dimanche 9 mai 2021

Dimanche poétique 496: Daniel Fattore


Les lyobas sont partis

La chorale se meurt, les chanteurs sont en deuil; 
Trop peut sont au chevet. Clairsemés, teint de cire,
Les aînés, ces amers, ont perdu leur sourire:
L'effectif, de longtemps, n'a point connu d'accueil.

Les lyobas sont partis, qui faisaient son orgueil.
Les rimeurs d'aujourd'hui n'ont plus rien qu'on admire.
Au passé conjuguant, ils ne font que redire
En des vers empesés le pays du cercueil.

Tu ne sais, chant du cœur, où trouver ta relève.
La jeunesse gobant des musiques sans sève
Veut du rock et du toc, et maudit tes accents.

Une funèbre paix tout soudain vient te ceindre.
Sans hymne et sans terroir tes concerts sont lassants
Et sans souffle, les chœurs se taisent pour s'éteindre.

Daniel Fattore (1974- ).

vendredi 7 mai 2021

Ce qu'elles ont vécu, au seuil de la mort

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Ann-Kathrin Graf – Une femme en fin de vie, une autre qui attend un enfant: Sarah, la narratrice de "La mort du hibou", s'inscrit dans une généalogie sur trois générations, l'une en devenir, l'autre en voie de s'éteindre. Et alors que Sarah, inquiète pour sa grossesse, se rend chez son médecin, elle repense à sa mère. Dès lors, sur le mode du flash-back, le premier roman d'Ann-Kathrin Graf développe et associe les thématiques classiques mais complexes des relations mère-fille et du rapport à la mort.

Le lecteur de "La mort du hibou" doit dès lors s'attendre à un rythme lent, reflet de souvenirs qui viennent peu à peu et sur lesquelles l'auteure glisse en alternance, en des temporalités diverses qui font contraste. La mère de Sarah apparaît ainsi comme un personnage flamboyant auquel se rattachent de nombreuses anecdotes improbables, liées à des voyages dans le monde entier, entre autres au Ghana. L'auteure s'éclate à les écrire...

... et cela fait contraste avec ce qu'est devenu ce personnage en ses derniers jours. L'auteure dessine avec minutie les difficultés liées au grand âge, en mettant l'accent sur la perte de la vue et une lucidité à éclipses. Des choses que Sarah est seule à devoir supporter. Le poids qu'est devenu cette dame fait contraste avec la légèreté avec laquelle elle a traversé sa vie, renvoyant au lecteur l'image d'une belle fleur qui s'est fanée et qu'il faut aimer, ou soutenir en tout cas, quand même. Seule: il ne reste rien des amitiés mondaines, si ce n'est une certaine Esther, qui paraît même sonner faux lorsqu'elle apparaît.

Porté par des allusions religieuses récurrentes telles que le décès de la mère le jour de Pâques, ou les quarante jours qui ont suivi, comme une forme de carême (p. 134), "La mort du hibou" constitue un récit du rapport à la mort que peut vivre une personne âgée qui semble danser avec la camarde: un pas en avant, un autre en arrière – comme Lazare, l'ami du Christ, justement évoqué. La romancière exploite la résonance que ce rapport à la mort suscite chez Sarah, toujours sur le qui-vive, annulant des rendez-vous par crainte de cette issue. 

Parmi les pas de cette danse, la romancière utilise l'idée des expériences au seuil de la mort – expérience particulière: si la mère de Sarah est devenue aveugle, elle identifie parfaitement le fameux tunnel avec une lumière au bout – et qui résonne avec l'expérience que fait Sarah en fermant simplement les yeux, en fin de roman, sur le conseil d'un médecin. Pour la mère comme pour la fille, l'issue en blanc apparaît dès lors comme une promesse d'apaisement après les tourments terrestres.

Et qui est la narratrice? Certes, c'est elle qui parle, tout au long des 144 pages de ce roman. Mais qu'en sait-on, à part qu'elle attend un enfant? Sarah lui reproche, à cette mère à la personnalité écrasante, de ne pas la laisser vivre autrement qu'à travers elle, lui dictant ses choix. Dès lors, la mort est-elle une délivrance pour les vivants autant que pour la défunte? Le "J'ai tout mon temps." qui conclut "La mort du hibou" le suggère, en une fin ouverte – ouverte aussi à la nouvelle génération, celle qui naîtra de Sarah.

Quitte à ce que cela passe parfois pour des lenteurs, l'auteure assume sa volonté de dessiner en profondeur les méandres d'une relation mère-fille, dans toutes ses spécificités et complexités. Le thème est classique, rebattu diront certains; mais le premier roman d'Ann-Kathrin Graf se démarque par la singularité cultivée de ses personnages et par la rigueur et la densité avec laquelle il aborde des thématiques connexes mais cruciales telles que la religion, chrétienne en l'occurrence, ou les relations humaines mises à l'épreuve de la mort.

Ann-Kathrin Graf, La mort du hibou, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site des éditions Plaisir de lire.

mardi 4 mai 2021

Alegría, une jeunesse à l'heure de Paris puis de Cadix

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Camille Elaraki – "Alegría!", c'est quelques mois dans la vie d'une femme, Ola, calés entre les attentats du Bataclan (Paris, 2015) et ceux de la Promenade des Anglais (Nice, 2016). C'est surtout le récit d'une transformation, marquée par la compagnie d'étudiants.

Ola, c'est comme un bonjour en espagnol, et l'auteure assume cette possibilité pour son personnage. Comme il s'agit d'un premier roman, on peut aussi le comprendre comme le premier salut de l'auteure à ses lecteurs. A moins qu'il ne s'agisse d'un diminutif d'Olga? L'auteure laisse ces portes ouvertes, faisant de son personnage un être à remplir de vie, d'essence, d'épaisseur. Tel sera le moteur de ce roman de la maturation.

"Alegría!" est composé en deux parties. Située à Paris, la première s'avère oppressante, mettant en scène une Ola ballottée entre diverses situations avec lesquelles elle se trouve en dissonance: un travail en call center qu'on imagine précaire et stressant, un homme, Grégoire, qui la trompe et la rabaisse même si les sentiments sont là, qui hante Tinder pour ses possibilités de rencontres qu'il juge "au rabais". 

Un personnage intéressant, Grégoire: l'auteure en fait un jeune homme péremptoire et immature, incapable de choisir entre deux femmes – la nature décidera pour lui. Autour de cet étudiant en sciences politiques destiné à un bel avenir, évolue tout un microcosme, notamment de jeunes femmes qui politisent le rasage (ou non) de leur pubis. Un microcosme avec lequel Ola ne se sent jamais raccord.

La deuxième partie fait dès lors figure de retour progressif à une manière plus souple de vivre. L'auteure choisit, par métaphore, de caser les deux façons de vivre d'Ola en deux lieux distincts. Le décalage permanent qui caractérise la vie à Paris entre dès lors en contraste avec la relative aisance de l'existence à Cadix, où Ola se partage entre un petit travail et une bande d'étudiants en Erasmus, pressés de vivre.

C'est une autre manière d'être jeune et étudiant que l'auteure décrit. Les études se passent entre révisions et soirées à la plage pour les boursiers. Il y a l'ivresse, l'autostop fou à travers l'Espagne. S'esquisse par ailleurs ici, pour Ola, une manière d'éducation sentimentale, faite à la fois de renouveau et de renonciation ritualisée. 

Rythmé au gré d'une écriture qui alterne avec justesse les dialogues et les récits plus denses, "Alegría!" goûte l'image poétique pour dire les différentes facettes d'une certaine jeunesse d'aujourd'hui. Cela, en empruntant à sa propre expérience.

Camille Elaraki, Alegría!, Fribourg, Presses littéraires de Fribourg, 2021.

Lu par Dominique Panchèvre, Mademoiselle litVelia Ferracini.

