dimanche 15 décembre 2019

Dimanche poétique 426: Marc-Antoine Girard de Saint-Amant


Le paresseux

Accablé de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagoté,
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté,
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.

Là, sans me soucier des guerres d'Italie,
Du comte Palatin, ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.

Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant,
Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine,

Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts,
Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine
Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers.

Marc-Antoine Girard de Saint-Amant (1594-1661). Source: Poésie.Webnet.

samedi 14 décembre 2019

Quand le Valais lâche ses chiens... et ses chiennes

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Gabriel Bender – Voilà ce qui manquait à la littérature de genre en Suisse romande: le livre d'horreur! La nouvelle collection "Gore des Alpes" comble cette lacune en tentant le mariage du terroir et de l'horreur. Et c'est l'écrivain Gabriel Bender qui s'y colle pour le premier roman de la série, intitulé "La Chienne du Tzain Bernard". 

Question temps de lecture, c'est un roman calibré pour être lu en train entre Sion et Genève, "retards non compris", dixit l'éditeur. Et le contenu? A vous de voir!


Un cocktail hautement explosif
"Je suis né petit et je ne suis pas devenu bien grand": dès le début, il sera question de difformité, en l'occurrence en ce qui concerne le narrateur, un nain surnommé Moustique et qui, on le découvre peu à peu, est un enfant placé. A l'heure où la Suisse redécouvre les dessous pas forcément roses de l'enfance placée, où certains enfants vendus à des familles qui ne sont pas les leurs réclament aujourd'hui réparation, il y a d'emblée quelque chose de subversif à mettre en scène un personnage qui vit dans ces conditions en ces temps qui ont suivi l'aventure napoléonienne. Or, en guise de réparation financière, ce brave Moustique ne demande rien de mieux que de se raconter, pour dix sous.

Ce personnage mis en place, l'auteur prend un peu de temps pour installer un cocktail hautement explosif, fait de sexe, de cruauté, de puissance du fric et de catholicisme. Sexe et catholicisme? Le rapprochement est classique. Il vaut cependant ici quelques pages qui donnent un frisson certain, aux réminiscences sadiennes,  fondées sur l'hypocrisie de certains acteurs religieux ainsi que sur le fantasme assez partagé de la bonne sœur chaudasse, chargée qui plus est de l'éducation, y compris sexuelle, d'une ingénue venue d'Italie. Chienne, direz-vous? Pas faux, mais l'auteur vous en réserve une autre, de chienne...

Lâchez les chien-ne-s!
... en effet, puisqu'on est en Valais, les chiens du Grand Saint-Bernard sont pour ainsi dire incontournables. L'auteur démystifie totalement le stéréotype du canidé sauveur en faisant de lui une bête assoiffée de chair et de sang, humains si possible – la chienne enragée Korfou (corps fou?) en est l'archétype. Dans ce roman, on ne compte donc plus guère les animaux, surtout humains, passés sous les crocs de ces animaux qui ont besoin de leurs livres de chair quotidiennes.

Il y a quelque chose d'à la fois jouissif et glaçant, notamment, dans la description que l'auteur donne d'un plan commercial économique fondé sur des combats de chiens et d'humains, éventuellement anthropophages, sous prétexte de charité chrétienne dévoyée (tuer les pauvres, c'est leur accélérer l'accès à un paradis qui leur est d'emblée promis par le Christ lui-même) mariée au souvenir des légionnaires qui ont dû hanter jadis les terres d'Octodure et consorts. Bel argument touristique, ça vaut presque les Jeux Olympiques... auxquels Gabriel Bender s'est d'ailleurs intéressé dans "Fioul sentimental".

Une faconde inattendue qui s'explique
Toutes les scènes n'ont pas la même force: on aurait apprécié de voir gicler un supplément de sang et de boyaux lorsque tel enfant se fait taillader de façon virtuose, au sabre, lancé en l'air, sous les yeux de sa mère en pleurs – tant qu'à faire, dans le goût du genre, autant flatter quelque peu les penchants malsains du lecteur! Et force est de constater que Moustique le nain, qui accepte certes son statut d'humain de seconde zone, fait parfois preuve d'une habileté rhétorique et d'une culture générale et linguistique surprenantes pour un bonhomme de son milieu.

