Disons-le d'emblée: il n'est pas évident de trouver attachant le personnage qui narre son expérience au fil des 97 pages du livre. Certes, c'est une tornade, et son verbe agressif, plus encore que révolté, en témoigne. Mais c'est aussi une femme qui se dit atypique et en veut à la terre entière sans vraiment chercher à se remettre en question (elle n'écoute pas les conseils, même si elle les a sollicités), qu'on sent misanthrope en général et misandre en particulier. A l'heure de la bienveillance managériale généralisée, il n'est pas évident pour le lecteur, dans ces conditions, de comprendre comment elle a obtenu un poste à responsabilités dans le monde éditorial.
Mais peut-être, de l'avis de l'autrice, fallait-il passer par ce personnage insupportable pour déconstruire, maille après maille, le mythe de la maternité harmonieuse où tout n'est que câlins et risettes. Il est en effet permis de considérer, à un moment ou à un autre voire tout au long du processus, qu'être parent a tout du chemin de croix – c'est du reste ce que suggèrent les titres de chapitres de "Sagrada familia", qui collent assez bien aux thématiques abordées.
Thématiques? En vrac, le sexe de l'enfant qui n'est pas celui souhaité ou attendu, les régurgitations et le vomi, la charge mentale (avec César en personnage masculin absent, mais est-il le père?) et surtout les pleurs constants, que certains se targuent de décrypter – faim, colique, couche pleine. Ce sont autant d'éléments qui chamboulent le quotidien de la narratrice (mais on n'a pas envie de la plaindre – ai-je dit qu'elle était insupportable?) et remettent en question sa manière d'être au monde, entre look résolument esthétique et acceptation de tenues pratiques. Enfin, la narratrice confesse aussi qu'elle fait des achats de confort pour se détendre quelque peu: le vieux truc de la récompense dans le cerveau...
... un truc qui introduit le thème du consumérisme qui est venu se greffer au fait d'être mère, nécessairement pensé comme valorisant et merveilleux. Pour la narratrice, acheter des choses en ligne, en mode "Net Consolation", et s'offrir le luxe de mépriser le facteur qui les livre jusque chez elle est aussi une solution pour se montrer telle qu'elle veut être: une mère parfaite à tout prix, disposant, parce qu'elle en a les moyens, du moindre gadget propice à une éducation prescrite comme idéale – comme si l'abondance matérielle pouvait combler le manque d'affection qu'elle porte à l'enfant né et soulager sa conscience.
Tout semble retrouver un nouvel équilibre en fin de roman: l'enfant a appris à faire autre chose que pleurer pour rappeler qu'il est le roi, et la narratrice a trouvé un semblant de modus vivendi avec lui, même si ce n'est pas encore le grand amour. Côté travail aussi, elle a su s'imposer face à une hiérarchie versatile. Et Victor, la mauvaise conscience de la narratrice, qui s'exprime périodiquement au fil des pages, pourra enfin se taire au lieu de lui donner des injonctions à être mère d'une certaine manière. Car oui, s'il fallait malgré tout retenir un message de ce court ouvrage, c'est de ne surtout pas se laisser ramener à telle ou telle assignation sociale. Alors, "Amen.": tel est le dernier mot ironique de ce livre dédié à toutes les "mères imprécises".
Béatrice Riand, Sagrada familia, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.
Le site de Béatrice Riand, celui des éditions BSN Press.




