mardi 29 novembre 2022

Communication politique: des clés pour décrypter l'hypnose

Kévin Finel et Jean Dupré – Manipulateurs, les femmes et les hommes politiques? Oui, comme tout un chacun: "Toute forme de communication est manipulation", déclarent Kevin Finel et Jean Dupré au début de leur ouvrage "Démocratie sous hypnose". Celui-ci se propose de déchiffrer, à l'aide des outils de l'hypnose ericksonienne et de la programmation neurolinguistique entre autres, la manière dont les personnalités politiques habillent et transmettent leurs messages.

Paru en 2012, cet ouvrage commence par expliquer le fonctionnement de certains biais cognitifs usuels, tels que le biais de simple exposition ou le biais de confirmation. Ce sont là autant d'éléments qui éclairent la manière de communiquer et de recevoir l'information. Les auteurs utilisent ensuite cette base pour illustrer de nombreuses manières qu'utilisent les politiciens pour s'adresser aux uns et aux autres et, d'une certaine manière, interagir avec eux afin de recueillir leur adhésion. 

La plus grande part du propos repose sur l'analyse du discours verbal, et il sera donc un peu question de rhétorique. En particulier, les auteurs explicitent de manière concise et abordable certaines figures de style bien connues des lettreux, allant jusqu'à donner des exemples restés célèbres – il n'y a pas encore le mémorable "Moi Président" de François Hollande dans le chapitre consacré aux anaphores (qui reposent sur l'effet de simple exposition: il s'agit de répéter une chose pour qu'elle paraisse vraie), mais il y en a d'autres: Nicolas Sarkozy s'est aussi aventuré. Et il y a encore de nombreuses autres figures, amalgames, prosopopées et autres hyperboles... 

Les exemples utilisés sont le plus souvent empruntés à des personnalités politiques françaises de premier plan, de gauche comme de droite (ça va de Jean-Luc Mélenchon à Jean-Marie Le Pen en passant par Ségolène Royal et François Bayrou, donc), du niveau de notoriété des candidats les plus en vue aux élections présidentielles précédentes. Quelques exemples sont empruntés à l'étranger, en particulier du côté des présidents des Etats-Unis (Barack Obama, George W. Bush,...). Il convient de saluer la neutralité des auteurs, qui ne jugent pas le message politique véhiculé par ces hommes et ces femmes: seule les intéresse la manière de le véhiculer. 

En complément au langage verbal, les auteurs ne font pas l'impasse sur le langage non verbal. Leur approche s'intéresse aux photos de campagne et aux messages qu'elles semblent véhiculer, mais aussi au langage corporel, bien sûr (avec un intérêt particulier pour la notion de congruence: ce que dit le corps est-il toujours en accord avec ce que dit la parole?), et au storytelling. 

En proposant enfin des exercices "En pratique", les auteurs invitent le lecteur à observer autour de lui et à décrypter à son tour ce qu'il voit lorsque des politiques, ou d'autres personnes encore, s'expriment: un tel veut-il paraître meilleur que les autres? Tel autre veut-il se grandir, ou paraître proche des électeurs? Pour chaque aspect, les exemples sont nombreux et incluent même des photos de presse célèbres, éventuellement avec des cadrages différents qui, nécessairement, vont créer des impressions variées.

Tout cela, en rappelant bien que l'interaction des différents éléments communiqués finit par constituer un tout complexe qui fait naître des intuitions, des ressentis légitimes mais difficiles à disséquer – sans oublier qu'un seul geste, un seul mot ne fait pas un homme, ni une parole. Finalement, précisons que les auteurs se cantonnent aux procédés "honnêtes" et fréquents de manipulation, ce qui exclut entre autres le mensonge ou la dissimulation. Et qu'ils offrent avec "Démocratie sous hypnose" un manuel abordable qui offre quelques clés d'analyse aux observateurs qui veulent comprendre.

Kévin Finel et Jean Dupré, Démocratie sous hypnose, Vergèze, Thierry Souccar éditions, 2012.

Le site de Jean Dupré, celui de l'ARCHE (dirigée par Kévin Finel), celui des éditions Therry Souccar.

dimanche 27 novembre 2022

Dimanche poétique 567: Nathalie Claus

Aube

A l'orée du jour s'éveillent lentement les sentiments
Et l'on voit poindre l'espoir sans crier gare !
Il nous prend par le cou en écharpe de joie avec à coups
Et l'on tremble et frémit comme la rosée qui redonne vie
Et l'on rêve et pénètre ce jour comme la lumière entière de l'amour
Qui nous chante l'air, le soleil et la soif

A l'orée du jour se meurt doucement la nuit des tourments
Et l'on cueille ce bonheur d'un jour neuf avec coeur
Il nous surprend comme une rive sans aucune dérive
Et l'on accoste fiers et droits dans un monde qui nous reçoit
Et l'on avance comme des lances pleins de tous nos sens
Qui nous chantent l'infini, l'enfin et le demain

Nathalie Claus. Source: Bonjour Poésie.

jeudi 24 novembre 2022

De la Suisse à la Corse, les méandres d'un rapt

Jan Länden – "Leena", le premier roman de l'écrivain suisse Jan Länden, appelait une suite. Elle vient de paraître et s'intitule "Rapimentu". Le lecteur y retrouve les personnages du polar précédent, mais aussi la rigueur et le réalisme impeccables d'un auteur qui connaît la police de l'intérieur. Et force lui est de constater que ses personnages ne sont pas encore épuisés, pour ce qui concerne leur potentiel romanesque, par ce deuxième volume.

L'équipe de police judiciaire de Genève est donc de retour, autour de Leena et de quelques autres, et on la découvre toujours aussi soudée, bien que moins encline à boire des verres. Pour éviter toute homonymie avec des personnes existantes, l'auteur use d'une astuce simple: inventer des noms de famille à partir de patronymes existants et typiquement romands, par la grâce du verlan ou de la contrepèterie. Ainsi, Lambert devient Berland, Beuret devient Reubet, Duriaux devient Rudiaux (à part un oubli, p. 131...), etc. Le mélange des lettres reflète aussi le mélange des origines qui ne manque pas de se produire dans la grade ville du bout du Léman.

Dans "Rapimentu", comme le suggère le titre libellé en langue corse, il est question du rapt du fils d'un riche banquier genevois. L'auteur décrit dans le détail, avec authenticité, le travail de la police, entre stratégies, négociations, approches et poursuites. L'exercice n'est pas sans dommages et révèle, en cours de route, la part sombre de certaines âmes motivées par l'argent. Et en cours d'enquête, certains des démons qui ont hanté la policière Leena dans "Leena" sont de retour, venus harceler la "Bella Finlandese". Enfin, côté géographie également, le lecteur est gâté: de Genève, l'enquête déborde vers la France, via Marseille puis la Corse, mais aussi vers l'Italie, se ramifiant jusqu'en Calabre, d'où rayonnent les activités de la 'Ndrangheta.

Enfin, le lecteur retrouve avec Leena une personnalité très investie dans son activité policière, élément clé de l'équipe: l'écrivain ne manque jamais de souligner la déférence dont elle fait l'objet, soit par des réflexions, soit par la manière dont elle est protégée par ses collègues contre les intrusions de l'Inspection générale des services – l'occasion de mettre en scène un personnage d'inspecteur ridicule qui tranche avec le sérieux des gens de terrain. 

Mais à force de se jeter dans la gueule du loup pour faire avancer l'enquête, à force de faire des détours à l'hôpital, Leena ne s'oublie-t-elle pas elle-même? L'irruption dans sa vie du personnage de Sven, précédée de celle d'un chaton qui permet à l'auteur de relater quelques scènes attendrissantes, pourrait changer la donne... et à ce propos, la fin est à nouveau ouverte, même si les coupables sont cette fois morts ou aux mains de la justice. Affaire à suivre? Après tout, le Salvator Mundi, tableau attribué à Léonard de Vinci, apparaît un peu sous-exploité dans "Rapimentu" et pourrait être au cœur d'une nouvelle intrigue, toujours aussi rapide et trépidante.

Jan Länden, Rapimentu, Genève, Slatkine, 2022.

Le site des éditions Slatkine.

lundi 21 novembre 2022

En dédicace à Charmey samedi en fin d'après-midi!

Amies et amis lecteurs, avec ce message, je vous annonce que je dédicacerai mes ouvrages "Le Nœud de l'intrigue" (recueil de nouvelles) et "Tolle, lege!" (roman) au salon Livres en fête de Charmey (Suisse), samedi après-midi 26 novembre de 16h30 à 18h30. N'hésitez pas à passer! Je serai sur le stand de la Société fribourgeoise des écrivains.

