mardi 19 octobre 2021

Cambriole TV avec Donald Westlake

Donald Westlake – On croyait avoir tout vu et tout vécu avec la téléréalité. C'est mal connaître l'imagination d'écrivains comme Donald Westlake (1933-2008). Dans son thriller "Top Réalité", le dernier qu'il ait vu paraître de son vivant, il imagine un projet d'émission mettant en scène de véritables cambrioleurs au travail. Personnage emblématique de l'écrivain, Dortmunder est à la manœuvre.

L'écrivain Donald Westlake est connu pour son humour, mais force est de constater que celui-ci ne m'a pas paru être l'élément fort de "Top Réalité". Certes, il y a de quoi sourire face à plus d'une situation, en particulier lorsque la production de l'émission de téléréalité constate qu'elle a en face d'elle de véritables professionnels, capables d'avoir plus d'un coup d'avance. 

Mais ce qui impressionne davantage, dès le premier chapitre, c'est bien la rigueur et l'efficacité de la narration: celle-ci résout les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent, comme au fil de la plume, avec un grand naturel. Soigneux, soucieux du détail, l'auteur ne s'autorise jamais à partir en roue libre sous couvert de rigolade. Il en résulte l'impression étrange d'un humour sérieux.

L'auteur campe une belle série de personnages bien campés à partir de deux ou trois caractéristiques qui les rendent facilement reconnaissables, y compris par antithèse. On pense par exemple au personnage de Tiny, impénétrable géant aussi large que haut. Reconnaissables, ces personnages le sont aussi pour leurs semblables, à l'exemple du tenancier de l'OJ Bar, base arrière des cambrioleurs, qui les identifie par les boissons qu'ils commandent rituellement. 

L'idée d'une émission de téléréalité mettant en scène des cambrioleurs est pour le moins originale, et l'auteur l'exploite avec méthode au niveau de l'intrigue, mais pas seulement. Elle permet à l'écrivain de développer des allers et retours incessants entre la réalité et la mise en scène télévisuelle, mettant à nu quelques-uns des usages d'une certaine téléréalité trafiquée, qu'il brocarde sans ménagement: recours à des acteurs professionnels (et des actrices, sexy tant qu'on y est, hein?!), recréation de décors. Et les cambrioleurs se laissent prendre eux-mêmes à ces recréations qui s'avèrent, au montage, plus vraies que nature. Mais pas authentiques, pour le coup...

Qui triche le plus, alors, entre une équipe de télévision véreuse en col blanc et des cambrioleurs qui tentent de doubler la production (et la mise)? Les caméras de télévision vont-elles remplacer les caméras de surveillance dans un monde voué au flicage généralisé? En définitive, c'est une entourloupe organisationnelle qui aura la peau du projet. Et le lecteur aura eu le plaisir de lire avec un certain sourire une histoire rondement menée, originale, agréable et efficace.

Donald Westlake, Top Réalité, Paris, Rivages/Noir, 2017/2019. Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par Pierre Bondil.

Lu par Christophe Laurent, Jean-Marc LaherrèreYan.


dimanche 17 octobre 2021

Dimanche poétique 519: Jo Selme


Le poème

Un poème... c'est... comment dire?
C'est là-haut, sur l'orbe du vent
Où vont se figer pleurs et rires,
Une étincelle d'or vivant.

Quand parfois, tombe sur la terre
L'étincelle dont nous rêvions,
Va-t-elle nous dire ou nous taire
Les magiques incantations?
C'est la corde raide un poème:
Qu'il soit triolet ou rondeau

C'est toujours l'éternel problème,
Il faut trouver des mots... les mots!
Des longs, des courts, et ceux qui riment
Avec ceux qu'on va chercher loin,
Ceux qu'il faut caser pour la frime,
Le mot savant, qui tombe à point!

Avec tous ces mots... quel dilemme!
Mais comme il faut bien en finir...,
Comment trouverez-vous ce poème?...
Allez!... c'est à vous de mentir!

Jo Selme, dans Moniteur du Caveau Stéphanois, Saint-Etienne, n° 132/octobre 1984.

dimanche 10 octobre 2021

Dimanche poétique 518: Joachim du Bellay


CXXXVIII
PARIS

De-vaulx, la mer reçoit tous les fleuves du monde,
Et n'en augmente point: semblable à la grand'mer
Est ce Paris sans pair, ou lon void abysmer
Tout ce qui là dedans de toutes parts abonde.

