jeudi 23 septembre 2021

Amours et souffrances du jeune Henri-Frédéric Amiel

Corinne Chaponnière – Nous fêterons dans quelques jours, le 27 septembre, le deux centième anniversaire de la naissance de l'homme de lettres genevois Henri-Frédéric Amiel. C'est l'occasion d'en dire quelques mots, d'autant plus que vient de paraître "Seule une valse", ouvrage que lui a consacré l'écrivaine Corinne Chaponnière. Une écrivaine qui n'a pas perdu son temps pendant les confinements successifs de l'année 2020: elle les a mis à profit pour lire le journal d'Amiel, un monument de quelque 17 000 pages, paru il y a quelques lustres aux éditions L'Age d'Homme.

"Seule une valse" offre une relecture de la première partie de la vie d'Henri-Frédéric Amiel, la moins étudiée, vue à travers le prisme des sentiments. C'est qu'en plus d'être un diariste acharné, le bonhomme est un célibataire endurci, resté vierge jusqu'à sa trentaine bien entamée (et peu convaincu par l'expérience du dépucelage). Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des attirances d'ordre romantique. L'auteure en dissèque la mécanique, entre cœur et raison, et donne à voir l'homme qui l'actionne. 

Cette mécanique pourra paraître singulière à toute personne qui sait qu'il faut parfois écouter ses sentiments. Tout se passe en effet comme si, face à une attirance quelconque, Amiel opposait les arguments de la raison pour se refroidir. Des arguments purement théoriques, exigeants, portés cependant aussi par les impératifs de la société dans laquelle il vit. Ainsi, s'il recherche une femme à dot, c'est parce qu'il sait qu'avec son seul salaire de professeur de philosophie et d'esthétique à Genève, il ne pourra pas faire vivre un ménage. 

Reste que si Amiel choisit de ne pas choisir, il n'en est pas moins fort entouré. L'auteure a le chic pour faire venir et revenir les femmes qui ont hanté le diariste: deux institutrices rencontrées en Allemagne et qui se posent en rivales l'une de l'autre, des personnes plus âgées que lui (alors qu'il préférerait une compagne plus jeune), et des cousines plus ou moins avérées: orphelin élevé dès l'adolescence par son oncle Frédéric et sa tante Fanchette, il se retrouve accompagné de gens de son âge qui se visitent les uns les autres. Plus tard, cette famille finira par s'avérer quelque peu encombrante, par exemple lorsqu'il s'agit pour Henri-Frédéric Amiel, soucieux de son devoir de frère, de loger avec sa sœur Laure, qu'il juge superficielle.

Plus largement, l'auteure de "Seule une valse" offre d'Henri-Frédéric Amiel le portrait d'un bonhomme qui pratique à merveille l'art de la procrastination, y compris en matière sentimentale: il sera toujours temps pour lui de trouver une épouse – sachant que le choix du mariage s'avère très mûrement réfléchi, du moins sur un plan théorique, graphiques à l'appui. Mais Amiel apparaît aussi comme un professeur peu soucieux de préparer ses cours, capable de bâcler un mémoire honorable dans l'urgence afin d'obtenir une place. D'emblée, le lecteur le découvre peu pressé d'achever sa thèse de doctorat, pour laquelle il a quitté Genève pour d'autres cieux plus ouverts.

Genève? L'auteure en retrace les vicissitudes d'ordre politique et les enjeux de société, marqués par des classes bien dessinées et entre lesquelles on ne se mélange pas au-delà d'un certain niveau. Elle synthétise aussi le point de vue d'Amiel lui-même, qui paraît à plus d'une reprise étouffer dans une ville vue comme petite, provinciale dirait-on, à bien des égards. Enfin, compte tenu qu'Amiel est un protestant bon teint, la question des religions et de la manière dont elles façonnent les mentalités est également présente dans la réflexion de "Seule une valse".

Les amours tortueuses d'un diariste sincère, célibataire parce qu'il a le temps avant de l'être du fait d'une posture défensive, servent dès lors de point de départ à une lecture de la société genevoise du mitan du dix-neuvième siècle. La plume de l'auteure de "Seule une valse" s'avère aisée, malicieuse parfois, témoignant de la valeur documentaire, sinon littéraire, du journal d'Amiel. Et son propos suggère qu'en société comme en amours, il en va toujours un peu de même aujourd'hui.

