dimanche 18 juillet 2021

Dimanche poétique 506: Messaoud Gadi

Avec: AnjelicaAnkyaAzilisChrysEmmaFleurGeorgeHerisson08HildeKatellL'or des chambresLa plume et la pageMaggieViolette.

Cimetière de mon cœur

Dans le cimetière 
de mon cœur
les souvenirs
se cachent pour taire
certaines peurs
sans avenir.
Ils ont le goût de tout
et surtout des nous.
Ils se renouent,
Elles se dénouent
et j'avoue que même enterrés
dans ma mémoire, ils se reflètent encore
dans le miroir
de mon désespoir:
Ils hantent mon corps.

Messaoud Gadi, A travers les mots, DOM Editions.

mercredi 14 juillet 2021

Quand Vincent Duluc vibre avec l'AS Saint-Etienne

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Vincent Duluc – "Un printemps 76", c'est le roman foisonnant d'une jeunesse, celle de l'auteur, Vincent Duluc, qui vivait alors ses treize ans comme un fils d'enseignant un peu cancre qui apprenait sa géographie dans les pages sportives de la presse. Celui qui est devenu journaliste sportif y relate aussi, et cela devient peu à peu le cœur du récit, la finale de la coupe des champions européens 1975-1976, mettant aux prises l'AS Saint-Etienne et le Bayern de Munich à Glasgow, et qui a valu un triomphe au club stéphanois, malgré sa défaite.

L'auteur organise son récit en crescendo, commençant par se revoir à treize ans, entre slows stratégiquement organisés, collège et colles. Il plante un décor provincial, triangle défini par Bourg-en-Bresse, où la vie se passe à treize ans, Lyon, la métropole, et Saint-Etienne, qui va soudain apparaître en grand sur la carte du monde et rayonner dans toute une région, voire au-delà. L'auteur met en contraste le parcours de l'AS Saint-Etienne en regard d'une ville qui se désindustrialise, évoquant notamment la disparition de Manufrance et la fermeture des mines. Le football fait ainsi figure de revanche.

Mais progressivement, c'est bien l'AS Saint-Etienne qui finit par occuper toute la place, comme elle occupe beaucoup d'espace dans le cœur d'un narrateur qui aime les posters de l'Ange vert, Dominique Rocheteau. Sur un ton glorieux, l'auteur confère au club des origines quasi divines, puisque les matches de foot sont une bonne chose pour occuper les dimanches après-midi, une fois qu'on a digéré le sermon et le repas. 

C'est aussi au travers des hommes que l'auteur raconte le club. Il y a Dominique Rocheteau et sa blessure, bien sûr, mais aussi quelques joueurs qu'on a peut-être oubliés. C'est cependant les instigateurs qui donnent lieu aux portraits les plus pittoresques – on pense à la famille de Geoffroy Guichard, l'homme des magasins Casino, et notamment à son fils Pierre, mise en parallèle avec celle de l'industriel Etienne Mimard, patron de Manufrance.

Et non content de faire patienter le lecteur jusqu'à la fin du livre ou presque avant de livrer des reflets du match légendaire de Glasgow, l'auteur ralentit encore l'action en évoquant... les publicités qui passent à la télé avant le match. C'est réaliste, et habile du point de vue du rythme: le lecteur devient aussi impatient que l'ado qui attend le match devant son poste de télévision. Un poste qui a ses caprices, avec notamment une retransmission coupée au moment du but fatidique. Enfin, et c'est attendu, l'auteur évoque la fameuse question des "poteaux carrés": s'ils avaient été ronds comme presque partout ailleurs, l'AS Saint-Etienne aurait gagné ce soir-là.

On relèvera que le match du 12 mai 1976 marque aujourd'hui encore, quarante-cinq ans après, le territoire stéphanois, ne serait-ce que par le nom de deux bistrots fort recommandables: le Glasgow, place de l'Hôtel-de-Ville, et les Poteaux Carrés, place Jean-Jaurès. Surtout, il est resté dans les mémoires, et l'auteur a su en capter l'essence au travers d'un ouvrage très personnel, nourri par un talent de conteur passionnant, évocateur aussi de la naissance d'une vocation de journaliste. Allez les Verts!

Vincent Duluc, Un printemps 76, Paris, Stock, 2016.

Le site des éditions Stock.

Egalement lu par Benoît Richard, Guy ChassigneuxHenri-Charles DahlemJoëlle, Joyeux drilleMes Miscellanées, Romanthé, Sophie, Yves.

dimanche 11 juillet 2021

Dimanche poétique 505: Sibylle Bolli

Avec: Anjelica, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Maggie, Violette.

l'eau glisse
tambourine aux lèvres closes
la prairie
se laisse à la pluie aux sources furtives
miroir   –    froissement du visage
où sont
les mots pour dire
portes   arches   ponts sans personne
où vivent
les mots pour dire
cette vibration qui me tient
       frémissante

Sibylle Bolli, Laisser la nuit, dans L'Epître, Fribourg, VII/2021.

samedi 10 juillet 2021

Véronique Olmi, une vie en décalage

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Véronique Olmi – Trouver sa place en jouant au théâtre, ou en retrouvant les cendres d'un amour d'autrefois? Tout cela, au risque de se perdre, de souffrir encore? Tel est le lot de la narratrice de "J'aimais mieux quand c'était toi" de la romancière et dramaturge Véronique Olmi. Une narratrice qui se raconte, occupant toute la place dans ce roman.

Elle s'appelle Nelly Bauchard, la narratrice. Comédienne de théâtre, elle vit constamment en décalé, à commencer par ses horaires de sommeil. Son identité est toujours constamment en décalage à force de vivre les vies des personnages qu'elle incarne sur scène. Cette vie en décalé a quelque chose d'atavique: Nelly est la fille d'un homme homosexuel refoulé par convenance sociale – une forme de théâtre, tiens.

Et puis, le fait de jouer les "Six personnages en quête d'auteur" de Pirandello suggère que son identité, en plus d'être en décalage, a quelque chose d'incomplet, de même qu'un personnage de fiction n'existe pas sans un auteur pour l'animer. En contraste, le "je" de la narratrice est multiple, reflet de ses vies.

Cela aboutit dans cette possibilité de "devenir quelqu'un", portée entre autres par le personnage de Joseph, correspondant aimable. Possibilité qu'on sent déjà un peu flétrie: "J'ai quarante-sept ans et j'attends toujours que ma vie commence", dit Nelly (p. 32). Cela, en dépit d'un accomplissement apparent: après tout, Nelly Bauchard est mère de deux enfants et pratique un métier qui fait rêver.

Qui fait rêver... et que le récit s'attache à démystifier en dévoilant les contraintes techniques qu'il implique, une vie sociale où les souvenirs s'expriment, déformés, lorsque les comédiens sont entre eux. La démystification passe aussi par les activités très ordinaires que vit Nelly: faire des lessives, oublier des choses comme une mère (alors que jouer du théâtre, c'est ne pas oublier son texte).