Le stand de la Société fribourgeoise des écrivains accueillera par ailleurs, tout au long du week-end, les autrices et auteurs suivants: Marie Brulhart, Frédéric Clément, Hervé Eigenmann, Maryline Guldin, Françoise Kern, Claude Maier, Raphaël Meneghelli, Isabelle Van Wynsberghe. 

Ce petit salon aux airs de Noël avant l'heure accueillera encore d'autres auteurs, soit une cinquantaine au total. C'est un bon moment pour faire le plein de lectures bien suisses! A noter, enfin, que c'est la deuxième édition de cet événement après celle de 2019: celles de 2020 et 2021 n'ont pas pu avoir lieu, pour les raisons sanitaires que l'on sait.

Pour davantage de précisions sur l'événement: le site de Livres en Fête.
Sur la Société fribourgeoise des écrivains: le site de la Société fribourgeoise des écrivains.
Et pour mémoire, quelques retours sur mon roman "Tolle, lege!": Tolle, lege!

dimanche 20 novembre 2022

Dimanche poétique 566: Gérard Trougnou

Dans vos bras

Je ne voudrais pas rendre l’âme
Une nuit plus noire que les autres
Mais un jour de printemps
Quand les fleurs des champs
Attirent les amants

Je ne voudrais pas rendre l’âme
Un jour sombre aux éclairs d’orage
Mais un jour d’été
Quand le soleil dans le ciel
Attire l’amour dans ses rayons

Je ne voudrais pas rendre l’âme
Un jour triste comme un adieu
Mais dans vos bras Madame
Quand vos baisés pieux
Attirent en mon coeur l’émotion

Je voudrais rendre l’âme
Un matin quel que soit le temps
Mais dans vos bras Madame
Après un dernier regard
Après un dernier Je t’aime.

Gérard Trougnou (1951- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 19 novembre 2022

Sergueï Dovlatov: une valise, des habits et quelques histoires

Sergueï Dovlatov – Sergueï Dovlatov fait partie de ces écrivains russes exilés que le lectorat occidental a découverts après la chute du Mur de Berlin. Expatrié aux Etats-Unis mais resté russophone dans ses écrits et dans son âme, cet auteur et journaliste décédé avant l'âge à New York (1941-1990) a laissé en héritage, entre autres, un petit livre exquis intitulé "La Valise".

Une valise, l'auteur le suggère dès le début, c'est le réceptacle d'une vie lorsqu'il s'agit, pour un ressortissant de l'URSS, de quitter son pays: le bagage maximal est de trois valises, en effet. De manière concise, le narrateur, qui n'est autre que l'auteur lui-même, se demande dans un premier temps comment faire tenir sa vie dans trois valises. 

Puis, faisant le tri dans son logis comme dans sa vie, il constate qu'une seule suffira, de qualité médiocre, mal ficelée. Et encore: ce n'est pas tout de suite qu'il l'ouvrira, une fois qu'il aura refait sa vie à New York. Belle illustration du détachement face aux choses matérielles! Et qui plus est, en ramenant sans arrêt son propos à cette valise, l'auteur réussit à capter l'intérêt du lecteur vers ce bagage dérisoire, a priori inutile. Intérêt justifié: par la grâce de l'écrivain, le bagage superfétatoire, relégué dans un placard pendant de longues années, devient indispensable. En effet, en ouvrant sa valise, c'est la malle aux souvenirs à raconter que l'écrivain ouvre.

Après cette intro chargée de sens, l'auteur aménage son livre à la manière d'un recueil de nouvelles drôles et tendres, chacune rattachée à l'un des vêtements qui ont trouvé place dans la fameuse valise lorsque l'auteur a quitté Leningrad. Là, le lecteur avide d'histoires drôles et décalées va s'amuser, qu'il ait ou non connu le monde communiste dans sa chair. Il sera donc entre autres question de marché noir à partir d'un trafic de chaussettes en crêpe vertes venues de Finlande, ou d'un costume "convenable" que la rédaction qui emploie Dovlatov consent à lui offrir comme tenue de travail: en effet, le camarade Sergueï Dovlatov, en qualité de journaliste, doit faire bonne figure lorsqu'il va sur le terrain.

L'humour de situation est omniprésent et fait revivre les temps un peu fous, parfois même absurdes, du communisme à l'époque de l'URSS, sur une période qui va des années 1960 à 1980. L'auteur brocarde avec le sourire les coulisses alcoolisées de la création d'une sculpture du scientifique Mikhaïl Lomonossov destinée à une station de métro (avec en prime une leçon de logistique appliquée au métro de Leningrad, creusé très profond) ou la vérité des mères de familles nombreuses, mais peu désireuses que ça s'ébruite. Il sera même question d'un temps au goulag, où l'on finit par se demander qui est qui est fou, qui est coupable et qui est gardien. Autant d'anecdotes ou de tranches de vie magnifiées par l'art de conteur de l'écrivain. 

Constamment suspect d'indiscipline en URSS, Sergueï Dovlatov n'a guère été publié comme écrivain dans son pays, et c'est aux Etats-Unis que ses œuvres ont enfin commencé à paraître. Ce n'est que justice si les éditeurs d'Europe le publient aujourd'hui. La présente chronique fait référence à une nouvelle traduction du russe signée Jacques Michaut-Paternò, réussie et accrocheuse à un ou deux détails près – qu'est-ce qu'un "flow-master" (p. 21)? Ne serait-ce pas un style-feutre (фломастер)? Cette version est enrichie d'une interview de l'auteur, parue en 1988 et évoquant le regard de l'écrivain émigré, et d'une chronologie. Ces deux éléments sont transmis au public francophone par le chercheur et traducteur Boris Siemaszko. 

Sergueï Dovlatov, La valise, Genève, La Baconnière, 2021, traduction par Jacques Michaut-Paternò, documentation par Boris Siemaszko.

Le site des éditions La Baconnière.

vendredi 18 novembre 2022

Ordre du Temple Solaire: le désenchantement en témoignage

Thierry Huguenin – Survenus au mitan des années 1990, les événements tragiques liés à la fin de l'Ordre du Temple solaire (OTS) sont restés dans les mémoires, en Suisse romande et ailleurs: 53 personnes y ont trouvé la mort, dans ce qui a tout d'un massacre déguisé en suicide collectif. Dans "Le 54e", c'est le seul rescapé, et de justesse, qui s'exprime: Thierry Huguenin y relate son parcours de vie, avant et pendant son activité au sein de l'OTS – cette secte fondée sur des idées qui empruntent aux Templiers, à la Rose-Croix et à des cultes égyptiens, assez dans l'esprit d'une époque, la fin du XXe siècle, où l'ésotérisme façon New Age, substitut d'un christianisme largement dévalué, était à la mode. 

Cela date un peu, me dira-t-on. Voire! Rédigé en collaboration avec le journaliste et écrivain Lionel Duroy peu après les tragédies de Cheiry, Salvan et Morin Heights (nuit du 4 au 5 octobre 1994), l'ouvrage donne la parole à un homme qui, revenu de ses illusions, est capable d'en analyser froidement les ressorts et de les restituer avec rigueur. Il suffit de suivre le personnage de Jo Di Mambro, gourou de la secte, pour comprendre les mécanismes de la manipulation. Et d'observer Thierry Huguenin en train de raconter sa descente aux enfers pour distinguer ceux de la crédulité et du refus de la raison une fois qu'on s'est enferré dans une illusion. 

Thierry Huguenin se présente comme un homme fils de parents aux vocations contrariées, devenus eux-mêmes étouffants: une mère qui empêche que son fils vole de ses propres ailes en exigeant sa présence constante, substitut d'un père volage qui a fini par partir avec une femme plus jeune. Ainsi, le narrateur renonce à plusieurs vocations qui lui auraient permis de laisser sa sensibilité s'épanouir: celles de pasteur ou de médecin, inaccessibles en raison de ses résultats scolaires, ou celle de coopérant dans une ONG, exigeant un éloignement jugé insupportable par sa mère. Contraint à une profession de prothésiste dentaire trop terre à terre pour lui, il se laisse embarquer dans une mouvance ésotérique, ancêtre de l'OTS, développée entre autres autour du livre "Les grands initiés" de Bernard Schuré. Quelques flatteries à base de réincarnations, et le voilà ferré... Ce début d'ouvrage peut paraître un poil long à celui qui veut en savoir plus sur l'OTS; mais il est indispensable pour bien comprendre ce qui a pu amener un homme dans un tel trip.

