Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 27 septembre 2026
Dimanche poétique 761: Den Hall
samedi 26 septembre 2026
Anne Delcourt et les petits travers de l'humanité actuelle
Souvent, les nouvelles de "Laocoon" sont des histoires de couples, et souvent, ce sont des pasteurs – et pasteures – qui en sont les personnages principaux. Le lecteur s'amuse d'emblée de la dissonance cognitive qui s'installe autour du personnage de Liselotte dans "Une matinée pas comme les autres", nouvelle liminale: est-il acceptable d'exhiber son goût des choses chic et chères alors qu'on prêche la modération du haut de sa chaire?
Souvent, les couples mis en scène par l'autrice sont marqués par la religion. Et souvent, ils rompent. L'autrice démonte, adroite et amusée, les mécanismes qui amènent à cette issue: une infidélité qui finit par transpirer dans des communautés de fidèles où rien ne se dit et où tout se sait, voire une attirance homosexuelle, condamnée par le christianisme et, nécessairement, vécue difficilement par ceux qui sont concernés. Il arrive aussi qu'il faille sauver les apparences...
Le lecteur sourit à la manière dont l'autrice observe son petit monde de personnages, un regard sans doute affûté par son métier de pasteure qui finit par connaître les gens. On cache ce qu'on veut cacher, mais en le cachant, bien souvent, on le révèle: un surcroît de tendresse à l'attention de son épouse masque et dévoile ainsi, à plus d'une reprise dans "Laocoon", une amante ou un amant dans le placard.
Observatrice des mœurs d'aujourd'hui, la nouvelliste n'esquive pas la description des pressions sociales, presque politiques, liées à l'exercice du métier de pasteur en Suisse romande. Cela, sans jamais dramatiser outre mesure: elle donne à voir et à sourire, et sûrement aussi à réfléchir: et le lecteur, avec son humaine médiocrité, est-il tel que les personnages qu'elle décrit?
"Laocoon" est une courte critique de la société, fine et affûtée. Satirique au sens le plus subtil du terme, elle donne aussi à réfléchir au lectorat, qui peut volontiers tomber dans le péché d'orgueil souvent évoqué, sans être nécessairement nommé. L'incitation à la modestie, quant à elle, passe par les noms des personnages du livre: souvent fondés sur d'habiles calembours, ils rappellent que quelle que soit l'importance qu'ils se donnent, ils servent surtout de prétexte à un amusement prélude à la réflexion.
Anne Delcourt, Laocoon, Lyon, Maison rhodanienne de poésie, 2000.
mercredi 23 septembre 2026
Le destin recréé de Letizia Storti, entre usine et cinéma
C'est que le monde actuel s'y entend, à en croire l'autrice, pour déshumaniser les hommes et les femmes qui le font tourner. Responsable de ligne de production dans une entreprise pharmaceutique, Letizia Storti perd progressivement pied lorsque, à la suite d'un accident, elle n'est plus tout à fait en mesure d'assurer ses fonctions, ce qui la condamne à être baladée d'un poste à l'autre par un employeur qui, pressé par des impératifs de rentabilité, ne sait plus quoi faire d'elle et la prive de perspectives en la condamnant à une forme de précarité professionnelle.
Peut-être due à des jalousies internes, une mise à l'écart par les milieux syndicaux auxquels elle se sentait attachée la mine également. Restée longuement en contact avec Letizia Storti, l'autrice perçoit les fluctuations d'humeur de sa correspondante, que ce soit au gré de l'évolution de sa tenue, de plus en plus discrète, ou de la renonciation aux salutations écrites en italien, qui constituaient une lumière dans ses textos.
Letizia Storti devient dès lors le reflet des fluctuations de l'ambiance au sein d'une entreprise bien précise, qui a connu ses suicides sur le lieu de travail – une situation qui aura aussi concerné Letizia Storti. On retrouve, mis en œuvre, certains éléments décrits, de manière théorique, par Maxime Belligero dans son livre "Le travail est malade, il nous fait souffrir", qui évoque entre autres les situations extrêmes de France Télécom. Et au travers de Letizia Storti, c'est justement cette souffrance au travail, symptôme d'une entreprise au management malade, que l'autrice de "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans" partage, concrètement, avec son lectorat.
