lundi 6 juillet 2020

Comme une envie de relire La Fontaine, après Erik Orsenna

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Erik Orsenna – De nombreux vers, un goût de l'anecdote qui n'est autre que l'expression d'une connaissance approfondie de son sujet: dans "La Fontaine, une école buissonnière", l'écrivain touche-à-tout Erik Orsenna, membre de l'Académie Française, ose et réussit une biographie à la fois légère et informée, littéraire en diable, du fabuliste Jean de La Fontaine.


Le biographe retrace par touches la vie du fabuliste, de son enfance jusqu'à sa mort, dans une perspective chronologique. Les chapitres sont courts, ça va vite, l'écriture gambade. Elle allie le dépouillement et la richesse, de façon paradoxale: l'auteur de "La Fontaine, une école buissonnière" recourt à une écriture chantournée, toute en volutes qui rappellent un Grand Siècle qui se souvient des élans du baroque. Il n'empêche: il n'y a rien de trop dans l'écriture du biographe, qui a compris l'exigence de clarté sobre du classicisme à la française.

L'ambiance est donc faussement désinvolte et légère, rappelant la posture nonchalante de Jean de La Fontaine, qui aimait dire que ses fables lui venaient avec facilité alors qu'elles exigeaient de lui un long travail d'orfèvre. Pour la faire courte, dans Jean de La Fontaine comme chez Erik Orsenna, le verbe est travaillé pour accéder au naturel, et il n'y a rien de trop.

Il en résulte une lecture rapide et agréable. Celle-ci n'apporte certes aucun détail nouveau ou croustillant à la vie de Jean de La Fontaine telle qu'on la connaît: amis des scoops historiques, passez votre chemin! Reste que le biographe dessine avec justesse les principaux virages d'une vie de poète, tels que la relation compliquée qu'a Jean de La Fontaine avec le roi Louis XIV et le ministre Colbert – une relation marquée par la fidélité du fabuliste à Fouquet, premier commanditaire et ami de toujours.

Le biographe ne manque pas de souligner le caractère austère de Colbert, aux antipodes de celui du Fouquet de Vaux-le-Vicomte, perçu comme généreux. Il n'hésite pas non plus à commenter ce qu'écrivit La Fontaine, à commenter le "Songe de Vaux": "On a vu notre ami plus inspiré".

"Notre ami"? Oui: le biographe n'hésite pas à faire entrer le lecteur dans son jeu, donnant à ses observations sur l'œuvre du fabuliste le poids d'un bon conseil... d'ami. Ces conseils, l'auteur ne manque pas de les illustrer. Dès lors, nombreuses sont les citations de textes de Jean de La Fontaine. Souvent, elles se présentent sous forme d'extraits où il manque ce qu'il y a de plus astucieux: gageons que le biographe ne s'y prendrait pas autrement s'il voulait inciter ses lecteurs à se plonger dans les œuvres de Jean de La Fontaine.

La lecture de "La Fontaine, une école buissonnière" est bel et bien une invitation à découvrir ce que La Fontaine a écrit, outre les Fables. Il sera donc question de tentatives au théâtre et de pas mal d'autres vers commis, parfois sur commande, avec des bonheurs divers. En en bon Immortel, Erik Orsenna relève les vicissitudes de l'élection de Jean de La Fontaine à l'Académie française – marquées par le souvenir des "Contes et nouvelles en vers", dont on connaît le caractère coquin. Certes, ces écrivains ne sont pas de la même lignée sous la Coupole (Jean de La Fontaine a occupé le fauteuil 24, alors qu'Erik Orsenna siège au fauteuil 17), mais ils sont bien de la même confrérie après tout.

Et si Paris est le lieu où La Fontaine a exprimé son art poétique, sa cité natale de Château-Thierry, en Champagne, n'est jamais loin. C'est la campagne, et le biographe suggère que c'est cette campagne, y compris l'épouse du fabuliste restée au château de province, qui a nourri l'œuvre de Jean de La Fontaine. Un Jean de La Fontaine qu'on a soudain envie de relire en refermant l'"école buissonnière" d'Erik Orsenna.

Erik Orsenna, La Fontaine, une école buissonnière, Paris, Stock, 2017.

Le site d'Erik Orsenna, celui des éditions Stock.

dimanche 5 juillet 2020

Dimanche poétique 454: Germain-Colin Bucher


Épitaphe d'un ivrogne

Ci-dessous gît, or écoutez merveilles, 
Le grand meurtrier et tirant de bouteilles,
L'anti-Bacchus, le cruel vinicide 
Qui ne souffrit verre onques plein ni vide ; 
Je tais son nom, car il put trop au vin. 
Mais il avait en ce l'esprit divin 
Qu'en le voyant il altérait les hommes, 
Et haïssait lait, cerises et pommes, 
Figues, raisins, et tout autre fruitage, 
Sinon les noix, châtaignes et fromages ; 
Il y dolait tant fort le gobelet 
Qu'il ne mangeait viande que au salé, 
Et ne priait Dieu, les saints ni les anges, 
Fors pour avoir glorieuses vendanges. 
Par ce moyen, humains, vous pouvez croire 
Qu'il n'était né pour vivre, mais pour boire. 
Ainsi ne vient à regretter sa vie 
Puisqu'elle était au seul vin asservie, 
Mais vous ferez à Bacchus oraisons 
Qu'il le colloque en ces saintes maisons, 
Tout au plus bas de la cave au cellier, 
Car oncq ne fut de meilleur bouteillier.

Germain-Colin Bucher (1475-1545). Source: Poésie.Webnet.

mercredi 1 juillet 2020

La tranche de vie humaniste d'un journaliste en France

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Hugues Serraf – "A une poignée d'exceptions près, je trouve que les comiques français ne sont pas très drôles." Sacré incipit! Il fait penser au Roland Magdane de "Vignette" ("Y paraît qu'en France, y a plus de comiques!" – c'était en 1982), et installe l'ambiance: avec son dernier roman, l'écrivain et journaliste Hugues Serraf relate sur un ton à la fois amusant et amer une nouvelle tranche de vie. Et si "Deuxième mi-temps" était marqué par les enjeux de la cinquantaine, "Le dernier juif de France" interroge le statut de la personne d'ascendance et de culture juives en France, sur fond de déliquescence de la presse.


C'est vrai: si juif qu'il soit, le narrateur en est presque arrivé à oublier que l'antisémitisme pouvait le concerner. Tout change avec l'arrivée de forces jeunes et vives à la rédaction du journal où il travaille. Ou plutôt non: précisément, tout commence avec l'arrivée d'une stagiaire à l'esprit "Social Justice Warrior", toute contente d'aller interviewer un comique des banlieues, Momo, familier des blagues douteuses, capable de faire de l'humour aux relents nazis sur l'assassinat d'un rabbin. Le lecteur va être sommé de choisir son camp en lisant l'interview, pour le moins complaisante, que l'auteur cite in extenso.

