dimanche 10 mai 2026

Dimanche poétique 741: Guy Rancourt

Ton nombril, blason

Ton nombril
Petite oasis sur un océan de tendresse
Petit aven sur le ventre de ma fiancée
Petit puits d’amour tendre
Ton ombilic

Ton nombril
Oeil-sentinelle sous ta chemisette entrouverte
œillet douillet ouvert sur une mer de caresses
œil-phare qui surveille la route aux trésors
Ton ombilic

Ton nombril
Centre et pivot de tout ton être
Moyeu et noyau de tout ton corps
Alpha et oméga de ton entrée au monde
Ton ombilic

Ton nombril
Petit nid où loge un couple de coccinelles
Petit lit moussu sous tes vêtements de laine
Petit coquillage où l’oreille se pose et se repose
Ton ombilic

Ton nombril
Creuset de l’ultime lien mère-enfant
Petit creux, empreinte et vestige de l’éden foetal
Petit puits de vie, de lumière et d’amour tendre
Ton ombilic

(À Bonaventure Des Périers, 1510-1543)

Guy Rancourt (1948- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 9 mai 2026

Vincent Peyret: un coup de froid sur les relations humaines

Vincent Peyret – Et si, dans une logique de rééquilibrage dont la nature pourrait avoir le secret, le réchauffement climatique s'accompagnait d'une forme de refroidissement? Cela s'appellerait "Le refroidissement technologique". Tel est le titre du petit livre que Vincent Peyret a publié dernièrement aux éditions Le monde à l'envers. Petit mais important: il aborde l'évolution des comportements impulsée par ce numérique qui, année après année, submerge de plus en plus les existences de chacune et chacun.

Dans l'espace qui lui est dévolu, l'auteur cite certes de nombreux analystes qui sont autant de pairs et le situent du côté des penseurs critiques du développement technologique. On est en bonne compagnie, ainsi, avec Célia Izoard, Guillaume Pitron ou le collectif grenoblois Pièces et main d'œuvre. Mais c'est avant tout l'expérience personnelle, le vécu de l'auteur, qui guide la réflexion du livre "Le refroidissement technologique". Car oui: pour ressentir ce refroidissement technologique, non mesurable au contraire du réchauffement climatique, il faut l'avoir vécu.

Dès lors, l'auteur multiplie les anecdotes, dès les premières pages: il y a ce camionneur qui refuse de prendre l'auteur-narrateur en stop parce que c'est interdit, pour des raisons d'assurances, et qu'une caméra embarquée empêche de la jouer "pas vu pas pris". Le camionneur ne pourrait même pas embarquer son propre fils pour lui montrer son métier, c'est dire. Et du côté des relations interpersonnelles que promet l'auto-stop, ça fiche un coup de froid! 

Ce coup de froid, l'auteur le retrouve dans plus d'une situation de la vie: humains remplacés par des intelligences artificielles dans les services après-vente en ligne, voix impersonnelles du GPS qui parlent alors qu'on connaît le chemin par cœur, baisse de la tolérance aux idées divergentes – là, l'auteur commente carrément "Glaglaglaglaglagla". Il paraît même que depuis que le numérique a fait irruption dans leur vie, les Thaïs, habitants du "pays du sourire", sourient moins qu'avant: c'est la déduction d'Yves Merry dans son article "La fin du sourire?", paru dans le numéro 3 de la revue "Brasero" (2023). Et bien sûr, chacun peut avoir ses exemples: gageons que lorsque le service sera assuré par des robots à la "Comète" de Kremlin-Bicêtre, l'ami Nicolas sentira le refroidissement technologique passer à chacune des bières qui lui seront servies...

L'auteur aborde aussi des questions personnelles liées au numérique, telles que la crainte de tomber dans une dépendance à laquelle il se sait sensible: la description de son ressenti après avoir traîné plusieurs heures sur Internet, alors qu'il voulait juste voir ses e-mails, résonnera sans doute chez plus d'un lecteur. Et bien entendu, l'auteur pose aussi une question difficile: vaut-il la peine de dévaster des pays entiers, tel le Congo, pour le mieux-être de quelques-uns? Telle est l'une de ses réponses à ceux qui vantent les avantages, qu'il reconnaît volontiers, du progrès numérique. La question est plutôt celle du coût humain de, par exemple, l'allongement de la vie de quelques privilégiés.

