lundi 17 juin 2024

"Wuttotem": le surhomme, déjà?

Vigo Albtraum – Ils sont réguliers, ceux qui concoctent mois après mois les publications de la série "Damned": la livraison de juin est parue, portant le numéro 17. "Wuttotem", court roman d'horreur signé Vigo Albtraum, embarque son lectorat dans la Forêt-Noire, à la toute fin de la Seconde guerre mondiale. Du gâteau? Voire: les Allemands, à l'agonie, semblent avoir trouvé une combine qui pourrait retourner la situation à leur avantage.

Tout commence trois ou quatre décennies avant, au Tibet, avec la découverte, par un explorateur allemand, d'un objet mystérieux capable de léviter et, accessoirement, de renforcer le physique de n'importe quel être vivant entrant en son contact. Les héritiers récupèrent le secret... et hop: voilà qu'une équipe d'alliés parfaitement multiculturelle et spécialisée dans le sabotage, les Strong Bones se trouve en présence de cette arme secrète, qui a déjà fait quelques dégâts: c'est le projet Wuttotem.

Tout au long de "Wuttotem", l'auteur agite une partie de l'imaginaire nazi. On reconnaîtra que si les premiers animaux transformés que les Strong Bones découvrent sont des loups, ce n'est pas étonnant vu la place qu'occupe cet animal dans l'esprit des hordes hitlériennes. La référence au Tibet, quant à elle, renvoie à Heinrich Harrer (que les cinéphiles connaissent: son histoire, c'est celle de "Sept ans au Tibet" de Jean-Jacques Annaud, avec Brad Pitt), même si l'histoire n'est pas tout à fait la même. Et de façon plus fondamentale, enfin, et la couverture est évocatrice, le projet Wuttotem tout entier renvoie à l'image du surhomme, qui résonne aujourd'hui encore: il a tout d'un inquiétant projet transhumaniste avant la lettre.

Et quelle est l'ambiance, alors? Certes, à l'exception des héritiers von Schwarzwald et du prisonnier de service, Bichler, les Allemands ne sont pas très travaillés. Rien d'étonnant: l'histoire est vue du côté des Strong Bones, où évoluent du reste les personnages les plus intéressants. Le lecteur ne peut être qu'amusé par l'obsession alimentaire qui les motive, à commencer par le penchant de l'Italien du groupe pour le café – qu'il n'est pas toujours possible de produire, ne serait-ce qu'en raison de l'impossibilité tactique de faire des feux en plein air. Bien entendu, vu le cadre du récit, la bonne vieille tourte de la Forêt-Noire fait son apparition, comme un élément poétique astucieux.

Traduit par l'énigmatique Helmut Hard Von Dijon, écrit par un écrivain dont le prénom, fluide, s'écrit avec un ou deux "g" (les coquilles font partie du genre, comme le papier "pulp" jauni de rigueur...) et dont le nom de famille signifie "cauchemar" en allemand, "Wuttotem" s'avère un divertissement souverain pour se changer les idées lorsque le voyage en train se fait longuet. Cela, avec quand même un petit fond historique que l'auteur a savamment su faire remonter, à partir d'un imaginaire qui assume pleinement sa part mystique.

Vigo Albtraum, Wuttotem, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2024.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

Encore une précision: il est possible de s'abonner à la collection de romans Damned. Plus d'informations ici.

dimanche 16 juin 2024

Dimanche poétique 644: Parme Ceriset

Est-ce que tu franchiras l’amer?

Est-ce que tu franchirais l’amer pour me retrouver?
Ces murs d’eau qui nous séparent, 
Ces frontières d’eau salée,
Toute cette écume qui porte en elle
Les pépites de notre Art,
Es-tu prêt à plonger 
Dans l’océan qui menace
Et nous ouvre 
Ses bras étoilés,
Vers l’indomptable espace...

Parme Ceriset (1979- ). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 14 juin 2024

Occident en déclin? Emmanuel Todd, une autopsie

Emmanuel Todd – Le conflit ukrainien a constitué pour l'anthropologue Emmanuel Todd l'occasion d'observer avec une saine hauteur de vues les forces en présence. Ceux qui ont le souci de s'informer de façon objective sur cet épisode de l'histoire européenne, sans se contenter d'une presse mainstream trop facilement manichéenne, ne découvriront certes aucune péripétie nouvelle, et la narration leur paraîtra correcte et nuancée.

Mais il y a plus intéressant: "La défaite de l'Occident" évalue les forces en présence en profondeur en fonction de leurs mentalités, de leur vision du monde héritée de l'histoire, ou répudiée. L'auteur analyse ainsi plusieurs pays et blocs de pays: Ukraine et Russie bien sûr, mais aussi le continent européen, la Scandinavie, le "Reste du Monde" même, sans oublier bien sûr les Etats-Unis. La vision est parfois schématique, courte, l'auteur en convient volontiers; mais elle ne manque pas d'originalité.

Familles et religions, des éléments structurants...

Pourquoi telle nation fonctionne-t-elle comme elle le fait? L'auteur convoque en particulier les structures familiales d'ici et d'ailleurs, fondatrices en particulier de l'acceptation de tel ou tel mode de gouvernance. Ainsi la famille russe traditionnelle peut-elle être vue comme égalitaire (entre frères) et autoritaire (le père qui commande). Rien de neuf dans une telle approche: il est permis de penser à François de La Mothe Le Vayer qui, quelque part dans son "Instruction de Monseigneur le Dauphin" (Louïs Billaine, 1669), considérait qu'en France, le roi joue pour la nation le rôle nécessaire du père pour la famille. 

L'auteur relève aussi le rôle de la religion comme facteur d'évolution et de structuration des peuples: le protestantisme encourage à l'instruction, ne serait-ce que pour lire la Bible, mais apparaît intrinsèquement inégalitaire en raison de la théorie de la prédestination (qu'on trouve aussi dans le jansénisme, soit dit en passant – l'auteur omet cette précision...), favorisant par exemple dans la nation américaine l'impression d'être "le" peuple élu.

... qui laissent place au nihilisme

La défaite de l'Occident résulte selon l'auteur de l'effacement de certains cadres, en particulier ce cadre religieux. Approche intéressante: l'auteur distingue entre religion active, religion zombie et religion zéro. L'état de religion zombie décrit une situation où les gens ne pratiquent plus guère, mais restent marqués par les habitudes et réflexes de leur religion traditionnelle: on ne croit plus, mais on va à la messe de Minuit parce que ça se fait et l'on se fait enterrer parce que c'est ce que le catholicisme préconise. Quant au stade de religion zéro, il se situe au moment où la population ne fait plus rien de ce qu'attend une autorité religieuse. Ce basculement, l'auteur le situe, mais l'explication est rapide et ne tient pas compte de nuances régionales, au moment où les pays acceptent le mariage entre personnes de même sexe.

Il y a défaite de l'Occident aussi en matière de rapport au réel et à la vérité, selon l'auteur, qui évoque en passant le wokisme et la vision transactiviste du monde. Cela s'inscrit dans le cadre plus large de la disparition d'une forme de surmoi qui, de façon raisonnée ou non, indique qu'on ne badine pas avec la morale. Faute de morale, seuls restent le fric, quitte à ce que ce soit l'arnaque (affaire des subprimes: comment peut-on vendre des crédits à des clients insolvables comme cela a été fait? Gageons que les banquiers n'ont pensé qu'aux primes qu'ils encaisseraient), et la violence pour imposer un mode de vie. Et plus généralement, l'auteur indique que face à cette déliquescence, c'est le nihilisme, dégagé de toute raison commune, qui s'installe. Et il l'illustre, exemples à l'appui.

Autres richesses de "La défaite de l'Occident"

On pourrait gloser encore longtemps, entre autres, sur l'hypothèse émise par l'auteur que les élites politiques qui nous gouvernent ne se soucient plus de représenter le peuple (voilà qui prend une résonance particulière à l'heure où les Français s'apprêtent à renouveler leur Parlement...) et sont devenues une oligarchie hors sol plus à même de se faire élire que de gouverner (et formée à ce théâtre), ou sur l'analyse de la prolifération des métiers inutiles aux Etats-Unis (médecins surpayés, avocats, financiers – l'auteur aurait pu évoquer en complément les "bullshit jobs" chers à David Graeber), venant gonfler un PIB qui ne reflète plus guère la productivité effective d'un pays qui ne forme plus guère d'ingénieurs, sans parler d'une classe ouvrière devenue inexistante à la suite des délocalisations. Ainsi s'explique selon l'auteur le fait que le pays le plus riche du monde, de réputation en tout cas, n'est pas en mesure de répondre à la demande en munitions et en armes émanant de l'Ukraine.

