mercredi 18 mai 2022

Michel Niquille, un nouveau round dans la sciure

Michel Niquille – Il fallait bien que Michel Niquille, actif comme consultant passionné dans le secteur de l'exploitation du bois depuis plusieurs années, écrive et publie un roman qui trouve sa scène de crime dans une scierie. C'est chose faite avec "La tête dans la sciure", un polar court et efficace qui assume son côté terroir, entre Charmey et Lausanne – donc entre ville et campagne, avec Fribourg qui fait tampon.

Voyons d'abord la victime, ce cadavre que personne n'aime, ce macchabée que le lecteur découvre après quelques lignes seulement... Victime de son goût des femmes et du fric facile, Doffey se retrouve littéralement entre quatre planches d'une scierie de village, la tête tranchée à la feuille de boucher. Qui est le coupable? Question classique, à laquelle répond peu à peu une équipe d'enquêteurs autour du commissaire Ruffieux, personnage récurrent des romans policiers de Michel Niquille.

Ruffieux est un bonhomme qui monte ses approches à la manière d'un jeu de go. Dans le contexte un peu cow-boy des années 1980, il se profile comme un enquêteur intègre et sans a priori. Pas évident: dans le canton de Fribourg, il convient en effet toujours, en cette fin de vingtième siècle, de ménager les susceptibilités des notables, et la séparation des pouvoirs paraît parfois bien théorique. Ce qui transparaît par exemple lors d'interrogatoires délicats avec des notaires ou avocats en vue, ayant eu affaire avec la victime parce que celle-ci, un jour, a été inquiétée.

"La tête dans la sciure" renoue avec quelques marottes de l'écrivain: les moteurs du crime sont une fois de plus le sexe et l'argent, lorsqu'ils commencent à dépasser de braves gens qui en sont obsédés. Alors que Doffey est un escroc notoire, l'auteur dépeint également quelques dynamiques villageoises à base de jalousies. Il y a en particulier la cabale dont sera victime la famille Chervet, dont le père, bûcheron adroit mais grevé par une lourde hypothèque, finit par faire de l'ombre aux artisans locaux, plus chers et moins efficaces. Les rognes qui naîtront de son éviction résonnent sur plus d'une génération.

Côté sexe, Doffey l'homme à femmes mène la danse, et certaines de ses fréquentations et préférences permettent de nouer les fils de l'enquête. L'opposition ville-campagne se joue entre autres ici, par exemple par le biais d'une partie de jambes en l'air en forêt à l'occasion d'un bal villageois: marquée par une violence consentie entre les amants, elle révèle à Doffey (qui n'est pas resté... de bois!) qu'il aime le sadomasochisme, d'un côté comme de l'autre. Mais voilà: Doffey le dominateur au village sera le dominé en ville, vendant ses services aux rombières qui hantent un club spécialisé lausannois, à des conditions strictes.

Mais c'est au travers de la famille Chervet, encore une fois, que l'opposition ville-campagne s'exprime le plus fort. Déracinée à Lausanne alors qu'elle est coutumière des villages fribourgeois, elle se remet en question, et pas sans dommages. Habitué à l'élevage, le père se retrouve ainsi tueur aux abattoirs, métier perçu comme vaguement honteux dont l'odeur est le symbole et auquel le père Chervet tente de donner un semblant d'humanité en parlant au bétail appelé à l'abattage. Pieuse, son épouse Greta trouve de l'embauche dans le club spécialisé déjà mentionné. Quant aux trois enfants, tous sont partis... sauf Paul, victime de ce qu'on n'appelait pas encore "harcèlement scolaire" à l'époque (en fait, les profs étaient plus ou moins complices des harceleurs à l'époque, ne serait-ce que par leur indifférence – "c'est des querelles de gamins"...), mais fidèle à une promesse d'enfance: la vengeance.

Alors, qui a tué celui que tout le monde déteste, ce Doffey qui a ruiné plein de gens mais jouit d'une relative immunité du fait de sa situation de capitaine d'infanterie et d'ancien député au Grand Conseil? Au fil des courts chapitres de ce polar, le lecteur suit avec appétit les hypothèses plus ou moins solides qui se présentent au commissaire Ruffieux. Face à lui, l'auteur place une brochette vivement colorée de témoins et de suspects, suggérant tout ce qu'un fait divers peut secouer dans un canton suisse, celui de Fribourg, qu'on imagine plutôt paisible.

