Cartographe? La cartographie de ce personnage ne doit pas grand-chose à la création de cartes de géographie. Elle est plus proche du dessin d'un itinéraire sur un grand papier où les pays et les villes sont indiqués. Justement, Lazare est nanti d'un tel document. Le lecteur le découvre vraiment cartographe lorsqu'il se décide à écrire ses notes de voyage et états d'âme, sentimentalement marqués par une certaine Elena, sur cette carte.
Roadie par excellence, rompu au montage des installations requises pour un concert de rock réussi, Lazare a tout du picaro moderne, personnage bon à rien donc bon à tout, qui va couvrir de grandes distances. En Gil Blas d'aujourd'hui, Lazare trouve les bons plans sur son chemin, se montre filou d'auberge, se mêle à la population dans l'espoir de manger, de boire, de dormir, voire de connaître une bonne fortune.
Tantôt riche, tantôt mendiant, ce picaro n'a cependant pas l'aspect flamboyant de ses ancêtres littéraires. L'auteur rappelle le côté plus prosaïque d'un tel personnage lâché sur les routes: l'espace du temps peu défini du roman qui le porte, Lazare n'a rien d'attirant. On le voit sale jusqu'à dégoûter les femmes du voisinage, sa barbe qu'il faut bien raser parfois, ses vêtements en pagaille – dans ce registre, ses chaussures qui bâillent apparaissent comme un leitmotiv, et tout le reste dit la misère matérielle foncière d'un voyage au jour le jour.
C'est aussi dans cet esprit d'humaine imperfection que l'auteur signale les inquiétudes de ce personnage: assassin presque malgré lui, voleur d'auberge, il attire la police à ses trousses, puis lui échappe. L'auteur en joue, et cela crée du suspens: Lazare va-t-il passer ces frontières garnies de gabelous à puissantes casquettes?
De la rive est de la Méditerranée jusqu'aux confins de la mer Noire, "Le cartographe" retrace un immense voyage, mené au gré du hasard. Outre les picaros, on repère parmi les influences de ce roman un certain Ulysse, et force est de relever que le chien qui accueille Lazare quelque part à Paris rappelle l'animal domestique du roi d'Ithaque. Et comme on est sur la route, on imagine que le fait, pour Lazare, de sauter sur des trains de marchandises ne peut que rappeler le clochard céleste Jack Kerouac.
On garde l'âme voyageuse lorsqu'on referme "Le cartographe", un roman court, dense et doux-amer qui relate une errance riche en rencontres et en péripéties qui se révèlent fécondes pour l'expérience du personnage principal. Celui-ci va en effet trouver, en fin de roman, que sa place n'est pas dans la Ville Lumière: le voilà transformé, reconnaît le lecteur, heureux d'avoir dévoré les 181 pages de ce petit livre aventureux.
Guillame Jan, Le cartographe, Paris, Editions Intervalles, 2011.