Corinne Chaponnière, Seule une valse, Genève, Slatkine, 2021.

Le site des éditions Slatkine.

lundi 20 septembre 2021

Sherlock Holmes en France... et même en Alsace

Jean Alessandrini – Jean Alessandrini est connu pour son parcours de typographe, créateur de lettrages pour la presse française entre autres – "Lui", c'est lui! Le voilà qui s'aventure à présent sur les traces du mythique Sherlock Holmes, qu'il place au centre de trois nouvelles recueillies dans "Sherlock Holmes, compléments d'enquête". 

Une aparté personnelle pour commencer: en recevant cet ouvrage de la part des éditions Andersen, que je tiens à remercier pour l'envoi, je me suis dit que j'allais, en lisant ce petit livre, renouer avec un personnage que je n'ai jamais trouvé très sympathique – à telle enseigne qu'après l'avoir découvert à l'adolescence, je n'y suis jamais revenu. Jusqu'à ce recueil...

Sa première nouvelle, "Sherlock Holmes à Strasbourg ou l'aventure du vagabond épinglé", permet à l'auteur d'exposer sa vision du détective créé par Arthur Conan Doyle. De manière attendue, on le voit faire assaut de son esprit de déduction. Surprise: je l'ai trouvé plutôt bienveillant avec son ami, mémorialiste et souffre-douleur Watson, embarqué pour l'occasion en Alsace. Quant à l'intrigue, elle brille par son originalité: l'issue est étonnante, astucieuse, et l'auteur ne manque pas d'exposer la raison pour laquelle la cathédrale de Strasbourg n'a qu'une seule flèche. Voilà qui a dû séduire le tropisme alsacien de ceux qui sont aux commandes des éditions Andersen... 

"Sherlock Holmes à Paris ou l'aventure du détective contrarié" compose une intrigue autour du Jardin des Plantes à Paris, autour d'une remise de médaille qui semble gonfler prodigieusement le détective londonien. L'auteur ancre son intrigue dans l'histoire en exploitant l'assassinat de Sadi Carnot. Et là aussi, le lecteur va se trouver face à un coupable surprenant. Quant à Sherlock Holmes, réquisitionné pour une série de meurtres qui n'ont rien à voir avec le décès du président de la République, il fera à nouveau assaut d'esprit de déduction pour faire triompher la vérité. L'auteur s'avère impeccable dans cette nouvelle, la plus développée du recueil.

Le lecteur peut en revanche se sentir quelque peu désarçonné par "Holmes au futur So British", nouvelle d'anticipation mettant en scène un lointain descendant du détective. Quoi, c'est un ordinateur qui souffle la solution à Sebastian Holmes? Voilà qui paraît décevant – décidément, le talent se perd. L'issue s'avère elle aussi déconcertante, avec en prime une greffe de cerveau et un Moriarty aux noms multiples. Comme si seul Sherlock Holmes, le vrai, pouvait venir à bout d'une énigme policière complexe à partir de quelques riens. Ce qui exclut un éventuel descendant, qui fait soudain pâle figure (pour le dire franchement sans trop divulgâcher: son cerveau ne fait pas le poids...), ou même un ordinateur. 

L'écrivain Jean Alessandrini offre ainsi trois compléments d'enquête qui prolongent la riche et brillante carrière de Sherlock Holmes. Le lecteur familier du personnage y trouvera les codes familiers liés au personnage et à son univers, y compris ce que le détective a pu vivre du côté de Meiringen, en Suisse. Et il convient de lui reconnaître une habileté spécifique: celle d'avoir entraîné le personnage d'Arthur Conan Doyle en France. Une expérience mi-figue mi-raisin pour Holmes, mais que le lecteur goûtera avec amusement.

Jean Alessandrini, Sherlock Holmes, compléments d'enquête, Paris, Andersen, 2021.

