mardi 5 juillet 2022

Pierre Queloz, l'alexandrin côté jazz et saveurs

Pierre Queloz – Alors oui: "On voit de tout aujourd'hui" se présente comme un "polar en alexandrin". Mais gare: les amateurs d'intrigues policières bien carrées et rationnelles risquent d'être déroutés par ce livre en forme de nef des fous que l'écrivain, artiste et chansonnier suisse Pierre Queloz propose à ses lecteurs. Franchement, y a-t-il un polar qui vous a déjà amené aux enfers avec Dante pour y saluer Jean Tinguely, condamné à réparer ses machines, ou Jean-Luc Godard, condamné à regarder ses films?

Sinueuse comme les courbes d'une belle femme, assumant ses digressions et ses méandres déconcertants, l'intrigue offre un voyage dans le monde des arts et de tout ce qui est bon dans notre monde. Au fil des pages, nombreuses sont en effet les allusions aux œuvres d'art plus ou moins connues. On trouve ainsi le Portrait de Baldassare Castiglione de Raphaël, côtoyant la Naissance de Vénus de Botticelli ou la Jeune vierge autosodomisée par sa propre chasteté de Salvador Dalí. 

L'auteur fait aussi de nombreux clins d'œil aux écrivains d'hier et d'aujourd'hui, de Jean de la Fontaine à Stéphane Bovon, par le biais d'allusions à sa tentaculaire saga Gérimont. Et bien sûr, ça chante, de façon paillarde ou marrante, dans un esprit qui rappelle Georges Brassens. Enfin, les arts de la table sont omniprésents dans ce livre qui trouve son intrigue en Italie et dans le bassin méditerranéen. Les pâtes sont bonnes, et avec des personnages nommés Aglio, Olio et Peperoncino, on les savoure d'autant mieux. L'auteur réserve d'ailleurs de superbes pages à ces délices, dûment arrosées de bon vin.

Et si l'ouvrage balade son lecteur du côté de l'Italie épicurienne, il ne rechigne pas à colorer ses vers alexandrins de mots et tournures typiquement suisses romands, ni de paroles étrangères. Ainsi, le lecteur se retrouve avec une expression à la saveur corsée, succulente, d'une richesse baroque voire rabelaisienne qui s'adresse à toutes celles et tous ceux qui aiment ce qui remplit agréablement le corps et/ou l'esprit.

Et qu'en est-il de ces alexandrins, alors? Tels qu'ils sont forgés par l'auteur de "On voit de tout aujourd'hui", ils déconcerteront sans doute les puristes du genre. Qu'on retienne cependant le chiffre de 12 syllabes, mesure d'airain que le poète s'est fixée. Pour le reste, foin des césures, hiatus, diérèses et synérèses! Il en résulte une versification singulière, néoclassique, à la fois parfaitement tenue et pleinement délirante, qu'on a sans arrêt envie de mettre à l'épreuve. 

Cette métrique fonctionne donc selon le jeu brindezingue qu'a défini l'auteur, y compris lors de dialogues ciselés comme au théâtre, et produit une forme de jazz échevelé où apparaît par moments, comme par hasard, un alexandrin canonique à la Malherbe. Qui n'est autre, peut-on dire, qu'un moment de l'alexandrin dingue, comme la vérité n'est qu'un moment du mensonge, ou vice versa. Mais foin de faire des phrases: en fixant ses propres règles et marges de manœuvre au sujet de l'alexandrin, l'écrivain évite le piège des vers qui ronronnent – ce qui serait probablement insupportable sur 303 pages – et gagne en richesse.

Bien malin qui saura résumer l'intrigue policière de "On voit de tout aujourd'hui", certes. Mais le lecteur amateur de beaux et bons mots garde de ce livre le souvenir d'un ouvrage où se succèdent les scènes de vie affolantes ou truculentes, les descriptions de femmes appétissantes et de belles tables (ou le contraire) dont la saveur est rappelée par le goût du verbe d'un poète qui convoque tout ce qu'il faut pour que ça sonne haut, fort et succulent. Et c'est un monde tout entier, une mythologie qui se dessine au fil des vers – ce que le préfacier Stéphane Bovon nomme le "storytellisme", convoquant sous cette bannière Pierre Yves Lador, Jean-Yves Dubath, Frédéric Vallotton, Alain Freudiger et Marie-Jeanne Urech. 

Alors du coup, si parfois, on dit "bonne lecture!" à un lecteur, ici, on a carrément envie de lui crier "bon appétit!".

Pierre Queloz, On voit de tout aujourd'hui, Vevey, Hélice Hélas, 2021. Illustrations de l'auteur, signées Piero. Préface de Stéphane Bovon.

Le site des éditions Hélice Hélas.

dimanche 3 juillet 2022

Dimanche poétique 546: Audrey Vigoureux

1

Nourriture rectiligne
Pensée droite
Extraction d'épine dorsale crue

Interdiction du mouvement non-rectiligne
Suées de cuirs écartelés
Métal croqué à pleines dents

Âmes rectilignes
Non-âmes
Visions de l'amen

Troubles rectilignes
Inadaptation, douleurs intestines
Folie assassinée

Incapacité rectiligne
Apnée surveillée
Subversion.

Audrey Vigoureux (1981- ), Apnée surveillée, Lausanne, BSN Press, 2022.

samedi 2 juillet 2022

Patron, y'a marée basse, fais-nous voir la p'tite sœur...

 ... c'est avec les paroles du refrain de la chanson "Marée basse" du groupe "Les amis d'ta femme" que j'ouvre ce billet légèrement genré et, je l'espère, amusant. Les consos ont-elles un genre au bistro, en effet? En tout cas, elles suggèrent de gouleyants éléments de langage.

Tout a commencé il y a un peu plus d'un lustre au "Soggy Bottom", formidable bar à bières de Saint-Etienne. Surprise ce soir-là: j'ai eu droit à "Marée basse", diffusée par l'établissement, avec son refrain inénarrable: "Patron, y'a marée basse, fais-nous voir la p'tite sœur...". 

Sur le moment, j'ai tilté: a-t-on le droit de diffuser une telle chanson dans un bistrot, faisant presque l'apologie d'une consommation immodérée d'alcool, alors que les établissements publics ont un devoir de prophylaxie en la matière? Peu importe, ou presque: ce soir-là, j'ai consommé avec modération. 

Et le "Soggy Bottom" de Saint-Etienne reste surtout le bistrot par excellence où l'on peut déguster une bière stéphanoise authentique, avec ou sans chansons – ah, la défunte Glütte! Au passage, et parce qu'il faut vivre aujourd'hui, je recommande celle qui a un goût de café: c'est inattendu et épatant.

Mais voilà: remettre la p'tite sœur, comme dans la chanson, c'est carrément demander une nouvelle bouteille. Voilà qui peut paraître beaucoup pour un seul homme, si l'on parle de vin! Buvant un verre dans un établissement de ma bonne ville de Fribourg, nommé "Le XXe", voilà que j'ai eu envie doubler la dose: on n'est pas bien, là? La serveuse a trouvé ce jour-là le mot qu'il fallait pour quelque chose de plus petit: "Tu prends le p'tit frère?". Je ne m'attendais pas à ce tour de langage; mais ça a tout de suite fonctionné, pour un verre plutôt que pour toute une quille. Adopté!

Du coup, je me suis permis de le glisser dans mon lexique, avec j'ai été généralement compris pour obtenir un verre de plus. Avec des nuances cependant: la serveuse d'aujourd'hui n'a pas capté tout de suite, ici à Fribourg. Question d'expérience? Et une autre serveuse, cette fois au bar "Old Bridge" de Grenoble, m'a précisé qu'il ne serait plus plus petit que le premier verre – j'ai répliqué qu'il sera en revanche plus jeune, puisque servi plus tard, ne serait-ce que d'un ou deux quarts d'heure. 