Il est cependant permis d'accorder l'origine de cette faconde au contact avec Maître Jacques, maître de Moustique, personnage véreux devenu caïd local à force d'alliances plus ou moins formelles qui font que tout le monde, en Valais, est un peu cousin. Elle vaut au lecteur une ou deux savoureuses biographies revisitées de saints d'antan, en particulier Saint Christophe (un géant face au nain) ou Sainte Rita. Et à la fin, c'est entre Dieu et le Diable que les comptes vont se régler.

Une ou deux questions enfin, pour finir: est-elle vraisemblable, toute cette histoire globalement bien troussée aux allures de grand-guignol parfumé de blasphème à deux balles, baignant dans le sang, le foutre, le Rhône et l'eau bénite? Est-il vraisemblable, ce nimbe patoisant de pacotille assumée qui déforme les toponymes valaisans sans les masquer vraiment, à coups de "tz"? Et quid du moscatello d'Asti italien, présenté comme un vin de dames et préféré au fendant du terroir? Peu importe tout cela: l'essentiel est que le lecteur frissonne et s'éclate. Mission accomplie.

Gabriel Bender, La Chienne du Tzain Bernard, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de la collection de romans Gore des Alpes.

vendredi 13 décembre 2019

Ces treize fantômes qui hantent encore Jean-Michel Olivier

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Jean-Michel Olivier – Connaître un écrivain, c'est connaître les humains qu'il a hantés et qui le hantent encore au moment où ils sont devenus des fantômes, des âmes tutélaires de maîtres dont le message subsiste et guide la personne même après leur décès. Jean-Michel Olivier les salue dans "Eloge des fantômes", son dernier opus, qui revisite les figures célèbres ou presque anonymes, défuntes toujours, qui ont marqué l'écrivain – selon une métaphore déjà apparue dans un autre titre de roman de Jean-Michel Olivier, "L'Amour fantôme".


Il est dès lors remarquable que l'auteur ait ouvert puis conclu ce recueil de portraits par des scènes de funérailles. Scènes contrastées: autant la dispersion des centres de Marc Jurt le graveur, qui ouvre la galerie, apparaît extravertie et ritualisée, autant la mort de Juste Olivier est suivie d'un processus intimiste: "Juste une urne en cuivre posée sur le manteau de la cheminée." Ce Juste Olivier qui n'est autre que le père de l'écrivain... et dont ce dernier dresse un portrait précis, recréant un lien rocailleux l'écriture, sans escamoter la difficulté de dialoguer lorsque la vie plonge chacun dans des destins trop différents. Cruelle scène, douche froide, par exemple, que celle de la coquille remarquée par ce Juste Olivier plus orienté journaux que livres!

Soucieux de structure, l'écrivain fait de son portrait de Marc Jurt une scène d'exposition, une scène originelle aussi. Côtoyer le graveur, c'est avoir accès à des gens, à des mondes, à des arts. Il est intéressant de relever ce qui pourrait apparaître comme un paradoxe: alors que l'auteur relève régulièrement ses problèmes de rétine qui lui gâchent la vue, captivé par les arts visuels, il se retrouve à évoquer des artistes-peintres dans "Eloge des fantômes", et le premier des portraits porte précisément sur un génie suisse de la plaque de cuivre.

"Eloge des fantômes", ce sont aussi des choses vues, des géants que l'auteur a côtoyés comme des êtres humains et qu'il restitue comme tels, se souvenant parfois qu'il n'a pas toujours su en reconnaître la valeur réelle. On sourit par exemple à l'évocation du chahut d'inspiration gauchiste et subversive auquel l'écrivain a participé pour mettre Michel Butor à l'épreuve, et aussi au regard porté sur un Jacques Derrida vêtu de blanc, amateur de cigares et de bars qu'il fréquentait avec ses étudiants.