Le site des éditions Andersen.

dimanche 19 septembre 2021

Dimanche poétique 515: John Keats


Sonnet

Combien de bardes dorent le cours du temps ! 
Quelques-uns d’entre eux furent toujours la nourriture 
De mon imagination charmée — Je pouvais longuement méditer 
Sur leurs beautés, terrestres ou célestes : 

Et souvent, lorsque je m’asseois pour rimer, 
Elles font en foule irruption dans mon cerveau : 
Mais ni confusion, ni trouble grossier 
Elles n’apportent ; c’est un harmonieux accord. 

Ainsi les innombrables sonorités qui sont l’apanage du soir ; 
Les chants des oiseaux — le bruissement des feuilles — 
La voix des eaux — la grande cloche qui se balance 

En résonnant solennellement — et des milliers d’autres encore, 
Que la distance empêche de reconnaître, 
Forment non un vacarme incohérent, mais une délicieuse symphonie. 

John Keats (1795-1821), Poèmes et poésies, traduction de Paul Gallimard. Source: Wikisource.

mardi 14 septembre 2021

Eva ou l'amour d'un homme rangé

Jacques Chardonne – Dans "Eva ou Le journal interrompu", le romancier Jacques Chardonne offre la parole à un homme sincèrement et éperdument amoureux de sa femme, Eva, et dont il croit être aimé. C'est le regard de l'homme qu'il livre, au travers d'un ouvrage conçu par notules rarement datées, ce qui suggère sans l'affirmer la forme d'un faux journal.

Sur quelque 150 pages, le ton est à la confession, à une introspection qui impose un rythme de lecture lent. Le narrateur apparaît comme un anti-héros parfait, auteur d'un roman publié il y a longtemps puis de seules lettres commerciales – rentré dans le rang. 

Amoureux de son épouse, il l'est, sans doute sincèrement. Mais à force de vouloir prévenir tous ses désirs, y compris ceux qu'il suppose, il apparaît plutôt comme quelqu'un de mou, satellisé par l'autre, allant jusqu'à renoncer à toute vie sociale. Longtemps, on ne saura même pas son nom, comme pour souligner son caractère insignifiant.

Cette renonciation à la vie sociale, il est permis de la lire dans l'éloignement que pratique le couple, qui quitte dans un premier temps Paris pour aller vivre dans la petite ville d'Epône (Yvelines), puis dans un patelin porche de Lausanne, Montcorget – qui n'existe même pas, suggérant que ses personnages vont jusqu'à s'échapper du réel.

De sa femme, le narrateur dessine le portrait d'une personne curieusement distante et fragile, devant faire l'objet de soins constants. Peu à peu, les fissures apparaissent dans cette description, même si le narrateur peine à se les avouer. Est-il possible d'aimer un tel homme, en effet? Dès lors, apparaît également la distance entre le sentiment qu'Eva a d'elle-même et l'image qu'en renvoie le journal du narrateur. 

Un journal qui n'avait pas vocation à être dévoilé. Le dévoilement d'un secret a toujours de quoi blesser, scandaliser, et c'est le cas ici également, au moment où se produit, éclat soudain dans ce livre faussement dormant, le choc frontal des subjectivités.

Certaines pages sont portées par la petite philosophie des jours du narrateur, naissant de ses activités de jardinage. Elle apparaît parfois un poil pontifiante ("Une femme intelligente et qu'on aime est un auditoire merveilleux", suggère-t-il par exemple), comme le reflet des pensées d'un homme médiocre. 

Homme dont, cela dit, l'écrivain excelle à creuser les caractères, celui du narrateur en tête. Partant du regard d'un homme sincère mais – voudrait-on dire – sans qualités, c'est de la psychologie du couple qu'il parle par fines touches dans "Eva ou Le journal interrompu", et en particulier des errements d'un amour au masculin.

Jacques Chardonne, Eva ou Le journal interrompu, Paris, Folio, 1983/Bernard Grasset, 1930. Préface de l'auteur.

Lu dans le cadre du défi "Cette année sera classique" avec Délivrer des livres et Vivre Livre.




dimanche 12 septembre 2021

Dimanche poétique 514: Jacques Perry-Salkow


Ô BOBO!