Puisant aux sources les plus diverses, "La défaite de l'Occident" s'avère un réquisitoire sévère mais juste, ironique de temps en temps, souvent dérangeant, à l'encontre d'un monde occidental promis à la défaite face à la Russie, mais aussi, plus largement, en voie d'effacement face à un "Reste du monde" qui émerge et n'entend pas forcément se laisser dicter sa manière de vivre par un monde occidental devenu ivre de sa toute-puissance, peu à peu, après la chute du Rideau de Fer – l'auteur use du vieux mot grec d'hybris pour l'évoquer. Et l'on se souvient de cette phrase d'un vieux sage, entendue naguère: les difficultés ne manqueront pas de commencer lorsque, aveuglé, on se dit, à la suite de Jean Villard-Gilles mais un peu trop au premier degré: "Y'en a point comme nous!".

Emmanuel Todd, La défaite de l'Occident, Paris, Gallimard, 2024.

Le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Anna Colin LebedevBernard Gensane, Commun CommuneGaëtane, Jérôme DelacroixPaulo Roberto de AlmeidaPierre Bénite, Sophie Olive.

mercredi 12 juin 2024

Tombée du phare

Françoise Chapelon – Avec "La Fiancée du Phare", la romancière ligérienne Françoise Chapelon envoie son personnage récurrent, Camille Lorset, du côté de la Vendée pour des vacances bien méritées. Bien entendu, celles-ci ne vont pas se dérouler comme prévu: invitée par des gens du cru à une noce, l'enquêtrice affectée à la gendarmerie de Montbrison va se retrouver mêlée à une sacrée enquête. Pensez donc: la mariée est tombée du phare!

L'idée d'amener Camille Lorset hors de "sa" région de Montbrison s'avère judicieuse: à force d'élucider des crimes dans son fief, celui-ci aurait perdu pied avec la réalité en renvoyant de ce cru une image peu réaliste de région dangereuse. C'est aussi ce qu'a fait, avec adresse, Marc Voltenauer dans "L'Aigle de sang", expédiant ses personnages en Suède après avoir remarqué que s'il continuait à décrire des homicides dans les Alpes vaudoises, il finirait par décimer les lieux... 

Quant au lecteur, il se retrouve agréablement dépaysé, baladé dans des paysages et des situations nouveaux. Il verra ainsi Camille Lorset tenter de bronzer sur les plages de la façade atlantique (on ne sait rien de son physique, soit dit en passant – la lectrice ou le lecteur peut tout imaginer...), tout en fraternisant avec les gens du cru, qui cachent bien leurs secrets: ce qui va titiller sa curiosité d'enquêtrice.

L'auteure place Camille Lorset dans une position double, à la fois témoin et enquêtrice: ayant assisté à la noce lors de laquelle la mariée est morte, elle s'avère impliquée. L'auteure explore avec pertinence le ressenti d'une gendarme aguerrie soudain placée face à ses collègues qui, pour le coup, ont des questions à lui poser: doit-elle répondre, simplement, ou suggérer qu'elle pourrait être utile à l'enquête, par exemple en posant, en retour, les questions qui lui paraissent bonnes? 

Présente au début du roman, cette tension va se résoudre assez vite: pour ainsi dire victime de son tempérament de flic, Camille Lorset va mener l'enquête toute seule, parallèlement à une gendarmerie locale qui paraît encline à ménager les susceptibilités du cru. Pour le lecteur, c'est tout bénéfice: l'enquête s'avère riche en rebondissements. Mais l'auteure ne manque pas de souligner le rapport obsessionnel de Camille Lorset à son travail, en particulier en évoquant, en pointillés, sa relation problématique avec un jeune homme qui a fini par s'éloigner d'elle malgré des sentiments amoureux a priori partagés.

Et l'intrigue, alors? Celle-ci brasse des thématiques nombreuses et éclaire pas mal de zones d'ombre à propos des personnages mis en scène. On aurait pu s'attendre à ce que la question des prêtres pédophiles, annoncée en début de roman avec des allusions bien explicitées au père Bernard Preynat, soit plus prégnante au fil des pages: tout au plus explique-t-elle le tempérament atypique d'un personnage apparemment secondaire, victime et mère d'autres personnages autrement importants dans l'intrigue. Au-delà de cet élément, il y aura des jeux de pouvoir et d'argent bien sûr, et l'ambiance particulière d'un mariage quelque peu arrangé entre notables locaux, marqué en partie par la raison. Et l'on s'interroge sur ce que sont tous ces briquets Zippo qui parsèment l'intrigue: cadeau d'entreprise ou témoignage d'amitié indéfectible entre jeunes gens?

Si riche et détaillée qu'elle soit, l'intrigue mise en place est maîtrisée de bout en bout. Elle permet à l'écrivaine d'agencer avec adresse plus d'un retournement de situation, jusqu'à l'issue, nécessairement inattendue: tout le monde avait peut-être une bonne raison de ne pas aimer la victime. Alors, suicide ou homicide? Telle est la question posée par "La Fiancée du Phare".

Françoise Chapelon, La Fiancée du Phare, Forez Noir, 2023.

Le site de Françoise Chapelon.

Lu par Sonia Pupier.

dimanche 9 juin 2024

Dimanche poétique 643: Jean Grosjean

Cri

Un matin comme les autres, l'avoine coupée d'hier, le verger jonché de prunes.
Le ruisseau ne cesse guère de s'en aller sous la brume.
Un nuage à l'horizon, l'agneau que sa mère oublie, le pic-épeiche et son cri.
La grande herbe se balance depuis les débuts du monde.

Jean Grosjean (1912-2006). Source: Poèmes.co.

samedi 8 juin 2024

Narcisse en Italie: quand les influenceurs fraient entre eux

Quentin Mouron – "La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme" est le tout dernier roman de l'écrivain suisse Quentin Mouron. Il chevauche le phénomène des influenceurs pour installer une intrigue qui pourrait être policière... mais ne l'est pas du tout, même si la scène d'ouverture présente le cadavre de Sixtine. Fonctionnant sur le mode "Comment en est-on arrivé là?", l'histoire rappelle plutôt, sans en atteindre toutefois l'ampleur, certaines pages de la première partie de "Glamorama" de Bret Easton Ellis.

Voyons: le lecteur se retrouve plongé dans le petit monde des influenceurs en ligne. Le romancier met en scène une demi-douzaine de jeunes adultes exerçant ce métier, cosmopolites assumés, amenés à se côtoyer lors d'un congrès organisé en Italie. L'auteur fait usage du namedropping, à l'instar de Bret Easton Ellis donc, pour noyer ses personnages de fiction dans un univers supposé connu du lecteur: il ne manque pas de citer des influenceurs connus de tous bords – je relève Papacito ou Thaïs d'Escufon pour le bord de droite (très à droite en l'occurrence, on est d'accord), mais aussi Booba et quelques autres.

Ce petit monde s'entrecroise dans le nord de l'Italie, bout de continent comprenant Venise ou Vérone, vu comme gentiment muséifié, sans oser la bascule radicale à la manière décrite dans le perturbant et salutaire "Europe-les-Bains" de Micha Maiataski. De façon plus générale, c'est une jeunesse européenne désabusée et narcissique que l'écrivain met en scène, libertaire et individualiste jusqu'à sa sexualité et à ses dépendances, obnubilée par une certaine image publique où tout le monde est semblable, seule l'importance de l'audience faisant la réputation.

Cette jeunesse s'avère superficielle aussi, sensible aux modes, dépourvue de vraies convictions, idéologiquement fluide en fonction des tendances: gagner des sectateurs, en perdre, voilà l'enjeu. Concrètement, l'auteur glisse quelques clins d'œil plus ou moins appuyés aux tendances de l'époque, parfois immédiatement actuelles: l'allusion à Sylvain Tesson, par exemple, n'est certainement pas innocente compte tenu de la controverse dont il a fait l'objet cette année encore. Dans cet esprit, gageons d'ailleurs que "La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme", une fois écrit, n'a guère attendu avant d'être publié.

Côté style, il est permis d'exprimer quelques regrets face à une écriture qui tient du procédé dépourvu d'étonnements, alternant des chapitres courts et haletants (ça pourrait être un polar, après tout) sous forme de longues phrases structurées par des virgules et interrompues par des dialogues impromptus, alternant avec d'autres (encore plus courts et haletants) où les retours à la ligne sont dominants. Un style à ce point marqué suggère que ce qui est mis en avant, c'est l'écrivain en train d'écrire, davantage que les personnages en train d'interagir. Résultat des courses: le lecteur se sent tenu à distance par la voix de l'auteur, alors qu'il y aurait eu matière à le prendre par la main pour l'amener au cœur de l'arène. 

Et la mort de Sixtine, alors? Quelques phrases et silences opportuns des uns et des autres règleront son cas. Renversant quelque peu la loi du genre policier, de façon astucieuse, l'auteur raconte comment on en est arrivé là, indique le déroulement du crime... et finit par créer à l'entour le brouillard qui masque la vérité aux personnages – mais pas au lecteur, ni au personnage coupable. Et en fin de roman, chaque personnage continuera sa vie, en fonction de la trajectoire esquissée au fil d'un livre marqué par la c., par le lugana et par les allusions récurrentes au poète américain Lawrence Ferlinghetti. Les influenceurs seraient-ils au-dessus des lois?