Le site de Camille Elaraki, celui des Presses littéraires de Fribourg.

lundi 3 mai 2021

Un vaisseau fantôme sur le lac de Neuchâtel

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Gilles de Montmollin – Les fidèles de l'écrivain yverdonnois Gilles de Montmollin connaissent son penchant pour la navigation, rendue de manière réaliste même si c'est en eaux troubles. C'est à ce penchant qu'il cède à nouveau avec bonheur dans son dernier opus, "En plein brouillard", qui plonge dans la région de la Broye vaudoise.

Une Broye vaudoise connue pour ses brouillards, même si, comme le rappelle l'écrivain, ceux-ci ont fait les frais du changement climatique ces dernières années. Il n'empêche: c'est sur une scène façon "Vaisseau fantôme" que s'ouvre "En plein brouillard": un bateau erre sans maître sur le lac de Neuchâtel. Lui-même embarqué, Jason s'interroge: il connaît l'embarcation en perdition, c'est celle d'une amie, Nadège. 

Et ce bateau tout seul sur le lac n'a rien de naturel: Nadège sait mener sa barque et ne l'aurait jamais abandonnée seule. Accident ou acte prémédité? Si la police mène l'enquête, l'auteur la place pour ainsi dire en second plan: c'est surtout Jason qui s'interroge. Et le lecteur avec lui: en faisant parler Jason à la première personne, il s'assure une proximité maximale.

J'ai dit "amie", voilà un mot important pour caractériser "En plein brouillard", dont le thème porteur est justement l'amitié. Les interrogations vont en effet tourner autour d'une demi-douzaine d'amis qui ont tracé leur route sans jamais se perdre de vue. A la vie à la mort? Voire: l'auteur excelle à explorer les non-dits et les couleuvres avalées par chacune et chacun au sein d'une clique de jeunes femmes et de jeunes hommes qui, par le passé, ont pu ressentir du désir ou des sentiments l'un pour l'autre. 

Relatés en deux chapitres s'éclairant mutuellement, les événements d'une nuit de navigation en Normandie en 2012 font figure de "péché originel". Et c'est en 2018 que tout refait surface, l'argent et l'ambition jouant un rôle catalyseur. Tout "En plein brouillard" est construit en gradations de tensions autour de Jason, qui finit par avoir un doute: sera-t-il le prochain sur la liste? Le brouillard du début du roman reflète dès lors le brouillard dans lequel patauge un Jason désireux de connaître la vérité et de sauver sa peau. Et d'aimer, peut-être.

S'il a sillonné les sept mers dans d'autres romans, c'est dans le paisible lac de Neuchâtel que le romancier situe l'intrigue de "En plein brouillard". Il dessine les lieux avec réalisme, et c'est lorsqu'il évoque les gestes de la navigation qu'il se montre le plus précis, le plus enthousiasmant même, reproduisant les gestes et les termes et créant avec Jason un professeur de navigation à voile extrêmement crédible. Sans les approfondir, il suggère aussi quelques questions liées à l'écologie – une question plus présente, sur un ton plus pressant aussi, dans "La fille qui n'aimait pas la foule". 

La réponse se trouvera-t-elle auprès de l'une des filles au charme vénéneux que l'auteur met en scène? Quels sont les lourds secrets que masquent ces amis qui semblent avoir réussi dans la vie? L'écrivain les débine un par un et emmène ainsi le lecteur dans un polar à suspens bien efficace et bien tendu, parfaitement ancré dans son terroir. Et, pour l'anecdote, il s'offre le luxe de retrouver un (véridique) bombardier Avro Lancaster anglais, disparu en Suisse en février 1944 et qu'on a longtemps cru perdu.

Gilles de Montmollin, En plein brouillard, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site de Gilles de Montmollin, celui de BSN Press.

dimanche 2 mai 2021

Dimanche poétique 495: Aïcha Rachad


Où est passé mon printemps?

Dans le brouillard nacré de mes nuits tourmentées,
J'ai souvent demandé au ciel plus de clémence.
J'ai emprunté les chemins de la providence,
J'ai même vogué sur des mers tourmentées.

Je me suis lavée avec des eaux argentées,
J'ai consulté tous les marchands de l'espérance,
J'ai cherché partout une source de jouvence,
J'ai perdu les expéditions que j'ai tentées.

Autour de moi, j'ai fait brûler de l'encens,
Afin que le mauvais sort soit évanescent.
Je me suis bien aspergée de parfum de roses.

Je me suis appuyée contre le mur du temps,
J'ai vu défiler toutes mes journées moroses.
Alors j'ai dit aux saisons: où est mon printemps?

Aïcha Rachad (1943- ), Sur les berges de la sagesse, 2005, cité dans Le Scribe, n° 81/2019.

jeudi 29 avril 2021

"Pépites", des femmes et des hommes en dix nouvelles

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Sylvie Blondel – Dix nouvelles pour un court recueil, dans un esprit qui oscille entre aspérités de la vie et moments de lumière: voici ce qui constitue "Pépites", recueil de nouvelles de l'écrivaine Sylvie Blondel. Après un premier roman historique, "Ce que révèle la nuit", "Pépites" évoque la société d'aujourd'hui, ses femmes et ses hommes ordinaires.

"La nuit verte", qui ouvre le recueil et donne le ton, et "Une voix sous la porte", qui le conclut, entrent en résonance en abordant des thématiques typiquement féministes – la déshumanisation de la femme en premier lieu. 

Celle-ci est métaphorique dans "La nuit verte", qui crée un tissu serré de références animales (la chèvre de Monsieur Seguin, entre autres) pour dessiner la tragédie du viol sur mineure et la résilience. Elle est réelle dans "Une voix sous la porte", nouvelle aux accents fantastiques mettant en scène une femme, modèle photo à l'occasion, transformée en iguane. 

On a aussi envie de relever une autre paire de nouvelles, "Dévorer" et "Loin du réconfort", dont le point commun est de se dérouler au Japon. "Loin du réconfort" est la relation décalée, volontiers souriante, d'une visite au Japon de la narratrice, venue de Suisse. C'est avec délices que le lecteur vit ce choc des cultures, observé avec une extrême acuité: est-ce du vécu? "Dévorer" paraît plus sombre puisqu'elle évoque la pauvreté, un tabou de société au pays du Soleil Levant – a fortiori vécue au féminin.

Cette acuité, le lecteur la retrouve dans les aspérités des couples décrits dans plus d'une nouvelle. Tous fonctionnent, mais bien souvent à la condition que quelqu'un, souvent la femme, avale des couleuvres. Citons par exemple les humiliations qui sont le lot d'Ophélie, épouse de Marc, dans la rapide nouvelle "Café crime". Les sentiments peuvent être fugaces, comme l'idylle qui se joue entre les deux personnages, acteurs de théâtre, de "Quelque chose entre nous": "Nous jouions notre intrigue secrète au sein de l'intrigue principale". 

Il y a aussi Gustave, goujat de la nouvelle "Le diable est ici", où l'on fait assaut de culture générale autour des Gastlosen, dans les Alpes suisses – une nouvelle qui voit aussi partir une femme libre après avoir été sous emprise – les portraits de femmes qui se libèrent de liens sociaux devenus indésirables sont d'ailleurs récurrents. 

Le regard est précis et affûté pour dire le monde et les humains, et les mots, s'ils semblent simples, sont soigneusement choisis dans ces nouvelles. Rien n'y est excessif, la sobriété est la règle pour gagner en force. C'est ainsi que ces "Pépites", bien suisses ou ouvertes sur le monde, deviennent une lecture marquante.

Sylvie Blondel, Pépites, Lausanne, L'Age d'Homme, 2021.

Le site des éditions L'Age d'Homme.

mardi 27 avril 2021

"Le silence brûle"... et la lecture réchauffe!

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Les Dissidents de la Pleine Lune – Voilà déjà dix ans que le collectif d'écrivains des Dissidents de la Pleine Lune a vu le jour à l'initiative de Sabine Dormond, Hélène Dormond et Olivier Chapuis. Marquant cette première décennie d'existence, l'année 2021 méritait bien un livre. Plus précisément un recueil de nouvelles très courtes! Plusieurs facettes de l'activité des Dissidents de la Pleine Lune y sont représentées, faisant du recueil un véritable kaléidoscope vivement coloré. 

