lundi 13 juillet 2026

Quand les taupes modèles font les placards chez les mannequins

Olivier Gay – Il y a toujours quelque chose d'excitant, pour le lecteur de bons livres, à explorer les coulisses d'un domaine d'activité, a fortiori s'il est glamour. Flattant ce penchant, l'écrivain Olivier Gay propose à son lectorat une belle enquête portée par une bande d'amis que rien ne dispose à se confronter à plus fort qu'eux. Dès le titre, le sens de la formule rejoint la justesse du fond: nous voici en présence du roman "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". Nous voilà avertis: ce ne sera pas toujours très sage.

Dans "Les mannequins ne sont pas des filles modèles", les lecteurs retrouvent Fitz, anti-héros amusant, capable de se mettre dans les pires situations par amitié (tout en se demandant, jamais si cocasse que lorsqu'il se victimise, ce qu'il est allé faire dans cette galère), en particulier envers ses amis Déborah, enseignante cocaïnomane, et Moussah, videur musculeux et Black de son état. Tout commence à dérailler au moment où la copine de Moussah, appelée mais non encore élue à la carrière de mannequin, disparaît: Cerise, c'est sa copine, il l'a dans la peau, vraiment, et puis elle est belle et super bonne au pieu. Gagné: le lecteur l'aime aussi, et le voilà ferré.

Fitz mène l'enquête, dès lors. Celle-ci est corsée par la situation de ce personnage, dealer éthique mais dealer quand même, queutard à l'occasion et en porte à faux face à des parents qui aimeraient bien le voir se ranger, si possible avec une femme – c'est un gag récurrent de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". La police l'a à l'œil, un œil ambivalent: celui de Jessica, policière un brin paternaliste, voire adultiste, adepte du "c'est pour ton bien", mais prête à couvrir son... ex. Parce que oui: à force, Fitz a des ex partout, et il sait s'en servir. Cela, même dans le milieu des mannequins, ce qui va jouer un rôle dans ce roman, par le biais de l'énigmatique Aurélie (à la fois conquête et ex, OK!) et, plus largement, de sa chic famille.

Portée par l'amitié solidaire qui soude le trio constitué par Déborah, Moussah et Fitz, l'enquête, informelle, flirte constamment avec la légalité: il y aura plus d'une effraction que les personnages auraient aimée plus discrète, et de la part du camp adverse, plus d'une tentative d'intimidation qui fait mal. Et de façon plus astucieuse, l'écrivain réussit à mettre en scène les rivalités qui s'installent entre des mannequins désireux de percer dans leur métier, mais pressés par le temps: dans ce métier, 25 ans, c'est déjà vieux, et les sourires sont volontiers plus carnassiers que sororaux lorsque les places à prendre sont à la fois rares et lucratives. Astuce supplémentaire: l'auteur réussit à camper à la perfection un certain Nathan, patron d'agence à l'orientation sexuelle incertaine (la typologie de Fitz a de quoi faire sourire!) mais parfaitement capable de jouer sur les divisions entre des mannequins qui lui ont fait confiance pour leur carrière.

Enfin, de manière attendue, c'est à Paris, capitale de la mode s'il en est, que se déroule l'intrigue de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". Le décor est crédible; il aime s'attarder dans les bars et les lieux branchés, mais ne dédaigne pas de dire le côté parfois bricolé des coulisses du glamour, de manière finement observée, par exemple en disant la signalétique, misérablement résumée par des feuilles de papier scotchées sur les portes. 

Mené de main de maître jusqu'au dernier retournement de situation, "Les mannequins ne sont pas des filles modèles" séduit par son humour de tous les instants, ainsi que par la capacité hors pair qu'a l'auteur de prêter à son personnage récurrent d'excellentes vannes et punchlines. Le lecteur habitué de la saga découvrira par ailleurs l'identité du hacker légèrement intrusif qui hante l'ordinateur de Fitz. Un indice: il s'appelle Olivier Gay, et il est écrivain. Et s'il n'est pas le narrateur, il n'en est pas moins omniscient...

Olivier Gay, Les mannequins ne sont pas des filles modèles, Paris, Editions du Masque, 2014.

Le site des éditions du Masque.

