mardi 15 juin 2021

De l'émotion pour les villes de demain

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Julie Andrade et Audrey Zeilas – "Les villes émotionnelles" est un beau livre au sens fort, mariant avec bonheur l'image et le texte. Les architectes et auteures Julie Andrade et Audrey Zeilas y développent, dans un esprit utopique et pointilliste, quelques aspects de ce que pourrait être la ville d'après-demain. 

On aime toucher le papier du livre, on en apprécie aussi sa couleur chamois, discrètement marbrée. L'observateur aimera les images, astucieusement conçues par des auteures soucieuses d'une épatante diversité – qu'on retrouve dans la mise en page, aussi variée que les propos le sont. 

Ce propos, c'est tantôt un manifeste, tantôt des informations plutôt cérébrales sur le fonctionnement émotionnel des humains. Il y a aussi de la poésie, des documents et souvenirs fictifs venus d'époques légèrement ultérieures à la nôtre, considérée comme l'ère "rationnelle", opposée à l'ère dite "émotionnelle" qui suivra. 

Les mots eux-mêmes revêtent les atours de fontes variées, suggérant tantôt une machine à écrire, tantôt un guide touristique avec des symboles récurrents pour que l'utilisateur s'y retrouve. L'écriture manuscrite a aussi sa place, par le biais de lettres ou de signatures.

Côté textes justement, le lecteur est appâté par ce fragment qui commence par "Il s'était perdu..." et qui représente les méandres des émotions comme une flânerie en une ville dont les rues seraient nommées en fonction des sentiments. Qu'on s'y perde ou non, la flânerie a une place à part entière dans "Les villes émotionnelles", au travers d'un guide plutôt décalé et amusant sur cet art.

Les émotions négatives sont aussi présentes, au travers d'idées qui pourraient faire de l'utopie des villes émotionnelles un lieu plutôt désagréable. Il y a par exemple cette difficile réflexion sur la taille des fenêtres d'une entreprise, dépendant de l'efficacité du personnel au travail, ou l'envie de créer une nouvelle forme de calendrier, reflet des âges de la vie, voire de monétiser l'émotion. 

Plusieurs idées font aussi appel au numérique (puces de mémoire, que les personnes portent et qu'on retire après leur décès pour constituer une archive) ou témoignent, à l'instar des bulles d'émotion, d'un individualisme radical. Enfin, il y a cette très déstabilisante vision d'artiste de la "cellule de la solitude", cube de verre conçu pour isoler des criminels incarcérés dans une sensation de malaise maximale. 

C'est en définitive un patchwork tantôt drôle, tantôt rêveur, tantôt dérangeant, toujours dépourvu de contraintes, que les auteures proposent avec "Les villes émotionnelles". Chacun y trouvera de quoi imaginer sa propre ville émotionnelle – et du reste, l'ouvrage invite expressément le lectorat à partager sa vision. Cela, tout en étant conscient, et les auteures le sont lorsqu'on lit l'éditorial critique d'Archivice (p. 110, signé Julia Andradou), que les villes les plus émotionnelles sont peut-être celles dans lesquelles nous vivons et qui, dans leur neutralité, qui laissent les sensations se développer librement en chacun de nous.

Julie Andrade et Audrey Zeilas, Les villes émotionnelles, Paris, Intervalles, 2021.

Le site des éditions Intervalles, celui des Emotionnautes (site participatif des porteuses du projet).

dimanche 13 juin 2021

Dimanche poétique 501: Claude Luezior


Attendre

à la base même du bourgeon
où s'étreignent
suc
et soleil
quand s'émaillent les carmins
de corolles enceintes

juste au renflement insensé
à l'embranchement
entre ronces
et délires
de couleurs en gésine

tout au ventre 
fécond
d'une rose très frêle
où s'ébrouent les gouttes
au matin des partages

où l'on devine
le scandale des pétales

lèvres en désir
pour impudiques abeilles

où fantasment les silences
de la chlorophylle
et les moires
de limbes
offertes

juste là, ne riez pas:
les noces d'un puceron
attendant en vain
sa belle puceronne

Claude Luezior (1953- ), Jusqu'à la cendre, Paris, Librairie-Galerie Racine, 2018.

samedi 12 juin 2021

Celia Izoard: et voilà qu'on reparle de la déesse bagnole... et des dieux robots

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Celia Izoard – Ce sont les véhicules autonomes qui occupent une bonne part de "Merci de changer de métier", ouvrage critique de la technologie moderne signée Celia Izoard. Une auteure qui avait contribué à l'ouvrage "La tyrannie technologique" et dont on retrouve ici l'argumentation méthodique et l'écriture claire. 