Michel Niquille, La tête dans la sciure, Bulle, Editions de la Trême, 2022.

mardi 17 mai 2022

Eva Marzi, quand l'écriture se fait nocturne et contemplative

Eva Marzi – Il y a des ambiances nocturnes, intimistes même, dans le premier recueil de poésies d'Eva Marzi. Un ton contemplatif domine "Nuit scribe", offrande poétique au monde de la nature, des mots et de l'éveil aux vers – avec un titre qui suggère aussi que comme plus d'un écrivain, son auteure vole à la nuit ses instants d'écriture.

On ne manquera pas de noter en effet que la toute première partie du recueil, "Les choses interrompues", évoque une forme de réveil. Elle évoque en effet ce moment où l'aube paraît, annonciatrice du soleil. Il est permis de considérer qu'en montrant le soleil qui se lève, l'auteure suggère sa propre aurore au monde de la poésie. Belle entrée en matière!

Cela, d'autant plus qu'en éclats particulièrement brefs, la deuxième partie de ce court recueil interroge justement le rapport de la poétesse aux mots, ceux reçus comme ceux donnés, d'une manière tantôt classique, tantôt imaginée de manière originale pour réinventer un thème littéraire de toujours: "Feu aux joues/Sonnette dans la bouche", écrit la poétesse, lapidaire, en guise de chute.

Oui, les poèmes de "Nuit scribe" sont courts. Parfois, ils ont même le caractère tranchant du haïku bien envoyé. Leur façon sans contrainte s'avère le plus souvent sereine; elle est portée par une écriture en vers libres brefs, dépourvus de toute ponctuation... ou presque: quelques points d'interrogation traversent le recueil, et leur rareté même rappelle au lecteur tout le poids des questionnements – cela, même si les interrogations ont quelque chose de rhétorique, ou d'humblement personnel.

Plus encore: par leur brièveté et leur sobriété, par le choix des images également, les poèmes du recueil arborent une diaphanéité résolue. Ainsi l'auteure cède-t-elle toute sa place, peu à peu, à cette nature qu'elle contemple: le chêne, les sapins noirs, les rochers, tous auront un mot, un vers pour les dire – éventuellement sous forme d'adresse en "tu".

Ils entrent ainsi en résonance avec ces poèmes où intervient le "je", évocateurs eux-mêmes de l'écho que cette nature décrite suscite dans le cœur de la poétesse. Ainsi, l'écrivaine compose avec "Nuit scribe" un ouvrage qui instaure un dialogue entre l'humain et cette nature qu'elle invite à voir avec un regard neuf.

Eva Marzi, Nuit scribe, Genève, Editions d'En Bas, 2022. Préface de Pierre-Alain Tâche.

Le site des éditions d'En Bas.

lundi 16 mai 2022

"La grande épreuve", noirceurs et splendeurs de l'engagement

Etienne de Montety – Primé par l'Académie française en 2020, signé Etienne de Montety, "La grande épreuve" est un roman qui s'inspire librement de l'attentat islamiste survenu en été 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray, coûtant la vie à l'abbé Jacques Hamel.

Suivant la trame de ce drame, l'écrivain suit un à un ses cinq principaux personnages. Cela, dans une volonté de demander comment on en est arrivé là, mais aussi d'étudier minutieusement, dans l'action comme dans la pensée, les différents visages que prend l'engagement. Plus que la relation d'un fait divers des plus tragiques, "La grande épreuve" s'avère donc une magistrale exploration des méandres de l'âme humaine.

Le lecteur est ainsi amené à suivre entre autres David alias Daoud, enfant adopté par une famille intégrée aux activités paroissiales catholiques de la ville imaginaire de Brandes. Celui-ci sera cependant renvoyé à ses origines "arabes" par certaines personnes de son entourage, soit pour le rejeter, soit au contraire pour l'enrôler. Dès lors débute une construction de soi faite d'opposition aux parents, normale à l'adolescence, et de radicalisation inexorable, sur fond de fierté d'appartenance atavique à l'islam.

