lundi 17 juin 2019

Auprès des Chiliens du Mozambique, à la rencontre de gens et de moments passionnés

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Constance Latourte – Qui l'eût cru? Le Mozambique recèle une assez importante diaspora de Chiliens. Ceux-ci ont fui le régime de Pinochet, instauré en 1973, et ont trouvé le moyen de valoriser leurs compétences dans ce pays africain qui, justement, venait d'obtenir son indépendance. C'est à la rencontre de ces hommes et de ces femmes que Constance Latourte est allée. Au début, c'était l'histoire d'un mémoire de maîtrise sur le Chili. Puis l'auteure a eu envie de rencontrer les gens concernés afin de tourner un documentaire, "Khanimambo Mozambique". Le roman "Avenida Vladimir Lénine, objectif Mozambique", qui vient de paraître aux éditions Intervalles, fait figure de making of de ce film.


Le titre, déjà, est tout un programme. "Avenida Vladimir Lénine" rappelle que c'est le marxisme qui a inspiré le premier système politique du Mozambique indépendant. Cela se révèle sur le territoire, notamment par le biais des noms de rues de Maputo, qui empruntent soit aux héros de l'indépendance, soit aux grands noms du communisme. Et puis il y a ce sous-titre: "Objectif Mozambique"... Celui-ci assume un double sens: l'auteure vise ce pays, se donne les moyens de s'y rendre; et c'est justement en jonglant avec les objectifs de sa caméra qu'elle va le cerner, avec ou sans les Chiliens.

Oui: les Chiliens expatriés au Mozambique sont le cœur de son travail. Elle les fait parler, et même si l'on n'est pas forcément de leur avis, on aime la description qu'elle fait de ces personnages mus par les convictions sincères de tenants du régime de Salvador Allende. Cela, d'autant plus que les mots choisis leur donnent chair: on pense à Teresa, cette femme fan de Che Guevara, à la faconde magnétique, qui finit par devenir le personnage clé du reportage même si elle décède subitement. D'autres personnages nuancent le propos enthousiaste et volontaire de Teresa, rappelant les difficultés du statut de personne déplacée, parfois dégoûtée par certains aspects du régime politique mis en place par le président Samora Machel.

En contrepoint, cette description est aussi marquée par les questions techniques propres au travail de documentariste: prendre un soin jaloux des images collectées, pas de bruits parasites, pas de reflets, bien maîtriser la caméra, construire son film – et accepter l'aide d'un colocataire. Et au fil des entretiens, l'auteure se laisse gagner par son thème et par le pays: "Mozambique es la escuela de la vida". C'est qu'au Mozambique et chez les Chiliens, on mélange espagnol et portugais: c'est le portugnol... qui colore tout le récit.

Le Mozambique s'apparente à une planète nouvelle, auquel la narratrice, parfois cabocharde, se heurte: il lui faut prendre l'habitude des taxis collectifs qu'on appelle chapas, parlementer en cas de tentative de corruption, et surtout avoir une rude patience face aux administrations qui la baladent de jour en jour. Et même sur un thème aussi point que celui qu'elle a choisi, la documentariste a de la concurrence! "Avenida Vladimir Lénine" fourmille de toutes ces contrariétés et de tous ces petits succès, que l'auteure livre sous la forme d'anecdotes qui autorisent le lecteur à sourire. Ce, d'autant plus qu'il n'y a pas que le film dans la vie: il y a aussi les relations avec les colocataires brésiliens, les amitiés, les sorties joyeuses.

Ces anecdotes, l'écrivaine les raconte sur un ton rapide qui suggère la pression relative que la documentariste se met: elle a six mois, pas plus, pour mettre ses images en boîte avant d'en faire un film. Suivant comment, c'est bien peu. Résultat: pour aller vite, l'auteure fait un usage généreux des phrases sans verbe. Celle-ci prend en outre une certaine distance avec le récit d'"Avenida Vladimir Lénine", en donnant à la narratrice de ce récit un prénom différent du sien: Constance devient Clémence. Dès lors, le premier roman de Constance Latourte prend l'allure d'une leçon de vie, avec ses difficultés inattendues et ses moments d'intense joie, vécue presque aussi loin que possible de l'Europe occidentale, à la rencontre de gens et de moments passionnés.