Le théâtre est-il soluble dans l'amour? La narratrice en fera l'expérience en forme de choc, et l'auteure crée une boucle pour souligner l'importance du sujet: on retrouve en page 71 la Nelly qui attendait toute la nuit sur un quai de gare au tout début de l'ouvrage. Ce qui débouche sur un rapprochement avec Paul, amour d'autrefois, présence bouleversante dans le public.

"J'aimais mieux quand c'était toi" est un portrait littéraire qui plonge dans le monde des sentiments, mais dit aussi le monde du théâtre à la manière d'une femme qui en connaît les rouages et les émotions côté scène et côté coulisses. Pour le dire, la romancière cisèle admirablement ses phrases, dans le souci constant de leur donner un rythme, une scansion qui donne envie de les lire à haute voix, de s'y attarder ou de haleter derrière elles. 

Véronique Olmi, J'aimais mieux quand c'était toi, Paris, Albin Michel, 2015.

Le site des éditions Albin Michel.

Lu également par Achille, CanelkiliCaroline DoudetClarabelCoincés chez nous, Emile Cougut, FleurGéraldine, Léa Touch Book, MicMéloNebel, Sans connivenceSybelLine.

jeudi 8 juillet 2021

Parution d'"Obsédé textuel" de José Seydoux

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José Seydoux – J'ai aujourd'hui le plaisir d'annoncer la sortie, aux éditions Montsalvens, du tout dernier ouvrage de l'écrivain fribourgeois José Seydoux. Après avoir signé quelques ouvrages qui mêlent avec aisance le romanesque et les considérations personnelles sur le ton de la conversation, il offre avec "Obsédé textuel" un récit dont le fil rouge est tissé de sa vie et de ses passions. 

"La femme, le journalisme, le tourisme, l'accueil, le voyage, l'éducation et même le Moléson: sept sources d'inspiration pour une passion, l'écriture.", dit le prière d'insérer de ce témoignage, qui est aussi le voyage d'une vie. Merci encore à José Seydoux de m'avoir fait permis de préfacer "Obsédé textuel", et que vive ce livre!

José Seydoux, Obsédé textuel, Charmey, Editions Montsalvens, 2021. Préface de Daniel Fattore.

Le site de José Seydoux, celui des éditions Montsalvens

Autres livres de José Seydoux, commentés céans:


dimanche 4 juillet 2021

Dimanche poétique 504: Raymond Queneau


Cent mille milliards de poèmes

Du jeune avantageux la nymphe était éprise
pour consommer un thé puis des petits gâteaux
le Turc de ce temps-là pataugeait dans sa crise
et fermentent de même et les cuirs et les peaux

On vous fait devenir une orde marchandise
qui se plaît à flouer de pauvres provinciaux
un audacieux baron empoche toute accise
elle effraie le Berry comme les Morvandiaux

Le poète inspiré n'est point un polyglotte
le lâche peut arguer de sa mine pâlotte
le colonel s'éponge un blason dans la main

Frère je te comprends si parfois tu débloques
grignoter des bretzels distrait bien des colloques
le Beaune et le Chianti sont-ils le même vin?

Raymond Queneau (1903-1976), Cent mille milliards de poèmes, Paris, Gallimard, 1961. Source: Magnus Bodin

Une combine inépuisable, soit dit en passant: ces cent mille milliards de poèmes permettraient de faire des dimanches poétiques pendant environ 1 923 076 900 000 années... 

vendredi 2 juillet 2021

Devenir arbre avec Julien Mages

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Julien Mages – Signée Julien Mages, la pièce de théâtre "Un arbre est assis" a été créée ces tout derniers jours au théâtre 2.21 à Lausanne. Elle a vu le jour lors d'ateliers de théâtre pour adultes passionnés, au fil des impondérables liés aux mesures d'ordre sanitaire qui marquent ces temps. 

Empreinte d'une indéniable drôlerie, cette pièce repousse les limites entre les espèces en mettant en scène un personnage, Michel, qui se sent devenir arbre – la tête sur les épaules, il en a d'ailleurs le caractère.

Il crée ainsi un contraste marqué avec son père, Charles, joueur et boursicoteur pathologique, dont les envolées bravaches ne manquent pas de faire sourire. Le contraste s'affirme dans une première scène écrite en répliques rapides et courtes qui a tout de la confrontation, en plus de jouer un rôle classique d'exposition. 

Par contraste encore, l'auteur place face à face deux personnages féminins, Michaela et Anna, qui fonctionnent du moins au début sur le mode du commentaire, tel un chœur antique – on pense à la scène 4 de la première partie. C'est l'occasion de monologues plus longs, plus lents sans doute aussi. Avec Anna, progressivement, un monde extérieur à la pièce et aux hommes se dessine.

Et les allusions à Michel devenant arbre surviennent: on dit qu'il comprend leur langue. Et peu à peu, il se transforme, c'est l'enjeu de la deuxième partie. On imagine sans peine l'humour de situation éclatant sur scène au début de la deuxième scène de cette deuxième partie: c'est mouillé partout, il faut bien arroser Michel... 

Etrange et cocasse métamorphose que celle de Michel! Les prénoms utilisés par l'auteur confèrent à ses personnages un statut des plus ordinaires et souligne une familiarité réciproque entre gens simples. Créant un monde attachant même avec ses éclats, ces gens sont animés par les sentiments de chacun, jalousie ou amour, passions même. Et tout se termine par une longue stance poétique en vers libres qui dit Michel entièrement devenu arbre, retourné à la nature.

Julien Mages, Un arbre est assis, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site de Julien Mages, celui des éditions BSN Press, celui du théâtre 2.21.

dimanche 27 juin 2021

Dimanche poétique 503: Louis Duchosal


Posthuma

Je ne commettrai pas le crime poétique 
De m'endormir parmi les parfums et les fleurs ; 
Les fleurs dont j'ai saisi le langage mystique 
Ont trop fait couler de mes pleurs.

Ma mort sera plus lente et sera non moins sûre ; 
Il est d'autres moyens que la vague ou l'acier :
Le fleuve rend sa proie, on panse une blessure, 
Ton parfum n'est pas meurtrier.

Louis Duchosal (1862-1901). Source: Bonjour Poésie.

mercredi 23 juin 2021

Stupre et vengeance en Pays cathare

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Nicolas Feuz – En ce début d'été, Nicolas Feuz quitte Neuchâtel l'espace d'un polar musclé intitulé "Heresix". Et c'est vers le Pays cathare, direction Cap d'Agde, que l'écrivain suisse embarque son lectorat. L'ambiance sera chaude, et pas seulement parce que c'est l'été. Tout commence par six hommes pénétrant nus, énucléés et lacérés dans une église où se déroule l'office de funérailles d'un agent de police... Comment en est-on arrivé là?

S'il est complexe, l'écheveau que constitue l'intrigue de "Heresix" est également habile, délicieusement fallacieux. Il explore tout un monde de violences dont la sexualité, dans ce qu'elle a de dépravé, de non consenti voire d'illégal, peut proposer de plus détestable: parties fines hantées par de précieux dégoûtants, pédophilie monnayée, viol en réunion, rien ne manque du côté obscur. 