Quentin Mouron, La dernière chambre du Grand Hôtel Abîme, Lausanne, Favre, 2024.

Le site de Quentin Mouron, celui des éditions Favre.

Egalement lu par Francis Richard.

jeudi 6 juin 2024

"Lucette", le moment célinien de Marc-Edouard Nabe

Marc-Edouard Nabe – Marc-Edouard Nabe invite son lectorat à danser sur la musique de ses mots, mais aussi sur celle qui hante Lucette, épouse de l'écrivain Louis-Ferdinand Céline, dans son roman "Lucette". Pour une fois dans l'œuvre de l'écrivain, ce n'est pas Nabe qui narre: l'écrivain met en scène le réalisateur Jean-François Stévenin, désireux de mettre en images "Nord". Voici le point de départ d'une sorte de "Voyage au bout de Céline", vu à travers la personne de son indéfectible deuxième épouse, danseuse et professeure de danse de son état.

Paru en 1995, "Lucette" saisit Lucette Almansor dans sa huitantaine, alors qu'elle ignore encore qu'elle vivra plus de cent ans: née en 1912, elle s'est éteinte en 2019. Le lecteur découvre une femme qui, bien qu'éprouvée par l'existence, garde sa santé, sa vigueur, sa sève. Elle continue à donner des leçons de danse à quelques élèves à Meudon, conserve intacts ses souvenirs, son énergie vitale et son répondant. Et en écrivain accompli, l'auteur fait usage sans gêne aucune de tous les outils que lui offre l'art littéraire pour faire jouer sa musique: néologismes, jeux sur les points de vue, alternances entre dialogues et descriptions. 

Ce qui a l'inconvénient de ses avantages, certes. En particulier, et c'est le drame du livre, le lecteur ne peut qu'être déçu d'un ouvrage qui promet la réalisation d'un film qui ne sera pas, si ce n'est sous la forme de descriptions littéraires de scènes éparses. C'est d'autant plus décevant que l'auteur met en scène un réalisateur qui a bel et bien existé et a connu ses heures de gloire au cinéma. Jean-François Stévenin avait-il vraiment l'intention de faire un film à partir du livre "Nord" de Céline? Pour le lecteur, en tout, cas, l'imagination seule lui reste, comme consolation: comment Stévenin aurait-il recréé ça?

Le lecteur, lui, se retrouve baladé dans un univers coloré où il ne sait plus toujours où donner de la tête. Cela part d'une bonne idée, la meilleure même qui soit pour un écrivain: faire le tour de son sujet. Il y aura donc des balades en des lieux céliniens emblématiques de France, Dieppe par exemple, mais l'intrigue ne sortira jamais du pays: Sigmaringen comme l'odyssée vers le Danemark resteront des souvenirs évoqués mais non vécues à nouveau par les protagonistes de "Lucette". Pourtant, là encore, c'est pièce après pièce que l'auteur dessine son sujet, quitte à susciter un certain vertige chez le lecteur.

L'auteur se montre ricanant, mais un poil moins sincère aussi, lorsqu'il évoque certains céliniens tels que Marc Laudelout et les animateurs du "Bulletin célinien": pour en parler, ainsi que ceux qui l'entourent, l'auteur choisit de faire usage de pseudonymes assez transparents. Une option unique dans ce livre: tous les autres personnages du petit monde du Céline d'après-guerre sont nommés, au moins par leur prénom – l'avocat et écrivain François Gibault (il écrivit "La Cité interdite" en 2011), en particulier, fait partie, on le devine, des personnages du livre, même s'il n'est que prénommé.

Il fallait donc bien, sans doute, ces 422 pages dansantes au rythme à la fois changeant et régulier pour rendre hommage à Lucette Destouches et, à travers elle, à Louis-Ferdinand Céline. Cependant, le lecteur sort quelque peu gavé d'un tel roman, riche mais jouant sur le jeu de la connivence lorsqu'il s'agit par exemple d'évoquer, lors de dialogues souvent longs, les noms et les idées des uns et des autres: il faudra aller retrouver leur identité et leur personnalité, éventuellement sur Internet, faute de quoi le risque de se perdre est, pour le profane, important. A moins qu'il ne relève le défi et se plonge, en parallèle, dans la vie et l'œuvre non romancées de Lucette et Louis-Ferdinand Destouches.

Marc-Edouard Nabe, Lucette, Paris, Gallimard, 1995/Marc-Edouard Nabe, 2012.

Le site de Marc-Edouard Nabe, celui des éditions Gallimard.

Egalement lu par Tilly Bayard-Richard (extrait).

dimanche 2 juin 2024

Dimanche poétique 642: Siméon-Guillaume de la Roque

Celui qui va disant que la mort inhumaine

Celui qui va disant que la mort inhumaine
Délivre un amoureux des liens de l'amour
Est privé de raison comme les nuits du jour,
Il ne sentit jamais le mal qui me pourmène,

Car la mort ne saurait pour arroser la plaine
Du sang d'un pauvre coeur où ce dieu fait séjour,
Faire que ce tyran, ce rigoureux vautour,
Ne lui fasse sentir des feux et de la peine.

Las ! Je mourus un jour entamé de ses traits,
Mais je revins en vie incontinent après,
Merveille qu'un mortel ne put jamais comprendre.

Bref tout mort et transi je souffris du tourment,
Et donc il est certain que la mort d'un amant
Est la mort du Phénix qui renaît de ses cendres.

Siméon-Guillaume de la Roque (1551-1611). Source: Bonjour Poésie.

mercredi 29 mai 2024

Enquête et silences autour d'un enfant adoptif du côté de Saint-Etienne

Maria P. Mischitelli – C'est le choc de quelques solitudes humaines dans les environs de Saint-Etienne que la romancière et traductrice Maria P. Mischitelli orchestre dans son premier roman policier "La solitude des Bois Noirs". Des solitudes d'autant plus étonnantes qu'elles ne devraient pas être: époux qui ne s'aiment plus guère, petit patron de bistrot au trop grand secret, silhouette glaçante derrière une fenêtre, et surtout celle d'un enfant adoptif, Ganymède, qui préfère parler aux arbres plutôt qu'à ses semblables. Comment s'est-il retrouvé dans le Forez? Le lieutenant Louatah mène l'enquête.

Il y a en effet plus d'un cadavre dans le roman faussement tranquille "La solitude des Bois Noirs". Le lecteur sera servi en ossements difficiles à identifier; il aura même droit à un cadavre humain empaillé, si bien naturalisé qu'on l'aura longtemps cru vivant, bloqué dans une immobilité imputée à un AVC sévère. Mais voilà: venu de la ville de Saint-Etienne, le lieutenant Louatah fait face aux lourds silences et aux réactions excessives qui protègent une vie villageoise et trahissent a contrario le fait qu'il y a quelque chose sous l'eau qui dort. L'auteure ne manque pas de relever, par ailleurs, les témoignages de racisme larvé dont le policier, pourtant beau gosse, fait l'objet.

Au cœur de l'intrigue, il y a donc Ganymède, ce jeune Noir adopté par un couple bourgeois en mal d'enfant – ce mal d'enfant masquant mal un manque de liant entre deux époux qui se sont éloignés l'un l'autre, Monsieur étant en particulier actif à son travail. Par quelques scènes judicieusement dessinées, la romancière dessine le destin d'un enfant adoptif qui n'arrive pas à trouver sa place dans la bourgade où il vit. Ses parents ne l'y aident guère, et les réflexions racistes dont il fait l'objet (et qui résonnent avec celles que subit Louatah) non plus. Résultat: Ganymède, officiellement ressortissant guinéen, préfère parler aux arbres et aux animaux sauvages. Et ceux-ci semblent lui répondre, lui soufflant la vérité sur son passé.

On se protège dans le village des Bois Noirs, au fil des silences, et Louatah aura fort à faire pour percer les secrets et mystères du cru. Cela vaudra bien quelques pizzas çà et là, y compris dans un établissement fictif de la rue de la Résistance à Saint-Etienne, où l'officier de police a ses entrées. L'écrivaine témoigne d'une belle tendresse pour ce personnage, dont elle prend soin de travailler les élans du cœur, pudiques mais indéniables: hétérosexuel (ça en devient une blague récurrente, malicieuse, avec un collègue masculin qui a son propre penchant), séduisant presque malgré lui, l'homme de police a bien quelques préférences. Cette enseignante rousse et avenante, peut-être? Ou cette patronne d'hôtel si prompte à mettre sa poitrine en avant? Ou la patronne de la pizzeria, si sourcilleuse quant à ses fréquentations qu'elle en paraît presque maternelle?