Son titre? J'oubliais: c'est "Le silence brûle". Emprunté peut-être au poète Jean-Marie Olingue (1950-1990), il est représentatif des thèmes d'apparence improbable sur lesquels les membres du groupe d'écrivains sont invités à plancher. "Le silence brûle", c'est aussi le sujet d'un concours d'écriture organisé pour l'occasion. Les meilleurs textes, adoubés et remarqués par un jury, occupent toute la première partie du recueil. 

Le plus souvent, c'est l'inavoué qui dévore les personnages qui constitue le fil rouge des textes primés. Les constantes sont les blessures de jeunesse, les secrets intimes ou de famille. "Amèrement sienne" de Liliane Meyer évoque l'amour non désiré dans une terrible nouvelle à double détente, alors que "Vérité abjecte" de Céline Gest, s'il a un titre qui en dit un peu trop, suggère qu'il est des pères qu'entre tous, on préfère ne pas avoir. Et c'est avec pudeur que Camille Molina, lauréate du concours, évoque un événement de vie non défini, mais qui fait que le silence est préférable à tout.

La deuxième partie du recueil est consacrée aux productions des membres plus ou moins réguliers des Dissidents de la Pleine Lune. Elle assume un côté aimablement anarchique. En effet, on y trouve des textes d'une grande diversité formelle, diversement aboutis aussi: alors que certaines nouvelles sont fort abouties, d'autres donnent envie au lecteur d'en savoir plus alors que d'autres encore font figure d'exercices de style adroits, étapes vers quelque chose de plus mûr. 

Cette diversité est aussi le reflet des thèmes proposés aux auteurs au fil des années: qu'écrirait-on sur des thèmes tels que "Politesse abusive", "Pour deux francs de suspense" (ah, la pirouette de Sociovore dans " Barbecue d'étudiants", à deux balles pour le coup!) ou "Entre terre et sel"? Reste que même des thèmes plus anodins en apparence ont incité les écrivains à se surpasser. Sur "La main au feu", Olivier Chapuis imagine ainsi, dans "À gauche, toute", une brève évocation de la dictature des gauchers. Non sans un clin d'œil à la gauche politique... 

Et si l'essentiel des textes proposés dans "Le silence brûle" relève de ce qu'on appelle la littérature blanche, le recueil réserve une troisième partie intitulée "Le coin des adultes", consacrée aux productions de genre érotique nées des thèmes proposés par les Dissidents de la Pleine Lune. On y trouve les écritures familières et chargées d'expérience littéraire de Denise Campiche ou de Pierre Yves Lador, mais aussi un conte détourné de Baptiste Magliocco ou les vicissitudes d'une postulante et d'un faux Magritte, relatées par Bénédicte Saouter. 

Signe fort de la vitalité littéraire romande, "Le silence brûle" réussit à réunir, en quelque deux cents pages, des écritures diverses, encore neuves ou déjà expérimentées, spontanées ou finement travaillées. Ainsi naît un recueil où se côtoient des dizaines d'univers qu'on aura envie de découvrir plus avant, plus longuement peut-être au gré d'une œuvre de plus longue haleine, après les avoir entraperçus l'espace de deux ou trois mille signes.

Les Dissidents de la Pleine Lune, Le silence brûle, Sierre, Editions Soleil Blanc, 2021.

Photo: document remis, source: Lausanne-Cités.

lundi 26 avril 2021

Destins de femmes à Genève au XVIe siècle

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Henri Gautschi – Après son premier roman, "La nuit la plus longue", Henri Gautschi continue d'explorer l'histoire genevoise en écrivain et illustrateur passionné. Cette fois, c'est l'onde de choc créée par la terrible nuit de la Saint-Barthélemy (1572) qui l'inspire, de Bourges à Genève. Et le lecteur est invité à suivre une jeune femme qui donne son titre au livre: "Clothilde".

Deux scènes chocs ouvrent "Clothilde", coup sur coup. La première, c'est la mort d'Arthur, un gamin. Mort accidentelle mais révélatrice de temps troublés: elle permet à l'auteur de mettre en scène une horde de cavaliers avides d'égorger du protestant. Quant à la deuxième, dix ans plus tard, elle annonce la condamnation à mort de Clothilde au terme d'un simulacre de procès, à Genève. 

Comment en est-on arrivé là? La réponse occupe la plus grande part du roman, qui relate la fuite aventureuse et dramatique de la famille de Clothilde, convertie à la Réforme, puis la vie à Genève, réputée ouverte au protestantisme. 

"A l'égalité de la femme et de l'homme", est-il écrit en exergue de "Clothilde". Un message pertinent, puisqu'en effet, l'auteur est mû par le souci permanent de mettre en avant des thèmes et personnages féminins. Autour de Clothilde, il y a ainsi Hélène, sa tante, et quelques autres femmes. Le choix de la description d'un monde populaire, celui de l'hôtellerie, favorise cette mise en valeur.

Il y a aussi la gestion du regard pas toujours bienveillant des hommes sur Clothilde, que le lecteur observe grandir et devenir jeune fille alors qu'elle n'a que dix ans lorsqu'elle quitte Bourges. Et en ces temps rudes, impossible de passer à côté de la question du viol. Enfin, il s'agit, pour Clothilde comme pour sa tante, de trouver leur place à Genève, comme femmes – par le mariage, entre autres.

Structuré en chapitres courts, le roman "Clothilde" est porté par une écriture fluide et sans chichis, qui favorise une lecture rapide. Des illustrations de l'auteur, reproduisant le plus souvent les bâtiments ou les lieux mentionnés, viennent donner corps au propos.

Henri Gautschi, Clothilde, Au temps de la Saint-Barthélemy, Genève, Encre Fraîche, 2021.

Le site des éditions Encre Fraîche.


dimanche 25 avril 2021

Dimanche poétique 494: Paul-Jean Toulet


C'était sur un chemin crayeux

C'était sur un chemin crayeux
Trois châtes de Provence
Qui s'en allaient d'un pas qui danse
Le soleil dans les yeux.

Une enseigne, au bord de la route,
- Azur et jaune d'oeuf, -
Annonçait : Vin de Châteauneuf, 
Tonnelles, Casse-croûte.

Et, tandis que les suit trois fois
Leur ombre violette,
Noir pastou, sous la gloriette,
Toi, tu t'en fous : tu bois...

C'était trois châtes de Provence,
Des oliviers poudreux,
Et le mistral brûlant aux yeux
Dans un azur immense.

Paul-Jean Toulet (1867-1920). Source: Poésie.Webnet.

samedi 24 avril 2021

Ambiance mafia dans les Pouilles, à la frontière du bien et du mal

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Gianrico Carofiglio – Ambiance mafia, sur fond d'années 1990. Il y a plus de dix ans, je découvrais l'écrivain italien Gianrico Carofiglio avec le legal thriller "Les raisons du doute", qui se déroulait dans le monde des prétoires. Aujourd'hui, c'est du côté de la gendarmerie que l'écrivain italien embarque son lectorat avec "L'Eté froid". 

Basé à Bari, le maréchal Pietro Fenoglio évolue dans un monde réaliste, qui va jusqu'à puiser ses références dans des faits historiques tels que l'assassinat du juge Falcone. Celui-ci résonne en arrière-plan de ce roman qui débute avec les aveux circonstanciés d'un repenti de la mafia des Pouilles, dite ici "Società Nostra".

Ces aveux captivent le lecteur et constituent une histoire en soi. L'auteur les construit à la manière d'un dialogue de théâtre, reflet parfois répétitif des interrogatoires de police – et la dramaturgie des actes de police, exécutés par des gens de grades divers, répond aux liturgies des adoubements mafieux, eux-mêmes symboles d'une évolution hiérarchique. Tout cela sonne vrai: il arrive que Lopez, le repenti, doive être rappelé à son devoir de dire vraiment toute la vérité, même si elle peut gêner l'interrogé ou des tiers. 