Constance Latourte, Avenida Vladimir Lénine, Paris, Intervalles, 2019.

Commenté par Mathilde Fontan.

dimanche 16 juin 2019

Dimanche poétique 402: Jean-Pierre Claris de Florian


La coquette et l'abeille

Chloé, jeune, jolie, et surtout fort coquette,
Tous les matins, en se levant,
Se mettait au travail, j'entends à sa toilette ;
Et là, souriant, minaudant,
Elle disait à son cher confident
Les peines, les plaisirs, les projets de son âme.
Une abeille étourdie arrive en bourdonnant.
Au secours ! Au secours ! Crie aussitôt la dame :
Venez, Lise, Marton, accourez promptement ;
Chassez ce monstre ailé. Le monstre insolemment
Aux lèvres de Chloé se pose.
Chloé s'évanouit, et Marton en fureur
Saisit l'abeille et se dispose
A l'écraser. Hélas ! Lui dit avec douceur
L'insecte malheureux, pardonnez mon erreur ;
La bouche de Chloé me semblait une rose,
Et j'ai cru... ce seul mot à Chloé rend ses sens.
Faisons grâce, dit-elle, à son aveu sincère :
D'ailleurs sa piqûre est légère ;
Depuis qu'elle te parle, à peine je la sens.
Que ne fait-on passer avec un peu d'encens !

Jean-Pierre Claris de Florian (1755-1794). Source: Poesie.Webnet.

vendredi 14 juin 2019

De la Pologne à Slough, la terrible discrétion de la traite des Blanches

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Michel Moatti – Lynn Dunsday, la chasseuse londonienne de scoops bien saignants, est de retour! Elle était le personnage principal de "Tu n'auras pas peur", qui mettait en scène les dessous glauques du monde survolté de la presse en ligne. Dans "Et tout sera silence", l'écrivain Michel Moatti retrouve ce décor. Mais là, justement, c'est un décor... et l'avant-plan s'avère des plus glaçants. D'autant plus qu'il est solidement documenté.


Tout commence lorsqu'une jeune Polonaise anonyme apporte un paquet de fric à un homme "de confiance" qui lui a fait miroiter un chouette emploi, bien payé, en Europe occidentale. Du côté de Londres, par exemple. En camion, le voyage sera long, très long...

Surtout, et c'est là la grande force de "Et tout sera silence", c'est un voyage déshumanisant pour les femmes qui, bon gré malgré, l'entreprennent. Car ce voyage, ce n'est rien d'autre que celui de la traite des blanches: violences, rapports de domination, morts pour l'exemple. Ce qui est glaçant, c'est que l'auteur se fonde sur des rapports qui suggèrent que ce qu'il dit a pu être la réalité de plus d'une femme.

La comparaison avec les nazis qui gazèrent leurs victimes à Chelmno est hardie. Mais, au fil d'un voyage en camion qui lui rappelle les camions asphyxiants du régime hitlérien, elle vient à l'esprit d'un personnage – nommé, pour le coup: il s'agit de Magdalena Lewandowska. En lui donnant un nom, l'écrivain donne une humanité à cette femme, et suscite l'empathie du lecteur. Qui sera dès lors dégoûté par les jeux des hommes de mains et des proxénètes. Et puis, cette déshumanisation passe par les choix lexicaux de l'auteur: pour accentuer l'effet de déshumanisation, il recourt sans complexe au champ lexical du fret, suggérant en particulier que les femmes sont de la marchandise. Les choses sont dites ainsi, et les choix littéraires du romancier ne peuvent que glacer le lecteur. Pas besoin de pathos...