Et vous, quels sont vos mots pour remettre une tournée, seul ou à plusieurs, avec ou sans alcool? Quel genre, quelle dose, quel bonheur partagé, et en quel lieu? Et quand la petite sœur devient-elle le petit frère, ou inversement? Pour conclure et parce qu'il le faut bien, et aussi parce que tout doit finir par des chansons, je vous mets "Marée basse", la mélodie inénarrable citée en début de billet, avec les textes.


vendredi 1 juillet 2022

Musique des mots et de l'amour, par une musicienne nommée Audrey Vigoureux

Audrey Vigoureux – Audrey Vigoureux est connue comme pianiste de concert. Sa pratique de la musique trouve un prolongement judicieux dans son recueil poétique "Apnée surveillée", publié il y a quelque temps chez BSN Press.

Si la couverture du recueil, signée Axelle Snakkers, paraît abstraite, faite de lignes droites et d'un disque parfaitement géométrique, ce n'est pas pour rien: les premiers textes du recueil, furtifs, optent pour une écriture qu'on pourrait qualifier de non figurative – la sévérité du poème 1 a de quoi surprendre. 

Peu à peu, cependant, l'écriture se dégèle, et le lecteur apprivoise l'harmonie des trente poèmes d'"Apnée surveillée". Comme les couleurs, les mots et leurs sonorités s'entrechoquent, intriguent, résonnent pour faire courir l'imagination du lecteur.

Talent majeur de la poétesse, la musique trouve sa place parmi les thèmes abordés de façon plus ou moins franche par le recueil, en particulier avec le texte 8, merveilleuse réflexion sur l'écart de seconde, tentative réussie de mettre des mots sur un écart tonal qu'on dit dissonant, mille fois joué.

La musique, cependant, c'est plus qu'un thème dans "Apnée surveillée". Le lecteur l'entend presque à chaque parole, tant il est vrai que la poétesse fait s'entrechoquer avec succès des mots qui n'auraient rien à se dire a priori, mais qu'une proximité sonore suffit à rapprocher.

Cette musique, c'est bien sûr aussi celle des rythmes, de la versification libre que la poétesse conçoit de la façon la plus exigeante qui soit. Le lecteur lira ainsi rapidement les poèmes aux vers les plus courts, à la fois immédiats et porteurs de réflexion à plus long terme – au moins le temps de vivre avec ce recueil. 

Il goûtera aussi ces moments où la respiration se fait longue, où l'apnée se libère quelque peu – ceux où l'auteure se met à parler d'amour, d'intimité, d'une manière allusive ou concrète, forte en tout cas. Et où l'on touche alors, mais sans y basculer, aux confins de la prose poétique.

"Pour que tu restes": c'est sur ces mots que la poétesse prend congé de son lectorat. Des mots adressés à un amoureux? C'est en tout cas une invitation à la fidélité envers cette poésie à la musique ciselée, entre murmures et cris ("Vous êtes des imbéciles!", poème 4), sans cesse réinventée. Alors oui: on reste.

Audrey Vigoureux, Apnée surveillée, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site de BSN Press.

jeudi 30 juin 2022

Chrystel Duchamp et la maison de tous les sangs

Chrystel Duchamp – "Le sang des Belasko", c'est l'histoire d'une maison qui vit, qui respire, qui meurt aussi. Et qui héberge, pour son malheur, une famille maudite, violente par tradition. Après plusieurs ouvrages accrocheurs parus du côté de Saint-Etienne, Chrystel Duchamp passe dans la cour des grands en faisant paraître "Le sang des Belasko", qui jouit d'une diffusion française voire internationale. C'est mérité.

Voyons ce qu'il en est: l'auteure orchestre les retrouvailles marquées par le deuil d'une fratrie composée de deux femmes et de trois hommes qu'on devine dans la force de l'âge. Tous ont une face obscure, tous ont quelque chose à reprocher à une personne issue du même sang. A l'heure de connaître les dernières volontés du patriarche défunt, André, tout le monde dans cette fratrie a une bonne raison de tuer son semblable, son frère ou sa sœur – il suffit de suivre les péchés capitaux pour savoir ce qu'il en est. En mots choisis, faisant œuvre d'écrivain post-mortem, le dernier écrit du père exacerbe cette pulsion. 

A l'insu de la fratrie, c'est donc bien André Belasko, défunt vigneron taiseux et vecteur malgré lui d'un tas de secrets de famille, qui orchestre sa tentative d'exorcisme familial par-delà la mort. L'auteure installe sans peine une tension lourde et inquiétante entre les personnages, mus de façon sincère par l'envie de connaître une vérité fatale. Leur mère s'est-elle suicidée? En instillant le doute, depuis l'au-delà, le personnage d'André Belasko sème la zizanie auprès de personnages particulièrement réceptifs, pour leur malheur.

L'ambiance est au thriller et au huis clos, certes. Mais la romancière joue aussi sur la corde du genre fantastique, recourant de façon classique à l'alcool pour exacerber les perceptions et fabriquer des fantômes qui ne pourraient être que des lubies. Les a-t-on vraiment vus, ces spectres? Le doute s'installe. Et lorsque la maison paraît respirer, avec ses murs qui bougent tels des poumons, le lecteur s'inquiète franchement, comme dans un roman de Stephen King. Une telle hallucination est-elle la vérité, ou n'est-elle que l'effet d'une substance psychotrope? 

Là, il est à noter que de façon astucieuse, l'écrivaine fait de "La Casa" un personnage à part entière, qui va jusqu'à s'exprimer dans le prologue et l'épilogue du roman. Le lecteur intègre ainsi à la famille cette demeure signée Frank Lloyd Wright, et il peut aller jusqu'à lui prêter un rôle actif dans le drame qui se noue dans "Le sang des Belasko". La romancière revisite ainsi, avec adresse, le motif classique de ces maisons qui portent en elles l'histoire de ceux qui l'ont habitée. Quitte à se trouver hantées.

Alors? "Le sang des Belasko", c'est le sang de la terre lorsqu'on pense au vin délicieux cultivé par André Belasko – un chouette côtes-du-Rhône, sans doute. Mais c'est aussi le sang maudit de la famille, versé en luttes fratricides. Certes, la romancière construit de toutes pièces l'hypothèse du "gène pourpre", développée par un imaginaire Edgar Howard. Mais elle avance sur les brisées d'une hypothèse vertigineuse, posée pour de vrai dans le monde scientifique pur et dur: celle du gène de la violence

Les pages vont vite, les chapitres sont brefs: "Le sang des Belasko" se lit rapidement et a de quoi captiver un lectorat amateur d'histoires fondées sur les secrets de famille les mieux gardés. On y trouve de la tension, des rebonds à la fin de chaque chapitre ou presque. Mais qui tient les ficelles? Comme à son habitude, l'option fantastique laisse la porte ouverte aux incertitudes, jusqu'au bout... 

Chrystel Duchamp, Le sang des Belasko, Paris, L'Archipel, 2021.

Lu également par Alex, Alexa, AudeAurélieBepolar, CannetilleCannibale LecteurCarnet de lecture, Carobookine, CassiopéeCatherine Perrin, Eve-YeshéGrâce Minlibé, Happy Manda Passions, IbidouuJess Swann, JuK79LadybooksLa lectrice dyslexique, Laura HeurteloupLe Monde de MarieLes rêveries d'IsisLettres & Caractères, Light And SmellLisou, LitoteL'œil noir, Ma voix au chapitreMusemania, Myarosa, Nath, Pat0212Rose, SamSanguine, Sélénya, Sharon, Sur le fil des motsValmy Voyou LitVanessa, Yvan.

Les autres titres de Chrystel Duchamp: 

- 47° 9' S 126° 43' W, Saint-Etienne, Le Miroir aux nouvelles, 2014. Desins d'Eric Barge.