Noir, benêt, nu l'été tel un ténébrion,
Noir ou quel bistre vu ou vert si bleu qu'Orion,
Élu à Pau Nevers Ys, revenu à Paule,
Élu aimé jeté, ô poète! je miaule.

L'Italie vêle bleu. Quel bel éveil a-t-il,
L'innomé dérivant navire de mon Nil?
Et le cellier tenu à une treille celte,
Et le val au bétel, l'été bu à la velte?

Ni l'âcre si abrupt et pur baiser câlin,
Ni avares ni âme: demain sera vain.
Semi-auteur, ô mâle! la morue tu aimes.

La vertu, odeur, cri! Ah chair crue d'outre val!
L'Avre. Neige. Le lac. À l'élégie, Nerval!
Sème opium, arioso, soir amuï, poèmes!

L'arène. Gérard, rare général.

Jacques Perry-Salkow (1946- ). Source: Fatrazie.

Amies et amis des jeux de mots, trouverez-vous l'astuce?

mardi 7 septembre 2021

Stéphanie Glassey: un meurtre en visioconférence

Stéphanie Glassey – Un meurtre au vu et au su de toutes et de tous, lors d'une disco organisée par visioconférence entre amis (quatre couples et leurs enfants): tel est le nœud de l'intrigue de "La dernière danse des lucioles", troisième roman de l'écrivaine valaisanne Stéphanie Glassey. Il y est question d'une bande d'amis... et de pandémie: c'est le premier roman qui me passe entre les mains et qui intègre le virus qui s'est installé dans notre quotidien il y a dix-huit mois environ.

Et c'est avec habileté que cette intégration se fait. D'abord le contexte: si tout se cristallise autour d'écrans le 4 avril 2020, la romancière fait remonter à bien plus tôt la genèse du meurtre de Laurie. Tout ne se passe donc pas dans le contexte confiné des appartements des uns et des autres: le lecteur a l'occasion de respirer quelque peu, par exemple lors d'un pique-nique non exempt d'inquiétudes, d'attirances étranges et de tensions sous-jacentes – où les arrière-plans paraissent eux-mêmes soignés, significatifs même.

"La dernière danse des lucioles" recèle une belle galerie de personnages, qui permet à l'auteure de cerner certains des comportements induits par les mesures liées à la crise sanitaire, et qui sont le résultat d'une attitude préexistante. Le personnage de Marc, en particulier, concentre jusqu'à la caricature les gestes de prudence et de distanciation – imposés aux autres, à commencer par sa compagne Leila, si nécessaire. La question du télétravail est suggérée de façon originale par le partage des tâches ménagères et de l'ordinateur chez l'enquêteur lui-même – un enquêteur qui n'apparaît qu'en début et en fin de roman. 

En effet, le processus d'enquête s'avère très secondaire par rapport à un propos qui, plutôt, s'attache à explorer les âmes d'une équipe soudée d'une façon bizarre, presque impossible tant elle est pétrie de tensions. Cette exploration peut passer par la répétition de scènes, vécues par plusieurs personnages, chacun à sa manière. 

Cette vision des choses transcende la mort, puisque, et c'est une trouvaille, l'auteure choisit de donner la parole à Laurie par-delà la mort. Elle compose ainsi la description crédible d'une nouvelle expérience, celle de l'au-delà, mais aussi d'un nouveau regard sur le monde, assorti de nouveaux ressentis.

"La dernière danse des lucioles" est ainsi un roman noir bien de son temps, empreint d'obsessions et de secrets qu'un chamboulement majeur des habitudes, à savoir le semi-confinement survenu en Suisse au printemps 2020, vient faire exploser soudain. Et bien entendu, la personne coupable n'est pas celle qu'on croit.

Stéphanie Glassey, La dernière danse des lucioles, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site de Stéphanie Glassey, celui des éditions Plaisir de lire.

dimanche 5 septembre 2021

Dimanche poétique 513: Sybille Rembard


Ambivalence lacustre

Le secret exquis noircit l’horizon lointain

le mouvement représente une courbe
la respiration cache un secret

Concert de vagues redessinant la mer

Les rameuses avancent
ensemble
Deux, Quatre, Huit
Les mouvements s’enchaînent
sémillants, itératifs, opalescents

De ma falaise je transperce ce lac
Beauté incendiaire !