Paris est en savoir une Grece feconde,
Une Rome en grandeur Paris on peult nommer,
Une Asie en richesse on le peult estimer,
En rares nouveautez une Afrique seconde.

Bref, en voyant (De-vaulx) ceste grande cité,
Mon œil, qui paravant estoit exercité
A ne s'émerveiller des choses plus estranges,

Print esbaissement. Ce qui ne me peut plaire,
Ce fut l'estonnement du badaud populaire,
La presse des chantiers, les procez, et les fanges.

Joachim du Bellay (1522-1560), Les Regrets, dans Les Antiquités de Rome/Les Regrets, Paris, GF Flammarion, 1994.


jeudi 7 octobre 2021

Et si...: quand la réalité bifurque

Collectif – "Bifurcation(s)": tel est le thème donné aux candidats du quatrième concours d'écriture du Prix de l'Ailleurs. Comme à l'accoutumée, il en est résulté un livre de haute tenue. Celui-ci donne à connaître les trois nouvelles lauréates, ainsi que huit textes remarqués par le jury.

Le thème de la bifurcation invite à se demander: "Et si...?", et permet le développement d'histoires qui ne s'inscrivent pas forcément dans le genre de la science-fiction, pourtant indissociable de la Maison d'Ailleurs, organisatrice de ce concours annuel. L'inspiration du recueil s'avère donc diverse, parfois même historique, vers le passé comme vers l'avenir.

Le jury a eu le nez creux en donnant son prix à "Dernier thé en Sibérie" de Florentin Certaldi. Certes, la perspective que cette nouvelle dessine est glaçante: ce n'est rien de moins que le remplacement de l'humain – est-il obsolète? – par l'intelligence artificielle humanoïde. Mais il y a énormément de tendresse dans son propos, qui montre un robot femme qui, en lisant les livres, apprend ce qu'est l'amour, avec son corollaire: le sentiment de l'absence. Cela, dans le cadre hostile de la ville russe de Norilsk.

On peut être un peu moins convaincu par "La Dame ne fait pas demi-tour" de Nicolas Alucq, deuxième sur le podium, qui tente d'imaginer ce que pourrait être le monde si la crise de 1929 avait signé la fin du libéralisme économique, soudain ringardisé. Le lecteur en retient un personnage de femme en décalage avec cet effondrement, et aussi un Milton Friedman reconverti dans le théâtre à Broadway. Un galop d'essai? Rien qu'à imaginer les implications incalculables, il y aurait là de quoi faire un roman dystopique impeccable.

Quant à la médaille de bronze du concours, elle est revenue à "Candidats minuscules" de Guillaume Rihs. Nous voilà en présence d'un conte de Noël inquiétant: l'écrivain s'y entend pour faire résonner la chaleur apparente des fêtes de fin d'année avec la possibilité, pour ainsi dire, de choisir ses enfants sur catalogue en fonction de critères dûment évalués. Si l'idée a de quoi glacer, l'auteur en rajoute une couche en mettant en scène une génération déjà née sur catalogue: tout se passe comme si faire son marché aux enfants était entré dans les mœurs de la société occidentale.

Les huit textes retenus pour compléter "Bifurcation(s)" ne déméritent pas, bien au contraire, et l'on imagine que les débats ont dû être vifs au sein du jury. Le lecteur appréciera ainsi le travail sur les voix qui préside à "Echanges épistellaires" de Tu Wüst, en particulier celle d'une jeune femme particulièrement vivace qui lance un appel à travers les étoiles. Cette vivacité d'écriture, on la retrouve dans "Allô Halo" d'Alice Bottarelli, qui revisite le motif de l'auréole comme motif de sainteté, selon les critères areligieux actuels du Bien: un végétarien aura par exemple une plus belle auréole qu'un carnivore parce qu'il fait moins souffrir les animaux. 

