lundi 24 janvier 2022

Dans le brouillard des secrets qui pèsent sur les âmes

Frédéric Lamoth – Avec le roman "Le Chemin des Limbes", l'écrivain veveysan Frédéric Lamoth fait pénétrer son lecteur dans un univers empli de brouillards. Les brumes de la Broye fribourgeoise, connues des habitants du cru, viennent en effet résonner avec un brouillard de pensants secrets, nés dans un canton de Fribourg encore marqué par le catholicisme et le règne des conservateurs, dont l'histoire récente n'a pas encore percé toutes les zones d'ombre.

Tout commence au collège Saint-Michel, lycée de garçons de la ville de Fribourg, encore tenu par les curés dans les années 1960. En première partie, le lecteur suit ici le personnage de Gilles, jeune prêtre et enseignant remplaçant, se retrouve confronté à une affaire de suicide et, coup sur coup, de maternité hors mariage. Autant de péchés, autant de scandales en perspective, surtout qu'on est chez les notables. Alors, abandonner l'enfant? Avorter? 

S'installe dès lors l'ambiance pesante du secret et des non-dits, des consciences lourdes et embrumées, que l'auteur restitue avec justesse en choisissant de raréfier les dialogues, rendus de plus concis au possible, au profit de paragraphes compacts. Tout au plus respire-t-on au fil des chapitres courts du roman.

Dès lors, l'auteur suit les deux personnages féminins du roman: Céline, qu'on trouve en fin de formation professionnelle dans un garage de Lausanne. Bien dans la mentalité de l'époque: on comprend d'emblée qu'elle aura été éloignée pour étouffer les rumeurs. Car c'est elle qui a donné la vie dans des conditions que la (bonne) société fribourgeoise d'alors réprouve. Comment vivre la suite de sa vie? L'auteur trace d'elle un beau portrait un peu mélancolique, déprimé, marqué trop tôt. Et c'est avec le personnage de Marie-Ange que l'écrivain boucle la boucle, une génération et une petite enquête plus tard.

En évoquant les enfants placés ou retirés à leurs parents pour des raisons diverses, considérées comme légitimes jusque tard dans le vingtième siècle, et prenant pour le coup l'exemple de l'institut Marini, orphelinat sis à Montet (Broye), l'auteur s'inscrit avec "Le Chemin des Limbes" dans une histoire qui refait surface depuis quelques années après avoir été longtemps celée. Et par le roman, il en retrace les contours, perçant avec succès le brouillard des années et des silences.

Frédéric Lamoth, Le Chemin des Limbes, Sainte-Croix, Bernard Campiche Editeur, 2021.

Le blog de Frédéric Lamoth, celui des éditions Bernard Campiche.


dimanche 23 janvier 2022

Dimanche poétique 524: Maurice Mac-Nab

Le Clysopompe

N’auriez-vous pu, madame, à mes regards cacher
L’objet dont vous ornez votre chambre à coucher.
Je suis observateur, et, si je ne me trompe,
Le bijou dont je parle était un clysopompe !

Jamais on n’avait vu pareil irrigateur !
Orné d’un élégant tuyau jaculatoire,
Vers le ciel il tendait sa canule d’ivoire.
Spectacle sans égal pour l’œil d’un amateur !

Sur la table de nuit dans l’ombre et le mystère,
Sans doute il attendait votre prochain clystère…
Mais qu’importe si j’ai d’un regard indiscret
De vos ablutions pénétré le secret !

Ce qu’il faut vous conter, c’est que la nuit suivante
Un cauchemar affreux me remplit d’épouvante :
J’ai rêvé… que j’étais clysopompe à mon tour,
De vos soins assidus entouré nuit et jour.

Vous me plongiez soudain au fond d’une cuvette,
Vous pressiez mon ressort d’une main inquiète,
Sans vous douter, hélas ! que votre individu
Contre mes yeux n’était nullement défendu. 

Et moi je savourais l’horizon grandiose
Que je devais, madame, à ma métamorphose.
Si bien qu’en m’éveillant j’étais convaincu
D’avoir toute la nuit contemplé votre.....

Maurice Mac-Nab (1856-1899). Source: Wikisource.

samedi 22 janvier 2022

Sortir grandie d'un roman. Sans talons.

