mardi 2 mars 2021

Avec Vincent Edin dans les méandres obscurs de la philanthropie

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Vincent Edin – La philanthropie, le journaliste Vincent Edin a connu. Il est passé par là, ce qui lui a permis de découvrir de l'intérieur ce domaine d'apparence aimable. "Quant la charité se fout de l'hôpital" est une synthèse à la fois rapide, concentrée et percutante de ses zones d'ombre.

Le malaise saisit le lecteur dès le prologue, qui évoque le lancement de l'opération Pièces Jaunes par Brigitte Macron, il y a peu, en présence de Didier Deschamps. Rappelons-le: l'opération a pour but de soutenir financièrement le secteur hospitalier public. L'auteur met en regard cet acte de quasi-mendicité avec celui de multimilliardaires qui ne paient pas suffisamment d'impôts. Ce faisant, il oppose la charité, basée sur le don, et la solidarité, fondée sur l'impôt.

Je me permets une brève digression terminologique: il est permis, avec Raoul Follereau, de distinguer la charité, qui est une vertu chrétienne, de l'aumône, qui serait cette vertu sans l'amour sincère. Inutile, la digression? Pas forcément. Certes, l'auteur a sans doute voulu faire un jeu de mots porteur pour faire un bon titre. Mais c'est aussi porteur de sens... 

L'auteur, en effet, souligne les racines chrétiennes de la charité à l'américaine en donnant quelques exemples historiques d'acteurs qui se rachètent une conduite en donnant pour les bonnes causes: on est bon côté pile, on triche côté face. 

Cette charité a ses limites, que l'auteur explique: elles sont limitées dans le temps et dans l'espace, et sont souvent portées par un storytelling voyant et avantageux pour le (riche) donateur. On est fort loin d'un saint François de Sales qui disait: "Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit."! Ainsi, mieux vaut donner pour Notre-Dame de Paris que pour une discrète hotline pour recevoir les plaintes des femmes battues: il est plus facile et voyant d'afficher les noms des sponsors sur un mur de Notre-Dame que sous le numéro de téléphone de la hotline.

A cela, l'auteur oppose l'impôt, conçu comme porteur de solidarité surtout s'il est progressif, qui n'a pas les inconvénients précités du don: il s'applique l'ensemble des contribuables, et les fonds ainsi recueillis servent à des degrés divers à tout le monde dans la juridiction correspondante. Par exemple par le biais de l'hôpital, d'une criante actualité en ces temps de pandémie. 

Et voilà où l'auteur veut en venir: en cherchant outrageusement à échapper à l'impôt, y compris par les dons défiscalisés, les ultra riches enlèvent d'importants moyens à l'Etat. En regard, les dons qu'ils consentent sont peu de chose et enrichissent surtout les donateurs. 

Dans un premier temps, l'auteur choisit des exemples connus de tous, aux Etats-Unis, pays modèle en la matière: sans surprise, il sera question de personnages tels que Jeff Bezos, Mark Zuckerberg ou Bill Gates. Dans un second temps, il observe ce qui se passe en France, nuançant au passage, et c'est peu de le dire, l'idée que le pays serait un enfer fiscal pour les Bernard Arnault et François Pinault – entre autres, mais bien au-delà du "petit" millionnaire.

Enfin, l'auteur a aussi un mot pour celles et ceux qui vivent du don et sont, à ce titre, enclins à soutenir un système finalement inégalitaire qui pousse l'Etat à toujours plus d'efficience (la critique du New Public Management, p. 72, me paraît un poil courte, soit dit en passant... mais c'est un vaste sujet!). Là encore, l'auteur considère qu'un auteur plus justement payé par tous, même et surtout par les plus riches, permettrait de compenser largement le recul de la dynamique du don, largement critiquée. 

Sur un tic social injuste sous ses apparences vertueuses, "Quand la charité se fout de l'hôpital" se présente ainsi comme une base de réflexion rapide, extrêmement synthétique, agréable à lire grâce à un ton volontiers pugnace.

Vincent Edin, Quand la charité se fout de l'hôpital, Paris, Rue de l'Echiquier, 2021.

Le site des éditions Rue de l'Echiquier. Lu en partenariat avec Masse Critique Babelio.


dimanche 28 février 2021

Dimanche poétique 488: Philippe Jaccottet


XI

(La Seine le 14 mars 1947)

Le fleuve craquelé se trouble. Les eaux montent
et lavent les pavés des berges. Car le vent
comme une barque sombre et haute est descendu
de l'Océan, chargé d'un fret de graines jaunes.
Il flotte une odeur d'eau, lointaine et fade... On tremble,
rien que d'avoir surpris des paupières qui s'ouvrent.