- Duellistes, Veauche, Eastern Edition, 2014, avec Sébastien Bouchery.

mardi 28 juin 2022

Beaux, riches et célèbres: compte à rebours pour un contrat

Tara Jones – "Le Contrat", tout est dans le titre de la saga de Tara Jones: Angeline Beaumont, fille d'un entrepreneur failli, se retrouve contrainte d'accepter un contrat d'un type un peu particulier: il y aura mariage, salaire, droits et contraintes pour elle. Le tout, valable au moins cinq ans, sous peine d'importants frais de dédite.

Prostitution à long terme? Il est bien sûr permis de se poser la question, et il apparaît clairement que si Angeline accepte ce contrat, c'est pressée par les besoins financiers de sa famille, soudain ruinée. Ce qui n'a pas été prévu, c'est qu'avec Geoffrey Lancaster, le promis à l'origine de ce "contrat", le courant passe tout de suite, vaille que vaille, sur un mode de guerre érotique, voire amoureuse.

Ma lecture s'arrête pour le moment aux tomes 1 et 2, publiés conjointement aux éditions Hugo & Cie à la suite d'un concours organisé par le réseau social d'écrivains Fyctia. C'est déjà pas mal pour planter le décor et en savoir davantage sur les personnages. 

Le lecteur se retrouve en effet en présence de toute une série de personnages plus beaux plus riches et plus séduisants les uns que les autres, quitte à ce que cela paraisse stéréotypé. Les deux mecs qui entourent Geoffrey Lancaster, en particulier, ont en commun un physique hors du commun, chacun à sa manière. L'auteure leur confère quelques traits de caractère distinctifs, conférant à Luke une attitude ambiguë, impénétrable, et offrant à Aïdan le rôle agréable de l'éternel optimiste. Ainsi s'illustre le type du BBS, ou "bad boy sexy", motard à cicatrice en blouson de cuir, requin en toutes circonstances, au bureau comme en amour.

Côté femmes également, il sera difficile de trouver une fille qui ne soit pas vraiment canon dans l'entourage d'Angeline et de Geoffrey. Geoffrey est affublé d'une sœur un peu trop protectrice et d'une ancienne amante russe, Sasha (un diminutif masculin, pour le coup...), qui n'hésiterait pas à remettre le grappin sur Geoffrey. Quant aux alliées d'Angeline (parce que le héros ou l'héroïne d'un roman doit être entouré d'amis, de façon classique), elles sont charmantes elles aussi, et efficaces – on pense à Sarah, la juriste qui a renégocié et compliqué le contrat, ou à la fidèle Justine.

Geoffrey? Il se présente comme un personnage dominateur et arrogant, allant jusqu'à surnommer Angeline "Barbie". On adore le détester, et c'est sur cette corde sensible, entre autres, que l'auteure joue: Angeline le trouve certes insupportable, surtout au début, mais la relation, complexe, conflictuelle mais fonctionnelle, délicieusement toxique (c'est paradoxal, mais c'est un peu ça), va évoluer vers quelque chose qui pourrait être profondément sentimental. "Elle lui a vendu son corps, saura-t-il conquérir son cœur?", interroge la couverture. Nous y voilà...

L'auteure gère parfaitement cette évolution, peut-être aidée par les formats proposés par Fyctia: les chapitres sont le plus souvent assez courts et accrocheurs, terminés par un cliffhanger feuilletonesque pour fidéliser le lectorat. Et page après page, l'auteure sème ses petits cailloux, que le lecteur verra revenir plus loin après s'être demandé ce que la romancière en fera. Avec un questionnement fondamental: pourquoi deux êtres sont-ils amenés à signer un contrat aussi baroque que celui qui domine l'intrigue? 

De plus, l'intrigue se révèle habilement construite, rythmée par le compte à rebours des jours qui mènent au mariage. Narrée sur une tonalité fortissimo qui privilégie presque à l'excès les moments et les mots extrêmes, éventuellement écrits en majuscules ou en gras, elle installe entre Angeline et Geoffrey une tension érotique torturée et omniprésente, renforcée encore par le fait que les scènes tendres, si explicites qu'elles soient, ne vont jamais, ou presque, jusqu'à la pénétration. Ce qui n'empêche pas, oh non, quelques orgasmes féminins, d'une puissance presque effrayante, presque irréelle, et parfois embarrassante.

Quitte à ce que les décors paraissent interchangeables et à ce que la narration semble un peu hors sol (on est à Paris, mais en fait, cela pourrait se passer à New York ou à Wollerau...), l'auteure propose avec "Le Contrat" un roman pleinement centré sur ses personnages principaux, un peu irréels à force de ressembler à des gravures de mode masculine ou féminine. Dès lors, le lecteur peut regretter ce côté hollywoodien, aseptisé à force d'être trop uniformément "beau". Mais il ne peut que reconnaître que la romancière joue en virtuose sur les tensions qui régissent les pulsions humaines.

Et la fin, alors? Bah il n'y en a pas vraiment, et le mot "fin" en fin de livre paraît mensonger. En effet, quelques questions ne trouvent pas leur réponse dans les deux tomes réunis, et la situation finale, avec deux jeunes mariés que tout éloigne finalement (ils se marièrent, mais pour vivre heureux, comme disait Panurge, voire!), n'a rien de satisfaisant. Alors, je divulgâche et je vous rassure: il y a un tome 3!...

Tara Jones, Le Contrat, Paris, Hugo Roman, 2017.

Le site de Tara Jones, celui des éditions Hugo & Cie, celui de Fyctia.

dimanche 26 juin 2022

Dimanche poétique 545: Rainer Maria Rilke

Ô bonheur de l'été...

Ô bonheur de l'été: le carillon tinte 
puisque dimanche est en vue;
et la chaleur qui travaille sent l'absinthe 
autour de la vigne crépue.

Même à la forte torpeur les ondes alertes
courent le long du chemin.
Dans cette franche contrée, aux forces ouvertes, 
comme le dimanche est certain!

Rainer Maria Rilke (1875-1926). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 24 juin 2022

Sophie Chauveau: charbon un jour, charbon toujours

Sophie Chauveau – "Noces de charbon", c'est l'histoire de deux familles qui se frottent, se détestent, n'iront jamais l'une avec l'autre même s'il faut bien coexister, voire s'unir entre descendants. De façon imagée, il y a le côté Proust, plutôt riche et sybarite, et le côté Simenon, celui des mineurs pour qui le travail est consubstantiel de la vie. Animant les innombrables personnages qu'elle met en scène en une folle usine à gaz charbon dans son roman, Sophie Chauveau offre avec "Noces de charbon" une saga familiale à peine croyable qui s'étend du début du vingtième siècle jusqu'à Mai 68, du Nord-Pas-de-Calais à Paris.

Le lecteur est happé par ce roman historique réaliste, historiquement correct bien entendu, mais qui se concentre sur les humains et la manière dont ils vivent les péripéties d'un siècle tourmenté par d'autres. Ses accents ont parfois la précision du documentaire. Ces accents pourraient paraître secs; au contraire, l'auteure les intègre de manière onctueuse dans sa narration, utilisant les termes de la mine avec une précision à la Zola. L'ambiance est marquée en outre, spécialement en début d'ouvrage, par des allusions aux vieilles chansons. Plus largement, du crincrin villageois aux boîtes de jazz et aux surpattes parisiennes, la musique occupe une place de choix dans "Noces de charbon". 

"Noces de charbon" est le roman de l'émancipation, féminine mais pas que, à une époque où il n'est de loin pas évident d'échapper à un destin qui paraît tout écrit, tant les déterminismes sociaux sont pesants. Comment échapper à la mine, tiens, ou faire en sorte que ses enfants n'y risquent pas leur vie? Tel personnage féminin aimerait devenir institutrice, et l'on pense aux "Claudine" de Colette. Telle autre part pour Paris, au hasard des circonstances, devient antiquaire après avoir écumé le demi-monde. Pour les hommes, la Grande Guerre offre aussi un destin alternatif, pour peu qu'on en revienne.

