mardi 2 mars 2021

Avec Vincent Edin dans les méandres obscurs de la philanthropie

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Vincent Edin – La philanthropie, le journaliste Vincent Edin a connu. Il est passé par là, ce qui lui a permis de découvrir de l'intérieur ce domaine d'apparence aimable. "Quant la charité se fout de l'hôpital" est une synthèse à la fois rapide, concentrée et percutante de ses zones d'ombre.

Le malaise saisit le lecteur dès le prologue, qui évoque le lancement de l'opération Pièces Jaunes par Brigitte Macron, il y a peu, en présence de Didier Deschamps. Rappelons-le: l'opération a pour but de soutenir financièrement le secteur hospitalier public. L'auteur met en regard cet acte de quasi-mendicité avec celui de multimilliardaires qui ne paient pas suffisamment d'impôts. Ce faisant, il oppose la charité, basée sur le don, et la solidarité, fondée sur l'impôt.

Je me permets une brève digression terminologique: il est permis, avec Raoul Follereau, de distinguer la charité, qui est une vertu chrétienne, de l'aumône, qui serait cette vertu sans l'amour sincère. Inutile, la digression? Pas forcément. Certes, l'auteur a sans doute voulu faire un jeu de mots porteur pour faire un bon titre. Mais c'est aussi porteur de sens... 

L'auteur, en effet, souligne les racines chrétiennes de la charité à l'américaine en donnant quelques exemples historiques d'acteurs qui se rachètent une conduite en donnant pour les bonnes causes: on est bon côté pile, on triche côté face. 

Cette charité a ses limites, que l'auteur explique: elles sont limitées dans le temps et dans l'espace, et sont souvent portées par un storytelling voyant et avantageux pour le (riche) donateur. On est fort loin d'un saint François de Sales qui disait: "Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit."! Ainsi, mieux vaut donner pour Notre-Dame de Paris que pour une discrète hotline pour recevoir les plaintes des femmes battues: il est plus facile et voyant d'afficher les noms des sponsors sur un mur de Notre-Dame que sous le numéro de téléphone de la hotline.

A cela, l'auteur oppose l'impôt, conçu comme porteur de solidarité surtout s'il est progressif, qui n'a pas les inconvénients précités du don: il s'applique l'ensemble des contribuables, et les fonds ainsi recueillis servent à des degrés divers à tout le monde dans la juridiction correspondante. Par exemple par le biais de l'hôpital, d'une criante actualité en ces temps de pandémie. 

Et voilà où l'auteur veut en venir: en cherchant outrageusement à échapper à l'impôt, y compris par les dons défiscalisés, les ultra riches enlèvent d'importants moyens à l'Etat. En regard, les dons qu'ils consentent sont peu de chose et enrichissent surtout les donateurs. 

Dans un premier temps, l'auteur choisit des exemples connus de tous, aux Etats-Unis, pays modèle en la matière: sans surprise, il sera question de personnages tels que Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou Bill Gates. Dans un second temps, il observe ce qui se passe en France, nuançant au passage, et c'est peu de le dire, l'idée que le pays serait un enfer fiscal pour les Bernard Arnault et François Pinault – entre autres, mais bien au-delà du "petit" millionnaire.

Enfin, l'auteur a aussi un mot pour celles et ceux qui vivent du don et sont, à ce titre, enclins à soutenir un système finalement inégalitaire qui pousse l'Etat à toujours plus d'efficience (la critique du New Public Management, p. 72, me paraît un poil courte, soit dit en passant... mais c'est un vaste sujet!). Là encore, l'auteur considère qu'un auteur plus justement payé par tous, même et surtout par les plus riches, permettrait de compenser largement le recul de la dynamique du don, largement critiquée. 

Sur un tic social injuste sous ses apparences vertueuses, "Quand la charité se fout de l'hôpital" se présente ainsi comme une base de réflexion rapide, extrêmement synthétique, agréable à lire grâce à un ton volontiers pugnace.

Vincent Edin, Quand la charité se fout de l'hôpital, Paris, Rue de l'Echiquier, 2021.

Le site des éditions Rue de l'Echiquier. Lu en partenariat avec Masse Critique Babelio.


dimanche 28 février 2021

Dimanche poétique 488: Philippe Jaccottet


XI

(La Seine le 14 mars 1947)

Le fleuve craquelé se trouble. Les eaux montent
et lavent les pavés des berges. Car le vent
comme une barque sombre et haute est descendu
de l'Océan, chargé d'un fret de graines jaunes.
Il flotte une odeur d'eau, lointaine et fade... On tremble,
rien que d'avoir surpris des paupières qui s'ouvrent.

(Il y avait un canal miroitant qu'on suivait,
le canal de l'usine, on jetait une fleur
à la source, pour la retrouver dans la ville...)
Souvenir de l'enfance. Les eaux jamais les mêmes,
ni les jours: celui qui prendrait l'eau dans ses mains...

Quelqu'un allume un feu de branches sur la rive.

Philippe Jaccottet (1925-2021), "La Semaison. Notes pour des poèmes", dans Philippe Jaccottet, Œuvres, Paris, Gallimard/La Pléiade, 2014.

vendredi 26 février 2021

Le métro, théâtre d'une poésie à jouer avec Dominique Brand

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Dominique Brand – C'est à une sortie dans les rames du métro berlinois que le poète et dramaturge franco-suisse Dominique Brand invite ses lecteurs et ses spectateurs dans "A quai la terre". Il s'agit là d'un ouvrage posé entre deux eaux: celles du théâtre, lieu de la mise en voix vivante, et celles de la prose poétique, lue dans l'intimité. Et que ce soit sur scène ou en lecture silencieuse chez soi, ça fonctionne. 

Un mot sur le contexte de cette publication, d'abord: "A quai la terre" a dû composer avec les conditions sanitaires et administratives que l'on sait. L'œuvre a ainsi vu le jour hors des salles de théâtre le 26 janvier 2021 sous l'égide du Théâtre 2.21 à Lausanne. Elle assume d'être en permanente métamorphose. Une métamorphose qui fonctionne aussi dans l'esprit du lecteur qui n'a pas été spectateur. "Les théâtres sont fermés, le moment est propice à réinventer les modes de représentation", commente la journaliste Natacha Rossel dans "24 heures".

"A quai la terre" se présente comme une succession de portraits et de choses vues dans le métro de Berlin, emblématique de tous les métros du monde. Portraits de gens anonymes, vues de manière fugace, croquées à coups de crayon rapides et précis, pour ne pas dire prégnants: en quelques lignes, émerge à chaque fois un humain dans sa singularité: "Dame Halloween", ou ce "Prédicateur" qui vit sa misère – toute une histoire condensée en quelques lignes. Ces portraits, ces instantanés veut-on dire, composent la mosaïque du cosmopolitisme des grandes villes, avec des personnages venus de loin pour exercer des travaux ignorés mais essentiels. 

Fait remarquable, l'écriture se passe pratiquement de ponctuation. Résultat: l'acteur seul est invité à ciseler la musique du texte – ou, pourquoi pas, le lecteur, qui peut se lancer chez lui, à haute voix. Cela, même si l'agencement des mots, certaines cascades de noms communs juxtaposés pour suggérer l'accélération par exemple, donnent des pistes. 