Valérie Cohen – Vaut-il la peine de rallumer les cendres d'un amour de jeunesse? Oui et non, voudrait-on dire, en faisant chorus avec le roman "Depuis, mon cœur a un battement de retard" de la romancière belge Valérie Cohen. En effet, si la démarche paraît vouée à la déception, elle ne manque pas de faire grandir la femme qui, guidée par les circonstances, s'y adonne.

Cette femme, c'est Emma, personnage central du roman. Sa caractéristique principale? Elle mesure un mètre cinquante et demi, toute mouillée. Cela ne l'empêche pas de mener une vie qu'on pourrait dire heureuse: elle est cheffe d'entreprise, heureuse en mariage, mère d'un ado. Mais au fil de la quarantaine, un amour d'autrefois refait surface chez cette amatrice de cartes postales anciennes. 

Cet amour de jeunesse marquant, c'est Jean-Philippe. Un personnage qui va fonctionner comme un McGuffin, moteur et leurre du roman: l'essentiel du propos est consacré aux manœuvres d'Emma pour retrouver ce Jean-Philippe qu'elle croit reconnaître dans une annonce sur un site de rencontres pour gens mariés. Mais Emma s'avère louvoyante, et l'auteure dit ses doutes, avec justesse. Heureusement, Emma est entourée d'amis qui l'encouragent à aller au bout. Quitte à faire des cachotteries à son mari. Et le lecteur se retrouve agréablement pris au piège de ce jeu de piste jalonné d'e-mails énigmatiques.

En parlant d'Emma, j'indique qu'elle aura grandi au fil du roman. Le mot a son sens: au travers d'Emma, l'auteure évoque la question du rapport d'une femme à son corps, décidément trop petit puisqu'Emma désespère le personnel des commerces d'habits. Elle se sent obligée de chercher des artifices pour se grandir – des chaussures compensées, en l'occurrence, qu'elle met en arrivant au bureau pour se grandir et jouer un rôle, celui de patronne. Un classique, soit dit en passant, et qui n'a rien de spécifiquement féminin: qu'on pense aux talonnettes d'un certain Nicolas Sarkozy... Ce genre d'artifice paraîtra inutile en fin de roman, lorsqu'enfin, Emma sera en paix avec elle-même. 

Plus largement, la question du rapport au corps féminin est posée au travers de l'entreprise qu'Emma dirige, "Les Pépites", anciennement "Pépita", spécialisée dans la confection féminine. Particularité? Jamais elle ne s'adonne à la création vestimentaire pour les femmes à la morphologie typique. Ainsi, si "Pépita" s'adresse historiquement aux séniors, "Les Pépites", repositionnée à la suite d'une avanie à base de malversations et de coucheries malencontreuses, crée des fringues pour les femmes de petite taille. 

Mais il n'y a pas de rapport sain au corps s'il n'y a pas aussi de rapport franc par rapport à soi-même, à son esprit, sans aliénation. Face à une Emma embarquée dans un métier qui lui permet d'oublier un peu facilement ses secrets de jeunesse, l'écrivaine place le personnage de Blandine, dame pipi fanatique de Cristina Cordula et haute en couleur, qui fait figure de porte-parole du gros bon sens, amical au sens fort. Mais il y aura aussi, autour de la patronne, plusieurs amis qui vont la guider vers une vie plus vraie, impliquant de faire le deuil du passé qui ne reviendra pas – le thème du temps qui ne devrait pas passer affleure d'ailleurs en début de roman, en contrepoint, entre autres au travers des rituels immuables du 12 mars chez la vieille Agnès.

C'est ainsi que "Depuis, mon cœur a un battement de retard", un roman peuplé de personnages attachants et originaux, construits avec une grande et surprenante liberté à l'instar d'Alexandra, patronne d'une entreprise de pompes funèbres (un monde de mec, tiens!), adopte peu à peu une tonalité de roman feel-good. Il est porté par une psychologie foncièrement bienveillante, mais qui n'exclut pas une certaine vigueur lorsqu'il s'agit de placer certains personnages face à eux-mêmes. Et si le début peut paraître lent, force est de relever qu'une fois adopté, le petit monde créé par la romancière, construit autour des rues aux noms sympathiques d'une grande ville imaginaire, ne peut que séduire par son esprit émancipateur, couronné d'un soupçon d'humour.