(Il y avait un canal miroitant qu'on suivait,
le canal de l'usine, on jetait une fleur
à la source, pour la retrouver dans la ville...)
Souvenir de l'enfance. Les eaux jamais les mêmes,
ni les jours: celui qui prendrait l'eau dans ses mains...

Quelqu'un allume un feu de branches sur la rive.

Philippe Jaccottet (1925-2021), "La Semaison. Notes pour des poèmes", dans Philippe Jaccottet, Œuvres, Paris, Gallimard/La Pléiade, 2014.

vendredi 26 février 2021

Le métro, théâtre d'une poésie à jouer avec Dominique Brand

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Dominique Brand – C'est à une sortie dans les rames du métro berlinois que le poète et dramaturge franco-suisse Dominique Brand invite ses lecteurs et ses spectateurs dans "A quai la terre". Il s'agit là d'un ouvrage posé entre deux eaux: celles du théâtre, lieu de la mise en voix vivante, et celles de la prose poétique, lue dans l'intimité. Et que ce soit sur scène ou en lecture silencieuse chez soi, ça fonctionne. 

Un mot sur le contexte de cette publication, d'abord: "A quai la terre" a dû composer avec les conditions sanitaires et administratives que l'on sait. L'œuvre a ainsi vu le jour hors des salles de théâtre le 26 janvier 2021 sous l'égide du Théâtre 2.21 à Lausanne. Elle assume d'être en permanente métamorphose. Une métamorphose qui fonctionne aussi dans l'esprit du lecteur qui n'a pas été spectateur. "Les théâtres sont fermés, le moment est propice à réinventer les modes de représentation", commente la journaliste Natacha Rossel dans "24 heures".

"A quai la terre" se présente comme une succession de portraits et de choses vues dans le métro de Berlin, emblématique de tous les métros du monde. Portraits de gens anonymes, vues de manière fugace, croquées à coups de crayon rapides et précis, pour ne pas dire prégnants: en quelques lignes, émerge à chaque fois un humain dans sa singularité: "Dame Halloween", ou ce "Prédicateur" qui vit sa misère – toute une histoire condensée en quelques lignes. Ces portraits, ces instantanés veut-on dire, composent la mosaïque du cosmopolitisme des grandes villes, avec des personnages venus de loin pour exercer des travaux ignorés mais essentiels. 

Fait remarquable, l'écriture se passe pratiquement de ponctuation. Résultat: l'acteur seul est invité à ciseler la musique du texte – ou, pourquoi pas, le lecteur, qui peut se lancer chez lui, à haute voix. Cela, même si l'agencement des mots, certaines cascades de noms communs juxtaposés pour suggérer l'accélération par exemple, donnent des pistes. 

Et pourquoi être seul à dire les textes, d'ailleurs? C'est le choix de la scénographie prévue, signée Nicolas Wintsch, avec la comédienne Anne Vouilloz. Mais le lecteur aura peut-être d'autres envies, et celles-ci sont dans le texte lui-même: on pourrait par exemple imaginer une voix incidente, aussi contrastée que possible, pour clamer les annonces par haut-parleur du métro berlinois, qui viennent rompre le déroulé de la relation des portraits. Rupture double d'ailleurs: le poète les maintient en allemand, alors que ses proses poétiques sont en français.

Et la salle rêvée paraît se rallumer au moment de l'épilogue, au rythme changé: les séquences s'écrivent par lignes, la ponctuation est de retour. Cela, pour rappeler ce lieu paradoxal du métro, théâtre de contacts et de distanciation sociale, de connexions tous azimuts. Avec "A quai la terre", il est bien sûr permis de penser aux livres "Le métro est un sport collectif" de Bertrand Guillot ou "Je regarde passer les chauves" de Sandrine Sens, qui disent le métro parisien. Mais après tout, pourquoi ne pas aller un peu plus loin?

Dominique Brand, A quai la terre, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Francis Richard.


mercredi 24 février 2021

Jean Claude Hautdegant, le parcours d'un initié

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Jean Claude Hautdegant – On dit que le secret de la franc-maçonnerie, loin de complots fantasmés, n'est rien d'autre que le parcours que chaque franc-maçon vit avec la société. Individuel, unique par la force des choses, il ne saurait donc être théorisé, ni généralisé. 