Et pourquoi être seul à dire les textes, d'ailleurs? C'est le choix de la scénographie prévue, signée Nicolas Wintsch, avec la comédienne Anne Vouilloz. Mais le lecteur aura peut-être d'autres envies, et celles-ci sont dans le texte lui-même: on pourrait par exemple imaginer une voix incidente, aussi contrastée que possible, pour clamer les annonces par haut-parleur du métro berlinois, qui viennent rompre le déroulé de la relation des portraits. Rupture double d'ailleurs: le poète les maintient en allemand, alors que ses proses poétiques sont en français.

Et la salle rêvée paraît se rallumer au moment de l'épilogue, au rythme changé: les séquences s'écrivent par lignes, la ponctuation est de retour. Cela, pour rappeler ce lieu paradoxal du métro, théâtre de contacts et de distanciation sociale, de connexions tous azimuts. Avec "A quai la terre", il est bien sûr permis de penser aux livres "Le métro est un sport collectif" de Bertrand Guillot ou "Je regarde passer les chauves" de Sandrine Sens, qui disent le métro parisien. Mais après tout, pourquoi ne pas aller un peu plus loin?

Dominique Brand, A quai la terre, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Francis Richard.


mercredi 24 février 2021

Jean Claude Hautdegant, le parcours d'un initié

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Jean Claude Hautdegant – On dit que le secret de la franc-maçonnerie, loin de complots fantasmés, n'est rien d'autre que le parcours que chaque franc-maçon vit avec la société. Individuel, unique par la force des choses, il ne saurait donc être théorisé, ni généralisé. 

Si c'est vrai, alors force est de constater que le Stéphanois Jean Claude Hautdegant a choisi de lever un coin du voile: son livre "Itinéraire d'un franc-maçon" constitue un témoignage autobiographique, éclairé par cette franc-maçonnerie qui le nourrit, disons-le, depuis toujours.

Les jalons d'un parcours
L'histoire de Jean Claude Hautdegant s'agence comme un crescendo, partant de la jeunesse de l'auteur, avant même toute initiation, pour aboutir à l'épisode de la fondation d'un temple maçon au Puy-en-Velay. Dans la première partie du témoignage en particulier, l'auteur indique les jalons qui l'ont mené à la franc-maçonnerie. 

Ces jalons, ce sont des rencontres intenses, des récits d'une petite amie d'adolescence par exemple, ou la confiance troublante accordée par un client allemand, qui sèment son parcours. Il y a aussi l'expérience de la fraternité à l'usine, qui prend la forme d'une solidarité active, par exemple lorsqu'il secourt tel collègue tombé dans un bain d'acide, au travail dans une usine de produits chimiques.

Il y a aussi les objets, par exemple ces trois volées d'escaliers qui mènent à l'atelier de peinture de l'auteur, annonçant les trois premiers grades du Rite écossais ancien et accepté et séparant le monde profane du lieu sacré de la création. Plus fondateur encore, il y a tel livre trouvé dans la chambre qu'il occupait lorsque, dans l'après-guerre, l'auteur a fait son service militaire en Allemagne: un livre jaune et noir qui parle de franc-maçonnerie. Gageons que le jaune et le noir de la couverture de l'"Itinéraire d'un franc-maçon", dans sa première édition, en sont le souvenir. Le lecteur relèvera par ailleurs que le jaune et le noir sont la couleur des polars de la Série Noire: la franc-maçonnerie est-elle dès lors une en... quête de soi?

Reste qu'au terme de cette première partie, Jean Claude Hautdegant donne au lecteur l'impression que la franc-maçonnerie l'attendait, et qu'elle lui a pavé et fléché le chemin tout au long de sa vie.

La pierre brute sous toutes ses facettes
Au fil des pages, l'auteur parle beaucoup de lui, et c'est naturel dans un tel propos: ce "lui" n'est rien d'autre que la pierre brute sur laquelle, en entrant en franc-maçonnerie, il s'apprête à travailler. Avec franchise, il ne cèle rien de ses forces, ni de ses limites. On le sent contemplatif, volontiers en phase avec la nature qui l'entoure, curieux aussi. Mais il s'avoue aussi quelque peu impulsif, ce qui lui vaut trois licenciements, constamment en quête de ce que les Trente Glorieuses ne peuvent lui apporter. Il reconnaît aussi aimer les femmes et en être troublé plus d'une fois, ce qui lui vaut des amours compliquées.

On ne saura pas grand-chose des activités en société, si ce n'est les émotions certes fortes qu'elles suscitent sur le moment: déstabilisation lors des premières approches, bonheur ému lorsqu'on passe au grade supérieur. 

Mais l'auteur glisse quelques leitmotive qui, tout au long du livre, montrent son évolution. Il y a le chat Lucifer, qu'il ne supporte guère au début du roman et qu'il finit par accepter, voire aimer. Ou ces œufs au plat qu'il finit par réussir, alors que la cuisine n'est pas du tout son affaire. Le lecteur comprend dès lors que si le franc-maçon grandit en philosophie à force de planches, s'il grandit en humanité aussi, il progresse aussi dans les aspects les plus menus de son existence.

Une vie
Ce parcours maçonnique s'inscrit en outre dans le cadre plus vaste de la vie de l'auteur, artiste-peintre sensible mais qui avoue fuir quelque peu la représentation des visages de peur de faire faux, mais aussi frère de Bernard Lavilliers. Quelque peu éloignée en apparence de la destinée maçonnique de Jean Claude Hautdegant, l'expérience des concerts-expositions à Saint-Imier, en Suisse, apparaît comme un moment marquant. On peut y voir le fait que la franc-maçonnerie ne sépare pas de la famille – et l'auteur relate du reste que chacun des francs-maçons qui ont marqué son parcours a sa propre relation, plus ou moins secrète, avec cette activité. 

Davantage que secrète, la franc-maçonnerie telle que la montre Jean Claude Hautdegant apparaît désireuse de discrétion et vise à faire le moins de bruit possible, entre autres lorsqu'il s'agit de créer une loge provisoire dans un hôtel élégant du Puy-en-Velay. 

En modestie, avec des mots parfois un peu nombreux mais toujours simples et sincères, Jean Claude Hautdegant partage avec ses lecteurs son propre secret maçonnique avec cet "Itinéraire d'un franc-maçon": c'est l'histoire d'un homme d'origine modeste qui a trouvé sa voie. Et s'il ne dit pas certaines choses dans ce petit livre, c'est soit qu'on les a déjà lues ailleurs, soit – et là, on le comprend – qu'elles relèvent de davantage que du secret: de l'intime.

Jean Claude Hautdegant, Itinéraire d'un franc-maçon, Dardilly, MesMots, 2010.

dimanche 21 février 2021

Dimanche poétique 487: Joachim du Bellay

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici,
Tu me dis, mon La Haye, il m'en souvient encore :
Souvienne-toi, Bellay, de ce que tu es ore,
Et comme tu t'en vas, retourne-t'en ainsi.

Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi :
Hormis un repentir qui le coeur me dévore,
Qui me ride le front, qui mon chef décolore,
Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcil.

Ce triste repentir, qui me ronge et me lime,
Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m'être trois ans à ce bord arrêté :

Et pour m'être abusé d'une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M'a fait (sot que je suis) abandonner la France.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Poésie.Webnet.