Egalement lu par Alliance Coaching 17Anaïs, Encres et Calames, Joyeux DrilleLaureLiseron d'hiverL'Oncle Paul, Margaud LiseuseOihanaOukouloumougnouPaïkanne, The Magic Orange Plastic Bird, Un brin de lecture.


dimanche 12 juillet 2026

Dimanche poétique 750: François Tristan L'Hermite

A des cimetières

Séjour mélancolique, où les ombres dolentes
Se plaignent chaque nuit de leur adversité
Et murmurent toujours de la nécessité
Qui les contraint d'errer par les tombes relantes,

Ossements entassés, et vous, pierres parlantes
Qui conservez les noms à la postérité,
Représentant la vie et sa fragilité
Pour censurer l'orgueil des âmes insolentes,

Tombeaux, pâles témoins de la rigueur du sort,
Où je viens en secret entretenir la mort
D'une amour que je vois si mal récompensée,

Vous donnez de la crainte et de l'horreur à tous,
Mais le plus doux objet qui s'offre à ma pensée
Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous.

François Tristan L'Hermite. Source: Bonjour Poésie.

vendredi 10 juillet 2026

A l'enseigne des cœurs battants

Collectif – Ils se sont passé le mot: dix autrices et trois auteurs, dont la plupart font partie du GAHeLiG, ont choisi d'écrire une nouvelle dans le genre de la romance, avec une seule contrainte: un ancrage fort dans un terroir de Suisse romande. Paru à l'enseigne de La Maison Rose, préfacé par Marie Lyonnet, le recueil "Cœurs de Suisse" est le beau résultat de ce projet commun qui associe des écrivains familiers du genre comme de parfaits débutants – et débutantes.

Tous domiciliés en Suisse romande, les écrivains qui se sont lancés dans l'aventure ont tous choisi un cadre qui, de manière plus ou moins marquée, sera nécessairement plus significatif que le décor interchangeable d'une grande ville. C'est là une première contrainte, tant il y a peu de Paris ou de New York en Suisse romande. Les romances se développent donc dans des lieux-dits ou de petites localités, à l'exception peut-être de la très urbaine romance "Un ciel entre nous" de Jean Morisod qui, à Genève, dévoile les cruautés et la vanité du milieu professionnel du luxe. Quant aux personnages, loin des "citadines branchées" que courtisaient naguère les éditions Red Dress Ink, ceux-ci apparaissent le plus souvent directement accessibles au lectorat, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre. Accessibles, voire accueillants: on pense à la gouleyante nouvelle "La délivrance" de K. Sangil, où la fausse monnaie façon Farinet flirte avec des sentiments amoureux on ne peut plus vrais, fluidifiés par un peu de bon vin valaisan –– le pendant local du Cosmopolitan de Carrie Bradshaw dans "Sex And The City". De quoi faire monter le rouge aux joues!

De manière générale, on sent dans chaque texte l'envie, de la part des auteurs, d'expérimenter, de se détacher un tant soit peu des figures imposées du genre. Cela apparaît dès la première nouvelle, "Le Chant de l'eau" de Céline Chételat, empreinte de tendresse, qui fait toute leur place aux amours enfantines qui grandissent avec les cœurs qui les portent. Venus d'autres horizons, le fantastique ou la science-fiction par exemple, certains auteurs tentent, non sans succès, de rapprocher les genres. 

Cela donne "Le silence des runes" de David Tschopp, avec ses extraterrestres séquestrés qui rappellent, peut-être, par leur sort, les réfugiés qui arrivent en Suisse et qu'on loge dans des centres où la liberté est toute relative, ou alors "Les larmes de la dame blanche" d'Anaïs Guiraud, aux ambiances nocturnes à la fois fantastiques, inquiétantes et romantiques. Sans oublier une nouvelle aux ambiances nocturnes également, mais plus musclée, menée sur les chapeaux de roue autour d'un talisman: "Ici ou ailleurs" de Fabrice Pittet. Quant à la nouvelle "Le Jura Express" de Charlene Kobel, il laisse planer le doute: les cow-boys qui ont attaqué un train touristique jurassiens sont-ils de vrais outlaws venus du passé pour troubler une bande d'amis en goguette, déguisés en personnages du Far West?