L'engagement catholique réserve quelques belles pages, à travers le personnage du prêtre bien entendu, ancien de la guerre d'Algérie, enseignant revenu converti et bientôt ordonné. Le lecteur découvre que sa foi n'est pas toujours sans mélange, qu'elle est indissociable du doute, et que la prêtrise n'exclut pas les attirances physiques. Avec le personnage de Petite Sœur Agnès, l'auteur relate une autre manière de vivre sa foi, dans un engagement à la fois régulier et bien ancré dans le monde – qui inclut, après les voyages, le service rendu à la société, au travers de la prise en charge d'enfants. "Le Seigneur est plus proche de moi. Il est posé sur mon sein!", sourit ainsi cette femme consacrée.

Il ne sera cependant pas question que de rapport à la religion dans "La grande épreuve", même si ce thème est très présent, à telle enseigne que même des personnages sans pratique religieuse s'en trouvent indirectement touchés. On pense à François Nguyen, le policier qui monte la hiérarchie à la force du poignet et s'investit à fond. Chez lui, dès lors, c'est l'engagement professionnel qui fait office de vocation. Un engagement certes soufflé par sa compagne Audrey – souvent, en effet, c'est l'entourage de chacune et de chacun qui va déterminer son destin. Religion ou profession, la liberté est-elle dès lors vraie, ou n'est-elle qu'apparente et conditionnée en sous-main?

Qu'il soit sous-tendu par des ressorts grossiers ou nourri de noblesse, voire de sublime, l'engagement est ainsi le thème qui traverse "La grande épreuve". Voilà un roman riche, aux personnages magnifiques, que l'auteur observe, sans les juger (c'est de là qu'il tire sa force), lorsqu'ils évoluent dans la voie qui est la leur: celle de leur vie. Cela, dans le décor d'une France qu'on pourrait croire immuable si l'on en croit les premières pages, mais qui se transforme inexorablement, ce que l'auteur souligne en brisant peu à peu cette image initiale de carte postale.

Etienne de Montety, La grande épreuve, Paris, Stock, 2020.

Lu par Bib'BazarCéline, Christophe DelaigueCulturons-nousDelphine-OlympeFrancis Richard, Frère Guy MusyMadimado, Panorama de lectures, Simone Marcellesi, Vincent Giraud.

dimanche 15 mai 2022

Dimanche poétique 539: Jean Goudezki

Invitation

Je t'attends samedi, car Alphonse Allais, car
À l'ombre, à Vaux, l'on gèle. Arrive. Oh ! la campagne !
Allons — bravo ! — longer la rive au lac, en pagne ;
Jette à temps, ça me dit, carafons à l'écart.

Laisse aussi sombrer tes déboires, et dépêche !
L'attrait (puis, sens !) : une omelette au lard nous rit,
Lait, saucisse, ombre, thé des poires et des pêches,
Là, très puissant, un homme l'est tôt. L'art nourrit.

Et, le verre à la main, — t'es-tu décidé ? Roule
Elle verra, là mainte étude s'y déroule,
Ta muse étudiera les bêtes ou les gens !

Comme aux dieux devisant, Hébé (c'est ma compagne)…
Commode, yeux de vice hantés, baissés, m'accompagne…
Amusé tu diras : « L'Hébé te soûle, hé ! Jean ! »

Jean Goudezki (1866-1934). Source: Wikipedia, "Vers holorimes".

samedi 14 mai 2022

Tout le monde à l'eau, pour refaire le monde à coups de grelinette

Jean-Jacques Busino – "A la mort du fondateur d'une communauté utopiste, la nature reprend le dessus et l'incompétence fait le reste": telle est la clé de voûte du dernier roman de Jean-Jacques Busino. Paru aux éditions BSN Press, cet ouvrage échevelé met en scène un univers qui a tout de notre monde, avec ses soucis écologiques et sociaux, recréé à l'échelle d'un village qui est aussi une communauté, quittée par le père de Jésus, mort au tout début du récit, qui observe tout ça d'en haut en narrateur omniscient, pour ne pas dire divin. 