Michel Butor fait d'ailleurs figure de pont, lui qui s'est beaucoup adonné au beau livre alliant arts et poésie. Jean-Michel Olivier est dans cette mouvance, évoquant ses propres expériences dans ce domaine. La galerie de portraits fait ainsi place à René Feurer, chantre de la couleur sous ogives alors que Marc Jurt est adepte de la pointe sèche à la précision vertigineuse, et offre à Jean-Michel Olivier l'occasion d'évoquer les textes  qu'il a écrits pour des livres alliant poésie et peinture – deux arts considérés comme intimement liés et complémentaires.

On le comprend: parler des autres, parler des maîtres, c'est, pour Jean-Michel Olivier, parler de lui aussi, de sa vie, dans un souci de reconnaissance. Les éditeurs traversent aussi les pages de ce livre, et le lecteur touche dès lors, non sans émotion partagée, à ce qu'il connaît le mieux de l'écrivain Jean-Michel Olivier: les heures qui ont suivi le moment où il a obtenu le prix Interallié pour "L'Amour nègre", la relation avec Vladimir Dimitrijevic des éditions L'Age d'Homme (plus largement évoquée dans "L'Ami barbare"), les liens empreints de respect avec quelques Parisiens tels Bernard de Fallois. Paris, en effet, avec son Saint-Germain-des-Prés et ses bistrots auxquels on accède en train quand on vit vers Genève, est l'un des fantômes innommés de l'"Eloge des fantômes": ceux-ci sont humains, et qui plus est, masculins, à l'exception de Simone Gallimard, qui doit une partie de tennis à l'écrivain. A moins que ce ne soit le contraire.

Terminer avec le père, enfin, c'est conférer l'honneur du point d'orgue à celui qui, discret sans doute, sans forcément tout comprendre, a suivi son fils et l'a fait ce qu'il est. Juste Olivier? Petit-fils d'un poète, il ne l'est plus guère lui-même. Mais avec Juste Olivier, il y a le football (qui revient au cœur de l'excellent roman "La Vie mécène"), et une connivence qui s'effiloche, ce que l'auteur observe avec minutie. On peut aussi relever que ce dernier père conclut une série de portraits de ces nombreux pères (et d'une mère, en l'occurrence) qui font la trajectoire d'un écrivain qui compte et se raconte, entre hommage et regret de n'avoir pas toujours assez profité (Louis Aragon, évocation aussi brève que la fugace rencontre). Cette galerie, c'est treize portraits: chiffre symbolique du destin s'il en est, qui aura porté chance à Jean-Michel Olivier.

Jean-Michel Olivier, Eloge des fantômes, Lausanne, L'Age d'Homme, 2019.

Le blog de Jean-Michel Olivier, le site des éditions L'Age d'Homme.



mercredi 11 décembre 2019

Héroïne ou travail, regards croisés sur ce qui drogue aujourd'hui

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Guillaume Favre – Héroïne ou travail, quelle est la pire drogue d'aujourd'hui? Sans jamais juger, l'écrivain Guillaume Favre dessine dans "Presque vivants" un parallèle glaçant entre ces deux fléaux humains, l'un mécanique, l'autre plus insidieux mais pas moins implacable. Le parallélisme apparaît comme une évidence, d'autant plus que l'auteur dessine les destins de deux frères, Thierry et Maxime.


Thierry? Il est tombé dans la drogue bêtement, ado, lors d'une fête entre amis. Cette chute, l'auteur en dessine le point de départ avec précision; il va aussi en dessiner les étapes, montrant peu à peu l'emprise de l'héroïne sur un humain qui devient dépendant dès la première piqûre. S'éloignent dès lors les amis, la copine (l'important personnage d'Elsa), la famille même. L'auteur rappelle les effets de la drogue sur le physique de celui qui en prend, représentant celle-ci comme une lumière qui captive une phalène, comme une prison dont la porte se referme peu à peu, implacable.