Si c'est vrai, alors force est de constater que le Stéphanois Jean Claude Hautdegant a choisi de lever un coin du voile: son livre "Itinéraire d'un franc-maçon" constitue un témoignage autobiographique, éclairé par cette franc-maçonnerie qui le nourrit, disons-le, depuis toujours.

Les jalons d'un parcours
L'histoire de Jean Claude Hautdegant s'agence comme un crescendo, partant de la jeunesse de l'auteur, avant même toute initiation, pour aboutir à l'épisode de la fondation d'un temple maçon au Puy-en-Velay. Dans la première partie du témoignage en particulier, l'auteur indique les jalons qui l'ont mené à la franc-maçonnerie. 

Ces jalons, ce sont des rencontres intenses, des récits d'une petite amie d'adolescence par exemple, ou la confiance troublante accordée par un client allemand, qui sèment son parcours. Il y a aussi l'expérience de la fraternité à l'usine, qui prend la forme d'une solidarité active, par exemple lorsqu'il secourt tel collègue tombé dans un bain d'acide, au travail dans une usine de produits chimiques.

Il y a aussi les objets, par exemple ces trois volées d'escaliers qui mènent à l'atelier de peinture de l'auteur, annonçant les trois premiers grades du Rite écossais ancien et accepté et séparant le monde profane du lieu sacré de la création. Plus fondateur encore, il y a tel livre trouvé dans la chambre qu'il occupait lorsque, dans l'après-guerre, l'auteur a fait son service militaire en Allemagne: un livre jaune et noir qui parle de franc-maçonnerie. Gageons que le jaune et le noir de la couverture de l'"Itinéraire d'un franc-maçon", dans sa première édition, en sont le souvenir. Le lecteur relèvera par ailleurs que le jaune et le noir sont la couleur des polars de la Série Noire: la franc-maçonnerie est-elle dès lors une en... quête de soi?

Reste qu'au terme de cette première partie, Jean Claude Hautdegant donne au lecteur l'impression que la franc-maçonnerie l'attendait, et qu'elle lui a pavé et fléché le chemin tout au long de sa vie.

La pierre brute sous toutes ses facettes
Au fil des pages, l'auteur parle beaucoup de lui, et c'est naturel dans un tel propos: ce "lui" n'est rien d'autre que la pierre brute sur laquelle, en entrant en franc-maçonnerie, il s'apprête à travailler. Avec franchise, il ne cèle rien de ses forces, ni de ses limites. On le sent contemplatif, volontiers en phase avec la nature qui l'entoure, curieux aussi. Mais il s'avoue aussi quelque peu impulsif, ce qui lui vaut trois licenciements, constamment en quête de ce que les Trente Glorieuses ne peuvent lui apporter. Il reconnaît aussi aimer les femmes et en être troublé plus d'une fois, ce qui lui vaut des amours compliquées.

On ne saura pas grand-chose des activités en société, si ce n'est les émotions certes fortes qu'elles suscitent sur le moment: déstabilisation lors des premières approches, bonheur ému lorsqu'on passe au grade supérieur. 

Mais l'auteur glisse quelques leitmotive qui, tout au long du livre, montrent son évolution. Il y a le chat Lucifer, qu'il ne supporte guère au début du roman et qu'il finit par accepter, voire aimer. Ou ces œufs au plat qu'il finit par réussir, alors que la cuisine n'est pas du tout son affaire. Le lecteur comprend dès lors que si le franc-maçon grandit en philosophie à force de planches, s'il grandit en humanité aussi, il progresse aussi dans les aspects les plus menus de son existence.

Une vie
Ce parcours maçonnique s'inscrit en outre dans le cadre plus vaste de la vie de l'auteur, artiste-peintre sensible mais qui avoue fuir quelque peu la représentation des visages de peur de faire faux, mais aussi frère de Bernard Lavilliers. Quelque peu éloignée en apparence de la destinée maçonnique de Jean Claude Hautdegant, l'expérience des concerts-expositions à Saint-Imier, en Suisse, apparaît comme un moment marquant. On peut y voir le fait que la franc-maçonnerie ne sépare pas de la famille – et l'auteur relate du reste que chacun des francs-maçons qui ont marqué son parcours a sa propre relation, plus ou moins secrète, avec cette activité. 