Le lecteur s'attache rapidement à la personne de Letizia Storti parce qu'elle le renvoie à des choses qu'il connaît bien. L'entreprise pharmaceutique qui l'emploie, UPSA, produit des médicaments d'usage courant tels que le Paracétamol. Et puis, Letizia Storti, femme discrète, connaît un moment particulièrement intense au moment où elle doit se mettre en avant, en danger aussi, lors du tournage du film "En guerre" de Stéphane Brizé, avec le populaire acteur Vincent Lindon.
Qui penserait, en lisant les pages lumineuses qui relatent une épopée cinématographique marquante pour Letizia Storti, que celle-ci va finir par s'effondrer par les coups de boutoir d'une vie qui lui refuse même le droit de faire son travail, celui par lequel elle se définit, à l'instar de bon nombre d'entre nous? Au plus près d'un sujet qu'il s'agit de faire revivre, la plume d'Anne Plantagenet, sensible, recherche constamment l'humanité derrière les faits bruts, les statistiques et les bouts d'articles dans la presse, pour redonner corps à une femme disparue prématurément, à 56 ans, après une vie marquée par des coups durs qui, dès une enfance marquée par la xénophobie et les préjugés, n'auraient pas forcément eu lieu d'être.
Anne Plantagenet, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, Paris, Seuil, 2024/Points, 2025.
lundi 21 septembre 2026
Guerres et matriarcat, une histoire avec Alasdair Gray
Quel programme! L'auteur aurait pu en tirer une ample saga, teintée d'humour comme le promet aussi la quatrième de couverture du livre. Il est dès lors permis de regretter que cet ouvrage pèse tout juste 202 pages, dont trois quarts de notes et commentaires. L'auteur décrit certes l'ascension non exempte d'obstacles de Wat Dryhope, jusqu'à sa nomination aux fonctions suprêmes. Mais alors que le lecteur s'attend à découvrir une société matriarcale, ce sont surtout des soldats qu'il va voir, surtout dans les premiers chapitres.
Quant à la société mise en scène, force est de relever qu'elle est essentiellement décrite dans les notes qui occupent un quart du livre et explicitent des mots disséminés dans le texte. Ceux-ci sont soit des néologismes (bandouliers), soit des mots usuels auxquels l'auteur confère un sens, une couleur particulière. Reste que ces aspects auraient gagné à être directement intégrés au roman, quitte à ce que celui-ci soit plus nourri, et si possible autrement que sous forme de dialogues: ceux-ci sont assez nombreux, volontiers longs et développés dans le roman lui-même, abordant parfois des questions philosophiques telles que le choix entre la mort glorieuse du soldat et son retour au foyer, peut-être moins couvert d'honneurs mais vivant.
Dès lors, l'intrigue paraît finalement assez réduite et simple, peu à même d'emporter totalement l'adhésion ou de frapper les esprits, malgré quelques machinations à base de virus ou de femmes malveillantes auxquelles Wat Dryhope devra faire face. De ce roman court en bouche, le lecteur gardera cependant en mémoire les très belles illustrations réalisées par l'auteur, expressives dans un style rétro et volontiers empreintes de sensualité, qu'il s'agisse des sujets représentés ou de leur traitement en noir et blanc, tout en pleins et déliés.
Alasdair Gray, Le Faiseur d'Histoire, Paris, Métailié, 2003, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.
Un site sur Alasdair Gray, le site des éditions Métailié.
dimanche 20 septembre 2026
Dimanche poétique 760: Gaston Couté
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.
Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.
Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.
L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.
vendredi 18 septembre 2026
Fais-moi peur, Valais!