Pour l'auteur, cette drogue a une époque, qu'il installe clairement: celle de la fin des années 1980, celles du temps du Platzspitz à Zurich, scène ouverte de la drogue, et de la chute du mur de Berlin. Rapprochement paradoxal: alors que des millions d'Allemands de l'Est se libèrent du joug communiste, Thierry, junkie de fond, choisit l'asservissement ultime en se rendant à Zurich, près de la gare, pour s'adonner à son addiction dans des conditions qu'on dit plus confortables. L'auteur ne s'attarde guère à recréer l'ambiance, mais quelques traits descriptifs suffisent à dire le Platzspitz: l'odeur d'héroïne, les trafics de drogue, les petits objets personnels qu'on vend pour s'acheter sa dose. Enfer ou paradis? Si Thierry a fait son choix, l'auteur laisse le lecteur penser ce qu'il veut.

En parallèle, le monde de l'entreprise est-il un enfer ou un paradis? A une génération de distance, le romancier met en scène le fameux Maxime, présenté comme un workaholic cynique, pas très tendre par exemple envers une assistante dont les retards se multiplient depuis qu'elle est mère. A l'envers glaçant de la drogue consommée à fond, répond donc le monde glaçant de l'entreprise – socialement mieux toléré, mais guère plus aimable. On relève que le tableau que l'écrivain dessine du monde de l'entreprise se pose à notre époque, suggérant que l'humanité n'a guère progressé en vingt-cinq ou trente ans.

Reste que les années 2016 offrent pour l'auteur l'occasion de montrer d'autres personnages que l'actualité présente comme des parias. Ainsi, aux camés du Platzspitz, humains à la dérive auxquels on n'a jamais trop su quelle bouée lancer, répondent les migrants que l'Allemagne a accueillis à bras ouverts en 2015 ou 2016, sans trop savoir comment les accueillir. Là encore, exactement descriptif, l'auteur donne à voir cet aéroport berlinois devenu un camp où les migrants s'entassent dans l'attente d'une décision d'accueil. On y trouve Elsa, qui s'abandonne dans le travail comme Maxime l'a fait, toujours au bord du burn-out. Et l'on y rencontre des clodos qui récupèrent des bouteilles consignées dans des caddies. Eux aussi en marge de la société, poursuivant quelques dérisoires centimes, ils font clairement écho aux commerce des drogués de la fin du vingtième siècle.

On l'a compris, l'intrigue, où résonne l'écho de "Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée..." – berlinois pour le coup – est amère; mais l'écriture ne surjoue jamais. Elle opte pour la sobriété pour dire avec force, par contrecoup, quelques malaises sociaux qui ont marqué le tournant du vingt et unième siècle. Cependant, l'auteur sait jouer avec les phrases fortes: il les met en évidence à la manière d'exergue, de punchlines qui guident le lecteur et lui construisent une vigoureuse bande sonore: celle des personnages et de leur temps. Et s'il ne juge jamais l'usage des drogues, de la clope à l'héroïne, c'est bien à celles et ceux qui, à leur manière, luttent contre le fléau qu'il dédie "Presque vivants".

Guillaume Favre, Presque vivants, Genève, Cousu mouche, 2019.

Le site des éditions Cousu Mouche.

vendredi 6 décembre 2019

Les accents d'un thrène romantique au cœur des montagnes

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Maeva Christelle Dubois – Un gars de la ville arrive dans ce qui n'est pas même un village, un bled anonyme qui est "Le Hameau". C'est un comédien de médiocre envergure, aspirant cependant à la "grandeur". Dans "L'ode et le requiem", premier roman de Maeva Christelle Dubois, tout ou presque tourne autour de ce bonhomme nommé Kenshi. Il sera aussi question d'une musique de requiem mystérieuse, apparaissant au gré de pages écrites en ré mineur – la tonalité du "Requiem" de Mozart.

"L'ode et le requiem" s'ouvre sur des pages extrêmement descriptives, longues certes, mais aussi travaillées, plaçant le lecteur dans la peau du personnage de Kenshi – qui n'est pas encore nommé et apparaît comme l'étranger au village. La romancière excelle à montrer le côté à la fois fascinant et détestable de l'apparence du hameau, à coups d'oxymores bien trouvés: "A la toute fin de l'hiver, les terres qui bordaient le Hameau étaient d'une beauté innommable", dit ainsi l'incipit. L'écriture se déroule ensuite, visuelle: l'auteure installe un jeu de couleurs où le noir et le blanc dominent – noir du deuil, blanc de la neige. Kenshi est-il arrivé à sa mort?