Et globalement, une relation particulière se joue entre celui qui se confesse, sera toujours soupçonné de mentir et donc se sentira contraint de donner des gages à ceux qui l'interrogent, et ceux-ci justement, qui voient certaines de leurs certitudes ébranlées. Peu à peu, en effet, tout tourne autour d'un rapt d'enfant qui a mal tourné. Apparemment, Lopez y est mêlé; mais il nie avec énergie.

Une fois que Lopez a joué son rôle, l'auteur s'en débarrasse opportunément et laisse les carabinieri agir, autour du personnage de Pietro Fenoglio. L'enquête évolue autour d'interrogatoires musclés ou roublards qui vont toucher des personnes qu'on aurait espérées intouchables, donnant à "L'Eté froid" une couleur délibérément philosophique, suggérant que la ligne de démarcation entre la droiture et le crime est floue. De nombreux personnages l'illustrent: jamais personne, ou presque, n'est vraiment innocent ni totalement coupable dans "L'Eté froid".

Cette réflexion sur le bien et le mal fonde aussi le désenchantement qu'évoquent plusieurs agents dans le récit lorsqu'ils reviennent sur les racines de leur vocation de gendarmes. Elle offre aux personnages secondaires l'opportunité d'être davantage que des êtres de papier, et c'est par ce ressort que l'auteur leur donne une véritable humanité, une épaisseur faite de fragilités et de sensation d'impuissance. Face au crime organisé, peut-on faire mieux que transiger?

Est-il volontaire que l'auteur ait donné à son gendarme Pietro Fenoglio le même nom qu'un architecte italien du mouvement de l'Art nouveau? Une enquête se construit-elle comme un bâtiment? En tout cas, sa personnalité se développe au fil des romans puisque "L'Eté froid" n'est pas sa première aventure. Eloigné de sa femme, il apparaît amateur de peinture et d'art lyrique. L'action le suggère, puisque Fenoglio regrette l'incendie du théâtre de Bari et se gave d'opéra au Café Bohème, qui en diffuse. Et la construction du roman, en trois actes comme certaines pièces de théâtre, le souligne formellement. 

En soignant les liens entre les gendarmes, ainsi que ceux qui lient malgré eux ces derniers et les suspects, l'auteur parachève un roman policier solide et tout en nuances. Mettant en miroir le crime organisé et les forces de l'ordre, montrant leurs similitudes et la porosité de deux mondes qu'on voudrait étanches afin d'être rassurés, il met en scène des hommes et des femmes parfois désenchantés, qui réfléchissent à ce qu'ils sont et au monde dans lequel ils évoluent, où chaque victoire contre le crime peut paraître vaine tant le mal est ancré. Ce qui ne les empêche pas d'avancer, encore et encore.

Gianrico Carofiglio, L'été froid, Genève/Paris, Slatkine & Cie, 2021. Traduit de l'italien par Elsa Damien.

Le site des éditions Slatkine & Cie.

Lu par A Book Is Always A Good Idea, Jean-Marc LaherrèreMHF Le Blog.

mardi 20 avril 2021

Charles Bukowski à Neuchâtel

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Pier Paolo Corciulo – "L'heure des naufrages", c'est le titre du presque-premier roman de Pier Paolo Corciulo. C'est aussi l'heure où se concentrent les quatre thèmes qui s'y entremêlent: la littérature, le sexe, l'alcool et les amis. Des thèmes vitaux, à en croire un propos qui, très vite, fait penser au poète Charles Bukowski. 

Tel Charles Bukowski dessinant Chinaski, Pier Paolo Corciulo manœuvre un personnage qui pourrait être son alter ego littéraire, Leonardo Vespucci. Un tel nom, c'est tout un programme: on songe autant à Léonard de Vinci qu'à Amerigo Vespucci, grands découvreurs de la Renaissance. Le programme, c'est que Leonardo Vespucci explore les terres inconnues de la vie à la suite d'une déconvenue amoureuse et trace sa route, modeste parce qu'on est à Neuchâtel, en littérature. Ce qui n'empêche pas la pulsion de vie, même si Leonardo Vespucci joue les désabusés par moments.

Côté femmes, bien sûr, le narrateur semble constamment découvrir du nouveau. Cela tranche avec ce personnage féminin non prénommé (le seul, comme si elle valait mieux qu'un prénom ou un surnom), "ELLE", présenté comme une promesse de stabilité: le narrateur la considère en début de roman comme la femme de sa vie. Or, comme la vie n'est que changement, c'est dans les femmes de passage que "L'heure des naufrages" emmène son lectorat. 

De passage? Pas tout à fait: c'est toute une jeunesse qui revient en plein dans la face de Leonardo. Que diable: vingt ans plus tard, on ne joue plus, et quand on se veut, on le dit. Quitte à ce que cela se termine en fiasco (mais c'est la faute du chat, tiens...), ou qu'il faille se contenter de partager les blessures de la vie, par exemple un premier mariage marqué par la violence.

"L'heure des naufrages" carbure à l'alcool sous toutes ses formes, ce qui donne à certaines de ses pages le côté pittoresque des théories que profèrent les alcooliques persuadés de maîtriser leur consommation. Le roman de Pier Paolo Corciulo ne condamne pas explicitement, préférant à la religion antialcoolique la vision qu'en a Leonardo Vespucci – alambiquée parfois (ah, la façon qu'il a de confondre un bordeaux et un vin italien!), mais bien plus complexe donc savoureuse.

Les amis, ai-je dit: sont-ils un souci pour leurs propres amis? Cette question traverse "L'heure des naufrages". On retrouve les figures classiques du quadragénaire alcoolisé et immature (les diminutifs apparaissent comme des prénoms incomplets, comme peuvent l'être les potes de ce roman), celle aussi des conjointes qui confondent Vespucci avec un psy gratuit. Dans le contexte de ce cercle carré (Leonardo Vespucci a trois amis, ça fait un cercle de quatre gars, j'assume l'oxymore), l'auteur sait faire jouer quelques interactions, entre constance et passage.

Enfin, il y a la littérature. Avec Leonardo Vespucci, l'écrivain met en scène un personnage qui à la fois agit et s'observe, et le lecteur a l'impression que c'est simultané. Cette impression naît entre autres des parenthèses où l'homme Leonardo Vespucci s'adresse à l'écrivain, lui demandant de veiller à ce que pourraient dire les lecteurs de tout poil: éditeur, lectrice, etc. Et au fil des pages, "L'heure des naufrages" évoque, thème classique – surtout sur un premier roman, qu'on pense à "Parcours dans un miroir" de Roger-Louis Junod – ce primo-romancier qu'on n'aimerait pas forcément être, comme pour conjurer le sort.

Leonardo Vespucci saura-t-il faire le deuil de l'amour de sa vie? Il sortira en tout cas transformé des 182 pages de "L'heure des naufrages". Le lecteur, quant à lui, aura apprécié le ton volontiers cru, faussement désinvolte, de ce premier roman qui met en scène un écrivain torturé qui s'observe, se sait observé et mesure, parfois, le décalage. Cela, au fil du temps et de l'âge qui passe et qu'un sablier, apparaissant en haut des pages impaires, mesure implacablement. Après tout, et la mise en page de la première couverture, dans "naufrages", il y a "Ages"...

Pier Paolo Corciulo, L'heure des naufrages, Montreux, Romann, 2021.

Le site des éditions Romann.

Lu par Francis Richard.

dimanche 18 avril 2021

Dimanche poétique 493: Gilbert Trolliet


Après le jeu d'amour...

Après le jeu d'amour, on voyait au plafond
Comme dans un miroir incertain, mais profond
Plus d'un lac où sévit la seule transparence,
L'on voyait remuer l'inhumaine apparence
Et le peuple de ces extrêmes animaux
Qui ne trouvent en nous d'asile ni de mots.
Pourquoi me fascinait cette faune étrangère?
J'eus le temps d'un soupçon: comme toi mensongère,
Elle était le symbole errant de ton esprit...
Que ta gorge m'était charmante, et de quel prix!

