mardi 3 mars 2026

Une avalanche et des montagnes pour fonder une vie

Zaza Riachi Jabre – L'auteure de "Elle", Zaza Rachi Jabre, Libanaise chrétienne et cosmopolite, entre en littérature en se présentant: c'est un opus furtif d'esprit autobiographique qu'elle présente à son lectorat, sous les encouragements de l'autrice Barbara Polla. Avec ces deux personnes, nous voilà au croisement des arts et de la vie. Et côté vie, c'est bien de celle de Zaza Rachi Jabre, collectionneuse et amatrice d'œuvres d'art, qu'il s'agit. 

Chaque vie est particulière, oui, mais est-elle exceptionnelle? C'est la question qui se pose avant tout, lorsqu'il s'agit d'aborder "Elle": le vécu du personnage principal de ce récit compte certes ses obstacles et ses richesses, inhérents à chaque vie humaine, mais cela vaut-il un livre? L'autrice fait le pari de répondre par l'affirmative et réussit, en particulier par son style, à magnifier un parcours de vie marqué par ces hasards ("Snakes and Ladders", dernier chapitre) qui ont la force de construire une personne.

L'écriture, en effet, sait se révéler toute personnelle et adhérer à son sujet. On la sent âpre, en particulier, lorsqu'il s'agit de décrire la scène fondatrice qui ouvre le récit, celui d'une avalanche qui, par miracle, n'a pas emporté la jeune Zaza Riachi Zabre. La brièveté et la densité resteront de la partie: en quarante-cinq pages, l'autrice aura dit l'essentiel de sa vie, pourtant mise à distance par une écriture à la troisième personne qui fait que, par le jeu des mots, "Elle", c'est bien elle.

De cette "Elle", autrice revisitée par elle-même, le lecteur découvre au fil des pages le lien intime créé au fil des jours avec la montagne, qu'il s'agisse d'un lieu d'avalanches dangereuses, d'un espace de villégiature acquis par son père ou d'un emplacement protecteur au temps de la guerre au Liban. Le motif de la protection est du reste indissociable de la figure de son père, lui-même autobiographe, cruciale dans "Elle". On l'imagine protectrice et généreuse, par son action de chirurgien qui fera l'impossible pour sauver sa fille, mais aussi stricte, lorsqu'on lit les évocations de "Elle" à son sujet.

L'esthétique des montagnes et des visages vus fondent chez la narratrice ce qui deviendra un œil: une capacité à déceler les œuvres d'art qui vont lui parler. "Elle" dépasse ainsi l'activité de collectionneuse et de négociante en œuvres d'art en développant son propre goût. 

C'est court, c'est vrai, et il est permis de penser que le récit "Elle" en dit trop ou pas assez sur celle dont il est le sujet. Les rencontres mêmes, avec Pierre Soulages en particulier, apparaissent presque fugaces, plus que marquantes. L'écriture sonne cependant juste; dès lors, en refermant ce très bref opus (45 pages, avec deux illustrations), le lecteur ne peut que se demander, avide, s'il ne pourrait pas en (s)avoir davantage. Et pourquoi pas?

Zaza Riachi Jabre, Elle, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.

lundi 2 mars 2026

Intrigues et beaux-arts en Italie fasciste

Michel Chevallier – "Les seize plaisirs", c'est une histoire de fascistes. Des vrais: nous sommes à Rome en 1936, alors que le régime du Duce triomphe et guerroie en Ethiopie, sûr de la victoire. Dans la capitale italienne, la vie continue et l'auteur, Michel Chevallier, entraîne son lectorat dans une intrigue policière organisée autour de la recherche d'un ensemble d'œuvres d'art licencieuses: "Les seize plaisirs", justement, ou "I Modi".

Dans ce dernier opus de l'écrivain genevois, c'est là que l'histoire rencontre la fiction: alors que le tirage original de cette série de seize gravures, signée de l'artiste Giulio Romano et datée de 1524, est disparue, condamnée par le pape Clément VII, l'auteur imagine qu'elle a atterri entre les mains du richissime comte Galeazzo Ciano, beau-fils de Benito Mussolini et dignitaire du régime. Pas de chance: ce précieux portefeuille de gravures lui est subtilisé. Deux jeunes policiers sont invités à mener l'enquête... et c'est eux que le lecteur suit.