Davantage que secrète, la franc-maçonnerie telle que la montre Jean Claude Hautdegant apparaît désireuse de discrétion et vise à faire le moins de bruit possible, entre autres lorsqu'il s'agit de créer une loge provisoire dans un hôtel élégant du Puy-en-Velay. 

En modestie, avec des mots parfois un peu nombreux mais toujours simples et sincères, Jean Claude Hautdegant partage avec ses lecteurs son propre secret maçonnique avec cet "Itinéraire d'un franc-maçon": c'est l'histoire d'un homme d'origine modeste qui a trouvé sa voie. Et s'il ne dit pas certaines choses dans ce petit livre, c'est soit qu'on les a déjà lues ailleurs, soit – et là, on le comprend – qu'elles relèvent de davantage que du secret: de l'intime.

Jean Claude Hautdegant, Itinéraire d'un franc-maçon, Dardilly, MesMots, 2010.

dimanche 21 février 2021

Dimanche poétique 487: Joachim du Bellay

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici,
Tu me dis, mon La Haye, il m'en souvient encore :
Souvienne-toi, Bellay, de ce que tu es ore,
Et comme tu t'en vas, retourne-t'en ainsi.

Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi :
Hormis un repentir qui le coeur me dévore,
Qui me ride le front, qui mon chef décolore,
Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcil.

Ce triste repentir, qui me ronge et me lime,
Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m'être trois ans à ce bord arrêté :

Et pour m'être abusé d'une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M'a fait (sot que je suis) abandonner la France.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Poésie.Webnet.

Deux femmes suisses au Nicaragua, entre sororité et choc des cultures

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Danielle Coquoz – Le Rio Coco, vous connaissez? C'est le fleuve qui sépare le Honduras du Nicaragua. Peut-être en connaissez-vous le nom originel, à lui donné par les Amérindiens Miskitos, qui donne son titre au témoignage de Danielle Coquoz: "Rio Wangki". L'auteure y relate les mois qu'elle a passés en Amérique centrale dans le cadre d'une mission un peu folle au chevet des Miskitos, qui sont une population déplacée pendant des années 1980 marquées par la guerre civile. L'idée? Leur faire retrouver leurs terres d'origine. Cela, sous l'égide du CICR.

Le lecteur est vite happé par la musique que l'auteure installe. Cette musique, c'est celle qui installe de l'humour au fil de mots. L'auteure n'hésite pas à rire d'elle-même et de sa propre aventure, presque quarante ans plus tard. Il en résulte un ton résolument familier qui souligne le talent naturel de conteuse de l'auteure. Un talent qui s'exprime tant dans l'anecdote que dans la relation des enjeux d'une mission assez lourde, voire dans les rappels historiques, qui ne sont jamais ennuyeux.

Alors oui: il y a des choses sérieuses dans "Rio Wangki". L'auteure insiste régulièrement sur l'impératif de neutralité auquel le CICR doit rigoureusement se soumettre lorsqu'il intervient en des lieux où la guerre sévit – et en l'espèce, ce témoignage plonge dans les temps où les Contras et les Sandinistes se font face au Nicaragua. Cette neutralité transparaît dans "Rio Wangki", qui refuse de prendre parti pour les uns ou pour les autres. Qui plus est, en relatant une page d'histoire des Miskitos, il observe, avec toute la distance voulue, une communauté autochtone qui, pour des raisons historiques bien expliquées, penche vers ceux qui parlent anglais. Et jamais l'auteure, strictement descriptive, ne condamne ni n'approuve ce parti pris.

"Rio Wangki", c'est une aventure humaine et interculturelle à plus d'un titre, et c'est au fil des anecdotes que l'auteure le révèle. L'auteure se met en scène tantôt face aux Miskitos dont elle découvre les coutumes peu à peu, tantôt face aux latinos qui seront ses collaborateurs, qu'ils soient capitaines de navire, responsables logistiques ou bénévoles humanitaires. Un jour, il faudra virer séance tenante un homme qui utilise la nourriture livrée par le CICR pour monnayer des faveurs sexuelles auprès de femmes contraintes par la misère à cette extrémité. Un autre, l'auteure découvre les noms des Miskitos, pittoresques ou inquiétants. Mais le choc des cultures vécu sous les assauts des moustiques et les déluges démentiels, n'est pas exempt de rires ni de sourires. 