On relève avant tout la bande son de ce roman, marquée par le sound de "Harvest", disque remarquable de Neil Young, régulièrement citée. Seront également cités des interprètes comme Robert Fripp ou John Wetton, du groupe King Crimson, voire David Gilmour, des Pink Floyd. Il n'en faut pas plus pour que s'enclenche une bande son à la fois agréable et implacable, que l'auteur décrit en termes dithyrambiques. Crépusculaires ou pépères, les couleurs des musiques citées ne manquent pas d'impacter l'expérience du lecteur qui les connaît.

L'eau, un personnage

Et si la musique coule dans les oreilles du lecteur, l'eau coule à travers tout le roman à la manière d'un personnage à part entière. On la verra en particulier suspecte numéro un dans les problèmes de santé prématurés de certains personnages, débouchant éventuellement à leur décès: il y a du glyphosate ici ou là, ce qui suffit à en faire la suspecte numéro un dans le décès du père de Jésus, désormais patron de la communauté. Et en menant sa dérisoire enquête, Jésus va tomber sur Monsanto, suspect habituel...

Dès lors qu'il n'est plus question de boire l'eau de la nappe phréatique, la consommation d'eau minérale en bouteilles devient un enjeu dans la communauté mise en scène par l'auteur. L'eau se révolte aussi, d'ailleurs, contre les bâtiments, contraignant ainsi tout un petit monde à repenser son existence et à se reloger à la suite d'une inondation. Vous avez dit "réfugiés"?

Quand la jeunesse s'en mêle

Porteur d'un propos manifestement écologiste, l'auteur joue aussi sur les références chrétiennes pour suggérer que la communauté animée par feu le narrateur, Jésus et quelques autres a un côté mystique. Il crée ainsi quelques personnages typés, fonctionnant de façon simple: Pierre le combinard aime démesurément l'argent, Samy est piloté par son pénis. Le lecteur découvre aussi Paul et Virginie, deux ados qui vivent une expérience de dépucelage d'anthologie, parfaitement post-covid-19 puisqu'elle se passe de tout contact physique et se fonde sur un sextoy télécommandé et commandé en ligne.

Plus largement, c'est de manière abrasive que l'auteur met en scène une jeunesse idéaliste et prompte à s'enflammer pour les causes écologistes, quitte à user de procédés aussi radicaux qu'approximatifs. Toujours, l'écrivain place ses personnages au centre de chaque séquence, à l'instar de Marceline Pougnelon, qui connaîtra son heure de gloire en se faisant sauter (mais pas comme vous le croyez, petits canaillous!), ou d'une poignée d'ados écologistes mais plus soucieux de leur image à l'école que du salut de la planète.

Des scènes d'anthologie

Du haut de son statut de défunt, le narrateur observe, impuissant, le chaos s'installer sur la communauté qu'il a créée dans un esprit écologiste et novateur, nourrie entre autres de permaculture (ah, la grelinette, outil chouchou des néo-ruraux!) et d'esprit de débat scolaire. Ce chaos se nourrit des travers des hommes, relève l'auteur, soulignant les doubles appétits financiers et sexuels de certains de ses personnages. 

Côté sexuel, cela vaut au lecteur quelques scènes d'anthologie. Nous avons déjà parlé de Paul et Virginie à l'ère du sexe en ligne. "Le ciel se couvre" évoque également des copinettes en goguette dans un bar à la clientèle plutôt virile, ou les frasques d'une journaliste, Marie, qui taille une pipe à Samy dans un confessionnal. Cela, sans oublier – même si le lien avec le propos général n'est pas évident – la relation sensuelle, émerveillée et artistique, qui unit Hélène et son peintre ébloui.

En refermant "Le ciel se couvre", le lecteur garde ainsi le souvenir d'un roman qui cogne et foisonne, mettant au jour les turpitudes humaines en des scènes brindezingues qui vont crescendo, un peu à la manière d'un Tonino Benacquista. La communauté qu'il imagine symbolise une vision pessimiste, mais non exempte de lumières d'espoir, de notre humanité lui-même, tiraillée entre le respect quasi mystique de la nature et les pentes pas très vertueuses, nourries de sexe, d'argent ou de mégalomanie, sur lesquelles tout un chacun est susceptible de glisser. Et puisqu'on est dans un roman noir à nuance mystique, après tout, qui a tué le père de Jésus? L'enquête court toujours...