Voilà une belle paire de lascars, ce commissaire Ascanio Gaetano et son acolyte l'inspecteur Cesare Accardi, qui raconte l'histoire de son point de vue. Leurs noms vont leur valoir quelques remarques; réciproquement, ils ne seront pas les derniers à manier les coups de pression, notamment auprès de Flavia et de Wanda, pour obtenir des informations. Juives? Qu'importe: le levier du chantage à leur encontre sera l'orientation sexuelle supposée des deux jeunes filles. Signe d'un temps de puritanisme malsain... et de la brutalité dont peuvent être capables certains humains, placés dans une situation où seul compte le rapport de force.

De manière plus typique, l'auteur utilise, surtout en début de roman, le motif du téléphone. Flavia et Wanda sont téléphonistes, soit; par ailleurs, tel dignitaire travaille derrière un bureau où trônent plusieurs appareils... qui fonctionnent. Il s'agit d'un clin d'œil à un objet symbole de statut social prospère ou élevé au temps du Duce, surtout s'il est blanc. En témoigne en particulier, par résonance, l'excellent film "Telefoni Bianchi" de Dino Risi (1976), qui relate "la carrière d'une femme de chambre" (son titre en français), et plus généralement le genre cinématographique du même nom, typique du cinéma italien de la période fasciste.

L'écriture, quant à elle, se révèle convaincante dans sa volonté d'immerger le lectorat dans une musique tout italienne. L'auteur n'hésite pas à glisser des phrases d'italien, voire de dialectes romain ou napolitain, dans la bouche de ses personnages. Il lui arrive parfois aussi de franciser des mots italiens ("camérière", par exemple) pour renforcer la couleur locale. 

Une couleur locale qui transparaît aussi dans le tempérament superstitieux que l'auteur prête à Cesare Accardi, et aux Romains en général, toujours à l'écoute d'une "tombola" traditionnelle qui confère aux chiffres, en particulier, un sens prédictif plus ou moins favorable. Enfin, l'écrivain dessine les contours de la manière qu'ont les Romains de pratiquer la religion catholique au temps du Duce, mâtinée de superstitions et respectueuse, en façade du moins, du bon vieux catéchisme. Quitte à l'acclimater quelque peu, à prendre des libertés et à tricher avec les "bonnes mœurs".

Sans condamnations flamboyantes ni complaisance malvenue, "Les seize plaisirs" décrit simplement le destin de deux policiers plus ou moins convaincus, exerçant leur métier en des temps difficiles. Pour ce faire, il s'attache à décrire le contexte historique de la manière la plus réaliste possible, sans juger, et avec un souci constant d'instaurer, pour le lecteur, une ambiance qui va le captiver et le pousser à tourner les pages, au fil de chapitres courts. "Les seize plaisirs" résonne avec "Rome est une femme" (réédité sous le titre "L'Inconnue de Rome"), premier roman de l'écrivain – une intrigue policière avec Cesare Accardi, déjà.

Michel Chevallier, Les seize plaisirs, Genève, Good Heidi Production, 2025.

Le site de Michel Chevallier, celui des éditions Good Heidi Production.

Lu pour le défi Un hiver polar.


dimanche 1 mars 2026

Dimanche poétique 732: Emilie Hoffmann

Mourir

Mourir
Pour ne plus souffrir.
La tête dans les étoiles
Pour ne plus avoir mal.

Le repos éternel.
Ne pas être immortelle.
Les yeux clos.
Ne pas dire un mot.

Sentir son âme s'en aller
Le coeur cesser de parler
Le corps léger
Doux comme un oreiller.

La vie qui s'évapore,
Même si ce n'est pas indolore
Je ne veux pas faire d'efforts
C'est mieux d'être mort.

Emilie Hoffmann (1984- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 28 février 2026

Whisky, fausse monnaie et p'tits monstres en Ecosse

Gordon Zola – Pas question de sécher! Il convient de jeter l'encre... avec "L'huile noire" de Gordon Zola, les calembours sont au rendez-vous, pour de bons moments de rigolade autour d'une intrigue en forme d'enquête librement inspirée de "L'Ile noire", album de bandes dessinées bien connu signé Hergé. Cet opus hilarant prend la place de "L'Ire noire", ouvrage signé de Pauline Bonnefoi, dans la saga "Saint-Tin et son ami Lou", qui met en scène un jeune reporter persuadé d'être le fils caché de Tintin.

