mardi 19 mai 2026

La traversée de Saint-Etienne par temps de covid-19

Bruno Testa – Virgile, journaliste à la retraite depuis peu en ce début 2020, reçoit de la part de son éditeur une demande particulière: écrire un guide touristique sur la ville ligérienne de Saint-Etienne. Et voilà qu'éclate la crise du coronavirus... Que faire? Virgile décide d'y aller quand même. Il en résulte une visite atypique de Saint-Etienne, marquée temporellement par la dernière pandémie... et par l'esprit parfois frondeur de ceux qui y font face.

Les évocations du passé de Saint-Etienne s'avèrent parcimonieuses: Virgile a reçu des ordres dans ce sens de son éditeur. Cela ne l'empêche pas de citer le captivant recueil "Saint-Etienne, regards d'écrivains!", élaboré par l'historien Gérard-Michel Thermeau, ne serait-ce que pour renvoyer à d'autres auteurs les lecteurs intéressés par l'histoire. Ni de glisser mine de rien l'une ou l'autre anecdote du passé, d'autant plus belle qu'elle n'est pas forcément vérifiable. Ainsi, on en apprend davantage sur les origines un peu olé olé du nom de la chaîne d'épiceries "Casino".

C'est qu'au-delà des mesures historiques bien qu'actuelles liées au covid-19, surnommé "Connardo le virus" par Virgile le narrateur, il y a tout un présent stéphanois à raconter, construit, pour le plus immédiat, par la manière dont la population a vécu et s'est approprié les mesures de lutte contre la pandémie. De manière plus large, ce présent se souvient du temps des passementiers et des armuriers et évolue, face à des habitants parfois dubitatifs, vers l'idée de devenir une cité du design.

Et c'est là que Virgile sort de chez lui pour aller voir un ami artiste... Dès lors, démarre une nuit un peu dingue, généreusement arrosée de whisky et de rhum arrangé. Mission: rapporter des livres à l'artiste, trimballer une œuvre d'art, tout en jonglant avec les autodéclarations de sortie et la possible rencontre des flics, qui oblige à prendre des chemins de traverse en pleine ville. Il y eut "la Traversée de Paris", il y a désormais "la Traversée de Saint-Etienne", matière d'un guide qui sait installer ainsi une certaine tension dramatique.

Celui-ci se révèle atypique, on s'y attend un peu. D'abord, il dresse le portrait de quelques personnages pittoresques, tel cet artiste vaguement paranoïaque, spécialisé dans la peinture des parties intimes féminines, qui vit non loin du cimetière de Crêt de Roc. On rencontrera aussi un barman qui a organisé des strip-teases dans un bar d'Auvergne et affecte de se déguiser en Michou (celui du cabaret parisien éponyme), un homme de théâtre surnommé Bakounain, un amateur d'oiseaux qui trouve que le covid-19 est une bénédiction, et quelques autres originaux encore. Cela, sans compter les femmes de Saint-Etienne, dont il s'efforce de cerner le caractère empreint de simplicité et d'esprit pratique.

L'épisode du bar de "La Mine", non loin du puits Couriot, fait dès lors figure de final choral d'une exploration qui aura aussi visité les cimetières (on y pense: ne pas oublier que le covid-19 a aussi tué, et que certains personnages le craignent) et plus d'un établissement public. Les lieux cités par l'auteur sont du reste authentiques. Mais il n'ira pas jusqu'à en donner les adresses: au lecteur de les chercher lors d'un passage à Saint-Etienne, ou de farfouiller dans Google pour en avoir un avant-goût. 

Au final, c'est une sacrée visite que le lecteur aura faite en se mettant à la remorque d'un Virgile qui, tel le personnage de la "Divine Comédie", visite une ville dantesque où l'enfer et le paradis peuvent aisément se mêler. S'il a de la culture, s'il a mille histoires à la bouche, ce Virgile, alter ego transparent de l'auteur, a aussi de la gouaille et un sens prononcé de la formule qui amuse. On le lit donc volontiers, mieux même: on dévore ce guide touristique gorgé d'humour. Pour donner encore davantage envie, "Saint-Etienne au temps du Coronavirus" est enrichi par les illustrations de Stéphane Montmailler. Simples et immédiatement lisibles, elles sont exécutées en blanc sur noir: c'est dans la nuit des jours comme dans celle du covid-19 que se développe l'intrigue de ce roman.

Bruno Testa, Saint-Etienne au temps du Coronavirus, Lyon, Utopia, 2024.

Le site des éditions Utopia.

lundi 18 mai 2026

Et si c'était Marc Lévy?

Benjamin Stock – Il est de bon ton, dans certains milieux, de railler les romans de Marc Lévy. Ces milieux aux airs méprisants qu'on dirait bourgeois-bohêmes, parisiens qui plus est, Benjamin Stock les décrit avec acuité, en plaçant immédiatement un certain David, patron d'une start-up qui ne sert à rien, au cœur de son intrigue. Une de ses collaboratrices, l'énigmatique Sheyenne, va l'inciter à aller voir de plus près ce que l'abondante œuvre de Marc Lévy a dans le ventre. Tel est le début de "Marc", premier roman de Benjamin Stock, lauréat du Prix de Flore 2024.