Gilbert Trolliet (1905-1980), Le Fleuve et l'Être, choix de poèmes (1927-1978), Paris, Mercure de France, 2021.

jeudi 15 avril 2021

Un polar au vert, entre douceur et violence

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Charles Aubert – Oui, c'est un roman policier. Oui, il y a de la violence. Mais le romancier Charles Aubert, auteur de "Vert Samba", réussit curieusement à conférer à son intrigue un climat de douceur peu commun dans le genre littéraire dans lequel son livre s'inscrit. Au début, ça surprend, ça donne l'impression d'être un peu mou. Mais laissons l'auteur raconter...

"Vert Samba" s'inscrit dans une saga portée par le personnage de Niels, retiré dans le Hérault où il fabrique des leurres pour les pêcheurs à la mouche, dans un esprit qui vise à réconcilier l'art halieutique avec l'envie de laisser les poissons vivre. Saga? Il y a eu "Bleu Calypso" et "Rouge Tango", il y aura "Rose Madison", les titres de ces romans étant les noms des appâts conçus par Niels – une couleur, une danse. Et l'on sent que "Vert Samba" s'inscrit dans un grand tout: les flash-back font office de rappels, et les éléments que l'intrigue laisse en suspens programment une suite.

En parlant de pêche, on pense à "De Marquette à Veracruz" de Jim Harrison ou, plus proche de nous, au magistral "Ne pousse pas la rivière" de Jacques-Etienne Bovard, deux romans, qui parmi d'autres, ont évoqué la pêche à la mouche. On conçoit que c'est dans cette tradition que "Vert Samba" s'inscrit, sans démériter. L'auteur y introduit la pratique de la pêche no-kill, suggérant, au travers de deux de ses personnages, qu'elle a même des vertus pédagogiques pour les poissons.

Mais c'est une autre pratique aquatique, l'ostréiculture, qui constitue le théâtre de "Vert Samba". C'est en effet chez un ostréiculteur qu'on va trouver deux cadavres. Pas d'huîtres, pensez, non: d'hommes. Tout le monde s'interroge, on mène l'enquête. Les plus ou moins fausses pistes sont l'occasion pour l'auteur de montrer des univers sympathiques mais exclusifs tels qu'un groupe de gitans, suspecté d'emblée. 

L'enquête est même double: certains personnages la mènent pour le journal qu'ils animent en ligne, alors qu'un autre, l'agent de police Malko, ne fait qu'exercer son métier. Tiraillée de façon cornélienne entre le cœur (les amis) et la raison (le métier), sa loyauté est du reste mise à l'épreuve au cours de la résolution de l'énigme posée par les assassinats. Et pour le dur, l'enquête va mener vers un suspect bien marqué à droite, légionnaire costaud, candidat à la mairie de Montpellier traînant un passé sulfureux qui inclut peut-être un viol – c'est un peu convenu, mais ça fonctionne parce que l'auteur lui donne des raisons crédibles d'agir et lui confère, à sa manière simple et fine, un statut de victime.

Amis, ai-je dit? C'est justement de leur côté qu'il faut rechercher la douceur apparente de "Vert Samba". D'entrée de jeu, en effet, le lecteur est plongé dans une équipe d'hommes et de femmes de deux générations qui apprécient les rituels d'une vie douce ponctuée par les apéritifs et les restaurants. Une apparence rassurante, à laquelle on aime se raccrocher comme une référence, mais qui masque quelques tensions portées par des personnages au parcours torturé: un vieil Irlandais nomade qui n'a pas toujours sa tête, une jeune femme qui attend d'un homme ce qu'il ne peut peut-être pas lui offrir, alors que les sentiments sont bien là, un chef cuisinier qui a tout plaqué pour vivre autrement. Concernés par l'intrigue criminelle, ils devront aussi faire face à leurs propres démons.

"Vert Samba" apparaît dès lors comme le lieu où se retrouvent des personnages marqués par la vie, chacun à sa manière, pour le meilleur, pour le pire et pour ce qu'il y a entre deux. Et si l'auteur ne recule pas devant la violence inhérente au genre policier, il sait aussi faire preuve de tendresse face à tous ces personnages, les odieux, les adorables, et tous ceux qui ont le culot de voir le monde à travers un regard différent qui – on pense à Tao et Nathalie – fait d'eux des poètes. 

Charles Aubert, Vert Samba, Genève, Slatkine & Cie, 2021.

Le site des éditions Slatkine & Cie.

Lu par Des livres mon universEmmanuelle Caminade, Evlyne LeraultFloJérôme Vincent, MHF, Ô GrimoireYvonS.

dimanche 11 avril 2021

Dimanche poétique 493: Arthur Rimbaud


Marine

Les chars d'argent et de cuivre -
Les proues d'acier et d'argent -
Battent l'écume, -
Soulèvent les souches des ronces.
Les courants de la lande,
Et les ornières immenses du reflux,
Filent circulairement vers l'est,
Vers les piliers de la forêt, -
Vers les fûts de la jetée,
Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière.

Arthur Rimbaud (1854-1891). Source: Poésie.Webnet.

mercredi 7 avril 2021

Laurent Jayr, une faille dans le monde des gros sous

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Laurent Jayr – Un titre à la Robert Ludlum, une intrigue maîtrisée: tel est le premier roman de Laurent Jayr, "La faille Ethics". Il plonge dans le monde de la finance genevoise en dessinant d'une manière extrêmement réaliste, critique également, la destinée d'une start-up. Et cette plongée est celle d'un insider, l'auteur étant lui-même développeur informatique.

On y croit d'autant plus que l'auteur s'inspire, rappelle l'éditeur, "d'événements qu'il a rencontrés au cours de sa carrière". L'évolution de l'intrigue est donc rigoureuse, ce que l'auteur assume en se présentant comme un "écrivain d'état-major", obsédé par l'organisation de son intrigue – un processus qu'il évoque dans un billet sur son blog. Cette rigueur est avantageuse pour le lecteur, qui goûte à une intrigue taillée au cordeau – quitte à ce qu'elle paraisse parfois excessivement technique, nourrie qu'elle est par le jargon des professionnels de la finance.

Mais de quoi s'agit-il? Tout tourne autour d'un puissant logiciel, Ethics, dont la fonction est d'automatiser des transactions financières dans le but d'optimiser les revenus des riches clients qui ont opté pour les produits financiers de l'entreprise exploitante, Helvedys. Dès le premier chapitre, cependant, l'auteur plonge le lecteur dans le bain: il y a un problème avec Ethics, dès ses débuts. Ceux-ci vont s'accumuler tout au long du roman et porteront l'intrigue. Ethics tient-il vraiment ses promesses d'enrichissement à ceux qui croient en lui – qu'ils soient initiateurs ou clients? Et à quel prix?

Helvedys, Ethics: les noms sont tout un programme. On peut imaginer que "Helvedys" a été imaginé en combinant les noms "Helvetia" et "Dysfonctionnement". Plus sérieusement, un logiciel financier nommé Ethics, soulignant son caractère moral aussi lourdement, paraîtra aisément "trop poli pour être honnête". Cet aspect est souligné dans le roman par une interview en langue de bois donnée par les pères d'Ethics, Antoine Dargaud et Alex Pierrefranc à une journaliste allemande identifiée comme marquée à gauche.

Ethics est-il mû par une âme propre? Il paraît refuser certaines transactions de son plein gré, mettant en péril les placements des clients. L'incertitude affleure parfois, suggérant que l'on est dans le genre fantastique. Mais la raison prend toujours le dessus, dévoilant les possibilités lucratives et perverses qu'offre une informatique bien maîtrisée. Sans but éthique supérieur clairement exposé, ces possibilités apparaissent comme essentiellement utiles à ceux qui en profitent. Les patrons? Un programmeur véreux? L'associé historique, mort dans un accident de voiture en Albanie? Le lecteur s'interroge et du coup, c'est ambiance thriller. Ce que confirme l'irruption de la police.

