dimanche 3 mars 2024

Dimanche poétique 630: Carole Dailly

78

Soudain le silence,
Le ciel veilleur,
Le chant des oiseaux,
La fraîcheur de source
Presque rieuse, de l'aube aux bras ouverts,
La pensée que les aimés dorment encore,
L'unisson à l'aurore,
Une seule respiration,
Toute affaire cessante

Carole Dailly (1970- ), Le geste de la douceur, Châteauroux-les-Alpes, Gros Textes, 2021.

mercredi 28 février 2024

Label... affaire!

Véronique Richez-Lerouge – Vous les avez remarqués, ces labels divers et variés, parfois contradictoires, qui ornent les produits alimentaires que vous achetez dans le commerce, voire auprès de grands distributeurs: vin, fromage, viande (surtout en Corse), sel (sel gemme issu de mines ou sel issu de l'évaporation de l'eau de mer? Bex, Guérande, Camargue?). Se présentant comme élue locale en France, femme de médias et de terroir, l'auteure Véronique Richez-Lerouge décrypte dans "Les labels pris en otage" ce qu'il y a derrière ces étiquettes. Plus particulièrement, elle expose les enjeux de l'immixtion des acteurs industriels de l'agro-alimentaire dans des distinctions censées protéger des produits traditionnels attachés à un terroir.

Tout débute avec une approche critique de labels courants lorsqu'il est question de produits alimentaires. L'auteure démonte ainsi la promesse du Zéro Résidu de Pesticides et interroge la valeur réelle de la "Haute Valeur Environnementale", qu'elle juge trop peu contraignante pour désigner des produits bio au sens fort. Dès le départ, le lecteur comprend que les acteurs industriels, poursuivant des objectifs de rendement, cherchent à assouplir les conditions liées à l'attribution d'un label afin d'en profiter. Cela, au détriment de l'authenticité, mais pas seulement. L'Inao, organisme de labellisation majeur en France, est également sur la sellette, par exemple lorsqu'il renonce, par souci d'efficience, à accorder leur AOP à des appellations petites mais qui méritent d'être défendues – on pense au caillé doux de Saint-Félicien.

Fondé sur l'expérience de l'auteure, qui s'est précédemment intéressée à ce domaine dans des ouvrages tels que "La vache qui pleure", "Les labels pris en otage" font la part belle au monde des fromages français. Qu'y a-t-il derrière l'image d'une France pays du fromage par excellence? Chapitre après chapitre, l'auteure décrit l'action des géants de la production laitière, tels que Lactalis et quelques autres, désireux de bénéficier d'appellations flatteuse (l'AOP par exemple – dont certains producteurs se détournent, lassés des compromissions) tout en poursuivant un objectif de standardisation qui va à l'encontre de l'ambition de préserver des usages "traditionnels, loyaux et constants" (p. 73) exigeants et spécifiques par nature – par exemple en privilégiant le lait pasteurisé par rapport au lait cru.

Sur la base des cas évoqués, aussi emblématiques que le camembert, dont l'auteure relate la bataille étape par étape, ou le roquefort, qui a littéralement repeint tout un village de l'Aveyron en vert sapin façon Société (une atteinte au paysage... et aux humains qui l'habitent!), l'auteure décrit la manière dont la grande industrie dénature voire fait disparaître un patrimoine fondé sur la richesse des saveurs. Qui peut penser que le roquefort ou le camembert qu'il achète est le plus souvent un produit signé Lactalis, Eurial ou Savencia? Il sera donc question des bactéries qui sont à la source de la couleur bleue du roquefort: alors que les artisans les cultivent sur du pain où le vivre-ensemble entre bactéries est la règle, les industriels privilégient une souche unique élevée en milieu stérile. Il sera aussi question des stratégies de marketing qu'utilisent les industriels pour faire croire que leurs produits sont artisanaux et ancestraux.

L'auteure aborde en passant les manières utilisées pour que les chèvres donnent du lait toute l'année afin d'effacer, en faveur du seul consommateur, la saisonnalités de certains produits – on l'a peut-être un peu oubliée. Proche du terrain, elle mentionne aussi les stratégies de certains petits producteurs locaux pour développer des produits hors AOP, jugeant inadéquat le cahier des charges qui y est lié. Si elle met en avant le domaine fromager, il est notoire que dans d'autres domaines aussi, en particulier le vin, certains producteurs ont choisi cette voie farouchement indépendante. 