Jean-Jacques Busino, Le ciel se couvre, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site des éditions BSN Press.

mercredi 11 mai 2022

Douze nuances de "Bonsoir, chéri!"

Daniel Bovigny – Remarqué pour son premier roman "Crìme double en Gruyère", Daniel Bovigny vient de publier un recueil de nouvelles intitulé "Bonsoir, chéri!". Cet ouvrage réunit une douzaine de textes parus naguère çà et là, dans les circonstances les plus diverses. Qu'il connaisse ou non la plume de Daniel Bovigny, le lecteur aura donc un plaisir non feint à les (re)trouver groupées en un seul opus.

Le titre constitue ainsi la chute de "Nu-Toni", nouvelle qui ouvre le recueil. Celle-ci a paru dans "Fribourg la Secrète", brassée de textes réunie par la Société fribourgeoise des écrivains en 2007 à la suite d'un concours. C'est une chute qui donne le ton: retravaillées pour les besoins de la cause, les nouvelles du recueil qui vient de paraître utilisent cette tournure à la fois affectueuse et convenue.

On pourrait bien sûr se dire que c'est un procédé un peu répétitif, voire attendu, et les apparences donnent raison à ce reproche. Mais voilà: dans chaque texte, l'expression "Bonsoir, chéri!" résonne différemment, en mille nuances, et c'est en définitive une riche astuce. 

Elle peut ainsi être chargée d'une affection sincère (dans "Hêtre ou ne pas hêtre", où un hêtre père et un hêtre fils se retrouvent, ou dans "Les yeux noisette", sous sa forme suisse alémanique), du piquant vengeur d'une femme qui trompe le mari trompeur (dans "Nu-Toni", mais aussi dans "Toni, truand", qui conclut le recueil de manière cyclique en reprenant certains des personnages et l'ambiance curieusement dénudée de la nouvelle d'ouverture).

Dans leurs titres mais pas seulement, les nouvelles de "Bonsoir, chéri!" révèlent un écrivain qui aime jouer avec les mots, dans un souci d'humour et de mise en évidence de sens inattendus au fil des mots. Le lecteur se surprend ainsi à sourire d'un rapprochement surprenant ou d'un jeu de mots si évident qu'il n'y a jamais pensé. 

Plus largement, l'humour de l'ouvrage emprunte aux situations inattendues ("Pince-Monseigneur", où un cambrioleur s'attaque à une championne sportive romontoise retraitée mais encore en forme) voire absurdes – on pense à "Cuistres de grenouille", qui imagine le Léman vidé comme une vulgaire baignoire, ou à "Mystères au Musée gruérien", adaptation d'un délire à plusieurs mains imaginé lors d'un Salon du livre romand – j'en étais, de même que, si ma mémoire est bonne et si je n'oublie personne, Marie Brulhart, Claude Maier et Patrick Quartenoud. 

Enfin, à l'exception de deux nouvelles en particulier ("La Princesse des couleurs", nouvelle merveilleuse adaptée d'un spectacle pour enfants, et "Un ours blanc, ça Trump énormément", où Donald Trump part à la chasse à l'ours chez les Inuits), les textes recueillis dans "Bonsoir, chéri!" se déroulent dans un contexte de terroir typiquement fribourgeois. L'auteur en revisite l'imaginaire à sa manière, amusée et empreinte de tendresse, et le lecteur se retrouve ainsi avec lui au rituel cortège de Saint-Nicolas à Fribourg ("Myre") ou aux abords d'établissements médico-sociaux où il s'en passe des belles ("Monsieur Tournedisque", "L'énigme du chanvre 226"). 

Constitué de plusieurs pièces réunies en un puzzle cohérent, "Bonsoir, chéri!" est donc un petit régal qui offre à la fois le délice des lieux et celui des mots. Et celui des souvenirs, pour ceux qui côtoient l'écrivain Daniel Bovigny depuis quelque temps et apprécient sa plume alerte et joyeuse.

Daniel Bovigny, Bonsoir, chéri!, Cossonay-Ville, Editions de la Maison Rose, 2022.