De Louatah, le lecteur aimera le goût marqué pour la musique, qui se traduit par l'envie constante de noter telle ou telle mélodie. De façon plus large, Louatah, capable de réciter des scènes entières du film "La Traversée de Paris", présente un tempérament artiste qui peut apparaître comme un atavisme puisque la romancière fait de lui le parent de l'écrivain stéphanois Sabri Louatah. Il n'en faut pas plus pour que cet enquêteur suscite la sympathie d'un lecteur qui va le suivre, tournant à la vitesse de l'éclair des pages colorées par quelques mots de parler gaga, jusqu'au bout de l'enquête... et d'une affaire de cœur prometteuse.

Maria P. Mischitelli, La solitude des Bois Noirs, Saint-Etienne, Editions du Caïman, 2023.

Le site des Editions du Caïman.

Lu par Froggy's Delight, Lee Ham, Marie 39.

mardi 28 mai 2024

"Maria Chapdelaine", au rythme de la nature qui commande

Maria Chapdelaine – Bien entendu, le mode de vie décrit dans "Maria Chapdelaine", roman de l'écrivain français Louis Hémon (1880-1913), est révolu: il n'est plus temps de "faire de la terre", de plus en plus au nord du Québec, comme dans les années 1908-1909. Paru pour la première fois en volume en 1916, ce petit ouvrage dense a su se faire sa place dans les lettres francophones et la conserver jusqu'à aujourd'hui, non sans polariser: les pionniers du Québec que l'auteur décrit sur la base de six mois de vie passés au Canada sont-ils vraiment tels que ceux qui, venus de France, ont effectivement vécu au Canada? La question s'est posée.

C'est pourtant une image riche que l'auteur restitue de cette poignée de colons plus ou moins nomades, installés loin de tout, même de l'église en tant que lieu de culte, asservis par une nature indomptable aux hivers interminables et glacés et aux étés toujours trop courts. La nature du grand Nord fait elle-même partie des personnages du roman, de même que les animaux de la ferme, qui ont leurs exigences. C'est ainsi que la vie humaine est rythmée dans "Maria Chapdelaine", et la mort sanctionne parfois ceux qui la bravent. Faut-il se soumettre à loi d'airain de la nature en continuant à vivre en nomade explorateur ou s'installer enfin? Cette question traverse le roman et fait partie de questionnements de Maria Chapdelaine. 

Maria Chapdelaine? On la découvre jeune, belle et solide paysanne, pragmatique, peu causante, parfaitement intégrée dans l'univers que l'auteur décrit. En âge de se marier, ses sentiments sont aussi le véhicule littéraire d'une certaine description sociale. Ils seront trois, ceux que l'auteur décrit comme prétendants possibles. Il est permis de sourire à leurs noms, mais ceux-ci sont révélateurs tout en sonnant vrai: Paradis sera le premier à s'en aller pour un monde meilleur, perdu (on dit "écarté" dans ce monde à part) dans la forêt et la neige. Il y aura aussi Surprenant, qui promet un avenir ailleurs, "aux Etats". Et enfin Gagnon, qui suggère qu'il "gagne" en définitive le cœur de Maria Chapdelaine – mais aussi sa raison, puisque leur avenir commun sera sur les terres pas toujours faciles à vivre que l'auteur réserve à ses personnages.

Un monde qui impose une vie simple qui va à l'essentiel: on vit de peu et l'on se débrouille avec presque rien, les veillées sont des moments de rencontre privilégiés, et l'auteur en profite pour observer, un peu à la manière distancée d'un reporter, un mode de vie et de dialogues vus comme sans cesse ressassés autour de thèmes terre-à-terre partagés. Les répliques sonnent comme venues d'ailleurs, recréées dans l'esprit de ce qu'on peut entendre au Québec mais sans prétendre singer la "parlure" québécoise – tout permettant de mesurer, déjà, l'écart entre le français des pionniers et celui des arrivants de fraîche date, venus de France et déjà désenchantés: on pense à la famille de l'accordeur de pianos – un métier dont la possibilité d'exister échappe même aux pionniers. 

Quant à l'écriture, elle s'avère plus lente qu'en apparence, obligeant le lecteur à adopter un rythme sans doute similaire à celui de Charles-Eugène, sempiternel cheval (gageons qu'il y a encore des chevaux nommés Charles-Eugène au Québec...) abattant cahin-caha sa part de besogne lorsqu'il s'agit de défricher de vastes espaces de forêt en vue de dégager des terres cultivables, promesses fragiles d'une vie prospère. Propulsé par les élans du cœur aussi forts que nécessairement pudiques de Maria Chapdelaine, ce court roman recrée de manière crédible tout un petit monde de solidarités face à une double adversité hors du commun: celle de la nature, et au-delà celle de Dieu qui régente toute vie.

Louis Hémon, Maria Chapdelaine, Montréal, Bibliothèque du Québec, 2013, première édition Montréal, 1916/Paris, 1921. Préface d'Aurélien Boivin, postface de Bernard Clavel.

Image: affiche du film de Sébastien Pilote (2021).


dimanche 26 mai 2024

Dimanche poétique 641: Victor Segalen

Mon amante a les vertus de l'eau

Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes
coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, malgré moi – du feu passe dans mon regard, 
elle sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges.

*

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse,
elle me fuit ; – et j'ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche 
avec ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j'avale une poignée de boue.

Victor Segalen (1878-1919). Source: Bonjour Poésie.

samedi 25 mai 2024

Au sujet de la Dictée de la Fête du Livre de Saint-Etienne...

... un billet qui s'adresse spécialement aux lectrices et lecteurs de ce blog domiciliés à Saint-Etienne ou dans le département français de la Loire: la demi-finale de la dictée de la Fête du Livre de Saint-Etienne aura lieu tout prochainement, le 1er juin à 10h00 au lycée Claude-Fauriel, à Saint-Etienne. La participation à ce concours d'orthographe est ouverte à chacune et à chacun, à tu et à toi, à vu et à vous, bref: à toute personne désireuse de se frotter à un texte gentiment difficile dont je suis l'auteur et que je défendrai sur place. L'ambiance sera studieuse, comme à l'école... Y serez-vous aussi, amies et amis ligériens passionnés de la langue française? Bienvenue, bon courage et à vos stylos!

Pour en savoir plus, et aussi pour vous inscrire, voici le site de l'équipe d'organisation: Lire à Saint-Etienne. Merci à elle pour la confiance témoignée!

mercredi 22 mai 2024

Sauver l'humanité, un enjeu interstellaire

Norman Spinrad – Voilà bien une puissante fable intergalactique! Premier roman de l'écrivain états-unien Norman Spinrad, paru en 1966, "Les Solariens" plonge son lectorat dans les entrailles de quelques vaisseaux spatiaux en suivant le personnage de Jay Palmer, capitaine promu nolens volens à un destin d'exception qui va le transfigurer. Tout commence de manière excitante, par une bataille entre les Doglaaris et une escouade de vaisseaux spatiaux pilotés par des humains, colons de planètes à des années-lumière d'ici. En lever de rideau, l'ambiance conjugue habilement le jeu vidéo et la géométrie la plus rigoureuse.

Et l'ambiance est sérieuse, grave même. L'auteur développe en effet l'idée que l'humanité, après avoir colonisé plusieurs planètes, se trouve en danger d'extinction à petit feu face aux Doglaaris, population d'extraterrestres programmée, à plus d'un titre, pour exterminer, bataille après bataille, cette humanité qu'elle désigne sous le nom de "vermine". 

Evidemment, la question du tempérament colonisateur de l'humain est présente; mais s'il fait face à des obstacles, même forts, ce colonialisme planétaire n'est pas remis en cause. On ne saura guère, du reste, pourquoi l'humain a décidé que la Terre était devenue soudain trop petite pour lui. Au contraire, l'enjeu du roman, existentiel, réside dans la disparition de l'espèce, éliminée systématiquement par des extraterrestres sans âme. Un danger qu'il convient de combattre.

En installant face à face deux puissances fonctionnant sur la base d'injonctions voulues par les ordinateurs et qu'il est périlleux voire impossible de contourner, l'auteur prévoit un destin implacable pour l'humanité, on l'a compris. A moins que... C'est là qu'interviennent les Solariens, venus de la Forteresse Sol, quelque peu mythique du point de vue de Jay Palmer: il s'agit tout simplement de notre bon vieux système solaire, que Palmer, natif d'une planète dont la culture consiste depuis plusieurs siècles à élever de futurs pilotes de vaisseaux spatiaux combattants, n'a jamais connu. Les circonstances vont l'entraîner à la suite d'une escouade de Solariens qui se sont faits fort de vaincre les Doglaaris. 

Dans la mentalité des Solariens, il est permis de voir un calque d'une certaine mentalité américaine, à la fois sympathique et mystérieuse, dominatrice quasiment par atavisme, paternaliste en somme: non contents d'être les maîtres du monde avec le sourire, les six Solariens, formant une équipe soudée autour d'une complémentarité de talents décrite avec précision, ambitionnent de sauver la Terre et ses colonies contre les extraterrestres. Aujourd'hui, alors que le leadership américain est contesté partout dans le monde, cette vision fait sourire. Mais voilà: quoi qu'on pense de ces Solariens ambivalents derrière leur amabilité, ils n'en sont pas moins humains, et là est l'essentiel.