Tout cela crie vengeance; et surtout, cela appelle une enquête. Celle-ci est menée par un policier énigmatique et ambigu nommé Roustan, victime d'une alopécie maximale. Deux agentes que tout semble opposer collaborent par ailleurs, avec une complicité inattendue. C'est l'occasion d'aborder des thèmes tels que les sentiments dans les métiers de la police ou le détachement désabusé face aux horreurs vues au fil d'une carrière. 

Sans tomber dans le piège d'un voyeurisme complaisant, l'auteur ne manque pas de les décrire, ces horreurs. Il y a le sexe et ses échanges de fluides (des larmes et du sang), mais aussi le vicissitudes des victimes – à l'instar de ce bonhomme qui, sans doute, a été catapulté. Du grand cinéma, comme au temps des cathares...

... un temps que le romancier évoque, suggérant un lien possible entre les guerres médiévales contre les hérétiques, menées à grands coups de mangonneau, et les actes violents qui frappent la région en une époque si actuelle qu'elle fait une place discrète aux effets de la crise du coronavirus. Ce ne serait pas dévoiler grand-chose que de dire qu'il y a bien un lien. Mais l'auteur réserve une bonne surprise quant à la nature de celui-ci.

Virtuose et bourré de retournements de situation maîtrisés, fonctionnant sur un rythme haletant, l'intrigue de "Heresix" fait un puissant ménage dans le monde du stupre et des maquereaux. Elle recrée une belle bataille, propice à jeter un jour cru sur les zones d'ombres de chacune et chacun – que ce soit du côté des truands malmenés ou des forces de l'ordre, police ou gendarmerie. Et elle est aussi l'occasion de dénoncer, en musique de fond, les violences faites aux femmes.

Nicolas Feuz, Heresix, Genève, Slatkine & Cie, 2021.

Le site de Nicolas Feuz, celui des éditions Slatkine & Cie.

Lu par Alexandra, AudreyBadgeeketteFrancis Richard, MHFNathPascal K., Tomabooks.

dimanche 20 juin 2021

Dimanche poétique 502: Joseph Quesnel


Stances marotiques à mon esprit

Non mon esprit vous n'êtes sot,
Mais onc ne fûtes Philosophe,
Point n'est sagesse votre lot,
Pourtant ne manquez pas d'étoffe.

Point trop mal vous dites le mot,
Assez bien raillez sans déplaire,
Or un sot ne le pourrait faire :
Non mon esprit vous n'êtes sot.

Mais flatter ne fut mon métier,
Partant souffrez cette apostrophe ;
Bien êtes un peu singulier,
Mais onc ne fûtes Philosophe.

Triste, gai, libertin, dévot,
Sans fin variez votre assiette,
Et donc à bon droit je répète :
Point n'est sagesse votre lot.

Or évitez des esprits vains,
Commune et triste catastrophe,
Car certes n'êtes des plus fins,
Pourtant ne manquez pas d'étoffe.

Joseph Quesnel (1746-1809). Source: Bonjour Poésie.

samedi 19 juin 2021

Chacun cherche son chien

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Mélanie Chappuis – Le titre du dernier roman de Mélanie Chappuis, "Suzanne, désespérément", fait explicitement référence au film "Recherche Susan désespérément", avec Madonna. Sauf qu'ici, Suzanne, c'est un chien – un boxer bien baveux. 

Lucienne, sa maîtresse, le recherche, ainsi que neuf autres personnes: ce sont les gens qui vont chaque jour promener leur chien dans le même coin. Sans se connaître vraiment, ils se côtoient, se saluent peut-être, s'imaginent les uns les autres.

Dix personnages en quête d'un chien: cette idée permet à l'auteure d'observer des êtres humains, hommes et femmes, qu'elle a pris grand soin de créer aussi divers que possible – divers, leurs prénoms même en témoignent. Elle les laisse se confier au gré de chapitres denses et compacts, leur esprit battant la campagne au moins autant que leurs corps à la recherche de Suzanne. 

Dès lors, viennent se dérouler, d'une manière qui fait sourire à plus d'une reprise, les idées de notre temps: il y a du féminisme ici, de la xénophobie là, de l'antispécisme militant encore, ou même la condition noire, pour l'un des personnages. Elles sont caricaturées à peine, réalistes jusque dans les contradictions que l'écriture met à nu.

L'auteure prend même soin d'évoquer la création artistique par le double biais d'un interprète, musicien de grand renom, et celui d'une écrivaine, sa compagne, moins connue. Pour l'auteure, c'est l'occasion de réfléchir sur le rapport des artistes à la création et à ses affres, mais aussi de mettre un peu d'elle-même en scène, sous le masque d'un faux prénom: "je" est une autre, même mise en abyme.

Mais les chiens ne sont pas oubliés, Suzanne en tête. Les rapports entre les personnes et les animaux affleurent aussi, chacune et chacun ayant une histoire avec son chien, à l'instar de cet ancien toxicomane qui se crée ainsi un lien social salutaire. Cela va jusqu'à brouiller les limites entre les espèces, tant il est vrai que Suzanne est volontiers humanisée par sa maîtresse – qui lui donne entre autres un prénom bien humain. 

Amour entre hommes et chiens, sentiments entre personnes: ceux-ci sont également présents dans "Suzanne, désespérément", où l'on s'émeut autant que l'on s'épie, avant un final heureux et choral qui offre un point d'orgue à un ouvrage aux personnages humains magistralement travaillés, crédibles et attachants.

Mélanie Chappuis, Suzanne, désespérément, Lausanne, BSN Press, 2021.

Lu aussi par Francis Richard.

mardi 15 juin 2021

De l'émotion pour les villes de demain

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Julie Andrade et Audrey Zeilas – "Les villes émotionnelles" est un beau livre au sens fort, mariant avec bonheur l'image et le texte. Les architectes et auteures Julie Andrade et Audrey Zeilas y développent, dans un esprit utopique et pointilliste, quelques aspects de ce que pourrait être la ville d'après-demain. 

On aime toucher le papier du livre, on en apprécie aussi sa couleur chamois, discrètement marbrée. L'observateur aimera les images, astucieusement conçues par des auteures soucieuses d'une épatante diversité – qu'on retrouve dans la mise en page, aussi variée que les propos le sont. 

Ce propos, c'est tantôt un manifeste, tantôt des informations plutôt cérébrales sur le fonctionnement émotionnel des humains. Il y a aussi de la poésie, des documents et souvenirs fictifs venus d'époques légèrement ultérieures à la nôtre, considérée comme l'ère "rationnelle", opposée à l'ère dite "émotionnelle" qui suivra. 

Les mots eux-mêmes revêtent les atours de fontes variées, suggérant tantôt une machine à écrire, tantôt un guide touristique avec des symboles récurrents pour que l'utilisateur s'y retrouve. L'écriture manuscrite a aussi sa place, par le biais de lettres ou de signatures.

Côté textes justement, le lecteur est appâté par ce fragment qui commence par "Il s'était perdu..." et qui représente les méandres des émotions comme une flânerie en une ville dont les rues seraient nommées en fonction des sentiments. Qu'on s'y perde ou non, la flânerie a une place à part entière dans "Les villes émotionnelles", au travers d'un guide plutôt décalé et amusant sur cet art.

