Et quand il s'agit de décrire, l'auteur ne se gêne pas, et cela lui réussit tout à fait. Ce qu'il assume avant tout, c'est de simplement donner à voir, sans chercher dans l'action quelque philosophie liée à une époque qui, peut-être, n'en a même pas. Et lorsqu'il donne à voir, force est de constater qu'il y a chez cet écrivain un sens poussé de l'observation et une capacité redoutable à mettre le nez du lecteur dans ce qu'il montre, pour le meilleur et pour le pire. On le devine dès le premier chapitre, riche en gros plans qui déconstruisent les personnages mis en scène, dans une ambiance chargée qui ne peut mener qu'à une étreinte – pas décrite, celle-ci. Mais le sujet est posé.
D'autres chapitres, en effet, s'avèrent parfaitement explicites en matière de sexe. Loin de prendre des gants, l'auteur va même faire assaut d'images, parfois, pour dire la laideur de soirées de débauches où tout le monde, littéralement, baise avec tout le monde. Pornographique? Guère: on sent plutôt, au gré d'images choisies parfois comme si l'autre les voulait expressément affreuses, une envie chez l'auteur de dégoûter quelque peu son lecteur – ou en tout cas de ne pas le ménager par une esthétisation ou un voyeurisme malvenus. Il en reste un drôle de goût, violemment saisissant et perturbant, d'autant plus que les descriptions font appel à tous les sens...
Au sexe, répond la drogue, qu'elle facilite sans doute, par des dérapages décomplexés. Tout commence par des dialogues pas toujours très sensés, et se termine par des promesses qui résonnent comme vaines. Tout autant que les gestes, l'auteur sait les mots d'un monde, celui des stupéfiants, que le lecteur des années 1970 ne connaît pas forcément, et s'en sert pour conférer de la véracité aux échanges entre personnages. A cela vient s'ajouter, toujours finement observées, les descriptions de trips plus ou moins bons, en fonction des doses d'héroïne prises – et pas toujours adaptées, au risque d'overdoses ou de mauvais trips émétiques – car oui, il est aussi question de liquides corporels. Et d'un ananas moisi...
Quant au gros son, le lecteur reconnaît sans peine les grands classiques américains, venus supplanter des musiques japonaises plus traditionnelles, ou alors leurs homologues – de même d'ailleurs que la citation de quelques compositeurs classiques d'Europe. Il est permis de voir, dans la bande sonore du livre "Bleu presque transparent", la description en creux d'un effacement progressif de la musique japonaise de toujours face à des airs venus d'ailleurs et perçus comme plus jeunes, plus cool. Après tout, l'action de ce roman se déroule près d'une base navale américaine...
Il ne reste guère d'espoir à la fin de "Bleu presque transparent", si ce n'est ce fugace reflet coloré qui, sur un morceau de verre, donne son titre à ce roman, porté par une écriture familière qui se savoure plutôt lentement, dans un rythme contrebalancé par des chapitres le plus souvent assez courts. Pour terminer, relevons encore que l'ouvrage a fait sensation à sa parution au Japon en 1977, et qu'il y a obtenu un prix égal au Goncourt.
Ryu Murakami, Bleu presque transparent, Paris, Robert Laffont, 1979, traduit du japonais par Guy Morel et Georges Belmont.
Le site des éditions Robert Laffont.