D'une génération à l'autre, l'auteure illustre aussi les mille avatars des mariages jamais satisfaisants, parfois faits pour justifier une grossesse un peu trop vite venue, pas même forcément souhaitée, et se conformer aux attentes de la société. Le lecteur finit par le constater: entre Proust et Simenon, ça dysfonctionne à fond. Les familles se décomposent et se recomposent à l'envi, donnant le jour à de multiples névroses.

Les contrastes mis en évidence par la romancière peuvent parfois révolter: en dépeignant les antagonismes de classe, l'auteure ne manque pas de décrire un monde de riches où l'on croit un peu trop facilement qu'il suffit, pour faire sa vie, de faire la noce (ah, les années folles!) et de taper dans la caisse sans trop se soucier de qui l'alimente, ni de la pérennité d'une fortune acquise sur le dos de ceux qui vont au fond. Côté masculin en particulier, l'auteure décrit sans concession quelques parfaits fléaux.

Puis émerge le personnage de Sophie, qui cristallise suffisamment d'éléments biographiques précis pour que le lecteur se demande si elle n'est pas un double de l'auteure. Mais comme "Noces de charbon" est présenté comme un roman, il n'est pas possible de faire catégoriquement ce lien, même si, bien sûr, cette interprétation est possible: il n'est qu'à penser aux engagements de Sophie, ou à son père, le juif Marcel C., seul personnage dont le patronyme est abrégé. Alors, Sophie Chauveau ou pas? En entretenant le doute, l'auteure offre au lecteur une double lecture de "Noces de charbon": soit autobiographique, soit romanesque.

Le propos de "Noces de charbon" est si dense, si riche qu'il y aurait eu de quoi écrire une saga. L'auteur choisit plutôt d'en faire un roman, ramassé, de taille moyenne, au prix d'une certaine distance narrative qui, en retour, ouvre la porte à l'ironie. Le lecteur se retrouve ainsi face à un roman à la fois dense dans son propos et efficace dans son écriture, qui utilise l'exemple de l'industrie du charbon, dans sa splendeur comme dans son déclin, pour dire les forces qui guident les humains malgré eux et les marquent sans retour de leur poussière, celle du charbon par exemple: charbon un jour, charbon toujours.

Sophie Chauveau, Noces de charbon, Paris, Gallimard, 2013.

Lu par France FougèreJacqueline PekerMathilde Dondeyne, Plouf.

mardi 21 juin 2022

Arnaud Dudek: politique, traces, cœur et raison

Arnaud Dudek – J'ai donc lu, avec un plaisir que je n'ai pas boudé, "Laisser des traces". Paru lors de la rentrée littéraire d'hiver 2019, le sixième roman d'Arnaud Dudek situe son action au printemps 2020. Lu aujourd'hui, il donne aujourd'hui l'impression de se dérouler dans une réalité parallèle, miraculeusement épargnée par le covid-19. Ce qui n'enlève rien, oh non, à l'actualité des thèmes qu'il soulève!

Que nous dit-il aujourd'hui? En mettant en scène le maire d'une ville française moyenne (environ 60 000 habitants) nommé Maxime Ronet, l'auteur explore les états d'âme d'un homme jeune qui, pas toujours à l'aise avec les jeux d'appareil  (son parti, le "Mouvement", peut faire penser à "En marche", et les allusions à l'actualité de la politique française sont nombreuses) et le contrôle de la communication, découvre qu'il a un cœur pour ses semblables et que c'est là que ça se joue. Et qu'apporter du bonheur à quelques-uns, c'est laisser une trace, tout autant que de donner son nom à une loi ou à un décret. Ou de se tatouer afin de "garder une trace" de tel ou tel événement marquant.

"Maxime" apparaît comme un prénom qu'il faut assumer, compte tenu de son étymologie: faut-il être le plus grand quand on s'appelle ainsi? L'auteur répond à la question en évoquant la jeunesse de Maxime Ronet. Porté par le maire d'une commune, le prénom apparaît comme un aptonyme: son étymologie résonne avec celle de "maire", qui renvoie au latin "major", qui suggère aussi une idée de grandeur supérieure.

Lorsqu'il s'agit de dire et de décrire, l'auteur favorise une focale proche, gage de réalisme ciblé pour son court roman, qu'il construit en chapitres courts qui sont autant d'instants dans la vie d'un maire. Le lecteur se trouve embarqué dans le maelström des rendez-vous chamboulés, des scandales qu'il faut gérer, des inaugurations au potentiel symbolique. Une petite vie, pourtant accaparante s'il en est.

Ce faisant, l'auteur interroge la tentation d'une approche managériale de la fonction, agitée à grands coups d'anglicismes (team building, p. 39; coworking, benchmarking, p. 52) et son risque de perdre en humanité – cette humanité pourtant toujours présente, qui permet de régler des problèmes citoyens concrets (un souci de carte scolaire ou une naturalisation bloquée par la lenteur de l'administration, par exemple) rapidement et simplement, quitte à friser le code. Mais la perdre de vue peut être fatal.

Au fil des pages se développe dès lors une réflexion sur le sens actuel de la fonction de maire en France, face aux autres lieux de pouvoir. Le pouvoir lié cette fonction est-il aujourd'hui réduit à des actes symboliques, pour ne pas dire anecdotiques? Plus délicat, le maire n'est-il rien d'autre que la figure histrionique mais finalement dérisoire d'un pouvoir exercé ailleurs de façon non démocratique? Là, on pense à l'idée de gouvernance développée par Guy Hermet dans "L'hiver de la démocratie". Ou à Hégésippe Simon, figure canularesque de la démocratie honorée à Poil.

Et c'est sur des accents étonnamment feel-good que l'écrivain achève son roman. Il y aura fallu une morte, Emma Nizan, une presque anonyme (mais pour être touché, tout est dans le presque, et l'auteur utilise adroitement ce personnage comme discret signal de fond, qui passe soudain au premier plan) dont le suicide joue le rôle de semonce pour Maxime Ronet, que le lecteur voit se faire bouffer. La poésie sera l'une des voies de son évolution, de son salut... et du basculement de "Laisser des traces" vers la lumière.

Sensible, l'écriture de "Laisser des traces" observe avec acuité l'action du maire Maxime Ronet. Elle excelle aussi à restituer mine de rien, avec un soupçon de recul ironique, les travers d'une classe moyenne actuelle, trendy et citadine par mimétisme. Il sera également question d'affaires de cœur, au travers d'Alice Larchet, cette assistante dévouée et émotive qui rougit souvent. Parce qu'en définitive, c'est toujours entre le cœur et la raison qu'il faut louvoyer, voire choisir.

Arnaud Dudek, Laisser des traces, Paris, Anne Carrière, 2019.

Le site d'Arnaud Dudek, celui des éditions Anne Carrière.

Lu par AifelleCaroline Doudet, CathuluEirenamg, LilylitNicole Grundlinger, Sabeli.

lundi 20 juin 2022

"Tolle, lege!" aux Estivales du Livre!

Une nouvelle dédicace? Oui! Je serai présent aux Estivales du Livre ce week-end à Montreux, ce qui sera l'occasion de vous dédicacer mon premier roman, "Tolle, lege!". Vous ne l'avez pas encore? Ah là là! Alors, c'est l'occasion ou jamais! Je hanterai le stand des éditions Hélice Hélas pour l'occasion, par intermittence, et vous ferai volontiers une petite griffe, ainsi qu'un brin de causette.

Tout au long du week-end, le stand de la maison d'édition accueillera aussi les auteurs "maison" suivants:

- Stéphane Bovon, auteur de la saga romanesque Gérimont.
Laure Federiconi, auteure du livre de prose poétique La grande salle à manger.
- Jon Ferguson, auteur du témoignage Des ballons et des hommes.
- Alain Freudiger, auteur de Liquéfaction.
- Alexandre Grandjean, auteur du pamphlet Il te faut occire le facho que tu as en toi!
- Vincent Kappeler, auteur du roman Les six vies de Salomon.
- Krum, auteur de la BD L'Au-dessus.
- Pierre-Yves Lador, auteur du roman Les Chevaux sauveurs et postfacier de Tolle, lege!.
- Jeanne Perrin, auteure des Chroniques d'outre-scène.
- Pierre Queloz, auteur du polar en alexandrins On voit de tout aujourd'hui.
- Marie-Jeanne Urech, auteure du roman La Terre tremblante.
- Frédéric Vallotton, auteur du roman La Lumière des Césars.

