dimanche 5 décembre 2021

Dimanche poétique 517: Jean Mathys


Viens et oublions

Viens,
Oublions toutes ces années où nous avons souffert,
Oublions nos angoisses, nos chagrins et nos deuils,
Un journal nouveau pointe sur le seuil,
Le soleil luit sur les prés toujours verts,
Viens et oublions.
Même s'il est difficile d'oublier la misère,
Les guerres, les alarmes, les amitiés trahies,
Le jour où l'on perd tout.
C'était quel jour déjà?
Tu vois, je ne m'en souviens plus du tout.
Un jour nouveau s'offre à nous
Comme en réponse à notre foi.
Et lorsque tombe douce comme une caresse
La nuit bleue,
Elle nous illumine toi te moi.
Survivants d'une terre en détresse,
Nous cheminots vers une terre promise,
Une paix promise, une joie promise
Où il n'y a plus de place pour nos rancœurs,
Mon frère, ma sœur, le Blanc, le Noir,
La créature de Dieu qu'elle qu'en soit la couleur.
Quelle différence?
Alors, maintenant viens, oublions toutes ces années
Et, la main dans la main, ensemble sur le chemin, 
Marchons.

Jean Mathys, dans Le Scribe 83/2021, Martigny, Soleil Blanc, 2021.

mardi 30 novembre 2021

John La Galite, en eaux troubles à bord d'un vaisseau fantôme

John La Galite – Aujourd'hui passé à l'auto-édition, l'écrivain John La Galite a fait paraître ses premiers romans chez Plon. C'est là, en particulier, que voit le jour son tout premier opus, "Le Lézard vert". Il s'agit d'un thriller à l'américaine qui, paru en 1997, flatte le goût du lecteur pour l'exotisme en situant son intrigue en Californie et dans les îles avoisinantes. 

Voyons comment ça commence... le lecteur suit Wayne, un homme jeune au parcours familial un peu compliqué: c'est un enfant pas vraiment désiré, vite orphelin de père et constamment tenu à l'écart par sa mère, dont l'obsession est de faire carrière à Hollywood. Lorsque sa mère meurt à son tour, trop tôt bien sûr, il hérite d'une fortune qui fait de lui une sorte d'héritier désœuvré qui navigue sur la côte Ouest des Etats-Unis et baise mollement les femmes qui se présentent à lui. Tout bascule lorsqu'il choisit d'acheter un bateau à voile et de sillonner les mers avec Lisa, qui l'initie à la cocaïne. Quel est le mystère du "Gallant Lady", précédemment "Nijinski"?

Structurée en trois parties, la construction du roman est astucieuse. L'auteur enchâsse en effet, au cœur de son propos, le récit des cahiers de bord retrouvés sur le navire – sauvé d'un naufrage dû à un ouragan puis renfloué. Le lecteur est alors plongé dans un autre univers, dessiné par les manuscrits trouvés à bord: celui d'une équipe de gens plus ou moins artistes qui font une croisière entre plus ou moins amis. Ainsi se dessine l'histoire du navire qui sert de décor pour l'essentiel du roman. Il y a du fric là-dedans, pas moins de 50 millions de dollars à se partager, et aussi beaucoup de drogue et d'alcool. Et un certain Shylock, qui exige sa livre de chair... Comme ces manuscrits ne donnent pas la clé de l'intrigue, Lisa, qui les a découverts, va se montrer curieuse pour démêler les fils – c'est tout l'enjeu de la troisième partie, qui fait figure de retour dans le monde réel après une partie médiane hallucinée.

Il est frappant de relever que l'auteur soigne le traitement de cet élément de décor qu'est le bateau, allant jusqu'à lui donner une histoire inquiétante. C'est un lieu hanté, dont le passé en fait une embarcation maudite: celles et ceux qui l'empruntent pour naviguer sont-ils condamnés à mourir? Quant à changer de nom, c'est, pour un bateau, changer de masque. Mais l'embarcation reste la même, avec son âme. L'auteur souligne enfin le côté énigmatique du voilier en y installant un chat borgne et bizarre, El Greco. Ce nom fait référence à l'artiste, bien sûr – et l'auteur mobilise du reste les références littéraires et culturelles pour donner de l'étoffe à son histoire et faire rêver le lecteur. On pense à Shakespeare avec l'insaisissable Shylock, ou à l'imaginaire qui naît des vaisseaux fantômes façon Wagner.