L'auteure entretient un flou artistique autour de son propos: le village est anonyme on l'a dit, et quelques lieux sont cités, suggestifs: "L'Albe" renvoie à la blancheur, tout comme la "Nivéale", montagne qui joue un rôle clé dans "L'ode et le requiem". Cela laisse au lecteur l'impression d'être perdu en montagne. Tout au plus admet-on qu'on est à notre époque; mais pour réserver à l'hôtel du Hameau, il faut téléphoner, comme il y a une génération. Le flou est donc aussi temporel: le temps semble s'être arrêté il y a deux ou trois décennies au Hameau.

Ce Hameau est peuplé de gens énigmatiques, entièrement tournés sur eux-mêmes et sur la vie villageoise: un hôtelier, du personnel pour l'établissement, et des liens forts, familiaux, pas évidents. La maire du Hameau vient d'ailleurs; elle a dû se faire adopter, à force de s'intéresser à ce qui se passe ici. Le Hameau est aussi le lieu du sacré, à l'image de cette montagne nommée "Nivéale" que hantent des prêtres. L'auteure fait d'elle un personnage à part entière, humanisé, lui conférant par images les traits de caractère de la moquerie. Moquerie face aux hommes qui ambitionnent de l'escalader: ils n'y arriveront pas, ou mourront en route. C'est là que le fantastique s'immisce dans "L'ode et le requiem".

Fantastique? Oui: d'où vient en effet cette mélodie entendue de loin par Kenshi, et qu'il semble être le seul à ouïr? C'est là qu'arrive le personnage de Chara, post-adolescente diaphane et ambiguë, ni fillette ni adulte. La romancière lui confère une beauté, une allure irréelle, susceptible d'ailleurs d'émouvoir les hommes. Et pour pimenter le personnage, elle lui confère un caractère effronté. Ce personnage va donner à Kenshi une image édifiante de la "grandeur", motif qui hante le roman et que recherche Kenshi. Mais Chara existe-t-elle? Loge-t-elle vraiment dans la chambre 24? L'auteure entretient l'incertitude en convoquant les motifs de l'alcool et des champignons hallucinogènes, utilisés pour des rituels sacrés. 

Face à la conception édifiante de la "grandeur" par Chara, l'image calculée qu'en a Kenshi apparaît presque dérisoire: monter sur les planches pour un spectacle supérieur, s'adonner à l'exercice vain consistant à monter au sommet d'une montagne, est-ce si important? N'est-ce pas simplement le fruit de l'orgueil, qui fait qu'un homme se surpasse pour recueillir à foison les fruits de son effort? Cela, face à un truc parfaitement gratuit qui donne à Chara un supplément de splendeur: mourir avec grâce, à l'épée, de façon choisie jusqu'au bout. Kenshi l'égalera-t-il?

On le comprend, "L'ode et le requiem" puise son inspiration dans les plus belles pages du romantisme: une jeune femme irréelle aux airs maladifs qui pourrait être une morte amoureuse qu'on n'ose toucher, un homme aux prises avec une nature qui le dépasse, le tout baigné par des ambiances empreintes de fantastique qui, par-delà les descriptions, assument quelques beaux éclats. Et la mort qui rôde, symboliquement (la faux de l'hôtelier) ou réellement (le suicide – mais plus généralement, on doute: avant même son suicide, Chara est-elle une nouvelle "Morte amoureuse" à la façon de Théophile Gautier?). Il y a aussi le rêve, les états de conscience modifiés... Privilégiant les ambiances rétro en noir et blanc pour s'offrir une dimension intemporelle, "L'ode et le requiem" assume sa modernité et constitue un livre romantique et fantastique d'aujourd'hui.

Maeva Christelle Dubois, L'ode et le requiem, Territet, Romann, 2019.