Deux femmes suisses au Nicaragua, entre sororité et choc des cultures

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Danielle Coquoz – Le Rio Coco, vous connaissez? C'est le fleuve qui sépare le Honduras du Nicaragua. Peut-être en connaissez-vous le nom originel, à lui donné par les Amérindiens Miskitos, qui donne son titre au témoignage de Danielle Coquoz: "Rio Wangki". L'auteure y relate les mois qu'elle a passés en Amérique centrale dans le cadre d'une mission un peu folle au chevet des Miskitos, qui sont une population déplacée pendant des années 1980 marquées par la guerre civile. L'idée? Leur faire retrouver leurs terres d'origine. Cela, sous l'égide du CICR.

Le lecteur est vite happé par la musique que l'auteure installe. Cette musique, c'est celle qui installe de l'humour au fil de mots. L'auteure n'hésite pas à rire d'elle-même et de sa propre aventure, presque quarante ans plus tard. Il en résulte un ton résolument familier qui souligne le talent naturel de conteuse de l'auteure. Un talent qui s'exprime tant dans l'anecdote que dans la relation des enjeux d'une mission assez lourde, voire dans les rappels historiques, qui ne sont jamais ennuyeux.

Alors oui: il y a des choses sérieuses dans "Rio Wangki". L'auteure insiste régulièrement sur l'impératif de neutralité auquel le CICR doit rigoureusement se soumettre lorsqu'il intervient en des lieux où la guerre sévit – et en l'espèce, ce témoignage plonge dans les temps où les Contras et les Sandinistes se font face au Nicaragua. Cette neutralité transparaît dans "Rio Wangki", qui refuse de prendre parti pour les uns ou pour les autres. Qui plus est, en relatant une page d'histoire des Miskitos, il observe, avec toute la distance voulue, une communauté autochtone qui, pour des raisons historiques bien expliquées, penche vers ceux qui parlent anglais. Et jamais l'auteure, strictement descriptive, ne condamne ni n'approuve ce parti pris.

"Rio Wangki", c'est une aventure humaine et interculturelle à plus d'un titre, et c'est au fil des anecdotes que l'auteure le révèle. L'auteure se met en scène tantôt face aux Miskitos dont elle découvre les coutumes peu à peu, tantôt face aux latinos qui seront ses collaborateurs, qu'ils soient capitaines de navire, responsables logistiques ou bénévoles humanitaires. Un jour, il faudra virer séance tenante un homme qui utilise la nourriture livrée par le CICR pour monnayer des faveurs sexuelles auprès de femmes contraintes par la misère à cette extrémité. Un autre, l'auteure découvre les noms des Miskitos, pittoresques ou inquiétants. Mais le choc des cultures vécu sous les assauts des moustiques et les déluges démentiels, n'est pas exempt de rires ni de sourires. 

Enfin, en évoquant sa collaboration avec sa collègue Andrée Juvet, l'écrivaine relate une véritable complicité, pour ne pas dire sororité, face à l'adversité d'un monde hostile – tantôt à cause des hommes, tantôt à cause de la nature. On se soutient moralement lorsque le moral flanche, on va jusqu'à se sauver la mise l'une l'autre, dans un esprit d'équipe réellement vécu. Cela va jusqu'aux rituels, par exemple les repas bien arrosés entre copines dans ce bistrot "un rien chicos" de Puerto Cabezas, où des crocodiles nagent dans un aquarium, face aux clients. Et deux femmes en mission, c'est un monde de particularités que l'auteure relate: nécessité d'être ferme lorsque ça menace de sortir des rails, mais aussi possibilité de s'ouvrir des portes sur des choses aussi triviales qu'un besoin pressant sur le territoire du Honduras, en principe interdit d'accostage à la mission.

L'auteure est consciente qu'en tant qu'envoyée du CICR au Nicaragua, elle est le maillon d'une chaîne: d'autres reprendront en main le projet de relation d'une population qu'elle a lancé, de même qu'elle aura peut-être été la continuatrice d'autres projets. Sincère et joyeuse, elle relate avec talent une tranche de vie aux allures parfois folles ou acrobatiques où l'adversité comme les soutiens prennent des formes inattendues.

Danielle Coquoz, Rio Wangki, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site des éditions Plaisir de lire.


mardi 16 février 2021

Prophéties en Bretagne et conséquences

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Liza Lo Bartolo Bardin – La Bretagne, une terre de légendes... voilà bien un classique! La romancière Liza Lo Bartolo Bardin revisite cette idée avec habileté dans un roman solide intitulé "Eärwenn, les messagers de la lande". Ses ressorts sont l'imaginaire des Templiers et la possibilité d'une appréhension du réel druidique, alternative, ésotérique somme toute, mais ô combien riche. Surtout, elle utilise comme substrat la Prophétie de Jean de Jérusalem, controversée mais d'une troublante actualité – et source romanesque fertile et originale.

On ne peut qu'adorer Eärwenn, personnage moteur du roman, cette vingtenaire originale qu'on dit bizarre voire doucement dingue parce qu'elle voit le monde avec ses yeux à elle, qui ne sont pas toujours ceux de la raison. Vrai: elle ne répond jamais aux questions de la raison, celles que lui pose par exemple Thierry, un jeune homme qui en tombe raide amoureux parce qu'il a su, à un certain moment, la regarder sans préjugés. L'écrivaine fait d'Eärwenn un personnage bourré de fraîcheur, mais aussi un guide que Thierry n'aurait jamais suivie sans le moteur de l'amour.

Pour souligner le caractère fantastique de son roman, la romancière souligne telle ou telle légende du cru, à l'instar de ce bâton de Gargantua ou de l'empreinte de son pied. Légendes immémoriales qui font écho à des histoires plus récentes, moins flamboyantes puisqu'elles reposent sur des amours contrariées. Celles-ci s'articulent autour de la mort mystérieuse du marin breton Pierrig De Collmeuc (il en faut bien un), d'un certain Charles-Henri, alcoolique presque sympathique et très intéressé par les vieilles pierres, et de Rozenn, qui aurait pu, dû être sa femme. 

Qui est mort, qui est vif? Le chapitre 21 s'ouvre sur une nouvelle période, paraît détaché du reste du roman puisqu'il se déroule à Paris, quatre ans après l'idylle vécue entre Thierry, qu'on a pu croire mort, et Eärwenn. Pourtant, c'est là que la romancière renoue les fils encore rompus d'un généreux récit – dans un esprit qui paraît plus réaliste mais n'en conserve pas moins un bout de fantastique. Qui est en effet cette mystérieuse femme que Thierry rencontre çà et là, alors qu'il écrit des romans aux atmosphères de conte breton? Est-elle un ange, l'éternel féminin ou, à nouveau, l'envoyée des messagers de la lande?

Sur des bases solides, rédigé sur un ton fluide, le roman "Eärwenn, les messagers de la lande" sait embarquer ses lecteurs dans un monde qui plonge ses racines dans l'imaginaire des légendes chrétiennes. Cela, dans un terroir gorgé d'histoires d'hier comme d'aujourd'hui.

Liza Lo Bartolo Bardin, Eärwenn, les messagers de la lande, Saint-Etienne, Laura Mare Editions, 2010.

Le blog de Liza Lo Bartolo Bardin.