Le lecteur aurait certes aimé des personnages parfois un peu plus typés (qui est Wynona, qui est Rachel? On les confond un peu, même si l'une des deux sera plus mémorable en définitive) et un rythme encore plus vif, plus percutant – même si l'auteur, accélérant l'alternance de points de vue tout à la fin du récit, est conscient de la question et crée une illusion réussie de sprint final. Est-ce pour autant un roman devenu fade, à une génération de distance? Certes non. L'auteur ficelle parfaitement son intrigue, la mène avec sérieux, y insère son lot de retournements de situation surprenants, et a l'art d'y glisser parfois des histoires qui tiennent le lecteur en haleine, quitte à se laisser entraîner dans des mystifications malicieuses. Celle du "Lézard vert" éponyme, par exemple. Qu'est-ce que c'est que ce McGuffin? C'est à découvrir dans le premier roman de John La Galite.

John La Galite, Le Lézard vert, Paris, Plon, 1997.

Le site de John La Galite.

dimanche 28 novembre 2021

Dimanche poétique 516: Catherine Gaillard-Sarron


«Acorps» parfaits

Quand ton corps vigoureux vient épouser le mien
Que dans la nuit complice contre moi il se glisse
Que ton souffle léger vient caresser mon dos
Que ta main doucement se réchauffe à mon sein
Qu'elle effleure ma hanche, se pose sur mes cuisses,
Quand tout contre mes reins je sens ton ventre chaud
Que tes bras familiers me ceignent de leur vie
Que nos corps en accord s'unissent à l'envi
Qu'ils se joignent et se fondent, tendrement enlacés,
Tout mon être s'apaise et s'endort, rassuré,
Car dans la paix profonde où tu rêves déjà
Ton cœur bat la mesure de ton amour pour moi.

Catherine Gaillard-Sarron, Le refuge essentiel, Chamblon, Ed. CGS, 2021.

jeudi 25 novembre 2021

Rêves d'enfance dans une forêt merveilleusement réelle

Ernst Zürcher et Marion Alexandre Cantaloube – C'est un beau conte, destiné aux 9-13 ans, que vient proposer Ernst Zürcher, ingénieur forestier de renommée mondiale, avec "A l'écoute de la forêt". En une petite centaine de pages bien aérées, son récit développe la possibilité d'une communication entre les humains et les végétaux, en particulier les arbres. Un univers étonnant, d'apparence irréelle mais en fait bien fondé pour dire le caractère vivant de la forêt. 

Le jeune lectorat peut s'appuyer sur les illustrations de Marion Alexandre Cantaloube, dont la qualité éclate dans les représentations fouillées d'arbres; sa belle palette de couleurs et certaines de ses compositions aux airs oniriques ne sont pas sans rappeler Marc Chagall.

Ce conte suit trois personnages, deux filles – Sylvie et Sofia – et un garçon – Ioan – qui décident de passer une nuit en forêt à l'écoute des arbres. C'est tout naturellement que le contact s'établit, d'abord avec un faux départ dans une forêt excessivement homogène où les arbres souffrent et le font savoir. La deuxième forêt, naturelle, exempte de toute intervention humaine excessive et malvenue, sera la bonne. Dès lors, l'auteur convoque des éléments de sagesse celte, en particulier l'alphabet oghamique, pour matérialiser la symbiose possible entre l'humain, druide d'antan ou enfant d'aujourd'hui, et les arbres.

L'ambiance est dès lors au merveilleux, au rêve facilement – c'est le plus souvent la nuit que la forêt et ses arbres expriment leur ressenti et entrent en dialogue avec les enfants, précisément par des songes. Un livre, emporté par l'un des enfants, sert également de piste pour aller plus loin, sur la base d'une traduction française de l'alphabet oghamique que les jeunes en forêt se réapproprient à leur manière, composant par exemple des groupes d'arbres d'essences variées à partir des lettres de leurs prénoms. 

Dans la préface, signée Lia Rosso, ainsi que dans les annexes, "A l'écoute de la forêt" indique, sur la base de réflexions et d'anecdotes surprenantes, que les végétaux communiquent entre eux et sont aussi, à leur manière, sensibles. Ce qui ouvre la porte à l'idée d'une possible sagesse, de laquelle l'humain peut apprendre beaucoup pour peu qu'il s'y intéresse.

Ernst Zürcher, A l'écoute de la forêt, Lausanne, Favre, 2021. Illustrassions de Marion Alexandre Cantaloube, préface de Lia Rosso.