Le rêve de Lamartine se réalise
Mon regard se remplit d’ondes ambivalentes
pour se dissoudre dans le vent
du Nord

Sybille Rembard (1966- ). Source: Poetica.

samedi 4 septembre 2021

Au treizième étage de l'enfer

Damien Murith – Un appartement au treizième étage d'un immeuble sans âme peut-il ressembler à un enfer? On s'en doute. L'écrivain fribourgeois Damien Murith a décidé d'y mettre le nez, et invite le lecteur à ouvrir la porte avec lui. Il en résulte un ouvrage typique de l'auteur, construit en chapitres d'une brièveté poignante. Le titre? "Dans l'attente d'un autre ciel". 

Un seul personnage est nommé dans "Dans l'attente d'un ciel", et c'est Léo, le fils, autour duquel le propos est centré. Autour de lui, une mère fantasque qui ne s'intéresse guère à son fils et un père carrément absent. Tous deux sont sans nom, misère suprême. Même le chat, qui pourrait s'avérer attachant, est anonyme. 

Léo fait donc figure de point de couleur dans un univers gris, où même la vision du terrain de basket, vue du haut d'une tour d'habitation, suggère la possibilité d'un suicide. Par des répétitions qui prennent d'autant plus de force que les chapitres sont brefs (quelques lignes), l'auteur révèle le côté immonde, insalubre, de l'appartement où tout se trame.

Révèle? A plus d'un titre! Si le prologue fait figure de programme, c'est dans le premier chapitre de la première partie que l'auteur indique qu'il va ouvrir la porte d'un "enfer invisible". Un début en une seule phrase, bref et d'une efficacité d'autant plus glaçant qu'il se passe de verbe.

En contraste avec cet environnement confiné dont la vision occupe la plus grande part de "Dans l'attente d'un autre ciel", les espaces extérieurs sont une promesse de liberté. Vraiment? Avec le basket, on pourrait le croire. Mais les chapitres en italiques qui en parlent suggèrent qu'on est en présence d'un monde certes autonome, où seul compte le ballon, maître absolu, mais qui a aussi ses règles et ses servitudes. 

Alors, la mort? Celle-ci s'invite, terrible, avec des questions d'enfant dans le chapitre 16 de la première partie. Y penser, envisager le suicide, est-ce déjà une libération, un départ de ce monde confiné où vit Léo?

Pourtant, dès la deuxième partie, ce court roman se met à respirer et se fait plus onirique. Il sera question de valises, de départ, de couleurs même. Un personnage supplémentaire, féminin, s'exprime même soudain, surprenant: ce "je" dont on se demande qui il est. Un train, une plage, la mer: le rêve s'installe dans les dernières parties, plus brèves que la première, comme s'il fallait aller plus vite.

Une fois de plus, "Dans l'attente d'un autre ciel" révèle en Damien Murith un écrivain au style accompli. Chacun de ses chapitres est court, écrit à l'os et mesuré pour une intensité maximale. Ce dépouillement permet à l'auteur de conférer aux figures de style telles que l'anaphore ou aux résonances entre les chapitres une indéniable puissance. Puissance qui dit le scandale révélé, dans toute sa force.

Damien Murith, Dans l'attente d'un autre ciel, Genève, Editions d'En Bas, 2021.

Le site des éditions d'En Bas.


vendredi 3 septembre 2021

Nouvelle Thulé, l'enfer glacé de Bernard du Boucheron

Bernard du Boucheron – Alors qu'il est convenu de croire à ses flammes, "Court Serpent" prend le pari inverse en imaginant qu'il est glacé. Et qu'il se trouve quelque part sur Terre, à l'est du Groenland. C'est là que se noue l'intrigue historique du premier roman de Bernard du Boucheron. Un premier roman remarqué, puisqu'il a obtenu le Grand prix du roman de l'Académie française en 2004.