"Le refroidissement technologique" se termine avec la fin du voyage en auto-stop effectué par l'auteur. Au volant: une femme active dans le domaine numérique mais consciente, confusément, que la route empruntée par le progrès technologique, déshumanisant à force d'omniprésence et de visages penchés sur leur smartphone par peur de louper quelque chose, n'est pas la bonne. 

"Le refroidissement technologique" apparaît dès lors comme un concentré de petits éléments de réflexion et de débat, pas forcément complets (l'auteur n'évoque guère, par exemple, le rôle joué par la gestion de la crise du covid-19 sur le refroidissement des relations interpersonnelles – on se touche moins, on n'ose plus s'embrasser, et le mot magique était alors "distanciation sociale" – sans doute parce que la technologie y joue un rôle restreint ou discutable) que le lecteur saura développer pour son propre bénéfice: réchauffer les relations interpersonnelles, immédiates, c'est chouette! Quant à l'auteur, force est de relever que chacun des courts chapitres qu'il a écrits, portés par des idées séduisantes, mériterait un livre entier de réflexions.

Vincent Peyret, Le refroidissement technologique, Grenoble, Le monde à l'envers, 2026.

Le site des éditions Le monde à l'envers.

Egalement lu par Pierre Thiesset.

Lectures en rapport, d'auteurs cités dans Les refroidissements technologiques, également évoquées sur ce blog:

Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares.
Guillaume Pitron, L'enfer numérique.





vendredi 8 mai 2026

Pierre Pelot, quand l'été déraille

Pierre Pelot – Qu'il est tendu, cet été! A la mort de sa mère, Fane revient au village de sa jeunesse pour vivre pépère avec son frère Maurice, un peu attardé, et sa compagne Lilas, belle et provocante. Son idée: une vie en pente douce. Tel est le point de départ de "L'été en pente douce", roman de Pierre Pelot, également connu pour son adaptation au cinéma par Gérard Krawczyk. Nous sommes en 1981, on paie encore en francs, on fume à la station-service...

Ils sont admirablement construits, les deux frères. Il y a d'un côté Fane, défiguré, la main détruite. Et de l'autre Maurice, qu'on dira "un peu lent". Entre eux, existe un lien d'amour-haine, fait à la fois de soutien indéfectible et de domination brute, qui n'est pas sans faire penser à la relation qui existe entre George Milton et Lennie Small dans "Des souris et des hommes" de John Steinbeck. Une impression accentuée par le fait qu'à l'instar de Lennie Small, Maurice aime caresser les trucs doux, en particulier son chien Nonosse. Cela dit, les sources du lien sont différentes: le lien entre Fane et Maurice est né d'un terrible accident.

Quant à Lilas, avec ses sempiternelles lunettes noires qui masquent un œil au beurre noir et suggèrent qu'il y a un secret plus profond à trouver en elle, elle concentre toute l'attention que le lecteur porte à "L'été en pente douce", ne serait-ce que parce qu'elle est la seule femme dont l'action compte vraiment dans ce roman. Elle aime Fane? Voilà qui fait naître le qu'en-dira-t-on, suggérant qu'elle est une femme vénale. Le lecteur n'est pas dupe: l'auteur permet de voir en elle, tout simplement, une jeune femme cabossée par la vie et qui aspire simplement au rêve si commun de fonder une famille – en l'espèce avec Fane, qu'elle trouve "gentil" après avoir été violentée plus souvent qu'à son tour. L'auteur, cependant, ne cache rien de ses zones d'ombre. On peut la trouver manipulatrice avec Maurice, par exemple, et même si c'est pour la bonne cause: "C'est un secret", insiste-t-elle à son égard, après un moment tendre.

Male gaze, femme objet? L'auteur met ces aspects sur la table, même si au moment où ce roman a été écrit, la notion de "male gaze" en tant que telle n'existait pas. Cela dit, le regard que l'auteur balade sur Lilas est si insistant, caricatural même, qu'il peut mettre mal à l'aise. À telle enseigne qu'il interroge le lecteur sur le regard qu'il porte sur les femmes qui l'entourent. Reste que "L'été en pente douce" reste un roman ancré dans un réel parfois cynique: l'auteur indique que Lilas a bien été "vendue" à Fane par Claude. Donc femme objet... commercial? Là encore, l'auteur pousse son propos à l'extrême pour interpeller. 