Le site des éditions Favre, celui de Marion Alexandre Cantaloube, celui de Lia Rosso

mercredi 24 novembre 2021

Armes ou amour, quand tout se négocie

Yan Walther – "Win-win (nos armes)", tout est dans ce titre emprunté au monde du business contemporain: la négociation, vue comme une manière d'atteindre une situation satisfaisante pour tout le monde, est le fil conducteur de la pièce de théâtre que l'auteur romand Yan Walther a écrite pour quatre acteurs, trois hommes et une femme. 

La lecture de la pièce fait travailler l'imagination. Tout commence avec une réunion dans une salle d'aéroport impersonnelle où se rencontrent des gens d'affaires chinois et suisses. Une négociation, ça se prépare – c'est comme un lever de rideau au théâtre, et la scène 2 a des allures de visite en coulisse, ces coulisses où s'apprêtent les acteurs. Elle fait suite à une scène 1 volontairement mystérieuse, presque transcendante, où s'exprime un "Grand Négociateur" qu'on imagine divin.

Venons-en au concret: cette négociation autour d'un produit indéfini mais susceptible d'être à usage militaire ou civil est l'une des pistes de la pièce. Il y en a d'autres: soudain apparaît, en contrepoint au business le plus moderne, les personnages intemporels de Schéhérazade et de son mari le sultan. Le dramaturge revisite leur relation existentielle à l'aune de la négociation: Schéhérazade accepte la règle du jeu et monte un feuilleton pour survivre. Ce feuilleton permet de développer une histoire enchâssée, celle de cet homme qui trébuche sur Fyodor, un mendiant plein de ressources. 

On pourrait encore parler de la scène du "Truel", drôle et déjantée, où la négociation existentielle entre la cliente d'un supermarché, le caissier et l'agent de sécurité prend la forme d'une scène à la Sergio Leone refaite à plus d'une reprise. Laquelle est la plus véridique, qui tue qui? Il y a aussi les amours, qu'on croirait absolues mais qui sont dès le départ l'objet de négociations, de marchandages: "On nique... au jardin botanique!" – mais de nuit, à l'abri des regards du public, ou de jour? Petit délice supplémentaire pour le spectateur, sans doute: on imagine la comédienne faisant claquer ses rimes en "-ique". Et le contrat de mariage? Permis de négocier – et de déconstruire face au curé ce que chacun des conjoints place dans la "balance".

Vu comme ça, il est permis de penser que "Win-win (nos armes)" est une pièce ample et foisonnante. Qu'on se détrompe: le dispositif se démarque par son efficacité et son économie. Si nombreux que soient les rôles, en effet, ceux-ci sont tenus par quatre personnes, une femme et trois hommes. Le lecteur ne peut qu'imaginer par quels tours de passe-passe la mise en scène assure les glissements d'un personnage à l'autre, qui fait de chaque personne sur scène un transformiste – la comédienne, par exemple, est tour à tour (liste non exhaustive) une froide négociatrice chinoise, Schéhérazade des Mille et une nuits ou une cliente de supermarché. Cela, sans oublier les décors... 

Quant à la pièce elle-même, elle tient sur moins de cent pages. Le dramaturge cisèle ainsi des scènes courtes où s'échangent des répliques efficaces, courtes autant que possible, longues uniquement si c'est vraiment nécessaire. Elles peuvent s'avérer interchangeables, en particulier dans le final (scène 33), où chaque comédien est invité à dire une phrase, à tour de rôle, de façon parfaitement aléatoire. Quant à la cohérence entre les différents univers développés, elle se dessine peu à peu au fil de motifs récurrents – le plus marqué et constant étant celui de la négociation, mais il n'est pas le seul.

Il sera en effet question aussi de virus et d'antidotes, d'armements même, pour dire que tout est politique. Reste que "Win-win (nos armes)" est une pièce dense qui réussit à évoquer plein de questions dans un environnent réduit. Gageons que cette courte pièce a dû résonner dans toute son ampleur lors de sa première aux Pulloff Théâtres, le 25 septembre 2021.

Yan Walther, Win-win (nos armes), Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site de BSN Press.


Yves Velan, une certaine lecture des lettres suisses

Yves Velan – Les éditions d'En Bas ont réédité un petit recueil rassemblant trois discours et textes théoriques marquants d'Yves Velan (1925-2017), sous le titre du principal d'entre eux, "Contre-pouvoir". Celui-ci donne le ton: adressé au Groupe d'Olten, collectif d'écrivains suisses, il développe non sans ironie une esthétique personnelle de la littérature et évoque les questions de positionnement politique et de statut collectif du groupe, inévitables pour tout écrivain qui réfléchit un tant soit peu au monde qui l'entoure et qu'il est appelé à évoquer dans ses textes. L'ambiance est à la tentative de manifeste.