Côté écriture, force est de relever que les paragraphes et les chapitres sont longs, obligeant le lecteur à ressentir, par cette forme imposée, quelque chose de la rude odyssée de deux familles Walser à travers les très inhospitalières Alpes du Haut-Valais. La tonalité semble grave, à l'avenant; mais elle sait aussi, prenant soudain du recul, faire des clins d'œil aux temps actuels, par exemple en abordant le thème du suicide perpétré pour ne pas être un poids pour les survivants, à la manière d'une Jacqueline Jencquel. Pendu volontaire, le premier personnage à partir ainsi donne le ton: si ce n'est pas par infection, la mort sera donnée la corde au cou.
De l'auteur, l'écrivain renvoie des Walser une image peu sympathique avec laquelle le lecteur devra vivre. Cette image est renforcée par le choix romanesque d'une narratrice femme, intelligente qui plus est, donc capable d'observer son monde avec du recul. L'invisibilisation des femmes y apparaît comme outrageusement normale, et la narratrice le déplore ponctuellement mais sans ambages; quant au fait que souvent, dans le texte, le bétail passe avant les femmes, il s'explique par le souci radicalement utilitariste d'une économie axée sur la survie et la production de ce qui y contribue – et dans l'esprit des personnages du livre, une femme, ça fait des enfants, mais ça ne se mange pas. Qu'on se rassure toutefois: héritière de Hildegarde de Bingen, la narratrice sait trouver sa voie, voire sa revanche.
C'est que, outre ses mœurs difficilement concevable aujourd'hui, le double clan Walser que l'auteur met en scène se compose essentiellement de personnages dégénérés, tant au physique qu'au mental. Seule la narratrice trouve grâce aux yeux du lecteur: à côté d'elle, nous avons entre autres des personnages marqués par la consanguinité, un grand abruti docile, deux jumeaux bizarres et maigrichons, une femme assoiffée de sexe. Peu à peu, une sélection naturelle se met en place dans l'univers inhospitalier des alpages.
Et l'auteur se lâche, complaisant, pour dire le sang, les fluides corporels, le pus, la diarrhée et tous ces trucs qu'on a quand on est malade, quitte à abuser des éléments du décor pour souligner ses effets: dans un esprit gore, il y a quelque chose de génial à écrire une phrase aussi concentrée que "A son retour, Bouby puait tellement la charogne que nous lui intimâmes l'ordre d'aller se laver au torrent et de jeter dans la Piss (une rivière des Grisons, ndlr) ses vêtements qui puaient la merde" (p. 73). Le pire, c'est que le lecteur voit crever ou agir ces personnages, victimes de violence domestique ou de la force de la nature, avec une certaine indifférence à peine mêlée de gêne amusée: tant pis pour eux, mais on est là pour le spectacle.
Quant à la narratrice, avec ses qualités intellectuelles supérieures à la moyenne de son entourage, elle rappelle précisément Hildegarde de Bingen: sage, elle s'intéresse aux moyens de soigner les humains et préfigure, à sa manière, le motif des sorcières d'antan. L'histoire de "L'exil des damnés", en effet, se déroule tout au long d'un quatorzième siècle où les Suisses commencent à expliquer aux Autrichiens qui c'est Raoul – c'était à Morgarten, le 15 novembre 1315. Ce contexte politique, l'auteur le décrit par la pensée de sa narratrice, mais aussi par les dialogues des personnages masculins – des dialogues sans paroles, astucieusement fondés sur des moues expressives. C'est pourtant la narratrice qui finit par prendre la conduite de ce qui reste de son clan, tri sélectif inclus (on parle d'accidents soldés de manière pragmatique, mais aussi d'un parricide et de quelques lobotomies, quand même!).
Et tout ça pour quoi? L'auteur relate une bonne semaine de rudes marches dans les neiges des sommets du Haut-Valais, là où l'on parle un dialecte alémanique particulièrement ardu qui entre en résonance avec un univers des plus inhospitaliers – pour faire peur, et sans craindre peut-être l'anachronisme (on n'est pas à ça près, c'est la loi du genre), l'auteur va jusqu'à convoquer les "tschäggättä", figures de sorcières masquées, ancestrales et effrayantes. La narratrice de "L'exil des damnés" est-elle l'une d'elles? La suite au prochain épisode, comme on dit: une suite intitulée "La maîtresse des horloges", est déjà annoncée.
