Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 28 juin 2026
Dimanche poétique 748: Maurice Rollinat
mardi 23 juin 2026
Je est un autre... quand les services secrets s'en mêlent
Vous avez dit Ukraine? Parfaitement! On le pressent en lisant les pseudonymes de quatre hommes de main impliqués dans ce qui s'avère une vaste mise en scène: Holova, Vushka, Rukà, Nohy – des noms évocateurs de parties du corps, à prononcer avec un accent qui les distinguera du russe standard: les "h" aspirés à la place du son "g" en témoignent. Plus tard dans l'intrigue, le lecteur se trouve confirmé dans cette intuition: l'histoire prend racine au milieu des années 2010, après les événements du Maïdan, lorsque le nouveau gouvernement ukrainien décide entre autres d'interdire la langue russe sur son territoire. Ce n'est pas le moindre des mérites de ce roman que de s'être intéressé à cette page d'actualité, alors que le monde regardait ailleurs.
Et Tony Stovak, alors? Son errance est riche en rebondissements et prend des allures de quête existentielle puisque d'un moment à l'autre, tout le monde le nomme George Lawrence. Une identité qui lui est violemment imputée, et si crédible (il se retrouve même avec une carte de crédit à ce nom, dûment approvisionnée) qu'il pourrait finir par y croire. Ce, d'autant plus qu'autour de lui, soit on l'ignore, soit on le nomme ainsi, soit on l'éloigne avec vigueur: amis, collègues, famille. Rares sont les brèches d'un jeu dangereux qui paraît bien rodé et vise, en fait, quelqu'un d'autre.
L'écrivain sait convoquer les hautes sphères de la police et du renseignement pour faire avancer son intrigue. Cela, sans oublier d'exciter la curiosité du lecteur, en particulier, autour d'une belle rousse énigmatique présente sur les lieux de plus d'une péripétie du roman. Cela va conduire directement dans les locaux d'institutions telles qu'Interpol ou la DGSE, judicieusement en deuxième partie du récit, c'est-à-dire à un moment où Tony Stovak, éprouvé par une intrigue qui le pousse aux limites de la paranoïa, n'est plus en mesure de savoir qui est ami et qui est ennemi. Cette ambiguïté astucieusement installée n'est pas pour rien dans le fait que le lecteur, nourri de retournements de situation hardis, tourne frénétiquement les pages pour arriver au suivant.
Et qu'est-ce qui survivra à cette intrigue meurtrière, lue par certains personnages du roman comme une chasse à des terroristes séparatistes du Donbass qui, à ce moment, ne suscite qu'indifférence aux yeux du public français? De façon modélisée, l'écrivain répartit les contacts de Tony Stovak entre collègues, famille et amis – tels sont les liens sociaux de tout un chacun, éventuellement poreux. Stovak les connaissait-ils vraiment? Survivront-ils, ces liens, à telle ou telle révélation? La fin du roman laisse entrevoir un nouveau Tony Stovak, attentif à l'essentiel et prêt à solder une bonne part de son ancienne vie. Quitte à donner effectivement la mort? Tout s'achève en effet sur un geste d'adieu et sur un doigt qui se crispe sur une queue de détente...
Sébastien Bouchery, Cadran, Paris, Nouvelles Plumes, 2016.
Lu par Audrey, Thierry-Marie Delaunois.
dimanche 21 juin 2026
Dimanche poétique 747: Madeleine Chapsal
jeudi 18 juin 2026
Aux extrêmes confins de la physique avec Julien Bobroff
Le lecteur découvre au fil des chapitres des expériences de très grande envergure, exigeant du matériel hors du commun ou s'étendant sur plusieurs années, voire décennies, pour atteindre un objectif aussi extrême que parfois hasardeux. L'idée est bien sûr de vérifier une hypothèse, mais aussi d'apprendre en cours de route, en vue de nourrir la recherche fondamentale comme de développer des applications pratiques. Sur ce dernier aspect, on pense en particulier à la dernière tentative de définir le kilogramme, à l'aide d'une sphère polie pour ainsi dire à l'atome près. Cela nous amène au début du vingt et unième siècle, bien après la première tentative, qui remonte aux temps de la Révolution française: depuis, les étalons en platine ont bougé...