La préface de Daniel de Roulet place "Contre-pouvoir", lettre au Groupe d'Olten, dans le contexte précis  d'une dissidence: le Groupe d'Olten est un ensemble marqué à gauche d'écrivains en désaccord avec la Société suisse des écrivains, dont les choix ont été jugés excessivement réactionnaires à un moment donné – le préfacier rappelle par exemple le parrainage de l'armurier Bührle. Dès lors, lire "Contre-pouvoir", c'est lire une exhortation: ce n'est pas tout de faire dissidence, de se réunir régulièrement dans une ville suisse bien pratique (elle est parfaitement accessible en chemin de fer). 

Dès lors, agitant un "petit trousseau de questions", Yves Velan donne dans "Contre-pouvoir" des pistes provocatrices pour une certaine conception de la littérature et de la culture telles qu'elles devraient être en Suisse, en rupture critique avec le "soft goulag" bourgeois dominant. Il est permis de penser qu'elles se confondent avec la vision qu'a Yves Velan lui-même de la littérature, et même de s'y opposer frontalement, si construite et pensée qu'elle soit – mais en voici quelques aspects: le refus farouche d'une industrialisation de la littérature au travers de la "série", façon d'écrire foncièrement répétitive à base de recettes, et qui exige une clarté considérée comme bourgeoise, donc réactionnaire, inapte à toute idée de questionnement ou de subversion. Surtout, ces questionnements sont la réponse critique d'un artiste aux "Eléments pour une politique culturelle en Suisse", détaillés dans le très administratif rapport Gaston Clottu (1975).

Refuser la série, refuser la recette? L'idée même qu'on puisse apprendre à être écrivain surprend l'essayiste, qui précise non sans humour, dans son "Discours à l'occasion de la remise du Prix de l'Etat de Neuchâtel, le 19 mars 1993", ce qu'il en pense, en jouant avec la figure du pompier, mythique aux Etats-Unis: au fond, il ne s'agit que d'apprendre des techniques toutes faites. Mais le travail d'écrivain n'est pas là, pour lui – une idée fort européenne, héritée du romantisme sans doute, qui suppose aussi une exigence plus radicale d'adaptation constante de la recette au propos, et accepte même de ne surtout pas rechercher le succès public.  

Dans sa postface, Jean Kaempfer valide. Reste qu'il est permis de s'interroger sur ce qu'en pensent les écrivains d'aujourd'hui, quelle que soit leur envergure: on les voit désireux d'être lus, mais aussi de faire passer des messages en plus de raconter des histoires – ce qui peut passer par le recours aux littératures de genre, le roman policier en premier lieu, mais aussi la romance ou les littératures dites de l'imaginaire. Yves Velan les considérerait comme stéréotypées, émanant de la "série", donc à vouer aux gémonies. 

Or, le moment littéraire romand apparaît aujourd'hui quelque peu différent: alors que le roman policier a su conquérir ses lettres de noblesse, les autres formes, sous la plume des écrivains les plus talentueux et les plus fins, s'efforcent de se profiler dans les interstices laissés par leurs canons. Cela, aussi sur un fond de déclin relatif de la littérature générale, cette "littérature blanche" dans laquelle s'inscrit sans doute l'œuvre d'écrivain d'Yves Velan. A quoi bon dire le monde si c'est pour ne pas être entendu? Sûr d'être dans le vrai, refusant de considérer la visibilité comme un gage de succès, Yves Velan pouvait peut-être l'accepter, quitte à se rabattre sur une posture de poète maudit, ou talent démodé et relégué à la façon du Hungerkünstler de Kafka, cité par Velan. 

Mais ce n'est plus forcément le cas des auteurs d'aujourd'hui: la vie d'écrivain, avec ou sans convictions à porter, est trop courte pour écrire pour le pilon ou accepter, avant même d'avoir posé le premier mot d'un roman, d'exercer un art démodé. Cela, d'autant plus qu'il faut presque toujours, en tant qu'écrivain suisse (romand), exercer un autre emploi pour faire bouillir la marmite – mais c'est une autre histoire.

Yves Velan, Contre-pouvoir, Lausanne, Editions d'En Bas, 2021, préface de Daniel de Roulet, postface Jean Kaempfer.