Cette interview est l'élément révélateur d'une évolution des mentalités qui suscite l'inquiétude chez le narrateur. Double inquiétude: doit-il, en tant que juif, accepter que le journal qui le salarie publie des articles qui paraissent ouvertement antisémites? Et en tant que journaliste, doit-il accepter une certaine dérive de la presse, qui n'est plus si neutre qu'il n'y paraît ou qu'elle veut le faire croire? Avec le personnage de Nykras, l'auteur décrit une évolution vers un journalisme dont le but n'est pas d'informer, mais de gagner des lecteurs, quitte à se compromettre.

Au travers de la fiction, l'auteur évoque avec acuité les dérives du journalisme actuel, trop souvent peu exigeant, insuffisamment critique, toujours tenté de faire des clics quitte à flatter les bas instincts du lectorat. Les personnages parlent entre eux bien sûr, et il sera question de choses comme AJ+, la chaîne jeunes d'Al-Jazeera, dont le caractère propagandiste a été relevé par "Marianne". Et le narrateur se retrouve piégé: certes, il ne se foule pas au boulot, mais il a la déontologie chevillée au corps. Ce qui est gênant quand le rédacteur en chef assume d'être d'un parti pris ouvertement progressiste, gauchiste même pas universaliste, juste pour faire des clics et, peut-être, des abonnements.

Au travers de ce personnage de manager caricatural, l'auteur pose la question de l'universalisme mis à l'épreuve de la concurrence des revendications raciales sectorielles, chouchoutée par un certain progressisme. En exergue, son roman souligne d'ailleurs qu'il faut se veiller sur sa droite comme sur sa gauche, en citant Alain Soral et Houria Bouteldja placés face à face: en France, l'antisémitisme n'est plus seulement le fait de la petite entreprise lepéniste. Et en interrogeant le statut du "juif pas si juif", celui des "passagers clandestins du white privilege", c'est l'antisémitisme ordinaire, qui apparaît révoltant pour peu qu'on le montre même doucement, qu'il met en avant (p. 85 ss.).

Reste que si les idées s'agitent dans "Le dernier juif de France", l'auteur ne manque pas de décrire le mode de vie de son narrateur, aux antipodes de tout racisme. Non nommé, ce narrateur apparaît comme un personnage parfaitement intégré à la France, qui sort tout naturellement avec une copine nommée Noura, de culture musulmane, qui est la fille de Fatiha, une vieille féministe algérienne pugnace qui organise le vivre-ensemble autour d'elle à sa manière, à grands coups d'ateliers de cuisine – un personnage haut en couleur d'ailleurs, éminemment attachant. Face aux clichés liés aux juifs, on le sent ambivalent, moins indifférent qu'il ne le laisse entendre: il paraît s'en fiche parfois, mais n'achètera pas telle antiquité chez un brocanteur à l'humour douteux. D'un autre côté, face à un judaïsme excessivement identitaire, teinté de haine de l'autre, il met également le holà. En somme, ce qui compte, c'est l'humain: voilà la base de l'humanisme bien compris.

"Le dernier juif de France" apparaît dès lors comme le roman qui fait la synthèse du regard porté sur les juifs par toutes les personnes qui vivent en France, y compris les juifs eux-mêmes, se positionnant chacun face à un contexte: faut-il partir en Israël, et à quelles conditions? Ou rester, mais comment, alors que les événements survenus en 2015 à l'Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, pour ne citer qu'eux, sont dans toutes les mémoires? Après Joseph Joffo entre autres (c'est dans "Agates et calots", une autre génération!), l'auteur interroge la manière dont la devise de la France, "Liberté, égalité, fraternité", ferment d'universalité, est aujourd'hui défendue. Il le fait avec une plume déliée, gouailleuse, nourrie par un humour qui est une arme de vie: son écriture est marquée par la capacité à rire de soi et des situations auxquelles il faut faire face, tout en faisant réfléchir. De quoi donner quelques leçons de finesse à plus d'un balanceur de vannes à la mode.

Hugues Serraf, Le dernier Juif de France, Paris, Intervalles, 2020.

Le site des éditions Intervalles.

lundi 29 juin 2020

Ils ont les moyens de vous faire parler: l'art des interrogatoires et auditions

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Olivier Guéniat et Fabio Benoit – Interrogatoires, auditions: ces moments sont indissociables de toute enquête policière. À l'heure où la police est devenue une discipline scientifique, hautement professionnalisée, le flair de l'enquêteur ne suffit plus pour faire parler de manière aussi utile que possible les différents protagonistes d'une enquête policière. Partant du constat d'un manque dans la littérature, les spécialistes Olivier Guéniat et Fabio Benoit ont décidé d'élaborer l'étude "Les secrets des interrogatoires et des auditions de police". Il s'agit d'une brillante synthèse qui s'adresse certes aux hommes et femmes de police, mais aussi à toute personne qui, un jour, devra mener des entretiens en tête à tête, même hors du contexte policier. J'ajoute qu'un tel traité a même sa place dans la bibliothèque de tout auteur de romans policiers qui se respecte.


L'approche s'avère concentrique, partant de généralités qu'on pourrait croire bien connues pour arriver à des points très précis où les mots ont tous un sens. Après avoir distingué interrogatoire (avec les suspects et les témoins) et audition (avec les victimes et les plaignants), les auteurs dessinent le cadre à privilégier pour un entretien entre l'enquêteur et les personnes impliquées dans une affaire policière: il convient qu'il soit aussi sobre que possible, pour favoriser la concentration et la création d'un rapport de confiance fécond entre l'enquêteur et la personne interrogée. Il est aussi question de l'art de disposer les différents acteurs d'un interrogatoire ou d'une audition: enquêteur, personne interrogée, mais aussi avocat et interprète, puisque le code de procédure suisse prévoit qu'ils peuvent être présents dans de telles circonstances. La technologie, par exemple celle des détecteurs de mensonge, n'est pas oubliée.

Confiance? Pour les auteurs, celle-ci est indispensable à tous les niveaux. Les auteurs rappellent que le plus souvent, les gens qui commettent un acte délictueux ont des remords, de par leur éducation, mais aussi des craintes qui les retiennent d'avouer: les avis de tiers, le poids des leçons de morale, et bien entendu la peur de la peine. Les auteurs développent dès lors tout un art de créer une confiance qui favorise la parole et libère. Des aveux? Pas nécessairement: les auteurs relativisent l'importance qu'on leur donne (ils sont un élément parmi d'autres dans une enquête) et privilégient des voies qui permettent de faire parler les acteurs en toute confiance. Quitte à user de stratagèmes et à exploiter à son profit la psychologie humaine: la police n'est pas bête non plus!

