Sous la forme d'une chronique sociale, toute la première partie de "Catapila, chef du village", s'attache à décrire le mode de vie d'un village où deux ethnies se côtoient. L'une est autochtone, ses femmes font tout le travail pendant que ses hommes discutent politique en buvant du vin de palme. L'autre, surnommée "Catapilas" d'après le nom des engins de chantier Caterpillar, se révèle industrieuse et sait faire fructifier la forêt que les indigènes se contentent d'exploiter de manière minimaliste pour subvenir à leurs modestes besoins. Dans les personnages, on trouve quelques religieux, et l'on voit émerger la figure de Robert, libre-penseur réfractaire à toute religion, qui se pique d'être un intellectuel. S'ensuivent des scènes de village, un baptême en présence de quelques personnalités politiques d'envergure nationale et de plus d'une enveloppe bourrée d'argent.
Mais c'est dans la deuxième partie que l'orage éclate, alors qu'un Catapila décide de se soumettre au suffrage villageois pour devenir le chef du village. Impossible, dès lors, de penser à l'actualité pour peu que son pays soit engagé dans un processus de campagne électorale. A l'échelle d'un village, en effet, ce sont des arguments qu'on agite tout aussi bien au niveau national qui sont agités: l'identité et l'appartenance, la religion, le droit d'être élu. L'auteur choisit de tendre son intrigue au maximum en suggérant que de nombreuses questions purement administratives, par exemple le droit de vote et d'éligibilité ou les possibilités de naturalisation, ne semblent pas suffisamment ancrés dans la loi – les coutumes villageoises prenant encore trop souvent le pas.
L'auteur ne juge personne dans son roman, qui prend des allures de conte tragique abordant de près une bonne part des thèmes du spectre politique. Il se contente de regarder fonctionner les ressorts d'un débat animé, voire passionné, en posant en sous-main la question de l'appartenance et de l'intégration: s'ils sont venus de loin, par exemple, les Catapilas semblent parfaitement intégrés à un village qu'ils rendent prospère. Pourquoi, donc, leur refuser le droit de se présenter à une élection? Le dynamisme économique doit-il avoir pour récompense le pouvoir politique? Face à eux, émergent les arguments tout aussi légitimes du droit du sang, de l'antériorité de présence et des coutumes qu'on craint de voir évoluer, voire se dénaturer.
Verni d'une fine et agréable couche d'humour, "Catapila, chef de village" est un roman politique impeccable qui met en scène, dans un environnement villageois qui peut prêter à sourire, les grandes questions de notre temps. Cela, sur un ton où domine l'humanisme, salutaire à l'heure où certains sont tentés par des propositions politiques autoritaires, de quelques bord qu'elles soient.
Venance Konan, Catapila, chef du village, Abidjan, Frat Mat/Paris, Jean Picollec, 2014.
Le site des éditions Frat Mat.