En face, nous voilà du côté de Londres. Slough, une commune à 34 kilomètres de la capitale anglaise, s'avère être le cœur de l'intrigue. Bel endroit où l'alibi multiculturel cache le meilleur comme le pire! L'auteur s'intéresse en particulier à la diaspora polonaise de cette ville (elle existe réellement), branchée sur l'extrémisme catholique nourri au jus du père Jerzy Popieluszko. L'écrivain lâche deux personnages dans ce marigot: Lynn Dunsday, journaliste, et Andy, son compagnon, policier de son état. Ce faisant, il dessine avec une précision confondante la différence entre deux approches, deux démarches pour connaître la vérité: l'une subit la pression de la loi et du pouvoir, l'autre celle des clics d'un journal en ligne. Il va jusqu'à illustrer les conflits d'intérêts, propices aux clashs et aux jeux d'informations glissées comme par hasard. Mais aussi aux secrets: Andy veut protéger Lynn tout en allant au feu.

Et puis, pour ne rien simplifier, l'écrivain engrosse son personnage! C'est là un leitmotiv plus ou moins présent dans le roman, Lynn vivant sa grossesse à sa manière, entre amour maternel franc, penchant pour l'alcool et stress d'un quotidien implacable – et quelques nausées pour donner un tour crédible à cet aspect. Un aspect qui ouvre une tension particulière à "Et tout sera silence": Lynn s'y positionne comme un personnage tendu à la fois vers la mort, avec les affaires criminelles qu'elle couvre pour son journal, et vers la vie, avec la promesse d'un enfant qui grandit en elle.

Quant au titre "Et tout sera silence", il renvoie à ce mur de silence, à ce secret bien lourd qui entoure ces jeunes femmes qui vivent là, anonymes, victimes de la pègre. Un mur qui s'effrite en des endroits qu'il faut repérer: un vendeur de sex-shop qui distille l'info, un prêtre pris en flagrant délit de mensonge mais qui s'efforce de n'en rien laisser paraître, une veille femme tétanisée par la peur de lâcher une info qui pourrait porter préjudice à sa famille. Il est donc question de traite des Blanches, organisée en une terrible discrétion. Et avec Lynn Dunsday, le lecteur tâtonne dans l'obscurité, captivé par un style efficace, réaliste et savamment agencé, jusqu'à ce que tout soit dit, au terme d'un roman bien construit sur la base d'une documentation glaçante – glaçante parce qu'elle est vraie et documentée.

Michel Moatti, Et tout sera silence, Paris, HC Editions, 2019.

Le site de HC Editions. Merci à Agnès Chalnot pour l'envoi!

mercredi 12 juin 2019

Gélules et bonne chère au bout du lac Léman

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Davide Giglioli – Eh, vous l'avez reconnu? Il a des petits airs de Bérurier, le détective Ueli Regli, quand il trimbale ses kilos superflus et son amour immodéré de la bonne chère déclinée à la mode suisse. S'il n'est pas porté sur la bagatelle, c'est pour deux qu'il est porté sur la bouffe, et le lecteur se lèche les doigts. Mais pour qui roule-t-il vraiment? Tel est l'un des fils directeurs de "Onirine", troisième roman de l'auteur italo-suisse Davide Giglioli.


C'est que si tout paraît burlesque, tout commence aussi par une scène bizarre, savamment mise en scène pour intriguer le lecteur: un bonhomme qui préfère vivre à poil qu'habillé débarque à l'UBS, tout nu, pour obtenir un million. Imaginez la tête de la jeune apprentie qui l'accueille! Des scènes comme ça, l'auteur en décrit quelques-unes, tout aussi percutantes – on rigole au passage en pensant à ce politique dont on dit: "Monsieur Rouges était un gros poisson" (p. 67). Un lien entre elles? L'Onirine, un produit pharmaceutique qui permet de piloter ses rêves à sa guise. Et quelques maladies mentales, syllogomanie par exemple, dont on aime à se gausser. Autour de Nic, le chercheur, qui emprunte son prénom à un journaliste du "Temps", on s'inquiète.