Vérifier les alibis, constater les mensonges: lorsqu'ils abordent des éléments plus techniques, les auteurs mettent volontiers les comportements humains en avant, mettant des mots sur ces impressions que nous avons tous lorsqu'on se demande si notre interlocuteur est sincère. Ils insistent aussi sur l'attitude de l'enquêteur, chargé de mener l'interrogatoire, qui doit constamment conserver une neutralité ferme et distante: pas de triomphalisme au moment où la personne interrogée lâche l'information recherchée, pas d'effet tunnel dû à un interrogatoire excessivement dirigé par des questions orientées. L'art de questionner, justement, est détaillé dans "Les secrets des interrogatoires et des auditions de police", avec la forme des questions et l'art de les amener, d'abord pour mettre à l'aise puis pour "travailler" la personne interrogée. Et entre deux, les auteurs glissent volontiers quelques trucs de métier, par exemple lorsque, lors d'un interrogatoire mené à deux, il faut communiquer discrètement entre policiers.

Un chapitre est consacré aux malades et aux personnalités difficiles, ainsi qu'à leur évaluation psychologique. C'est une typologie intéressante des personnes peu évidentes à gérer qui peuvent se trouver face à un enquêteur pour répondre à quelques questions. Les auteurs donnent des pistes pour faire face à des psychopathes bien sûr, mais aussi à des personnes atteintes de la maladie d'Alzheimer, à des érotomanes (syndrome de Clérambault), à des personnalités narcissiques, évitantes ou passives-agressives, pour n'en citer que quelques types.

Ces pistes sont présentées dans une typographie spécifique, dans une volonté de la part des auteurs de les mettre en exergue. Ils font pareil pour les nombreux exemples qui illustrent leur propos. Ce peuvent être des exemples didactiques imaginés pour illustrer, par exemple, le déroulement d'un interrogatoire selon qu'on pose des questions fermées ou ouvertes, plus aptes à laisser parler la personne interrogée – tout en sachant que les questions fermées ont aussi leurs atouts. Ce peuvent aussi être des exemples vécus, anonymisés bien entendu, et issus d'une pratique éloignée des affaires médiatiques, montrant entre autres comment on arrive à faire "cracher le morceau" à une personne.

Les ressorts psychologiques sont au cœur du traité "Les secrets des interrogatoires et des auditions de police". Le chapitre consacré à "l'audience cognitive" est construit comme une étude de cas, particulière puisqu'il n'est plus question d'interroger les suspects, mais plutôt les victimes ou les témoins: objectifs, manière d'interroger, de mettre à l'aise un témoin – sans oublier les enfants. Et c'est toujours sous un angle psychologique que les auteurs terminent, en observant la question de la gestion des silences.

Fine et aboutie, solidement documentée, s'efforçant avec succès d'étudier tous les aspects des échanges interpersonnels entre la police et les citoyens, "Les secrets des interrogatoires et des auditions de police" s'avère être une somme sur le sujet. Les auteurs savent cependant structurer leur propos, sans se perdre dans d'inutiles détails qui pourraient faire à eux seuls d'autres études. Profane ou professionnel de la police, le lecteur sortira de sa lecture en ayant l'impression d'avoir appris quelque chose. Et s'il est lecteur de polars ou écrivain, gageons que celui qui se plonge dans l'ouvrage d'Olivier Guéniat et Fabio Benoit ne lira ni n'écrira plus ses romans policiers de la même façon. Et quant à ceux qui ont quelque chose à se reprocher, ils ne trouveront dans ce livre aucune recette pour se débiner: "Ils conviendront que les enquêteurs seront toujours là face à eux et constateront finalement qu'ils n'auront en définitive pas d'autre choix que de faire face à leurs propres responsabilités", prévient l'introduction.

Olivier Guéniat, Fabio Benoit, Les secrets des interrogatoires et des auditions de police, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2012/2013.

dimanche 28 juin 2020

Dimanche poétique 453: Jean de La Fontaine


Le Chameau et les Bâtons flottants

Le premier qui vit un Chameau
S'enfuit à cet objet nouveau ;
Le second approcha ; le troisième osa faire
Un licou pour le Dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier.
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
S'apprivoise avec notre vue,
Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet,
On avait mis des gens au guet,
Qui voyant sur les eaux de loin certain objet,
Ne purent s'empêcher de dire
Que c'était un puissant navire.
Quelques moments après, l'objet devient brûlot,
Et puis nacelle, et puis ballot,
Enfin bâtons flottants sur l'onde.
J'en sais beaucoup de par le monde
A qui ceci conviendrait bien :
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien.

Jean de La Fontaine (1621-1695), Fables. Source: Poésie.Webnet.

mardi 23 juin 2020

Nick Tosches: portrait de Jésus en marionnette indocile

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Nick Tosches – Nick Tosches (1949-2019) n'est certes pas le premier écrivain à avoir revisité la vie de Jésus selon un point de vue qu'on dira alternatif. L'auteur était-il conscient que "Sous Tibère" serait son dernier roman, donc un testament littéraire? Voilà en effet qu'il offre à ses lecteurs une vision pour le moins irrévérencieuse du Christ, revu en petite frappe manipulée par un riche Romain en exil qui a trouvé là une manière de gagner de l'argent. C'est une interprétation facile après coup, mais il est permis de dire que pour le coup, l'écrivain a adressé un "Même pas peur!" vigoureux aux promesses de l'au-delà.


Les premières pages du roman ont le parfum mystérieux et vaguement scandaleux des livres que Dan Brown consacre au catholicisme: l'auteur plonge son lectorat dans les archives du Vatican, ces caves où se trouve un manuscrit inédit. Jouant à fond la carte du mystère, l'intrigue embarque le lecteur dans de vieux papiers qui sentent le parchemin et le soufre – pour le coup, en se mettant en scène, l'auteur n'hésite pas à survendre le caractère sulfureux, pour ne pas dire blasphématoire, du livre. Cela passe par les ficelles classiques du secret: ce texte est jalousement conservé, sa divulgation ferait scandale, etc. Voici installés les ressorts classiques susceptibles de faire saliver n'importe quel lecteur. Vous avez dit "captatio benevolentiae"? Ouaip.

Alors divulguons quelques éléments de ce livre au parfum de scandale, porteur d'une vérité non évangélique, incorrecte comme qui dirait, qui ne saurait émouvoir que les chrétiens de faible foi... Voici Gaius Fulvius Falconius, riche Romain exilé par Tibère du côté de la Palestine. Dans une taverne, il rencontre un certain Jésus, jeune petite frappe qui ne pense qu'au cul (il rêve de se faire épiler l'anus, c'est dire!). Expert en rhétorique mais vieux et en disgrâce, Falconius voit en Jésus un personnage jeune et charismatique, capable de lui rendre fortune. Il y a quelques chose du duo Christian/Cyrano, pensé par Edmond Rostand, dans l'attelage constitué par Falconius et Jésus: "Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.", pourrait-on dire en voyant Falconius écrire les discours de Jésus le faux Christ, envoyé sur le devant de la scène pour faire du fric.