Un seul mot d'ordre: passez nous voir pendant le week-end, l'entrée est gratuite et il fera beau.

Et entre nous, je recommande aussi, sur le même salon, le stand de la Société fribourgeoise des écrivains, que j'ai présidée pendant neuf ans et qui mettra ses membres auteurs en valeur, comme il se doit. 

Les Estivales du Livre auront lieu à Montreux (Suisse), au Marché Couvert, samedi 25 et dimanche 26 juin 2022, les deux jours de 10h00 à 18h00. Nombreuses animations, plein d'autrices et d'auteurs suisses romands à rencontrer! Pour tout savoir: http://www.estivalesdulivre.ch.

dimanche 19 juin 2022

Dimanche poétique 544: Claude Luezior

L'érudit

de son extrême avarice
l'érudit grignote
sa platée de savoir

besogne d'insecte
qui digère l'écorce
d'un crayon
à petite salive

l'érudit

il sécrète ses pages
de son encre qu'un poulpe
lui prête à l'envi

cabossé par la science
et les ouvrages en vrac
il fait thèses et synthèses
aux limes de la connaissances

l'érudit

les penseurs, philosophes
et fameux docteurs de la loi
il les triture et les tricote

en grec, latin et copte
et même en anglais
tout ce que des cohortes
mille fois on déjà dit

l'érudit

ses langues sont multiples
sa langue est bien sèche
il suçote sans papille

une pléthore
de lexiques
dictionnaires
et encyclopédies

l'érudit

plus loin, dans la gadoue
un gamin et son polichinelle
tout seuls, eux aussi

juste un quignon
d'étoile
pour un Petit Prince
qui sourit

Claude Luezior (1953- ), Sur les franges de l'essentiel, Virton, Traversées, 2022.

samedi 18 juin 2022

Camille Lorset, une enquête dans le monde opaque de la verrerie

Françoise Chapelon – Avec "Le germe du mal", la romancière Françoise Chapelon signe le troisième de ses romans mettant en scène l'adjudante Camille Lorset, qui mène l'enquête aux côtés de toute l'équipe de la Brigade des Recherches de la gendarmerie de Montbrison. Tout s'ouvre avec la disparition de Lucas, le jeune fils de son voisin Yann, avec lequel elle entretient des relations compliquées d'ordre sentimental. Ce qui apparaît cependant comme un faux départ...

... en effet, et c'est là que tout se noue, l'intrigue démarre avec un accident de voiture survenu sous les flocons de neige, alors que Noël approche sur les routes de la campagne de la Loire. Un brin d'enquête autour de l'une des victimes, plongée dans le coma, met au jour un monde d'actions suspectes du côté des héritiers de la verrerie locale, les Vernet-Branchart. Des personnes dont l'auteure se délecte à dépeindre les mœurs implacables, dictées par le fric entre autres, et plus opaques qu'une vitre derrière les belles apparences. 

En parallèle, l'auteure tisse la destinée de quelques personnages au destin rendu difficile et tortueux par des amours contrariées et par le contexte de la Seconde Guerre mondiale. La violence de quelques hommes, dont l'un paraît tel un collabo de bas étage, n'arrange rien. 

Avec "Le germe du mal", le lecteur retrouve donc l'enquêtrice Camille Lorset au gré d'une intrigue foisonnante, entre crimes et secrets de famille. Surtout, on retrouve avec elle un personnage chevillé à son travail, qu'il faut même obliger à prendre des vacances, et donc de la distance face à une enquête obsédante qui connaîtra son lot de fausses pistes. 

Plus ou moins formels, les interrogatoires se multiplient, menés par Lorset comme par d'autres personnages, tels que l'insupportable Romuald de Vasco, que l'auteure charge fort (mais comment ce gros bonhomme a-t-il pu faire carrière dans la gendarmerie en étant si médiocre?) tout en lui réservant, au détour d'une péripétie personnelle difficile, un soupçon d'humanité. Pour le reste, ils sont l'occasion de découvrir une vaste brochette de personnages marqués par la vie, mais pas toujours rassurants: une adolescente anorexique, un garçon un peu attardé qui mate sa voisine à la lunette astronomique, des gens hospitalisés...

Mais Camille Lorset, ce n'est pas que l'enquête! L'écrivaine présente une adjudante qui a aussi une vie privée bien remplie, happée par une vie de familiale absorbante et complexe: en particulier, les amours avec Yann ne sont pas sans nuages, ce qui pourrait compliquer le jeu des invitations aux fêtes de fin d'année, Noël ou Nouvel-An. C'est ainsi que le lecteur se retrouve en présence d'un personnage profondément humain dont l'écrivaine explore les démons avec rigueur et empathie. Cette exploration se poursuit ainsi de manière constante, dans le prolongement des romans "Dors, mon ange" et "Sous le lierre".

Et quid du petit Lucas? Il est sain et sauf. En apparence! Peut-être de quoi faire un nouvel épisode des aventures de Camille Lorset? Affaire à suivre, même si chaque roman de la série se lit indépendamment sans souci.

Françoise Chapelon, Le germe du mal, Sainte-Lucie-Sur-Loire, Bookelis/Françoise Chapelon, 2017.

Le site de Françoise Chapelon, des éditions Bookelis.

jeudi 16 juin 2022

La Shoah par balles sous ses fenêtres: sur le "Journal de Ponary" de Kazimierz Sakowicz

Kazimierz Sakowicz – Le "Journal de Ponary", c'est une myriade de feuillets sur lesquels le publiciste polonais Kazimierz Sakowicz (1894-1944), installé à Ponary, cité forestière de Lituanie, a consigné de 1941 à 1943 ce qui se passait sous ses fenêtres. Particularité: c'est là, dans sept grandes fosses, que les Juifs de Lituanie, hommes, femmes, enfants, étaient exécutés, dans le contexte de l'annexion par les nazis. 

Ce sont ces actes glaçants, perpétrés le plus souvent par les nationalistes lituaniens eux-mêmes, que le "Journal de Ponary" relate. Factuel à la manière d'un journaliste, l'auteur dit le zèle des criminels de guerre locaux, leurs méthodes, les chiffres quotidiens, les coups de feu. Il énonce aussi le sale commerce qui se développe autour des affaires des personnes abattues, affaires précieuses ou simples vêtements: "Pour les Allemands, 300 juifs représentent 300 ennemis de l'humanité. Pour les Lituaniens, 300 paires de chaussures et de pantalons", commente-t-il à ce sujet, en une phrase choc. Enfin, il sera aussi question de la résistance juive: les "bandits", comme les surnomme curieusement le chroniqueur.

Le "Journal de Ponary" est un témoignage oculaire rare, pour ne pas dire unique, de la Shoah par balles. L'entreprise de témoignage de son auteur n'est pas exempte de risques pour lui-même – c'est peut-être aussi ce qui explique qu'il ne soit pas passé à l'action face à l'insoutenable qu'il relate, par exemple en protégeant des personnes qui auraient fui dans la direction de sa maison. Pour réduire encore les risques pour lui-même, il a pris soin de cacher ses notes journalières dans des bouteilles de limonade qu'il a enterrées dans son jardin. Elles ont été retrouvées peu à peu après la Seconde Guerre mondiale par la résistante Rachel Margolis; il en reste peut-être à déterrer. Puis le texte a été publié une première fois dans sa version originale en polonais en 1999. 