Reste que l'Onirine est un produit qui montre ses limites au bout de vingt ans d'essais auprès de types qui ont leurs manies... et c'est là que ça devient tendu. Chaud, même. Parce qu'il y a du fric dans le coup.

Basé à Genève, le roman "Onirine" assume un ancrage suisse fort, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur ce sont les appétissantes pages que l'auteur réserve à la bonne bouffe, façon tessinoise dans l'idéal, qui donnent au lecteur l'envie d'aller manger un risotto et de boire un verre de merlot ou de petite arvine avec l'écrivain. Mais ce succulent monde culinaire n'est qu'une façade, qui cache un monde bien défendu: celui de la pharma. Cette pharma protégée par ceux qui l'investissent... et se sont investis financièrement pour lui.

C'est que si l'auteur assume l'envie d'écrire un roman rapide et cocasse, porté par des dialogues qui claquent et truculent de façon généreuse, il entend bien, aussi, mettre en avant les problèmes humains, éthiques et professionnels que pose une pilule qui permet à chacune et à chacun de commander ses rêves. Résultat: quelques corps de métier aux arrières-cours pas très nettes suivent la chose de près afin de tout faire capoter. On pense à l'industrie du cinéma hollywoodien, vue par l'auteur comme un tout qui a beaucoup à perdre: pourquoi payer pour aller au cinéma quand on peut rêver son propre film chez soi?

C'est bien par l'estomac qu'Ueli Regli, un gras privé présenté comme "le meilleur détective de la Confédération", tient ceux qui le mandatent pour découvrir la vérité sur quelques cobayes. Disons-le d'emblée: en bon flic stipendié, Ueli Regli est le défenseur de l'ordre, observateur de la mise en place correcte de la vignette autoroutière. Aimable, le mec? Bonne bouffe ou bonne gouvernance, l'auteur ne choisit pas ou presque, laissant le lecteur à ses préférences, en rappelant mine de rien, même si ça peut faire mal à certains justiciers, que le polar est avant tout le genre du bon ordre policier.

Enjeu des retournements de situation du livre, cette impression sage ne fait pas oublier les nombreuses pages sympathiques d'un roman fulgurant. En définitive, celui-ci préfère en effet aller vite en privilégiant les dialogues amusants. Ceux-ci sont autant de points de départ de fausses pistes qui ouvrent la porte à une lecture réfléchie, éthique de ce roman. C'est que tout va très vite! Tout le monde aimerait en effet, très vite, être très heureux, et prendre des pastilles pour y parvenir. Pour le coup, avec "Onirine", la narration est réussie, le temps d'une lecture qui fuse et d'un moment de réflexion successif, prolongé par un épilogue où les éditeurs et l'auteur se rencontrent pour discuter, hilares, des soubassements du récit.

Davide Giglioli, Onirine, Genève, Cousu Mouche, 2019.



Le site des éditions Cousu Mouche.


mardi 11 juin 2019

Laurence Voïta, le secret des photos d'antan

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Laurence Voïta – Laurence Voïta voit paraître son deuxième roman, "Vers vos vingt ans", à l'enseigne de la toute nouvelle maison d'édition Romann, basée à Montreux. Dramaturge et nouvelliste, elle signe là son deuxième roman. 


Avec son titre fondé sur une forme d'allitération en V (comme Voïta), "Vers vos vingt ans" plonge dans le monde infini des secrets de famille sur trois générations. Cela, avec un fil conducteur original: celui de l'exploration des albums de photos familiaux. L'exercice n'a rien d'évident: a priori anodines, les images charrient leurs lots de souvenirs, joyeux ou pénibles. 