Les émotions négatives sont aussi présentes, au travers d'idées qui pourraient faire de l'utopie des villes émotionnelles un lieu plutôt désagréable. Il y a par exemple cette difficile réflexion sur la taille des fenêtres d'une entreprise, dépendant de l'efficacité du personnel au travail, ou l'envie de créer une nouvelle forme de calendrier, reflet des âges de la vie, voire de monétiser l'émotion. 

Plusieurs idées font aussi appel au numérique (puces de mémoire, que les personnes portent et qu'on retire après leur décès pour constituer une archive) ou témoignent, à l'instar des bulles d'émotion, d'un individualisme radical. Enfin, il y a cette très déstabilisante vision d'artiste de la "cellule de la solitude", cube de verre conçu pour isoler des criminels incarcérés dans une sensation de malaise maximale. 

C'est en définitive un patchwork tantôt drôle, tantôt rêveur, tantôt dérangeant, toujours dépourvu de contraintes, que les auteures proposent avec "Les villes émotionnelles". Chacun y trouvera de quoi imaginer sa propre ville émotionnelle – et du reste, l'ouvrage invite expressément le lectorat à partager sa vision. Cela, tout en étant conscient, et les auteures le sont lorsqu'on lit l'éditorial critique d'Archivice (p. 110, signé Julia Andradou), que les villes les plus émotionnelles sont peut-être celles dans lesquelles nous vivons et qui, dans leur neutralité, qui laissent les sensations se développer librement en chacun de nous.

Julie Andrade et Audrey Zeilas, Les villes émotionnelles, Paris, Intervalles, 2021.

Le site des éditions Intervalles, celui des Emotionnautes (site participatif des porteuses du projet).

dimanche 13 juin 2021

Dimanche poétique 501: Claude Luezior


Attendre

à la base même du bourgeon
où s'étreignent
suc
et soleil
quand s'émaillent les carmins
de corolles enceintes

juste au renflement insensé
à l'embranchement
entre ronces
et délires
de couleurs en gésine

tout au ventre 
fécond
d'une rose très frêle
où s'ébrouent les gouttes
au matin des partages

où l'on devine
le scandale des pétales

lèvres en désir
pour impudiques abeilles

où fantasment les silences
de la chlorophylle
et les moires
de limbes
offertes

juste là, ne riez pas:
les noces d'un puceron
attendant en vain
sa belle puceronne

Claude Luezior (1953- ), Jusqu'à la cendre, Paris, Librairie-Galerie Racine, 2018.

samedi 12 juin 2021

Celia Izoard: et voilà qu'on reparle de la déesse bagnole... et des dieux robots

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Celia Izoard – Ce sont les véhicules autonomes qui occupent une bonne part de "Merci de changer de métier", ouvrage critique de la technologie moderne signée Celia Izoard. Une auteure qui avait contribué à l'ouvrage "La tyrannie technologique" et dont on retrouve ici l'argumentation méthodique et l'écriture claire. 

La forme de "Merci de changer de métier", avant tout, est originale. Ce petit livre réunit en effet trois lettres adressées à des ingénieurs spécialisés en robotique – ces "humains qui robotisent le monde", dit le sous-titre –, un entretien avec un ancien ingénieur reconverti et une lettre ancienne (1949) d'un Américain, Norbert Wiener, alertant un syndicat des dangers de la robotisation en usine. 

Les trois lettres aux ingénieurs sont une réponse à des arguments développés par ses interlocuteurs. Cela, selon le principe: "J'écoute vos arguments aujourd'hui et je vous donnerai les miens à travers une lettre."

Comme dit, c'est le véhicule autonome qui fait l'ouverture de l'ouvrage, à travers une lettre qui, adressée "aux ingénieurs du véhicule autonome", amène au débat des arguments originaux, peu entendus du côté de ceux qui pour ainsi dire vénèrent ce type de mobilité, synonyme entre autres pour eux de mobilité verte. Vraiment?

L'argument écologique est démonté, entre autres par le biais de la mention de la complexité de systèmes exigeant des centres de calcul immenses qui contribuent au changement climatique et l'utilisation de matériaux rares dont l'extraction est dommageable pour l'environnement. Cela, sans oublier la question du recyclage des véhicules, extrêmement complexe ou la fabrication d'une surmobilité due à son apparente gratuité.

L'analyste convoque aussi largement l'argument humain, au travers de la mise au chômage d'individus, chauffeurs de taxi ou de transports publics. Tout cela, pour un côté gadget que l'auteure relève aussi: est-il nécessaire de dépenser autant d'énergie et de ressources pour un tel projet pour amuser quelques personnes, ou pour des bus rikiki? Et les économies de salaire du chauffeur ne sont-elles pas rattrapées par d'autres frais, autrement plus élevés selon elle – et singulièrement pour les collectivités – tels que la recherche, la maintenance ou le traitement des données?

Mais la majorité des gens, veut-elle de tels objets? Au travers des recherches autour des robots humanoïdes destinés entre autres aux soins aux personnes âgées, l'auteure suggère une réponse négative. Elle convoque des arguments pratiques tels que les mises à jour, complexes pour de tels publics, et les utilise comme exemples pour indiquer que de tels appareils restreignent en fait les libertés des humains. Sans oublier l'appauvrissement des relations humaines, bien entendu.

Enfin, toujours soucieuse de l'humanité, l'auteure dénonce la dégradation des conditions de travail de certaines personnes. Une dégradation contre laquelle personne ne fait rien... si ce n'est développer des robots. Ce qui créera du chômage, alors que si ingrats ou difficiles que soient certains métiers, ils sont nécessaires à la vie de ceux qui les exercent, parfois avec fierté à l'instar des chauffeurs d'autobus. L'auteure dénonce dès lors l'aveuglement, voire le cynisme du monde de la robotique face à de telles tendances.

L'essayiste présente également des solutions low-tech qui ont trouvé leur utilité à des niveaux locaux, tels que les bus scolaires à pédales ou les vélo-voitures à assistance électrique. Elle fait aussi entrer le lecteur dans l'esprit d'un "repenti", Olivier Lefebvre, qui a décidé de vivre en accord avec ses valeurs et de quitter le métier de la robotique, qu'il juge hypocrite. 

Le lecteur retrouve ici au fil des pages certains des arguments développés dans "La tyrannie technologique" pour d'autres types d'appareils, en particulier les téléphones portables. Sous un titre radical et provocateur, l'argumentation de "Merci de changer de métier", qui s'inspire entre autres du luddisme, est ainsi propre à faire réfléchir sur ces avancées technologiques qu'on présente un peu trop facilement comme de pures merveilles.

Celia Izoard, Merci de changer de métier, Montreuil-sous-Bois, Editions de la Dernière Lettre, 2020. Préface de Mathieu Brier.

Les site des Editions de la Dernière Lettre, celui d'Olivier Lefebvre.

Lu par Artemix NemauIrénée Regnaud, Nicolas Falempin.


vendredi 11 juin 2021

En remontant aux origines européennes du génocide nazi

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Enzo Traverso – Pourquoi la violence nazie? Dans son court essai "La violence nazie, une généalogie européenne", le politologue Enzo Traverso décrit les raisons historiques, les origines du génocide nazi, ainsi que son caractère exceptionnel, non seulement dans son ampleur, mais aussi dans sa manière. 

