mercredi 18 février 2026

"Croissez et multipliez"... à l'infini? Un écrivain interroge

Gilles de Montmollin – Connu pour ses romans à intrigues ayant le milieu aquatique pour cadre, l'écrivain suisse romand Gilles de Montmollin livre avec "Croissez et multipliez" un essai court et synthétique sur la question du climat, d'une actualité constante à défaut d'être brûlante aujourd'hui. Tout commence avec le ressenti que l'auteur a eu dans sa jeunesse: nous serons un jour trop nombreux pour que la terre puisse nous suffire à toutes et à tous. Cette intuition résonne avec ce que le Club de Rome va théoriser, et fait de Gilles de Montmollin, et il l'assume, un écoanxieux avant l'heure: il est né en 1954.

L'essayiste développe une réflexion qui s'ouvre de façon classique sur la corrélation, qu'il juge certaine – études à l'appui – entre le dégagement de CO2 et le réchauffement climatique: il n'y a pas de hasard. On le verra développer l'idée que l'humain est devenu une "espèce invasive": sommes-nous trop nombreux? Il développe aussi, pour la dénoncer, la philosophie du "plus", qui regroupe la croissance individuelle (avoir une voiture plus grosse que celle du voisin) et économique, à travers le PIB, indicateur valorisé.

Fort de ses études en géographie et de son expérience de vie qui est celle d'un aîné qui a vécu au contact de contemporains suffisamment divers, l'auteur devine cependant que le principal obstacle à la contention du réchauffement climatique, c'est l'humain lui-même, de manière presque invariable: l'humain est-il capable de réagir rapidement à ce que l'essayiste considère, non sans anxiété, comme une urgence? La technologie, selon lui, peut apporter son secours, mais il faudra passer par un épisode prolongé de dégagement majeur de CO2 pour s'adapter, par exemple en faisant en sorte que les bâtiments résistent aux événements météorologiques extrêmes que promet l'évolution du climat. Quid, par ailleurs, de l'idée que nous sommes trop d'humains sur Terre? Evoquant entre autres le Planning familial et les changements de mentalités à impulser (le titre du livre renvoie à la Genèse, premier livre de la Bible), l'auteur semble, au fil des pages, un adepte conditionnel de la décroissance de la population mondiale, et aussi d'une économie devenue trop amie du "plus". 

L'essayiste est conscient du caractère impopulaire des mesures qu'il faudrait prendre dans l'urgence (et il est permis de lui rétorquer qu'il ne faut jamais décider dans l'urgence...): renoncer à la démocratisation du progrès, instaurer des gouvernements autoritaires, fonctionnant comme nos gouvernements démocratiques en période de covid-19, en composant avec les mécontentements que cela a pu générer – mais un gouvernement autoritaire ne compose pas, il interdit et embastille les porteurs d'opinions divergentes, si argumentées qu'elles soient, et on finit par l'appeler "dictature". Et une autorité forte pulsée par l'impératif de sauver le climat est appelée à devenir du "provisoire qui dure", bien plus que le temps d'une pandémie.

De tout cela, l'essayiste est conscient. Il laisse donc le lecteur face à l'alternative ultime: l'humain peut-il, aujourd'hui encore, s'emparer de la question du climat ou lui faut-il s'en remettre à l'arbitrage de la nature? Face à cette dernière possibilité, la conclusion de l'auteur est dure mais optimiste à sa façon: "Ce serait douloureux, mais ce ne serait pas la fin du monde. Ni celle de l'humanité." En somme: faire ou laisser faire... 

Si "Croissez et multipliez" est le fruit d'une réflexion avant tout personnelle née d'un ressenti de jeunesse, donc parfois porteur d'émotions marquées par une urgence qui fait naître une inquiétude pas toujours bonne conseillère (sacrifier la démocratie, vraiment?), ce petit livre constitue aussi, grâce à son argumentation solide et sourcée, un apport synthétique intéressant, évocateur avant tout des limites aux actes possibles qui s'offrent face à ce qui est présenté comme une urgence, aux débats et aux enjeux qui entourent l'évolution du climat.