Publiée en 2021 dans une traduction d'Alexandra Laignel-Lavastine, l'édition française est nourrie d'un riche appareil critique et préfacée par Rachel Margolis, avec laquelle le lecteur est invité à faire connaissance. Cet appareil critique a cependant été conçu pour ne jamais paraître rébarbatif ou ardu au lecteur non historien. Il y est question du caractère expérimental de la Shoah en Lituanie, ainsi que du rôle des populations de cette région, qui abritait auparavant une population juive nombreuse et vivace, à telle enseigne que Vilnius, alors Wilno, a été surnommée "la Jérusalem du Nord".

Une bonne idée encore: plutôt que d'encombrer le texte du "Journal de Ponary" de notes de bas de page, l'éditrice a choisi de mettre en perspective certains de ses aspects au moyen de 18 "éclairages historiques" collectés en fin d'ouvrage et auxquels le lecteur est invité à se référer au fil de sa lecture. Enfin, ce livre se clôt sur cette histoire qui s'est bel et bien écrite au fil des témoignages, alors que les Nazis auraient voulu l'effacer au moment de la débâcle, et sur des considérations relatives au difficile rapport de la Lituanie d'aujourd'hui à son passé, marqué à la fois par le nationalisme et le communisme. Enfin, un ample cahier d'illustrations, parfois difficiles à regarder, donne à voir l'horreur, en complément des mots. 

Si terrible qu'il soit, voilà un document important pour l'Histoire, richement présenté, abordant des aspects méconnus de la Shoah par balles.

Kazimierz Sakowicz, Journal de Ponary 1941-1943, Paris, Bernard Grasset, 2021, traduction du polonais par Alexandra Laignel-Lavastine, présentation du texte par Rachel Margolis et Alexandra Laignel-Lavastine.

Lu dans le cadre du défi 2022 en classiques (Nathalie et Blandine).

mardi 14 juin 2022

Claude Luezior, sur l'art du poète et la vie du monde

Claude Luezior – Du temps des cavernes jusqu'à l'heure actuelle où l'instantané prévaut, la manière graphique de s'exprimer en général, puis l'écriture, aura existé. Indissociable de l'humain, elle s'avère tantôt utilitaire, lorsqu'il s'agit de compter récoltes ou sujets, tantôt essentielle, lorsqu'il s'agit de dire une transcendance ou d'ajouter une once de sens. 

C'est ce que dit la note liminaire de "Sur les franges de l'essentiel", dernier recueil de poésies de l'écrivain fribourgeois Claude Luezior. Elle ouvre un recueil qui dit l'art du poète par la poésie même. Cet art se voit comme une fenêtre ouverte sur les thèmes de toujours, ceux qui marquent la vie de tout humain: l'amour, la liberté, la nature. 

La marche du monde n'échappe pas au regard du poète, qui la traduit en proses fulgurantes en italique – on repère l'idée d'obsolescence programmée, mais aussi la sensualité ou l'émerveillement inquiet face au pouvoir créateur de l'humain, hérite de Dieu. "Sur les franges de l'essentiel" cultive en effet une rythmique qui joue sur la forme. Par contraste, les poèmes en vers libres, à peine ponctués, paraissent ainsi suspendus, éthérés à force d'être dépouillés et d'aller à l'essentiel.

Passant résolument à la prose poétique, le poète développe dans la deuxième partie de son ouvrage, intitulée "Ecritures", un art poétique joyeux qui célèbre le plaisir des mots et de l'exploration hallucinée de leur imaginaire, ainsi que le travail qui consiste à "buriner sa page". 

Tout cela, sans omettre le caractère unique, précieux, jamais innocent de l'art d'écrire quand on est poète. Il convient d'avertir, dès lors: "Ô Lecteur, surtout n'écris jamais. N'avoue jamais! Car tes mots resteront à charge. Lourds, prêts au sacrifice." Il n'en faut pas dire davantage pour rappeler que la poésie est audace.

Claude Luezior, Sur les franges de l'essentiel, Virton, Traversées, 2022.

Le site de Claude Luezior, le blog de la revue Traversées.

dimanche 12 juin 2022

Dimanche poétique 543: Charles Baudelaire

Allégorie

C'est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin traîner sa chevelure.
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s'émousse au granit de sa peau.
Elle rit à la mort et nargue la Débauche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respecté
De ce corps ferme et droit la rude majesté.
Elle marche en déesse et repose en sultane ;
Elle a dans le plaisir la foi mahométane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inféconde
Et pourtant nécessaire à la marche du monde,
Que la beauté du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire,
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu'un nouveau-né, – sans haine et sans remord.

Charles Baudelaire (1821-1867), Les Fleurs du Mal. Source: Bonjour Poésie.

mercredi 8 juin 2022

Force des éléments, puissance du plaisir partagé

Gwénaëlle Kempter – Des femmes libres, des femmes sorcières porteuses d'un envoûtement qui ne peut être que libérateur, pour le meilleur: tels sont les personnages qui se succèdent dans "Charnel". Avec ce recueil de nouvelles, l'écrivaine valaisanne Gwénaëlle Kempter fait son entrée dans le genre de la nouvelle érotique. 

Est-ce une surprise, de la part d'une romancière qui a habitué son lectorat aux grands espaces, aux forces de la nature et de la montagne et aux ambiances western? 

Pas tant que ça: ces grands espaces sont toujours présents et entrent, dès lors, en résonance avec la puissance du plaisir partagé entre hommes et femmes consentants – "Le Comptoir" se trouve pile-poil dans cet axe. Simplement, l'auteure de "Charnel" décide, souveraine, de donner un sens neuf à ses paysages familiers. Sans oublier que l'érotisme est lui-même l'un de ces "grands espaces".

Libre, pour commencer

"Libre", la nouvelle qui ouvre le recueil, peut paraître classique, puisqu'elle évoque un moment de tendresse fulgurant partagé dans une église. Un lecteur peu attentif pourrait y voir une énième provocation facile à l'encontre de l'église catholique et de l'ancestral vœu de célibat. 

Mais non: l'écrivaine en fait un récit initiatique empreint de sensualité, promesse d'émancipation: pourquoi un prêtre plutôt beau gosse ne pourrait-il pas goûter, simplement, à toutes les beautés de la Création? Placée en ouverture de recueil, cette nouvelle ouvre la voie: dans "Charnel", il sera question de femmes libres et libératrices, tentatrices pour le meilleur, et désireuses de partager leur soif de liberté amoureuse. 

Et en installant cette nouvelle au fin fond d'une vallée qui pourrait être valaisanne, l'auteure annonce la couleur: les éléments extérieurs, en particulier la nature et sa force, vont jouer un rôle au fil des pages. "Avant les ténèbres" apparaît ainsi exemplaire, jouant la forte confrontation entre la pulsion de vie, exprimée à travers le désir, et la marche vers la mort qu'imposent les éléments: il y est question de quatre jeunes gens, deux garçons et deux filles, bloqués dans un petit chalet englouti par une avalanche. 

C'est une nouvelle de franchise aussi, paroxystique: alors que vient la mort, il n'est plus temps de jouer la comédie des faux-semblants de la séduction. Les dernières beautés vécues seront ainsi, peut-être, celle des corps qui exultent, qui s'avouent enfin les uns aux autres.

Les plus courtes

Si brèves qu'elles soient, les nouvelles de "Charnel" apparaissent développées, sensuelles, le plus souvent descriptives et évocatrices. En début de recueil, le lecteur sera cependant frappé par deux nouvelles particulièrement courtes, "Femme", puis "Parenthèse". "Femme" évoque avec bonheur les ressentis a priori agréables d'une femme qui se sent regardée et savoure cette puissance de capter les regards et de surmonter ainsi un certain passé. 

Quant à "Parenthèse", l'écrivaine la joue rapide, à contretemps pour le coup, mais pour le meilleur: évoquant en à peine deux pages la nuit d'amour intense qu'une femme a passée avec un bel inconnu dans un hôtel anonyme entre deux avions, l'auteure indique que le bonheur est toujours trop fugace. 