"Les Solariens" explore en effet de manière critique, à travers Jay Palmer et son entourage habituel, une humanité qui a eu le tort de se reposer intégralement sur ces ordinateurs réputés pour ne jamais se tromper, mais capables d'emmener l'humanité vers la catastrophe ultime. L'humanité des Solariens va retourner la situation, avec les armes habituelles que nous avons toutes et tous en nous: un peu de ruse, de la malice, du culot, de la séduction même, voire de la télépathie – bref, du talent, ainsi que des capacités d'innovation et d'adaptation. Ce mix, perfectible et performant à la fois, s'appelle "intelligence"...

Et en fin de roman, tout le monde semble content: les Solariens ont sauvé le monde, et Jay Palmer aura vécu une expérience interstellaire qui l'aura transformé et enrichi. Quant au lecteur, s'il peut regretter aujourd'hui une narration un peu trop dans l'esprit nord-américain (mais non sans outrances, qui peuvent aussi être vues comme ironiques – mais il est vrai que l'on n'a pas vraiment l'impression que TOUTE l'humanité se serre les coudes face à l'adversité), il appréciera avec ces pages, aujourd'hui encore, un récit qui rappelle, à l'heure de l'intelligence artificielle, que l'humain conserve toutes les capacités qui font de lui le maître, pourvu qu'il sache les identifier et s'en servir à bon escient.

Norman Spinrad, Les Solariens, Paris, Denoël, 2000/Folio, 2001. Traduit de l'américain par Michèle Charrier.

Le site des éditions Denoël, celui des éditions Folio.

Défi 2024 sera classique aussi.




lundi 20 mai 2024

En mode Indiana Jones: un court roman aux mâles inspirations précolombiennes

Donnie Hawkins – Il s'est bien amusé, Donnie Hawkins, lorsqu'il a écrit les quelques dizaines de pages de "Kitten et la pyramide sanglante"! Porté par une intrigue méso-américaine entre Guatemala et Mexique, doucement viriliste (quoique...), cet ouvrage constitue le quinzième opus de la série de romans populaires "Damned" mise sur pied par les Nouvelles Editions Humus. Le lecteur retrouve Kitten Napier, une femme belle, intelligente et lesbienne (donc inaccessible aux hommes, à moins qu'elle ne soit bi, la porte est ouverte...), déjà vue dans "Kitten mène l'enquête".

Ce court opus emprunte son univers au monde du cinéma et des arts populaires, avant tout. L'ambiance des débuts a tout pour rappeler Indiana Jones, et certains dialogues le confirment fortement. Quant au final, avec son duel de "bites" (la répétition du mot finit par devenir hilarante, c'est dingue), il ne manque pas de rappeler "La Guerre des étoiles", en mode sabre laser – interpellant tout un imaginaire phallique auquel le lecteur (et la lectrice, tiens, même si ça ne se pose pas dans les même termes) est invité à réfléchir. Hors cinéma, enfin, l'imaginaire lié aux forêts d'Amérique centrale évoque l'implacable "Les Ruines" de Scott Smith.

Tout tourne, dans "Kitten et la pyramide sanglante", autour de rituels qui impliquent des sacrifices humains, portés dans un esprit de revival porté par Ix Way Chan Ajaw, Reine de la Nuit, avide d'hommes à sacrifier. Le lecteur apprend ainsi que l'organe vital du mâle de l'espèce humaine n'est pas le cerveau, ni le cœur. Alors, quoi? Devinez, amis lecteurs, je ne divulgâcherai pas... L'auteur imagine ce qui peut arriver lorsqu'une expédition archéologique portée par une équipe d'hommes peut survenir dès lors, surtout lorsque deux femmes, Kitty et son amante en l'occurence, s'y mettent.

Il y a encore un peu à dire au sujet de l'onomastique. Le trait le plus saillant (si j'ose ainsi dire) concerne le personnage de Fergus Johnson, alter ego clairement dessiné du basketteur philosophe américain et suisse Jon Ferguson. Tout y est, un ballon de basket incongru comme les sorties philosophiques. Le tropisme américain se poursuit avec Lord Eton (contrepèterie de "Les tonnes d'or"), mormon jusqu'à l'os, archéologue en chef, à la recherche des tables d'or dont parle Joseph Smith, fondateur de ce courant religieux. Enfin, de façon plus anecdotique, Enilda, nom d'un personnage féminin du roman, est l'anagramme de "Daniel". Vous en faites ce que vous voulez...

Entre récit aventureux et péripéties grotesques agencées pour divertir, tout se termine avec une scène de dialogue physiothérapeutique où l'un des personnages rééduque peu à peu son organe vital (qui, rappelons-le sans divulgâcher, n'est ni le cerveau, ni le cœur). A l'aéroport, les survivants de ce roman noir et aventureux retrouvent leur place. Il le faut bien, et l'auteur semble avoir la frite: dûment traduit par un certain Wilburr Dan Lésé Pinard pour "Kitten et la pyramide sanglante", l'écrivain annonce d'ores et déjà un récit intitulé "Kitten sauve un Belge". On a hâte de déguster.

Donnie Hawkins, Kitten et la pyramide sanglante, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2024. Traduit de l'américain par Wilburr Dan Lésé Pinard.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

dimanche 19 mai 2024

Dimanche poétique 640: Bernard Lanza

Oh oui, elle l'aime!

Oh oui, elle l'aime elle ne sait pas pourquoi,
C'est arrivé comme ça, un beau jour par hasard,
Mais peut-être bien que le bon Dieu l'avait voulu,
Il fait tellement de choses que l'on ne comprend pas.

Oh oui, elle l'aime, est-ce un somptueux cadeau
Que lui a fait le ciel, ce sentiment si fort?
Après tout, cela a-t-il vraiment quelque importance?
Ce qui lui importe, c'est qu'il soit là pour elle.

Son petit cœur s'emballe aussitôt qu'elle l'aperçoit,
Elle s'en veut de ne pouvoir se montrer plus discrète,
Mais elle ne parvient guère à lui cacher sa joie
De le retrouver, elle sent bien qu'elle l'adore.

Il s'avance vers elle, la bise sur les deux joues,
Puis tendrement l'attire tout contre sa poitrine,
Et c'est alors, la voyant radieuse, qu'il lui dit:
«Viens, allons chez moi, il y fera moins froid.»

Bernard Lanza (1942-2009). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 17 mai 2024

Coupable et victime: à la poursuite de la mystérieuse Alex

Pierre Lemaitre – Il y a quelque chose de virtuose dans le thriller "Alex" de Pierre Lemaitre. Celui-ci s'inscrit dans une trilogie romanesque mettant en scène le policier Camille Verhoeven, déjà vu dans "Travail soigné": ça résonne au fil des pages d'"Alex".

Quelques mots d'abord au sujet de l'impression que laisse le personnage éponyme, c'est-à-dire la fameuse Alex: l'auteur réussit à la faire passer pour une victime dans un premier temps. Puis, au fil des pages, le lecteur s'aperçoit que c'est en fait une criminelle, victime aussi de son enfance, et que les scènes terribles du début du roman ne sont qu'un accident de parcours. Baladé entre une première impression positive et les actes glaçants dont Alex est capable pour se venger d'une enfance volée, le lecteur ne peut être qu'ému par un tel personnage, ambigu, froidement déterminé, à la fois coupable et victime, semblant frapper au hasard.

Camille Verhoeven? Les fidèles de la première heure de Pierre Lemaitre l'auront déjà vu lorsqu'ils ouvrent "Alex". Le personnage ne manque pas de sel: il mesure un mètre quarante-cinq tout mouillé, ce qui permet à l'auteur de développer quelques scènes cocasses où ceux qui lui font des remarques sur sa taille s'enfoncent lamentablement. De plus, ce garçon s'avère habile avec un crayon en main, ce qui apparaît comme un atavisme: sa mère était une artiste qui fume. L'équipe de police dessinée par l'écrivain ne manque pas de pittoresque: on pense en particulier à Armand, un garçon au tempérament de kleptomane, prompt à taper une cigarette çà et là, voire plus, ou à Louis, riche à millions.

"Alex" apparaît comme un jeu de masques, à la fois ressemblants et dissemblants au gré des portraits-robots qui collent presque. On découvre en effet qu'Alex est adepte des perruques et des verres de contact, et qu'elle change d'identité à chaque homme qu'elle rencontre. Inconnue des services de police, elle s'avère littéralement insaisissable: l'auteur fait en sorte que rien ne puisse rapprocher les indices recueillis d'une personne précise. Et c'est avec jouissance que le lecteur voit l'enquête patiner et imagine le cerveau des enquêteurs chauffer: "C'est bien la même personne, mais c'est qui?". Cela, d'autant plus qu'en parallèle, il a la réponse...