La forme de "Merci de changer de métier", avant tout, est originale. Ce petit livre réunit en effet trois lettres adressées à des ingénieurs spécialisés en robotique – ces "humains qui robotisent le monde", dit le sous-titre –, un entretien avec un ancien ingénieur reconverti et une lettre ancienne (1949) d'un Américain, Norbert Wiener, alertant un syndicat des dangers de la robotisation en usine. 

Les trois lettres aux ingénieurs sont une réponse à des arguments développés par ses interlocuteurs. Cela, selon le principe: "J'écoute vos arguments aujourd'hui et je vous donnerai les miens à travers une lettre."

Comme dit, c'est le véhicule autonome qui fait l'ouverture de l'ouvrage, à travers une lettre qui, adressée "aux ingénieurs du véhicule autonome", amène au débat des arguments originaux, peu entendus du côté de ceux qui pour ainsi dire vénèrent ce type de mobilité, synonyme entre autres pour eux de mobilité verte. Vraiment?

L'argument écologique est démonté, entre autres par le biais de la mention de la complexité de systèmes exigeant des centres de calcul immenses qui contribuent au changement climatique et l'utilisation de matériaux rares dont l'extraction est dommageable pour l'environnement. Cela, sans oublier la question du recyclage des véhicules, extrêmement complexe ou la fabrication d'une surmobilité due à son apparente gratuité.

L'analyste convoque aussi largement l'argument humain, au travers de la mise au chômage d'individus, chauffeurs de taxi ou de transports publics. Tout cela, pour un côté gadget que l'auteure relève aussi: est-il nécessaire de dépenser autant d'énergie et de ressources pour un tel projet pour amuser quelques personnes, ou pour des bus rikiki? Et les économies de salaire du chauffeur ne sont-elles pas rattrapées par d'autres frais, autrement plus élevés selon elle – et singulièrement pour les collectivités – tels que la recherche, la maintenance ou le traitement des données?

Mais la majorité des gens, veut-elle de tels objets? Au travers des recherches autour des robots humanoïdes destinés entre autres aux soins aux personnes âgées, l'auteure suggère une réponse négative. Elle convoque des arguments pratiques tels que les mises à jour, complexes pour de tels publics, et les utilise comme exemples pour indiquer que de tels appareils restreignent en fait les libertés des humains. Sans oublier l'appauvrissement des relations humaines, bien entendu.

Enfin, toujours soucieuse de l'humanité, l'auteure dénonce la dégradation des conditions de travail de certaines personnes. Une dégradation contre laquelle personne ne fait rien... si ce n'est développer des robots. Ce qui créera du chômage, alors que si ingrats ou difficiles que soient certains métiers, ils sont nécessaires à la vie de ceux qui les exercent, parfois avec fierté à l'instar des chauffeurs d'autobus. L'auteure dénonce dès lors l'aveuglement, voire le cynisme du monde de la robotique face à de telles tendances.

L'essayiste présente également des solutions low-tech qui ont trouvé leur utilité à des niveaux locaux, tels que les bus scolaires à pédales ou les vélo-voitures à assistance électrique. Elle fait aussi entrer le lecteur dans l'esprit d'un "repenti", Olivier Lefebvre, qui a décidé de vivre en accord avec ses valeurs et de quitter le métier de la robotique, qu'il juge hypocrite. 

Le lecteur retrouve ici au fil des pages certains des arguments développés dans "La tyrannie technologique" pour d'autres types d'appareils, en particulier les téléphones portables. Sous un titre radical et provocateur, l'argumentation de "Merci de changer de métier", qui s'inspire entre autres du luddisme, est ainsi propre à faire réfléchir sur ces avancées technologiques qu'on présente un peu trop facilement comme de pures merveilles.