Magie du plaisir intense

Enfin, l'écrivaine affirme le côté magique de l'orgasme partagé. Cela passe bien sûr par la description de ces réactions corporelles faites de tremblements, de presque-mort ("Sorcières", avec deux envoûtantes succubes!) venues apparemment de nulle part. 

Cela passe aussi, paradoxalement, par les chicanes et ouvertures théorisées par la religion, et plus généralement par la transcendance. Le lecteur attentif relève l'utilisation, à plus d'une reprise, de l'expression "à damner un curé"; cette damnation, mais pour le meilleur, est au cœur de "Libre", nouvelle qui ouvre le recueil, mais aussi de "Sorcières", qui le conclut. 

Enfin, l'écrivaine revisite le motif de l'écrivain amoureux d'un de ses personnages féminins dans "L'ultime amante", dans un esprit fantastique. Qu'importe la beauté du corps de l'écrivain chargé d'ans: ce qu'il en ressort, c'est sa dimension médiumnique: "Les personnages ne sont que des âmes qui viennent chuchoter leur histoire à l'oreille des écrivains. C'est vous, les médiums. Vous êtes à l'écoute des esprits.", écrit l'auteure. Redoutable honneur, qui vaut bien que la limite entre les corps et les esprits s'ouvre pour un instant de plaisir – voulu par un personnage féminin jeune et puissant, simplement reconnaissant d'avoir une vie, même de papier.

Mettant en scène des femmes fortes et libres, assumant leur puissance irrésistiblement aimable, et des hommes qui savent les rendre heureuses par leur sincérité bien plus que par leur science des acrobaties au lit, l'auteure de "Charnel" installe au fil de ses nouvelles ce que peut être, et c'est souhaitable, le désir et le plaisir: une force de la nature, renversante comme les avalanches, douce comme un chat posé sur les genoux, belle comme une danse. Mystérieuse et magique aussi – et c'est bien ainsi.

Gwénaëlle Kempter, Charnel, auto-édité, 2019.

Le site de Gwénaëlle Kempter.

mardi 7 juin 2022

Hervé Commère et les cendres brûlantes du manoir familial

Hervé Commère – Pas de doute: l'écrivain français Hervé Commère a le chic pour embarquer son lecteur dans ses histoires. Celle de son roman noir "Sauf" est un défi à la raison: arrivé à la quarantaine glorieuse, un propriétaire d'un dépôt-vente nommé Matthieu, dit Mat, dit Matelot, retrouve dans ses stocks un album de photos de famille où se trouvent des images de lui. Problème: tout cela aurait dû disparaître dans l'incendie qui a emporté, en vrac, ses deux parents et son manoir en Bretagne. Il avait six ans...

Commence alors une intrigue vertigineuse ô combien! Le lecteur ne peut qu'être accroché, sidéré même, à chaque cliffhanger qui conclut les courts chapitres du début du roman. Voyons: en ouvrant l'album de photos, Mat ouvre métaphoriquement une incroyable boîte à surprises. Ces surprises sont de deux natures: il y a les réponses aux questions que Mat se pose soudain sur son enfance, sa jeunesse, ses parents. Et pour ne rien arranger, tous les malheurs du monde semblent fondre sur Mat et sur son équipe de brocanteurs. Qui peut lui en vouloir au point de mettre le feu à la maison où il vit avec sa compagne Anna, en région parisienne?

En ménageant des zones d'ombre étendues autour de ses personnages, quitte à jouer avec les stéréotypes (c'est de bonne guerre, allez!), l'auteur se dégage une bonne marge de manœuvre pour développer de fausses pistes et créer une ambiance où la confiance est remise en question. Ainsi, tant Mylène, la grande bourgeoise au lourd passé que Gary le gitan à la main leste et au verbe sage apparaissent dans leur duplicité: sont-ils des alliés fiables? Supposée neutre, la police elle-même peut paraître suspecte, tant il est vrai qu'elle n'a pas fait tout son travail dans une affaire de suicide liée aux tribulations de Mat et d'Anna. 

Il n'en faut pas plus pour que le lecteur perde ses repères: bien malin qui saura dire qui ment et qui dit vrai, qui est ami, qui est ennemi, qui protège ses fesses... L'un n'excluant pas l'autre, d'ailleurs! Dès lors, le lecteur sensible à la technique d'écriture n'a plus qu'une question: comment l'auteur va-t-il retomber sur ses pattes et proposer un roman noir crédible de bout en bout?

Et force est de le constater: "Sauf" apparaît globalement cohérent, même si le lecteur peut s'interroger parfois sur la crédibilité ou le réalisme de certaines solutions. Celles-ci constituent le fond de la deuxième partie d'un roman qui apparaît dès lors comme symétrique: on pose les questions dans la première partie, on y répond dans la deuxième – qui assume dès lors les couleurs d'une forme de désenchantement et arbore la couleur d'une descente de trip maîtrisée, conventionnelle même, après une montée folle. Il y aura les aveux de l'oncle de Mat, la vraie-fausse tombe de Mat, et le voyage en Norvège pour retrouver celle qui a amené l'album de photos de famille au dépôt-vente de Mat. Car, on s'en doute, ce n'était pas un hasard...

De la région parisienne jusqu'aux forêts de Norvège, "Sauf" balade ainsi son lecteur dans une aventure riche en surprises maîtrisée, rendant crédibles même les ressorts les plus incroyables – la fortune financière de certains personnages y contribuant beaucoup en leur conférant une marge de manœuvre de dingue, comme qui dirait. Revisitant toute la vie du personnage attachant de Mat, qui explore méthodiquement les faces sombres de ceux qu'il a cru être des parents normaux et aimants, l'écrivain offre avec "Sauf" un roman où la méfiance est de mise... y compris à l'égard de la vérité. Pour en savoir plus, il suffit de gratter... et ça vient tout seul: mêlant méthodiquement le vrai et le faux, "Sauf" se dévore, littéralement.

Hervé Commère, Sauf, Paris, Fleuve Noir, 2018.

Lu par Amnezik666, Anaïs Serial Lectrice, Aria & BooksBelette 2911CarobookineClarabel, DelcyfaroEmma, Erine6EveJean-PaulLettres & Caractères, Lilli, Lire au litLiseuse Hyper FertileLittérature et culture, Livres for funL'œil noir, MylèneNathalie CarnessePatricia Sanaoui, Riz-deux-ZzZSélectriceSerge Perraud, SharonSonia, Sophy, Stef EleaneStelphique, Un brin de lectureYvan.


lundi 6 juin 2022

Jeanne Perrin, coup d'œil malicieux dans les coulisses des arts vivants

Jeanne Perrin – Voici un recueil de chroniques qui saura régaler celles et ceux qui observent le monde des arts vivants en Suisse romande – et au-delà. Chroniqueuse, mais aussi collaboratrice multi-casquettes à la billetterie du Théâtre de Vidy et active dans divers projets culturels de ce coin de pays, Jeanne Perrin a régulièrement livré aux médias romands son regard singulier sur les coulisses. Les éditions Hélice Hélas ont publié une éditions complète et augmentée de ces textes, sous le titre "Chroniques d'outre-scène".

Plus d'une personne a dû se dire un jour ou l'autre que son lieu de travail vaut bien un livre, tant les anecdotes y fourmillent. Jeanne Perrin a pris cette idée au mot. L'originalité des "Chroniques d'outre-scène" est de promener son regard affûté, avide d'anecdotes à partager, sur des lieux éminemment artistiques. Tout débute au Théâtre de Vidy, près de Lausanne, en effet, et les chroniques qui lui sont consacrées sont les plus nombreuses du recueil. Tout commence par un client nommé Montaigu qui réserve une place pour une représentation de "Roméo et Juliette". Le ton de ces plages de vie est donné: l'attention sera portée aux détails qui font mouche, qui portent un sens ou qui détonnent. On pense à l'esprit des "Plages de vie" du quotidien fribourgeois "La Liberté"...

