Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 5 juillet 2026
Dimanche poétique 749: Charles Guérin
samedi 4 juillet 2026
Un mariage et quarante ans d'odyssée
Dans "Le fils de l'arbre", le lecteur suit le personnage de Bakari, marié en son absence et à son insu à Bintou, qui a un enfant de son oncle, Youssoufou. Peu désireux de jouer ce jeu qui lui est imposé, il s'enfuit. S'ensuit une errance de quarante ans qui a tout d'une odyssée – la durée l'évoque, mais aussi, par exemple, le chien qui reconnaît son maître à son retour au village.
Cette période d'errance constitue le tissu du roman "Le fils de l'arbre". Elle recèle son lot de péripéties, révélatrices pour le lecteur occidental d'un monde particulier qui fonctionne selon ses propres règles et usages: un sens de l'hospitalité quasi sacré mais qui n'empêche pas les rumeurs, une certaine corruption, et aussi une vision déformée du monde des Blancs, en particulier Faranzi – la France.
On se retrouve ainsi avec l'histoire d'un policier qui rackette un gamin porteur de pépites d'or qui tente de vendre un carton à proximité d'une gare, celle d'enfants qui, face à une situation grave, n'osent pas intervenir parce qu'ils ne sont pas censés être au courant et craignent la sanction, un paralytique maudit qui trimballe une béquille qui, elle-même, recèle son secret. Là où Youssoufou pratique la pêche, qui lui permet de vivre et de faire vivre sa mère, Bakari se met à l'agriculture.
Tout cela est raconté avec le ton flamboyant d'un auteur qui, l'espace de 254 pages qui se savourent lentement pour en apprécier les images et le vocabulaire opulent, nourri encore de régionalismes, développe tout le talent d'un conteur hors pair. Une belle découverte!
Libar M. Fofana, Le fils de l'arbre, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2004.
Egalement lu par Yves Chemla.
mercredi 1 juillet 2026
Quelques vies sur une photographie
"Il fait chaud à Tanger au printemps" revêt une forme atypique, entre recueil de nouvelles et court roman, tant les dix nouvelles qui se succèdent, elles-mêmes divisées en séquences, sont liées entre elles. L'impression d'une histoire éclatée naît dès lors du fait que les récits collectés par Francesca se suivent dans un ordre qui n'a rien de chronologique afin de créer une mosaïque d'instants vécus à Tanger certes, mais aussi à Oran, à Salonique, à Paris, voire à Buenos Aires, au fil des années de vie de celles et ceux qui figurent sur la photo.
Celle-ci recèle quelques secrets plus délicat que l'autrice dévoile avec adresse, par exemple celle d'un sixième personnage: morte trop tôt donc absent de l'image, une enfant semble encore la hanter. Quant au sérieux apparent des personnes – deux hommes et trois femmes – il rappelle que la mort rôde en ces temps de guerre: l'ombre du nazisme plane sur cette famille juive d'origine française, et quelqu'un, dans le groupe, a décidé de s'engager de manière périlleuse. En fin de lecture, le lecteur comprend ainsi la valeur et la "rareté", au niveau d'une famille, d'une telle image, qu'il ne sera peut-être plus possible de reproduire.
Le lecteur se laisse volontiers captiver par les pages denses de ce court ouvrage qui oscille entre recueil de nouvelles et roman. Il devine que probablement, les personnages mis en scène ne sont autres que les alter ego des proches de l'autrice elle-même – ce qu'indique l'italianisation des noms de certains personnages. Et enfin, il fait la découverte de ce que peut avoir été la vie d'une famille, de la Seconde guerre mondiale à la fin du vingtième siècle, voire au-delà.
Françoise Cohen, Il faut chaud à Tanger au printemps, Paris, L'Harmattan, 2026.
Le site des éditions L'Harmattan.
dimanche 28 juin 2026
Dimanche poétique 748: Maurice Rollinat
mardi 23 juin 2026
Je est un autre... quand les services secrets s'en mêlent
Vous avez dit Ukraine? Parfaitement! On le pressent en lisant les pseudonymes de quatre hommes de main impliqués dans ce qui s'avère une vaste mise en scène: Holova, Vushka, Rukà, Nohy – des noms évocateurs de parties du corps, à prononcer avec un accent qui les distinguera du russe standard: les "h" aspirés à la place du son "g" en témoignent. Plus tard dans l'intrigue, le lecteur se trouve confirmé dans cette intuition: l'histoire prend racine au milieu des années 2010, après les événements du Maïdan, lorsque le nouveau gouvernement ukrainien décide entre autres d'interdire la langue russe sur son territoire. Ce n'est pas le moindre des mérites de ce roman que de s'être intéressé à cette page d'actualité, alors que le monde regardait ailleurs.
Et Tony Stovak, alors? Son errance est riche en rebondissements et prend des allures de quête existentielle puisque d'un moment à l'autre, tout le monde le nomme George Lawrence. Une identité qui lui est violemment imputée, et si crédible (il se retrouve même avec une carte de crédit à ce nom, dûment approvisionnée) qu'il pourrait finir par y croire. Ce, d'autant plus qu'autour de lui, soit on l'ignore, soit on le nomme ainsi, soit on l'éloigne avec vigueur: amis, collègues, famille. Rares sont les brèches d'un jeu dangereux qui paraît bien rodé et vise, en fait, quelqu'un d'autre.