Le fric? Citant les mots de l'Evangile, l'auteur a le chic pour l'éclairer à l'image du pognon: celui-ci est carrément un thème omniprésent de "Sous Tibère". Il le montre en glissant des allusions dans le Discours sur la montagne, cité longuement, qui suggèrent un appel aux dons. L'auteur ne manque du reste pas d'indiquer ce que vaut l'argent au temps des Romains - une adresse au lecteur d'aujourd'hui, même si Falconius, le narrateur, s'adresse à son petit-fils. Il est intéressant de noter que tout l'argent collecté par Falconius et Jésus se retrouve sur le dos de trois ânes, nommés des trois vertus cardinales du christianisme: Foi, Charité et Espérance. Faut-il comprendre que ces vertus sont subordonnées au bête empire de l'argent? Et puisqu'on est dans les questions de hiérarchie, relevons que c'est Tibère, empereur présenté comme fou, qui commande si l'on en croit le titre du livre, "Sous Tibère".

Argent et religion: avec "Sous Tibère", le lecteur d'aujourd'hui est amené immanquablement à se demander si sa pratique religieuse, guidée par un quelconque gourou, n'est rien d'autre qu'une pompe à fric à sens unique, séduisante par le verbe et par des actes qui tiennent davantage de la magie à deux balles que du miracle authentifié. Le gadget de la bouteille d'eau truquée pour verser de l'eau dorée, rapportée à Jésus par Falconius, en est un bel exemple. Relatés librement, les miracles relatés par les Evangiles apparaissent douteux, dès lors: un peu de raison leur ôte beaucoup de leur lustre. On pense ici à la démarche rationnelle et romanesque de Vincent Baudry dans "Et jusqu'à la fin des temps...", bien antérieur à "Sous Tibère" soit dit en passant. Dès lors, toutes les religions d'hier et d'aujourd'hui ne sont-elles que sectes? 

Alors oui, ça secoue! Mais ce n'est pas de la secousse à petit prix: l'auteur observe son univers avec virtuosité, mais aussi avec une connaissance aiguë des textes sacrés et du Nouveau Testament – certes revisités selon un point de vue totalement désenchanté – mais aussi du contexte historique des débuts de l'Empire romain. Et il y a aussi, dans le tandem constitué par Falconius et Jésus, un jeu où la marionnette ne se laisse pas forcément faire et paraît finir par croire au discours qu'on a écrit pour elle. Astuce ultime: l'auteur n'offre pas de scène dramatique de la Passion à ses lecteurs, chrétiens ou non. Derrière l'option de Falconius, bien sûr, il y a le choix de l'écrivain: en éclipsant l'épisode le mieux détaillé et le plus sacré de la vie du Christ, Nick Tosches le ramène au niveau d'un fait divers dont tout le monde se fiche, à commencer par Falconius, parti seul pour Rome avec le fric. 

La sagesse, enfin, est un leitmotiv de "Sous Tibère" – elle est aussi le thème porteur des philosophes antiques. Avec Falconius, c'est cependant une sagesse dont le narrateur, Falconius donc, assume qu'elle est subordonnée aux circonstances: les grands principes ne sont que des mots. S'adressant à son petit-fils, et aussi au lecteur d'aujourd'hui, le vieillard interroge au fil des pages, non sans un certain sel attique: et toi, qu'aurais-tu fait à ma place? 

Nick Tosches, Sous Tibère, Paris, Albin Michel, 2015, traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié.

Le site des éditions Albin Michel.

dimanche 21 juin 2020

Dimanche poétique 452: Abbé Pierre

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Nul ne sait s'il aime
tant qu'il n'a pas souffert
souffert de son amour

Nul ne sait s'il a des amis
tant qu'il n'a pas souffert
souffert à faire fuir.

Quel plus fort lien d'amitié
que le lien
de ce que l'on a souffert ensemble;

Il faut avoir souffert
souffert beaucoup
pour être devenu
perméable
à la souffrance
comme à l'amour
des autres.

Abbé Pierre (1912-2007), Feuilles éparses, Paris, Les Editions d'Emmaüs, 1955.

jeudi 18 juin 2020

Heike Fiedler, une invitation au voyage et à l'ouverture

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Heike Fiedler – Cent trente-cinq pages comme un voyage dans le temps et dans l'espace: tel est le projet de "Dans l'intervalle des turbulences" de l'artiste Heike Fiedler. Derrière ce titre un poil abstrait se dévoile un ouvrage qui expérimente les potentialités de l'écriture vue comme une poésie, ouverte à tous les possibles. Cela, non sans un regard féministe.


Concrètement, le lecteur suit Lina, qui projette un jour d'imaginer ce que pourrait être la rencontre fictive de quatre femmes artistes ayant vécu juste avant la Seconde Guerre mondiale: Aline Valangin, Sophie Taeuber-Arp, Marina Tsvetaïeva et Else Lasker-Schüler – des noms qui résonnent plus ou moins fort aujourd'hui, que l'auteure fait revivre, par exemple en relatant les difficultés qu'a Else Lasker-Schüler pour quitter la Palestine et venir en Suisse, à Comologno au Tessin.

Intitulé "Départ", le premier chapitre invite ainsi le lecteur au voyage, montrant une Lina qui fait un dernier tour de son appartement. L'auteure s'attarde sur la bibliothèque, ce qui est une manière classique et efficace d'annoncer un programme. Ces livres paraissent en désordre mais Lina s'y retrouve toujours: c'est comme l'esprit d'un être humain, qui finit toujours par s'y retrouver dans le fatras de sa mémoire et de son intelligence. Les reclassements incessants évoqués suggèrent les rapprochements d'idées que chacun fait constamment en fonction des besoins.

Enfin, les auteures et auteurs cités sont programmatiques: on aura Chloé Delaume pour le côté expérimental et l'ouverture aux diverses formes de création, plusieurs poètes et poétesses pour la créativité formelle, et des titres évocateurs comme Deutsch als Männersprache pour le questionnement de la langue à travers le prisme féministe. Des catalogues d'art trouvent aussi leur place dans cette bibliothèque, rappelant que le monde des arts est poreux et qu'il y a des convergences entre le domaine de l'image et celui du verbe.