Le témoignage est donc celui d'un initié, dans tous les sens du terme. Il observe un groupe de personnes désireuses de vivre en communauté selon quelques règles, supportant une vie rigoureuse pour complaire à d'obscurs maîtres. Peu à peu, la rigueur va s'installer, confinant à l'inhumanité. Le gourou, Jo Di Mambro, apparaît comme un manipulateur mythomane, fin psychologue, qui souffle adroitement le chaud et le froid. Il a réponse à tout, bricole des mises en scène destinées à frapper les esprits, et fait constamment référence à ses "maîtres de Zurich", dont on suppose qu'ils sont importants mais que personne n'a jamais vus. Sous couvert de recherche de l'énergie sexuelle, il brise les ménages et crée les couples à sa guise. Et enfin, il sait capter des personnes à fort capital symbolique et financier dans son projet sectaire. On y trouve entre autres un certain Stéphane Junod, derrière lequel on peut reconnaître le chef d'orchestre Michel Tabachnik, peut-être plus impliqué qu'il ne veut bien l'admettre – pour la petite histoire, Julien Sansonnens reprendra ce faux nom dans son ouvrage "L'Enfant aux étoiles", consacré au même thème, vu à travers les yeux de Nanou, l'"enfant cosmique".

Enfin, l'auteur retrace, avec des mots simples, directs et surtout désenchantés, la dérive de l'OTS vers un mouvement qui, sous couvert de survivalisme post-apocalyptique (on jardine beaucoup à l'OTS, et l'on vit volontiers dans des fermes, comme à Cheiry), se lance dans des délires toujours plus vastes qui masquent mal des dérives financières et des difficultés croissantes à masquer la supercherie: les flashes et les apparitions du Saint Graal vus lors des cérémonies ne sont que des mises en scène, dérisoires une fois qu'on a compris le truc et qu'on a accepté d'y croire. Et le bilan s'avère lamentable: 53 morts au moment où "Le 54e" a paru, et beaucoup de casse matérielle et sociale pour l'entourage des adeptes. L'auteur considère qu'il s'agit bel et bien d'un massacre, destiné à éliminer ceux qui savent sous couvert d'un dernier "transit vers Sirius". Une issue inéluctable? Pour les patrons, Jo Di Mambro et Luc Jouret en tête, c'est l'issue fatale de ce qu'on peut voir comme une fuite en avant, portée par le désir d'emporter le secret dans la tombe, avec les adeptes – qu'ils aient ou non flairé l'arnaque.

Thierry Huguenin, Le 54e, Paris, France Loisirs, 1995.

mardi 15 novembre 2022

Les méandres d'un amour en bleu

Céline Alanord – Alice ou Lison? Construit sur le ton de la romance, "L'Echarpe bleue" relate l'histoire d'un architecte, Marc, célibataire strasbourgeois qui n'a jamais vraiment fait le deuil d'un amour de jeunesse avec Lison, brutalement rompu. Son histoire avec Alice va-t-elle lui permettre de tourner la page? Tel est le point de départ du roman proposé par Céline Alanord, un roman qui développe une intrigue amoureuse captivante, tendue, empreinte de doutes et de regrets, dans la mesure où, entre deux âmes au vécu délicat, rien n'est jamais donné.

Marc est donc architecte. Dans le cadre d'un projet de construction d'un centre pour femmes battues, curieusement conçu entre hommes apparemment, il rencontre Alice, fille de son commanditaire Philippe Dumont, et en tombe amoureux aussi sec. Le tango amoureux s'enclenche! Cependant, l'auteure a choisi de mettre en scène deux personnages torturés dont elle se plaît à explorer les zones d'ombre. 

Le lecteur se passionne en particulier pour le personnage de Marc, devenu un peu célibataire malgré lui. Surtout, c'est une jeune trentenaire qui paraît encore chercher sa place dans une société où il se définit avant tout par son travail, qu'il abat sans compter. Son métier, il exerce par atavisme, donnant au cabinet d'architectes familial une couleur sociale.

Enfin, la relation qu'il construit avec son compère, Philippe Dumont, marqué par un caractère des plus paternalistes, suggère que Marc est surtout à la recherche d'un maître – il avoue en particulier son "vrai soulagement" lorsqu'il a pu sceller formellement sa collaboration avec Dumont,  gage de réalisation de son projet de centre pour femmes battues. D'un père, peut-être? La piste n'est guère explorée par le roman, mais force est de constater que ses parents prennent parfois des décisions à son insu, par exemple celle, venue de sa mère, de cacher maladroitement une photo lors d'une rencontre de famille, ce qui met la puce à l'oreille d'Alice.

Alice, quant à elle, doit composer avec un vécu peu évident, celui d'une fille unique vivant avec un père veuf. Elle doit aussi accepter, et ce sera la clé de ce roman, qu'elle ressemble physiquement de manière frappante au premier amour de Marc. Dès lors, l'auteure ne manque pas d'évoquer les questionnements qu'implique, pour Alice, le fait d'être sans cesse un objet de comparaison. Est-elle une Lison numéro deux, un produit de remplacement? A la fois aimante et naturelle, l'issue n'en sera pas moins surprenante pour le lecteur.

Côté symboles, "L'Echarpe bleue" est porté par la couleur bleue, point de rapprochement vestimentaire fortement chargé d'émotion entre Lison et Alice. Il y a aussi le motif des photos qui est récurrent, marié à l'idée du secret: Marc brûle ainsi une photo pour liquider un dernier souvenir de sa vie avec Lison. Et comme mentionné, une photo de groupe est cachée. Enfin, l'idée de placer l'intrigue à la période de Noël à Strasbourg permet d'évoquer le traditionnel marché de Noël, mais aussi de favoriser des rencontres en famille puisque la période y est propice.

Et enfin, il y a le motif des livres, objets de salut mais aussi souvenirs de voyage: "A chaque voyage, je rapporte dans mes bagages un petit bout de littérature du pays que j'ai visité", confie Alice. C'est aussi ce que j'ai fait en achetant ce roman à l'auteure, installée à Gouzon (Creuse) et qui dédicaçait à la Maison de la Presse de Guéret le 8 avril 2017. Si l'édition sur papier est perfectible (il reste pas mal de coquilles et d'imperfections de mise en page), l'histoire racontée révèle un talent indéniable pour dire les hommes comme les femmes, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre sentimentales.

Céline Alanord, L'Echarpe bleue, Goujon, Céline Alanord, 2016.

Egalement lu par Callistta.

lundi 14 novembre 2022

"La Favorite", souvenirs poétiques d'une femme désirante

Barbara Polla – "La Favorite", c'est le titre du dernier livre de Barbara Polla. C'est aussi le café parisien qui se trouve au cœur de ce récit atypique, évocation des souvenirs d'une narratrice, Mara, double littéraire de l'auteure. Et enfin, c'est dans ce café que l'ouvrage a été écrit, entre janvier 2019 et janvier 2022.

La narratrice s'y remémore toute une vie, un peu pêle-mêle. Il y a l'écriture, la poésie vue comme une pénétration. Les engagements. La bibliothèque de son père, qu'elle fait revivre avec ses auteurs en posant des questions à Siri. Il y a aussi la médecine, et ce moment où l'on "tringle" un patient.

L'amour (aimer, être aimée), l'érotisme sont là aussi, depuis cette enfance où elle s'est sentie amoureuse de sa professeure de lettres. Et aujourd'hui, c'est Lev qui hante les pages de "La Favorite": un scénariste noir parisien à la barbe bleue. Mais l'érotisme n'est pas qu'affaire de sexe...

Et en une dizaine de chapitres courts, l'auteure reconstruit une existence, en toute liberté. L'écriture de "La Favorite" s'avère à la fois libre et maîtrisée, poétique et envoûtante. Minutieux, le travail sur le rythme et la musique des mots se remarque dans l'usage de la ponctuation, mais aussi dans le recours à des paragraphes souvent longs et denses entre lesquels, parfois, apparaît la respiration d'un tercet ou de quelques vers.

L'amour, l'Eros sont présents à chacune des phrases de "La Favorite". Hanté aussi par quelques artistes tels que Cesare Pavese ou Pier Paolo Pasolini, c'est un beau petit livre qui, quitte à dérouter quelque peu son lectorat, relate toute une vie passionnée, sinueuse et riche en une centaine de pages – la vie d'une femme qui se sent vivante parce que désirante, qui se raconte avec franchise, sans fausse pudeur.

Barbara Polla, La Favorite, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le blog de Barbara Polla, le site des éditions BSN Press.

dimanche 13 novembre 2022

Dimanche poétique 565: Alfred Garneau

Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Alfred Garneau (1836-1904). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 11 novembre 2022

Stéphanie Pélerin: Ivana, une femme qui jongle

Stéphanie Pélerin – Ce n'est pas parce qu'on a trouvé une stabilité sentimentale que la vie ne vas pas ballotter Ivana, le personnage principal du roman "(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement)" de Stéphanie Pélerin. Ivana? C'est la même que dans le premier roman de l'auteure, "(Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire", et elle est toujours avec Bruno, qui lui a fait une belle paire de jumeaux: les "Tromignons".