Lu par Goliath, Laurence Lopez Hodiesne.

dimanche 14 février 2021

Dimanche poétique 486: René-François Sully Prudhomme


Les amours terrestres

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.
Née au siècle où je vis et passant où je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu ;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race :
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure :
Ton époux à venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux :

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

René-François Sully Prudhomme (1839-1907). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 12 février 2021

Jean-Yves Dubath et Serge Gainsbourg, brève rencontre hallucinée

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Jean-Yves Dubath – Réel ou imaginé, ce récit? Halluciné, sans doute. "Gainsbourg et le Suisse" est le premier roman que l'écrivain Jean-Yves Dubath a fait paraître sous son propre nom. Il relate une sortie singulière de Serge Gainsbourg à Valence, vue par "le Suisse", un membre de la "garde prétorienne" du chanteur, invité à sa table, oint du privilège de lui être proche quelque temps. 

Et ce Suisse, distingué et désigné par sa nationalité, groupie au masculin, ce pourrait bien être l'auteur lui-même.

Un jeu de distances subtil
Le thème lui-même impose un jeu sur les distances, perçues de manière habile comme à géométrie variable. C'est certes au travers du regard du Suisse que le lecteur est invité à voir évoluer Serge Gainsbourg, tantôt dévorant des steaks hachés, tantôt signant des autographes à des "cocottes", qui apprécient cet "art mineur pour les mineures" qu'est la chanson pour Serge Gainsbourg. Ce regard adopte la distance propre à la troisième personne. Cette distanciation fait contraste avec un effet de proximité avec le chanteur, volontiers nommé "Serge". 

Ce jeu des distances fonctionne également lorsqu'on songe que "Gainsbourg et le Suisse" a des airs de désenchantement d'une vedette. Voyons: le Suisse observe donc Gainsbourg dévorer ses steaks hachés, hanter une pizzeria, signer des autographes, vivre des démêlés avec la police, culminant par une garde à vue, mais il ne le verra guère se produire sur scène, en majesté. Gainsbourg nature: tout est vu côté privé, côté coulisses. Il y aura peu d'alcool bu, si ce n'est du vin d'Alsace, et encore moins de Gitanes sans filtre.

Pourtant, même hors scène, tout le monde n'est pas égal: être avec Gainsbourg ouvre des portes, des voies. On ne le bouscule pas. Contrairement au Suisse, parfait anonyme, qui peine à redescendre sur terre et à se tracer un chemin tout seul à travers la foule dans la gare de Valence une fois que le chanteur est parti en train.

Des scènes hallucinées
Jean-Yves Dubath est un auteur exigeant envers ses lecteurs, exigeant mais généreux. C'est donc avec un luxe de détails qu'il relate chacun des épisodes du roman. Il cerne avec bonheur les jeunes filles qui viennent demander un autographe. Il réussit aussi à recréer l'ambiance d'un repas partagé dans un restaurant tenu par un ancien rugbyman, présentant ce dernier comme quelqu'un de plus grand encore que la vedette de la chanson – comme si chacun devait un jour trouver son maître, celui qui lui fera de l'ombre. Sous la plume du romancier, il y a un effet de surprise bien calculé, basé sur une observation aiguë.

Et il y a aussi les rapports avec la police, prélude à ce qui est la scène clé de "Gainsbourg et le Suisse": la garde à vue. Chaque chose en son temps... Tout commence avec un épisode qui souligne le statut quasi au-dessus des lois de l'idole: Gainsbourg demande à un flic de lui donner son insigne, et le flic accepte. Peu motivée, la garde à vue fait dès lors figure de réplique vigoureuse d'un premier épisode presque anecdotique. Elle s'avère hors norme aussi, malgré les menottes, et l'auteur, embarqué aussi, rappelle la bonne humeur de l'événement, flamboyante, bonne vivante. 

Gainsbourg hors folklore
Roman relatant le lien bref mais intense entre Serge Gainsbourg et un Helvète, "Gainsbourg et le Suisse" offre sur l'artiste un regard dépourvu de toute tentative folklorique, montrant un Serge Gainsbourg au naturel. Il n'y sera donc guère question de rue de Verneuil ou de pastis à gogo, encore moins donc de Gitanes, de chaussures Repetto ou de tout ce qui a concouru à la légende du bonhomme. On le verra plutôt nature, bon vivant, amoureux de son public jeune.

Tout au plus croira-t-ton trouver, au détour d'une phrase, une allusion équivoque à l'une ou l'autre chanson de Serge Gainsbourg, par exemple ce "mon cœur bat comme un fou" qui, en page 104, semble résonner comme la chanson "Le cœur de Bloody Jack". A moins qu'à travers les motos évoquées en page 99, le lecteur ne songe à "Harley Davidson"... voire à "Harley David Son Of A Bitch". L'allusion la plus grosse, bien sûr, c'est la garde à vue: "You're Under Arrest"! Sauf que par la grâce du roman, on n'est plus dans la mise en scène: Gainsbourg est coffré pour de vrai, pour quelques heures.

L'écriture de "Gainsbourg et le Suisse" est exigeante, on l'a dit, et le lecteur n'en attend pas moins de l'orfèvre Jean-Yves Dubath. Elle s'avère travaillée aussi, en musique, au fil de phrases ciselées par une ponctuation placée avec précision. Quant au roman, sa structure fonctionne en un crescendo qui culmine avec l'étrange garde à vue et redescend avec le retour au réel du Suisse, sorti de la bulle de la star et prenant conscience qu'il s'agit d'un univers à part, paradis halluciné auquel il ne reviendra jamais. 

Et qu'est devenue la garde prétorienne? On n'en saura rien, ou presque. En somme, avec "Gainsbourg et le Suisse", tout est dans le titre: c'est l'histoire privilégiée d'un Suisse dont la trajectoire a croisé celle de Serge Gainsbourg.

Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Vevey, L'Aire, 2008.

Le site des éditions de l'Aire.

Ils l'ont lu également: Alain BagnoudJean-Michel Olivier.

lundi 8 février 2021

Dernier lecteur selon Daniel Fohr: et s'il n'en reste qu'un, ce sera celui-ci!

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Daniel Fohr – Le lecteur de sexe masculin est-il un modèle obsolète? Avec "L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs", l'écrivain français offre à son lectorat un roman d'anticipation original qui pousse à l'extrême une tendance déjà à l'œuvre actuellement: la disparition des hommes qui lisent. "9 lecteurs sur 10 sont des lectrices", dit la quatrième de couverture. Qui sera le dernier? Pour le romancier, c'est son narrateur. 

"L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs" s'apparente à une confession sur le statut du dernier lecteur, volontiers introspective, relatée par un homme anonyme, littéralement sans propriétés particulières: c'est le lecteur par excellence, qui n'est guère que cela. L'ouvrage commence par quelques constats aux allures documentaires avant de relater, en courts chapitres au ton faussement désabusé, porteur d'un humour qui est comme qui dirait "la politesse du désespoir", truffé d'allusions littéraires que le lecteur détectera avec gourmandise, ce que c'est que d'être le tout dernier lecteur.

Il y a donc le regard sur le lecteur, vu comme un être bizarre et peut-être pas tout à fait viril, ce qui oblige le narrateur à se déguiser en femme lorsqu'il veut lire dans un lieu exposé au public. C'est que dans "L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs", le monde du livre est entièrement aux mains des femmes: il n'y a plus que des lectrices, des autrices, des éditrices et autres actrices en -trices. 