"Baby-on-chip" de Tristan Piguet interroge la question de la mise au monde d'enfants alors que certains la jugent polluante, en proposant l'idée d'une génération holographique – Kind, l'enfant numérique qu'élève un couple d'homosexuels hommes apparaît dès lors comme une sorte de tamagotchi futuriste, joujou vaguement ridicule mais parfaitement écologique. Signe des temps, les parents hésitent même à lui donner une identité de genre: il choisira plus tard... 

L'auteure Hélène Durussel ose l'uchronie dans "L'échappée du 20 juin", qui évoque, avec une sensibilité historique affirmée, ce qui serait advenu si la fuite de Louis XVI avait abouti à Lausanne au lieu d'être arrêtée à Varennes. "XIX" de Pierre Jean Ruffieux voyage également dans le passé, avec audace: il imagine ce qui pourrait se passer si le temps se mettait à reculer – et donne à voir ce qu'il en est à travers les yeux d'un homme on ne peut plus actuel, soudain plongé dans les méandres du voyage dans le temps. Il finira à l'asile, où les fous ne sont pas forcément ceux qu'on croit. 

Quant à "Au rire vous éveillerez", c'est une nouvelle qui imagine une société futuriste fort sérieuse, cérébrale et dépourvue de sentiments. Inhumaine, en somme, mais consciente qu'il lui manque quelque chose... Ce quelque chose, ce peuvent aussi être les lumières, comme dans l'éblouissant "Archipel de lumières" d'Elsa Couderc.

Enfin, "Djooli", nouvelle signée Joël Espi, aurait mérité une place sur le podium elle aussi: en imaginant les destinées multiples d'un homme aux airs de Rocky Balboa et aux tendances suicidaires, il joue à l'infini le jeu des bifurcations. Cette fille, Jessy, Janie, Jenny, Djooli, est-ce d'ailleurs vraiment toujours la même, émouvante toujours, rencontrée sur Tinder? Le flou est artistique, le jeu est réussi. Et les éditeurs ont eu la main heureuse en concluant leur recueil sur un texte aussi fort.

"Bifurcation(s)" est introduit par une préface qui fait office de lever de rideau somptueux, signée Guilaine Baud-Vittoz et Jean-François Thomas. Ce recueil est complété par une réflexion scientifique, statistique d'André Ourednik, ainsi que par une interview un brin déroutante de Sabrina Calvo, qui a signé naguère le roman "Délius, une chanson d'été". Cela ne doit pas détourner les lecteurs du meilleur de ce livre: ses onze nouvelles littéraires, qui poussent à leurs extrémités des thèmes actuels (réchauffement climatique, crise sanitaire, numérisation, etc.) et repoussent les murs de la science-fiction grâce à un thème qui s'y prête particulièrement et invite à explorer les réalités alternatives.

Collectif, Bifurcation(s), Vevey, Hélice Hélas, 2021.

Le site des éditions Hélice Hélas, celui du Prix de l'Ailleurs.

P.-S.: le prochain Prix de l'Ailleurs a pour thème "Obsolescence". Il est ouvert jusqu'au 31 janvier 2022. A vos plumes! Toutes les informations sont ici.

dimanche 3 octobre 2021

Dimanche poétique 517: Loïc Herry


La Leçon d'Anatomie

Poète anatomie poète. Bistouri: moment critique. Œil. Œil.
Les mots et les corps et la chair des métaphores.

Anus rimbaldien choquant et distingué
Anus à l'entrelacs du simple et du semblant

Couché. La belle Marion dormant dans son grand lit.
Essentiel, incompréhensible et nu. Plage de dissection,
continuer la visite.

Bras levé poing serré bras de fer bras de mer
Bras de chemise soleils pourpres et nuits chaudes

Papier. La blanche Ophélia flotte comme un grand lys. Des
haillons m'échappent, fragments glissants. Vers anciens,
papillons recherchés, détachés.

Doigts un par ligne à la clé adagio
Doigts oui seulement pour la musique de peau

Mélancolique et blanche innocence ô célestes baisers ardents
d'adieux embaumés ce soir ma robe encore

Œil. Œil. M'échappent. Poursuivent seuls. Coupés par le
regard ou par le bistouri. S'échappent.

"Tout garçon épicier est en mesure de débobiner une
apostrophe Rollaque."

Loïc Herry (1958-1995), La leçon d'anatomie, Saint-Quentin-de-Caplong, Atelier de l'Agneau, 2021.