Gabriel Bender, L'exil des damnés, Ardon, Gore des Alpes, 2026.
Le site des éditions Gore des Alpes.
mercredi 16 septembre 2026
Un roman de formation dans un contexte militaire
Roman de formation
Roman de formation? Si elle s'est construite au gré des inspirations de l'autrice et de son entourage, l'intrigue s'avère cohérente: le lecteur observe avec un sourire amusé une jeune femme qui se révèle à elle-même tout au long de ce qu'elle apprend pendant le temps qu'elle passe au sein d'une unité militaire, celle des "Bobs".
Un apprentissage qui sera couronné par des actions en conditions réelles et par l'adoubement que représente, pour Luce, la réception d'un nom de "Bob" – si les mots ne sont pas écrits dans le roman, il est permis de penser, pour ces noms donnés par les pairs, à des formes à la fois sérieuses et humoristiques de vulgos ou de totems révélateurs.
Cette formation est riche et complexe: il s'agit pour Mila de s'intégrer au milieu militaire et d'en apprendre les gestes autant que les usages, sans pour autant perdre ce qui fait sa personnalité, ni se laisser réduire au statut d'outil au service d'une puissance militaire. Cela, en tant qu'humain mais aussi, cela affleure à plus d'une reprise, en tant que femme dans un monde d'hommes. La recherche d'appartenance à un groupe constitue dès lors un thème constant de "Découverte" et prend la forme d'un jeu subtil d'équilibre: la grâce de la danse est-elle soluble dans l'efficacité rigide de l'armée?
Jeux de mots
Les noms des personnages donnent à la romancière l'occasion de s'amuser un peu, et de faire sourire le lecteur dans la foulée. Belle trouvaille que ce nom d'équipe des "Bobs": ils en ont sous le chapeau, et ce mot court permet de créer mille jeux de mots pour nommer les membres de l'équipe. C'est aussi une manière pratique offerte au lecteur de s'y retrouver, tant les noms sont évocateurs: Bob Dior est ainsi couturier, alors que Bob Inne est électricien.
La romancière offre du reste des clés aux lecteurs un peu étourdis, soit en explicitant certains aspects de son intrigue (et les jeux de mots nominatifs en font partie) en notes de fin d'ouvrage, soit en citant quelques sources relatives aux différentes formes de créativité (en particulier Joy Paul Guilford). En effet, c'est là-dessus qu'agit le super-pouvoir de Mila Dialeur, quitte à ce que ça parte parfois en capilotade.
Mises en danger
Et si Mila était sa meilleure ennemie? C'est parfois l'impression que laisse son pouvoir lorsqu'il agit, la mettant occasionnellement en danger: si un chanteur ou un artiste peut gentiment doper son inspiration grâce à ce pouvoir qu'elle diffuse, un homme aimablement désirant peut se muer en agresseur. Le lecteur comprend en effet que les effets du pouvoir de "créaction" sont imprévisibles.
Dès lors, le lecteur découvre, épaté par la rapidité de leur mise au point chez les "Bob", les manières de canaliser ce pouvoir, en particulier à l'aide d'antidotes à l'effet limité dans le temps, dont les quarts d'heure d'efficacité rythment le récit. Ces quarts d'heure peuvent aussi refléter le temps de lire un ou deux des courts chapitres qui composent "Découverte".
Quitte à assumer quelques coquilles, "Découverte" est manifestement le fruit d'un travail d'écriture spontané et vif, né d'une inspiration jaillissante et volontiers imaginative. Partant d'un monde militaire moins tristement gris-vert qu'on ne l'imagine, le lecteur va se balader dans le monde: palais Garnier, Saint-Pierre-et-Miquelon, confins de la Pologne et de la Biélorussie. Et les personnages dévoilent peu à peu leurs secrets, pour le plus grand plaisir d'un lectorat de tout âge à partir de 14 ans...