Féminisme des mots? Dans l'écriture, certains choix lexicaux le suggèrent. Il y a par exemple l'utilisation du mot "autrice" pour parler d'une femme auteur, d'excellent aloi, repris par un certain féminisme mettant en avant qu'il a été rejeté par des gens qui, autrefois, refusaient aux femmes la capacité d'être auteurs (ou auteures, ou autoresses...). Il y a aussi l'utilisation, çà et là, de manière ciblée, de l'écriture inclusive, quitte à laisser l'impression que la langue hoquète soudain. Un mal? Non, un essai: l'expérimentation fait partie de "Dans l'intervalle des turbulences". Tiens, lecteur: attrape et laisse résonner!

Cette expérimentation passe aussi par la multiplication des points de vue, d'hier comme d'aujourd'hui – avec des citations de lettres, voire d'un rapport (sur Else Laske-Schüler), et des allers et retour entre personnages, évoquant parfois des éléments quasi actuels tels que les publicités xénophobes de l'UDC dans les transports publics genevois ou une discussion sur l'interdiction du voile islamique, sous forme de dialogue porté par une approche libérale et ouverte, naturellement intégré au récit. A la lumière de ces exemples, développés avec une conviction portée par un esprit d'ouverture, on pourrait aller jusqu'à dire que les années 1939 entrent ainsi en résonance avec les années 2010 où vit Lina.

Ouverture? Celle des frontières en tout cas, symbolisée par la mise en scène de quatre artistes qu'on dirait aujourd'hui mondialisées, actives dans plusieurs pays, voyageant de gré ou de force – qu'on pense à Marina Tsvetaïeva, qui a vécu en plusieurs villes d'Europe (Prague, Berlin) avant de finir ses jours à Elabouga. L'ouverture est matérialisée par la présence du thème des transports dans le roman, ne serait-ce que par son titre, qui évoque l'aviation. On voyage en train aussi, et peut-être en bateau. Le nazisme remet en question toute cette mobilité, cette ouverture; son crépuscule se lit dans "Dans l'intervalle des turbulences".

L'ouverture s'exprime aussi par le biais des genres artistiques. Certaines pages de "Dans l'intervalle des turbulences" sont occupées par des photos historiques ou par des images actuelles saisies par l'auteure. Le choix du noir et blanc pour leur reproduction suggère une mise à distance, comme si ces images venaient de loin, au moins de l'histoire, si récente ou ancienne qu'elle soit. Reste qu'elles sont toujours en dialogue avec le texte, et qu'elles lui apportent une vraie valeur ajoutée, en ce sens qu'elles sont un regard différent et non une simple redondance. Et puis, il y a ces expériences poétiques reproduites sur d'autres supports, comme ce tout petit poème sur le clitoris, imprimé par une amie de Lina sur un t-shirt rose foncé.

Enfin, tout s'ouvre avec un voyage en Inde qui fait figure de prise de contact avec le réel, sale ou sublime, immédiatement après une évocation du monde livresque, théorique, de la bibliothèque de Lina. Une prise de contact qui n'est pas exempte de questionnements. Le lecteur quitte ainsi "Dans l'intervalle des turbulences" en se posant lui aussi quelques questions sur le monde, après avoir lu un livre qui est un regard artistique tous azimuts portés sur quatre femmes et sur tout un monde.

Heike Fiedler, Dans l'intervalle des turbulences, Genève, Encre fraîche, 2020.

Le site de Heike Fiedler, celui des éditions Encre fraîche.



lundi 15 juin 2020

Dan Lyons: des canards, des cobayes, des licornes et des zèbres

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Dan Lyons – Saurez-vous construire un canard à partir de six briques de Lego? Peu importe: c'est à partir de cet exemple que l'auteur américain Dan Lyons, ancien journaliste pour "Newsweek", développe une critique bien abrasive du monde moderne de l'entreprise et de son management. Cela donne "Les nouveaux cobayes", un ouvrage qui n'hésite pas à suggérer que les collaborateurs des entreprises actuelles sont les cobayes, les rats de laboratoire des théories modernes du management. En ligne de mire: le Lean Startup, la méthode Agile, le Lego Serious Play et quelques autres. Ambiance complot? Non, c'est du vrai, et les lecteurs de romans penseront sans doute un peu à "Ecosystème" de Rachel Vanier en lisant Dan Lyons.


L'auteur ne part pas de rien: son premier essai, "Disrupted", non traduit en français, relatait son expérience professionnelle chez HubSpot, une startup, dont il a décrit le management délétère. Ce premier livre lui a valu de nombreux retours semblables, ce qui l'a incité à poursuivre son étude des dérives du management contemporain, accentuées encore par deux tendances: l'idée que seuls les actionnaires doivent bénéficier des profits d'une entreprise (doctrine de l'économiste Milton Friedman, rejetant le rôle social de toute entreprise), et celle qu'une startup n'a pas à être pérenne au-delà du moment où ses créateurs ont encaissé le pactole. Voilà de quoi casser menu le mythe du startupper valeureux et passionné...

C'est un monde inquiétant que l'auteur dessine, multipliant les points de vue dans la première partie du livre. Celui-ci brosse le portrait de quelques patrons tels que Jeff Bezos ou Elon Musk, mettant en parallèle leur fortune et les conditions de travail pour le moins difficiles de leur personnel – sans compter, pour le cas d'Elon Musk, la faiblesse réelle de son entreprise, Tesla, dont la valeur boursière est davantage soutenue par la communication que par une production concrète de biens – en l'occurrence, des voitures. L'auteur dessine aussi une histoire iconoclaste des sciences du management, leur déniant le statut de science et dressant entre autres un portrait peu flatteur de Frederick Taylor, père du taylorisme.

Suit une deuxième partie qui, convoquant aussi les sciences dures à base d'expériences sur des rats, se consacre aux facteurs du mal-être au travail: le salaire (toujours insuffisant), la précarité de l'emploi (par le statut d'auto-entrepreneur, on pense à Uber), le changement constant (partout, chez vous aussi, ne mentez pas...), et la déshumanisation, entre autres par la distinction entre une entreprise qui se considère comme une famille et une entreprise qui se voit comme une équipe – sachant qu'en sport comme dans une entreprise vue comme une équipe, on peut éjecter le maillon faible sans états d'âme. L'auteur indique que tout cela concourt à un état de stress faible mais permanent qui ronge celui qui y est soumis.

L'auteur glisse aussi quelques mots bien sentis sur les cultures d'entreprise de la Silicon Valley, souvent marquées par un entre-soi raciste et misogyne qu'on nomme "culture Bro", portée par des gosses de riches peu enclins à l'inclusion si elle va au-delà des grandes professions de foi. L'auteur aurait d'ailleurs pu suggérer plus fortement qu'il y a aussi, peut-être, du classisme là-dedans. En effet, sans doute qu'il ne suffit pas d'être un homme occidental blanc pour réussir à s'incruster: encore faut-il être d'un certain milieu, celui de l'Ivy League, et en avoir les codes.