Celia Izoard, Merci de changer de métier, Montreuil-sous-Bois, Editions de la Dernière Lettre, 2020. Préface de Mathieu Brier.

Les site des Editions de la Dernière Lettre, celui d'Olivier Lefebvre.

Lu par Artemix NemauIrénée Regnaud, Nicolas Falempin.


vendredi 11 juin 2021

En remontant aux origines européennes du génocide nazi

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Enzo Traverso – Pourquoi la violence nazie? Dans son court essai "La violence nazie, une généalogie européenne", le politologue Enzo Traverso décrit les raisons historiques, les origines du génocide nazi, ainsi que son caractère exceptionnel, non seulement dans son ampleur, mais aussi dans sa manière. 

Pour ce faire, en préambule, l'auteur indique qu'il entend dépasser, tout en en tenant compte, les travaux qu'ont menés, sur le même thème, trois autres chercheurs. Il y a là François Furet, qui voit le génocide comme un moment de la démocratie libérale. Il y a aussi Ernst Nolte, qui lit le nazisme comme une opposition au bolchévisme. Et il y a Daniel Jonah Goldhagen, qui y voit l'aboutissement d'un antisémitisme spécifique au peuple allemand. 

Ce que la lecture historique d'Enzo Traverso apporte dès lors, c'est l'inscription du judéocide dans quelque chose de plus grand que l'Allemagne, et qui est l'histoire spécifique du monde occidental, depuis la Révolution française. Ou, plus précisément, depuis un objet qui lui est associé: la guillotine. Un appareil de mise à mort industrielle, qui remplace l'art du bourreau maniant la hache et met une distance entre ce dernier et le fait de donner la mort. 

L'auteur dessine (et l'on repense à "10 CV" d'Ilya Ehrenbourg) dès lors l'évolution de l'industrialisation en Europe et en Amérique du Nord et conclut en indiquant que le système des camps de la mort est une industrie à produire des morts. Cela, comme une chaîne de production automobile sert à produire des voitures, avec des personnes déshumanisées, éloignées de l'acte dans son ensemble au fil d'un processus dissocié en de nombreuses phases.

Il est également question de conquête, de colonialisme et d'impérialisme dans "La violence nazie", qui démonte les mécanismes violents développés en Europe occidentale, à base de darwinisme social entre autres: l'idée est que si un peuple est dominé, il est immanquablement appelé à disparaître – et l'auteur analyse longuement les effets délétères d'un tel principe. L'idée de colonialisme est aussi rapprochée de celle, typiquement nazie, de Lebensraum. Enfin, l'auteur démontre aussi les arcanes du racisme scientifique des temps qui ont précédé le nazisme, et qui ne peuvent que paraître insupportables à l'observateur d'aujourd'hui. 

Enfin, c'est autour des stéréotypes associés aux Juifs que l'auteur conclut son propos: gens des villes, ils sont volontiers perçus comme excessivement cérébraux, calculateurs et dépourvus de passion. C'est sur ce terreau, aussi, que va prospérer la haine qui va permettre la réalisation de la Solution finale. 

On pourrait certes objecter à l'auteur que l'impérialisme n'est pas le propre de l'Europe occidentale, que son tableau est sombre. Plutôt que de pointer des défauts et tendances qui ne sont effectivement pas propres à l'Occident, l'idée, originale et judicieuse, du politologue auteur de "La violence nazie" est plutôt d'analyser comment leur conjonction, à un moment donné de l'Histoire et à l'échelle d'un pays mais aussi d'un continent, a abouti à un système exceptionnellement horrible de taylorisation de la mort. 

Enzo Traverso, La violence nazie, une généalogie européenne, Paris, La Fabrique, 2002.