Terrible créature donc que celle d'Alex, victime d'un passé glaçant, qui n'oublie ni ne pardonne rien... Le lecteur connaît les enquêteurs, la victime, la coupable... dès lors, au fil des pages, c'est le mobile qu'il s'agit d'identifier – dans un souci plus large de répondre à la question rituelle: "Comment en est-on arrivé là?". L'écrivain dessine, en point d'orgue de son roman, un interrogatoire magistral vu comme un duel entre deux personnages clés. Trouveront-ils la vérité, assureront-ils la justice? En refermant "Alex", le lecteur se trouve seul juge.

Pierre Lemaitre, Alex, Paris, Le Livre de Poche, 2012/Albin Michel, 2011.



mardi 14 mai 2024

L'épouse face à l'amante, l'écrivaine face à la traductrice: Mélanie Chappuis au théâtre

Mélanie Chappuis – Elles sont deux sur scène, l'épouse et l'amante. Dix ans d'âge les séparent, un homme les rapproche et les éloigne à la fois. C'est le propos de la pièce de théâtre "L'autre" de Mélanie Chappuis, jouée jusqu'au 23 mai 2024 au Théâtricul de Chênes-Bougeries, près de Genève. C'est par le biais de son texte que j'ai découvert cette pièce, c'est donc un retour de lecture que je ferai ici. Qu'on sache cependant que sur scène pour cette création, Mélanie Chappuis donne la réplique à Maria Mettral, dans une mise en scène signée Christian Gregori.

On le comprend vite, Alessandra l'épouse et Nelly l'amante ne passeront pas leurs vacances ensemble. Mais y a-t-il une manière de sortir par le haut d'une relation forcément conflictuelle entre deux femmes qui se partagent le même homme? Et l'amour, dans tout ça? En mettant en scène deux femmes d'âge mûr, la dramaturge évite l'écueil du motif convenu de l'homme qui, à l'heure du démon de midi, recherche une jeunette. Elle le fait même disparaître avec vigueur en évoquant, dans le dialogue qui s'installe entre Nelly et Alessandra, "Le Fusil de chasse", roman de Yasushi Inoué (non cité, c'est dommage...), où l'amante est plus âgée que l'épouse. Et où chacune finit libre. Ou morte, ce qui revient peut-être au même.

Le motif du sentiment amoureux traverse bien sûr "L'Autre", offrant une réflexion sur ce que ressentent des époux après de nombreuses années de vie commune. L'amour peut dès lors apparaître, au fil des répliques, comme un autre nom de la soumission à un mari suffisamment puissant pour gérer même la notoriété de sa femme – du moins du point de vue de celle-ci, la voix du mari étant la grande absente de cette pièce de théâtre: on parle de lui comme d'une Arlésienne. 

Entre Nelly la traductrice et Alessandra l'écrivaine, pourtant, il est des voies qui rapprochent. Au fil des répliques, l'écrivaine met en scène à travers ses deux personnages ce que peuvent se reprocher les deux rôles, sans qu'aucun ne domine. Cela dit, en mettant face à face une traductrice qui finit par tutoyer comme une manière de familiarité proposée à une écrivaine qui, jusqu'à la dernière réplique, en reste à un vouvoiement déférent et supérieur, la dramaturge suggère que celle qui vouvoie, l'écrivaine donc, domine, ne serait-ce qu'en rejetant le tutoiement proposé par une traductrice vue comme la servante d'un texte littéraire écrit, donc pensé, par quelqu'un d'autre, et nécessairement traître (il est question de Judas en début de pièce, et de toutes façons, euh, hein: "traduttore, tradittore!", selon un cliché répandu sur la profession des traducteurs).

Si elle se termine sur une promesse d'émancipation teintée de quelques références littéraires (Thérèse Desqueyroux ou Thérèse Raquin, par exemple, et l'auteure les fait se télescoper en fin d'ouvrage), cette pièce empreinte de références littéraires met en scène deux personnages aux répliques finement affûtées, entre attirance et rejet: tout commence dans un esprit conflictuel, à chacun des personnages ses banderilles! Le mot d'"arène" (p. 20), immanquablement évocateur de l'imaginaire de la tauromachie, apparaît d'ailleurs dans les didascalies pour souligner l'idée constante  d'un conflit rituel.

Mais l'issue de "L'Autre" est-elle un acte de paix, par-delà une complicité espérée au travers de telle ou telle réplique sympa synonyme de main tendue? Ce ne sera pas inconditionnel: lâché par Alessandra l'écrivaine, la dernière réplique, "Ecrivez-moi", invite Nelly la traductrice à faire l'effort de venir sur son terrain. Duel entre épouse et amante, "L'autre" peut aussi dès lors être vu comme le récit du rapport de force qui ne manque pas de fonctionner entre une traductrice littéraire et une écrivaine: à qui revient la plus grande part de liberté?

Mélanie Chappuis, L'Autre, Lausanne, BSN Press, 2024.

Le site des éditions BSN Press.


lundi 13 mai 2024

Amin Maalouf, quand l'identité peut tuer

Amin Maalouf – À l'heure où toutes les identités se revendiquent comme telles à grands coups de drapeaux et de manifestations dans l'espace public, il est intéressant de se plonger dans le court essai "Les Identités meurtrières" d'Amin Maalouf. Peut-on tuer au nom d'une identité? La réponse est malheureusement positive aujourd'hui encore... et l'auteur rappelle que la question n'a rien de neuf.

Pédagogue, l'auteur renonce à toute forme de jargon pour évoquer sa thématique. Il préfère partir de sa propre expérience d'écrivain à la fois français et libanais (l'ordre est indifférent) et commence par évoquer à quel point il n'apprécie plus d'être contraint de se décrire comme d'une seule identité, de n'être réduit qu'à une appartenance.

Au contraire, il s'assume riche de la multiplicité de celles-ci, qui le rendent unique alors que, prise individuellement, chaque identité le rapproche d'une partie plus ou moins grande de l'humanité. Humaniste, sa réflexion s'avère dès lors tendue entre l'individuel et l'universel. 

Deux exemples, tirés du vécu de l'auteur, marquent cet ouvrage: les identités religieuses, en particulier chrétienne et musulmane, et l'identité linguistique. La perspective est ici volontiers historique: l'auteur décrit l'évolution d'un christianisme qui se libère de la tutelle de Dieu alors que l'Islam, originellement ouvert à un certain libéralisme, s'est peu à peu refermé sur lui-même. Par la faute du christianisme dominant au cours des siècles? L'auteur l'avance. 

Côté rapport à la langue, l'auteur préconise que chaque personne en Europe en maîtrise trois, chacune ayant un statut particulier dans son cœur et son esprit. La langue maternelle est un point de départ incontournable, l'anglais apparaîtrait comme la troisième langue, utilitaire, et il y aurait la place pour une deuxième langue, première langue étrangère, qui serait une "langue d'adoption", choisie avec enthousiasme. 

Cela, en indiquant que l'histoire a voulu que l'Occident a, à un certain moment de l'histoire, été en mesure de rayonner sur le monde entier et de le dominer. Ce règne arrive-t-il à son terme? Nous sommes à un tournant, mais "Les Identités meurtrières", paru à la fin du vingtième siècle, ne pose pas cette question et, en particulier, admet le caractère indispensable de la langue anglaise dans le bagage de tout humain, même sous une forme sommaire. Ce faisant, bien de son temps, il acte la domination d'un certain libéralisme occidental, alors victorieux du communisme, mais remise aujourd'hui en question.

De même, l'auteur ne remet pas en cause la mondialisation, et c'est aussi pour cela qu'il préconise de s'armer pour celle-ci. Mais dans le monde multipolaire qui vient, où des puissances de civilisation autres que l'Occident émergent et veulent avoir droit au chapitre, le terme de "mondialisation" a-t-il encore le même sens qu'il y a une petite trentaine d'années? 

"Les Identités meurtrières" apparaît comme un livre important et bien pensé, soucieux de ne pas abrutir le lecteur avec des mots impossibles. Mais il mériterait quelques compléments et nuances aujourd'hui, à plus d'une génération de distance, en évoquant par exemple les personnes qui se collent elles-mêmes ou imposent aux autres de toutes nouvelles identités, notamment de "genre", comme des étiquettes. Désormais Immortel, portant l'habit vert avec une classe indéniable, l'auteur y pense-t-il? Ce serait une idée.

Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Le Livre de Poche, 2006/Grasset et Fasquelle, 1998. 

