dimanche 25 janvier 2026

Jeux de pouvoir sur une île déserte

William Golding – Miraculeusement rescapée d'un accident aérien, une nuée de garçons anglais âgés de 6 à 12 ans se retrouve sur une île déserte où il s'agit de s'organiser pour vivre et, peut-être, attirer les secours. La description de la société qui naît de cette situation inédite constitue le cœur de "Sa Majesté des Mouches", roman de William Golding. 

Les jeux de domination sont au centre de ce roman, et ce, dès le départ, lorsque Ralph et Porcinet se retrouvent: en prenant la décision de maintenir son surnom à Porcinet alors que celui-ci n'en veut plus, il prend barre sur lui. Ralph incarne dès lors, d'emblée, pour le lecteur, une forme de leadership. Face à lui, Porcinet devient une forme de subordonné, précieux grâce à ses lunettes, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur: le stéréotype du "p'tit gros de la classe" lui reste irrémédiablement collé à la peau.

D'autres garçons viendront rejoindre ce tandem, et les tensions naissent entre eux, malgré une tentative d'organisation du groupe. Porteur d'un certain sens des responsabilités, soucieux d'attirer les secours par un feu visible de loin, Ralph finit par devenir l'opposant minorisé de Jack, qui ne pense qu'à la chasse. Quant aux activités nécessaires au bon fonctionnement du groupe de garçons, elles ne sont pas toujours réalisées au niveau souhaité, malgré de nombreuses réunions où une conque sert de trompe et symbolise le pouvoir. 

Il est permis de voir dans cet antagonisme une opposition politique entre un dirigeant soucieux d'un long terme plutôt abstrait mais nécessaire et un autre, qu'on dirait "populiste" aujourd'hui, surtout soucieux d'offrir à ses fidèles de la nourriture et des jeux – une vision court-termiste vu la situation des garçons, échoués loin de toute civilisation sur une île déserte.

Il y a une part de sacré qui vient s'installer dans l'organisation sociale que les garçons mettent en place entre eux, avec le feu qu'il faut entretenir à la manière des vestales antiques et avec la hure d'un cochon sauvage, offerte en offrande à un monstre hypothétique sur l'existence duquel chacun a sa croyance – ce monstre ferait dès lors figure de divinité. Une divinité dérisoire, l'offrande suscitant davantage l'appétit des mouches (d'où son surnom moqueur "Sa Majesté des Mouches") que du monstre.

Et s'il n'y a pas de filles dans l'histoire, ce n'est pas pour autant que la féminité en est absente. Il y a d'abord cette offrande précisément, tête d'une truie allaitante tuée par le parti de Jack, qui n'a aucun égard pour les petits et tue un peu gratuitement sur ce coup-là: c'est le signe d'un basculement vers l'état sauvage. Quant aux filles, elles sont évoquées directement (p. 210) par Ralph lui-même, en relation avec l'idée de se nouer des cheveux devenus longs. Evoquer les filles, même de manière un peu dépréciative comme c'est fait ici (les garçons mis en scène n'ont pas encore tout à fait l'âge de s'y intéresser, et c'est sans doute voulu), c'est rappeler qu'il y a un ailleurs, plus riche et plus divers, où il y en a et où Ralph et les siens aspirent, de manière plus ou moins avouée, à retourner.

Roman de la fin de l'innocence inhérente à l'enfance, "Sa Majesté des Mouches" constitue aussi une vision plutôt pessimiste de l'humanité, et spécifiquement peut-être de la masculinité: il y a aussi des morts dans ce roman, de la cruauté et des rognes qui confinent à la folie. Avec, en filigrane, une question qui interpelle: un groupe de personnes isolées loin de tout peuplement humain serait-il capable de créer un monde meilleur? Chez William Golding, c'est sur une île déserte que ça se joue; mais cela pourrait aussi fonctionner sur une planète lointaine. Un classique à découvrir, à tout âge.

William Golding, Sa Majesté des Mouches, Paris, Gallimard, 1956, traduction de l'anglais par Lola Tranec.

Le site des éditions Gallimard.


Lu pour le défi 2026 sera classique aussi. 

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