Tout commence par une tentative de reprise de contact de l'évêché de Nidaros, aujourd'hui Trondheim (Norvège), avec une colonie installée à Thulé (aujourd'hui Qaanaaq), au Groenland. L'auteur ne désigne guère les noms de pays, respecte les noms anciens des toponymes, ceux qu'ils avaient à la fin du XIVe siècle, plongeant le lecteur dans un léger flou géographique. 

Ce flou fait écho au propos lui-même: l'équipée déléguée par les Norvégiens, menée par l'inquisiteur Montanus, manque plus d'une fois se perdre dans les glaces inhospitalières de l'Atlantique, puis sur un Groenland aux contours méconnus et traîtres. Lorsque l'auteur dessine ces équipées en terres hostiles, on songe immanquablement aux récits d'aventuriers vers l'Antarctique, façon "Le pire voyage au monde" d'Apsley Cherry-Garrard ou "Au pays du blizzard" de Richard Mawson: d'un pôle à l'autre, par-delà le temps, les solutions imaginées par les humains pour avancer en milieu glacial entrent curieusement en résonance.

Avec l'abbé inquisiteur Montanus, l'auteur met en scène un homme sûr de lui, radical. Il est permis de voir en lui le héraut d'une civilisation chrétienne triomphante, impérialiste comme on dirait aujourd'hui, et qui, sûre de la vérité catholique, l'assène sans trop se poser de questions, si ce n'est dans un bon gros esprit casuiste avant l'heure dont le but est de donner raison à Dieu, à ceux de sa bergerie et – quand même, hein – à Montanus lui-même. Chargé de restaurer la foi chrétienne en des terres où elle se serait dénaturée, celui-ci réfléchit, agit, restant persuadé jusqu'à la caricature extrême que sa voie, celle du Christ, est la seule possible, et qu'elle justifie plus d'une exaction, mises à mort comprises. 

C'est que Montanus met les pieds dans un monde bien particulier, infernal à force d'être sauvage ou dégénéré, où la faim et la misère sont des compagnes constantes qui poussent à des usages qu'on dirait barbares en des contrées plus clémentes: exils, justice sommaire et ritualisée, pratiques de strangulation qui rappellent l'ivresse malsaine de l'actuel jeu du foulard. C'est donc bien un choc des civilisations que l'auteur met en scène. Choc démultiplié par ceux que le roman nomme les "publicains", et qui ne sont rien d'autre que les habitants premiers de la région. Mais contrairement au Christ, Montanus a un peu de mal à aller à la rencontre de ces publicains qu'il regarde de haut... 

Roman historique d'exception peuplé de vikings affamés partis vers l'ouest, découvreurs de l'Amérique avant Christophe Colomb, "Court Serpent" – nom d'un bateau en clin d'œil au drakkar historique "Long Serpent" – se doit d'avoir un style à la hauteur. Et c'est là qu'éclate la magnifique spécificité de ce roman: il est capable de développer, sur la base d'un vocabulaire opulent et d'un rythme à la fois lent et habité, une langue qui n'appartient qu'à lui, puissante, obsédante – et délicieusement archaïque. 

Et pour que tout colle, cela va plus loin, plus profond: l'auteur réussit à créer des personnages crédibles, dotés de mentalités telles qu'on peut les imaginer aujourd'hui pour leur époque. Le lecteur érudit identifie aussi quelques clins d'œil littéraires, tels que l'ombre du personnage lointain d'Einar Sokkason, héros d'une saga à lui tout seul, et peut être amené à penser que "Court Serpent" en est un spin-off contemporain.

S'il est assez bref, "Court Serpent" est un roman d'une implacable densité, relatant en mots choisis pour leur beauté une tentative de reprendre le contrôle d'une colonie en terres inhospitalières où règne une misère noire et sordide. C'est dur toujours, l'adversité est impitoyable et s'immisce comme par capillarité dans les circonstances les plus insoupçonnées. Mais en 133 pages, l'écrivain réussit à embarquer littéralement ses lecteurs dans une aventure terrible et stupéfiante. Et si celle-ci est historique, on l'a compris, elle pose aussi quelques questions sur notre manière de vivre d'aujourd'hui.

Bernard du Boucheron, Court Serpent, Paris, Gallimard, 2004.

Lu par EontosNebalRoman-historique, Wodka, Yossarian.