Gilles de Montmollin, Croissez et multipliez, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Gilles de Montmollin, celui des éditions BSN Press.

lundi 16 février 2026

Du pain et des mystères dans le Gard

Sophie Mackintosh – Qu'est-ce qui peut bien rapprocher la femme du boulanger et celle de l'ambassadeur?  Avec "Le pain et le poison", nous ne sommes certes pas dans l'univers de Marcel Pagnol. Ce roman de Sophie Mackintosh, le premier d'elle traduit en français (par Ninon Chaupy), expose les atmosphères intemporelles d'une vie villageoise du temps où l'on allait laver son linge à la fontaine, source privilégiée d'informations et de ragots.

Tout tourne en effet autour de quatre personnages dans ce roman: un ambassadeur américain et sa conjointe, et la femme du boulanger, Elodie, que son mari délaisse au profit de la recherche obsessionnelle du pain parfait. En quête d'attention, Elodie va être troublée par Violette, l'épouse de l'ambassadeur: est-ce l'aveu d'une attirance homosexuelle? On y arrive. Mais lorsqu'Elodie entre dans le monde du couple de Violette, elle devra aussi en accepter quelques codes qui lui sont étrangers, par exemple l'histoire de la rencontre de Violette et de son mari, réinventée en fonction des interlocuteurs. 

Au centre de ce quatuor, c'est Elodie, la femme délaissée, qu'on découvre, délaissée mais désirante tant envers son propre mari qu'envers Violette, à qui elle écrit des lettres qui constituent, dans "Le pain et le poison", un contrepoint introspectif. Roman d'atmosphères, ce livre a le chic pour installer une ambiance constamment marquée par la sensualité, voire par un érotisme d'atmosphère puissant, soulignée par le constant rappel de la couleur rouge – il y a le rouge à lèvres que l'ambassadeur aime voir sur les lèvres de sa femme, mais pas seulement. Il y aura même un peu de sang...

La description d'ambiances prenantes, d'un érotisme diffus, a pour conséquence que "Le pain et le poison" a cette saveur caractéristique des livres qui imposent qu'on prenne le temps de les lire, lentement, comme au temps où l'on avait vraiment le temps de lire. Comme dans les années 1950, où se situe l'intrigue. 

Une intrigue, enfin, qui s'inspire d'une affaire réelle et non élucidée malgré la déclassification de documents, celle du "Pain maudit", survenue en 1951 à Pont-Saint-Esprit (Gard). L'autrice s'interroge, et le lecteur avec elle: verre pilé, additif américain pour rendre la pâte du pain plus blanche? L'ambassadeur américain est peut-être moins débonnaire qu'on ne le croit. Ce que peuvent suggérer, symboliquement, certains appels à l'aide de Violette...

Sophie Mackintosh, Le pain et le poison, Le Bouscat, Editions du Gospel, 2026, traduit de l'anglais par Ninon Chaupy.

Le site de Sophie Mackintosh, celui des éditions du Gospel.

dimanche 15 février 2026

Dimanche poétique 730: Parme Ceriset

Éternelle Aphrodite

Rien n’a vraiment changé depuis la nuit des temps,
Les êtres naissent et meurent en cycles infinis,
Comme des grains de sables que la mer polit
Et ramène à la plage en rouleaux scintillants.

Le temps d’un bref éclair et l’on entraperçoit
Un sourire de miel et un regard brûlant,
C’est la vie qui s’agite au coeur de notre joie,
L’amour au creux des vagues embrase l’océan.

Dans ces volutes bleues aux lueurs turquoise 
Ne vois-tu pas l’éclat de mes yeux étoilés,
Le galbe pétillant de mes lèvres framboise ?
Je suis née de l’écume, un soir d’éternité.

On m’appelle Aphrodite, je suis l’amour des cieux,
J’enflammerai les âmes jusqu’au bout du temps,
La vie n’a plus de mort lorsqu’elle brille en mes feux
Je suis à tout jamais l’ultime firmament.

Parme Ceriset (1979- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 14 février 2026

De l'Irak à Paris, itinéraire d'un converti

Joseph Fadelle – Devenir chrétien, répondre à l'appel du Christ, n'a rien d'évident dans certains pays. Venu d'Irak, Joseph Fadelle en sait quelque chose! Dans "Le prix à payer", ce converti, né dans une famille de notables et promis à une belle carrière marquée par l'aisance matérielle, relate le début de son parcours de chrétien, vécu entre l'Irak et la Jordanie, jusqu'à son arrivée en France. L'errance est longue...