Il est bien entendu question de Bruxelles et de ses directives dans "Les labels pris en otage", et constamment du caractère difficilement conciliable d'une approche axée produit, celle des artisans sincères qui osent le goût, face à une approche orientée clientèle, dominante, aux ordres d'une grande distribution qui veut des produits pas chers et standardisés. Pour conclure son ouvrage, Véronique Richez-Lerouge donne quelques recommandations aux acteurs politiques concernés, visant à contenir l'impact des gros producteurs sur un de ces aspects qui fait qu'on aime tant la France: les saveurs de ses produits. Et vu de Suisse, apprendre la mainmise de gros producteurs industriels pourtant dûment labellisés sur tous ces savoureux produits du terroir a de quoi choquer...

Véronique Richez-Lerouge, Les labels pris en otage, Paris, Erick Bonnier, 2024.

Le site des éditions Erick Bonnier.

dimanche 25 février 2024

Dimanche poétique 629: Théodore de Banville

Rondeau : A Églé

Entre les plis de votre robe close
On entrevoit le contour d'un sein rose,
Des bras hardis, un beau corps potelé,
Suave, et dans la neige modelé,
Mais dont, hélas ! un avare dispose.

Un vieux sceptique à la bile morose
Médit de vous et blasphème, et suppose
Qu'à la nature un peu d'art s'est mêlé
Entre les plis.

Moi, qu'éblouit votre fraîcheur éclose,
Je ne crois pas à la métamorphose.
Non, tout est vrai ; mon coeur ensorcelé
N'en doute pas, blanche et rieuse Églé,
Quand mon regard, comme un oiseau, se pose
Entre les plis.

Théodore de Banville (1823-1891). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 23 février 2024

Jean-Philippe Blondel: plagistes en quête d'intrigue

Jean-Philippe Blondel – Et voici une lecture courte entre deux ouvrages de plus grande envergure: j'ai pris le temps aujourd'hui de me plonger dans "Accès direct à la plage", premier roman de l'écrivain à succès Jean-Philippe Blondel. Cet auteur est dans le circuit depuis un certain temps; glâné lors d'un "Dîner Livres Echanges" organisé par la blogueuse Cécile de Quoi de 9, son livre, quant à lui, se trouvait dans ma pile à lire depuis un temps certain.

Plusieurs plages en France, plusieurs époques, plusieurs personnages: "Accès direct à la plage" est le livre des pluralités, regroupées en une grosse centaine de pages. Le début peut paraître léger, avec la voix d'enfant de Philippe Avril qui raconte une première scène de vacances à la plage. De même, le lien entre les nombreux personnages qui prennent la parole dans ce roman choral ne paraît pas d'emblée évident. 

Face à tous ces inconnus, du coup, le lecteur s'interroge. Et force est de relever que si les liens prennent forme et consistance peu à peu, il est permis de se demander, en fin de lecture, ce qui s'est vraiment passé dans le roman "Accès direct à la plage". Certes, les personnages s'entrechoquent, pensent du bien du mal les uns des autres, se découvrent au fil des années (le roman se déroule de 1972 à 2002), mais il n'y a guère de ligne directrice forte, justifiant au plus tard à la fin du livre les bouts d'intrigue et les éclairant d'un jour nouveau et porteur de sens. Il est permis de le regretter: l'impression qui persistera sera celle d'un roman pas tout à fait cousu, porté par des personnages construits de manière sommaire.

"Accès direct à la plage" sauve cependant sa peau grâce à ses qualités stylistiques, en particulier lorsqu'il s'agit de faire parler ses personnages sur trente ans et, en particulier, de passer d'une voix jeune à une prise de parole adulte. Chaque chapitre est un monologue en effet, ciselé pour coller à la manière de parler de celui ou celle qui s'exprime. Et qui évoque les autres, soit dit en passant, afin de les éclairer. Il y aura quelques faux-semblants pour piéger le lecteur, à l'instar de Natacha, cette femme sexy qui porte plus d'un nom et cultive un tropisme peut-être polonais. Et surtout, le jeu des rythmes sera au rendez-vous, chaque personnage parlant à sa vitesse et avec ses tics et habitudes de langage.

"Accès direct à la plage" offre ainsi au lecteur le résultat d'un travail formel remarquable. Il aurait cependant mérité d'être prolongé afin de permettre au lecteur de se sentir plus proche de la cohorte de personnages mis en scène, par exemple au gré d'intrigues plus nourries dans leur entrelacs.

Jean-Philippe Blondel, Accès direct à la plage, Paris, Pocket, 2004/Editions Delphine Montalant, 2003.

Le site des éditions Pocket.

Lu par A propos de livres, Argali, DelcyfaroLectrice du donjon, LisalorKrolinhSylViolette, YohanYuko

Défi des Mille: Lili Galipette est de retour!