Pour ce faire, en préambule, l'auteur indique qu'il entend dépasser, tout en en tenant compte, les travaux qu'ont menés, sur le même thème, trois autres chercheurs. Il y a là François Furet, qui voit le génocide comme un moment de la démocratie libérale. Il y a aussi Ernst Nolte, qui lit le nazisme comme une opposition au bolchévisme. Et il y a Daniel Jonah Goldhagen, qui y voit l'aboutissement d'un antisémitisme spécifique au peuple allemand. 

Ce que la lecture historique d'Enzo Traverso apporte dès lors, c'est l'inscription du judéocide dans quelque chose de plus grand que l'Allemagne, et qui est l'histoire spécifique du monde occidental, depuis la Révolution française. Ou, plus précisément, depuis un objet qui lui est associé: la guillotine. Un appareil de mise à mort industrielle, qui remplace l'art du bourreau maniant la hache et met une distance entre ce dernier et le fait de donner la mort. 

L'auteur dessine (et l'on repense à "10 CV" d'Ilya Ehrenbourg) dès lors l'évolution de l'industrialisation en Europe et en Amérique du Nord et conclut en indiquant que le système des camps de la mort est une industrie à produire des morts. Cela, comme une chaîne de production automobile sert à produire des voitures, avec des personnes déshumanisées, éloignées de l'acte dans son ensemble au fil d'un processus dissocié en de nombreuses phases.

Il est également question de conquête, de colonialisme et d'impérialisme dans "La violence nazie", qui démonte les mécanismes violents développés en Europe occidentale, à base de darwinisme social entre autres: l'idée est que si un peuple est dominé, il est immanquablement appelé à disparaître – et l'auteur analyse longuement les effets délétères d'un tel principe. L'idée de colonialisme est aussi rapprochée de celle, typiquement nazie, de Lebensraum. Enfin, l'auteur démontre aussi les arcanes du racisme scientifique des temps qui ont précédé le nazisme, et qui ne peuvent que paraître insupportables à l'observateur d'aujourd'hui. 

Enfin, c'est autour des stéréotypes associés aux Juifs que l'auteur conclut son propos: gens des villes, ils sont volontiers perçus comme excessivement cérébraux, calculateurs et dépourvus de passion. C'est sur ce terreau, aussi, que va prospérer la haine qui va permettre la réalisation de la Solution finale. 

On pourrait certes objecter à l'auteur que l'impérialisme n'est pas le propre de l'Europe occidentale, que son tableau est sombre. Plutôt que de pointer des défauts et tendances qui ne sont effectivement pas propres à l'Occident, l'idée, originale et judicieuse, du politologue auteur de "La violence nazie" est plutôt d'analyser comment leur conjonction, à un moment donné de l'Histoire et à l'échelle d'un pays mais aussi d'un continent, a abouti à un système exceptionnellement horrible de taylorisation de la mort. 

Enzo Traverso, La violence nazie, une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002.

Le site des éditions La Fabrique.

lundi 7 juin 2021

Ilya Ehrenbourg: la bagnole, déesse assoiffée

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Ilya Ehrenbourg – La bagnole est une déesse, et ça ne date pas d'hier. Elle asservit l'homme, le vide de sa substance et s'abreuve de son sang. C'est à l'exemple de la voiture que l'écrivain russe Ilya Ehrenbourg développe une critique de l'industrialisation et du machinisme tout au long de "10 CV - Dix chevaux-vapeur", série de chroniques d'une glaçante ironie parues pour la première fois en 1930 et rééditées en 2019 par Héros-Limite dans leur traduction historique par Madeleine Etard.

Tout un symbole dans ce recueil: la première machine évoquée est celle du docteur Guillotin, dès la première page (p. 19). L'auteur annonce ainsi la couleur: les machines tuent, l'industrie est porteuse de mort – d'une mort aveugle, industrielle. La première partie, "La naissance de l'automobile", prend des airs de débats et de discussions, avec le parallèle fait entre la discussion entre deux inventeurs du dix-huitième siècle (dont Philippe Lebon) et celle qui scelle, tel un pacte diabolique, l'alliance entre Henry Ford – présenté comme un bonhomme à la fois cynique et convaincu d'agir pour le bien de l'humanité – et les puissances de l'argent.

Puis on entre dans le vif du sujet. "La Chaîne" est le tableau terrible de la déshumanisation qui accompagne l'industrialisation taylorisée. L'auteur file la métaphore de la chaîne de production, jouant délibérément sur le double sens puisque la chaîne est aussi le symbole de la servitude. Cette chaîne emprisonne donc l'ouvrier, bien entendu, mais elle asservit également le patron, lui-même jouet de forces qui le dépassent – et le sort du patron et de l'ouvrier sont liés. Dans "10 CV", le patron est André Citroën; mais il fait figure d'archétype, de modèle de n'importe quel autre capitaine d'industrie. 

Par métaphore ou au sens premier, le jeu est un thème qui traverse l'ouvrage lui aussi. André Citroën aime le tapis vert, semble-t-il. Mais ailleurs, par exemple dans le chapitre "La bourse", ce sont les spéculateurs qui jouent avec l'argent. L'auteur n'emploie certes pas cette expression, mais on ne peut que penser à l'idée du "capitalisme de casino". 

L'asservissement par l'automobile touche tout le monde selon le propos de l'auteur, y compris les populations lointaines lorsqu'il s'agit de produire du caoutchouc – il se teinte ici de colonialisme. Dans le chapitre "Les pneus", l'écrivain mêle dès lors en un seul sang la sève des hévéas et le sang des indigènes qui les entaillent. Cela, pour complaire à une petite ou grande bourgeoisie européenne qui vit les années folles, veut aller toujours plus vite et s'avère prospère, mais également inconsciente du prix humain de cet essor. Plus d'une fois dans "10 CV", l'adjectif "beau" acquiert un goût amer, par le choc des images: qu'est-ce vraiment qu'une "belle voiture", une "belle cravate"?

On pourrait penser qu'on n'en est plus là, que les voitures sont sûres, que les usines le sont aussi. Mais il reste du chemin aujourd'hui encore, entre les entrepôts de telle grande entreprise de vente par correspondance et les ateliers où des enfants travaillent dur. "10 CV" va dès lors faire office de révélateur tout à fait actuel. Sans militantisme hargneux, simplement en disant les choses: nous sommes dans une forme de reportage romancé et bien informé. Et les phrases vont à leur rythme, avec des mots qui, par leur agencement (phrases brèves, anaphores), semblent imiter la cadence implacable et inhumaine des machines.

Ilya Ehrenbourg, 10 CV - Dix chevaux-vapeur, Genève, Héros-Limite, 2019. Traduction par Madeleine Etard, préface d'Ewa Bérard.


Lu dans le cadre du défi "Cette année sera classique" avec Délivrer des livres et Vivre Livre.

dimanche 6 juin 2021

Dimanche poétique 500: Albert Samain


Soir

L'angélique échanson des couchants violets
Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes.
Des blancheurs d'ailes vers le ciel volent par troupes
Le noir des jardins s'ouvre aux mystères seulets.