Le site des éditions Romann.

Partir sur Mars... au théâtre, en monologue

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Antoine Jaccoud – Et si la science-fiction s'invitait sur les scènes de théâtre? Telle est l'importante particularité de "Au revoir", monologue scénique écrit par l'artiste Antoine Jaccoud. Tout commence sur des scènes de départ fracassantes, des adieux intenses, et l'on se demande un peu, tout au début, ce qui se passe.


Mais laissons l'auteur s'exprimer, et le narrateur aussi – ce père si attachant...

L'espoir et la naïveté
Voilà l'histoire: un père de famille voit ses enfants partir vers la planète Mars. On pense évidemment aux questions de colonisation vers un autre monde (à l'instar des colonisations anciennes de l'homme européen: Californie, Congo, etc. – p. 13), mais aussi à la possible idée d'une déportation. L'auteur choisit ses mots: il parle de colonie, de base, de vaisseau. 

Et pour souligner la nouveauté du concept, le narrateur s'interroge: la planète Mars est-elle de genre grammatical masculin ou féminin? On ne sait pas encore dire... Pareil pour dire où est Mars: l'expression pourtant courante "là-bas en haut" révèle dans "Au revoir" son caractère bêtement contradictoire – est-on en bas ou en haut?

«Au revoir» est dès lors un titre empreint d'espoir: l'espoir de se revoir, malgré la distance. Le père s'exprime, non sans une aimante naïveté: il imagine qu'on pourra se téléphoner, que les fêtes de famille seront presque comme avant parce que le téléphone efface les distances. Il considère aussi que ses fils vivront comme il les a faits, l'un veillant sur l'autre, faisant bon marché de l'idée que sur une nouvelle planète, ils devront forcément s'inventer une nouvelle vie qui, peut-être, les séparera. Mais quoi: quand on est père, on veut le meilleur pour ses enfants.

Le ton de ce narrateur paternel sonne juste: la naïveté s'exprime par le biais d'un ton familier, un ton de toujours qui place le père dans un monde passé. Il n'empêche que ses mots sont lucides aussi: ils évoquent la pollution de la Terre, portée à son paroxysme, installant dans le texte l'idée d'un vaste gâchis de la planète Terre, en vogue dans les romans d'anticipation actuels. Et puis, comme on est au théâtre, le lecteur relève que les phrases sont mises en page dans le souci de recréer un rythme de lecture, une scansion que des rimes viennent souligner çà et là, comme par hasard.

Nègre ou blanc, un contraste
Dans le livre publié par BSN Press, le monologue "Au revoir" est complété par un autre texte destiné à la scène, "Le Nègre gelé du Diemtigtal", non moins actuel puisqu'il est inspiré d'un fait divers: l'auteur se met dans la peau d'un migrant noir perdu dans la neige des Alpes bernoises, et qu'on a retrouvé mort en février 2009. Introspectif, le discours imaginé du Noir, migrant venu d'Afrique, n'évite pas une certaine victimisation, porté par l'idée qu'on ne lui a jamais dit bonjour.

Cette parole est cependant contrebalancée par celle de l'habitant de Diemtig, sûr de n'avoir rien fait de faux. Ainsi s'opposent deux légitimités, construites sur des idées en partie fausses de part et d'autre (on relève en particulier les préjugés du personnage bien suissaud; mais le migrant en est-il exempt?), sur un ton qu'on imagine obsédant lorsqu'il est dit sur scène. 

A noter que tout le monde ici dit "Nègre" dans ce texte, un mot choc présent dès le titre; mais qu'est-ce que le Bernois met sous cette étiquette? Et le migrant? Le choc des représentations se cristallise autour de ce mot, manié par l'écrivain dans le souci d'interroger tout ce qu'il véhicule.