Le site des éditions La Fabrique.

lundi 7 juin 2021

Ilya Ehrenbourg: la bagnole, déesse assoiffée

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Ilya Ehrenbourg – La bagnole est une déesse, et ça ne date pas d'hier. Elle asservit l'homme, le vide de sa substance et s'abreuve de son sang. C'est à l'exemple de la voiture que l'écrivain russe Ilya Ehrenbourg développe une critique de l'industrialisation et du machinisme tout au long de "10 CV - Dix chevaux-vapeur", série de chroniques d'une glaçante ironie parues pour la première fois en 1930 et rééditées en 2019 par Héros-Limite dans leur traduction historique par Madeleine Etard.

Tout un symbole dans ce recueil: la première machine évoquée est celle du docteur Guillotin, dès la première page (p. 19). L'auteur annonce ainsi la couleur: les machines tuent, l'industrie est porteuse de mort – d'une mort aveugle, industrielle. La première partie, "La naissance de l'automobile", prend des airs de débats et de discussions, avec le parallèle fait entre la discussion entre deux inventeurs du dix-huitième siècle (dont Philippe Lebon) et celle qui scelle, tel un pacte diabolique, l'alliance entre Henry Ford – présenté comme un bonhomme à la fois cynique et convaincu d'agir pour le bien de l'humanité – et les puissances de l'argent.

Puis on entre dans le vif du sujet. "La Chaîne" est le tableau terrible de la déshumanisation qui accompagne l'industrialisation taylorisée. L'auteur file la métaphore de la chaîne de production, jouant délibérément sur le double sens puisque la chaîne est aussi le symbole de la servitude. Cette chaîne emprisonne donc l'ouvrier, bien entendu, mais elle asservit également le patron, lui-même jouet de forces qui le dépassent – et le sort du patron et de l'ouvrier sont liés. Dans "10 CV", le patron est André Citroën; mais il fait figure d'archétype, de modèle de n'importe quel autre capitaine d'industrie. 

Par métaphore ou au sens premier, le jeu est un thème qui traverse l'ouvrage lui aussi. André Citroën aime le tapis vert, semble-t-il. Mais ailleurs, par exemple dans le chapitre "La bourse", ce sont les spéculateurs qui jouent avec l'argent. L'auteur n'emploie certes pas cette expression, mais on ne peut que penser à l'idée du "capitalisme de casino". 

L'asservissement par l'automobile touche tout le monde selon le propos de l'auteur, y compris les populations lointaines lorsqu'il s'agit de produire du caoutchouc – il se teinte ici de colonialisme. Dans le chapitre "Les pneus", l'écrivain mêle dès lors en un seul sang la sève des hévéas et le sang des indigènes qui les entaillent. Cela, pour complaire à une petite ou grande bourgeoisie européenne qui vit les années folles, veut aller toujours plus vite et s'avère prospère, mais également inconsciente du prix humain de cet essor. Plus d'une fois dans "10 CV", l'adjectif "beau" acquiert un goût amer, par le choc des images: qu'est-ce vraiment qu'une "belle voiture", une "belle cravate"?

On pourrait penser qu'on n'en est plus là, que les voitures sont sûres, que les usines le sont aussi. Mais il reste du chemin aujourd'hui encore, entre les entrepôts de telle grande entreprise de vente par correspondance et les ateliers où des enfants travaillent dur. "10 CV" va dès lors faire office de révélateur tout à fait actuel. Sans militantisme hargneux, simplement en disant les choses: nous sommes dans une forme de reportage romancé et bien informé. Et les phrases vont à leur rythme, avec des mots qui, par leur agencement (phrases brèves, anaphores), semblent imiter la cadence implacable et inhumaine des machines.

Ilya Ehrenbourg, 10 CV - Dix chevaux-vapeur, Genève, Héros-Limite, 2019. Traduction par Madeleine Etard, préface d'Ewa Bérard.


Lu dans le cadre du défi "Cette année sera classique" avec Délivrer des livres et Vivre Livre.

dimanche 6 juin 2021

Dimanche poétique 500: Albert Samain


Soir

L'angélique échanson des couchants violets
Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes.
Des blancheurs d'ailes vers le ciel volent par troupes
Le noir des jardins s'ouvre aux mystères seulets.