Myriam, la fille métisse, les regarde d'un œil neuf, pour ne pas dire naïf; pour sa mère, Anne, c'est plus difficile. A telle enseigne qu'il faudra l'intervention d'une troisième personne, Olympia, pour les commentaires. C'est là que s'installe avec force, quitte à paraître trop insistant dès un premier chapitre aux ambiances tendues, la situation de départ d'une relation mère-fille appelée à évoluer. 

Cette évolution, l'auteure la dessine avec finesse et virtuosité, au fur et à mesure de l'exploration que Myriam fait de la vie de ses aïeux et de leurs proches. Suivant les commentaires d'Olympia et les précisions pas toujours aisées d'Anne, le lecteur apprend avec Myriam un bout de vie en Suisse, entre l'atelier de couture de la grand-mère, les voyages en voiture à une époque où c'était aventureux, les personnages tels que Jean qui pérore ou David, mort du sida à une époque où l'on savait à peine ce que c'était. 

Si l'on découvre cette vie, l'auteure excelle aussi à dessiner avec précision ce qui lie, ou pas, les personnages mis en scène, jusqu'aux amours contrariées. On comprend très vite l'attachement de Myriam envers ses grands-parents; ce n'est cependant que peu à peu que l'auteure en dévoile les ressorts. Et la vérité qui éclate en fin de livre blesse, définitivement, après que l'auteure eut laissé entendre la possibilité d'un dégel. Ce qui interpelle: aurait-il mieux valu laisser les eaux dormantes du secret comme elles étaient au début? 

Les humains entre eux, c'est de l'horlogerie fine. L'auteure a dès lors le souci d'utiliser une langue claire, précise et soignée, qui prend son temps pour dire tout ce qui se passe derrière les visages, lieux et personnages illustrés sur les photos d'antan.

Laurence Voïta, Vers vos vingt ans, Montreux, Romann, 2019.

lundi 10 juin 2019

"Au Bon Roman", dans la librairie des meilleurs romans

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Laurence Cossé – Une librairie où l'on ne trouverait que les meilleurs livres, quel rêve, n'est-ce pas? C'est ce que l'écrivaine Laurence Cossé s'est prise à imaginer au fil du roman "Au Bon Roman". Un ouvrage qui commence sur le ton d'une intrigue policière: l'idée même d'une telle librairie ne fait pas que des heureux. En particulier, quelques écrivains reçoivent des avertissements particulièrement vigoureux. De qui? On s'interroge.


Très vite, cependant, on bascule dans la manière de la littérature blanche, avec tout ce dont elle est capable en termes de description des relations humaines, y compris amoureuses, et de montée en puissance. "Au Bon Roman", en effet, c'est un projet de librairie exceptionnel, ne proposant que d'excellents romans, porté par un libraire passionné et par une femme capable d'apporter un soutien financier quasi illimité. Nous suivons ainsi en premier lieu Ivan, dit Van, et Francesca.

Van? Nous voilà dans le jeu des faux noms et des pseudonymes, qui traverse l'ensemble de "Au Bon Roman" dans une manière stendhalienne – Stendhal est du reste dûment cité dès le début du livre, comme figure tutélaire d'un univers qui a ses secrets. Secrets? Oui, et en particulier – c'est une belle trouvaille – le comité de lecture de "Au Bon Roman", ce comité qui décide quels livres on trouvera là, est composé d'écrivains talentueux qui ne se connaissent pas entre eux et adoptent un pseudonyme pour tout contact.

Située rue Dupuytren, au cœur de Saint-Germain-des-Prés à Paris, la fameuse librairie se positionne en parangon de ce qui se fait de mieux dans le genre du roman. Ce "mieux" est cependant un brin orienté, du côté de la littérature blanche. L'auteure s'adonne à une avalanche de mentions d'écrivains et de romans, donnant au lecteur l'envie de noter des références pour de futures lectures. En bon Suisse, je relève la présence de la romancière Noëlle Revaz, évoquée avec passion, mais aussi l'intégration un peu rapide de Jean-Luc Benoziglio au domaine franco-français (p. 113).