En effet, l'intrigue est observée avec la distanciation de la troisième personne, mais avec une attention particulière sur le panier de crabes qui gravite autour d'Ethics. L'écrivain a l'habileté de donner, du moins au début du roman, des contours flous au personnage d'Antoine Dargaud, vu comme un peu dans son monde, bonhomme asocial qu'on aimerait voir se révéler tout en craignant le pire. Résultat: voilà un anti-héros des plus captivants! Alex Pierrefranc est le beau parleur du tandem – pour le coup, on dirait Moïse et Aaron, revisités en prophètes du fric. Le lecteur suit également avec intérêt le personnage de Matthew Kent, un parfait rôle de traître, amateur d'escort girls.

C'est que le monde de la finance et des start-up est aride. Qu'on se calme toutefois: "La faille Ethics" ne contient guère de pause sexy pour délasser le lecteur à l'œil humide. En revanche, l'auteur sait se faire plaisir et éblouir le lecteur en évoquant quelques grandes marques luxueuses et exclusives (Cifonelli pour les costumes, par exemple, ou l'évocation des petits horlogers de luxe qui exercent du côté de La Chaux-de-Fonds) ou en évoquant, en de très belles lignes sensuelles et transgressives (le tabac, c'est "pas bien", comme qui dirait), l'expérience qui consiste à fumer un très bon cohiba.

Enfin, face à cette Helvedys où grouillent les margoulins, le lecteur est en droit de se dire que "La faille Ethics" est aussi une critique du petit monde des start-up. L'auteur donne quelques pistes: le regard porté sur le (rare) personnel féminin, par exemple, semble être celui d'un sexisme coutumier, la femme douée n'étant promue que fort tard, par exemple. La hiérarchisation sociale est aussi une réalité, figurée par les étages de l'immeuble qu'occupe Helvedys. Et, on le comprend vite, les associés du premier cercle sont exclusivement attirés par l'argent. Les offres de rachat d'Ethics sont à ce titre révélatrices: l'argument financier joue, si fallacieux qu'il soit. Voilà un monde marqué par une vision perverse de la doctrine de l'école de Chicago, suggérant que le but premier et exclusif d'une entreprise est de faire du fric.

Captivant, riche des rebonds que permettent les histoires de gros sous, "La faille Ethics" apparaît comme un roman solide sur l'argent qui fait bouger les hommes, et qui gratte avec finesse ce qui se passe derrière les belles façades de l'opulente Genève. En trouvant place chez un éditeur qui s'est jusqu'ici consacré à la littérature blanche, "La faille Ethics" prouve qu'il y a, dans cette ligne éditoriale généraliste, une place pour la finance observée selon les codes du thriller.

Laurent Jayr, La faille Ethics, Fribourg, Presses littéraires fribourgeoises, 2021.

Le site de Laurent Jayr, son carnet d'écriture; le site des Presses littéraires fribourgeoises

Pour quelques réflexions critiques et théoriques sur le monde des start-up, je suggère en complément Dan Lyons, entre autres l'essai "Les nouveaux cobayes", ou le roman "Ecosystème" de Rachel Vanier.

dimanche 4 avril 2021

Joyeuses Pâques!

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Amis fidèles, visiteurs occasionnels, blogueurs de tout ou d'autre chose, qui que vous soyez: je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Alors que le printemps fait ses premiers pas, j'espère que vous, ainsi que celles et ceux qui vous sont chers, passerez une belle journée, illuminée par la joie du Christ ressuscité.

Illustration: source.

samedi 3 avril 2021

Hélène Dormond, un plaidoyer pour le lâcher-prise

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Hélène Dormond – Comment devenir agente de police quand on est fleuriste? Il suffit de quelques hasards de l'existence, et de quelques qualités de rigueur et de moralité. Mais celles-ci sauront-elles tenir le choc face à la vraie vie? Dans son troisième roman, "Zone de contrôle", l'écrivaine vaudoise Hélène Dormond pose la question en se mettant dans la peau de Marianne. 

Marianne, c'est la rigueur et la morale personnifiées, jusqu'à la caricature. On la voit mettre des contraventions aux automobiles mal stationnées en ville de Lausanne, et adhérer bien comme il faut aux justifications qu'elle donne à son zèle au travail. Trouvant un message qui revisite de manière pour le moins passionnée la chanson "Mon Légionnaire" d'Edith Piaf sous son placard au travail, qui ne lui est manifestement pas adressée, elle décide de mener sa propre enquête: aimer le commissaire, ce n'est pas moral! 

Ainsi se noue une intrigue policière particulière, marquée par la rumeur qui enfle (et que l'auteure fait très bien chauffer...) et les sentiments humains, dont le cadre d'enquête est la police elle-même. L'auteure en profite pour radiographier l'ambiance qui règne dans une petite équipe d'auxiliaires de police: des gens loyaux en apparence, fidèles à leur devoir d'ordre, ce qui n'empêche pas les dérapages, sous forme de mobbing par exemple.

En contrepoint du monde professionnel, il y a la vie privée. Créant autour de Marianne une famille complexe sous ses apparences bien correctes, l'auteure confère à son personnage l'épaisseur qui fait qu'on va y adhérer. La romancière crée avec Charles-Armand un père tyrannique à l'ancienne, lui-même obsédé par la rigueur, source d'effroi pour ses filles. Comme pour adoucir ce côté inquiétant, l'auteure imagine le surnom qu'il donne à la pantoufle avec laquelle il menace régulièrement de frapper sa progéniture. Ce sera Albert, et dans le roman, cette pantoufle est traitée comme un véritable personnage récurrent.

Chaque membre de cet entourage trouve le moyen de s'émanciper de ce qui se présente comme un déterminisme familial, marqué par la rigueur qu'on prête volontiers au protestantisme. Chacune des sœurs de Marianne a trouvé sa voie, a même su "tuer le père", par exemple en prenant ses distances. Les enfants de Marianne font pareil, semblant échapper à leur mère, veuve prisonnière de son deuil. Même le patriarche Charles-Armand semble finir par quitter son armure de patriarche. Et Marianne? Autant voire plus encore que de son entourage, c'est d'elle-même que cette quadragénaire paraît prisonnière. 

Une telle histoire peut paraître grave, lourde des ambiances familiales recuites. L'auteure sait cependant tempérer cela par un humour certain, qui apparaît lors de scènes d'anthologie (la description d'un trip dû à une omelette aux psilocybes vaut son pesant d'or, tout comme l'épique torchée que se prend Marianne à Barcelone – et même un repas aux Trois Rois, magnifique restaurant lausannois, s'avère révélateur) ainsi que dans le jeu, original et souriant, des comparaisons qui émaillent le roman. 

"Zone de contrôle" apparaît dès lors comme une forme de plaidoyer pour le lâcher-prise face aux déterminismes familiaux et sociaux, illustré par l'exemple de personnages volontairement très ordinaires, Vaudois comme il y en a tant, construits de façon crédible, en proie à des soucis familiers pour n'importe quel lecteur.

Hélène Dormond, Zone de contrôle, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site d'Hélène Dormond, celui des éditions Plaisir de lire.

Lu par Francis Richard.

mardi 30 mars 2021

Isabelle Gagnon, deux jumeaux et un flingue pour se venger

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Isabelle Gagnon – Voilà deux jumeaux, Alix et Paul, liés par leur gémellité mais aussi par un secret de famille qu'il faut liquider. Ils sont français, Paul s'est exilé au Québec alors qu'Alix vit avec Marie, sa copine, à Paris. Attirée par le vide, Alix traverse la Grande Gouille pour faire face au Monstre avec Paul. Tuer avec ce flingue qu'elle a acquis? Simplement savoir? Le lecteur le découvre au fil des pages du court roman "Du sang sur les lèvres" d'Isabelle Gagnon.