Ainsi, c'est tout un métier qui est passé en revue au fil des années 1997 à 2021, sous toutes ses coutures. Il y a les clients qui souhaitent contourner les règles du lieu (non, on n'entre pas après le début de la représentation!), ceux qui se perdent, malgré les indications, entre les quatre salles du Théâtre de Vidy. Parfois, on touche à des questions quasi managériales, entre les caprices du système de réservation et l'efficacité discutable d'une signalétique mise en place pour gagner du temps – les spectateurs demandant si ce qui figure sur les panneaux est vrai. 

Anonymes ou connues, les personnes ont aussi droit de cité dans "Chroniques d'outre-scène". Il y a des comédiens impressionnants, des dragueurs peu finauds parfois, des clients bizarres aussi, comme celui qui confond Vidy et Vevey et s'est donc trompé de pièce de théâtre – un peu de philosophie souriante permet de faire face en toutes circonstances. La figure de René Gonzalez, directeur charismatique du Théâtre de Vidy, hante enfin toute la première partie de l'ouvrage, jusqu'à son décès et même au-delà. 

Consacrée à l'Ensemble vocal de Lausanne (EVL), la deuxième partie du recueil fait la part belle au chef de chœur Michel Corboz, aux ambiances de fond de car dans lesquelles plus d'un choriste, membre ou non de l'EVL parce que c'est toujours un peu pareil, se reconnaîtra: quelques blagues grivoises, sages mais marrantes, sont ainsi au programme. On retrouvera aussi des anecdotes de tournée ou de concert, à Lausanne, à Nantes ou au Japon, toujours relatées avec une distance ironique soigneusement mesurée. Cela, jusqu'à la chronique "Tant d'églises",  hommage total au chef, décédé le 2 septembre 2021.

Enfin, la dernière partie de l'ouvrage relate des moments vécus en des lieux aussi divers que le Paléo Festival de Nyon, connu pour son mauvais temps chronique et pour son "Point G" (non, ce n'est pas ce que vous pensez!), ou la Fête des Vignerons 2019 et ses ambiances de camaraderie soudée au vin blanc. Là encore, de façon plus générale, on verra passer des choses vues et des portraits – il y a celui, passionné, de l'excellente violoniste Rachel Kolly ("En dire trop"), ou celui qui constitue souvenir d'un instant partagé avec l'humoriste François Silvant ("Silvant"), pour une fois presque silencieux.

La plupart de ces chroniques ont paru dans divers périodiques de Suisse romande, entre autres le "Journal du Théâtre de Vidy", encarté dans le quotidien "Le Temps". Comme pour les prolonger, l'auteure en offre quelques-unes de plus, inédites, qui évoquent même les débuts du covid-19. Cette envie de prolonger les textes s'exprime aussi par les images capturées, toujours au bon moment, contemplatives ou actives, par Mario Del Curto. Celles-ci racontent aussi un beau voyage, du côté de Vidy, près de Lausanne, comme en direction du Japon. 

Jeanne Perrin, Chroniques d'outre-scène, Vevey, Hélice Hélas, 2021. Photos de Mario Del Curto.

Le site des éditions Hélice Hélas.

Lu par Alias.

dimanche 5 juin 2022

Dimanche poétique 542: Arthur Rimbaud

Le cœur volé

Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui pousse un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé !
Au gouvernail on voit des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques.
Ô flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit lavé !
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs quolibets l'ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des hoquets bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques :
J'aurai des sursauts stomachiques,
Moi, si mon cœur est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques
Comment agir, ô cœur volé ?

Arthur Rimbaud (1854-1891). Source: Bonjour Poésie.

samedi 4 juin 2022

Tomaso Solari, du cinéma à l'américaine à New York

Tomaso Solari – Il est avant tout question de New York dans "Comment ferait Lubitsch?", roman de Tomaso Solari. La mention d'Ernst Lubitsch en titre annonce une approche qui emprunte résolument au cinéma: "Comment ferait Lubitsch?" virevolte autour de ses personnages, allant jusqu'à suggérer ce que le pudique code Hays interdit de montrer. Mais c'est bien Harper Finnegan, multimillionnaire fantasque, qui occupe la scène de ce roman dont plus d'une caractéristique emprunte au cinéma à l'ancienne. 

C'est Harper Finnegan qui hante le premier degré du roman "Comment ferait Lubitsch?". Un premier degré de cinéma, pour le coup: le lecteur découvre avec Harper Finnegan un bonhomme avide de musique et de cinéma, dont la phrase favorite est "Suivez cette voiture!" – une manière de s'ouvrir à l'aventure au gré des taxis qu'il emprunte.

Quant au deuxième degré, sa porte est ouverte grâce au personnage de la Chinoise Nénuphar, une amante de l'après-midi pour ce Harper Finnegan désœuvré qui pourrait bénéficier d'un supplément d'amour au fil des hommes et des femmes qui s'entrecroisent dans ce livre. 

Mais voilà: est-il possible de recréer un monde cinématographique parfait avec les personnages du roman "Comment ferait Lubitsch?"? Désireux de recréer de façon identique le film "Love In The Afternoon" de Billy Wilder (1957), Harper Finnegan se positionne comme un copieur adroit, plutôt trois fois qu'une. Ce projet multiple, élaboré à grands frais, c'est la recréation à l'identique de tout un film, avec Gary Cooper, Maurice Chevalier et Audrey Hepburn, rebaptisé "Ariane" en français.

Gorgé de cinéma, "Comment ferait Lubitsch?" cerne les Etats-Unis du milieu du vingtième siècle, avec leurs démons. Autour de Harper Finnegan, le lecteur va se retrouver en présence d'une famille lourde de secrets, baignés par les Kennedy, Bobby en particulier. Grand-mère doit-elle dire ce qu'il faut à son petit-fils, jusqu'à l'histoire de ce pendu noir dont la photo apparaît dans un mystérieux album de famille? Qu'il s'agisse d'un homme lynché ou des zones d'ombre de la mort de Bob Kennedy, l'écrivain, qui a lui-même vécu du côté de New York dans sa jeunesse, choisit de créer un monde de secrets propre à fonder tout un roman. 

Pour Harper Finnegan, c'est l'amour qui va constituer la promesse d'une façon de vivre enfin normalement. Normalement? Oui, s'il faut faire  abstraction des contraintes de la vie new-yorkaise et des difficultés (Ah oui? Ah oui!) qu'il y a à vivre lorsqu'on est très riche, par exemple lorsque Harper Finnegan se met en tête de faire son propre film ou qu'une horde d'avocats l'interpelle à ce sujet. C'est là une volonté fantasque, acceptée par une équipe de tournage bien rétribuée, mais qui peine à aller jusqu'au bout. Après tout, c'est à Harper Finnegan de trouver la bonne voie, celle des sentiments francs mais qu'on ne sait pas reconnaître immédiatement. 

Construit autour des secrets de famille et de dynasties, le roman "Comment ferait Lubitsch?" est un film aux séquences rapides, avec des focalisations changeantes qui s'inspirent du cinéma. Au fil des pages et jusqu'au bout du propos, ce roman mêle Harper Finnegan, à la fois bonhomme fantasque qui pourrait n'être qu'une fiction, et ce même bonhomme hanté par la réalité: que sont les amours, les attirances, la vie? Le cinéma va rapprocher ces aspects, par-delà les points de vue des uns et des autres. Ainsi, il est permis de poser la question: le cinéma est-il plus vrai que la vérité, et vice versa? Ou n'est-il que le créateur d'une autre manière, résolument artistique, de voir le monde?

Et surtout, question ultime posée par ce livre-film qui mêle adroitement réalité et cinéma: est-ce qu'il vaut la peine de tourner un film par amour, comme une page de vie, ou pour mieux se connaître? A vous d'y réfléchir!

Tomaso Solari, Comment ferait Lubitsch?, Genève, Editions Encre fraîche, 2022.

Le site des éditions Encre Fraîche.