S'ensuivent plusieurs questionnements, en particulier sur la manière de ramener aux livres ces hommes friands de séries et d'autres supports narratifs plus aisés, et de toutes façons essentiellement copains avec leur barbecue – un motif récurrent, pour le coup. On ne peut pas dire que le narrateur n'aura pas tout essayé: prêter des livres, inciter les collègues à la lecture. Les excuses sont celles qu'on connaît: image du lecteur homme vu comme une bête bizarre, manque de temps ou d'intérêt. Il y aura quelques illusions, certes, de quoi faire sourire le lecteur.

L'idée même d'écrire un livre "par un homme, pour les hommes" va manquer sa cible... elle pose la question du genre des livres: y a-t-il une littérature masculine et une littérature féminine? Comme objet de réflexion, l'auteur balance les romans d'aventure façon Bob Morane, suggérant même qu'Henri Vernes hante les pages de son livre. Il suggère aussi que peu de femmes apprécient Ernest Hemingway, alors que les hommes ne sont jamais vraiment précipités sur Colette. Cela étant, le lectorat du narrateur sera... féminin. Et curieux, bien entendu.

Allant jusqu'à effleurer la question du transgendérisme, utilisant occasionnellement l'écriture dite inclusive, l'auteur suggère que la disparition des lecteurs hommes, donc de leur regard sur les écrits en particulier littéraires, est une forte perte pour l'humanité. Le dernier lecteur est-il dès lors une pièce de musée? En achevant son livre d'une manière qui rappelle quelque peu celle du roman "Le Musée de l'Homme" de David Abiker, l'écrivain élargit le débat en (se) demandant si l'homme, représentant mâle du genre humain, n'est pas lui-même obsolète.

Daniel Fohr, L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, Paris, Slatkine & Cie, 2021.

Le site de Daniel Fohr, celui des éditions Slatkine & Cie.

Lu par Francis Richard, Lire la nuit ou pas.

dimanche 7 février 2021

Dimanche poétique 485: Jacqueline Thévoz


L'Infini

Alors qu'aucun
De nos doctes philosophes
N'a pu m'expliquer l'Infini,
Je l'ai trouvé, l'autre matin,
Dans ma salle de bain.
Y grouillaient des milliers de fourmis,
Effrayante et mouvante et sombre étoffe,
Diabolique et noir gratin...
J'ai couru chercher ail et sel
Pour en faire poisons naturels,
Mais comme ce peuple, élu
Par un dieu sûrement farfelu
Et friand de gigantesques sectes,
Continuait à jouer à l'intrus,
J'ai couru
Quérir en droguerie
De quoi mettre fin à cette tragédie
Et passé ma soirée à poudrer ces insectes.
Or, quand, au petit matin,
J'ai réintégré ma salle de bain
Une procession infinie
Se dirigeait, en long ruban, vers la sortie
Comme une interminable agonie.
Mais, diable, il y avait
Tout autant de fourmis qui regardaient partir
Leur sœurs qui s'en allaient,
En cortège, en longue file,
Si bien que je désespère de voir déguerpir
Ces minuscules bêtes immortelles.
L'Infini à domicile,
L'Infini éternel...

Jacqueline Thévoz (1926-2021), De la Terre au Ciel, Sierre, Editions à la Carte, 2015.

samedi 6 février 2021

Jean-Pierre Ohl, un cadavre sous les rails

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Jean-Pierre Ohl – Les inconditionnels de la fratrie Brontë connaissent Jean-Pierre Ohl pour sa toute nouvelle biographie des Brontë, sobrement intitulée "Les Brontë" et parue en 2019, et que m'a signalée une lectrice amatrice de cette époque – merci! Deux ans auparavant, il a proposé à ses lecteurs "Le Chemin du Diable", un roman historique de la meilleure eau, campé dans les années 1824 au cœur de l'Angleterre.

En installant le journal de Leonard Vholes, "destiné à personne", en guise de captatio benevolentiae, l'écrivain annonce d'emblée la couleur: il sera question de mystères à multiples fonds, et le lecteur va se sentir privilégié d'y entrer petit à petit. C'est là qu'il place certains éléments qui vont trouver place dans le roman. Cette "main qui écrit", par exemple, ne fait-elle pas écho à la main du Caporal, tranchée lors d'une insurrection populaire survenue à Peterloo, et remplacée par un fort utile tire-bouchon?

Mais c'est lorsque les personnages du roman deviennent davantage que des ombres que le lecteur se met à saliver. L'auteur a en effet le chic pour dessiner un monde d'humains, surtout des hommes, hauts en couleur, à commencer par Edward Bailey, dont le penchant pour le madère finit par constituer un leitmotiv. On aime aussi la construction de son commanditaire, Spalding, dont l'auteur se complaît à illustrer ses problèmes de goutte – avec l'image qui fait mouche à tout coup, conférant à ce noble un caractère soudain dérisoire.

Il est vrai que "Le Chemin du Diable" tient une bonne part de sa saveur à la capacité de l'écrivain de trouver les images qui font mouche: tels yeux seront ainsi comparés à des huîtres, et une peau tendue par une expression apparaîtra telle une barde de lard. Quant au "Chemin du Diable" qui donne son titre au livre, c'est le chemin de fer, rien que ça. Une telle image cristallise les résistances à ce moyen de transport, novateur au début du dix-neuvième siècle. De façon générale, bien sûr, il y a la crainte de pertes d'emploi ou de salaire, vécue par les travailleurs, et aussi les soucis face à un mode de transport perçu comme pathogène. Ces craintes et soucis, l'auteur les personnifie au travers d'un cadavre trouvé au fil du chantier. Il n'en faut pas moins pour jeter l'effroi et lancer une intrigue qui file sur les rails du genre policier.

Ce regard sur les hommes besogneux, affectés à la construction du chemin de fer ou à la mine, l'auteur les observe avec un réalisme zolien, retrouvant leur jargon et retraçant leurs rancœurs face à une révolution industrielle qui ne tient pas toutes ses promesses. A l'autre bout de l'échelle sociale, il y a les possédants, ceux qui se lancent dans l'invention du chemin de fer et des trains à vapeur, à commencer par George Stephenson, et aussi ceux qui se mêlent de politique, pour le meilleur et pour le pire, entre France et Angleterre: la Révolution française n'est pas loin, Waterloo non plus. Et il y a aussi ce monde de poètes – Charles Dickens en tête, jeune encore, apprenant son latin chez un bouquiniste – et de prostituées qui hantent les marges de l'ouvrage et lui donnent sa couleur littéraire, loin de toute froide technique.

Et comme il se doit, c'est en marge de l'inauguration de la première ligne de chemin de fer, entre Stockton et Darlington, que les derniers fils de l'intrigue se dénoueront. Ils sont complexes, passent par une chambre secrète qui s'ouvre par magnétisme et explorent quelques secrets de famille et autres cadavres mis au placard plutôt qu'au caveau. C'est gourmand, c'est dense, parfois même aussi tortueux qu'un tortillard de campagne: au-delà de l'intrigue, manifestement passionné par son sujet, l'auteur réussit à construire un univers à part entière autour d'un des berceaux de la révolution industrielle de la vapeur. De quoi captiver pleinement!

Jean-Pierre Ohl, Le Chemin du Diable, Paris, Gallimard, 2017.

Lu par Albertine, Alexandre Burg, Brontë Divine, Girl Kissed By FireJean-Paul Gavard-Perret, LillyUne Ribambelle.