Défi des Mille – Le Défi des Mille n'est pas mort! Magali, du blog Lili Galipette, annonce une nouvelle participation à ce défi qui consiste à lire des livres de plus de mille pages. Il y est question d'un classique du feuilleton tel qu'on le vivait au dix-neuvième siècle: "Les Mystères de Paris" d'Eugène Sue, soit 1312 pages. Pour en savoir plus, c'est ici: 

Eugène Sue, Les Mystères de Paris.

Merci pour cette participation, Magali! Pour mémoire, ce défi consacré aux très gros livres est toujours d'actualité, depuis 2011! Les règles du jeu se trouvent ici.

jeudi 22 février 2024

De Montparnasse à Saint-Sébastien, la bohème en roue libre

Ernest Hemingway – De Montparnasse à Saint-Sébastien, est-il possible que la vie soit une interminable fête? En mettant en scène une bande d'amis, l'écrivain américain Ernest Hemingway relate dans "Le soleil se lève aussi" quelques pages de la vie d'une bohème contemporaine composée d'écrivains plutôt à l'aise financièrement, suffisamment en tout cas pour vivre à cent à l'heure les Années folles pendant lesquelles ils évoluent. 

Et les interactions entre personnages vont jouer un rôle fort dans un roman pensé comme une confrontation constante entre les âmes. En particulier, le lecteur comprend l'impression ambivalente que Robert Cohn, un juif, exerce sur ses semblables. Eux-mêmes s'entendent plus ou moins bien, et l'alcool exacerbe tensions et penchants. Pour corser l'ensemble, il y a une femme dans le groupe, Brett, qui se distingue par sa descente et ses penchants amoureux. Quant au narrateur, Jake, une blessure de guerre l'a rendu stérile – ce qui donne au lien quasi privilégié entre Jake et Brett les airs d'un amour impossible.

Les caractères qui se frottent au sein d'une bande d'amis résonnent, en deuxième partie de ce roman avec la narration au plus près de scènes de tauromachie, vues et vécues lors des fêtes de Saint-Sébastien, célèbres aujourd'hui encore. Face à l'autre, après tout, l'humain est souvent seul, comme peut l'être le torero face au taureau auquel il devra faire un sort en un quart d'heure.

L'auteur se révèle admirable par son sens de l'observation dans "Le soleil se lève aussi". Son regard est celui du reporter, toujours au plus près, notamment lorsqu'il évoque les corridas. Mêlant langage technique et valse des points de vue narratifs, il parvient à glisser son lecteur dans l'étroit habit de lumière (l'un des personnage suggère qu'il faut un chausse-pied pour l'enfiler...) des toreros. Et bien entendu, Romero, le très jeune torero de "Le soleil se lève aussi", a son rôle à jouer dans ce roman. Face à Brett, alias Lady Ashley, il va bien au-delà d'une simple figuration.

Cette acuité du regard de l'écrivain, cette volonté constante d'être au plus près de son sujet fait un contraste curieux mais assumé avec l'état d'esprit constamment distancié des personnages qu'il met en scène. Cette prise de distance, on l'a vu, est due à la consommation constante d'alcool. Mais qu'a-t-elle à nous dire? L'auteur nous montre un peuple d'écrivains face à ses contradictions, désireux de raconter des histoires sans se colleter avec le réel (comme le torero qui doit tuer la bête), jouissant d'une vie aisée, et finalement plus intéressé par ses délires d'ivresse que par le réel, si terrible qu'il soit – on le comprend au plus tard lorsque l'auteur évoque la mort accidentelle d'un amateur de férias, encorné par un taureau au milieu de la foule en délire.

Et Montparnasse, alors? "Le soleil se lève aussi" donne surtout envie d'y revenir. L'auteur y révèle d'emblée un talent pour les dialogues rapides, nourris et ciselés dans lesquels on ne se perd jamais, alors qu'ils ont l'ambition constante de retracer ces conversations de bistrot où tout le monde parle en même temps, désireux d'imposer sa parole ou de glisser sa vanne. Les répliques se caractérisent par les façons de parler des uns et des autres, et peuvent se répéter. Pénible? À peine. Et que voulez-vous: le lecteur est en présence d'artistes en roue libre, constamment ivres et avides de paris ou de rodomontades. Quant à la géographie des établissements parisiens, elle n'a guère changé: le Select, la Rotonde, le Dôme, la Closerie des Lilas et la Coupole, brasseries légendaires mentionnées dans l'ouvrage, sont toujours là.

Se colleter avec le réel comme le torero apprivoise le taureau ou comme le boxeur fait face à son adversaire: rude mission! C'est celle que l'auteur de "Le soleil se lève aussi" s'est fixée. Au plus profond, il donne ainsi à voir les dynamiques d'une bande d'amis, révélatrices des tensions et des passions humaines dans toute leur force. 