Certaines descriptions permettent à l'auteur de rappeler des jalons historiques de la physique, par exemple celle d'un chercheur désireux de prouver, images à l'appui, qu'un cheval au galop, parfois, ne touche plus le sol – un père du cinéma avant l'heure! Son travail, couronné de succès, a conduit un autre chercheur, bien plus tard, à développer une imagerie qui permet de capter le très rapide mouvement de la lumière – bien mieux qu'un œil humain, qui finit assez vite par tout confondre, pour son plus grand plaisir: c'est à cette insuffisance de son œil que chacune et chacun prend plaisir à visionner des images qui lui paraissent fluides au cinéma.
Bon nombre d'expériences aux extrêmes, décrites par l'auteur, servent au développement de la physique quantique. Et l'auteur ne se prive pas de rappeler que celle-ci a ses règles, qui échappent sans qu'on ne sache trop pourquoi, à celles de la relativité; l'articulation entre l'une et l'autre conserve encore, rappelle l'auteur, sa part de mystère. Il n'empêche: savoir ce qui se passe aux extrêmes, par exemple à des températures proches du zéro absolu, peut permettre de mieux comprendre ce qui se passe dans "notre" monde, près de chez nous ou dans l'espace lointain, où l'on peut capter, à l'aide d'instruments adéquats rigoureusement protégés de toute vibration, des échos même infimes de ce qui se passe avec fracas à des années-lumière de nos foyers.
S'il utilise l'image sportive et évocatrice des "records" pour présenter quelques cas emblématiques, l'auteur rappelle à plus d'une reprise, du reste, que ce n'est pas la soif des records qui anime les physiciens: ceux-ci sont parfois les premiers étonnés d'avoir réussi à dépasser tel ou tel extrême. Reste qu'il se fait fort de rappeler que cette quête des extrêmes, si elle n'est pas une fin en soi, constitue une bonne astuce pour espérer obtenir un prix Nobel au passage – avis aux apprentis physiciens qui passent par ici! Et il ne manque pas de rendre hommage aux hommes, mais aussi et surtout aux femmes qui, pour leurs travaux, ont décroché cette prestigieuse décoration.
Prix Nobel? Voilà qui parle à tout un chacun, en effet! C'est parfaitement dans l'esprit de cet ouvrage de vulgarisation réussi, enrichi d'une bibliographie qui permet aux plus ambitieux d'aller plus loin mais n'oublie pas les curieux désireux de se faire une culture générale, tout simplement. Ceux-ci apprécieront le ton familier, souvent imagé, toujours passionné et vif, que l'auteur adopte. "La physique de l'extrême" apparaît dès lors comme un bon petit livre, solide d'un point de vue scientifique, capable de faire oublier à ceux qui en ont leurs plus mauvais souvenirs de physique de lycée. Parce que oui, vue ainsi, la physique est fascinante...
Julien Bobroff, La physique de l'extrême, Paris, Albin Michel, 2024.
Le site des éditions Albin Michel.
lundi 15 juin 2026
Une folle brassée de nouvelles
Le premier de ces grains de folie n'est-il du reste pas de donner la vie? Fulgurantes, les trois premières nouvelles de l'ouvrage le rappellent, il y a toujours quelque chose de fou à faire un enfant dans le monde qui est le nôtre. Une fois, c'est un mensonge qui y préside; dans les deux autres, un excès d'alcool qui fait voir la vie plus belle.
Tantôt brèves comme les trois premières, tantôt plus développées, les nouvelles de ce recueil se distinguent autant par leur ton, volontiers marqué par un zeste d'ironie sarcastique (on pense à l'ange gardien femme maladroit dans "Un détour avant le Paradis", comme à "Dissonance", qui brocarde gentiment la tradition fribourgeoise des petits chanteurs du Premier mai), que par la diversité des genres.
Le lecteur est ainsi invité à toucher les folies et bizarreries du quotidien. Elles revêtent cependant sous la plume de la nouvelliste un aspect presque évident: "Hier, j'ai retrouvé des petits bouts de maman jusque dans le jardin", commence "Comme un vrai début de fin du monde". Quant au loisir consistant à faire des puzzles par goût de l'ordre, il est abordé avec un sens de l'absurde pince-sans-rire dans "La pièce du fond". Et on relève le sang-froid presque déplacé de la narratrice de "Un grain dans l'engrenage", Viviane Deplot, 14 ans, plus soucieuse de sa cueillette de muguet que de ses collègues bien mal en point à la suite d'un éboulement en montagne.