Et pour la petite histoire: les éditions Harlequin ont publié en 1978 un roman portant le même titre. Signé Violet Winspear, il parle sans doute de transports plus amoureux que ferroviaires...

lundi 1 février 2021

Un moment au bar ou au théâtre avec Mali Van Valenberg

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Mali Van Valenberg – Imaginez le théâtre. Vous voilà plongé dans un de ces bars à karaoké où la clientèle est rare, à des heures indéfinies. Pour un peu, on se croirait dans ce bistrot esquissé par Gilles dans "La Gonflée": 

Deux qui discutent et se regardent
Dans le blanc des yeux en trinquant
Dans une odeur de corps de garde
Café, tabac, fondue, vin blanc

Nuances cependant: les deux qui "discutent et se regardent" ne sont pas des poivrots, mais deux femmes: Solange, 60 ans, et sa fille, Vera, 25 ans, patronne de son état, qui rêvasse sur ses mots croisés à défaut de dormir sur la Julie (c'est son journal). Et le bar, hanté qui plus est par un certain "Mister Nobody", s'appelle "Sing Sing Bar". Voilà, le décor est planté, c'est celui d'un huis clos – c'est parti pour une heure de théâtre.

Le lecteur est saisi d'emblée par le ton familier et gouailleur de Solange, qui se lance dans une improbable histoire de querelles de voisinage à base de gazon. Celle-ci va se poursuivre sur le ton des conversations que nous connaissons, restitué avec beaucoup de réalisme par la dramaturge: les mots sont là, on entend Solange s'emporter à chaque phrase. L'auteure tisse l'idée du jardin, allant jusqu'à évoquer une collection de nains de jardin, prétexte à des querelles qui dessinent, le verbe haut, les rapports complexes qui peuvent exister entre une mère et une fille. 

Dans ce contexte de dialogue se suffisant pour ainsi dire à lui-même, le personnage de Mister Nobody apparaît comme un élément extérieur. Extérieur au niveau du rôle d'abord, puisque Mister Nobody est un client, alors que Vera et Solange apparaissent comme les membres du staff du bar. Extérieur aussi, du moins en apparence, en ce qui concerne l'histoire qu'il amorce, et qui a ses propres personnages. Pourtant, et cela accroche le lecteur ou le spectateur, son histoire a quelques résonances avec celle de Vera et Solange. Il s'en ira au terme de la première partie, laissant tout le monde avec ses réponses.

Mister Nobody fait dès lors figure de fantôme peut-être révélateur. Dans le même esprit, il y a ce personnage vivant à l'étage supérieur, une sœur qui fonctionne comme une Arlésienne: Vera et Solange en parlent, mais on ne la verra jamais. Est-ce Jane, celle dont Mister Nobody parle? 

Et puis il y a ce nom de bar, "Sing Sing Bar". Le lecteur pense d'emblée à la prison américaine légendaire, peut-être éponyme. C'est légitime: toute la pièce tient dans ce lieu, qu'on peut voir comme la prison de Vera, la patronne, assignée à son bar, pas même en mesure de prendre un jour de congé pour un cas de force majeure. Plus largement, il est permis de penser qu'à l'instar d'un tel bar, n'importe quel lieu de travail est une prison. 

Mais double sens il y a: sachant que "to sing" signifie "chanter" en anglais, "Sing Sing Bar" est un nom prédestiné pour un bar à karaoké. Du reste, les chansons ouvrent et ferment la pièce de théâtre, en une danse grotesque de fin de soirée. Et dans l'intervalle, c'est dans le micro du karaoké, comme pour lui donner davantage d'importance, que Vera relate en un monologue haut en couleur ses envies d'évasion vers l'Alaska – il est possible de l'écouter ici, avec une délicieuse mise en images.

Magnifiant l'écume des jours, les mots partent en roue libre dans "Sing Sing Bar", pièce créée au Petithéatre de Sion en 2019, dans une mise en scène de l'auteure. Ils disent la vie de chacune et de chacun, parfois prosaïque, et la relation complexe entre une mère et sa fille. Ils évoquent aussi, mine de rien, la difficulté du métier de tenancière de bar obligée de faire face à la concurrence, au travers d'exemples aussi concrets que les rondelles de saucisson offertes aux clients avec l'apéro. 

Mali Van Valenberg, Sing Sing Bar, Lausanne, BSN Press, 2021.

dimanche 31 janvier 2021

Dimanche poétique 484: Henri de Régnier


Le buveur

Petite la maison et vaste le cellier
Pour que l'outre ventrue et que l'amphore obèse
Côte à côte dans l'ombre y reposent à l'aise;
Maçon, n'épargne pas la brique du potier.

Qu'un autre m'équarrisse en ce beau chêne entier
Dont les rameaux miraient leur feuillage au Galèse
La poutre, et qu'on l'ajuste ensuite à la mortaise;
N'épargnez rien, pas plus le bois que le mortier.

Toi qui sais imiter les figures humaines,
Dans la glaise, fais-moi pareil au vieux Silène
Ivre et comme lui barbouillé de lie, et prends

La terre la plus rouge et la plus savoureuse
Pour qu'on voie, au-dessus de la porte, en entrant,
Mon image avinée en l'argile vineuse.

Henri de Régnier (1864-1936), Les Médailles d'Argile, Paris, Mercure de France, 1921.

jeudi 28 janvier 2021

Des lettres pour déconstruire le deuil, l'amour, la littérature

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Régis Jauffret – Ecrire une lettre à ceux qui sont dans l'au-delà: plus d'un en a sans doute rêvé. Recevoir une réponse? C'est moins évident. Tel est pourtant l'hypothétique aller et retour épistolier que l'écrivain Régis Jauffret met en mots dans "Lacrimosa". Du côté des anges, on trouve Charlotte. Et du côté de la vie terrestre, un romancier bizarre qui fait figure de narrateur.

Surprise: loin de s'inscrire dans le sillon banal de la passion impossible, la dynamique du récit s'avère électrique. Entre les deux personnages, le jeu s'avère pour ainsi dire conflictuel. L'auteur pose ses balises d'emblée: dans sa première lettre, l'écrivain mis en scène dans "Lacrimosa" vouvoie soudain sa défunte amante, la mettant ainsi curieusement à distance. 

Ce qu'elle relève! Ce n'est que le prélude à une démystification méthodique de l'épistolier demeuré vivant. Cela, en tant qu'être humain, en démasquant ses faiblesses et hypocrisies, par exemple des larmes surjouées au moment des funérailles. Mais les lettres de Charlotte, ricanantes, sont aussi une déconstruction de l'art de l'écrivain, systématiquement réduit à ses artifices, à son jeu de masques.

Pourtant, les lettres de l'écrivain ont aussi leur chic. Le lecteur gourmand en apprécie la musique cynique et grinçante, pétrie de vannes volontiers cruelles contre les uns et les autres. Et il sera servi! Mais l'écrivain du roman n'en fait-il pas un peu trop? Ses lettres pourraient alors apparaître comme une tentative de reconquête de sa part, mû par le désir d'aimer un fantôme. Ou un squelette... 

Décalée, l'ambiance de "Lacrimosa" est aussi piquante, pour ne pas dire abrasive. Elle véhicule une tentative réussie de démystification des amours impossibles, des figures imposées du deuil (il faut pleurer, il faut prier), et de l'art d'écrire des livres, en y épinglant tant qu'à faire des gens qu'on a intimement connus. Et comme l'écrivain amoureux n'est pas nommé, il est permis de se dire que c'est à lui-même que Régis Jauffret, en virtuose désenchanté, fait ainsi procès.