Valérie Cohen, Depuis, mon cœur a un battement de retard, Paris, Flammarion, 2019.

Merci à Argali pour cette découverte, à la suite d'un concours qu'elle a organisé sur son blog!

Le site de Valérie Cohen, celui des éditions Flammarion

Lu par ArgaliCarnet de lectureEntre deux pagesIvre de Livres, Nath.

dimanche 16 janvier 2022

Dimanche poétique 523: Edouard Piolet

Sors ton feu, Jo!

Dedans ma poche revolver,
A la barbe des douanes teignes,
Je cache toujours quelques vers
Entre mon béret et mon peigne.

Rondel, ballade, slam, sonnet
C’est ici, sur ma fesse droite,
Dans un gentille petit carnet
Que l’Inspiration m’exploite !

Au gotha du chaud bizeness,
Ma maison d’édition est maigre :
Des chefs-d’œuvre sans palmarès,
Sans promoteur, sans lois, sans nègre !

Mais lorsque le danger le veut,
Je sors mon arme favorite,
Et puis, sans viser, je fais feu
Sur l’adversaire dont j’hérite !

Peuvent s’amener Ness, Randall,
Bien plus vite qu’eux je dégaine :
Mes misérables Peurs du mal,
Mes nouveaux onguents sur le Caine !

Pas d’inutiles sommations !
Au jugé, le poème arrive,
Vers à pied, chacun sa ration,
D’un côté jusqu’à l’autre rive !

Wanted, reward ! La mise à prix
Désolé les chasseurs de prime !
Vous serez peut-être surpris :
Oui, c’est bien moi le roi du qu’rime !

Edouard Piolet. Source: Le Dix Vins Blog.

jeudi 13 janvier 2022

Inquiétude et optimisme dans une âme à méandres

Bernard  F. Crausaz – Signé de l'écrivain et éditeur Bernard F. Crausaz, "Dans les méandres des états d'âme" est un recueil de onze nouvelles, parues antérieurement dans des périodiques suisses romands. Les textes sont courts, journalisme oblige. Et si leur construction est souvent classique, elles suffisent à dessiner, au fil des pages, un univers original.

Il y a toujours un soupçon de rêve dans les textes de "Dans les méandres des états d'âme". Femmes rêvées, bien sûr, dans les quelques nouvelles amoureuses du livre, telles l'envoûtante "Un automate intrigant", portée par le regard accrocheur et trompeur d'un séducteur. 

Quant à "Gwendoline du Pré-du-Bas", c'est le merveilleux qui habite ce texte où les animaux parlent, tels les totems des deux personnages principaux. L'occasion, pour l'auteur, de revenir au passage sur certains préjugés sur le loup. Enfin, de façon originale, c'est le papier lui-même qui devient le personnage principal de "Lettre d'amour" – habile prosopopée!

Ce rêve est aussi la porte ouverte au fantastique, qui débouche toujours sur un doute. Plus d'une nouvelle relève de ce genre, qui fait jaillir l'étrange dans des vies ordinaires, que l'auteur esquisse rapidement. On pense au crapaud qui disparaît dans "Le crapaud fait homme" – qui suggère, soit dit en passant, qu'embrasser un batracien peut aussi permettre à une femme esseulée de faire arriver le prince charmant. Cette tonalité fantastique est donnée dès le premier texte du recueil, "Le Tunnel de la renaissance", suggérant qu'un curieux voyage en train permet de revivre sa vie en gommant un regret.

Ce petit livre est également marqué par un goût pour l'environnement, teinté d'une certaine inquiétude quant à ce que pourrait être une nature dégradée, voire inconsciemment vengeresse. Ce sont ces questions qui sont au premier plan de "Les oiseaux se sont tus", dont le titre est le programme, et "La réponse de la Terre", qui aurait pu s'intituler "Et si le printemps ne revenait pas". Optimiste, l'auteur indique cependant que l'humain va trouver des solutions.