L'écrivain sait convoquer les hautes sphères de la police et du renseignement pour faire avancer son intrigue. Cela, sans oublier d'exciter la curiosité du lecteur, en particulier, autour d'une belle rousse énigmatique présente sur les lieux de plus d'une péripétie du roman. Cela va conduire directement dans les locaux d'institutions telles qu'Interpol ou la DGSE, judicieusement en deuxième partie du récit, c'est-à-dire à un moment où Tony Stovak, éprouvé par une intrigue qui le pousse aux limites de la paranoïa, n'est plus en mesure de savoir qui est ami et qui est ennemi. Cette ambiguïté astucieusement installée n'est pas pour rien dans le fait que le lecteur, nourri de retournements de situation hardis, tourne frénétiquement les pages pour arriver au suivant.
Et qu'est-ce qui survivra à cette intrigue meurtrière, lue par certains personnages du roman comme une chasse à des terroristes séparatistes du Donbass qui, à ce moment, ne suscite qu'indifférence aux yeux du public français? De façon modélisée, l'écrivain répartit les contacts de Tony Stovak entre collègues, famille et amis – tels sont les liens sociaux de tout un chacun, éventuellement poreux. Stovak les connaissait-ils vraiment? Survivront-ils, ces liens, à telle ou telle révélation? La fin du roman laisse entrevoir un nouveau Tony Stovak, attentif à l'essentiel et prêt à solder une bonne part de son ancienne vie. Quitte à donner effectivement la mort? Tout s'achève en effet sur un geste d'adieu et sur un doigt qui se crispe sur une queue de détente...
Sébastien Bouchery, Cadran, Paris, Nouvelles Plumes, 2016.
Lu par Audrey, Thierry-Marie Delaunois.
dimanche 21 juin 2026
Dimanche poétique 747: Madeleine Chapsal
jeudi 18 juin 2026
Aux extrêmes confins de la physique avec Julien Bobroff
Le lecteur découvre au fil des chapitres des expériences de très grande envergure, exigeant du matériel hors du commun ou s'étendant sur plusieurs années, voire décennies, pour atteindre un objectif aussi extrême que parfois hasardeux. L'idée est bien sûr de vérifier une hypothèse, mais aussi d'apprendre en cours de route, en vue de nourrir la recherche fondamentale comme de développer des applications pratiques. Sur ce dernier aspect, on pense en particulier à la dernière tentative de définir le kilogramme, à l'aide d'une sphère polie pour ainsi dire à l'atome près. Cela nous amène au début du vingt et unième siècle, bien après la première tentative, qui remonte aux temps de la Révolution française: depuis, les étalons en platine ont bougé...
Certaines descriptions permettent à l'auteur de rappeler des jalons historiques de la physique, par exemple celle d'un chercheur désireux de prouver, images à l'appui, qu'un cheval au galop, parfois, ne touche plus le sol – un père du cinéma avant l'heure! Son travail, couronné de succès, a conduit un autre chercheur, bien plus tard, à développer une imagerie qui permet de capter le très rapide mouvement de la lumière – bien mieux qu'un œil humain, qui finit assez vite par tout confondre, pour son plus grand plaisir: c'est à cette insuffisance de son œil que chacune et chacun prend plaisir à visionner des images qui lui paraissent fluides au cinéma.
Bon nombre d'expériences aux extrêmes, décrites par l'auteur, servent au développement de la physique quantique. Et l'auteur ne se prive pas de rappeler que celle-ci a ses règles, qui échappent sans qu'on ne sache trop pourquoi, à celles de la relativité; l'articulation entre l'une et l'autre conserve encore, rappelle l'auteur, sa part de mystère. Il n'empêche: savoir ce qui se passe aux extrêmes, par exemple à des températures proches du zéro absolu, peut permettre de mieux comprendre ce qui se passe dans "notre" monde, près de chez nous ou dans l'espace lointain, où l'on peut capter, à l'aide d'instruments adéquats rigoureusement protégés de toute vibration, des échos même infimes de ce qui se passe avec fracas à des années-lumière de nos foyers.
S'il utilise l'image sportive et évocatrice des "records" pour présenter quelques cas emblématiques, l'auteur rappelle à plus d'une reprise, du reste, que ce n'est pas la soif des records qui anime les physiciens: ceux-ci sont parfois les premiers étonnés d'avoir réussi à dépasser tel ou tel extrême. Reste qu'il se fait fort de rappeler que cette quête des extrêmes, si elle n'est pas une fin en soi, constitue une bonne astuce pour espérer obtenir un prix Nobel au passage – avis aux apprentis physiciens qui passent par ici! Et il ne manque pas de rendre hommage aux hommes, mais aussi et surtout aux femmes qui, pour leurs travaux, ont décroché cette prestigieuse décoration.
Prix Nobel? Voilà qui parle à tout un chacun, en effet! C'est parfaitement dans l'esprit de cet ouvrage de vulgarisation réussi, enrichi d'une bibliographie qui permet aux plus ambitieux d'aller plus loin mais n'oublie pas les curieux désireux de se faire une culture générale, tout simplement. Ceux-ci apprécieront le ton familier, souvent imagé, toujours passionné et vif, que l'auteur adopte. "La physique de l'extrême" apparaît dès lors comme un bon petit livre, solide d'un point de vue scientifique, capable de faire oublier à ceux qui en ont leurs plus mauvais souvenirs de physique de lycée. Parce que oui, vue ainsi, la physique est fascinante...
Julien Bobroff, La physique de l'extrême, Paris, Albin Michel, 2024.
Le site des éditions Albin Michel.