L'amour étant un sentiment de toujours, plus d'un auteur s'est aventuré dans le genre de la romance historique. Bénédicte Gandois a emprunté à un épisode méconnu mais bien réel de la Réforme en terre vaudoise l'amorce de sa nouvelle "L'ange musicien", alors que, dans la veine "hate to love", Amélie Hanser réinvente, à grand renfort de dialogues rosses, l'invention de la fondue moitié-moitié sur un marché fribourgeois: c'est "Deux cœurs fondus". Et si son sujet, la confiserie à base de chaudrons en chocolat, est tout à fait actuel, "A la belle Escalade" d'Elisa Alberte se fonde sur la tradition de l'Escalade, née au lendemain d'une tentative d'invasion de Genève par les Savoyards. Et puisqu'on a parlé de narration "from hate to love", mentionnons encore ici "Retour aux sources" de Méline Darsck, qui relate le retour au village d'un grand ponte du rap à scandale, plus habitué aux groupies trop accueillantes qu'à l'accueil rugueux qu'on va lui faire chez lui – enfin, chez lui... ça se discute!

Enfin, le lecteur relève deux nouvelles qui s'aventurent du côté de l'homoromance: d'une part "La danse des automates" d'Azalyne Margot, empreinte de tendresse mais aussi parfaitement documentée autour du monde des boîtes à musique de gare, et d'autre part "Le jet d'eau dans la peau" de Stéphanie Manitta, où les sentiments semblent se rire de certaines contraintes liées au genre, sur fond d'aliments réconfortants servis dans un salon de thé. 

Il déborde d'amour, ce "Cœurs de Suisse". Et surtout, il a offert à treize écrivains l'occasion de revisiter, sur la longueur d'une nouvelle suffisamment développée pour que naisse une histoire d'une certaine épaisseur, le genre populaire mais parfois décrié de la romance. De nouveaux sentiers à explorer? C'est ce que nous diront, à l'avenir, les parcours de chacun des autrices et auteurs.

Collectif, Cœurs de Suisse, Cossonay, La Maison Rose, 2026.

Le site des éditions La Maison Rose.


dimanche 5 juillet 2026

Dimanche poétique 749: Charles Guérin

Conseils au solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile, 
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; 
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves, 
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles 
Se rapprocher le pas profond des choses graves ; 
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves, 
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. 
Et si l'heure en froc noir érige du silence 
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide, 
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant 
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles Guérin (1873-1907). Source: Bonjour Poésie.

samedi 4 juillet 2026

Un mariage et quarante ans d'odyssée

Libar M. Fofana – Le premier roman de l'auteur guinéen Libar M. Fofana, "Le fils de l'arbre", est porté par un souffle épique et aventureux rare. Il est également irrigué par l'expression d'une certaine sagesse de la vie, portée au gré de palabres comme de conversations par les nombreux personnages qui le hantent. Il y sera question de richesse dans un contexte pauvre, de manière de vivre là où règne un fonctionnement social clanique paralysant, soumis aux superstitions et aux questions d'honneur. 

Dans "Le fils de l'arbre", le lecteur suit le personnage de Bakari, marié en son absence et à son insu à Bintou, qui a un enfant de son oncle, Youssoufou. Peu désireux de jouer ce jeu qui lui est imposé, il s'enfuit. S'ensuit une errance de quarante ans qui a tout d'une odyssée – la durée l'évoque, mais aussi, par exemple, le chien qui reconnaît son maître à son retour au village. 

Cette période d'errance constitue le tissu du roman "Le fils de l'arbre". Elle recèle son lot de péripéties, révélatrices pour le lecteur occidental d'un monde particulier qui fonctionne selon ses propres règles et usages: un sens de l'hospitalité quasi sacré mais qui n'empêche pas les rumeurs, une certaine corruption, et aussi une vision déformée du monde des Blancs, en particulier Faranzi – la France. 

On se retrouve ainsi avec l'histoire d'un policier qui rackette un gamin porteur de pépites d'or qui tente de vendre un carton à proximité d'une gare, celle d'enfants qui, face à une situation grave, n'osent pas intervenir parce qu'ils ne sont pas censés être au courant et craignent la sanction, un paralytique maudit qui trimballe une béquille qui, elle-même, recèle son secret. Là où Youssoufou pratique la pêche, qui lui permet de vivre et de faire vivre sa mère, Bakari se met à l'agriculture. 