"Les nouveaux cobayes" part de choses vues et vécues par l'auteur, qui les relate sur le ton du reportage en assumant un langage familier. C'est ainsi qu'il évoque ces gens qui vivent sous tente, près de l'entrepôt où ils sont affectés, parce qu'ils ne peuvent pas se payer les transports publics pour s'y rendre chaque jour. Plus largement, l'essayiste développe les ravages d'une gentrification incontrôlée de la région de Los Angeles. Nombreux sont aussi les témoignages de personnes passées par l'épreuve d'un management toxique, pourtant présenté comme dans l'air du temps, où l'on s'efforce de croire (et faire croire) qu'un licenciement pas même motivé est une bonne chose: après tout, si les actionnaires sont l'essentiel, pourquoi faudrait-il se préoccuper du personnel? Le diagnostic est glaçant.

Mais l'auteur va plus loin en montrant, dans sa dernière partie, des démarches susceptibles de rendre sa dignité au personnel, une dignité qui va le rendre plus productif, tout naturellement. D'abord, il évoque les qualités des entreprises à l'ancienne, paternalistes peut-être, mais qui ont su développer un esprit de famille en leur sein – il cite Hewlett-Packard, mais aussi Ford, ancienne mouture, avant le temps des hackathons désespérés.

Et face aux "licornes" telles que Facebook ou Airbnb, qui n'enrichissent qu'une poignée de personnes, l'auteur met en avant le concept de "zèbres", entreprises qui s'identifient à cet animal bicolore parce qu'elles savent faire bloc et fonctionner en groupes, et satisfaire le personnel, dans un souci de développement durable et favorable à tout le monde, dans l'entreprise mais aussi dans son contexte, par un soutien philanthrope aux pauvres et aux minorités. 

Certes, cette dernière partie paraît parfois bien rose. Par exemple, l'auteur évoque Mohammed Yunus, alors qu'on sait que son système de microcrédit, mal copié par des concurrents, a appauvri des familles en Inde; d'autre part, il s'avère plutôt laudatif face à des personnes comme Bill Gates ou à des entreprises comme Starbucks, et ça sonne un brin superficiel. Reste que s'il faut retenir quelques chose de cette dernière partie, c'est qu'il y a peut-être de l'espoir pour ceux dont le but dans la vie n'est pas de simplement prendre l'oseille et se tirer – et pour les personnes qui vont travailler pour et avec eux, en vivre et faire vivre leurs familles.

Dan Lyons, Les nouveaux cobayes, Limoges, FYP, 2019. Traduit de l'américain par Florence Devesa et Philippe Adams.

Le site de Dan Lyons, celui des éditions FYP.

dimanche 14 juin 2020

Dimanche poétique 451: Odilon-Jean Périer


Les rues et les verres vides


Les rues et les verres vides 

La grande fraîcheur des mains 
Rien de cassé Rien de sali Rien d'inhumain

Cordialement bonjour, bonsoir 
Je suis paresseux tu vois 
En bonne santé

A la santé du paysage 
L'amateur de rues aérées 
Si vous voulez que je vous aime 
Ouvrez des mains immaculées

Je ne suis pas désaltéré.

Odilon-Jean Périer (1901-1928). Source: Poésie.Webnet.

mercredi 10 juin 2020

Philippe Jaenada refait le match au château d'Escoire

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Philippe Jaenada – Hasard ou circonstances? Une lecture commune m'aurait-elle échappé? Ces dernières semaines, j'ai vu passer pas mal de billets sur "La Serpe", dernier roman de Philippe Jaenada et prix Fémina 2017, sur vos blogs. Cela fait un certain temps, trop longtemps même, qu'il traînait sur ma pile à lire. Du coup, je m'en suis emparé à mon tour. Puissant exercice que celui de se replonger dans ce fait divers survenu en pleine Seconde guerre mondiale, dont le personnage clé est Henri Girard, connu sous le nom de Georges Arnaud, auteur du fameux roman "Le Salaire de la peur"! Philippe Jaenada en fait une relation envoûtante, fouillée, totale, et poursuit ainsi, après Bruno Sulak ("Sulak") et Pauline Dubuisson ("La petite femelle"), une ample démarche littéraire qui revisite la destinée singulière de certains personnages du vingtième siècle.


Fouillée...
Fouillée? C'est peu de le dire: l'auteur refait littéralement le match (de rugby, les lecteurs comprendront...), et n'hésite pas à se mettre en scène pour dire comment il a construit son roman. Mener l'enquête à la place des policiers, même plusieurs décennies plus tard, c'est faire du travail de terrain, quitter Paris et son bistrot Lafayette pour se rendre à Périgueux, près du château d'Escoire, dans le Périgord, où s'est déroulé le drame: trois personnes sont mortes assassinées à coups de serpe, et le suspect numéro un, le coupable idéal, est Henri Girard, le fils de la famille, fantasque et dépensier en diable.

L'auteur ne nous épargne rien, ni ses propres avanies (l'œuf lâché sur son sac marin, le restaurant chinois "et mes moutons?", les heures passées aux archives...), ni bien entendu celles d'Henri Girard, coffré à la suite du drame, promis à la guillotine. Pourtant, il en réchappera! Documenté à mort, l'auteur excelle à décrire le trafic de services rendus entre le juge et l'avocat de la défense, Maurice Garçon, pour éviter la guillotine à Girard. Cela, dans une vraie démarche d'écrivain qui consiste à sonder les âmes qui sont derrière les actes.

Envoûtante...
Envoûtante? Voilà qu'avec "La Serpe", nous retrouvons l'écrivain Philippe Jaenada dans ses œuvres. Cette fois, l'écrivain se focalise sur son sujet, à la manière d'un observateur au microscope ou presque. On n'aura donc plus les flamboyantes digressions qui ont fait le charme de "Sulak" ou de "La Femme et l'ours" – ou juste un peu, et toujours de façon rigoureusement liée au récit. C'est ainsi que l'affaire du château d'Escoire a quelque chose à voir avec le Club des Cinq ou avec une loupiote orange qui s'allume au tableau de bord d'une voiture et suscite un bel élan de poésie de la part de l'écrivain. D'ailleurs, les trucs qui s'allument, par exemple les fenêtres, ça compte dans "La Serpe". C'est une enquête, je vous dis.

Certaines pages, cependant, paraissent longues, même si l'auteur l'assume en signalant que tel chapitre sera un tunnel. Elles ont l'ambiance ardue des rapports de police, et en adoptent certains côtés froids aussi. C'est aussi le lieu du scabreux, par exemple lorsque l'auteur évoque que l'une des victimes avait ses règles. Cela dit, si révélatrice qu'elle soit des zones qu'on eût préférées laissées dans l'ombre, cette précision est nécessaire. En effet, l'auteur refait l'enquête, et on ne saurait lui reprocher d’être plus rigoureux que la police de l'époque, peut-être sous influence compte tenu des liens de la famille Girard avec la haute administration française: Georges Girard est archiviste à Vichy, mais n'est pas spécialement enthousiaste face au régime de collaboration, qui implique en particulier un acte d'allégeance au maréchal Pétain.