Le site des éditions d'En Bas.

lundi 22 novembre 2021

Femme de théâtre, personnalité engagée: toute une vie de Mousse Boulanger

Corine Renevey – La comédienne et poétesse suisse romande Mousse Boulanger (1926- ) a su marquer les mémoires en Suisse romande. Nombreux ont sans doute été les écoliers qui ont, comme moi, assisté à l'une de ses représentations poétiques à l'occasion d'une scolaire. A titre personnel, je garde un souvenir ému, et c'est peu de le dire, d'une lecture qu'elle a faite de ma nouvelle "Cou lisse" dans le cadre d'un concours organisé par l'Association vaudoise des écrivains – sans oublier ses encouragements. Autant dire que c'est avec une curiosité alléchée et reconnaissante que je me suis plongé dans "Mousse Boulanger femme poésie: une biographie", l'ouvrage que lui a consacré l'universitaire Corine Renevey.

La biographe adopte, dans un premier temps du moins, une approche temporelle chronologique pour évoquer Mousse Boulanger. D'emblée, on s'interroge sur son prénom insolite, "Mousse": quelle est sa légende? Plutôt que de céder à telle ou telle hypothèse, l'auteure tranche en indiquant que ce sera Berthe, comme l'a voulu sa mère, jusqu'à son douzième anniversaire. Et de la mousse, il y en aura, dans les forêts du Jura suisse et d'ailleurs que la future comédienne arpente en femme de caractère – femme libre aussi, ce qu'elle sera jusqu'au bout. Ce qui n'a rien d'évident dans la Suisse des années de Seconde guerre mondiale et d'immédiat après-guerre.

La biographe pointe avec précision les éléments qui, dans la jeunesse et l'enfance de Mousse Boulanger, vont diriger sa vocation. Le poste de radio familial, en particulier, va lui donner envie de "parler dans le poste". Non sans malice, la biographe souligne ces nombreux "Pierre" qui ont jalonné le parcours sentimental de Mousse Boulanger – jusqu'à ce qu'elle rencontre celui, "mime parlant" talentueux passé par Paris, qui sera son mari à la ville et son complice sur scène à l'enseigne des "Marchands d'images": Pierre Boulanger. Il y a aussi le travail de bureau, exercé à Bienne mais aussi au Royaume-Uni: ce sont les voies de l'émancipation, de la découverte de soi et de l'ailleurs.

Dès lors, l'auteure retrace, tout en plaçant Mousse Boulanger au centre de l'histoire, tout le petit monde bouillonnant du théâtre romand du mitan du vingtième siècle. Avec Mousse Boulanger, le lecteur voyage jusqu'au théâtre du Jorat, mais aussi en France ou en Bulgarie, sur les pas de poètes locaux ou universels qui ont intégré le répertoire du couple. Ce tropisme pour la poésie, la biographe le souligne en glissant régulièrement, comme des respirations dans son propos, quelques vers d'Eluard ("Liberté", bien entendu), Aragon ou Desnos – pour n'en citer que quelques-uns, que Pierre et Mousse Boulanger aiment réciter en scène.

La biographe évoque également les engagements littéraires et politiques, féministes et ouvriéristes, de Mousse Boulanger. On la retrouve à la Radio suisse romande, on la voit aussi engagée autour des poètes Gustave Roud et Vio Martin, dans un guêpier complexe où la comédienne défend la poétesse Vio Martin, jugée compliquée et peut-être folle, facilement cantonnée à l'écriture pour l'enfance, face à des universitaires peu désireux de déboulonner le mythe hiératique d'un Gustave Roud solitaire, aromantique et peut-être homosexuel. La biographe réussit ici à donner une lecture claire d'une de ces querelles de clocher dont les lettres romandes ont pu avoir le secret naguère.

Les amateurs de belles-lettres auraient peut-être apprécié que cet ouvrage parle davantage encore des écrits de Mousse Boulanger, quitte à mettre les mains dans le cambouis à l'occasion, afin de mieux positionner la comédienne comme femme de lettres, plus: comme poétesse et romancière. Une biographie plus spécifiquement littéraire, scripturale, reste dès lors à faire, même si ses ouvrages sont cités, en particulier "Les Frontalières" (2013), qui évoque largement la jeunesse de Mousse Boulanger, vécue pendant la Seconde guerre mondiale dans le Jura, près de la frontière franco-suisse. Courte réserve! En signant "Mousse Boulanger femme poésie: une biographie", un ouvrage jalon nourri de documents nombreux et d'entretiens précieux, Corine Renevey dessine le portait généreux d'une personnalité clé des lettres romandes et suisses du vingtième siècle. 

Corine Renevey, Mousse Boulanger femme poésie: une biographie, Vevey, L'Aire, 2021.

Le site des éditions de l'Aire.

Lu par Francis Richard