"(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement)" se présente comme un bel exemple de hen lit à la parisienne, mettant en scène une mère de tribu recomposée professionnellement active dans l'enseignement qui s'évertue à jongler avec les multiples facettes de sa vie tout en masquant autant que possible la charge mentale que cela peut représenter. Cela, sans oublier qu'Ivana vole des heures à la nuit pour écrire! La narration fonctionne en mode majeur, sur un ton qui pétille à chaque phrase. Les péripéties cocasses sont légion, ce qui n'exclut pas les états d'âme...

L'auteure a le génie de construire son intrigue sur une note de fond où Bruno et Ivana sont susceptibles de n'être pas fidèles. Et le doute, gage de tension accrocheuse, dure jusqu'au bout! Tout au long du roman, en particulier, le lecteur va se demander qui est la "fameuse" Martha, cheffe de Bruno, un cadre en milieu de carrière et en fin de quarantaine, prêt à tout pour garder un emploi qui a ses fragilités. Et réciproquement, le lecteur va s'amuser face aux instants équivoques, savamment agencés par l'auteure, entre Ivana et Jérôme Steiner, un animateur de radio au charme ravageur – l'archétype du mâle de romance, volage et magnétique – qui lui propose de travailler avec elle et (mais c'est constamment sous-entendu) plus si entente...

Enfin, la romancière a le chic de situer la tribu qui entoure Ivana à un moment particulier de l'automne: les enfants sont chez leur grand-mère sur la Côte d'Azur, le conjoint travaille d'arrache-pied (ou pas, il lui arrive même de se saper princesse...) avec "sa" Martha et la fille de Bruno, jeune adulte, cuve une rupture du côté de Nice. Résultat: Ivana se retrouve seule à Paris. Une situation que la romancière exploite côté doute, mettant en scène une femme contrainte, pour quelques jours à l'orée de sa quarantaine, de s'inventer une vie sans les cadences du quotidien. Entre le roman qui attend d'être écrit et les placards qu'il faut débarrasser, que faire? Et si la solution était de boire des verres avec les copines, tout simplement? L'auteure a précisément le chic d'entourer Ivana de vraies amies, à la fois soutiens et garde-fous.

On sent, au fil de la lecture de "(Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement)", qu'Ivana est une belle femme qui veut exceller sur tous les fronts, prompte à entendre la meute des mères parfaites lui faire des reproches au moindre écart. Et si la clé, pour elle, résidait dans une manière de lâcher prise et d'arrêter de se faire des films? C'est entre autres de la magnanimité de son Bruno que viendra l'issue: après tout, Ivana n'a que des amis, et son pire adversaire n'est autre qu'elle-même. Et au bout du roman, le lecteur comprend, heureux pour elle, qu'elle a fait son bout de chemin, aidée par une vie qui donne beaucoup mais ne ménage personne.

Stéphanie Pélerin, (Toujours) jeune, (toujours) jolie, maman (mais pas seulement), Paris, Diva Romance, 2018.

Le blog de Stéphanie Pélerin, le site des éditions Diva Romance.

mercredi 9 novembre 2022

Toucher le fond et rebondir: ce qu'ont vécu quatre jeunes personnages

Marion Curchod – "Entre la nuit et le jour", c'est un recueil de quatre nouvelles entrelacées. Dans celles-ci, l'écrivaine suisse Marion Curchod relate la destinée de quatre personnages, saisie au moment où leur vie semble toucher le fond. Résolument optimiste, cet ouvrage rappelle qu'il y a toujours un moyen de rebondir et que l'humain vit aussi de résilience.

L'auteure a su, dans ce recueil, identifier quelques épreuves que tout lecteur a vécues ou au moins connues par le biais des médias: une rupture amoureuse, des destins brisés par un accident ferroviaire, un cancer en phase terminale, les séquelles psychologiques d'un séquestre ou d'une fusillade à l'école. 

Ces épreuves frappent par leur diversité, mais aussi par la manière dont les personnages font face: se confier, pleurer, dialoguer, oser. Et à chaque fois, l'auteure réussit à démontrer comment, peu à peu, chacune et chacun remonte la pente: surmonter la peur de retourner à l'école et ne plus se sentir coupable de la mort de son copain, quitter la parano, se dire qu'il y a pire qu'une peine de cœur infligée par un garçon qui n'en vaut pas la peine, ajouter de la vie aux jours d'un malade qui ne pourra plus guère ajouter de jours à sa vie.

Ces personnages, ce sont donc Joséphine, Sarah, Thibault et Amélie. Ils sont tous à l'orée de la vingtaine voire plus jeunes, avec leurs soucis et leurs passions, désireux de tourner une page ternie de leur jeunesse, parfois après s'être morfondus quelque peu. Ils sont ancrés dans cette époque qui est la nôtre, vivent chez leurs parents avec lesquels les relations ne sont pas toujours aisées: c'est en dessinant avec sensibilité ce tissu de liens avec le territoire comme avec l'entourage que l'auteure renforce l'humanité et l'épaisseur de son propos.

Chaque nouvelle est construite comme une novella ou un micro-roman, avec des techniques à chaque fois renouvelées. Entre autres, le lecteur apprécie ainsi les changements de point de vue qui dynamisent "Juste un regard", le premier des textes, ou l'introspection appuyée qui caractérise "Un jour, je sourirai à nouveau". Réaliste, un peu naïve peut-être parfois, la troisième nouvelle, "A jamais avec toi", adopte le point de vue d'un garçon généreux face à son frère malade – une générosité pas évidente puisque ledit frère malade fait l'objet d'attentions qui pourraient lui manquer.

Dépourvu de tout pathos malvenu, "Entre la nuit et le jour" s'avère ainsi un premier ouvrage chargé d'émotions, écrit dans une langue agréable et fluide, premier opus d'une jeune auteure à suivre.

Marion Curchod, Entre la nuit et le jour, Paris, Le Lys Bleu Editions, 2021.

L'Instagram de Marion Curchod, le site des éditions Le Lys Bleu.

mardi 8 novembre 2022

Des lignes et des structures pour saisir la beauté du monde

Jeff Délez – Des choses vues, des choses vécues et dessinées, souvent en cadrages rapprochés. Et un commentaire qui est comme une balade introspective dans la mémoire d'un narrateur qui n'est autre que l'artiste lui-même. Tel est le programme du roman graphique "Quelques bribes éparpillées par-ci, par là", créé par le graphiste genevois Jeff Délez dans le cadre d'un travail de fin d'études sous forme de journal intime dessiné.

Avant même d'ouvrir ce livre, le lecteur est saisi dès la couverture par une esthétique de la ligne claire, invariablement noire sur fond blanc, marquée par le souci constant de la structure, considérée comme l'animation graphique de la matière afin d'en restituer toute la texture sur le papier. 

Au fil des pages, on découvre un attrait certain pour les rayures, utilisées dans toutes leurs potentialités, brisées ou alors déclinées en courbes. Et l'œil s'y promène volontiers, à moins de préférer s'y reposer. L'utilisation occasionnelle des surfaces noires, quant à elle, apporte des ponctuations fortes au propos.

Introspectif, le texte explicite certains dessins qui confinent à l'abstraction, par exemple un nombril qui, tracé en quelques traits à la fois justes et minimalistes, ne manque pas d'intriguer. L'illustrateur joue aussi le jeu des associations libres, dérivant de ce nombril vers un bouton, un œil ou une bonde de douche.

Née du souvenir personnel, chaque image a sa composition, qui surprendra à plus d'une reprise. Les cadrages pourront paraître atypiques, ingrats peut-être. A chaque fois cependant, l'artiste a le souci de les définir de manière à saisir un peu de la beauté de ce qui l'entoure, quitte à bousculer un peu. Tels sont ses éclats, ses "bribes".

Dans le même esprit, l'idée de cacher malicieusement certains textes sous les dessins offre un espace d'imagination supplémentaire au lecteur: quel est le mot masqué? A moins que la réponse ne soit dans le dessin lui-même, qui rappelle que la vie, si quotidienne qu'elle soit, peut s'avérer passionnante si on sait l'observer et se souvenir des belles choses.

Jeff Délez, Quelques bribes éparpillées par-ci, par-là, Vevey, Hélice Hélas, 2022.

Le site de Jeff Délez, celui des éditions Hélice Hélas.

lundi 7 novembre 2022

Dans les ruines de Montsalvens, un mort pour rien

Catherine Gaillard-Sarron – Cela aurait dû être une nouvelle, c'est devenu un roman: tel est le destin du dernier opus de l'écrivaine Catherine Gaillard-Sarron, "La Sirène de Montsalvens". Il s'agit d'un polar bien ancré dans son terroir de la Gruyère, au sud du canton de Fribourg, construit sur une intrigue originale pétrie de sombres dynamiques villageoises: Elias Baud a-t-il tué sa femme Léane et Lenny Marnet, l'amant de celle-ci? Et que fait la police, alors?

