsalvens.

Lu pour le défi Un hiver polar.

 

mercredi 14 janvier 2026

Benoît Rittaud: fictions et vérités sur le climat

Benoît Rittaud – Et si l'humain était moins responsable que cela du réchauffement climatique? Grâce au genre littéraire du roman, l'écrivain Benoît Rittaud, également mathématicien, impliqué dans le débat climatique en qualité de "climato-réaliste", interroge en toute liberté les récits qui circulent actuellement sur le changement climatique. "Geocratia" se fonde sur l'hypothèse de Henrik Svensmark pour développer un récit qui va changer la science du climat en suggérant que le climat s'auto-régule largement. Tout commence lorsque des calculs d'ordinateur confirment ce que d'aucuns ont su pressentir...

L'hypothèse de Svensmark n'est guère explicitée dans "Geocratia", et c'est dommage pour la solidité du fondement du propos: elle considère en gros que des rayons cosmiques, en ayant un impact sur la forme des nuages, ont un impact sur le climat terrestre. L'auteur décide que pour les chercheurs qu'il met en scène, cet impact est prépondérant. Reste à convaincre le monde, à commencer par les revues scientifiques, les politiques, la presse et les activistes. Sans compter soi-même: l'écrivain excelle à décrire, par le dialogue, les craintes que les deux responsables de recherche, Sonneyer et surtout Nalliens, ressentent face à une découverte qui remet en cause toute la question de l'origine anthropique du réchauffement climatique – rien de moins.

Au fil de son roman, l'écrivain décrit avec justesse les rigidités de tout un domaine de recherche scientifique qui, avec ses activistes et ses thuriféraires, a selon lui pris les allures simplistes d'une religion, peu en phase avec la complexité du domaine (pour souligner cette complexité, l'auteur conclut du reste en déclarant qu'on devrait parler des "climats" au pluriel). Décrivant un groupe de zadistes à la mode de Notre-Dame-des-Landes, il dit aussi l'intransigeance de certaines voix écoutées de la société civile et scientifique: le chapitre 9, "Pour une loi Gayssot du climat", s'avère glaçant. Cela d'autant plus que, construit sous forme de manifeste prévoyant la réintroduction de la peine de mort, il se fonde sur des idées qui ont été réellement évoquées un jour ou l'autre. La question de la représentation de la nature au niveau politique, que l'auteur juge accaparée a priori par des chercheurs spécialisés qui en seraient d'office les députés, est également évoquée.

Quant à Geocratia, c'est un projet certes, et on le devine totalitaire, au nom d'une écologie absolument prioritaire, y compris face aux besoins de l'humain. Mais pour les personnages mis en scène, c'est un doux rêve, peut-être même une idée qui n'existe pas vraiment – le propos de l'auteur n'est du reste pas de décrire l'émergence d'une dictature écologiste en France, et si décevant que cela puisse paraître, il est normal que Geocratia apparaisse plutôt comme un McGuffin. Quant à la ZAD de son roman, si elle a ses gourous, l'auteur la décrit aussi comme un lieu qui attire aussi toutes sortes de gens, parfois davantage soucieux de se nourrir, éventuellement sans gluten, que de brasser de grandes idées dans le cadre d'ateliers éventuellement marqués par les codes du wokisme. Ce qui n'empêche pas forcément l'ouverture d'esprit, ni les questionnements...

Documenté et sourcé ("Les notes de bas de page renvoient à des références qui, malheureusement pour certaines d'entre elles, sont toutes authentiques", ponctue l'écrivain), "Geocratia" est indéniablement l'œuvre d'un romancier très au fait du débat climatique et des arguments de chaque camp, voire de chaque chapelle. Cela, sans oublier son versant politique avec l'apparition d'un Vladimir Poutine qui refuse que la transition écologique se fasse au détriment du progrès pour les pays qui n'en bénéficient pas encore pleinement aujourd'hui. Ses pages se tournent rapidement et, par le biais de la fiction, éclairent mine de rien certains angles morts de la question du climat telle qu'elle se présente aujourd'hui au grand public.

