Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
mardi 3 mars 2026
Une avalanche et des montagnes pour fonder une vie
lundi 2 mars 2026
Intrigues et beaux-arts en Italie fasciste
Dans ce dernier opus de l'écrivain genevois, c'est là que l'histoire rencontre la fiction: alors que le tirage original de cette série de seize gravures, signée de l'artiste Giulio Romano et datée de 1524, est disparue, condamnée par le pape Clément VII, l'auteur imagine qu'elle a atterri entre les mains du richissime comte Galeazzo Ciano, beau-fils de Benito Mussolini et dignitaire du régime. Pas de chance: ce précieux portefeuille de gravures lui est subtilisé. Deux jeunes policiers sont invités à mener l'enquête... et c'est eux que le lecteur suit.
Voilà une belle paire de lascars, ce commissaire Ascanio Gaetano et son acolyte l'inspecteur Cesare Accardi, qui raconte l'histoire de son point de vue. Leurs noms vont leur valoir quelques remarques; réciproquement, ils ne seront pas les derniers à manier les coups de pression, notamment auprès de Flavia et de Wanda, pour obtenir des informations. Juives? Qu'importe: le levier du chantage à leur encontre sera l'orientation sexuelle supposée des deux jeunes filles. Signe d'un temps de puritanisme malsain... et de la brutalité dont peuvent être capables certains humains, placés dans une situation où seul compte le rapport de force.
De manière plus typique, l'auteur utilise, surtout en début de roman, le motif du téléphone. Flavia et Wanda sont téléphonistes, soit; par ailleurs, tel dignitaire travaille derrière un bureau où trônent plusieurs appareils... qui fonctionnent. Il s'agit d'un clin d'œil à un objet symbole de statut social prospère ou élevé au temps du Duce, surtout s'il est blanc. En témoigne en particulier, par résonance, l'excellent film "Telefoni Bianchi" de Dino Risi (1976), qui relate "la carrière d'une femme de chambre" (son titre en français), et plus généralement le genre cinématographique du même nom, typique du cinéma italien de la période fasciste.
L'écriture, quant à elle, se révèle convaincante dans sa volonté d'immerger le lectorat dans une musique tout italienne. L'auteur n'hésite pas à glisser des phrases d'italien, voire de dialectes romain ou napolitain, dans la bouche de ses personnages. Il lui arrive parfois aussi de franciser des mots italiens ("camérière", par exemple) pour renforcer la couleur locale.
Une couleur locale qui transparaît aussi dans le tempérament superstitieux que l'auteur prête à Cesare Accardi, et aux Romains en général, toujours à l'écoute d'une "tombola" traditionnelle qui confère aux chiffres, en particulier, un sens prédictif plus ou moins favorable. Enfin, l'écrivain dessine les contours de la manière qu'ont les Romains de pratiquer la religion catholique au temps du Duce, mâtinée de superstitions et respectueuse, en façade du moins, du bon vieux catéchisme. Quitte à l'acclimater quelque peu, à prendre des libertés et à tricher avec les "bonnes mœurs".
Sans condamnations flamboyantes ni complaisance malvenue, "Les seize plaisirs" décrit simplement le destin de deux policiers plus ou moins convaincus, exerçant leur métier en des temps difficiles. Pour ce faire, il s'attache à décrire le contexte historique de la manière la plus réaliste possible, sans juger, et avec un souci constant d'instaurer, pour le lecteur, une ambiance qui va le captiver et le pousser à tourner les pages, au fil de chapitres courts. "Les seize plaisirs" résonne avec "Rome est une femme" (réédité sous le titre "L'Inconnue de Rome"), premier roman de l'écrivain – une intrigue policière avec Cesare Accardi, déjà.
Michel Chevallier, Les seize plaisirs, Genève, Good Heidi Production, 2025.
Le site de Michel Chevallier, celui des éditions Good Heidi Production.

dimanche 1 mars 2026
Dimanche poétique 732: Emilie Hoffmann
samedi 28 février 2026
Whisky, fausse monnaie et p'tits monstres en Ecosse
vendredi 27 février 2026
Edgar Rider Howecraft et les bagarres de tavernes du temps jadis
Il se retrouve en effet dans le monde campé dans "Dans les ruines de Serjilla", et retrouve la quête de la tiare du basileus Buscem'a. L'intrigue prend dès lors la forme un peu... informe d'une succession de bagarres bien sanguinolentes que l'écrivain décrit avec un sens certain du spectacle et de l'épique – shooté à l'hyperbole pour faire bon poids.
