vendredi 16 octobre 2026

Emile Roche, la vigne à l'ombre de la Grande Guerre

Emile Roche – Splendide redécouverte que celle-ci! Parent de l'écrivain et enseignant ligérien Emile Roche (1898-1975), Guy Foropon a retrouvé le manuscrit de son "Glodusse", écrit dans les années 1940 et 1950, et a œuvré pour qu'il trouve le chemin de l'édition et, partant, du grand public. Plusieurs décennies après son écriture, c'est chose faite: approchées, les éditions du Cherche Midi l'exhument, alors même que la cause semblait perdue du vivant du romancier. 

Si Emile Roche, natif de Cuinzier, a fait plusieurs fois le tour du monde au fil d'une existence bien remplie qui comprend des années de lycée à Roanne, c'est au Beaujolais qu'il consacre "Glodusse". Une région qu'il saisit en 1919, alors qu'un enfant du pays, Claudius Grandvignon, dit Glodusse, y revient une fois la Première Guerre mondiale achevée. Il a quelque motif d'être fier: fils de combattant, Glodusse rentre avec d'honorables galons de sous-officier instructeur. 

Mais se réinsérer dans la vie civile ne va pas être évident, pas plus que de vivre jusqu'en 1940, année où il sera abattu par erreur en marge de la bataille de France – tel est le propos du prélude, qui souligne que tout ce qui sera relaté est du passé, à considérer comme tel: avant tout, "Glodusse" est le roman d'un monde révolu, mort avec son personnage principal.

Le lecteur d'aujourd'hui ne manque pas d'être happé par le soin que l'écrivain apporte au style de son roman. On relève un immense travail sur le lexique, qui colle à chaque fois au propos relaté. Bien entendu, la vigne, en tant qu'activité agricole, est omniprésente dans la vie des personnages, tout comme dans les choix lexicaux de l'écrivain. Cela va jusqu'aux noms des personnages, qui confinent à l'aptonymie – souvent, mais juste assez pour que cela ne tourne pas au procédé. De manière plus circonstanciée, le jeu des champs lexicaux concourt à évoquer cette guerre qui, même terminée, projette son ombre partout dans la vie des gens.

Cette vie, l'écrivain la décrit au fil de chapitres qui sont autant de scènes du travail et des jours à la campagne. La cohérence de l'ensemble est cependant assurée par quelques constantes: des personnages sont récurrents, et il y a aussi, tout au long du roman, la question du mariage de Glodusse, qui aurait pu être évidente mais se heurte à de nombreux obstacles liés aux rivalités et mésententes familiales et personnelles. Des rivalités nées en partie de la guerre elle-même: si Glodusse est un fantassin, sa promise est issue d'une famille où il y a un artilleur, et les deux armes se regardent en chiens de faïence. Quant aux noms de famille du village, ils reviennent comme une ritournelle et sonnent vrai: Grandvignon, Tracole et la Tracolette, voire Bongrand, le médecin qui écrit du théâtre dans sa voiture, et dans lequel l'auteur a peut-être projeté un peu de lui-même.

Ces scènes villageoises peuvent cependant aussi prendre un tour malicieux, voire truculent: le lecteur connaîtra ainsi le personnage du Négus, qui se fait passer pour un sage éthiopien et a mis sa mort en scène, sacs de sable dans le cercueil inclus, pour toucher l'assurance avec la complicité de sa compagne, ou les vicissitudes juridiques liées à une servitude que Glodusse conteste, Code Napoléon à l'appui, pour enquiquiner celui qui en bénéficie pour accéder à des parcelles de vignoble qui lui appartiennent. C'est que Glodusse, rude comme un vieux cep de vigne, n'est pas toujours commode, et qu'on ne l'adore pas toujours: en l'espèce, le lecteur comprend assez vite qu'il va droit dans le mur.