Régis Jauffret, Lacrimosa, Paris, Gallimard, 2008.

Le site des éditions Gallimard.

Ils l'ont aussi lu: Cecibondelire, ExcessifLaure LimongiLaxeniaL'empreinte des motsLitt & RaturesStéphie, Tony Shaw, Tout pour les femmes.


lundi 25 janvier 2021

L'âme du violon, de la violoniste et de l'histoire

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Yoann Iacono – Les violons ont une âme, dit-on. Est-ce pour cela que la cohabitation avec leur violoniste peut s'avérer incroyablement compliquée, comme dans un couple à vagues, où chacun a ses secrets malgré lui? Telle est la question qui traverse "Le Stradivarius de Goebbels", premier roman de l'écrivain français Yoann Iacono. 

Il s'agit d'un roman historique, précisons-le d'emblée: l'auteur évoque librement le destin de la violoniste japonaise Nejiko Suwa, qui a reçu de Joseph Goebbels en personne un violon d'exception, attribué au légendaire luthier Stradivarius. Le donateur est aussi empoisonné que le cadeau: qui sait à qui ses équipes l'ont confisqué, se demande bien sûr le lecteur d'aujourd'hui, qui devine trop bien la vérité. Certes, l'auteur mène l'enquête, comme pour confirmer – on ne saura rien de l'instrument qui lui était familier avant.

Mais le cœur du roman est ailleurs: il réside dans la relation intime que Nejiko Suwa, jeune prodige prometteuse, s'efforce de construire avec ce violon, qu'elle a reçu solennellement et qu'elle est moralement contrainte de jouer en tant que musicienne d'orchestre, violon solo de la Philharmonie de Berlin. 

L'auteur dessine ici une forme de lutte: le violon a son âme, imprégnée des souffrances de ceux qui l'ont joué avant elle et qui veulent être entendus. De l'autre côté, il y a une violoniste qui, sûre de son talent au point d'avoir quitté Tokyo et sa famille pour se perfectionner à Paris, se retrouve démunie face à un instrument qui lui résiste, semblant même lui imposer ses tempos.

Le souci est-il chez la violoniste? On pourrait penser à une manière de dystonie de fonction, telle qu'exposée par Aude Hauser-Mottier dans "La musique de la douleur". S'il ne va pas jusque-là, l'auteur évoque bien entendu les doutes qui traversent la violoniste, et qui vont la plonger dans des états dépressifs sévères. Mais, on l'a dit, l'instrument d'exception offert par Joseph Goebbels à Nejiko Suwa a sa vie à lui. L'écrivain en fait ainsi un personnage à part entière, creusant son histoire, challengeant son identité, rappelant ses propriétaires et leurs voix – à commencer par le souvenir de Lazare Braun, Juif déporté.

Que dire des ambiances, des décors? À partir d'un fait historique qu'on a pu oublier, l'écrivain dessine avec précision le décor des nazis triomphants puis défaits, le dernier concert offert à Hitler et à sa garde rapprochée au printemps 1945. Il évoque aussi le sort des Japonais, alliés des Allemands et déportés aux Etats-Unis par la puissance gagnante. 

Et pour compléter l'histoire, il trace un parallèle entre le génocide perpétré par le régime nazi et les crimes de guerre japonais à l'encontre de la Chine. Tout cela résonne dans l'art musical de Nejiko Suwa, que l'auteur donne à voir comme la marionnette passive, juste musicienne, d'un jeu de guerre et de diplomatie qui la dépasse et à laquelle elle n'était pas préparée.

Pour le côté brillant, et pour flatter encore un peu les mélomanes qui ne manqueront pas de goûter ce roman, l'auteur rappelle encore les personnages de Hans Knappertsbuch et de Wilhelm Furtwängler, chefs d'orchestre immenses dont il donne à voir la mince ligne de crête qui leur permet d'exercer leur génie sans disgrâce, mais aussi sans jouer le jeu infâme des nazis. En contrepoint enfin, il y aura pas mal de jazz, en particulier avec Miles Davis ou Boris Vian à Paris, puisque le narrateur, Félix Sitterlin, est un trompettiste de jazz qui s'est retrouvé, par le hasard des années, sur le chemin de Nejiko Suwa.

Yoann Iacono, Le Stradivarius de Goebbels, Paris, Slatkine & Cie, 2021.

Le site des éditions Slatkine & Cie.

Lu par Le boudoir du livreTLivres.

dimanche 24 janvier 2021

Dimanche poétique 483: Charles Baudelaire


L'âme du vin

Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles :
" Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, 
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumière et de fraternité !

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'âme ;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j'éprouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d'un homme usé par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe 
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content ;

J'allumerai les yeux de ta femme ravie ;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Grain précieux jeté par l'éternel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la poésie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! "

Charles Baudelaire (1821-1867). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 22 janvier 2021

"Théoda", le regard mûr d'une enfant sur son petit monde

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S. Corinna Bille – Une enfant parle. C'est Marceline. Sa voix à la fois ordinaire et singulière, c'est celle qui traverse "Théoda", premier roman de l'écrivaine suisse d'expression française S. Corinna Bille, paru en 1944. Est-ce l'auteure, un peu? Sans doute. "Théoda" est porté par le fil rouge d'un amour interdit, qui apparaît en pointillé jusqu'à l'issue tragique. L'auteure y accroche tout ce qu'a pu être la vie paysanne d'un Valais revisité ("La Vallée" – la romancière Sonia Baechler s'en est souvenue dans "On dirait toi", en 2013), en des temps immémoriaux.

Voix singulière? Marceline est une fillette d'une dizaine d'années lorsqu'elle se raconte dans "Théoda". Alors qu'aujourd'hui, un écrivain aurait tendance à surjouer les mots des gamins, la romancière valaisanne prête à Marceline des mots bien pesés, très écrits. L'impression laissée au lecteur d'aujourd'hui est donc celle d'une narratrice qui, pour son âge, apparaît très mûre, promenant sur son entourage un regard à la fois distancié et personnel, empreint aussi d'une poésie exprimée avec le naturel de l'évidence. On y croit aujourd'hui encore, sachant qu'autrefois, l'enfance ne pouvait se payer le luxe de se prolonger jusqu'à trente ans et au-delà.

Qui est Marceline, d'ailleurs? Ce "J'étais la huitième" qui ouvre le roman indique qu'elle est une voix parmi d'autres, à peine autorisée, celle d'un personnage ni cadet ni aîné, juste moyen tendance basse au sein du classement d'aînesse familial: "En tout, nous étions onze". Pourtant, sa parole compte, c'est celle que l'auteure va chercher: les derniers seront les premiers, dit-on.

Cette écriture est aussi celle de l'économie, de la rapidité même – celle qu'on peut apprécier dans des nouvelles, genre où S. Corinna Bille a brillé également. Aucun mot n'est de trop, les phrases conservent une construction simple, susceptible d'accrocher chacune et chacun. Cette simplicité, c'est sans doute aussi celle de l'univers villageois et montagnard où l'intrigue se noue.