Dans son esprit, pourtant, celui qui s'appelait Mohammed Moussaoui partait gagnant, fort de ses préjugés envers les chrétiens de son pays, certain même d'être capable de les convertir. Sa première rencontre avec un chrétien, lors de son service militaire, va le secouer. Cela, à partir de peu de chose: lire le Coran en y réfléchissant quelque peu, puis lire l'Evangile. 

Le témoignage de Joseph Fadelle n'occulte rien. Il relate le contexte hostile aux chrétiens qui règne dans les années 1980 en Irak, un contexte qui rend à leur tour méfiantes les quelques communautés chrétiennes qui y subsistent: il n'est pas facile d'y obtenir son baptême, et aucune communauté ne tient à se mettre en danger pour accueillir celui qui reste un inconnu. Cela, sans oublier la corruption, endémique. 

La rupture est également consommée avec une famille qui, c'est peu de le dire, ne comprend pas ce choix d'un changement de religion. De son côté, l'auteur de "Le prix à payer" regrette le côté formel et matérialiste de son clan, prêt à payer ou à faire acte de violence pour faire revenir "son" Mohammed Moussaoui au bercail. Face à un narrateur convaincu, ces tentatives peuvent faire figure de tentations quelque peu diaboliques aux yeux du lecteur. Mais le narrateur tient bon, persuadé que le message d'amour et d'espérance de l'Evangile est plus profond, plus sain(t) pour lui et pour les siens.

Persuadé? Certes. Mais l'auteur se montre sincère jusqu'au bout, indiquant dans son témoignage ce que tout croyant profond a sans doute ressenti un jour: le doute est indissociable de la foi, dès lors que la vie l'éprouve. L'écrivain n'en cache rien, rappelle ses moments de péché ainsi que ses accès de désespoir face à la difficulté d'être chrétien en Irak, puis en Jordanie. Il a des alliés ici-bas, cependant, à commencer par son épouse et ses enfants. De belles rencontres le feront avancer aussi, là où il semble qu'il n'y a pas de chemin. 

"Le prix à payer" apparaît ainsi comme le beau témoignage, exemplaire diront même certains, d'un homme converti au christianisme dans un contexte résolument hostile. On peut aussi le voir comme la réalisation actuelle de cette invitation du Christ à tout quitter pour Le suivre, même si c'est difficile. Et aussi, enfin, comme un appel fait au lecteur à, simplement, dépasser ses préjugés et ses habitudes pour devenir meilleur. Et ce dernier message s'adresse à tout le monde.

Joseph Fadelle, Le prix à payer, Paris, Editions de l'Œuvre, 2010/Presses Pocket, 2012.

mardi 10 février 2026

Valentin Perrier a-t-il violé?

Danielle Cudré-Mauroux – En Suisse, les élections des conseillers fédéraux relèvent généralement de la formalité: on trouve toujours le bon candidat, qui prendra place, au terme d'un vote du Parlement, au sein du collège gouvernemental qu'on appelle le Conseil fédéral. Mais voilà: il arrive que ça déraille. C'est là que "Le bal des faux-culs", roman policier signé Danielle Cudré-Mauroux, commence. 

C'est en effet une rivale (mais néanmoins amie) de Valentin Perrier, Christine Martin, qui lui souffle la place au terme d'un scrutin à suspens. La raison? Valentin Perrier a violé, et ça s'est su. Enfin, violé, vraiment? Le lecteur sent immédiatement qu'il y a quelque chose qui ne colle pas. Et c'est en entretenant savamment et longuement le doute que l'autrice accroche son lectorat.

Cela paraît simple, pourtant: Perrier, homme politique d'âge mûr, habitué d'un petit café à Vevey, fait de l'œil à l'une des serveuses, Lilly, puis cède à ses pulsions les plus malsaines. Face à cette situation, la romancière place deux personnages aux réactions très différentes: Rossella, une jeune stagiaire nourrie aux thèses post-MeToo et prompte à condamner le mâle, et son personnage récurrent, Max Avelar, "l'inspecteur de police équitable", son mentor. Un personnage que le lecteur découvre pondéré, rigoureux dans l'enquête, et amateur de bircher à ses heures.