"Glodusse" se révèle comme un magnifique roman régionaliste, dépeignant avec un réalisme saisissant, voire immersif, la vie telle qu'elle va dans un vignoble du Beaujolais, alors même que le concept de beaujolais nouveau n'existait pas (il apparaîtra en 1951 sous sa première forme). Les mots concourent pleinement à donner forme et saveur à cette réalité: ainsi, l'auteur de "Glodusse"fait tout à fait œuvre de poète. Pourquoi le manuscrit n'a-t-il pas été repéré en son temps? Le postfacier Guy Foropon indique que la famille d'Emile Roche n'avait pas les réseaux qu'il fallait. Peut-être aussi que la mode était ailleurs, et qu'alors que le Nouveau roman lançait ses feux, personne n'avait que faire d'un roman bien ancré dans son terroir, goûtu comme un morgon qui morgonne, à la fois âpre et riche, dont la toute première version est datée d'août 1944? L'oubli est en tout cas réparé aujourd'hui. Que le grand public s'en empare à présent: c'est ce que je souhaite à ce texte, à lire le verre à la main.

Et l'occasion sera toute prochaine: cette année, le beaujolais nouveau viendra faire coucou dans les bistrots le 19 novembre prochain. Santé!

Emile Roche, Glodusse, Paris, Le Cherche Midi, 2026.

Le site des éditions du Cherche Midi.

Lu pour le défi "2026 sera classique!".




mardi 13 octobre 2026

Le pont, symbole de plus d'un passage

Maeldan Moreno – C'est un instant d'existence que l'écrivain Maeldan Moreno a su saisir sur le vif dans sa nouvelle "Le Pont", qui fait partie d'un ensemble de textes à l'esthétique victorienne intitulé "Chroniques de Cambridge: université de sciences naturelles et magie". Deux hommes, un pont et une rivière qui passe par-dessous: tout est en place.

L'auteur met en présence Henry et Philippe, deux personnages que tout pourrait opposer, sur le mode du cœur et de la raison, et que, pourtant, quelque chose rapproche. D'emblée, la nouvelle installe une certaine ambiguïté dans les possibilités relationnelles qui peuvent s'ouvrir entre ces deux personnages. 

Pourraient-ils être deux homosexuels qui s'ignorent et, pourtant, se rapprochent subrepticement au gré d'une conversation un peu folle? Cela, sachant ce qu'un tel lien sentimental peut avoir de problématique dans les années 1868, au cœur de l'université de Cambridge. Ah, franchir ainsi le Rubicon, le pont d'Arcole...

Il est cependant souligné par le parfum d'une fleur énigmatique que Henry porte sur lui. Cette fleur, Henry va la jeter à l'eau en fin de nouvelle, au milieu du pont. Ce geste fait écho à celui de son interlocuteur, qui a quant à lui jeté son bonnet carré d'étudiant dans les flots. Mais le geste est inégal: si Henry, attaché raisonnablement à ses études, jette une fleur finalement renouvelable, Philippe, quant à lui, jette à l'eau le symbole même des études et de la raison qui en est, ou du moins devrait en être indissociable. 

C'est que Philippe, lui, est prêt à renoncer à toute raison pour faire le tour du monde et voir du pays avec un Henry qu'il ne connaît à peine, si ce n'est au travers d'un moment éthylique qui fait office de "five o'clock tea" chez les étudiants que l'auteur met en scène. Il semble que l'alcool rende tout possible! Il place en tout cas le personnage de Philippe dans le camp des audacieux, désireux de saisir un chimérique kairos.

Chimérique et bref: momentanément réunis, les deux personnages s'éloigneront. Au-delà de la brièveté de l'exaltation, le lecteur retient de la courte nouvelle de Maeldan Moreno la relation d'une expérience de vie tragique, où la proposition d'un voyage aventureux à travers le monde peut être vue comme la métaphore d'une vie assumée, malgré les préjugés peut-être, entre amants homosexuels. 

"Le Pont" est une nouvelle au style simple et saisissant. On en apprécie le côté imagé, annoncé par la couverture signée d'Andrasnhor, fiancée de l'écrivain, tout en admettant que par sa brièveté même, ce texte donne envie d'en savoir davantage sur l'université de Cambridge telle que l'imagine l'écrivain Maeldan Moreno. 

Maeldan Moreno, Le Pont, auto-édité, 2022.