Le site des éditions Grasset, celui du Livre de Poche.

dimanche 12 mai 2024

Dimanche poétique 639: Vénus Khoury-Ghata

La mouette morte sur ton paillasson vient de ton sommeil
la mer va déferler jusqu'à ton seuil pour l'enterrer dans l'eau
recroquevillée sur elle-même
tu prends la même posture que l'oiseau
deviens mouette sur une grève déserte
le reste de la planète submergé par l'eau

Vénus Khoury-Ghata (1937- ), Désarroi des âmes errantes, Paris, Mercure de France, 2024.

mercredi 8 mai 2024

Errance des âmes, vives ou mortes

Vénus Khoury-Ghata – Lointaines, comme éthérées, ou incroyablement concrètes, avec la mort pour leitmotiv: telles sont les âmes que la poétesse Vénus Khoury-Ghata décrit dans son recueil "Désarroi des âmes errantes". Les poèmes qui le composent sont le plus souvent brefs, et fulgurants si l'on songe à ce dont ils parlent tour à tour; l'économie de ponctuation leur confère cependant une longueur en bouche, une résonance indéniable. 

Il est donc question des éléments naturels, des âmes en peine, mais aussi du poète face à la feuille blanche,  en résonance avec le blanc de la neige, mais aussi avec des motifs tirés de la nature tels que les oiseaux morts. Et s'invitent les mânes de poétesses et écrivaines qui se sont donné la mort, Sylvia Plath, Virginia Woolf, Marina Tsvetaïeva – et leur confrontation aux éléments fatals.

Et l'auteure évoque les mères, celles d'autrefois dites au temps passé (séquence "Les mères"). Peu à peu s'installe le thème récurrent du sang, fort, que ce soit celui du coq tué pour le repas du dimanche ou celui des règles – un sang qui entre en résonance avec le rouge des poivrons, évoqué dans l'un des poèmes de ce bout de recueil.

Attentif aux couleurs porteuses de force et d'imaginaire, écrit dans les nuances musicales du mode mineur, "Désarroi des âmes errantes" balade son lecteur entre une poignée de thèmes universels, avec une attention marquée pour la vie et la condition féminine, et aussi pour la mort, qui frappera chacune et chacun. Cela, sur un ton simple et sans détours, franc et direct.

Vénus Khoury-Ghata, Désarroi des âmes errantes, Paris, Mercure de France, 2024.

Le site des éditions Mercure de France.


lundi 6 mai 2024

La musique des mots pour dire la vie de l'ordinaire Gary

Pascal Cuvelier – "Gary contre l'instant impossible", c'est avant tout une musique, une manière de déclamer le texte, quitte à ce que ça passe pour un procédé: le prénom de Gary apparaît régulièrement comme sujet de phrases courtes qui font haleter le récit, certaines se passant même de verbe. Fondée sur la répétition et le ressassement, la musique accroche, envoûte, questionne, on a à la fois envie de s'y immerger sans fin et de s'en défaire sans délai.

Qui est Gary? Difficile de le dire, singulièrement, lorsqu'on a refermé "Gary contre l'instant impossible": l'auteur a réussi à camper avec lui un quidam parfaitement anonyme. Tout au plus saura-t-on qu'il est en surpoids notable (120 kilos, l'auteur le redit à plus d'une reprise – le ressassement, toujours...), qu'il est commercial pour un fabricant de meubles à Mende (Lozère), qu'il a eu une enfance et qu'il vit toutes sortes d'aventures, mû par un énigmatique rayon vert. Ah – et, pour renouer avec l'ordinaire en fin de roman, qu'il est en procédure de divorce.

Les aventures que l'auteur réserve à son personnage commencent par des actions quasi ordinaires (partir à Marseille en voiture sur un coup de tête, quitter un emploi, écouter des ragots) et se poursuivent avec des événements qui tiennent de l'étrange, à l'instar de cet épisode ménagé dans un dédale sans fin, à la Jorge Luis Borges, au-dessous d'un grand magasin, auquel Gary accède en faisant un trou dans le sol pour échapper à un autre danger. Gary sera même jugé par des extraterrestres, au terme d'une intrigue qui aime surenchérir.

Enfin, le double thème du travail en entreprise et de son sens traverse ce roman, qui assume une certaine vision sociale dès le départ, avec ce Gary qui ne trouve pas le moyen de placer ses bonnes idées, des idées qui, depuis la publication du roman (2016), sont pour certaines devenues des évidences: jeux sur téléphone portable, paiement des sacs en plastique dans les supermarchés dans un souci d'écologie. Cela se poursuit dans le monde du meuble, où l'entreprise est un microcosme, tout comme la petite ville de Mende où elle basée: ici ou là, tout le monde se connaît et a une histoire à raconter sur son voisin.

"Gary contre l'instant impossible", ce sont d'infinis méandres qui sont ceux de la vie d'un bonhomme, ce personnage intrigant de Gary Coupet, pas forcément si éloignés de ceux de l'existence de chacune et chacun d'entre nous. On le découvre enfin, ce Gary, formé par sa jeunesse bien cadrée et ritualisée, peu propice à faire vivre une vocation artistique qui, pourtant, tendait les bras à ce bonhomme qui, tout gosse, tenait à chanter dix chants lors des repas du dimanche en famille élargie. Entre récit de l'ordinaire et audaces vers l'extraordinaire, voilà un petit roman bien surprenant.

Pascal Cuvelier, Gary contre l'instant impossible, Saint-Etienne, Abribus, 2016. 

Tiré à 32 exemplaires, avis aux amateurs de livres rares!

Le blog des éditions Abribus.


dimanche 5 mai 2024

Du rififi du côté de la gauche pastèque

Pierre Ronpipal – "Le vert était rouge à l'intérieur" est le quatorzième titre de la série "Damned", consacrée au pastiche des romans populaires à l'américaine, à lire entre deux gares lorsqu'on voyage en train. Signé Pierre Ronpipal, ce petit livre s'intéresse au destin de quelques écologistes pas tellement d'accord entre eux.

Au cœur de l'intrigue, se trouve un certain Palpiron, dont le nom s'avère un jeu de mots sur le nom de l'auteur, qui est lui-même le pseudonyme d'un journaliste romand. Après un passé vécu dans les mouvements de gauche violente qui ont marqué l'histoire italienne des années 1970 (ah, les années de plomb!), le bonhomme aspire à une vieillesse tranquille, comme le fut celle de son grand-père, et sur son fief – marqué par une biodiversité exemplaire. 

Or, Antoine Meule, membre du conseil municipal du village où vit, Bourlens, est de ceux qui souhaitent l'exproprier pour créer un écoquartier. Et tout commence par une prise d'otage... A cette vision urbaine et politique de l'écologie, capable d'accepter les processus démocratiques à condition qu'ils servent ses intérêts, s'oppose la vision radicale de l'écologie que porte Jessica, compagne du maire, activiste qui passe beaucoup de temps en réunions avec tel ou tel groupuscule.

Voilà, en 75 pages, un roman efficace qui met habilement à nu, dans une logique de confrontation, les conflits qui traversent le courant écologique d'aujourd'hui. Cela, à un niveau villageois concret, à portée d'action des individus qui hantent "Le vert était rouge à l'intérieur".

Et pour porter son intrigue au noir, l'écrivain met en scène quelques personnages secondaires bien vachards. On pense à l'ami Simon, prompt à tuer et capable de maquiller un crime parfait. Et bien évidemment au jeu de poker menteur du promoteur immobilier, qui oppose le gros fric aux convictions du père Palpiron (il a une fille...), dont la conception du respect de l'environnement est marquée par le bon sens et la sagesse du passé.

Alors oui, c'est efficace, c'est un roman noir qui s'habille de vert pour mettre en scène un vieux rouge qui veut tranquillement boire son jaune à l'ombre d'un hêtre. Derrière une intrigue solide, l'écrivain recrée, amusé et impeccable, les contradictions du discours écologiste d'aujourd'hui, qu'il soit politique ou non. Vous avez dit gauche pastèque? Nous y voilà...

Pierre Ronpipal, Le vert était rouge à l'intérieur, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2024.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

Dimanche poétique 638: Jules Barbey d'Aurevilly

A Valognes

Ex imo.

C'était dans la ville adorée,
Sarcophage pour moi des premiers souvenirs,
Où tout enfant j'avais, en mon âme enivrée, 
Rêvé ces bonheurs fous qui restent des désirs !
C'était là... qu'une après-midi, dans une rue, 
Dont un soleil d'août, de sa lumière drue,
Frappait le blanc pavé désert, - qu'elle passa,
Et qu'en moi, sur ses pas, tout mon coeur s'élança !
Elle passa, charmante à n'y pas croire, 
Car ils la disent laide ici, - stupide gent !
Tunique blanche au vent sur une robe noire, 
Elle était pour mes jeux comme un vase élégant, 
Incrusté d'ébène et d'ivoire !
Je la suivis... - Ton coeur ne t'a pas dit tout bas 
Que quelqu'un te suivait, innocente divine, 
Et mettait... mettait, pas pour pas, 
Sa botte où tombait ta bottine ?... 
Qui sait ? Dieu te sculpta peut-être pour l'amour, 
Ô svelte vase humain, élancé sur ta base !
Pourquoi donc n'es-tu pas, ô vase ! 
L'urne de ce coeur mort que tu fis battre un jour !

