Voilà un roman délicieusement foisonnant, parfaitement actuel! Par où commencer? Par exemple par cette ligne directrice qui le marque, et qui est celle de la distinction entre le vrai et le faux, et le sens qu'on donne à ce qui nous entoure. Peut-on ainsi trouver un sens profond aux romans de Marc Lévy, réputés légers, comme on le fait avec Jean-Paul Sartre, dont l'image de sérieux semble inoxydable? Analyser l'un ou l'autre peut s'apparenter à développer un discours à la logique interne infaillible, mais non souhaitée peut-être par l'auteur. Du côté Sartre, il sera question du motif du trou, dans "L'Être et le Néant". Du côté Lévy, en revanche, la plongée va toucher aux Saint-Simoniens, au socialisme primitif et à des appels à la révolution. Et puis, dans "Marc", tout le monde se raconte un peu des histoires...
... c'est que David n'est pas seul dans sa quête d'un peu de sens dans sa vie d'adulescent vivant dans les années 2022 – un Paulo Coelho aurait dit "sa légende personnelle". Autour de lui, il y a Youssef, devenu riche et bon vivant, toujours à l'écoute pour un mauvais coup. Il y a Juliette, perdue dans sa maternité, et Diana, la compagne de David lui-même, amoureuse à tout prix. Ce besoin de se la raconter éclate d'emblée avec le personnage d'Alex, personnage au genre fluide mais plutôt féminin, surtout lorsqu'il s'agit de cracher sa misandrie, évoquant la possibilité d'une théorie du genre essentiellement opportuniste qui se matérialisera avec son manifeste du solipsisme, marqué par un individualisme radical.
Côté travail, l'écrivain jongle adroitement avec les concepts creux du management et s'éclate dans la caricature jamais lassante du monde de l'entreprise, avec ses anglicismes qui finissent par ne plus avoir aucun sens et ses jeux de rôles, incarnés par la plantureuse Elise, qui désire David – surtout pour ce qu'il représente, en sa qualité de cadre de sa start-up. L'auteur décrit parfaitement les décolletés un peu trop ouverts, créant une relation trouble entre eux: baiseront, baiseront pas? La question pimente le roman, tout comme, dans le même esprit romantique, la relation conflictuelle qui relie David et Alex: y aura-t-il une romance "from hate to love"? Je vous le laisse découvrir.
Gageons que l'auteur de "Marc" a payé de sa personne en lisant tous les romans de Marc Lévy à titre documentaire! Sans doute certaines allusions m'ont elles échappé, n'étant pas moi-même lecteur de l'auteur de "Et si c'était vrai..." – d'où vient par exemple ce délire récurrent autour du bourdon, qu'on découvre rêveur? Sans doute pas du "Retour du Bourdon" d'Hélène Dormond; quoique?...
Sur cette base abondante et cohérente, Benjamin Stock édifie une intrigue qui, par son érudition bricoleuse, fait penser au "Pendule de Foucauld" d'Umberto Eco. Construite en un crescendo à l'issue révolutionnaire (Marc Lévy est vu comme un homme de gauche authentique par un David chauffé à blanc), shootée par ce qu'il faut d'alcool pour donner leur grain de folie aux personnages, l'intrigue, cocasse, prête à rire sur tous les tons, du rire franc au ricanement narquois ou ironique. Elle se révèle surtout riche en péripéties improbables: vols de bibliothèques, questionnements sur les opinions religieuses des insectes, ou rencontres nocturnes mystérieuses entre amateurs de ce vice impuni qu'est la lecture de Marc Lévy.
Benjamin Stock, Marc, Paris, Rue Fromentin, 2024.
Le site des éditions Rue Fromentin.