Le site d'Andrasnhor, celui des réseaux de Maeldan Moreno.

dimanche 11 octobre 2026

Dimanche poétique 763: Messaoud Gadi

Le silence

Le silence commence
par une absence,
par un amour qui se finit,
par un bonheur qui s'enfuit.
Le silence, c'est le bruit
de cette larme dans les yeux,
de cette main qui l'essuie...
C'est aussi
le bruit de ce feu
presque éteint
que ranime le vent
du matin

Messaoud Gadi (1957- ), A travers les mots, Dom Editions, 2014.

dimanche 4 octobre 2026

Dimanche poétique 762: Marie-France Beaujean

L'escargot et la ménagère

Où vas-tu de bon matin
Monsieur l’escargot
Sur ce petit chemin
Avec ta maison sur le dos

Je m’en vais me baigner
Dans la rosée
J’ai repéré deux rangs de salade
Bien fraîches à grignoter

Sais-tu bien ce qu’il va t’en coûter?
Car ces deux rangs là
Font partie intégrante de mon jardinet
Je m’en vais y chercher là-bas
De l’ail et du persil et je vais te cuisiner

Oh! Non madame la ménagère
Je ne le ferais plus guère
Laissez-moi une chance
Je m’en vais de France

Des promesses, toujours des promesses
Regarde mes belles laitues
Des trous partout
Il fallait y penser avant, tu m’as déçue
Tu es perdu
Regarde ton ventre comme il est gros
Je vais te manger escargot.

IRIS 1950

Marie-France Beaujean. Source: Bonjour Poésie.


samedi 3 octobre 2026

Assassin? Voire!...

Pierre-Yves Bétrix – Que peut-il arriver lorsque, au terme d'une enquête policière gâchée, un innocent se retrouve face aux juges, accusé d'assassinat? C'est ce que relate "Une fureur aveugle", premier roman de l'écrivain Pierre-Yves Bétrix. Nous sommes bien à Lausanne, et c'est dans son nouveau Palais de Justice que tout va se jouer, dans la troisième partie du livre. Pendant les deux premières, c'est l'avocat Jean-Paul Cassani qui mène de l'enquête...

"Une fureur aveugle" naît d'un doute diffus: avocat d'office, Jean-Paul Cassani, qui en a vu d'autres en qualité de bavard blanchi sous le harnois, ne croit pas à la culpabilité de son client, Marco Crespo. Et alors que tout semble désigner ce dernier comme un coupable idéal, l'avocat comprend peu à peu, en épluchant rigoureusement le dossier, qu'il y a bien des failles béantes là-dedans. L'histoire peut commencer...

L'écrivain, lui-même avocat, dessine avec réalisme ce que peut être la vie d'un avocat vaudois: il immerge son lecteur dans la vie à l'étude, souligne la collaboration entre des collègues au parcours pas toujours facile mais qui s'épaulent et se soutiennent face aux galères – on pense à l'attitude des collègues lorsque Jean-Paul Cassani reçoit, par voie postale, un rat mort dans un colis, assorti d'un message menaçant. Il sait aussi recréer l'ambiance des prétoires, et la troisième partie de ce roman, consacrée à trois journées de procès, se révèle un sommet d'écriture. 

C'est face aux juges, en effet, que tout va se jouer, le doute déployant au fil des pages, pour le délice du lecteur qui va en apprécier tout le suspens, son action corrosive. L'auteur ne rate rien: les regards entre les différents acteurs, les tactiques d'avocat, les effets de manches, l'ambiance qui peut changer soudain dans la salle d'audience, sur une réplique d'un des personnages réunis – l'assistance étant essentiellement composée de journalistes, l'auteur n'oublie pas de rappeler que face aux hommes et femmes de justice, le prévenu est seul – avec son seul ami, l'avocat. 

Ce chapitre, et c'est bienvenu, contient aussi ce qu'il faut de pédagogie: au-delà de l'action, il explique, sans lourdeur, ce qui se joue au fil du procès, et pour quelles raisons. En particulier, il décrit les éléments de mise en scène d'un procès et leur raison d'être, mettant au jour les dessous d'une liturgie bien huilée – que l'avocat Jean-Paul Cassani va faire dérailler quelque peu: la relation du procès est bien évidemment parfaitement crédible, mais il y aura quelques coups d'éclat pour régaler le lectorat. 

