Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 10 mai 2026
Dimanche poétique 741: Guy Rancourt
samedi 9 mai 2026
Vincent Peyret: un coup de froid sur les relations humaines

vendredi 8 mai 2026
Pierre Pelot, quand l'été déraille
Ils sont admirablement construits, les deux frères. Il y a d'un côté Fane, défiguré, la main détruite. Et de l'autre Maurice, qu'on dira "un peu lent". Entre eux, existe un lien d'amour-haine, fait à la fois de soutien indéfectible et de domination brute, qui n'est pas sans faire penser à la relation qui existe entre George Milton et Lennie Small dans "Des souris et des hommes" de John Steinbeck. Une impression accentuée par le fait qu'à l'instar de Lennie Small, Maurice aime caresser les trucs doux, en particulier son chien Nonosse. Cela dit, les sources du lien sont différentes: le lien entre Fane et Maurice est né d'un terrible accident.
Quant à Lilas, avec ses sempiternelles lunettes noires qui masquent un œil au beurre noir et suggèrent qu'il y a un secret plus profond à trouver en elle, elle concentre toute l'attention que le lecteur porte à "L'été en pente douce", ne serait-ce que parce qu'elle est la seule femme dont l'action compte vraiment dans ce roman. Elle aime Fane? Voilà qui fait naître le qu'en-dira-t-on, suggérant qu'elle est une femme vénale. Le lecteur n'est pas dupe: l'auteur permet de voir en elle, tout simplement, une jeune femme cabossée par la vie et qui aspire simplement au rêve si commun de fonder une famille – en l'espèce avec Fane, qu'elle trouve "gentil" après avoir été violentée plus souvent qu'à son tour. L'auteur, cependant, ne cache rien de ses zones d'ombre. On peut la trouver manipulatrice avec Maurice, par exemple, et même si c'est pour la bonne cause: "C'est un secret", insiste-t-elle à son égard, après un moment tendre.
Male gaze, femme objet? L'auteur met ces aspects sur la table, même si au moment où ce roman a été écrit, la notion de "male gaze" en tant que telle n'existait pas. Cela dit, le regard que l'auteur balade sur Lilas est si insistant, caricatural même, qu'il peut mettre mal à l'aise. À telle enseigne qu'il interroge le lecteur sur le regard qu'il porte sur les femmes qui l'entourent. Reste que "L'été en pente douce" reste un roman ancré dans un réel parfois cynique: l'auteur indique que Lilas a bien été "vendue" à Fane par Claude. Donc femme objet... commercial? Là encore, l'auteur pousse son propos à l'extrême pour interpeller.
A cela répond, c'est vrai, la mentalité de propriétaires des personnages masculins du roman. On le remarque à certains gestes portés par Fane sur Lilas qui, s'ils ont l'allure de la tendresse et de la protection, indiquent aussi que cette fille est à lui (p. 117), d'autant plus qu'ils sont faits face à Claude, un rival violent que Lilas ne veut surtout plus voir. Enfin, l'esprit commercial éclate à l'état brut chez les frères Voke, propriétaires d'un garage et désireux de racheter la maison de Maurice, Lilas et Fane pour agrandir. Dans ce contexte, Olive, l'un des frères, fait figure à la fois de tentateur et d'homme qui pense qu'on peut acheter une femme amoureuse.
Et pour l'ambiance, l'auteur exploite à fond ce que peut avoir un été en pente douce, toujours tenté de glisser vers l'orage. Lilas est torride? L'été lui répond par sa chaleur, lourde à vivre au quotidien. Et pour survolter son propos, l'écrivain l'irrigue de solides rasades d'alcool, parfait pour radicaliser les positions des uns et des autres. Cela, jusqu'à ce que Fane se fasse l'instigateur de l'irréparable...
Psychologies bien dessinées, ambiances moites et malsaines, relations marquées par des liens froidement transactionnels: "L'été en pente douce" compte parmi ces romans tendus comme des cordes à violon qu'on dévore pour savoir quelle sera la forme de la catastrophe qui les terminera. Alors oui: on s'attend à ce que Lilas soit l'icône sacrificielle de ce roman; mais jusqu'au bout, l'auteur sait surprendre. Il n'y a qu'à voir l'issue tragique qu'il lui réserve, ainsi qu'à Fane et à Maurice, qui devra peut-être quand même, même s'il s'y refuse, aller vivre dans un hôpital spécialisé. Dans la mesure où les interactions entre humains, décrites avec justesse, sont universelles, "L'été en pente douce" mérite d'être à nouveau ouvert, quarante-cinq ans après sa parution, pour une lecture qui sera une redécouverte.
Pierre Pelot, L'été en pente douce, Paris, Fleuve noir, 1981. Les numéros de pages font référence à l'édition publiée par France Loisirs (1987).
Egalement lu par Claude le Nocher, Manuel.
dimanche 3 mai 2026
Dimanche poétique 740: Jean Lahor
Comme la chambre heureuse où dort ma bien-aimée :
Large fleur au coeur blanc qui parfume la nuit,
La lune sur l'étang du ciel s'épanouit.
Ma pensée est sereine et rêve caressée
D'une odeur de santal que ta chair m'a laissée.
samedi 2 mai 2026
Claude Luezior en roumain
vendredi 1 mai 2026
Blick Bassy, quelques destins au Cameroun... et ailleurs
Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?
L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.
Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.
Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves.
Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.
Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.
dimanche 26 avril 2026
Dimanche poétique 739: Jules Laforgue
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.
Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles ?
" Préaux des soirs,
Christs des dortoirs !
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d'éternels canevas. "
Jolie ou vague ? triste ou sage ? encore pure ?
Ô jours, tout m'est égal ? ou, monde, moi je veux ?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?
Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles ?
A des Roland, à des dentelles?
- " Coeurs en prison,
Lentes saisons !
" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas !
Couvent gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras. "
Fatales clés de l'être un beau jour apparues ;
Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues ;
Ah ! pensionnats, théâtres, journaux, romans !
Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.
" Rideaux tirés,
Peut-on entrer?
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment ! Et lui qui ne vient pas... "
Il viendra ! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n'ayant d'autre hôte
Qu'un train-train pavoisé d'estime et de chiffons.
Mourir ? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles ?
"- Jamais ! Jamais !
Si tu savais!
" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n'est-ce pas? "
Et c'est vrai ! l'Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohème, même en ces quartiers aisés.
La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d'eau propre baptisé.
Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.
" - Seul oreiller !
Mur familier !
" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas.
Que ne suis-je morte à la messe !
Ô mois, ô linges, ô repas ! "