Tout cela est raconté avec le ton flamboyant d'un auteur qui, l'espace de 254 pages qui se savourent lentement pour en apprécier les images et le vocabulaire opulent, nourri encore de régionalismes, développe tout le talent d'un conteur hors pair. Une belle découverte!

Libar M. Fofana, Le fils de l'arbre, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2004.

Egalement lu par Yves Chemla.


mercredi 1 juillet 2026

Quelques vies sur une photographie

Françoise Cohen – Il y a tant d'histoires qui peuvent naître d'une simple photographie! Signé Françoise Cohen, le livre atypique "Il fait chaud à Tanger au printemps" explore les potentialités d'une image prise en 1944, où figurent cinq personnes: une photo de famille un peu solennelle, grave, avec un fond quelque peu nuageux. Sur le mode de la transmission familiale, un dialogue s'engage dès lors entre Joséfa, la mère, qui s'installe dans une résidence pour seniors, et sa fille, Francesca, chargée de mettre l'image en place sur une étagère. 

"Il fait chaud à Tanger au printemps" revêt une forme atypique, entre recueil de nouvelles et court roman, tant les dix nouvelles qui se succèdent, elles-mêmes divisées en séquences, sont liées entre elles. L'impression d'une histoire éclatée naît dès lors du fait que les récits collectés par Francesca se suivent dans un ordre qui n'a rien de chronologique afin de créer une mosaïque d'instants vécus à Tanger certes, mais aussi à Oran, à Salonique, à Paris, voire à Buenos Aires, au fil des années de vie de celles et ceux qui figurent sur la photo.

Celle-ci recèle quelques secrets plus délicat que l'autrice dévoile avec adresse, par exemple celle d'un sixième personnage: morte trop tôt donc absent de l'image, une enfant semble encore la hanter. Quant au sérieux apparent des personnes – deux hommes et trois femmes – il rappelle que la mort rôde en ces temps de guerre: l'ombre du nazisme plane sur cette famille juive d'origine française, et quelqu'un, dans le groupe, a décidé de s'engager de manière périlleuse. En fin de lecture, le lecteur comprend ainsi la valeur et la "rareté", au niveau d'une famille, d'une telle image, qu'il ne sera peut-être plus possible de reproduire.

Le lecteur se laisse volontiers captiver par les pages denses de ce court ouvrage qui oscille entre recueil de nouvelles et roman. Il devine que probablement, les personnages mis en scène ne sont autres que les alter ego des proches de l'autrice elle-même – ce qu'indique l'italianisation des noms de certains personnages. Et enfin, il fait la découverte de ce que peut avoir été la vie d'une famille, de la Seconde guerre mondiale à la fin du vingtième siècle, voire au-delà.

Françoise Cohen, Il faut chaud à Tanger au printemps, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.


dimanche 28 juin 2026

Dimanche poétique 748: Maurice Rollinat

Repas de corbeaux

C'est l'heure où la nuit fait avec l'aube son troc. 
Dans un pays lugubre, en sa plus morne zone, 
Précipité, profond, massif comme le Rhône 
Un gave étroit, muet, huileux, mou dans son choc ; 
Sol gris, rocs, ronce, et là, parmi les maigres aunes, 
Les fouillis de chardons, les courts sapins en cônes. 
Des corbeaux affamés qui s'abattent par blocs ! 
Ils cherchent inquiets, noirs dans le blanc des rocs ; 
Tels des prêtres, par tas, vociférant des prônes,
Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !
Soudain, leur apparaît, longue au moins de deux aunes, 
Une charogne monstre, avec l'odeur ad hoc !...
Ils s'y ruent ! griffes, becs taillent, frappent d'estoc. 
Acharnés jusqu'au soir, depuis le chant du coq, 
Ils dévorent goulus la viande verte et jaune 
Dont un si bon hasard leur a fait large aumône. 
Puis, laissant la carcasse aussi nette qu'un soc, 
Se perchant comme il peut, tout de bric et de broc, 
Dans un ravissement que son silence prône,
Au-dessus du torrent, le noir troupeau mastoc, 
Immobile, cuvant sa pourriture, trône. 
Sous la lune magique aux deux cornes de faune.

Maurice Rollinat (1846-1903). Source: Bonjour Poésie.