Jules Barbey d'Aurevilly (1807-1889). Source. Bonjour Poésie.

jeudi 2 mai 2024

Jeunesses à l'ombre de François Duvalier

Dany Laferrière – Un monde de jeunes filles qui font leur loi à l'ombre de François Duvalier: c'est ce que relate l'écrivain haïtien Dany Laferrière, devenu depuis membre de l'Académie française, dans "Le goût des jeunes filles". Narré avant tout par un garçon à différents âges de sa vie, c'est un roman d'apprentissage certes, mais aussi de liberté, marqué par une solide dose d'humour, qui se déroule dans un contexte méconnu fonctionnant en vase clos et décalé: l'idée que les années 1960 commencent en 1971, date du décès de Pépé Doc, traverse "Le goût des jeunes filles".

C'est l'adolescence d'un garçon qui se déroule sous les yeux du lecteur du roman "Le goût des jeunes filles", un garçon qui voit évoluer en face de chez lui une poignée de jeunes filles à peine plus âgées que lui, mais déjà plus expérimentées en matière d'hommes et de relations avec eux, y compris sexuelles – en avance dans la vie, quoi. Construisant son roman à la manière d'un film littéraire, structuré par scènes et en dialogues, l'auteur reconstruit avec une éclatante justesse ce que les femmes se disent lorsqu'elles sont entre elles: les nuances des sentiments, le sexe, les hommes... et les femmes. Cela peut s'avérer conflictuel...

... et l'adolescent, quand à lui, lecteur du poète haïtien Magloire Saint-Aude, se retrouve à observer ce petit monde qui songe avant tout à s'amuser et lui paraît mystérieux, d'autant plus que, considéré comme un enfant, il semble ne pas compter pour les Marie-Erna, Marie-Michèle, Marie-Flore, Choupette, Pasqualine et autres Miki qui hantent la maison d'en face.

Le contexte politique marque l'ouvrage, de façon plus ou moins marquée, mais omniprésente. "Le goût des jeunes filles" décrit un milieu aisé, peut-être proche du gouvernement autoritaire de François Duvalier, mais ne manque pas d'en dire aussi la violence qu'il suscite, qui débute par la peur des "Marsouins", surnom donné par les personnages de ce roman aux membres de milice des Tontons Macoutes. A travers le personnage farouchement affranchi de Gégé, mais aussi par le biais du narrateur lui-même, le lecteur comprend ce qu'il peut en coûter de s'attaquer à ces hommes, et ne manquera pas d'être révolté par les interactions avec ces figures tutélaires pas forcément désirées.

Quelques mots enfin sur la relative complexité de la construction de ce roman, une complexité au service d'une représentation riche d'un monde particulier. L'auteur enchâsse en effet son récit d'adolescence entre deux éléments, initial et conclusif, où le narrateur apparaît adulte, interpellé par sa tante quant à l'authenticité de ce qu'il raconte: si sincère qu'il soit, un roman est-il condamné à paraître menteur? Quant à la partie enchâssée, construite comme un scénario de cinéma, elle intègre des extraits du journal de Marie-Michèle. Le rythme change, les paragraphes se font plus longs, et ça tranche de façon bienvenue en obligeant le lecteur à ralentir et à réfléchir. Et, comme il se doit dans un roman intitulé "Le goût des jeunes filles" et où la jeunesse féminine est omniprésente mais racontée, c'est un espace indispensable que l'auteur ouvre à une voix féminine qui s'exprime en direct.

Tantôt rapide comme les répliques qui fusent, tantôt plus posé comme les pensées d'une jeune femme, "Le goût des jeunes filles" constitue ainsi, au fil de ses pages, le tableau fascinant d'une jeunesse féminine aisée, un peu hors cadre à Port-au-Prince, qui a su se construire ses propres lois pour vivre et, peut-être, s'émanciper.

Dany Laferrière, Le goût des jeunes filles, Paris, Folio, 2007/VLB, 1992.

Le site des éditions Folio.

lundi 29 avril 2024

Ces chocolats délicieux qui vont par trois...

Collectif – Il paraît que les bonnes choses vont par trois. C'est valable en tout cas pour le recueil de nouvelles "Chocolat, noir de préférence", publié dernièrement aux jeunes éditions A3 Haute Edition. Cet ouvrage recèle trois beaux textes signés de trois auteurs de Suisse romande, autour d'un thème unique et typique: le chocolat.

Avant même de commencer sa lecture, le lecteur ne peut être que séduit par le livre en tant qu'objet. La police de caractères est atypique, la mise en page travaillée et flatteuse. Le papier, quant à lui, a été créé à l'origine pour Balenciaga. Et le recueil, enfin, est proposé en trois couleurs de couvertures, et sur l'ensemble du tirage, 150 exemplaires (sur 450) ont été numérotés à la main (confidence: j'ai le numéro 149). Oui, on aime.

Et les textes ne déméritent pas, chacun à sa manière. Le recueil s'ouvre sur "Arsenic et pavés de Genève" d'Olivia Gerig, la plus longue et la plus totale des nouvelles du livre. C'est presque une novella, dans la mesure où elle est structurée en chapitres pour créer une narration polyphonique. L'écrivaine convoque tout l'imaginaire lié au chocolat, produit de luxe pour certains, délice addictif pour d'autres, pour développer une intrigue noire, voire toxique, sur la base des drames et destins familiaux qui ont déterminé les destinées atypiques de ses personnages. On ne devient pas une empoisonneuse comme ça, que diable...

C'est avec adresse, dans un style amusé, que l'écrivaine Laure Mi Hyun Croset esquive le sujet dans sa nouvelle "À Troyes", qui met en scène une bouchère plus familière des biftecks que des pralinés – étant admis que bien apprêtés, les biftecks sont un délice aussi, tout autant que les chocolats. C'est en arrière-plan que la sœur du personnage principal malaxe ses ganaches... Ce que cette nouvelle met en valeur, c'est le caractère divin de tout aliment savoureux (et qui dit "chocolat" dit "théobromine", étymologiquement "nourriture des dieux"), à travers un jeu habile qui puise dans la mythologie gréco-romaine. Troie ou Troyes, voire éditions A3, même combat?

Signée Olivier Chapuis, "La Boîte" énonce enfin, sur un ton réaliste qui ne recule pas devant les questions sociétales (il sera question d'euthanasie), une histoire d'amour bien romanesque à base de défi sentimental: telle femme fantasque met un jeune homme au défi d'aller trouver une boîte de chocolats belges. Au fil de la nouvelle, le désenchantement s'installe: si goûteux qu'il soit, ce modèle est finalement banal. Comme la femme? En fin de texte, le narrateur a fait son choix, après un récit marqué par l'urgence amoureuse, qui fait écho aux contraintes temporelles indissociables des funérailles de la mère du personnage mis en scène.

Trois auteurs, trois lectures du chocolat, qu'il soit suisse ou belge: l'envoûtement est au rendez-vous à chaque page de ce précieux recueil, finement conçu pour une lecture des plus confortables. Voilà, par excellence, un bel ouvrage, sensuel, succulent à plus d'un titre, aussi accrocheur qu'une boîte de chocolats dont on dévore les délices un à un en se promettant à chaque fois que ce sera le dernier. À déguster avec un ballotin de pralinés à portée de main!

Collectif, Chocolat, noir de préférence, Genève, A3 Haute Edition, 2024.

Le site des éditions A3 Haute Edition, celui d'Olivia Gerig.

Il l'a aussi lu: Francis Richard.

dimanche 28 avril 2024

Dimanche poétique 637: Marceline Desbordes-Valmore

S'il l'avait su

S'il avait su quelle âme il a blessée,
Larmes du coeur, s'il avait pu vous voir,
Ah ! si ce coeur, trop plein de sa pensée,
De l'exprimer eût gardé le pouvoir,
Changer ainsi n'eût pas été possible ;
Fier de nourrir l'espoir qu'il a déçu :
A tant d'amour il eût été sensible,
S'il avait su.

S'il avait su tout ce qu'on peut attendre
D'une âme simple, ardente et sans détour,
Il eût voulu la mienne pour l'entendre,
Comme il l'inspire, il eût connu l'amour.
Mes yeux baissés recelaient cette flamme ;
Dans leur pudeur n'a-t-il rien aperçu ?
Un tel secret valait toute son âme,
S'il l'avait su.

Si j'avais su, moi-même, à quel empire
On s'abandonne en regardant ses yeux,
Sans le chercher comme l'air qu'on respire,
J'aurais porté mes jours sous d'autres cieux.
Il est trop tard pour renouer ma vie,
Ma vie était un doux espoir déçu.
Diras-tu pas, toi qui me l'as ravie,
Si j'avais su !

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859). Source: Bonjour Poésie.