Le site des éditions de la Maison Rose.

mardi 10 mai 2022

Charlotte Frossard, un pont entre deux pays

Charlotte Frossard – "Sur le pont" est le premier roman de l'écrivaine et journaliste suisse Charlotte Frossard, après plusieurs incursions dans le genre de la nouvelle. L'une d'elles a été remarquée par les éditions Encre Fraîche, qui ont édité cet opus pour ainsi dire dans la foulée.

Tout commence par un flou artistique, avec un corps nu qui gît dans une chambre d'hôtel. Le lecteur est d'emblée intrigué par ce début in medias res: que se passe-t-il, qui est-il? Peu à peu, l'auteure rétablit la bonne focale: un homme et une femme ont fait l'amour, et il y a quelque chose d'Egon Schiele dans leur maigreur. Ces deux-là, le lecteur va apprendre à les connaître. Et le flou de focale initial reflète celui de la vie de la femme.

Nous voilà donc avec Louise, aspirante journaliste auprès de la télévision romande, et Julien, homme en place, hautain, sec, dominant, agaçant aussi, mais magnétique. Quant à Louise, ballottée par des amours tourmentées avec lui, elle se cherche, professionnellement, mais aussi pour ce qui concerne ses origines portugaises. 

Dès lors, "Sur le pont" se construit comme un roman de quête et d'enquête autour de deux pôles de tension qui finiront par se rejoindre, avec pertinence. Côté télévision, l'auteure restitue un reflet caustique de ce monde d'apparences, où les combines sont bien présentes, plus encore que la concurrence à la loyale: concours truqués, copinage et médisances, il ne manque rien – parfaite description de la course au prestige de province. Au cœur de ce monde, se trouve Karin, la productrice. C'est un personnage flamboyant, fantasque, mais non exempt de toxicité à force d'être écrasante.

L'autre pôle de tension, vu comme intime et essentiel, relève de la vie privée de Louise, petite-fille de grands-parents portugais venus s'installer en Suisse dans le contexte de la dictature de Salazar. Dès lors, comment une "troisième génération" vit-elle entre un pays qui l'a adoptée (elle bosse à la télé, c'est enviable) et des parents et grand-parents toujours là et pour lesquels le souvenir du pays d'origine est plus vif? 

La romancière met au jour des éléments concrets pour mesurer l'écart, et c'est tout bénéfice pour un lecteur qui voit ainsi vivre des personnages et se sent concerné: Louise, ne parlant pas portugais, n'est pas reconnue comme vraiment portugaise par d'autres Lusitaniens installés en Suisse – ses camarades d'école compatriotes qui parlent la langue de Camões, pour ne citer qu'eux. Soucieuse de mesures, par exemple pour des recettes, elle s'inscrit en contradiction avec sa grand-mère, qui concocte ses délicieux gâteaux au pifomètre sans avoir jamais suivi une recette. 

Quant au temps de Salazar, qui occupe bien vite le cœur du roman, c'est, dans les dialogues, le lieu des discussions difficiles ou tortueuses et des échappatoires personnelles. Cela pourrait paraître un point de rupture entre Louise et son aïeule, aussi parce que le lecteur peut parfois ressentir, et c'est rendu avec finesse, que même si les échanges sont en français, langue de la terre d'accueil, les deux femmes ne parlent pas la même langue. Mais voilà: c'est aussi le point de jonction entre les deux pôles du roman, par le biais du reportage que Louise présente pour un concours et qui crée ainsi un pont entre deux pays. 

L'enjeu apparaît au fil des pages: la dictature salazariste est présentée comme quelque peu oubliée, malgré ce qu'elle a eu de terrible. L'auteure la fait revivre avec justesse, par des témoignages reconstruits que Louise retrouve au gré d'une enquête qui la fait voyager, dans un souci de carrière certes, mais aussi, de façon plus personnelle, de reconnexion avec ses racines et son histoire familiale. De quoi envisager un nouveau départ, empreint de plénitude, face à la mer à défaut d'océan – plutôt que les hauteurs de La Chaux-de-Fonds.

Charlotte Frossard, Sur le pont, Genève, Encre fraîche, 2022.

Le site des éditions Encre fraîche.