Celle-ci recèle, dans le village de Broc, un élément que le lecteur aimera détester, d'autant plus qu'il est remarquablement construit: c'est le caporal Edouard Aeby. La romancière le dépeint, encroûté et devenu gras, persuadé jusqu'à l'obsession de la culpabilité de Baud. Pour accentuer le caractère odieux de ce bonhomme, qui est également un soupirant éconduit de Léane, l'écrivaine n'hésite pas à utiliser les comparaisons et métaphores animalières, liées entre autres aux crapauds. Et c'est bien "la bave du crapaud", à base de ragots savamment distillés, qui va se répandre à cause de lui dans le village de Broc.

Dès lors, la romancière excelle à démontrer comment toute la population d'un village peut harceler jusqu'à l'extrême Elias Baud, un homme simple et aimant. Déjà marqué par le départ de son épouse, il va connaître une dérive allant jusqu'à l'irréparable, et c'est cette dérive que l'auteure montre avant tout: alcool, repli sur soi, stratégies pour éviter les autres villageois, perte d'emploi (il est charpentier) en raison des soupçons qui pèsent sur lui. Ainsi la romancière met-elle à nu la noirceur d'âmes à la merci des rumeurs, une noirceur dont le prêtre, en fin de roman, fera la synthèse. Elias Baud a donc commis l'irréparable; et si le coupable, c'était en définitive le village dans son ensemble?

Les émotions et les passions s'exprimeront enfin à plein en fin de roman, au moment où les masques tombent peu à peu. Il y aura des auditions qui auront tout d'interrogatoires, des tensions au bureau de police aussi: la hiérarchie d'Edouard Aeby va elle aussi se sentir coupable, en proie au doute. 

Enfin, il y a le décor, avec en son cœur les ruines de Montsalvens, vestiges qui subsistent sur les hauteurs de Broc et peuvent faire un but de promenade sympathique. Dans "La Sirène de Montsalvens", elles abritent à la fois le meilleur de la passion et ce qu'une destinée humaine peut avoir de plus tragique. L'auteure joue enfin aussi avec les noms de ses personnages. Alors que les personnages les plus présents sont nommés par des patronymes existants, les personnages secondaires se voient nommés en fonction de localités de la région: Surpierre, Sorens, Morlon – ce dernier étant un assez rare nom de famille français, pour le coup. Enfin, les habitants du sud du canton de Fribourg reconnaîtront avec plaisir les lieux-dits cités, à l'instar des gorges de la Jogne, du lac de la Gruyère ou de la montée de Bataille.

Avec "La Sirène de Montsalvens", Catherine Gaillard-Sarron signe un roman policier atypique aux ambiances d'automne, entre soleil et pluie, entre amour et mort. Celles-ci sont encore soutenues par une écriture fluide et sobre qui va à l'essentiel pour dire le drame et la rédemption.

Catherine Gaillard-Sarron, La Sirène de Montsalvens, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2022.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron.

dimanche 6 novembre 2022

Dimanche poétique 564: Gérard de Nerval

Laisse-moi !

Non, laisse-moi, je t'en supplie ; 
En vain, si jeune et si jolie,
Tu voudrais ranimer mon coeur :
Ne vois-tu pas, à ma tristesse,
Que mon front pâle et sans jeunesse 
Ne doit plus sourire au bonheur ?

Quand l'hiver aux froides haleines
Des fleurs qui brillent dans nos plaines
Glace le sein épanoui, 
Qui peut rendre à la feuille morte 
Ses parfums que la brise emporte
Et son éclat évanoui !

Oh ! si je t'avais rencontrée 
Alors que mon âme enivrée 
Palpitait de vie et d'amours, 
Avec quel transport, quel délire
J'aurais accueilli ton sourire 
Dont le charme eût nourri mes jours.

Mais à présent, Ô jeune fille !
Ton regard, c'est l'astre qui brille 
Aux yeux troublés des matelots, 
Dont la barque en proie au naufrage, 
A l'instant où cesse l'orage 
Se brise et s'enfuit sous les flots.

Non, laisse-moi, je t'en supplie ; 
En vain, si jeune et si jolie, 
Tu voudrais ranimer mon coeur :
Sur ce front pâle et sans jeunesse 
Ne vois-tu pas que la tristesse 
A banni l'espoir du bonheur ?

Gérard de Nerval (1808-1855). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 3 novembre 2022

Les morts du TGV: on mène l'enquête à Bourg-en-Bresse

Marie-José Imsand – C'est une catastrophe insolite qui constitue le point de départ de "Deuils blancs", première incursion de la romancière Marie-José Imsand dans le monde du roman policier. Dans le Jura français, en effet, un TGV pour Paris percute une vieille locomotive qui a elle-même embouti une voiture. Il y a pas mal de décès: 37 victimes retrouvées mortes dans les bois. De quoi occuper toute l'équipe de police de Bourg-en-Bresse, sous la férule du commissaire Noël Lamarque...

Quelques interrogatoires suffisent à plonger le lecteur dans un univers en vase clos où va se développer une intrigue à plusieurs niveaux. Il y a d'abord, bien sûr, les gens qui ont découvert les cadavres en forêt: les défunts, ce sont les personnes qui ont choisi de rejoindre Paris en car malgré l'accident. Peu à peu, décrivant ces voyageurs, l'auteure fait émerger tout un petit monde qui, si bref qu'ait été le parcours, a déjà ses accointances. 

Ses personnages, elle les dessine de manière à leur conférer à toutes et à tous une personnalité marquée. Le lecteur se souvient ainsi de Nathan, le chimiste spécialisé dans les encres destinées aux billets de banque, anxieux parce qu'il porte sur lui une clé USB précieuse, ou de Beate, la couturière au service des riches de Paris. Les liens entre ces personnages vont s'accentuer alors qu'ils se retrouvent logés dans un mystérieux hôtel de luxe aux ambiances fantasmagoriques d'antan. L'antichambre de l'enfer, du paradis?

Ce moment de mystère, nimbé de fantastique, cède la place à la rigueur d'une intrigue policière classique autour d'autres protagonistes, à la faveur de l'arrivée d'un renfort policier venu de Paris. Dès lors, ce sont les ressorts de l'action humaine, sombres ou sentimentaux, qui vont faire surface. L'auteure les exploite avec finesse, relatant les jalousies envers tel homme à femmes, les envies de revanche que suscite le fait d'avoir été trompé ou, dès le début comme pour annoncer la couleur, la mécanique d'un couple au bord de la rupture. Cela, sans oublier l'appât du gain, ni les éléments qui constituent la part secrète de l'enfance de certains personnages.

Le souci des relations humaines traverse l'ensemble de "Deuils blancs", un roman où il est permis de se demander, l'espace d'un moment, si les morts le sont vraiment. Et quel est le rôle de l'écrivain qui hante ses pages? Est-il le reflet ou l'alter ego de l'auteure, s'immisçant dans la narration pour côtoyer au plus près les personnages qu'il a construits afin de les connaître sur le bout du doigt? Sa présence donne à ce riche roman un petit air de work in progress, en direction de la résolution définitive d'une enquête, élément d'une intrigue librement inspirée de circonstances vécues.

Marie-José Imsand, Deuils blancs, Lausanne, Favre, 2022.

Le site de Marie-José Imsand, celui des éditions Favre.

mercredi 2 novembre 2022

Tout autour du monde, à la poursuite de l'amour(s)

Valérie Debieux – Parfois, avant même la rencontre, les histoires d'amour commencent par une correspondance. Et juste avant le premier rendez-vous, voilà que la femme meurt dans un accident de la route alors que l'homme l'attend dans un restaurant parisien élégant. Telles sont les apparences mises en place par l'écrivaine Valérie Debieux au début de son premier roman, "Mon amour(s)". 

En effet, l'homme, en l'occurrence un acteur de cinéma prometteur nommé Marc Lemoine, ne sait pas à qui il écrit vraiment. La vie se charge de l'informer plus avant et de lui montrer qu'en amour, il y a toujours un espoir et qu'il suffit de le vouloir pour qu'il se réalise. Qui signait vraiment les e-mails énamourés envoyés via la boîte électronique de la scénariste Jeanne Malan?

"Mon amour(s)" adopte un ton feel-good avant l'heure, quitte à paraître trop gentil avec ses personnages: ceux-ci ne paraissent guère vivre d'oppositions fortes, propres à créer des tensions dramatiques. Chacun s'accommode des péripéties vécues dans un esprit invariablement positif: la mère de la défunte s'entend à merveille avec la mère de l'acteur, lui-même surtout entouré d'amis – à commencer pour son agent artistique, Pierre. Même son arrivée retardée sur le lieu d'un tournage important à Tahiti ne parvient pas peser sur une ambiance de tournage globalement agréable.