Ernest Hemingway, Le soleil se lève aussi, Paris, Gallimard, 1933/première édition en 1926. Traduit de l'anglais par Maurice Edgar Coindreau. Préface de Jean Prévost.

Le site des éditions Gallimard.

lundi 19 février 2024

Songes de deux nuits à Florence

Heinrich Heine – D'un certain point de vue, "Nuits florentines", court roman de l'écrivain allemand Heinrich Heine, rappelle les "Contes des mille et une nuits" vus à l'envers. En effet, c'est ici un jeune homme, Maximilien, qui parle à sa bien-aimée pour tenter, effort dérisoire, de sauver la vie de celle-ci, malade de la peste. Comme quoi raconter des histoires est un acte généreux! Sans oublier que le lecteur, du coup, se retrouve avec plusieurs récits pour le prix d'un.

Responsable de cette édition du livre, la femme de lettres Diane Meur rappelle le caractère métaphoriquement politique de cette peste dont Maria est atteinte: cela pourrait être le régime politique allemand d'alors, plutôt rigide. Une impression renforcée par le fait que Heine, censuré à plus d'une reprise, a été sommé par son éditeur d'écrire des ouvrages plus consensuels, "inoffensifs". Voilà qui lorgne vers Albert Camus, à un siècle de distance environ...

D'emblée, le lecteur retrouve dans "Nuits florentines" les tropismes favoris du romantisme. Cela commence avec cette fascination pour la maladie et la mort, portée par le personnage d'un Maximilien amoureux d'une malade, Maria. Ce n'est pas la première fois: il assume d'être tombé amoureux de femmes mortes, d'aimer embrasser des statues surtout si elles sont en ruine (ces ruines qui sont la mort des bâtiments et des œuvres, et qui séduisent aussi les romantiques de leur temps), alors que les peintures le laissent de marbre. Est-il un brin pervers? Il est permis de l'imaginer: le lecteur ignore les origines de son lien avec Maria.

Enfin, l'écrivain entrelace ce motif de la mort avec celui du sommeil. Il y a certes quelque chose d'onirique dans ce roman qui s'inscrit entre veille et sommeil. Mais de façon plus immédiate et radicale, il y a la réplique de ce médecin pressé et énigmatique, peut-être juste là pour rythmer le récit: "Ce sommeil, poursuivit le docteur, prête déjà à son visage le caractère de la mort. (...)" (p. 72). Un classique qui remonte à Homère: "Le sommeil est le frère jumeau de la mort", trouve-t-on, et plus d'un texte religieux l'a relayé. Relevons au passage que Maximilien a justement un tempérament mystique!

Reste que la vie a aussi sa place dans ce roman, en coexistence avec la mort. Cela passe par l'évocation des musiciens du temps de l'écrivain. Côté mode, l'auteur évoque Bellini, mort en 1835 soit au moment de l'écriture des "Nuits florentines", en des mots laudatifs qui s'étendent à sa patrie: l'Italie est présentée comme le pays des musiciens par excellence, bien plus que la nation allemande. Quant à la virtuosité des Paganini et des Liszt, le personnage de Maximilien les associe volontiers au diable, avec lequel ils auraient passé un pacte.

Voyages? Même ce thème romantique, impulsé par l'émergence du tourisme au dix-neuvième siècle, n'est pas étranger à ce livre. Ainsi, Maximilien ne manque jamais, dans ses récits, d'évoquer en détail les mœurs de tel ou tel pays. Il aura donc été question d'Italie, on l'a vu, et il est permis de penser à Stendhal ou à la "Symphonie italienne", la quatrième de Felix Mendelssohn-Bartholdy; mais il est aussi question des Anglais, des Français et même des Allemands dans ce livre. 

Quant au thème romantique prégnant de la nuit, celui des "nocturnes" en musique, celui aussi de la porte ouverte sur l'étrange, il s'avère omniprésent: les histoires relatées le sont toujours de nuit, et celle à laquelle elles sont destinées oscille constamment entre la veille et le sommeil. Lentement développées, les histoires que raconte Maximilien, rappels de concerts, de voyages ou de balades nocturnes en forêt, ne sont donc pas un prétexte à dialoguer: il est dès lors permis de penser qu'il parle aussi à lui-même, ou alors à un lectorat à l'attention plus soutenue que celle de sa bien-aimée Maria. Et c'est ainsi que ce propos touche celui qui ouvre ce livre et s'y laisse prendre.

Heinrich Heine, Nuits florentines, Prilly, Presses Inverses, 2024. Texte traduit, présenté et annoté par Diane Meur.

Le site des éditions Presses Inverses.