Enfin, en évoquant sa collaboration avec sa collègue Andrée Juvet, l'écrivaine relate une véritable complicité, pour ne pas dire sororité, face à l'adversité d'un monde hostile – tantôt à cause des hommes, tantôt à cause de la nature. On se soutient moralement lorsque le moral flanche, on va jusqu'à se sauver la mise l'une l'autre, dans un esprit d'équipe réellement vécu. Cela va jusqu'aux rituels, par exemple les repas bien arrosés entre copines dans ce bistrot "un rien chicos" de Puerto Cabezas, où des crocodiles nagent dans un aquarium, face aux clients. Et deux femmes en mission, c'est un monde de particularités que l'auteure relate: nécessité d'être ferme lorsque ça menace de sortir des rails, mais aussi possibilité de s'ouvrir des portes sur des choses aussi triviales qu'un besoin pressant sur le territoire du Honduras, en principe interdit d'accostage à la mission.

L'auteure est consciente qu'en tant qu'envoyée du CICR au Nicaragua, elle est le maillon d'une chaîne: d'autres reprendront en main le projet de relation d'une population qu'elle a lancé, de même qu'elle aura peut-être été la continuatrice d'autres projets. Sincère et joyeuse, elle relate avec talent une tranche de vie aux allures parfois folles ou acrobatiques où l'adversité comme les soutiens prennent des formes inattendues.

Danielle Coquoz, Rio Wangki, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site des éditions Plaisir de lire.


mardi 16 février 2021

Prophéties en Bretagne et conséquences

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Liza Lo Bartolo Bardin – La Bretagne, une terre de légendes... voilà bien un classique! La romancière Liza Lo Bartolo Bardin revisite cette idée avec habileté dans un roman solide intitulé "Eärwenn, les messagers de la lande". Ses ressorts sont l'imaginaire des Templiers et la possibilité d'une appréhension du réel druidique, alternative, ésotérique somme toute, mais ô combien riche. Surtout, elle utilise comme substrat la Prophétie de Jean de Jérusalem, controversée mais d'une troublante actualité – et source romanesque fertile et originale.

On ne peut qu'adorer Eärwenn, personnage moteur du roman, cette vingtenaire originale qu'on dit bizarre voire doucement dingue parce qu'elle voit le monde avec ses yeux à elle, qui ne sont pas toujours ceux de la raison. Vrai: elle ne répond jamais aux questions de la raison, celles que lui pose par exemple Thierry, un jeune homme qui en tombe raide amoureux parce qu'il a su, à un certain moment, la regarder sans préjugés. L'écrivaine fait d'Eärwenn un personnage bourré de fraîcheur, mais aussi un guide que Thierry n'aurait jamais suivie sans le moteur de l'amour.

Pour souligner le caractère fantastique de son roman, la romancière souligne telle ou telle légende du cru, à l'instar de ce bâton de Gargantua ou de l'empreinte de son pied. Légendes immémoriales qui font écho à des histoires plus récentes, moins flamboyantes puisqu'elles reposent sur des amours contrariées. Celles-ci s'articulent autour de la mort mystérieuse du marin breton Pierrig De Collmeuc (il en faut bien un), d'un certain Charles-Henri, alcoolique presque sympathique et très intéressé par les vieilles pierres, et de Rozenn, qui aurait pu, dû être sa femme. 

Qui est mort, qui est vif? Le chapitre 21 s'ouvre sur une nouvelle période, paraît détaché du reste du roman puisqu'il se déroule à Paris, quatre ans après l'idylle vécue entre Thierry, qu'on a pu croire mort, et Eärwenn. Pourtant, c'est là que la romancière renoue les fils encore rompus d'un généreux récit – dans un esprit qui paraît plus réaliste mais n'en conserve pas moins un bout de fantastique. Qui est en effet cette mystérieuse femme que Thierry rencontre çà et là, alors qu'il écrit des romans aux atmosphères de conte breton? Est-elle un ange, l'éternel féminin ou, à nouveau, l'envoyée des messagers de la lande?

Sur des bases solides, rédigé sur un ton fluide, le roman "Eärwenn, les messagers de la lande" sait embarquer ses lecteurs dans un monde qui plonge ses racines dans l'imaginaire des légendes chrétiennes. Cela, dans un terroir gorgé d'histoires d'hier comme d'aujourd'hui.

Liza Lo Bartolo Bardin, Eärwenn, les messagers de la lande, Saint-Etienne, Laura Mare Editions, 2010.

Le blog de Liza Lo Bartolo Bardin.

Lu par Goliath, Laurence Lopez Hodiesne.