Mais que les fans de Philippe Jaenada se rassurent: les parenthèses hilarantes sont toujours là pour détendre l'atmosphère, et comme souvent dans ses livres, l'écrivain ne peut s'empêcher de parler de lui. Nécessairement: il assume ainsi le fait que "La Serpe" est un regard porté a posteriori sur un fait ancien.

Totale...
Totale? Oui, ô combien! Porter un regard sur un phénomène, c'est déjà le transformer, l'interpréter. Cela, l'écrivain l'assume en parlant de lui sans complexe. Pas seulement de sa démarche d'observateur, froidement méthodologique, non: il va jusqu'à évoquer ce qu'il ressent au fil des pages. Il y a de l'ironie ricanante lorsqu'il évoque ce qu'il lit dans les rapports de police qu'il compulse. Il y a de l'amour simple et sincère dans les lignes où il évoque sa famille restée à Paris: son épouse qu'il aime et qui lui a prêté un foulard en soie pour les besoins de l'enquête, et son fils Ernest qui grandit.  

Et il y a aussi les liens avec les romans précédents, notamment "La petite femelle": l'auteur joue le petit jeu des coïncidences auxquelles on veut à tout prix donner un sens, par exemple cette réceptionniste de l'hôtel Mercure de Périgueux qui s'appelle Pauline, comme par hasard. Pauline Dubuisson étend du reste son ombre sur "La Serpe", aussi parce que certains retours sur "La petite femelle" parviennent encore à l'écrivain au moment où il écrit "La Serpe". Tout au plus peut-on relever que pour l'agrément du roman, il n'était pas forcément indispensable de revenir à deux reprises sur le thème de la tombe anonyme de Pauline Dubuisson, affublée d'un panonceau puis déplacée en un lieu discret. Redite inévitable dans un roman si long et si dense? On pardonne, allez.


... dans un fauteuil?
La plaidoirie de Maurice Garçon, défenseur d'Henri Girard, concluait en suggérant qu'il faudrait trouver un autre coupable, et Philippe Jaenada l'a pris au mot: après une première moitié de roman à évoquer la vie et les vicissitudes de l'auteur du "Salaire de la peur", l'écrivain refait une enquête qui aurait dû avoir lieu et va jusqu'à trouver un autre coupable vraisemblable. Tel est le privilège de l'écrivain: obéir aux injonctions d'un avocat mort mais, en l'espèce, immortel puisque Maurice Garçon, avocat d'Henri Girard mais aussi à la manœuvre lors de l'affaire Pauline Dubuisson, a occupé le fauteuil 11 de l'Académie française entre 1946 et 1967. Philippe Jaenada aurait-il comme une envie de hanter ce siège sous la Coupole, à tout le moins dans un souci de continuité historique? Si je le pouvais, je voterais pour lui, des deux mains. 

Philippe Jaenada, La Serpe, Paris, Julliard, 2017.

Le site de Philippe Jaenada, celui des éditions Julliard.

Egalement lu par A Girl From EarthAleslire, AlexAlexandre Burg, AmandineAnne Hugot Le GoffAnne Lise, Anne-Sophie, AnnickAugustine B.Baz-Art, Bianca, BigmammyCapucine, Carmen Robertson, Caroline DoudetChristine Bini, CJBCryssilda, DominiqueEva, Eve, Fanny du Manoir aux livresFrance FougèreGhislaine, Gilles MichaudGuillaume ChérelGwenn Ha LuHenri-Charles DahlemIngannmicJean-Paul, Jean-Pierre VialleJoëlle, Jostein,  Joyeux drilleKarine FléjoKeisha, KrisLéa Touch Book, Le GolbLes élucubrations de Fleur, Lili et la vieLire au lit, LorenztradfinMaeve, MandorManouMarco, MarylineMichel Loiseau, Michel Renard, MoonNath, N. d'ArianNelly, Nicolas HouguetOlivier, Ouvrez-moiPapillon, PapivorePhilippe Poisson, Pierre MauryRaymond Pédoussaut, RomanthéSébastien AlmiraSéverine Laus-Toni, Shangols, StéphaneTbmBThierry L., Tilly Bayard-Richard, Vague culturelleValérie L.Véronique B., Yspaddaden.


dimanche 7 juin 2020

Dimanche poétique 450: José-Maria de Heredia


Aux montagnes divines

Glaciers bleus, pics de marbre et d'ardoise, granits, 
Moraines dont le vent, du Néthou jusqu'à Bègle, 
Arrache, brûle et tord le froment et le seigle, 
Cols abrupts, lacs, forêts pleines d'ombre et de nids !

Antres sourds, noirs vallons que les anciens bannis, 
Plutôt que de ployer sous la servile règle, 
Hantèrent avec l'ours, le loup, l'isard et l'aigle, 
Précipices, torrents, gouffres, soyez bénis !

Ayant fui l'ergastule et le dur municipe, 
L'esclave Geminus a dédié ce cippe 
Aux Monts, gardiens sacrés de l'âpre liberté ;

Et sur ces sommets clairs où le silence vibre, 
Dans l'air inviolable, immense et pur, jeté, 
Je crois entendre encor le cri d'un homme libre !

José-Maria de Heredia (1842-1905). Source: Poésie.Webnet.

samedi 6 juin 2020

Huis clos aux moulins du Col-des-Roches

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Nicolas Feuz – Jusqu'où une femme est-elle prête pour protéger son enfant et sa mère? Telle est la question qui traverse, on le découvre peu à peu, le roman "L'engrenage du mal", dernier polar de Nicolas Feuz. Cette femme, c'est Tania Stojkaj, que les fidèles lecteurs de l'écrivain neuchâtelois ont côtoyée dans de précédents opus. "L'engrenage du mal" se lit certes très bien tout seul, mais avoir lu les titres antérieurs apporte un éclairage supplémentaire sur le petit monde que le romancier donne à voir.


Tout commence cependant autour de deux situations fort distantes en apparence, que l'écrivain rapproche progressivement. Il y a d'une part ces deux cadavres que la montagne recrache dans les montagnes neuchâteloises, traumatisant une brave famille de pique-niqueurs. Et d'autre part cette femme face à ses juges, dans l'ambiance à la fois calme et tendue d'une salle d'audience. Voilà un auteur qui souffle le chaud et le froid: bel art du contraste.

Le lecteur retrouve dans "L'engrenage du mal" quelques constantes des romans de Nicolas Feuz, en particulier le caractère particulièrement violent et spectaculaire des meurtres, ainsi que la description quelque peu complaisante, mais indéniablement réaliste, des victimes. Tout commence par un bonhomme pourtant costaud, mafieux albanais qui plus est, qui a perdu un bras – c'est bien plus tard qu'on comprendra comment cela s'est produit. 