"Du sang sur les lèvres" est porté par une interrogation lancinante, celle qui fait tourner les pages: qui est ce "Monstre", ce Mark Foster? Pour commencer, c'est par touches que la romancière éclaire ce personnage clé de la jeunesse d'Alix et Paul. Le regard évolue aussi: au début, Mark Foster, travailleur proposant ses services aux parents d'Alix et Paul, paraît presque sympathique avec ses airs de hippie. Et c'est presque en fin de roman que le lecteur découvre ce qui vaut à Mark Foster son terrible surnom. Et aussi l'envie de revanche de deux enfants épris d'absolu familial... et devenus grands depuis. 

"Du sang sur les lèvres" est traversé par la relation brindezingue entre deux jumeaux, un frère et une sœur. Qui est le plus fort des deux, qui domine? Constamment attirée par le vide, Alix se présente dans le prologue du roman, descriptif d'un moment d'enfance, comme celle qui domine le tandem, obsédée par l'idée de prendre soin de son frère, mettant à jour ce qu'elle considère comme sa fragilité intrinsèque, malgré sa force physique.

Plus tard, et c'est là que le lecteur la vit, la relation a des airs plus complexes, chacun ayant ses faiblesses que l'auteure explore de façon brève mais juste. A chacun son addiction, par exemple: si Paul aime aller aux filles, Alix picole sec. Il en résulte une relation fraternelle bizarre mais solide. Aux yeux des rares tiers, elle paraît en outre trompeuse au gré d'un jeu d'identités troublant: on croit souvent que Paul et Alix, faux jumeaux mais vrais complices, sont amants. Mensonge encore, face à la société: Paul et Alix deviennent Pierre et Clothilde – les noms des parents, presque sacrés pour Alix – face à certaines relations auxquelles il est bon de mentir. 

C'est qu'un secret de famille doit se régler dans le secret, semble-t-il. Ainsi, la romancière place son intrigue dans la localité de Pohénégamook, au Québec, à deux pas du Maine, fief de Stephen King, de l'autre côté de la frontière. Ce coin du Canada permet à l'action de se dénouer loin des regards indiscrets, dans une ultime scène à la fois logique et fatale.

Vengeance il y aura donc, radicale, et ça fait du bien même s'il faut le payer de sa vie, ou vivre avec le poids des morts. Rapide et tranchant, "Du sang sur les lèvres" relate, dans un cadre sauvage où l'on aime chasser et pêcher, l'histoire d'un gars revenu à l'état sauvage, Paul, qu'Alix, certes parée d'un rôle de protectrice qu'elle veut bien endosser, ne parviendra plus à civiliser à nouveau. 

Isabelle Gagnon, Du sang sur ses lèvres, Marseille, Le mot et le reste, 2021. Première édition: Montréal, Héliotrope, 2015.

Le site des éditions Le mot et le reste, celui des éditions Héliotrope

Lu par Fanny HaquetteLes Passions de Chinouk, Passion Polar, Ray PedoussautRichard.

lundi 29 mars 2021

Fanny Wang, apprendre à vivre en dansant

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Fanny Wang – "Danse entre ciel et terre" a tout du roman de formation: c'est l'histoire d'une jeunesse qui s'élève, entre adversités et coups de vent dans le dos. Et que de péripéties pour enfin trouver sa voie, alors que jeunesse se fait.

Jeunesse? C'est celle de Soo, jeune Coréenne adoptée dans un pays que l'auteure recrée entièrement, tout en suggérant, sans exclusive, qu'il ressemble au pays romand, avec une ville nommée Lanosse (est-ce Lausanne?) en point de mire. Sans exclusive en effet: on y rencontre une femme chamane, Bikhoue, et quelques ambiances venues d'Amérique du Nord. Enfin, il est permis de croire que Fanny Wang, native de Séoul, adoptée en Suisse, a mis un peu d'elle-même dans cet univers, dans ses atmosphères et dans les personnages qui y évoluent, Soo en tête.

D'emblée, le lecteur mis en présence de la toute jeune Soo récemment arrivée dans son pays d'adoption se retrouve dans un monde où le jeu des cinq sens domine. Un jeu naturel, évident, que l'auteure restitue avec un grand naturel: ce sera déterminant pour le parcours de Soo, un personnage guidé par l'envie de danser, fascinée par la musique qui est présente dans sa famille d'adoption, ouverte aux arts et même à des choses hétérodoxes.

Roman de formation, ai-je dit en effet. Cet aspect est souligné d'abord par l'univers de Bikhoue. Enfant, Soo en tire des leçons de vie qu'elle partage encore avec ses parents adoptifs et qui seront l'une des racines marquantes de sa personnalité: l'extraordinaire est accessible à qui veut bien le voir. Il y a aussi les premières amours, plus secrètes bien sûr, qui occupent une place prépondérante dans "Danse entre ciel et terre": l'auteure installe en particulier deux hommes dans la vie de Soo, Kyo et Matteo, qui incarnent deux archétypes romanesques masculins: le prédateur (Kyo) et le protecteur (Matteo). 

S'il est bien conforme au type du manipulateur qui alterne les coups et les déclarations d'amour éperdues, le personnage de Kyo est sans doute le plus intéressant des deux, dans la mesure où il crée la danse terriblement ambivalente de la violence et de l'amour et révèle l'envie qu'a Soo, jeune fille désormais, d'aimer quand même, de surmonter la toxicité d'une relation. Désespérée, cette envie? Matteo, l'ami et confident toujours là (c'est lui que Soo appelle quand ça ne va pas) fait dès lors figure d'élément modérateur.

L'amour renvoie du reste à la question de l'intimité, symbolisée par le leitmotiv de ce sein gauche de Soo, "sein-pavot" dévoré par un requin alors qu'elle nageait. Leitmotiv intermittent, suggérant en pointillé des pudeurs difficiles à comprendre sans cela, y compris envers les parents, ainsi que des visions intermittentes. 

Enfin, il y a l'école de danse, réputée. C'est pour l'auteure le lieu rêvé pour représenter un personnage féminin à la recherche de sa place dans la société, selon un schéma clair: trouver le juste équilibre entre un académisme rigoureux et l'envie d'exprimer quelque chose de personnel. C'est pourtant bien entre ces deux voies que Soo apprend à marcher, habile comme une funambule, sur l'étroite et pourtant riche route qui est vraiment la sienne, sans concession. Celle qui, loin des écoles dès lors qu'elles ont tout donné, est nourrie par la danse moderne et la transe chamanique, percussive, tellurique.

Fanny Wang, Danse entre ciel et terre, Montreux, Romann, 2021.

Le site des éditions Romann, celui de Fanny Wang.

Lu par Francis Richard.

dimanche 28 mars 2021

Dimanche poétique 492: Antoine Jaccoud


L'invitation

Ce devait être notre
première soirée échangiste
et tout est parti de travers.
D'abord le chien qui a vomi
ensuite Madame Mühletaler
celle que je devais bricoler
qui perd son papa
– un téléphone
au moment de quitter la maison,
des dessous chers dans son sac de voyage.
Bref des catastrophes en chaîne
à vous dégoûter de la vie
et de ses petits plaisirs.
Alors avec ma femme
on a bouffé les olives
on a bu le Prosecco
et puis on est allé se coucher
sans même toucher
aux accessoires.

Antoine Jaccoud (1957- ), Adelboden, Lausanne, HumuS, 2014.

mercredi 24 mars 2021

Un cadavre qui bouge encore dans le cagibi

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François Martini – Tout le monde a un cadavre dans son cagibi. Suffit de le trouver et de le considérer comme tel. Avec son bref roman "Un cadavre dans le cagibi", François Martini défie les lois du genre policier en leur offrant une élasticité inouïe. La notion même de cadavre, cruciale s'il en est, est interrogée... 

On pourrait se dire que "Un cadavre dans le cagibi" concentre l'art de compliquer une intrigue d'apparence limpide: Tara Tranxène a tué son mari Georges et a caché son cadavre dans le cagibi de l'appartement, situé dans la barre Debussy de La Courneuve, déconstruite de manière spectaculaire en 1986. Et l'agent Paul Flick, très beau, mène la non-enquête. Ou la méta-enquête...