Les nouvelles de ce recueil sont agréables à lire, teintées parfois d'un soupçon de sensualité. Elles apparaissent comme autant d'épures, reflets d'une certaine manière de voir le monde, tantôt inquiète, tantôt optimiste, tantôt rêveuse. Et sentimentales aussi, souvent.

Bernard F. Crausaz, Dans les méandres des états d'âme, Cossonay, La Maison Rose, 2010.

Le site de Bernard F. Crausaz, celui des éditions La Maison Rose.

mardi 11 janvier 2022

Nouvelles de notre temps... et Victor Aubois qui fait le lien

Jean-Claude Zumwald – Dans "Jours et contrejours de Victor Aubois", l'écrivain neuchâtelois Jean-Claude Zumwald fait revenir son personnage récurrent d'enquêteur-épicier Victor Aubois pour un ouvrage qui prend l'allure hybride d'un "récit de nouvelles". 

L'idée? Recueillir toute une série de textes courts dont Victor Aubois est le trait d'union. Pour ce faire, ce personnage revêt plusieurs casquettes: il est tantôt acteur de l'intrigue, tantôt (le plus souvent, même) confident de personnages tiers dont il met les souvenirs et les récits par écrit. L'astuce permet à l'auteur de tisser des liens entre des textes d'apparence fort diverse, de longueurs variables.

Outre la présence de Victor Aubois à tous les étages, les textes de ce livre sont marqués par quelques constantes. Les personnages, en particulier, sont nombreux et divers, mais ont ce point commun d'être le plus souvent des anonymes, parfois repliés sur leurs secrets, ou alors se battant dans la vie en une Suisse pas toujours tendre, voire des exclus. 

Le lecteur verra passer ainsi un trisomique, un pauvre qu'on tient à l'écart même à l'école, ou ces travailleurs italiens saisonniers, venus construire la Suisse au mitan du siècle dernier. Le regard de l'auteur est empreint de tendresse pour ces personnages, qui lui permettent de dessiner des contextes de vie difficiles. L'alcoolisme, la violence domestique, le viol ou l'emprise religieuse sont ainsi quelques-unes des questions de société que l'écrivain esquisse.

Côté chronologie, "Jours et contrejours de Victor Aubois" se balade entre l'immédiat après-guerre et notre époque, dans un temps qui coïncide plus ou moins avec la vie de l'écrivain lui-même, faisant à l'occasion le grand écart pour comparer les années comme dans "Le trolleybus 8 de 18h42", vaste galerie de portraits d'hier et d'aujourd'hui. La nostalgie affleure dans "Le beau cadre", balade révélatrice dans les vide-greniers, ou dans "Le triporteur réincarné", dont l'un des éléments est un véhicule à trois roues "Ape" de Piaggio, typiquement italien.

Quant aux amateurs de nouvelles d'essence policière, ils souriront en lisant "Markus et Betty", autour d'un agent commercial d'une entreprise spécialisée dans les systèmes de sécurité qui se fait voler sa voiture de fonction... Tantôt aimables voire souriantes, tantôt plus amères, jamais naïves, les histoires qui composent "Jours et contrejours de Victor Aubois" constituent ainsi un ensemble qui transcende les différences entre les textes pour créer avec succès un ensemble cohérent.

Jean-Claude Zumwald, Jours et contrejours de Victor Aubois, Ste-Croix, Mon Village, 2021.

Le site de Jean-Claude Zumwald, celui des éditions Mon Village.

dimanche 9 janvier 2022

Dimanche poétique 522: Daniel de Roulet

Castro le 9 janvier

il se passe en Europe ces jours-ci
des événements si graves
qu'à la descente du bateau
après quatre jours hors circuit
nos boîtes aux lettres débordent
d'urgences lointaines

au musée municipal
quelques témoignages
presque effacés racontent
que dans cette région
les indigènes ont été massacrés
par centaines de milliers
au nom de la religion très chrétienne

voilà ce qu'on voudrait leur écrire
à nos amis lointains
ce serait indécent incompris
preuve de notre extrême éloignement
oui chers amis
par centaines de milliers

Daniel de Roulet (1944- ), terminal terrestre, Genève, Editions d'Autre part, 2017.