Tahiti? Certes! C'est qu'on voyage beaucoup dans "Mon amour(s)", et dans le monde entier. Depuis Paris, il y aura le Midi de la France bien sûr, et Tahiti, pour le tournage d'un biopic sur Gauguin. Venise fait figure de passage obligé d'une histoire où l'amour tient toute la place (avec un tour en gondole atypique), mais c'est aussi un lieu clé pour Marc, qui mène l'enquête. Ce qui le conduira jusque dans l'Australie profonde, à laquelle l'auteure consacre de belles pages – avec en point de mire Ayers Rock, mais aussi le Royal Flying Doctor Service australien.

Avec "Mon amour(s)", l'écrivaine Valérie Debieux signe un roman à l'intrigue légère et agréable, qu'on aurait cependant aimé plus corsée parfois. Il n'empêche: sa lecture est aisée, portée par un ton le plus souvent sage, qui s'autorise cependant, çà et là, quelques helvétismes, surprenants chez des personnages français, ainsi que des tours de langage familiers. Enfin, le lecteur appréciera aussi certains dialogues, où les hommes parlent des femmes... et vice versa.

Valérie Debieux, Mon amour(s), Nice, Bénévent, 2006.


mardi 1 novembre 2022

Vers le temps des hyménoptères

Daniel Galasso – Le dessin, et rien que le dessin, pour raconter un récit d'anticipation? Tel est le défi que s'est lancé Daniel Galasso, artiste et graphiste genevois. Résultat: il offre à présent à son lectorat un roman graphique fascinant intitulé "Sentinelles".

L'intrigue est simple, elle est classique aussi: en l'an de grâce 2053, l'humanité est menacée par une catastrophe environnementale qui prend la forme d'insectes dont la piqûre tue. Quelques humains sont cependant naturellement immunisés, ce qui leur permet de s'engager pour le salut de leurs semblables en brûlant les nids des hyménoptères mortels. Ce sont les "Sentinels", ces personnages qui hantent l'ouvrage, dessinés de manière à la fois réaliste et expressive: leurs visages se passent de mots.

Côté narration, l'auteur sous-tend l'idée que soudain, l'humain n'est plus à la bonne extrémité de la chaîne alimentaire: il a un prédateur impitoyable, plus petit que lui qui plus est. Ce prédateur est-il une créature sortie d'un laboratoire? La question est ouverte. Et l'ouvrage, commencé avec des insectes, s'achève sur l'idée d'un rapport renouvelé entre l'humain et les autres espèces animales.

"Roman graphique": c'est au sens fort qu'il faut comprendre ce mot lorsqu'on feuillette "Sentinelles", un ouvrage dont les dessins sont aussi saisissants que des photographies de presse. S'ils paraissent calmes, ces  dessins ne font que refléter les dégâts d'un cataclysme sans précédent: cadavres qui jonchent les rues, véhicules démolis ou éventrés sur la route. Une prédilection pour les traits verticaux dans la pose des couleurs et nuances donne par ailleurs l'impression d'un temps constamment pluvieux.

Enfin, l'agencement étudié des dessins, en pleine double page ou en cascade, contribue à leur force d'expression: tantôt on est dans le beau livre de photographies, tantôt l'auteur emprunte aux codes de la bande dessinée, qu'il transcende à sa manière.

Les jeux de couleurs contribuent aussi à l'ambiance: il suffit de voir les tout premiers dessins, en sépia, pour être plongé dans un climat d'inquiétude. Un songe en noir, gris et blanc relate même ce que l'homme peut faire de pire à ses semblables. Quant au réel, dessiné en gris avec des touches de couleur, il s'avère peu à peu porteur d'espoir. Mais pas seulement: à chacun de voir, par exemple, le sens qu'il voudra donner à "Guernica" de Picasso, œuvre citée sous forme de graffiti dans "Sentinelles" – en couleurs, s'il vous plaît.

Et l'observateur constate que l'auteur s'amuse avec l'idée d'une vision à la fois futuriste et familière de Genève. Il n'y a certes pas de nouveaux bâtiments spectaculaires dans "Sentinelles". En revanche, ceux d'aujourd'hui, encore debout, offrent progressivement, au fil des pages, une place accrue à une nature qui reprend ses droits. On y verra de la végétation, parfois. 

Et, surtout en fin d'ouvrage, le lecteur y voit des animaux qui finissent par prendre toute la place. La place qui est la leur, renvoyant l'espèce humaine à une certaine modestie. Si le teckel courant sur l'autoroute fait sourire, les chevaux impressionnent sur ce même lieu, d'où les voitures paraissent bannies, briquées sur la bande d'arrêt d'urgence. Et que dire de ces flamants roses avec une centrale nucléaire en arrière-plan? À qui appartient l'avenir, selon le dessinateur?

Pour faire passer l'essentiel des messages à ses lecteurs les plus rationnels, enfin, l'auteur s'autorise une double page consacrée à la reproduction dessinée de journaux, parfaitement lisibles pour le lecteur – le dessinateur a poussé le réalisme jusqu'à reproduire les coquilles indissociables de la presse écrite... Le dessin en question fait dès lors office de guide de lecture pour tout ce bel et luxueux ouvrage, proposé en version cartonnée comme les grandes bandes dessinées d'antan.

Daniel Galasso, Sentinelles, Vevey, Hélice Hélas, 2022.

Le site de Daniel Galasso, celui des éditions Hélice Hélas.

lundi 31 octobre 2022

Au pas de course jusqu'au bout de la bigorexie

Olivier Chapuis – "Le sport, c'est comme l'alcool, faut pas abuser, sinon on est saoulé", indique l'un des personnages du dernier micro-roman d'Olivier Chapuis, "Tartan". Partant de ce principe, l'auteur décrit la montée d'une "obsession ordinaire": celle de la course à pied, quand elle devient une drogue – en l'espèce, certains savants disent "bigorexie", d'autres "sportoolisme".

Et le parallèle avec l'alcool ou avec d'autres addictions apparaît de manière évidente: l'auteur montre comment, peu à peu, la dépendance prend toute la place. Cela, au travers du personnage de Simon, un jeune quadragénaire a priori ordinaire, un peu ventru à force d'être sédentaire, entouré d'une famille non dysfonctionnelle et d'un emploi d'architecte qui l'occupe généreusement et le passionne. La pratique de la course à pied s'impose dans ce petit monde à la manière d'un intrus.

Quadragénaire? Derrière la jolie façade, il y a quand même deux ou trois choses qui prédisposent le personnage à faire l'objet d'une telle addiction. Il y a en particulier un tempérament obsessionnel et perfectionniste qui pousse le bonhomme à aller au bout de ce qu'il commence, à fond et avec rigueur. C'est bien pour l'architecture, mais pour un loisir dont le but est simplement de rester en forme, c'est peut-être un peu trop.

Tout commence tout doucement, à telle enseigne qu'on peut se demander, au tout début du roman, où l'auteur veut en venir en décrivant un personnage a priori modèle et sans histoire. Une impression trompeuse: peu à peu, le romancier ménage un crescendo inexorable qui va jusqu'au bout. 

Les figures imposées de l'exercice sont présentes bien sûr, et il n'y a pas de faux pas. Tout compte: le choix du matériel, les anecdotes et les connaissances de la discipline (le "tartan" éponyme est par exemple le revêtement utilisé pour les pistes de course à pied des stades), les tentatives de compétition, ou la douce euphorie qui, peu à peu, se fait désirer, comme l'ivresse lorsqu'on est trop habitué à l'alcool. 

Le rapprochement avec l'alcool est suggéré aussi quand quelqu'un cache les chaussures de sport de Simon, comme on cacherait ses bouteilles à un ivrogne dans l'espoir qu'il mette fin à son péché (pas forcément) mignon. Enfin, les frictions avec la famille et les collègues ne manquent pas de se faire jour, petit à petit: le bonheur du coureur compulsif se déguste en solitaire, voire en égoïste...

L'auteur ne juge pas, il se contente de narrer, en recourant le plus souvent à des phrases courtes et incisives qui contribuent, de même que la brièveté de certains chapitres, à une atmosphère percutante. En rappelant des impressions qu'on a peut-être déjà vécues ou constatées avec d'autres assuétudes, l'auteur aborde judicieusement, dans "Tartan", une question peut-être plus fréquente qu'il n'y paraît même si elle est méconnue: celle de l'addiction au sport.