Partant de Moulin Tsar, l'intrigue va conduire tout l'entourage de Saint-Tin vers l'Ecosse. Les raisons de voyager sont multiples: faire enfin un reportage pour Saint-Tin (qui, comme son père putatif, n'écrit pas beaucoup), retrouver le monstre du Loch Ness pour Orphéon Margarine et, euh, boire à la source pour le capitaine Aiglefin, monter de plus d'une scène homérique à force d'être éthylique. Enfin, grâce au sens commercial affuté d'un représentant pénible, tout ce monde est équipé de kilts, à l'exception de Lou, le perroquet séducteur.

Séquestres et intimidations seront au menu pour Saint-Tin, qui vit là une histoire qui assume sa porosité avec les aventures de Tintin: l'auteur n'hésite pas à aller emprunter un méchant à "Vol 714 pour Sydney" pour le transformer en distillateur peu scrupuleux. Et si les liens avec "L'Ile noire" sont assez évidents à la lecture, ce qui fait de ce roman un pastiche, c'est au final plutôt l'eau qui, au large de l'Ecosse, prend une teinte sombre. Marée noire (de quoi se marrer, non?), encre de seiche (humide...)? Toutes les pistes sont ouvertes...

Riche de plus d'une allusion à l'actualité récente, attaché à jongler avec les codes et les non-dits des aventures de Tintin, l'histoire de "L'huile noire" se rapproche d'une intrigue policière bien ficelée, l'humour en plus. On connaît la plume pleine de verve de Gordon Zola lorsqu'il s'agit de faire rire avec les mots; dans "L'huile noire", certains rapprochements de mots à caractère humoristique confinent même à une forme de poésie tant ils tombent bien et révèlent, d'une certaine manière, la profondeur sémantique que recèlent certains mots au riche potentiel. C'est drôle, c'est fin, ça se dévore et ça donne faim... de la suite.

Gordon Zola, L'Huile noire, Paris, Le Léopard démasqué, 2025.

Le site des éditions du Léopard démasqué.

Lu pour le défi Un hiver polar.



vendredi 27 février 2026

Edgar Rider Howecraft et les bagarres de tavernes du temps jadis

Edgar Rider Howecraft – C'est en train de devenir une saga des âges farouches: "Entre vie et mort" d'Edgar Rider Howecraft fait suite à "Dans les ruines de Serjilla", pastiche assumé des aventures de Conan le Barbare, vu comme un mec qui ne vit que par la baston, dans les tavernes entre autres. Et le lecteur ne sera pas dépaysé...

Il se retrouve en effet dans le monde campé dans "Dans les ruines de Serjilla", et retrouve la quête de la tiare du basileus Buscem'a. L'intrigue prend dès lors la forme un peu... informe d'une succession de bagarres bien sanguinolentes que l'écrivain décrit avec un sens certain du spectacle et de l'épique – shooté à l'hyperbole pour faire bon poids. 

On retrouve dans ces bagarres mortelles le personnage de Jon le Cimmérien, qu'une femme puissante, Narcissa Thuringwethil, balafrée mais debout, met au défi. Et au fil des pages, la possibilité d'une idylle se dessine entre les deux personnages. Autour d'eux, jusqu'à la bagarre terminale, les cadavres s'entassent.

L'auteur reprend dans "Entre vie et mort" l'idée de faire allusion à tout un tas de gens qui ont gravité autour de Conan le Barbare, au cinéma comme à l'écrit. Ces allusions s'étendent cependant sur ce coup-ci, à l'équipe qui tient la collection Damned elle-même. Derrière les personnages très secondaires de Mhorié et HbHovvon, on devine en effet Patrick Morier-Genoud et Stéphane Bovon, écrivains et piliers de la collection.

Il y a donc pas mal de morts dans "Entre vie et mort", et aussi quelques vivants, heureusement, pour éventuellement prolonger cette saga – laissée en suspens, dans ce roman, par une dernière phrase qui, en suspension à la manière d'un cliffhanger, appelle une suite. Celle-ci trouvera place dans un passé fantasmé au polythéisme de fantaisie, à la violence sans concession, fût-ce à la pudeur.