A cela répond, c'est vrai, la mentalité de propriétaires des personnages masculins du roman. On le remarque à certains gestes portés par Fane sur Lilas qui, s'ils ont l'allure de la tendresse et de la protection, indiquent aussi que cette fille est à lui (p. 117), d'autant plus qu'ils sont faits face à Claude, un rival violent que Lilas ne veut surtout plus voir. Enfin, l'esprit commercial éclate à l'état brut chez les frères Voke, propriétaires d'un garage et désireux de racheter la maison de Maurice, Lilas et Fane pour agrandir. Dans ce contexte, Olive, l'un des frères, fait figure à la fois de tentateur et d'homme qui pense qu'on peut acheter une femme amoureuse.

Et pour l'ambiance, l'auteur exploite à fond ce que peut avoir un été en pente douce, toujours tenté de glisser vers l'orage. Lilas est torride? L'été lui répond par sa chaleur, lourde à vivre au quotidien. Et pour survolter son propos, l'écrivain l'irrigue de solides rasades d'alcool, parfait pour radicaliser les positions des uns et des autres. Cela, jusqu'à ce que Fane se fasse l'instigateur de l'irréparable...

Psychologies bien dessinées, ambiances moites et malsaines, relations marquées par des liens froidement transactionnels: "L'été en pente douce" compte parmi ces romans tendus comme des cordes à violon qu'on dévore pour savoir quelle sera la forme de la catastrophe qui les terminera. Alors oui: on s'attend à ce que Lilas soit l'icône sacrificielle de ce roman; mais jusqu'au bout, l'auteur sait surprendre. Il n'y a qu'à voir l'issue tragique qu'il lui réserve, ainsi qu'à Fane et à Maurice, qui devra peut-être quand même, même s'il s'y refuse, aller vivre dans un hôpital spécialisé. Dans la mesure où les interactions entre humains, décrites avec justesse, sont universelles, "L'été en pente douce" mérite d'être à nouveau ouvert, quarante-cinq ans après sa parution, pour une lecture qui sera une redécouverte.

Pierre Pelot, L'été en pente douce, Paris, Fleuve noir, 1981. Les numéros de pages font référence à l'édition publiée par France Loisirs (1987).

Egalement lu par Claude le NocherManuel.

dimanche 3 mai 2026

Dimanche poétique 740: Jean Lahor

Langueur nocturne

Ma pensée est sereine et rêve parfumée,
Comme la chambre heureuse où dort ma bien-aimée :

Large fleur au coeur blanc qui parfume la nuit,
La lune sur l'étang du ciel s'épanouit.

Ma pensée est sereine et rêve caressée
D'une odeur de santal que ta chair m'a laissée.

Jean Lahor (1840-1909). Source: Bonjour Poésie.

samedi 2 mai 2026

Claude Luezior en roumain

Claude Luezior – La poésie amoureuse ne vieillit pas, semble-t-il. C'est l'impression que laisse la découverte, ou la redécouverte du recueil de poésie "furtive" de Claude Luezior. Paru pour la première fois en 1998, ce recueil a fait l'objet en fin d'année dernière d'une traduction en roumain, réalisée par Tudor Ștefan Goția, un jeune poète et étudiant en lettres roumain. Pour ainsi dire, c'est un jeune homme qui en traduit un autre qui pourrait être son grand-père... et permet à tout un public de le retrouver.

On retrouve avec plaisir la force d'écriture de Claude Luezior dans "furtivă", cette force nourrie d'un choix des mots judicieux, avec ce "monocle solaire" qui, dans le poème liminaire "L'avez-vous vue?", fait écho à l'"œil cyclope" dans un premier poème, qui, distant d'abord, finit par interpeller le lecteur, comme par accident: "A propos / Avez-vous vu l'oiselle" – et c'est là qu'on imagine le poète lever deux yeux malicieux vers son auditoire lors d'une séance de lecture...

Sans être connaisseur de la langue roumaine, le lecteur de cette nouvelle édition de "furtive", bilingue, devine, à travers le gris typographique, que le traducteur, un poète jeune mais déjà remarqué dans son pays, a cherché à retrouver et à faire sonner en roumain le rythme des vers libres, facilement courts comme un halètement amoureux, écrits en français. 