La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets
Passent ; de jeunes voix vont s'éloignant, en groupes,
Et l'étang de saphyr, où dorment les chaloupes,
Met son manteau de lune et sort ses feux follets.

Tout le firmament brille à travers les ramures.
Des pétales mourants tombent des roses mûres :
La fleur triste des soirs divins vient de s'ouvrir...

Mon âme est un velours douloureux que tout froisse,
Et je sens en mon coeur lourd d'ineffable angoisse
Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir...

Albert Samain (1858-1900). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 4 juin 2021

Jan Länden, des bandits jusque dans la Trump Tower

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Jan Länden – Le roman policier romand voit émerger un nouvel auteur, Jan Länden, longtemps actif à la police judiciaire genevoise avant d'entrer à la police fédérale. Son premier roman, "Leena", vient de paraître, et force est de constater qu'il faut compter avec lui et son univers. Le lecteur est plongé en effet, et c'est bien le moins, dans une intrigue massive gérée avec virtuosité. Mais de plus, l'auteur n'hésite pas à s'amuser avec ses personnages, ce qui confère un supplément de jus à cet opus.

"Leena" sort le grand jeu pour mettre en scène le très grand banditisme: l'auteur campe une équipe de policiers d'élite genevoise, aux prises avec les criminels les plus habiles et les plus violents d'Europe – tous dépendant d'un "fantôme" à la fois mystérieux et implacable. Le terrain de jeu est donc international: partant de Genève, le lecteur va être baladé des Etats-Unis à la Serbie, en passant par l'Italie. Après Fabio Benoit ("L'ivresse des flammes") et Gianrico Carofiglio ("L'été froid"), en effet, l'auteur de "Leena" lorgne du côté de la mafia italienne – qui, sous ses différentes déclinaisons locales, semble à la mode en ce début 2021.

Et les actes perpétrés sont aussi costauds: aux cambriolages à plusieurs dizaines de millions succèdent les homicides spectaculaires et inexpliqués. L'auteur décrit ces scènes de crime avec une certaine gourmandise, indiquant les vers qui mangent les cadavres qu'on a mis trop longtemps à retrouver, passant un avocat à la moulinette ou montrant une tête envoyée par courrier postal à la police genevoise, dans une boîte en plastique qui fait pschitt quand on l'ouvre. 

La police, justement... c'est là que l'auteur se fait plaisir en créant et en faisant interagir des personnages hauts en couleur, constituant une équipe parfaitement soudée, fonctionnant en parfaite complicité sur la complémentarité des talents. Au cœur, se trouve Leena, policière presque trop parfaite, splendide, douée, polyglotte (elle a des racines finlandaises) et surtout dotée d'une intuition hors pair qui fait avancer l'intrigue sur des jeux de circonstances. Tout autour, se trouve une fine équipe de bons vivants qui ne rechigne jamais devant un apéritif ou un restaurant en ville – sans oublier le rituel café ou express, péché mignon de Leena.

L'amusement se prolonge avec les noms de certains de ses personnages, allusions astucieuses à des personnalités connues ou travestissements de noms de famille courants en Suisse romande. Ainsi, s'il y a un avocat nommé Mallant dans "Leena", c'est qu'il y a Marc Bonnant dans la vraie vie... Et si le procureur s'appelle Serbotta, c'est une allusion transparente au magistrat genevois Bernard Bertossa. Une fois que le lecteur l'a compris, il va se faire un délice de tenter de décrypter...

Et si l'intrigue est maîtrisée, allant jusqu'à prendre d'assaut la Trump Tower elle-même, elle laisse au lecteur un petit goût d'inachevé puisque les bandits courent toujours: l'affaire est résolue du point de vue policier, mais le dossier ne saurait tenir face à un juge faute de certains éléments probants. De fait, la question de l'aptitude d'une instruction à être recevable en justice, souci important d'enquêteurs qui n'aiment pas les cold cases, traverse tout le roman "Leena". Ce goût d'inachevé est cependant tempéré par une fin qui suggère que la partie n'est pas terminée – promesse d'un "Leena 2"? On se réjouit.

Jan Länden, Leena, Genève, Slatkine, 2021.

Le site des éditions Slatkine.

mercredi 2 juin 2021

David Desgouilles et l'impossible souverainisme de France

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David Desgouilles – Du deuxième septennat de François Mitterrand à l'élection d'Emmanuel Macron, c'est presque trente ans de politique française que l'écrivain et journaliste David Desgouilles couvre dans sa vaste fresque romanesque "Leurs guerres perdues". Toute une génération! Si le fond est réel, l'auteur donne corps à cette génération par une poignée de personnages fictifs, nés dans les années 1970 et tous tombés dans le militantisme politique à l'adolescence, temps des idées passionnées.

Réel, le fond? C'est peu de le dire: tout comme il a su le faire dans "Le bruit de la douche", son premier roman, l'auteur excelle à recréer avec minutie, en connaisseur, les jeux d'appareils des partis politiques français, à tous les niveaux. Tel congrès sera ainsi cité, tel discours, qu'il soit d'envergure nationale ou d'audience départementale, voire locale. Il restitue aussi la plasticité des mouvements au gré des vents, dessinant les recompositions du paysage politique. Cela, en opposant à l'occasion le militantisme dans un grand parti de gouvernement et l'action au sein de groupes de moindre envergure, à l'instar de celui qui se constitue autour de Nicolas Dupont-Aignan.

Le roman fonctionne-t-il selon une alternance gauche-droite? Pas tout à fait. Si le clivage traditionnel est bien entendu présent, l'auteur préfère mettre en avant une autre ligne de fracture: l'européisme contre le souverainisme. Dès lors, le roman prend la forme de l'échec persistant d'une recherche d'alliance entre souverainistes "des deux rives", marqués par les figures tutélaires de Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement. Cela, malgré quelques moments clés: le référendum sur le traité de Maastricht (1992), celui de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, puis le traité de Lisbonne (2007). 

C'est là qu'interviennent les personnages fictifs que l'auteur anime sur cette vaste trame. Il y a ceux dont la sensibilité est à gauche, à savoir les frères Simonetti, Nicolas le discret et Sébastien le queutard; et à droite, se profile Sandrine Deprayssac, moteur du roman, personnage féminin marquant par son franc-parler. Quelques autres gravitent autour d'eux, par exemple Anne-Sophie Myotte, qui reprend du service après avoir joué le rôle de conseillère de DSK dans "Le bruit de la douche". Le lecteur la reconnaît: c'est toujours la même, talentueuse et peu portée sur la bagatelle. 

Oui, car il y a aura aussi de la passion et des coucheries dans ce roman: on s'aime, on se rejette, on se reprend, on regrette, on fait des enfants, on recompose des familles. Rien de voyeur ni de gratuit là-dedans! Certes, on peut voir, de manière classique, dans l'acte sexuel une acte de puissance de part et d'autre, une façon de marquer le territoire – "Sexus Politicus", comme l'écrivaient les journalistes Christophe Dubois et Christophe Deloire. Mais dans le contexte de "Leurs guerres perdues", la fluidité de ces relations interpersonnelles, faites de fidélités rompues et d'infidélités assumées, est plutôt le reflet, au niveau individuel, du remodelage constant du paysage politique français. Amour et politique? Passions que tout cela!