Edgar Rider Howecraft, Entre vie et mort, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduit de l'anglais par Elisa von Göldin Aronowicz, femme féconde, puissante et superbe, et, mon dieu, si sensuelle.

Le site des Nouvelles éditions Humus.

La vraie image de couverture viendra plus tard... peut-être. 


mardi 24 février 2026

Un picaro des temps modernes, en mode mineur

Guillaume Jan – Imaginez que vos compagnons de voyage, musiciens de leur état, vous plantent quelque part en Europe orientale parce que vous n'avez pas empêché le vol de la camionnette qui sert de coursier pour vous déplacer d'un lieu de concert à un autre. Tel est le point de départ du grand voyage improvisé qui attend Lazare, personnage principal du roman "Le Cartographe" de Guillaume Jan.

Cartographe? La cartographie de ce personnage ne doit pas grand-chose à la création de cartes de géographie. Elle est plus proche du dessin d'un itinéraire sur un grand papier où les pays et les villes sont indiqués. Justement, Lazare est nanti d'un tel document. Le lecteur le découvre vraiment cartographe lorsqu'il se décide à écrire ses notes de voyage et états d'âme, sentimentalement marqués par une certaine Elena, sur cette carte.

Roadie par excellence, rompu au montage des installations requises pour un concert de rock réussi, Lazare a tout du picaro moderne, personnage bon à rien donc bon à tout, qui va couvrir de grandes distances. En Gil Blas d'aujourd'hui, Lazare trouve les bons plans sur son chemin, se montre filou d'auberge, se mêle à la population dans l'espoir de manger, de boire, de dormir, voire de connaître une bonne fortune.

Tantôt riche, tantôt mendiant, ce picaro n'a cependant pas l'aspect flamboyant de ses ancêtres littéraires. L'auteur rappelle le côté plus prosaïque d'un tel personnage lâché sur les routes: l'espace du temps peu défini du roman qui le porte, Lazare n'a rien d'attirant. On le voit sale jusqu'à dégoûter les femmes du voisinage, sa barbe qu'il faut bien raser parfois, ses vêtements en pagaille – dans ce registre, ses chaussures qui bâillent apparaissent comme un leitmotiv, et tout le reste dit la misère matérielle foncière d'un voyage au jour le jour.

C'est aussi dans cet esprit d'humaine imperfection que l'auteur signale les inquiétudes de ce personnage: assassin presque malgré lui, voleur d'auberge, il attire la police à ses trousses, puis lui échappe. L'auteur en joue, et cela crée du suspens: Lazare va-t-il passer ces frontières garnies de gabelous à puissantes casquettes?

De la rive est de la Méditerranée jusqu'aux confins de la mer Noire, "Le cartographe" retrace un immense voyage, mené au gré du hasard. Outre les picaros, on repère parmi les influences de ce roman un certain Ulysse, et force est de relever que le chien qui accueille Lazare quelque part à Paris rappelle l'animal domestique du roi d'Ithaque. Et comme on est sur la route, on imagine que le fait, pour Lazare, de sauter sur des trains de marchandises ne peut que rappeler le clochard céleste Jack Kerouac. 

On garde l'âme voyageuse lorsqu'on referme "Le cartographe", un roman court, dense et doux-amer qui relate une errance riche en rencontres et en péripéties qui se révèlent fécondes pour l'expérience du personnage principal. Celui-ci va en effet trouver, en fin de roman, que sa place n'est pas dans la Ville Lumière: le voilà transformé, reconnaît le lecteur, heureux d'avoir dévoré les 181 pages de ce petit livre aventureux.

Guillame Jan, Le cartographe, Paris, Editions Intervalles, 2011.



dimanche 22 février 2026

Dimanche poétique 731: Amalita Hess

L'appel des sources

D'un bonheur à l'autre
toujours recommencé
nous irons
traversant les douces plaines
de l'oubli
ne gardant en notre souffle
que l'appel des sources
et la vivacité des trembles
dans le vif argent
des printemps.

En écoutant "l'Andante"
du Concerto pour piano n° 21 Kv 467 de W. A . Mozart

Amalita Hess (1936- ), Au clair de ta joie, Fribourg, éditions du Cassetin, 2002.