Benoît Rittaud, Geocratia, Paris, Editions du Toucan, 2021.

Le site des Editions du Toucan.

Egalement lu par Francis Richard.


lundi 12 janvier 2026

Antisémitisme: une immersion pour un état des lieux

Nora Bussigny – Signé Nora Bussigny, "Les nouveaux antisémites" permet de mettre quelques mots, mais aussi des faits et des ressentis communs, sur un malaise qui pu voir le jour chez les uns ou les autres au lendemain des attentats du 7 octobre 2023. Y a-t-il eu une montée soudaine de l'antisémitisme, sous des formes éventuellement nouvelles, depuis? La journaliste a mené l'enquête et ce qu'il en ressort n'est guère rassurant. 

Le lecteur découvre au fil des pages ce qui ressort d'une enquête en immersion qui s'intéresse à tous les acteurs concernés: militants, groupes d'intérêts, associations, mais aussi victimes. Force est de relever en effet que l'essayiste n'oublie personne. Elle révèle ainsi les administrations scolaires soucieuses de ne pas faire de vagues, les manifestations qui excluent, les associations qui, éventuellement subventionnées, laissent passer des discours haineux à l'encontre d'Israël et, souvent par glissement, des Juifs. Et suggère, dès l'entrée de son propos, les incohérences patentes nées d'une vision intersectionnelle des choses, portée par une convergence des luttes fantasmée. 

L'autrice ne dédouane pas l'extrême-droite, évoquée en passant, bien au contraire. Cela dit, son propos se concentre sur l'observation d'activismes situés à la gauche de l'échiquier politique français, et sous les nouveaux atours que l'antisémitisme y prend. On la verra assister à des manifestations où les slogans égrenés n'ont rien d'aimable, participer à des ateliers où l'on apprend comment noyauter Wikipedia pour y introduire un biais pro-palestinien, et même, justement, décrire ce qu'elle appelle la "preuve par la Palestine", injonction à choisir son camp déterminante pour obtenir du soutien, en ligne ou sur le terrain. Jugés insuffisamment investis, certains influenceurs et vedettes en ont fait les frais...

Infiltrée, la journaliste l'est: sa méthode privilégiée est l'immersion. Elle se déguise, fait intervenir des alliés sûrs tels que sa tante qui maîtrise l'arabe, participe le plus discrètement possible à des événements auxquels tout un chacun n'a pas accès et pour lesquels il faut montrer patte blanche. Ce faisant, elle réactive la "légende" qu'elle s'est créée pour écrire un précédent ouvrage d'investigation, "Les nouveaux inquisiteurs". 

Mais elle ne s'arrête pas là: elle dialogue aussi avec des personnes juives victimes de discriminations ou d'agressions qui ne se sentent plus en sécurité en France, sur les campus pris en otage par un militantisme envahissant et clivant ou simplement en ville, et démasque associations et personnalités (un index en fin d'ouvrage en atteste). Pour assurer le contradictoire, elle ne manque pas d'aller interroger également les vecteurs d'une mouvance qui, sous couvert de soutien à la Palestine, paraît confondre antisémitisme et antisionisme. Souvent, c'est le silence qui lui répond; mais force est de relever l'honnêteté de cette démarche marquée par la recherche de l'équilibre et de la mise en résonance des voix antagonistes, indissociable d'une enquête journalistique sérieuse.

"Les nouveaux antisémitismes" évoque aussi de nombreuses autres formes d'exclusion, y compris de la part de groupes militants qui portent l'inclusion en bannière, à grands coups d'écriture inclusive si nécessaire. L'enquête s'avère complète et observe tous azimuts ce qui se passe sur un certain bord politique. Centrée sur la France, avec un excursus en Belgique, elle fait figure d'exemple: traités à fond, ses questionnements sont sans doute pertinents aussi dans d'autres pays.

Nora Bussigny, Les nouveaux antisémites, Paris, Albin Michel, 2025.

Le site des éditions Albin Michel.