Dès lors que le cadavre paraît bouger encore, en effet, "Un cadavre dans le cagibi" glisse son lecteur sur une piste: celle de la remise en question systématique, ravageuse et hilarante, des codes du roman policier. 

En l'occurrence, le cadavre est un fantôme, ce qui complique l'intrigue, plaçant Paul Flick en porte à faux: embarqué dans des considérations fantastiques ordinairement étrangères au roman policier, il aura de la peine à faire rapport de son enquête face à une hiérarchie policière froidement rationnelle. Et des fantômes, il y en aura d'autres.

Côté personnages, l'auteur s'éclate dans un monde à la San-Antonio. On l'a dit, l'enquêteur est très beau; de plus, il est encore plus endurant que San-A au lit, laissant comblée la suspecte principale, elle-même d'une beauté outrancière. Les jeux de mots concernant les noms des personnages sont eux-mêmes un gag: c'est carrément le festival des aptonymes. Tous paraissent du reste humblement conscients d'être des personnages de roman et non des êtres de chair, comme le prétendent beaucoup trop de leurs semblables.

Mon imageL'auteur met aussi en scène Sarah Tranxène, la fille de Tara, une fillette de quatre ans. Comment faire pour qu'elle passe à la casserole sans qu'il y ait pédophilie? Il suffit de trouver un moyen de dégommer les contraintes temporelles. En l'espèce, l'auteur imagine une descente aux enfers qui part de l'appartement où s'est produit le crime vers le royaume de Satan. Que l'agent et Sarah descendent les escaliers ensemble et la fille devient une vamp de vingt ans... 

On l'a compris: "Un cadavre dans le cagibi" est un roman policier tout en sorties de route, systématiquement et délicieusement absurde, qui démontre qu'il suffit d'injecter un chouïa de fantastique bien allumé dans un polar pour que tout d'un coup, on s'explose comme la barre Debussy en 1986. Sauf que pour le lecteur, c'est de rire.

"Un cadavre dans le cagibi" est un roman court, une "amusante pochade" selon l'auteur lui-même; on aurait même aimé en avoir deux ou trois tranches de plus, comme après une pizza délicieuse mais trop petite. En guise de supplément, l'auteur offre donc "La Quadrature", une nouvelle qui raconte les amourettes d'un cercle et d'un carré dessinés sur une feuille de papier à dessin. L'amour parfait est-il une nouvelle quadrature du cercle, défiant les lois de la seule raison? Une fois de plus, je ne briserai pas l'intimité de la géométrie. Tout au plus signalerai-je que cette nouvelle est également présente dans un autre livre de François Martini, "Le Temps".

François Martini, Un cadavre dans le cagibi, Malakoff, chez l'auteur, 2007.

Le site de François Martini.

EDIT: l'auteur m'indique qu'il tient le texte de "Un cadavre dans le cagibi" à la disposition de toute lectrice ou de tout lecteur intéressé, sur simple demande à son adresse e-mail: francois.martini -AT- gmail.com.

dimanche 21 mars 2021

Dimanche poétique 491: Charles Cros


Tableau

Enclavé dans les rails, engraissé de scories, 
Leur petit potager plaît à mes rêveries. 
Le père est aiguilleur à la gare de Lyon. 
Il fait honnêtement et sans rébellion
Son dur métier. Sa femme, hélas ! qui serait blonde,
Sans le sombre glacis du charbon, le seconde.
Leur enfant, ange rose éclos dans cet enfer
Fait des petits châteaux avec du mâchefer.
A quinze ans il vendra des journaux, des cigares
Peut-être le bonheur n'est-il que dans les gares !

Charles Cros (1842-1888). Source: Poésie.Webnet.

mercredi 17 mars 2021

L'amour et la politique vus comme deux avatars de la boxe thaïe

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Florian Eglin – "Ring": voilà un titre qui est tout un programme. C'est celui que l'écrivain Florian Eglin donne à sa dernière œuvre, qui se présente comme un microroman et vient de paraître aux éditions BSN Press.

Une courte mise en contexte s'impose en préambule: "Ring" est la version définitive d'une histoire parue en feuilleton dans la Tribune de Genève sous le titre "Hôtel de Ville" au printemps 2020. Le lecteur le ressent en particulier par l'actualité évoquée, ainsi que par l'ancrage du propos: si celui-ci est universel, certains éléments parleront davantage à un lectorat de Genève.

Tout tourne autour de Noah, jeune adulte d'origine arménienne désireux de se lancer en politique sous une bannière conservatrice, avec ses qualités et ses défauts à la cuirasse. Il connaîtra le succès des urnes et passera pour un prodige, à la façon d'un Pierre Maudet naguère peut-être, mais à quel prix? 

Le titre est un programme, ai-je dit. Le lecteur sera en effet surpris par les nombreux face-à-face qui émaillent ce court récit qui, souvent dans la confrontation plus ou moins brutale ou feutrée, décline les conflits humains. Cela passe par Julia Koch, la présidente du Parti socialiste local qui joue de ses charmes pour mettre le jeune conservateur dans sa poche (mais interdiction de céder, hein, ce serait du viol!), ou par telle interview télévisée où le journaliste pousse Noah dans ses derniers retranchements. 

Cela, sans parler de la relation amoureuse que Noah entretient avec Lashana. Encore un face-à-face, encore des conflits parfois, mais le plus complexe puisqu'il a une dimension supplémentaire: Lashana et Noah pratiquent la boxe thaïe dans le même club, et s'affrontent même parfois. Leitmotiv de "Ring", la boxe thaïe devient dès lors la métaphore des duels tendres ou verts vécus au quotidien, qu'ils soient verbaux ou physiques.

Ces duels apparaissent aussi à un niveau supérieur, par exemple lorsque l'auteur évoque une société clivée par une pandémie de HAZ qui n'est rien d'autre qu'un calque transparent du covid-19: le débat entre complotistes et orthodoxes est évoqué, dans un esprit de mise en perspective, avec quelques noms tels qu'Ema Krusi ou, me semble-t-il, Jean-Dominique Michel, anthropologue et blogueur pour la Tribune de Genève. Sans oublier Klaus Schwab, patron du Forum de Davos et ordonnateur d'une improbable partie de bouzkachi... 

Et si c'est au travers du personnage de Lashana que ces questionnements émergent, ce n'est pas un hasard: l'auteur a le chic pour donner de la puissance à cette Rwandaise à l'esprit farouchement libre, capable de poser les questions qui dérangent. 

D'ailleurs, rien ne semble rapprocher Noah de Lashana au-delà d'un loisir commun. Pourtant, tous deux portent le fardeau d'un passé mêlé à un génocide, que chacun gère à sa manière. Dès lors, vaut-il la peine de prendre encore des coups sur le ring, que ce soit sur celui de la boxe thaïe ou celui que ménagent les requins du milieu conservateur genevois? Ou vaut-il mieux s'envoler sur les ailes de l'amour – cette manière de face à face où, comme pour la boxe thaïe, on n'arrive à rien sans cœur?

La ville de Genève apparaît à travers mille allusions dans "Ring", qui cite plus d'un établissement public chargé d'histoire, à commencer par celui que hanta Lénine dans ses jeunes années. Même le père Glôzu, cafetier légendaire récemment décédé, parvient à balader son fantôme dans les lignes de ce court roman. Il y a aussi la mention de tel ou tel quartier, ou de l'un ou l'autre ancêtre marquant.

"Ring" est un roman riche, capable de dessiner en peu de lignes des rapports humains tendus et violents sous des dehors feutrés, dont certains aspects auraient même mérité d'être développés davantage. Profondément actuel par le contexte, intemporel voire universel par la description de rapports humains qui sont souvent faits de duels et de confrontations, il est porté par une écriture efficace et directe, qui flirte parfois avec la familiarité de l'oral pour davantage de pugnacité.

Florian Eglin, Ring, Lausanne, BSN Press, 2021.

Lu par Francis Richard.