Quelques réminiscences, pour ceux qui connaissent les précédents romans: la silhouette du Vénitien rappellera le souvenir de mises à mort façon Murano, de même que la mise à mort par l'eau, qu'on a déjà vue en prologue de "L'Ombre du renard". Et c'est de ce dernier roman également que sort un lingot d'or frappé d'une croix gammée... 

Sur ces bases, la police neuchâteloise mène l'enquête, et l'on retrouve Flavie Keller et Norbert Jemsen. Leur fonctionnement est conditionné par les liens avec les suspects. Peu à peu, ils en apprendront davantage sur une scène de crime particulière, magistrale, placée au cœur du roman: un huis clos à quatre personnes, promises à mourir noyées et qui ont toutes des raisons d'en vouloir l'une à l'autre. Tout cela, au centre de la terre, du côté des (véritables) moulins souterrains du Col-des-Roches, près du Locle, dans le canton de Neuchâtel. Voilà pour l'ancrage local...

On l'a dit, ce monde où la violence se donne libre cours est contrebalancé par un procès. Il est narré avec un indéniable talent: les interrogatoires sont finement menés, et l'auteur a l'habileté de montrer aussi, de près, les gestes et les interactions entre les personnes présentes en salle d'audience: les mots ne sont pas seuls à parler. Le lecteur se trouve ainsi plongé dans l'ambiance de jeux d'échecs qui peut marquer un procès, avec les enjeux que l'on sait.

Mené à un train d'enfer au fil de chapitres courts et efficaces, "L'engrenage du mal" est tout à fait dans la ligne des deux précédents romans de Nicolas Feuz, au point de boucler une trilogie (voire: il reste une ou deux portes ouvertes, on ne sait jamais!). "L'engrenage du mal" se révèle écrit avec vigueur et rigueur, jusque dans les détails. Par rapport aux précédents titres, on y trouve aussi un supplément de rondeur pour dessiner un univers maîtrisé, autour des personnages de Flavie Keller, Norbert Jemsen et Tania Stojkaj, ainsi que de la mafia albanaise. Et pour la bonne bouche, on ne peut que sourire au clin d'œil que l'auteur de "L'engrenage du mal" fait à son confrère Marc Voltenauer dans le prologue...

Nicolas Feuz, L'engrenage du mal, Genève, Slatkine, 2020.

Le site de Nicolas Feuz, celui des éditions Slatkine


mardi 2 juin 2020

Marie Loverraz, les étreintes du solstice d'été

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Marie Loverraz – C'est bientôt l'été, le soleil commence à cogner fort sur nos contrées, et après une longue période de confinement, on a envie de se laisser caresser par l'air chaud. Alors, pourquoi ne pas emporter dans sa poche "Solstice", le nouveau recueil de nouvelles érotiques de l'écrivaine Marie Loverraz? Elles sont trois, ces nouvelles, et à chaque fois, c'est l'été, avec son cortège d'images attendues: champs de blé, plage en Grèce, et même, dans un registre un peu différent, anniversaire de mariage chaud bouillant.


"Solstice", la nouvelle qui donne son titre au recueil, qui ouvre le recueil en offrant "la totale", s'avère typique de l'auteure. Celle-ci sait convoquer les cinq sens pour développer ses intrigues érotiques. Bien sûr qu'on se regarde, bien sûr que tout peut naître d'une rencontre inspiratrice, et la fugace serveuse qui sourit au jeune client n'est qu'un avant-goût de la suite. Une suite qui revisite le classique de l'amour sur la paille, puisque le jeune homme, arrivé d'Amiens vers le sud de Grenoble, séduit une Parisienne mutine, curieusement juchée sur une charrette de foin.

Mais voilà: si l'approche est rapide entre les jeunes personnages, consentants avant même d'en être conscients, l'auteure donne aussi à sentir, non sans lyrisme, la terre humide qui embaume au crépuscule, et la musique des râles amoureux – précisément le soir de la Fête de la musique. Et pour la malice, l'approche des deux amants joue sur le double sens du mot "culbuter". Visuelles mais pas seulement, les métaphores sont évocatrices: les seins de Cloé sont des pêches, ils ont du goût et on aime les caresser. Et la nouvelle, comme un jeu, oscille entre douceur et vigueur, avec un doux "examen".

Dans la deuxième nouvelle, "Vénus aquatica", c'est carrément à la mythologie que l'imagerie emprunte – et pour cause, nous sommes en Crète. Dans cette île surpeuplée de touristes, qui ne rêverait d'une plage qui offrirait un agréable confinement, bien solitaire? Le titre de la nouvelle l'annonce, c'est en Vénus anadyomène que la nordique Veronika va se sentir réincarnée. Et un charmant jeune homme un brin voyeur passe par là, image du satyre mythologique ou de l'adonis... Le lecteur comprend au terme de cette lecture qu'une femme, pour être vraiment honorée, doit se sentir comme une déesse.

Dessinée en rouge et noir dans l'intimité d'un logement, l'ambiance de "Noces de soie" est différente: il n'y est plus question d'une union entre deux inconnus, ni d'amours en plein air. C'est l'été cependant, c'est fête à la maison et il y a deux menus: le menu amoureux et le menu à manger, tous deux appétissants. Tous deux sont développés en parallèle, dans une volonté de faire monter la température. La complicité des amoureux, un couple rodé mais où la flamme n'est pas morte, est dessinée par les petits jeux de mots glissés dans la conversation. Et il y a aussi du mérite à montrer que s'habiller, au moins autant qu'un strip-tease, peut être émoustillant.

On retrouve certaines images d'une nouvelle à l'autre, que ce soit celle de l'amant qui "grogne" ou celle du miel, de l'humeur liquoreuse, ce qui crée un lien mais peut aussi paraître un poil répétitif sur un si court recueil (113 pages, lues en une courte après-midi). Reste que chaque nouvelle s'avère habilement troussée, à la fois explicite et baignée de poésie, pour relater des étreintes à la fois évidentes et extraordinaires – évidentes parce qu'elles relatent l'histoire de gens qui ont juste envie d'un bon moment (mais cela arrive-t-il comme ça ailleurs que dans les livres?) et extraordinaires parce que l'auteure sait en dire tout le bonheur qu'elles peuvent susciter, tout simplement.

Et au terme de la lecture de "Solstice", une citation d'Yvan Audouard: "L'érotisme, c'est quand on le fait, le porno, c'est quand on le regarde". Et quand on l'imagine, qu'est-ce que ce serait? Telle est la porte qu'ouvre "Solstice".

Marie Loverraz, Solstice, Chamblon, CGS, 2020.