On peut regretter le peu d'ouverture dont le catalogue fait preuve envers la littérature de genre, qui a pourtant aussi ses talents. Le peu d'écrivains mentionnés et pouvant s'en réclamer le sont du reste en mauvaise part – qu'on pense à Helen Fielding, vedette de la chick lit, à Danielle Steel ou à Dan Brown (bon, là, je suis d'accord). Cela, d'autant plus que depuis la publication de "Au Bon Roman", la littérature de genre fait son chemin, gagne en visibilité et en intérêt.

Reste que le monde de la librairie est représenté de façon réaliste, parfois visionnaire même si l'on pense à l'activité en ligne. Celui de l'édition parisien, avec ses connivences avec la presse, joue aussi très bien son rôle dans "Au Bon Roman", sur le ton du complot germanporatin: on devine assez vite quelle nébuleuse d'intervenants, à savoir les écrivains médiocres, recalés, éventuellement journalistes donc installés dans un jeu de connivences, a des raisons d'en vouloir à cette librairie, qui connaît un succès certain. C'est là que se joue le crescendo des mauvais buzz et des jalousies, fondé parfois sur des trollages ou des poncifs qu'on devrait pouvoir balayer sans peine. Là, "Au Bon Roman" prend des allures de roman à clés.

Comment cela va-t-il finir? Sans trop en dire, le roman s'achève sur l'idée qu'il faut que tout change pour que rien ne change, évocatrice du "Guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Cela, au bout d'un voyage aux faux airs de polar littéraire, où affleure une narratrice masquée et bien informée (on comprendra qui elle est tout à la fin), et qui flatte agréablement le lecteur en le prenant avec intelligence et érudition par son vice préféré: la bonne lecture.

Laurence Cossé, Au Bon Roman, Paris, Gallimard, 2009.

Le site des éditions Gallimard.


vendredi 7 juin 2019

Ombres et lumières du foot au féminin

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Lucie Brasseur – Ce soir même, a lieu le coup d'envoi de la coupe du monde de football féminin. Une manifestation sportive est toujours quelque chose qui compte, et il est permis de croire que l'événement, organisé en France, donnera un surcroît de visibilité à un sport qui, au féminin, connaît un déficit d'image. L'écrivaine Lucie Brasseur a choisi d'aller y voir de plus près, dans un esprit résolument féministe. "#MeFoot" est le résultat de ce travail d'investigation. Double résultat, même: "#MeFoot", c'est un livre, mais aussi un documentaire TV, réalisé par Marc Arnaud. Le présent billet porte sur le livre.


Brièvement avant toute chose, il est permis de mettre en cause la formulation du sous-titre du livre, qui apparaît en bandeau: faut-il, comme on lit, "en finir avec les machos!"? Ou alors "en finir avec le machisme"? Si la seconde formulation admet que la personne machiste peut s'amender, la première, essentialiste, suggère qu'il faut s'en débarrasser par tous les moyens. Pour le dire diplomatiquement, c'est limite menaçant.

Enfin, passons! Voyons ce que le livre a entre ses quatre pages de couverture.

La structure du livre épouse celle d'un reportage de terrain, parfaitement journalistique, mariant de façon équilibrée les analyses et les entretiens, généreusement transcrits, avec des actrices (et quelques acteurs) concernés. L'auteure permet ainsi au lecteur d'entendre la parole de footballeuses (Eugénie Le Sommer), de cadres, de personnalités politiques (Marie-George Buffet), mais aussi d'un homme au moins, en la personne de Mickaël Landreau. Les questions visent à chercher en profondeur les obstacles qu'une fille, dès son plus jeune âge, peut trouver sur sa route si elle veut taper dans le ballon. Ainsi se dessine un stéréotype: le foot, c'est un sport de mecs. 