Voyons cet univers. L'auteure le présente comme pour ainsi dire immuable, rythmé par les saisons et les rituels. Elle sait dire aussi ce que des choses banales aujourd'hui pouvaient avoir de précieux autrefois, à l'exemple d'une raclette dégustée avec ou sans religieuse, avec un doigt de vin blanc. Pourvoyeuse de rituels s'il en est, la religion et les fêtes plus ou moins tolérées par le catholicisme omniprésent sont présentes aussi: il y aura Noël, les masques de carnaval, la "Fête de Dieu". Sur tous ces rites, ces moments de vie parfois rares ou oubliés, l'auteure fait glisser un regard fluide: ce n'est pas du folklore, c'est la vie.

Il y a aussi un coup d'œil spécifique, mine de rien, sur la condition des femmes, astreintes à jouer leur rôle dans une société où chacune et chacun doit tenir sa place – souiller sa robe de noces, par exemple, ça ne se fait pas. Mais face à la mort, dans le chapitre "L'Echafaud", avant-dernier du roman, hommes ou femme, les condamnés sont tous égaux – la narration des trois exécutions successives, liquidées en une petite matinée, paraît en conséquence indifférente.

Et pourtant: c'est bien vers Théoda que convergent les fils de l'intrigue, Théoda qui fait figure d'étrangère parce qu'elle vient d'un autre village et qu'elle a épousé Barnabé, frère aîné de la narratrice. Nous les avons toutes et tous connus, ces gens venus d'ailleurs et qui s'installent dans notre petit monde confortable: un nouveau venu de loin dans notre classe d'école, par exemple, et qui exprime simplement sa personnalité que l'on peut percevoir en décalage et qui nous interroge. De Théoda, on a pu dire ce que dit un homme assistant à l'exécution qui clôt le roman, dans un résumé lapidaire et glaçant: "Elle aussi c'était une bâtarde. On voit bien qu'elle n'aurait pas dû naître: ils sont plus beaux que les autres, ils ont plus d'esprit, mais ils ne savent pas vivre..." 

C'est cette différence qui suscite une forme de fascination mêlée de médisance au village. C'est pourtant sur un autre terrain, plus intime, que son sort va se sceller. Economie du style toujours, l'idée tient en trois mots, ceux de Marceline, porteuse malgré elle d'un lourd secret: "Ils étaient ensemble" (p. 45). Sachant que Barnabé n'est pas inclus dans le "Ils": ménage à trois mots, mais pas à trois êtres.

Rémi Carroz le personnage décapité, amant de Théoda, a-t-il été l'aïeul de S. Corinna Bille? C'est ce que laisse entendre une dédicace de l'écrivaine à l'éditeur et écrivain suisse romand Bertil Galland. L'écrivaine part ainsi de choses vécues ou lues pour recréer un univers qui vit centré sur lui-même (la lucarne vers le monde est bien restreinte, représentée par le personnage du légionnaire Léonard, frère de la narratrice, et ses rares lettres), autour d'un rythme de vie qui paraît aussi immuable que la ronde des saisons, et qu'une affaire de mœurs vient brièvement détraquer. C'est que le dernier chapitre rappelle que Marceline existe. Et qu'elle a changé depuis le début du roman, puisqu'elle n'est désormais plus une fillette.

S. Corinna Bille, Théoda, Albeuve, Castella, 1978, préface de Georges Anex. Première édition en 1944.


Lu dans le cadre du défi "Cette année sera classique" avec Délivrer des livres et Vivre Livre.

dimanche 17 janvier 2021

Dimanche poétique 482: Danielle Risse


Rageusement
Au point du jour
Le vent balaie la campagne.

Le froid fige les roses fanées.
Souffle la bise,
Hurlent les ombres
Qui se lacèrent
                          Au vent du nord.

Le ciel s'affole
Nuages au temps mauvais
Ébranlent la mélancolie
Octobre gémit
Au chaos d'un matin d'automne.

La neige s'invite,
Lumière blanche d'où surgit
Ce poudroiement de solitude.

Le vent, impitoyable
Ravage la nature,
Déchire le silence
Pour mieux défleurir
                          Nos rêves d'éternité.

Danielle Risse (1951- ), Enfance volée, Vevey, L'Aire, 2013.

samedi 16 janvier 2021

Sierra Leone et Congo: un ancien raconte

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Serge Kurschat – Après l'étude historique "Pierre-Nicolas Chenaux, le révolté gruérien", l'écrivain et historien Serge Kurschat nous revient avec un récit court et beaucoup plus personnel, "Honneur". Un beau mot, noble, porté haut tout au long de ce livre qui assume le fait d'être la relation fidèle aux noms près d'une tranche de vie de l'écrivain, intense, entre Congo et Sierra Leone. C'est que Serge Kurschat, actuellement écrivain et instructeur de self-défense en Suisse, a également été fusilier marin pour l'armée française – un "béret vert badgé à gauche". Troupe d'élite, dit-il: en être, tel est le premier honneur.

Si l'auteur souligne que tout est vrai dans "Honneur", force est de constater qu'il sait agencer cette vérité dans une volonté d'en faire un roman. On commence bien loin du cœur de l'action, lorsqu'un père de famille, Baptiste, reçoit par lettre une invitation à participer à une soirée de bienfaisance à New York. L'événement est exceptionnel, et l'auteur le souligne: le courrier n'arrive qu'une fois par mois dans son patelin mexicain, et chaque lettre est un événement. Atteint dans sa santé – mais n'est-ce pas un prétexte? – Baptiste hésite à y aller, son fils le persuade. Et c'est parti pour un immense flash-back...

Le lecteur amateur de militaria appréciera certes la description de l'adversité, des mouvements de troupes face à des adversaires hostiles à l'armée française présente entre la Sierra Leone et le Congo – nous sommes dans les années 1997. L'auteur émaille son livre de photos de son équipe, pour donner corps à ce propos. Mais s'il est précis pour dire l'action, il est souvent rapide aussi. Comme si l'essentiel n'était pas là.

Et justement, l'essentiel est bel et bien ailleurs. Et ce n'est pas pour rien que l'écrivain place au cœur de son récit la rencontre entre Baptiste dit Tac-Tac, le radio d'un bateau d'évacuation de réfugiés, et Ishmael, alias Demi-Portion, un gamin qui a fui les combats. Tel est le cœur du texte, et c'est à New York que tout va se dénouer. Séquence émotion garantie! Prenant une place prépondérante dans "Honneur", nourrie même par une histoire amoureuse, l'histoire d'Ishmael glisse dans le récit le thème des enfants soldats de Sierra Leone, abordé également par Jean-Claude Derey dans son roman "Les anges cannibales".

Entre-temps, l'auteur a eu le temps d'évoquer aussi les liens des militaires français avec les civils, en particulier ces Français pas toujours reconnaissants pour la protection conférée par les troupes, ou alors imbues d'elles-même. Il y aura aussi ce ministre qui rencontre les officiers mais se garde bien d'aller saluer les hommes de terrain. Ou ces collèges militaires pas toujours exactement à l'écoute. Honneur toujours: le combattant ravale sa rancœur, ne fait que faire preuve d'un sens aigu du devoir. Mais il n'oublie pas – ce que rappelle un "Je me souviens" à la Georges Perec, hommage sans concession, qui offre au lecteur une synthèse de la vie d'un militaire soudain plongé avec d'autres, toute une escouade, au cœur d'une guerre oubliée des médias.

Serge Kurschat, Honneur, auto-édition, 2020.

Le site de Serge Kurschat.

Lu par Irène Ferrari.