Pour donner un peu de tendresse à son intrigue, enfin, l'écrivain y introduit une histoire sentimentale au parfum d'interdit. Entre idylle à risque et remise en question d'une accusation, faut-il penser à l'affaire François Légeret, plaidée en terres vaudoises aussi? J'avoue y avoir songé, mais c'est peut-être aller un peu loin, d'autant plus que l'intrigue que Pierre-Yves Bétrix lui est antérieure: s'il assume en préambule s'être inspiré d'affaires judiciaires réelles, l'auteur rappelle que "Une fureur aveugle" reste "une pure fiction". Celle-ci permettra au lecteur de comprendre d'un peu plus près ce qui motive un avocat ou un procureur, chargés de faire triompher la vérité, chacun de son côté et à sa manière.

Pierre-Yves Bétrix, Une fureur aveugle, Charmey, Editions Montsalvens, 2026.

Le site des éditions Montsalvens.

jeudi 1 octobre 2026

La maternité comme un chemin de croix

Béatrice Riand – C'est dynamique, ça dépote. Et ça pose des questions. Quoi de mieux pour un roman? C'est dans cet esprit que se déploie "Sagrada familia" de Béatrice Riand. Ce livre en forme de monologue relate par le menu l'expérience personnelle d'une femme qui – "Big Bang!" – apprend qu'elle sera mère. Et qu'elle l'accepte, sans trop savoir ce qui va lui arriver.

Disons-le d'emblée: il n'est pas évident de trouver attachant le personnage qui narre son expérience au fil des 97 pages du livre. Certes, c'est une tornade, et son verbe agressif, plus encore que révolté, en témoigne. Mais c'est aussi une femme qui se dit atypique et en veut à la terre entière sans vraiment chercher à se remettre en question (elle n'écoute pas les conseils, même si elle les a sollicités), qu'on sent misanthrope en général et misandre en particulier. A l'heure de la bienveillance managériale généralisée, il n'est pas évident pour le lecteur, dans ces conditions, de comprendre comment elle a obtenu un poste à responsabilités dans le monde éditorial. 

Mais peut-être, de l'avis de l'autrice, fallait-il passer par ce personnage insupportable pour déconstruire, maille après maille, le mythe de la maternité harmonieuse où tout n'est que câlins et risettes. Il est en effet permis de considérer, à un moment ou à un autre voire tout au long du processus, qu'être parent a tout du chemin de croix – c'est du reste ce que suggèrent les titres de chapitres de "Sagrada familia", qui collent assez bien aux thématiques abordées. 

Thématiques? En vrac, le sexe de l'enfant qui n'est pas celui souhaité ou attendu, les régurgitations et le vomi, la charge mentale (avec César en personnage masculin absent, mais est-il le père?) et surtout les pleurs constants, que certains se targuent de décrypter – faim, colique, couche pleine. Ce sont autant d'éléments qui chamboulent le quotidien de la narratrice (mais on n'a pas envie de la plaindre – ai-je dit qu'elle était insupportable?) et remettent en question sa manière d'être au monde, entre look résolument esthétique et acceptation de tenues pratiques. Enfin, la narratrice confesse aussi qu'elle fait des achats de confort pour se détendre quelque peu: le vieux truc de la récompense dans le cerveau...

... un truc qui introduit le thème du consumérisme qui est venu se greffer au fait d'être mère, nécessairement pensé comme valorisant et merveilleux. Pour la narratrice, acheter des choses en ligne, en mode "Net Consolation", et s'offrir le luxe de mépriser le facteur qui les livre jusque chez elle est aussi une solution pour se montrer telle qu'elle veut être: une mère parfaite à tout prix, disposant, parce qu'elle en a les moyens, du moindre gadget propice à une éducation prescrite comme idéale – comme si l'abondance matérielle pouvait combler le manque d'affection qu'elle porte à l'enfant né et soulager sa conscience. 