Certes, "Leurs guerres perdues" est un gros livre. C'est aussi le plus ambitieux des romans de David Desgouilles. Pourtant, il n'est jamais ennuyeux. C'est qu'il s'agit d'être rapide: en une dizaine de pages, l'auteur relate par touches les points les plus importants de chaque année, de 1988 à 2017. Fluide, l'écriture sait aussi s'amuser avec les tics des journalistes, citant quelques petites phrases et petits surnoms tout en allant constamment à l'essentiel pour composer un roman politique total dont les pages se tournent toutes seules.

David Desgouilles, Leurs guerres perdues, Monaco, Editions du Rocher, 2019.

Le site des Editions du Rocher.

lundi 31 mai 2021

Artistes en dialogue près des chutes Victoria

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Olivier Dami – "Cataractes" est le premier roman de l'écrivain Olivier Dami, après un recueil de nouvelles, "Boulevard des Amériques", consacré au Nouveau continent. Le voyage lointain est le point commun de ces deux ouvrages, puisque "Cataractes" emmène son lecteur en Afrique australe, non loin des chutes Victoria, sur les traces de la romancière Karen Blixen. 

Plusieurs personnages historiques bien connus se côtoient autour de la "ferme africaine" de Karen Blixen dans "Cataractes", roman situé dans les années 1960. Des personnages plus ou moins contemporains entre eux, mais qui ne se sont pas forcément rencontrés dans la vraie vie. Dans l'esprit d'une uchronie, l'auteur se fait fort de les rapprocher et de faire s'entrechoquer, de près ou à distance, leurs différents points de vue sur le monde et la littérature. 

Ainsi verrons-nous Karen Blixen échanger des propos admiratifs avec un Ernest Hemingway qui voit son art comme un combat – de quoi rappeler son ouvrage "Mort dans l'après-midi". Tous deux ont des contacts avec Doris Lessing, qui leur écrit de loin, avec un franc-parler qui peut s'avérer blessant. Mais voilà: féministe et communiste, elle ne conçoit la littérature que comme un prolongement de cet engagement. 

Il est permis d'être quelque peu surpris par le monde que l'auteur dessine autour de Karen Blixen: certes, elle se montre admirative des beautés de l'Afrique, bienveillante envers les populations du lieu, mais elle reste attachée à un système de domination politique britannique qui cultive un certain entre-soi. 

L'auteur n'a cependant aucune complaisance pour le colon, les anonymes anglais étant volontiers présentés comme ignares et racistes. Ce regard critique sur le colon est également porté par le personnage du photographe animalier américain Peter Beard, qui constate, consterné, que certaines attitudes n'ont pas de frontières.

De tous ces personnages historiques, auxquels il faut encore ajouter l'aventurière Vivienne de Watteville pour la touche suisse, l'auteur dessine un portrait informé qui les rend crédibles, vivants aux yeux du lecteur. Il lance son roman d'une seule traite, rythmé par les lettres de Doris Lessing en italiques, et l'écrit dans une langue soignée et délicate qui confère à "Cataractes" une patine rétro.

Olivier Dami, Cataractes, Paris, L'Harmattan, 2021.

Le site des éditions L'Harmattan.

dimanche 30 mai 2021

Dimanche poétique 499: Charles-Marie Leconte de Lisle


Kléarista

Kléarista s'en vient par les blés onduleux
Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus,
Son front étroit coupé de fines bandelettes,
Et, sur son cou flexible et blanc comme le lait,
Ses tresses où, parmi les roses de Milet,
On voit fleurir les violettes.

L'Aube divine baigne au loin l'horizon clair;
L'alouette sonore et joyeuse, dans l'air,
D'un coup d'aile s'envole au sifflement des merles;
Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis,
D'un bond inattendu remuant les épis,
Font pleuvoir la rosée en perles.

Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux,
De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux,
Ou de l'Aube qui sort de l'écume marine?
Qui le dira? Qui sait, ô lumière, ô beauté,
Si vous ne tombez pas du même astre enchanté
Par qui tout aime et s'illumine?

Du faîte où ses béliers touffus sont assemblés,
Le berger de l'Hybla voit venir par les blés
Dans le rose brouillard la forme de son rêve.
Il dit: C'était la nuit, et voici le matin!
Et plus brillant que l'Aube à l'horizon lointain
Dans son coeur le soleil se lève!

Charles-Marie Leconte de Lisle (1818-1894). Source: Bonjour Poésie.

samedi 29 mai 2021

"Ecrire depuis ici", écrire depuis soi

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Jean-François Haas – "Ecrire depuis ici" est un ouvrage atypique dans le parcours littéraire du romancier fribourgeois. Ouvrage court mais important aussi: il retranscrit le texte d'une conférence qu'il a donnée le 21 avril 2018. Ouvrage à part du point de vue éditorial également: si les romans de Jean-François Haas paraissent au Seuil, "Ecrire depuis ici" est sorti aux Presses littéraires de Fribourg et constituent son premier opus publié en Suisse.

Il n'y a rien de plus sérieux que l'écriture, et l'auteur choisit d'ouvrir sa conférence avec une réflexion née de l'expression "taquiner la muse", souvent utilisée pour qualifier l'art des auteurs, et qui sous-entend un certain dilettantisme. Cela, en s'appuyant sur l'image du capitaine Achab dans Moby Dick. Alors qu'il fait face à sa baleine, irait-on lui dire qu'il "taquine le goujon"? 

L'art littéraire est-il pris au sérieux dans le canton de Fribourg? C'est là qu'on arrive au cœur de la question posée par le titre "Ecrire depuis ici". Rien d'évident, en effet, dans un canton qui s'est longtemps targué d'être davantage une terre de choristes et de musiciens de fanfare, d'artistes amateurs qui pratiquent en groupe. Tout le contraire de l'écrivain, solitaire par essence. 

L'auteur articule cet aspect de la pratique artistique en groupe avec le règne politique des conservateurs sur le canton, qui ne s'est guère infléchi que dans les années 1980. L'auteur se souvient ainsi des livres scolaires qui ont marqué son enfance dans les années 1950/60, et où il est question de Dieu, des saisons, de la vie locale, et de la Suisse et du monde pour finir. Quelques photos émaillent l'ouvrage pour témoigner de cet autre temps.

Dès lors, l'écriture se fait peu à peu plus personnelle: écrire depuis ici, n'est-ce pas écrire depuis soi? N'est-ce pas "écrire sa vie"? L'auteur amorce ici une réflexion captivante sur l'idée qu'écrire sa vie, ce n'est pas forcément se lancer dans l'autobiographie plus ou moins fictive ou anecdotique. Au passage, il convoque l'artiste Ben Vautier, mais aussi le Philip Roth de "Exit le fantôme". 