Antoine Jaccoud, Au revoir, Lausanne, BSN Press, 2019.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 2 décembre 2019

Regards ciblés sur la Suisse touristique du dix-neuvième siècle

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Didier et Gilles de Montmollin – Le tourisme a été un facteur décisif de développement de la Suisse au dix-neuvième siècle. Intitulé "Quand les voyageurs découvraient la Suisse", ce tout petit livre qui vient de paraître aux éditions Infolio, dans une collection intitulée "Presto", offre un aperçu idéal de cette époque: il est rapide et ciblé. En quatre épisodes marquants et synthétiques, le lecteur a une petite idée des enjeux du tourisme embryonnaire en Suisse, impulsé par les Anglais. 


L'originalité de ce livre réside dans la résonance qu'il crée entre une vision littéraire de l'histoire, assurée par l'écrivain Gilles de Montmollin, et une vision plus scientifique, où c'est Didier de Montmollin, avocat et historien par passion, qui est à la manœuvre. 

Nous avons donc d'un côté quatre nouvelles de Gilles de Montmollin. Celles-ci assument pleinement leur côté didactique et excellent à mettre en scène, en quelques pages réalistes bien concentrées, les soucis, aspirations, bonheurs et envies des personnages mis en scène - touristes anglais raffinés et jolies filles, comme il se doit. Ces nouvelles sont plus ou moins fictives: l'une d'entre elles, en particulier, retrace sur un ton dramatique l'ascension à la fois héroïque et tragique du Cervin par Edward Whymper et son équipe – entachée par la mort de quatre des alpinistes. Et une autre, certes fictive, s'inspire d'un attentat réel survenu dans un dirigeable.

Cela dialogue avec les considérations historiques de Didier de Montmollin, fondées en particulier sur la puissante collection de guides touristiques anciens de l'historien. Celui-ci sait pointer les éléments clés d'un siècle qui a vu se développer le tourisme en Suisse: course à l'exploit sportif, voyages organisés stressants, développement des transports publics et de l'hôtellerie ainsi que de leurs tarifications, prépondérance des Anglais, d'abord très riches, avant que le voyage ne se démocratise. La description des Suisses pauvres qui s'évertuent à proposer tel ou tel service aux riches touristes ne manque pas de rappeler ce que vivent les touristes du Nord riche lorsqu'ils visitent aujourd'hui certains pays moins favorisés.

On relève le souci de Didier de Montmollin de comparer dans toute la mesure du possible les prix d'autrefois aux tarifs actuels: est-on vraiment plus cher aujourd'hui? Un bémol en l'espèce: en matière ferroviaire, la comparaison entre la deuxième classe d'antan et celle d'aujourd'hui qu'il fait prête à discussion. En train, en effet, il existait une classe vraiment populaire au dix-neuvième et au début du vingtième siècle (voire au-delà), à savoir la troisième classe, celle des bancs en bois – dont il ne parle pas. 

Littéraire ou historique, le livre "Quand les voyageurs découvraient la Suisse" ne saurait se contenter de textes. C'est pourquoi il est enrichi d'un certain nombre d'illustrations. Certaines sont des classiques, par exemple "La poste au Gothard", vue tout en dynamisme de Rudolf Koller. D'autres, plus rares, des cartes postales entre autres, sont issues de collections particulières, par exemple cette vue belle et paisible du vapeur "L'Helvétie" à quai à Genève, vers 1870. Un navire représentatif d'un mode de transport qui a longtemps été fort avantageux et relativement rapide, au contraire des diligences, certes utiles pour desservir certaines contrées, mais onéreuses et peu efficientes.

Didier et Gilles de Montmollin promènent leur lectorat tout au long d'une époque comprise entre 1840 et 1914. Ils esquissent ainsi les enjeux du tourisme naissant, illustrés au fil de récits qui leur donnent corps par le biais de personnages qu'on aurait volontiers côtoyés plus longtemps. En somme, "Quand les voyageurs découvraient la Suisse" constitue un joli point de départ, rapide et dûment jalonné, vers une étude plus approfondie des spécificités de l'histoire du tourisme en Suisse.

Didier et Gilles de Montmollin, Quand les voyageurs découvraient la Suisse, Gollion, InFolio, 2019.

Le site des éditions Infolio, celui de Gilles de Montmollin, le portrait de Maître Didier de Montmollin sur le site de son étude.

Egalement lu par Francis Richard.