On retrouve dans ces bagarres mortelles le personnage de Jon le Cimmérien, qu'une femme puissante, Narcissa Thuringwethil, balafrée mais debout, met au défi. Et au fil des pages, la possibilité d'une idylle se dessine entre les deux personnages. Autour d'eux, jusqu'à la bagarre terminale, les cadavres s'entassent.
L'auteur reprend dans "Entre vie et mort" l'idée de faire allusion à tout un tas de gens qui ont gravité autour de Conan le Barbare, au cinéma comme à l'écrit. Ces allusions s'étendent cependant sur ce coup-ci, à l'équipe qui tient la collection Damned elle-même. Derrière les personnages très secondaires de Mhorié et HbHovvon, on devine en effet Patrick Morier-Genoud et Stéphane Bovon, écrivains et piliers de la collection.
Il y a donc pas mal de morts dans "Entre vie et mort", et aussi quelques vivants, heureusement, pour éventuellement prolonger cette saga – laissée en suspens, dans ce roman, par une dernière phrase qui, en suspension à la manière d'un cliffhanger, appelle une suite. Celle-ci trouvera place dans un passé fantasmé au polythéisme de fantaisie, à la violence sans concession, fût-ce à la pudeur.
Edgar Rider Howecraft, Entre vie et mort, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'anglais par Elisa von Göldin Aronowicz, femme féconde, puissante et superbe, et, mon dieu, si sensuelle.
Le site des Nouvelles éditions Humus.
mardi 24 février 2026
Un picaro des temps modernes, en mode mineur
Cartographe? La cartographie de ce personnage ne doit pas grand-chose à la création de cartes de géographie. Elle est plus proche du dessin d'un itinéraire sur un grand papier où les pays et les villes sont indiqués. Justement, Lazare est nanti d'un tel document. Le lecteur le découvre vraiment cartographe lorsqu'il se décide à écrire ses notes de voyage et états d'âme, sentimentalement marqués par une certaine Elena, sur cette carte.
Roadie par excellence, rompu au montage des installations requises pour un concert de rock réussi, Lazare a tout du picaro moderne, personnage bon à rien donc bon à tout, qui va couvrir de grandes distances. En Gil Blas d'aujourd'hui, Lazare trouve les bons plans sur son chemin, se montre filou d'auberge, se mêle à la population dans l'espoir de manger, de boire, de dormir, voire de connaître une bonne fortune.
Tantôt riche, tantôt mendiant, ce picaro n'a cependant pas l'aspect flamboyant de ses ancêtres littéraires. L'auteur rappelle le côté plus prosaïque d'un tel personnage lâché sur les routes: l'espace du temps peu défini du roman qui le porte, Lazare n'a rien d'attirant. On le voit sale jusqu'à dégoûter les femmes du voisinage, sa barbe qu'il faut bien raser parfois, ses vêtements en pagaille – dans ce registre, ses chaussures qui bâillent apparaissent comme un leitmotiv, et tout le reste dit la misère matérielle foncière d'un voyage au jour le jour.
C'est aussi dans cet esprit d'humaine imperfection que l'auteur signale les inquiétudes de ce personnage: assassin presque malgré lui, voleur d'auberge, il attire la police à ses trousses, puis lui échappe. L'auteur en joue, et cela crée du suspens: Lazare va-t-il passer ces frontières garnies de gabelous à puissantes casquettes?
De la rive est de la Méditerranée jusqu'aux confins de la mer Noire, "Le cartographe" retrace un immense voyage, mené au gré du hasard. Outre les picaros, on repère parmi les influences de ce roman un certain Ulysse, et force est de relever que le chien qui accueille Lazare quelque part à Paris rappelle l'animal domestique du roi d'Ithaque. Et comme on est sur la route, on imagine que le fait, pour Lazare, de sauter sur des trains de marchandises ne peut que rappeler le clochard céleste Jack Kerouac.
On garde l'âme voyageuse lorsqu'on referme "Le cartographe", un roman court, dense et doux-amer qui relate une errance riche en rencontres et en péripéties qui se révèlent fécondes pour l'expérience du personnage principal. Celui-ci va en effet trouver, en fin de roman, que sa place n'est pas dans la Ville Lumière: le voilà transformé, reconnaît le lecteur, heureux d'avoir dévoré les 181 pages de ce petit livre aventureux.
Guillame Jan, Le cartographe, Paris, Editions Intervalles, 2011.