Mais ses souvenirs personnels interviennent aussi, qu'il s'agisse de préférer des dessins maladroits mais qu'il a faits lui-même aux modèles impeccables créés par des professionnels de l'illustration, ou de dire l'émerveillement suscité par les mots de Charles-Ferdinand Ramuz. Ainsi se dessinent les racines d'une vocation d'écrivain au talent reconnu.

L'auteur ne manque pas de citer les auteurs qui l'accompagnent sur son chemin, parmi lesquels quelques Américains, la lecture étant indissociable de l'écriture. Au fil d'une cinquantaine de pages, l'écrivain invite donc à une réflexion qui, si elle est personnelle, s'ouvre aussi sur le monde, qu'il s'agisse du petit terroir fribourgeois ou de la Terre dans sa vastitude. Un monde dont l'écrivain est dès lors témoin. 

Jean-François Haas, Ecrire depuis ici, Fribourg, Presses littéraires de Fribourg, 2021.

Le site des Presses littéraires de Fribourg.

jeudi 27 mai 2021

Avec Dominique Brand dans les étages d'un immeuble lausannois

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Dominique Brand – Les parutions printanières des éditions BSN Press sont un véritable feu d'artifice cette année, et vous, lecteurs de ce blog, en avez eu un aperçu ces derniers jours. Que diable, on ne fête pas chaque année ses dix ans d'édition! Je clos cette série de billets consacrée aux parutions de cette maison lausannoise avec "La Mine", premier roman de Dominique Brand. 

Après s'être aventuré dans le métro de Berlin avec "À quai la terre", l'écrivain lausannois y fait la radiographie d'un immeuble de sa ville, à travers les gens qui y habitent. Un exercice auquel se sont livrés quelques auteurs avant lui – on pense bien entendu à "La vie mode d'emploi" de Georges Perec ou, plus récent et plus proche, à "33, rue des Grottes" de Lolvé Tillmanns. Par sa manière d'analyser les lieux et les gens, Dominique Brand s'inscrit parfaitement dans cette belle lignée.

La description des bâtiments va à l'essentiel, et parle de façon directe au lecteur en évoquant des lieux familiers de tout bon locataire: la buanderie, les escaliers, l'ascenseur. Il en détecte toutes les possibilités de conflits plus ou moins larvés et les exploite à fond: machine à laver commune sale, jours de lessive déplacés sans préavis. Surtout, l'ascenseur devient un lieu récurrent, mais aussi un enjeu de pouvoir: il s'agit souvent de le mendier à deux dames qui dégoisent tout en le bloquant. Et l'on a parfois le privilège d'entrer dans les appartements... 

Côté situations, l'auteur s'amuse aussi, et une fois de plus, le lecteur va se retrouver face à des scènes qu'il a sûrement lui-même vécues. On pense au bruit dans l'immeuble, que ce soit celui généré par ce veuf, Pitonel, qui écoute les Coups de cœur d'Alain Morisod à pleins tubes, mais aussi à la possibilité d'une fête entre voisins – les méandres de son organisation constituant le fil conducteur du roman. 

Et Dieu sait ce qu'elle sera, se demande-t-on au fil des pages, dans une manière de suspense savamment entretenue – l'auteur a tout à fait l'art de tenir le lecteur en haleine avec un tel événement. Il faut dire que les invités potentiels ne sont pas piqués des vers! Le romancier force volontiers le trait, juste un peu, pour que l'ambiance et les interactions soient rapidement saturées de tensions, sentimentales ou lourdes de conflits. 

On adore détester Diego, le représentant en assurances, par exemple. On éprouvera de la tendresse pour François, le prof qui trace sa route, même s'il semble peu soucieux de sa famille. Et comme de bien entendu, on a une concierge dotée d'une solide langue de vipère et quelques chiens. La charge mentale pousse les mères à bout, les scènes de ménage aux dialogues cinglants sont électriques, les gens vite catalogués parfois, et l'auteur promène sur eux un regard en coin, sans forcément se contraindre à un souci de représentation équilibrée. C'est comme ça dans les immeubles: il y a des habitants qu'on voit moins que d'autres, et "La Mine" reflète ce fait.

Avec "La Mine", Dominique Brand réussit un premier roman qui fait des étincelles, souvent drôle et grinçant, où l'explosion n'est jamais loin. Les chapitres sont courts, la lecture est rapide et avide, l'écriture est aisée, allant jusqu'à oser quelques helvétismes bien vaudois pour renforcer un ancrage local dès lors solidement fondé.

Dominique Brand, La Mine, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Sur les dix ans de BSN Press, voir les deux papiers de Dunia Miralles: le premier et le second.

mercredi 26 mai 2021

Sigmund Freud sur le divan

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Metin Arditi – Donner la parole à quelques fantômes, réels ou imaginaires. Tel est le fil directeur des trois monologues réunis par l'écrivain Metin Arditi dans le recueil théâtral "Freud, les démons". Il y a Sigmund Freud là-dedans, bien sûr, mais aussi le père de Vincent Van Gogh. Et un chef d'orchestre imaginaire, Grégoire Karakoff. 

Et il est dense, le monologue éponyme où Sigmund Freud s'exprime, au soir de sa vie. Il y a là le ton de la psychanalyse, bien sûr, comme si le narrateur passait à son tour sur le divan. C'est en fin de séquence que le lecteur, ou l'auditeur, va découvrir d'où pourrait provenir l'idée de "tuer le père" – il y a là une forme de renversement. Cela, après l'évocation d'actes manqués, par exemple dans la relation de Freud avec Lou-Andreas Salomé. A l'avenant, ce monologue fera mouche chez ceux qui connaissent un peu le personnage.

Le troisième monologue du recueil, et le plus court, "Au nom du père", donne la parole au père de Vincent Van Gogh, Cornelius, pasteur de son état, souvent vu comme un personnage méchant. De la dispute du soir de Noël 1881, relatée par ce père, la narration passe à des considérations plus générales, recréant les réflexions d'un chrétien face à un devoir d'humilité qui devrait se faire discret et celles d'un père face à un fils dont il juge qu'il n'a pas le talent requis pour devenir peintre. 

Enfin, le monologue "Maestro!", deuxième de l'ouvrage, se place un peu à part, dans la mesure où il met en scène un personnage fictif. L'évocation densément construite de ce chef d'orchestre âgé qui perd la mémoire s'accompagne de citations d'extraits musicaux que le lecteur peut imaginer et que le spectateur ne manquera pas d'entendre. Les éléments de technique musicale sonnent vrai, mais l'essentiel est ailleurs: il est dans l'idée que ce qui se joue, c'est l'émergence d'une génération qui va pousser le vieux chef dehors. Un vieux chef qu'on sent désabusé après tant de "neuvièmes" de Beethoven, et qui commence à filer la métaphore du perroquet surnommé "Maestro". 

Ces monologues sont plutôt courts, on les lit rapidement, mais ils portent en eux une densité indéniable. Leur fil rouge? L'auteur met en scène trois personnages en proie avec leurs propres démons – et c'est Sigmund Freud qui s'y colle d'abord. Et au travers de ces personnages dont on devine qu'ils lui sont chers, l'écrivain ne parle-t-il pas aussi pas mal de lui-même?

Metin Arditi, Freud, les démons, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Jean-Michel Olivier.