La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets
Passent ; de jeunes voix vont s'éloignant, en groupes,
Et l'étang de saphyr, où dorment les chaloupes,
Met son manteau de lune et sort ses feux follets.

Tout le firmament brille à travers les ramures.
Des pétales mourants tombent des roses mûres :
La fleur triste des soirs divins vient de s'ouvrir...

Mon âme est un velours douloureux que tout froisse,
Et je sens en mon coeur lourd d'ineffable angoisse
Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir...

Albert Samain (1858-1900). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 4 juin 2021

Jan Länden, des bandits jusque dans la Trump Tower

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Jan Länden – Le roman policier romand voit émerger un nouvel auteur, Jan Länden, longtemps actif à la police judiciaire genevoise avant d'entrer à la police fédérale. Son premier roman, "Leena", vient de paraître, et force est de constater qu'il faut compter avec lui et son univers. Le lecteur est plongé en effet, et c'est bien le moins, dans une intrigue massive gérée avec virtuosité. Mais de plus, l'auteur n'hésite pas à s'amuser avec ses personnages, ce qui confère un supplément de jus à cet opus.

"Leena" sort le grand jeu pour mettre en scène le très grand banditisme: l'auteur campe une équipe de policiers d'élite genevoise, aux prises avec les criminels les plus habiles et les plus violents d'Europe – tous dépendant d'un "fantôme" à la fois mystérieux et implacable. Le terrain de jeu est donc international: partant de Genève, le lecteur va être baladé des Etats-Unis à la Serbie, en passant par l'Italie. Après Fabio Benoit ("L'ivresse des flammes") et Gianrico Carofiglio ("L'été froid"), en effet, l'auteur de "Leena" lorgne du côté de la mafia italienne – qui, sous ses différentes déclinaisons locales, semble à la mode en ce début 2021.

Et les actes perpétrés sont aussi costauds: aux cambriolages à plusieurs dizaines de millions succèdent les homicides spectaculaires et inexpliqués. L'auteur décrit ces scènes de crime avec une certaine gourmandise, indiquant les vers qui mangent les cadavres qu'on a mis trop longtemps à retrouver, passant un avocat à la moulinette ou montrant une tête envoyée par courrier postal à la police genevoise, dans une boîte en plastique qui fait pschitt quand on l'ouvre. 

La police, justement... c'est là que l'auteur se fait plaisir en créant et en faisant interagir des personnages hauts en couleur, constituant une équipe parfaitement soudée, fonctionnant en parfaite complicité sur la complémentarité des talents. Au cœur, se trouve Leena, policière presque trop parfaite, splendide, douée, polyglotte (elle a des racines finlandaises) et surtout dotée d'une intuition hors pair qui fait avancer l'intrigue sur des jeux de circonstances. Tout autour, se trouve une fine équipe de bons vivants qui ne rechigne jamais devant un apéritif ou un restaurant en ville – sans oublier le rituel café ou express, péché mignon de Leena.

L'amusement se prolonge avec les noms de certains de ses personnages, allusions astucieuses à des personnalités connues ou travestissements de noms de famille courants en Suisse romande. Ainsi, s'il y a un avocat nommé Mallant dans "Leena", c'est qu'il y a Marc Bonnant dans la vraie vie... Et si le procureur s'appelle Serbotta, c'est une allusion transparente au magistrat genevois Bernard Bertossa. Une fois que le lecteur l'a compris, il va se faire un délice de tenter de décrypter...

Et si l'intrigue est maîtrisée, allant jusqu'à prendre d'assaut la Trump Tower elle-même, elle laisse au lecteur un petit goût d'inachevé puisque les bandits courent toujours: l'affaire est résolue du point de vue policier, mais le dossier ne saurait tenir face à un juge faute de certains éléments probants. De fait, la question de l'aptitude d'une instruction à être recevable en justice, souci important d'enquêteurs qui n'aiment pas les cold cases, traverse tout le roman "Leena". Ce goût d'inachevé est cependant tempéré par une fin qui suggère que la partie n'est pas terminée – promesse d'un "Leena 2"? On se réjouit.

Jan Länden, Leena, Genève, Slatkine, 2021.

Le site des éditions Slatkine.