Si pédagogue qu'il soit, celui-ci aura bien du mal à dompter sa collègue et à lui faire comprendre qu'une enquête doit aller au-delà des apparences. Tant mieux pour le lecteur: celui-ci va être promené au gré d'une intrigue qui convoque la mafia italienne, ainsi que quelques truands pour qui le petit café où Perrier a ses habitudes sert de paravent à des activités de prostitution moins avouables, discrètement exercées sur la côte lémanique. Perrier? Justement: en qualité de comptable, il a partie liée avec ce monde. Les apparences sont contre lui...

"Le bal des faux-culs" excelle à démontrer les mécanismes délétères qui, sur de simples soupçons, peuvent condamner socialement, plus durement que la décision d'un tribunal, un homme bénéficiant d'une certaine notoriété. En entourant son personnage d'une famille, la romancière renforce encore la tension dramatique de son roman: le lecteur découvre les manœuvres requises pour sauver les apparences, les enfants harcelés, l'épouse qui doute. Cela, sans oublier les amis et collègues en politique qui, soudain, tournent le dos à Valentin Perrier.

Enfin, la romancière vient greffer quelques aspects sociaux autour du personnage de Lilly, jeune femme en rupture qui se partage entre le service au café et la prostitution pour tenter, tant bien que mal, de joindre les deux bouts. Ce qui entre en contraste avec Christine Martin qui, au sommet national du pouvoir, ira liquider son secret de famille quelque part en Italie. Ce livre laisse au lecteur le souvenir d'un roman où tout semble réglé à la fin, mais où, telle une brume enveloppant certains personnages, une part de mystère s'entête à subsister.

Danielle Cudré-Mauroux, Le bal des faux-culs, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Lu pour le défi Un hiver polar.

lundi 9 février 2026

La confession d'un homme chassé

Claire Genoux – "dehors": cité en tout début d'ouvrage, c'est le mot qui va déterminer le destin du narrateur de "Départ", le dernier court roman de l'auteure suisse Claire Genoux. Porté par une voix unique, cet ouvrage donne en effet la parole à un homme que son épouse, Regina, chasse de chez lui, non sans oublier de réclamer des conditions de divorce avantageuses pour elle et pour les enfants. 

Chassé de chez lui, le personnage qui s'exprime évoque toute une vie, la sienne, avec ses sentiments et ses galères. Le métier de bûcheron qu'il endosse n'est pas le sien, mais il le vit, en dit les techniques et les liens humains qu'il implique. 

Se souvenant, il évoque aussi les femmes de sa vie, et aussi cette Christine vers laquelle il craint d'aller, fragilisé par la rupture et travaillé par des zones d'ombre dont il a peur. 

Au fil des pages, c'est donc une confession qui se développe, profonde, introspective bien entendu – celle d'un homme qui se demande s'il a pu se tromper quelque part. Celle aussi du ressenti d'une sorte de dieu déchu, soudain rejeté par les femmes – et rejetant à son tour les lèvres tendues de Christine, offrant un baiser au bord d'un lac.

A force d'évoquer avec une profonde sincérité les amours du narrateur, "Départ" est empreint d'une sensualité de tous les instants, dite sans filtre. Cette fête des sens passe cependant aussi par la nature rugueuse du style oral que l'écrivaine recrée pour son personnage principal. Les "ne" des négations s'effacent, les phrases se passent parfois de verbes, les retours à la ligne après peu de mots rythment par moments le récit.

"Départ" est un roman rapide et percutant, travaillé et porteur d'un propos dense. Il explore jusqu'au bout tout ce qu'un homme peut ressentir lorsqu'on le quitte par surprise. 

Claire Genoux, Départ, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

dimanche 8 février 2026

Dimanche poétique 729: Joachim du Bellay

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple

Je vis l'oiseau qui le soleil contemple
D'un faible vol au ciel s'aventurer,
Et peu à peu ses ailes assurer,
Suivant encor le maternel exemple.

Je le vis croître, et d'un voler plus ample
Des plus hauts monts la hauteur mesurer,
Percer la nue, et ses ailes tirer
Jusqu'au lieu où des dieux est le temple.

Là se perdit : puis soudain je l'ai vu
Rouant par l'air en tourbillon de feu,
Tout enflammé sur la plaine descendre.

Je vis son corps en poudre tout réduit,
Et vis l'oiseau, qui la lumière fuit,
Comme un vermet renaître de sa cendre.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Bonjour Poésie.