Olivier Chapuis, Tartan, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site des éditions BSN Press.


dimanche 30 octobre 2022

Dimanche poétique 563: Benjamin Jichlinski

Chant lunaire

   La lune semble pleurer sa solitude
Bien que brillante elle n'est qu'un vaste désert
Où les âmes en peine pleines d'incertitudes
Cherchent en vain le semblant de lueur qui l'éclaire.

   Soleil! Es-tu vraiment la source de vie?
Ne fais-tu qu'éclairer un vaste cimetière.
Tout ce temps à chercher la chaleur infinie
Pour trouver un illuminateur de pierre...

   – Je ne serai jamais délivré de mes mots
Ils continueront insolents à crier
Frappant mon crâne de lourds et déments échos
Saturant mon esprit pour toujours enchaîné.

Benjamin Jichlinski (1990- ), A jamais perdu, Pailly, éditions du Madrier, 2013.

samedi 29 octobre 2022

"Le Contrat": un troisième tome pour recoller les morceaux

Tara Jones – Oui, il y a bel et bien un tome 3 à la saga "Le Contrat", signé Tara Jones. L'auteure avait en effet laissé ses lecteurs en plan à la fin du tome 2, avec un couple fracassé à l'issue de sa nuit de noces. Angeline Beaumont et Geoffrey Lancaster sauront-ils recoller les morceaux? Tel est l'enjeu de ce dernier volume de la saga. Un volume maîtrisé qui requiert d'avoir lu les deux premiers, certes. Cela fait, il se parcourt aisément, avec ses chapitres courts aux fins accrocheuses, ses bonheurs, mais aussi ses faiblesses.

Ce tome 3 adopte une tonalité plus sombre, mais aussi plus psychologique. En effet, l'auteure a choisi d'y creuser davantage certains personnages, en particulier celui d'Angeline Beaumont, peut-être afin d'en révéler les aspects déplaisants, sans fard. Cela, sans renoncer totalement à la tonalité "new romance" que le lectorat connaît et goûte: il y aura toujours quelques scènes érotiques un peu surjouées et des instants de tension longuement détaillés.

Côté masculin, Geoffrey Lancaster reste assez fidèle à lui-même, entier, brutal et protecteur – il est permis de penser, en le voyant évoluer, que BBS (Bad Boy Sexy) est synonyme de "macho", au sens que lui donne Alain Soral ("mâle pudique à l'ancienne, qui respectait sa mère, protégeait sa femme et se sentait responsable de ses enfants"), toutes proportions gardées cependant: il ne sera pas question d'enfants ici, et c'est plutôt de son père que Geoffrey devra se rapprocher.

Quant à Angeline Beaumont, l'auteure donne d'elle, de façon plus marquée que dans le première tome, l'image peu aimable d'une jeune femme immature qui, adulte, n'a pas encore fait grand-chose de sa vie, à part un vague diplôme de styliste, et peine à s'engager. Ce qu'on a pu prendre pour une agréable impulsivité apparaît parfois, dans ce tome 3, comme de l'irresponsabilité. On pense entre autres à la manière dont Angeline se mêle de documents importants pour les affaires de son mari en Chine. Par contraste, cette impression est renforcée par le personnage de Sarah, l'avocate et amie, qui a la tête sur les épaules, s'est donnée à fond dans ses études et bénéficie d'une situation d'avocate, enviable et porteuse de sens.

L'auteure varie le style des péripéties, et c'est agréable. On plonge dans le vaudeville lorsqu'Angeline engage un escort boy pour un "rendez-vous professionnel" qui ne sera qu'un prétexte pour surveiller son mari, lui-même en repas d'affaires à une belle table de la très chic avenue Montaigne à Paris, ou dans l'humour gaulois revisité lorsque Luke reçoit sur son téléphone portable des photos de femmes dénudées à la pelle à la suite d'une annonce placée sur une palanquée de sites Internet douteux par Justine, la meilleure amie, dans un désir de revanche à la suite d'un lapin.

L'intrigue policière, où Angeline se retrouve accusée de tentative de meurtre, paraît en revanche moins réussie: l'auteure donne l'impression que la jeune femme a été coffrée et embastillée avant toute enquête, puis liquide l'affaire assez sèchement. On relève cependant que la romancière, entre autres grâce aux ellipses que permet le genre du roman, entretient le doute sur la culpabilité effective d'Angeline. Suspense! De même, on peut regretter que la question des e-mails anonymes menaçants adressés à Angeline, non réglée à la fin du tome 2, soit expédiée si aisément (la faute à l'assistante...).

De façon générale, il y a plusieurs aspects qui paraissent résolus un peu trop opportunément par l'auteure, ce qui donne une impression de facilité ou de hâte d'en finir. Et à son terme, l'intrigue laisse à nouveau le lectorat un peu sur sa faim: certes, Angeline Beaumont et Geoffrey Lancaster se retrouvent ensemble en fin de roman et paraissent vivre heureux (c'est la loi du genre, je ne divulgâche rien...) même s'ils n'auront probablement pas d'enfants, mais l'auteure s'est réservé plusieurs voies pour des spin-off à partir de ses personnages secondaires. En particulier, qu'adviendra-t-il de la relation entre Justine la sentimentale et Luke l'ambigu? Le lecteur le saura-t-il un jour ou restera-t-il sur cette impression d'inachevé? Cela est une autre histoire... 

Tara Jones, Le Contrat, tome 3, Paris, Hugo & Cie, 2017.

Le site des éditions Hugo & Cie.

mercredi 26 octobre 2022

Martina Chyba: cinquantaine, quand tu nous tiens...

Martina Chyba – Voir quelqu'un, avoir quelqu'un. Avoir un rendez-vous, chez le psy ou avec une personne du sexe opposé. C'est sur ces deux pistes poreuses, dites avec des mots si proches, que l'écrivaine et journaliste Martina Chyba développe son dernier roman, "Rendez-vous". Celui-ci peut être vu comme la chronique ironique d'une crise existentielle qui connaît une issue heureuse, un tout petit peu à la manière d'un roman feel-good aux ressorts narratifs psychologiques.

La narratrice, ce pourrait être Martina Chyba elle-même, tant il est vrai que ce roman emprunte au vécu de l'auteure. Mais voilà: elle n'est pas nommée, contrairement à d'autres personnages, ce qui autorise le doute. Cette narratrice, c'est une quinquagénaire qui, en l'espace d'une année, va voir sa vie transformée. 

Il n'y a rien qui ne soit hors du commun dans les péripéties évoquées: le décès de Maman (qui vaut des pages résolues et tendres à la fois, chargées d'une belle tension dramatique), un homme qui fait irruption dans un train-train bien réglé (là, c'est "Tinder Surprise", l'enfant en moins), la cinquantaine qui sonne "dans ses artères et dans son job" alors qu'elle a encore trente ans "dans sa tête". Mais il y a largement de quoi secouer une âme.

Côté ville, pourtant, la narratrice paraît bien dans ses Doc Martens. C'est une femme de télévision accomplie, capable d'en remontrer à une jeune génération de journalistes prompts à lui coller des étiquettes stigmatisantes empruntées au wokisme (un conflit de générations qui fait penser à Hugues Serraf dans "Le dernier Juif de France"). C'est avec un plaisir non dissimulé qu'elle évoque son aisance à piloter un scooter à travers les rues de Genève ou à prendre le TGV pour Paris. Et ses galères, par exemple le corps qui change ou les loyers proverbialement prohibitifs des immeubles genevois, elle les exprime avec un recul mêlé d'une fraîche acidité.

Il faut pourtant un psy pour accompagner tout cela. Sa méthode est toute personnelle, et c'est le fil rouge du roman: le praticien l'envoie aux quatre coins du monde pour voir sept tableaux de maîtres, s'en imprégner et découvrir ce qu'ils peuvent apporter à son existence. Pablo Picasso, Egon Schiele, Niki de Saint-Phalle, Vincent Van Gogh et quelques autres vont ainsi pousser la narratrice à se redécouvrir, au début de ce que l'écrivain Hugues Serraf, déjà cité, appelait la "Deuxième mi-temps". Et à comprendre qu'elle en a encore sous le pied, mine de rien.

Ici, il n'est pas interdit au lecteur d'être davantage que spectateur: le livre contient des photos des œuvres d'art citées, ce qui suffit pour donner une, voire des idées pour soi-même. Les tableaux ne sont du reste qu'un aspect d'une écriture qui cultive un certain côté visuel, par exemple lorsqu'il est question de "repas rouges" avec tel ami (Max) ou telle amie (Sixtine) – fort différents mais nommés pareil, par leur couleur.

C'est que l'auteure a le sens de la formule qui frappe, sarcastique ou piquante – un talent que le lecteur de la journaliste Martina Chyba, qui poste aussi des billets malicieux sur les réseaux sociaux, reconnaît immédiatement. Cette malice dans le verbe témoigne d'une jeunesse d'écriture délibérée, qui résonne avec l'envie, qui transparaît à chaque page de "Rendez-vous", de vivre encore, de vivre une passion qui fait rouler les amants sur les paves de Montmartre, de boire doucement, de baiser follement, de se sentir à nouveau libre, à chaque instant.

