Sophie Képès – Un matin, l'écrivaine Sophie Képès reçoit chez elle une convocation inattendue: elle est priée d'officier comme jurée de cour d'assises à Paris pour trois procès pour incestes et pédophilie. Tel est le point de départ de "Probe et libre", témoignage en immersion dans une expérience à laquelle rien ne préparait celle qui, de bonne volonté, s'est livrée à un exercice humainement plus éprouvant qu'il n'y paraît.
De son expérience, l'autrice dit tout. Il y a d'abord la description des trois cas, bien sûr, dans toutes leurs différences: misère humaine, manipulation, inceste en famille aggravé par l'argent qui corrompt, emprise, non-dits. Sur la base du dialogue ritualisé qui s'installe entre les prévenus et les acteurs de justice (juges, assesseurs, avocats...), ce sont quelques vies qui se révèlent, comme les pièces d'un puzzle à chaque fois compliqué.
Elle évoque également, bien entendu, ses impressions sur ce qui se passe, sur les personnages mis sur la sellette. Peu à peu, le lecteur voit l'"intime conviction" de la jurée se former, non sans méandres: tel témoin peut faire douter, tel autre renforcer un ressenti, et pour être juré de manière "probe et libre", hors de question de rester prisonnier de biais inconscients.
Une telle expérience est toute nouvelle, surprenante aussi, pour l'autrice, qui réussit cependant à prendre le lecteur par la main pour lui montrer ce que c'est que de se trouver dans une salle d'audience, avant même que le rite du procès ne se mette en marche: disposition des lieux, rôles des uns et des autres.
L'ambiance est éprouvante, l'autrice le dit. Est-ce en raison du détail de ce qui est dit lors de l'audience ou à cause de la température ambiante, caniculaire? Un peu des deux. Sans oublier que certaines journées d'audience peuvent se terminer tard – sans parler des délibérations, qui ne peuvent être interrompues une fois qu'elles ont commencé, et doivent rester secrètes.
Outre la responsabilité, dont l'autrice mesure ô combien le poids, de fixer une peine qui va changer la vie d'un homme et de tout son entourage, le lecteur n'en saura donc que quelques généralités, des émotions qui éclatent enfin alors qu'en salle d'audience, la gravité règne.
Enfin, et c'est la loi du genre, l'anonymat des accusés, des témoins et des autres acteurs de justice est entièrement préservé, d'autant plus qu'aucune personnalité publique connue n'est impliquée. L'autrice confère cependant à chacun d'eux toute l'épaisseur humaine requise pour que le lecteur s'intéresse à eux, si sordides qu'ils puissent être ou paraître.
Résultat: "Probe et libre" constitue un témoignage captivant que l'on dévore, complété en outre par des références croisées à un ouvrage similaire signé André Gide, "Souvenirs de la cour d'assises", ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en France d'un bout à l'autre d'un siècle de justice – avec la peine de mort d'un côté, sans elle de l'autre.
Sophie Képès, Probe et libre, Paris, Buchet-Chastel, 2013, préface de Véronique Nahoum-Grappe.
Le site de Sophie Képès, celui des éditions Buchet-Chastel.