Il arrive même que les récits lorgnent vers la science-fiction, voire vers un texte d'anticipation qui verrait disparaître les humains... et eux seuls: "Des os et des croquettes" est la seule nouvelle du recueil à laisser toute la place à deux animaux domestiques, un petit chat et un petit chien qui, unis par le sort, vivent très différemment la disparition subite de leurs maîtres. La seule? Presque: dans "La bête dans la lumière", libre au lecteur d'imaginer qui parle face à un chat vorace.
Force est de relever, par ailleurs, que ce recueil habile et talentueux est irrigué, juste ce qu'il faut, par l'alcool qui mobilise certains personnages. Il sera question à plus d'une reprise de chasselas, en particulier: de quoi redonner du goût à la vie ("Le réveil", parce que l'humain ne se nourrit pas que de pastilles) ou faire passer un premier mai trop longuet et trop dissonant.
Le format carré du livre, enfin, impose une lecture plutôt lente où les lignes s'étendent. Cela permet de savourer chacune des nouvelles à sa belle valeur.
Eloïse Vallat, Les frontières de la folie, Hauteville, Mots et Merveilles, 2026.
Le site d'Eloïse Vallat, celui des éditions Mots et Merveilles.
Egalement lu par Rebecca.
dimanche 14 juin 2026
Dimanche poétique 746: Stéphane Mallarmé
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
samedi 13 juin 2026
Une quête de connaissance et de liberté
Ces castes peuvent être vues comme la vision futuriste de clivages actuels: il est permis de considérer les habitants des Tours comme les héritiers des citadins actuels, habitués à des environnements de vie très transformés et contrôlés, sans passé ni mémoire, que l'autrice place face aux Survivalistes, qui ont tout le potentiel pour jouer le rôle de conservateurs bien solides et potentiellement violents, et aux Sentinelles, dépositaires d'un savoir ancestral que le monde des Tours, incarné par l'entité d'Asphélyon, s'attache à faire oublier.
Asphélyon? Le lecteur peut voir dans cette structure politique post-apocalyptique l'aboutissement d'un extrême-centre si persuadé d'être dans le juste qu'il cherche à faire taire tout ce qui n'est pas lui. Reste que pour un amoureux de la liberté, il a ses défauts: au nom du bien et de la concordance, il impose des règles strictes à chacune et chacun: assignation professionnelle, mariage forcé, lieu de vie contraint et artificiel. Léviathan du futur, Asphélyon n'a pas de visage dans "Les Combattants de la Connaissance"; dès lors, l'échappée qui s'organise autour de Tristan peut être vue comme la volonté, exprimée et agie par une poignée d'adolescents, de s'emparer à nouveau du contrôle de leur vie.
Pour cette équipe de filles et de garçons adolescents, qui finira par se nommer "les Combattants de la Connaissance", débute une évasion qu'on peut voir comme une entrée dans la vie par effraction. Autour de Tristan le leader, ceux qui feront le choix de la fuite opteront pour la liberté, avec ce qu'elle a de dur, de grisant et aussi de formateur. Tristan, adolescent, doit-il forcément être le promis d'Emma? Rencontrée en chemin, la belle Aura le fera douter, ce qu'Emma n'acceptera pas tout de suite. Il s'agira aussi de faire des choix, y compris face à quelques gars animés par la cupidité – bien mal placée puisque, placée au centre de l'intrigue, la pleine malle d'ordinateurs et de livres ne peut être mise en valeur que par celui ou celle qui en a les codes.
"Les Combattants de la Connaissance" est certes une dystopie politique, qui se termine alors qu'une guerre menace – ouvrant la porte à une suite. Cela dit, il mobilise aussi quelques belles valeurs, inspiratrices pour la jeunesse à laquelle il s'adresse: la camaraderie et la solidarité, la vie avec les animaux (les aspects liés aux chevaux sont particulièrement bien rendus), la recherche de sens adossée à une quête de liberté exaltante mais qui exige aussi son lot d'efforts. On peut aussi y voir comment une équipe déjeunes livrés à eux-mêmes s'organise – comme dans "Sa Majesté des Mouches" de William Golding. Une certaine lenteur dans la narration permet enfin de savourer ces aspects, portés par une langue soignée et exposés avec beaucoup d'intelligence.
Olivia Gerig, Les Combattants de la Connaissance, Paris, Auzou, 2026.
Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Auzou.
Egalement lu par Francis Richard, Rebecca.