Et comme la poésie est aussi affaire de sonorités, force est de relever que s'il vaut la peine, bien entendu, de lire Claude Luezior et ses vers pour en découvrir le caractère volontiers franc et direct, il serait tout aussi passionnant d'entendre ces textes lus en français puis en roumain, ou l'inverse, par l'auteur et par le traducteur, dans l'idée d'un dialogue poétique et musical entre les langues et les générations. Un projet à tenter?

Claude Luezior, furtivă, Iași, Ars Longa, 2025. Traduit du roumain par Tudor Ștefan Goția, préface de Sonia Elvireanu.

Le site des éditions Ars Longa.


vendredi 1 mai 2026

Blick Bassy, quelques destins au Cameroun... et ailleurs

Blick Bassy – "Le Moabi Cinéma" est à ce jour le premier et le seul roman de l'écrivain camerounais Blick Bassy, plus connu comme musicien – entre autres. Avec un talent de conteur manifeste, il y raconte la jeunesse camerounaise, rêvant de vivre au rythme l'eldorado européen et prête à tout pour un visa. Et qui, en attendant, vit à sa manière entre études, combines et petits travaux. Il est permis de voir dans le narrateur de "Le Moabi Cinéma", Boum Biboum, lui-même musicien, un alter ego de l'écrivain.

Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?

L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.

Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.

Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves. 

Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.

Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.

Le site des éditions Gallimard.


dimanche 26 avril 2026

Dimanche poétique 739: Jules Laforgue

Complainte des pianos qu'on entend dans les quartiers aisés

Menez l'âme que les Lettres ont bien nourrie,
Les pianos, les pianos, dans les quartiers aisés !
Premiers soirs, sans pardessus, chaste flânerie,
Aux complaintes des nerfs incompris ou brisés.

Ces enfants, à quoi rêvent-elles,
Dans les ennuis des ritournelles ?

" Préaux des soirs,
Christs des dortoirs !

" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
Défaire et refaire ses tresses,
Broder d'éternels canevas. "

Jolie ou vague ? triste ou sage ? encore pure ?
Ô jours, tout m'est égal ? ou, monde, moi je veux ?
Et si vierge, du moins, de la bonne blessure,
Sachant quels gras couchants ont les plus blancs aveux ?

Mon Dieu, à quoi donc rêvent-elles ?
A des Roland, à des dentelles?

- " Coeurs en prison,
Lentes saisons !

" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas !
Couvent gris, choeurs de Sulamites,
Sur nos seins nuls croisons nos bras. "

Fatales clés de l'être un beau jour apparues ;
Psitt ! aux hérédités en ponctuels ferments,
Dans le bal incessant de nos étranges rues ;
Ah ! pensionnats, théâtres, journaux, romans !

Allez, stériles ritournelles,
La vie est vraie et criminelle.

" Rideaux tirés,
Peut-on entrer?

" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas,
La source des frais rosiers baisse,
Vraiment ! Et lui qui ne vient pas... "

Il viendra ! Vous serez les pauvres coeurs en faute,
Fiancés au remords comme aux essais sans fond,
Et les suffisants coeurs cossus, n'ayant d'autre hôte
Qu'un train-train pavoisé d'estime et de chiffons.

Mourir ? peut-être brodent-elles,
Pour un oncle à dot, des bretelles ?

"- Jamais ! Jamais !
Si tu savais!

" Tu t'en vas et tu nous quittes,
Tu nous quitt's et tu t'en vas,
Mais tu nous reviendras bien vite
Guérir mon beau mal, n'est-ce pas? "

Et c'est vrai ! l'Idéal les fait divaguer toutes,
Vigne bohème, même en ces quartiers aisés.
La vie est là ; le pur flacon des vives gouttes
Sera, comme il convient, d'eau propre baptisé.

Aussi, bientôt, se joueront-elles
De plus exactes ritournelles.

" - Seul oreiller !
Mur familier !

" Tu t'en vas et tu nous laisses,
Tu nous laiss's et tu t'en vas.
Que ne suis-je morte à la messe !
Ô mois, ô linges, ô repas ! "

Jules Laforgue (1860-1887). Source: Bonjour Poésie.