Martina Chyba, Rendez-vous, Lausanne, Favre, 2022.

Le site des éditions Favre.

mardi 25 octobre 2022

Paweł Lisicki: Judas Ier, celui par qui la fin des temps arrive

Paweł Lisicki – L'Esprit souffle où il veut, même chez des hommes qui ont cessé de croire en Dieu... c'est ce que démontre "L'âge de l'Antéchrist", un étonnant roman d'anticipation chrétien signé du journaliste polonais Paweł Lisicki. Imaginez que dans un peu moins de 200 ans, le pape s'appellera Judas Ier... 

Des idées...
Avec "L'âge de l'Antéchrist", l'auteur développe une anticipation essentiellement idéologique, fondée sur l'évolution extrême des idées qui, aujourd'hui déjà, travaillent la société: possibilité de séparer les enfants de leurs parents s'ils ne les éduquent pas selon une certaine doxa empreinte de wokisme, euthanasie généralisée fondée sur l'idée que la douleur (cancer, insuffisance sexuelle) impérativement être rejetée, etc. Ce que l'Eglise accepte assez bien, allant jusqu'à pactiser avec les "cliniques de la Bonne Mort", qui expédient les humains condamnés par la médecine dans l'au-delà... et dans la bonne humeur, qui plus est!

L'auteur pose ces jalons idéologiques dans toute la première partie du roman, la plus longue à lire. Construite comme un flash-back irrigué par le flux des idées et des évolutions de société, elle relate la jeunesse et l'ascension de Juan Pablo Bergamoto, futur pape Judas Ier, dont le parcours est présenté comme typique. L'auteur suggère par ailleurs qu'en décidant de supprimer la notion même de péché, Judas révèle son statut d'antéchrist, de diable faisant de l'entrisme au sommet du Vatican. Sans vergogne, l'auteur le positionne en héritier du pape François (l'actuel) et de sa phrase "Qui suis-je pour juger?" – poussée à l'extrême, une fois de plus, pour en faire une devise du relativisme radical.

Il ne sera donc guère question de géopolitique ou de catastrophes écologiques ou climatiques. Tout au plus sait-on que les Terriens ont colonisé Mars et la Lune, qui fonctionnent en confédération, et que certaines nations, occidentales en particulier (c'était prévisible), se révèlent plus réceptives que d'autres à la corrosion idéologique à l'œuvre.

... à l'intrigue
Dès la deuxième partie, où s'installe une intrigue d'enquête, l'univers de Judas Ier s'étoffe, avec toute une équipe de prélats qui se révèlent corrompus que l'auteur se plaît à nommer de façon fantaisiste et allusive. Ainsi, c'est Bill Gooddeath qui s'occupe des cliniques de la Bonne Mort, et Giovanna Turbo Bordello, cardinale (car l'ordination des femmes est admise dans l'Eglise de Judas Ier), a l'idée de la reconstruction ultime: prouver que la résurrection du Christ n'a jamais eu lieu. 

Dès lors, progressivement, le roman adopte le rythme dynamique et magnétique d'une enquête truquée, avec son policier sourcilleux et ses opposants: des chrétiens simplement désireux que l'objet de leur foi ne soit pas déconstruit. Cela passe en particulier par le recours plus fréquent aux dialogues, de plus en plus tendus: alors que jusque-là, le christianisme s'est dénaturé à force de ne vouloir offenser personne, voilà que ses cadres, sous pression pour décrocher la preuve unique, élèvent la voix... 

L'auteur ne manque pas de souligner le caractère dérisoire d'une telle ambition, qui repose sur un bête os antique: celle-ci ne saurait remettre en question la possibilité de l'existence de Dieu, avec ou sans résurrection, puisque celles-ci relèvent de la foi et ne peuvent être approchées par la science ou la raison, qui domine toute enquête.

"L'âge de l'Antéchrist" est un roman apocalyptique bien informé, susceptible de choquer les bien-pensances de tous bords plus souvent qu'à son tour. Pourtant, son intrigue évolue dans un univers devenu insipide pour ses personnages, à force de ressembler à un safe space ouaté, sans souffrance, sans oppression ni mot susceptible de blesser: ainsi, Dieu le Père devient "Père-Mère" afin d'intégrer les changements sociétaux. Au-travers de son enquête théologique, ce roman pose avec force la question de la finalité d'une vie dont Dieu a été évacué en mettant en scène des personnages prêts à tout, même à détruire l'Eglise, pour remettre du sens dans leur vie de religieux en perdition.

Paweł Lisicki, L'âge de l'Antéchrist, Paris, Via Romana, 2021. Traduction du polonais et avant-propos de Wojtek Golonka, relecture et postface de Jacques Dhaussy.

Le site des éditions Via Romana.

Pour ne rien cacher, c'est aussi à cause de sa couverture que j'ai choisi ce livre: avec son illustration signée Jérôme Bosch, elle ressemble curieusement à celle de mon premier roman, "Tolle, lege!", que je recommande chaudement bien entendu... 😉 
 

lundi 24 octobre 2022

Promenade littéraire avec Pierre-André Milhit

Pierre-André Milhit – Promenons-nous au village... c'est à une balade que l'écrivain valaisan Pierre-André Milhit invite ses lecteurs avec "Itinéraires fourvoyés". C'est un roman aux ambitions expérimentales porté par cinq regards sur la même histoire et surtout les mêmes lieux, imposant cinq formes d'écriture distinctes.

"Surtout", oui! En effet, le lecteur est invité à se plonger dans un ouvrage qui, nécessairement, fait la part belle aux descriptions tous azimuts. Les lieux sont minutieusement observés, leur histoire est également évoquée, tant réelle que légendaire, avec une pointe d'esprit décalé: il conviendra ainsi de ne pas confondre le logement du confesseur et le lupanar tout proche. Et avec la jeune femme qui hante l'ouvrage, on va passer devant une boutique d'appareils de mise à mort. Tout cela, pour donner une âme aux lieux, avec succès, et y faire jaillir d'étranges petites histoires dans la grande.

Occupant la moitié du roman le "Livre 1", sous-titré "Itinéraire initié par l'auteur" fait figure de scène d'exposition, foisonnante dans son ambition de tout dire, sensuelle aussi car il sera question d'amour. C'est une exposition complète, omnisciente. Les lieux? On se croirait en Valais, un Valais jamais nommé mais suggéré par quelques allusions (les noms de Maurice Chappaz ou Corinna Bille apparaissent), intemporel malgré quelques rares marqueurs d'époque (la nôtre) tels que des casques audio ou une allusion à une épidémie. Un Valais où, également, se balade un tamanoir des plus incongrus.

Dès lors, le "Livre 2", sous-titré "Textes des quinze rouleaux", qui cite les quinze rouleaux de textes que la jeune femme a reçus de l'"homme-oiseau" parapentiste qu'elle aime, paraît déconcertant: il reprend simplement des phrases du "Livre 1", sans les modifier. Certes, elles résonnent autrement ainsi réagencées, dans un esprit plus ramassé. Mais le lecteur ne manque pas d'avoir, l'espace de quelques pages, une impression de redite, juste tempérée par l'indication des coordonnées géographiques, qui remplace les noms des rues cités dans le "Livre 1".

La refonte du récit apparaît plus originale soudain, plus nouvelle aussi, dans les "Livres 3 et 4". Conçu comme un "Reportage photographique", le "Livre 3" s'avère technique. Il reprend les éléments de langage du livre 1 et les refond dans un souci, bien entendu, essentiellement visuel. Quant au "Livre 4", sous-titré "Retranscription du fichier audio", il s'avère quant à lui auditif, avec une écriture sans ponctuation, un poil fastidieuse à suivre, mais c'est voulu: l'auteur réussit à recréer l'impression qu'on écoute une de ces vieilles cassettes audio au son usé comme le langage, et qui font des bruits parasites dûment transcrits. 

Enfin, le "Livre 5", "Itinéraire vécu par la jeune femme", revient à une ligne claire pour donner, enfin, la parole à la principale personnalité de ces "Itinéraires fourvoyés". Expérimental, volontiers sensuel, déconcertant parfois, ce roman empreint de poésie, teinté des idées de l'Oulipo, apporte des regards variés sur la réalité doucement dingue d'une vie villageoise, en conservant une rigoureuse cohérence. Cela, tout en variant le regard à la manière de subtiles anamorphoses, glissées à tous les niveaux.

Pierre-André Milhit, Itinéraires fourvoyés, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le blog de Pierre-André Milhit (en sommeil), le site de BSN Press.