Dès lors, il sera question de pratique du jeu, et l'auteure écoute avec intérêt des fillettes qui jouent au foot et s'expriment sans filtre sur les différences de pratique entre elles et leurs collègues masculins: "Les filles sont plus intelligentes que les garçons. Elles font moins de fautes" ou "Oui, nous on joue l'efficacité, le collectif", lit-on par exemple. Mais c'est le même sport, et l'auteure, en observant des matches, considère que du point de vue technique, les filles n'ont rien à envier aux garçons. Pareil ou pas pareil? "#MeFoot" a l'intelligence de ne pas trancher, quitte à ce que cela paraisse paradoxal, voire contradictoire: les points de vue ont le droit de diverger.

Reste que les entretiens posent constamment la question du verre à moitié vide et du verre à moitié plein. Et le lecteur a l'impression que l'auteure, à force de creuser (d'un point de vue sociologique, mais aussi historique: sait-on que le foot a été interdit aux femmes pendant quarante ans en France?), veut un peu trop voir le verre à moitié vide. La formulation des questions s'avère révélatrice parfois – on pense à l'envie de parler d'écriture inclusive à Célia Šašić, Franco-Camerounaise active dans le championnat allemand. Autre élément: le regret constamment ressassé que telle avancée arrive si tard: "Vingt-huit ans après sa création, la France accueille – enfin – pour la première fois, la Coupe du monde de football féminin", lit-on dans le prière d'insérer. On a envie de répliquer qu'il n'est jamais trop tard... et que partant, le "enfin" est de trop dès lors que les choses bougent.

Alors oui: la démarche de l'auteure est pointue, dérangeante parfois; elle permet de déceler les obstacles placés sur le chemin du football féminin. Elle met au jour les préjugés de genre ("c'est un sport de garçons"), les regards pas toujours élégants (il y un florilège de sorties pas forcément anciennes qui révèlent un certain mépris à l'encontre des footballeuses) et aussi les difficultés logistiques et financières, mais aussi spécifiques (la question du cycle menstruel) d'un sport qui, dans sa version féminine, n'a pas acquis la visibilité qu'il estime lui être due – et qui serait source de finances, donc de salaires décents pour les professionnelles de ce sport. En somme, question fric, il y a de l'indécence vers le haut chez les hommes, et vers le bas chez les femmes.

Le diagnostic étant posé, quelles seraient les solutions? L'auteure dissémine quelques pistes au fil des pages, et ses interlocutrices et interlocuteurs ont des idées aussi, mais force est de constater qu'il n'y a pas de rubrique spécifiquement consacrée aux conseils aux acteurs, institutionnels entre autres. C'est dommage: dénonciateur de problèmes spécifiques, le livre "#MeFoot" laisse l'impression de n'être pas tout à fait en mesure d'ouvrir des pistes structurées et raisonnées pour y répondre.

On préfère dès lors lire les nombreux commentaires des actrices, des femmes de terrain, des footballeuses en somme, cités dans les "Bonus" du livre. Interviewées, celles-ci ne masquent jamais les difficultés liées à la pratique de leur sport en tant que femmes, mais préfèrent, on le sent clairement, relever les avancées réalisées ces dernières années et dire qu'elles se sentent les actrices d'une pratique sportive en plein essor, porté par la passion de celles qui s'y adonnent: les stades sont de plus en plus pleins, on a des équipements adaptés, on débloque des budgets. Ces commentaires positifs, l'amateur et l'amatrice de football féminin les garderont dans leur cœur à l'issue de leur lecture de "#MeFoot".

Lucie Brasseur, #MeFoot, Astaffort, Editions du Rêve, 2019, préface de Marinette Pichon.

Le site des Editions du Rêve, celui de Lucie Brasseur.

Lu en partenariat avec Simplement.pro.