"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.
Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.
Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.
Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.
Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.
Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.