Tout semble retrouver un nouvel équilibre en fin de roman: l'enfant a appris à faire autre chose que pleurer pour rappeler qu'il est le roi, et la narratrice a trouvé un semblant de modus vivendi avec lui, même si ce n'est pas encore le grand amour. Côté travail aussi, elle a su s'imposer face à une hiérarchie versatile. Et Victor, la mauvaise conscience de la narratrice, qui s'exprime périodiquement au fil des pages, pourra enfin se taire au lieu de lui donner des injonctions à être mère d'une certaine manière. Car oui, s'il fallait malgré tout retenir un message de ce court ouvrage, c'est de ne surtout pas se laisser ramener à telle ou telle assignation sociale. Alors, "Amen.": tel est le dernier mot ironique de ce livre dédié à toutes les "mères imprécises".

Béatrice Riand, Sagrada familia, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Béatrice Riand, celui des éditions BSN Press.

mardi 29 septembre 2026

Les enfants du barrage

Philippe Battaglia – Un roman de zombies fondé sur un objet emblématique du Valais moderne: c'est "La robe de béton", numéro deux de la collection "Gore des Alpes", signé Philippe Battaglia. Il y sera question d'un barrage, d'immigration italienne et, comme il se doit, d'un peu de sang dans tous les coins, puis de chair dégoulinante, pour faire glisser le tout.

"Tout ce qui se dresse...": tel est le titre de la première partie. Celle-ci relate les coulisses de l'érection du barrage de la Grande-Dixence dans les années 1950 – un édifice record aujourd'hui encore. Cette partie est celle qui décrit les conditions de vie des Italiens venus mettre la main à l'ouvrage, fuyant un pays alors sans perspectives. 

L'esprit est social dans ces premières pages, réaliste aussi. Il y a de la bagarre avec des dents cassées parfois, on se donne des surnoms en italien qui, en tant que signe d'adoption par le groupe, apparaissent comme des totems: il vermo, l'usignolo, il gatto. Qu'un mineur arrive sur le chantier, et on saura le déniaiser chez Joséphine, en bas à Sion. Cette première partie décrit, de façon sans doute réaliste, une société qui fonctionne en vase clos, avec ses règles, ses rudesses – c'est un monde de mâles, et on s'explique "entre hommes" – et ses contraintes.

Elle contient cependant le germe de la deuxième partie: pour se simplifier la vie, les maîtres d'ouvrage du barrage ont pris l'habitude de noyer dans le béton du barrage en construction, dit "le mille-feuilles" à cause de cela, les corps des hommes morts sur le chantier. Et c'est là qu'on bascule vers le fantastique: après quelques décennies, ces hommes (et une femme), âmes errantes victimes de ces non-funérailles, viennent réclamer justice.

L'auteur a eu l'excellente idée de faire du barrage un personnage à part entière du roman, revêtue d'une "robe de béton" éponyme, et de lui donner la parole: il nous le présente comme une femme qui se sent soudain malade, faiblarde, jusqu'à l'explosion hyperbolique finale, qui vengera les ouvriers morts en un ultime tsunami qu'on verra jusqu'à Genève. 

L'auteur, enfin, emprunte habilement certains éléments à la réalité: ainsi verra-t-on, dans "La robe de béton", un certain Jean-Luc Godard en train de filmer "Opération béton" – il sera vengé par le barrage lui aussi, pour n'avoir pas tout dit. Quant à l'accident du 12 décembre 2000, réel, on peut y voir une préfiguration de ce qui se produit, à pleine échelle, en fin de roman. 

C'est avec une habileté indéniable que "La robe de béton" mêle critique sociale et roman fantastique, permettant à tout un chacun, à travers une narration efficace, d'approcher les coulisses pas toujours reluisantes d'un des chefs-d'œuvre du génie civil suisse. En suivant le destin d'Alfonso Bernasconi et des autres protagonistes – parmi lesquels il y a, j'allais oublier, une sorcière à la beauté confondante – on se cultive et on se divertit en même temps: le mélange fonctionne parfaitement dans ce roman court et captivant.

Philippe Battaglia, La robe de béton, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de Philippe Battaglia, celui des éditions Gore des Alpes.