Voilà un roman délicieusement foisonnant, parfaitement actuel! Par où commencer? Par exemple par cette ligne directrice qui le marque, et qui est celle de la distinction entre le vrai et le faux, et le sens qu'on donne à ce qui nous entoure. Peut-on ainsi trouver un sens profond aux romans de Marc Lévy, réputés légers, comme on le fait avec Jean-Paul Sartre, dont l'image de sérieux semble inoxydable? Analyser l'un ou l'autre peut s'apparenter à développer un discours à la logique interne infaillible, mais non souhaitée peut-être par l'auteur. Du côté Sartre, il sera question du motif du trou, dans "L'Être et le Néant". Du côté Lévy, en revanche, la plongée va toucher aux Saint-Simoniens, au socialisme primitif et à des appels à la révolution. Et puis, dans "Marc", tout le monde se raconte un peu des histoires...

... c'est que David n'est pas seul dans sa quête d'un peu de sens dans sa vie d'adulescent vivant dans les années 2022 – un Paulo Coelho aurait dit "sa légende personnelle". Autour de lui, il y a Youssef, devenu riche et bon vivant, toujours à l'écoute pour un mauvais coup. Il y a Juliette, perdue dans sa maternité, et Diana, la compagne de David lui-même, amoureuse à tout prix. Ce besoin de se la raconter éclate d'emblée avec le personnage d'Alex, personnage au genre fluide mais plutôt féminin, surtout lorsqu'il s'agit de cracher sa misandrie, évoquant la possibilité d'une théorie du genre essentiellement opportuniste qui se matérialisera avec son manifeste du solipsisme, marqué par un individualisme radical.

Côté travail, l'écrivain jongle adroitement avec les concepts creux du management et s'éclate dans la caricature jamais lassante du monde de l'entreprise, avec ses anglicismes qui finissent par ne plus avoir aucun sens et ses jeux de rôles, incarnés par la plantureuse Elise, qui désire David – surtout pour ce qu'il représente, en sa qualité de cadre de sa start-up. L'auteur décrit parfaitement les décolletés un peu trop ouverts, créant une relation trouble entre eux: baiseront, baiseront pas? La question pimente le roman, tout comme, dans le même esprit romantique, la relation conflictuelle qui relie David et Alex: y aura-t-il une romance "from hate to love"? Je vous le laisse découvrir.

Gageons que l'auteur de "Marc" a payé de sa personne en lisant tous les romans de Marc Lévy à titre documentaire! Sans doute certaines allusions m'ont elles échappé, n'étant pas moi-même lecteur de l'auteur de "Et si c'était vrai..." – d'où vient par exemple ce délire récurrent autour du bourdon, qu'on découvre rêveur? Sans doute pas du "Retour du Bourdon" d'Hélène Dormond; quoique?... 

Sur cette base abondante et cohérente, Benjamin Stock édifie une intrigue qui, par son érudition bricoleuse, fait penser au "Pendule de Foucauld" d'Umberto Eco. Construite en un crescendo à l'issue révolutionnaire (Marc Lévy est vu comme un homme de gauche authentique par un David chauffé à blanc), shootée par ce qu'il faut d'alcool pour donner leur grain de folie aux personnages, l'intrigue, cocasse, prête à rire sur tous les tons, du rire franc au ricanement narquois ou ironique. Elle se révèle surtout riche en péripéties improbables: vols de bibliothèques, questionnements sur les opinions religieuses des insectes, ou rencontres nocturnes mystérieuses entre amateurs de ce vice impuni qu'est la lecture de Marc Lévy.

Benjamin Stock, Marc, Paris, Rue Fromentin, 2024.

Le site des éditions Rue Fromentin.

Egalement lu par Analire, Shangols.

dimanche 17 mai 2026

Dimanche poétique 742: Jean de La Fontaine

Le Coq et la Perle

Un jour un Coq détourna
Une Perle, qu'il donna
Au beau premier Lapidaire.
"Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire. "
Un ignorant hérita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le Libraire.
"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire. "

Jean de La Fontaine (1621-1695). Source: Bonjour Poésie.

samedi 16 mai 2026

Alexandre Del Valle et les mutations politiques de notre monde

Alexandre Del Valle – "Le nouvel ordre post-occidental", dernier opus d'Alexandre Del Valle, donne de précieuses clés pour comprendre le monde tel qu'il évolue actuellement, au-delà de ce que relaient les journaux et médias du monde occidental. Le début de l'opération militaire spéciale russe en Ukraine constitue le pivot de cette analyse approfondie. Et Donald Trump y joue un rôle majeur dans lequel l'auteur observe une parfaite cohérence. Enfin, la détestation de l'ordre occidental, que l'auteur nomme "ordre international libéral" (OIL) constitue ce qu'on pourrait appeler une constante. En effet, c'est une bascule que l'auteur donne à voir.

L'idée d'"ordre international libéral" apparaît tôt dans l'ouvrage, comme constitutive d'un Occident démocrate, donneur de leçons dès lors qu'il s'agit de droits de l'homme, de droits LGBT, etc. Ce messianisme volontiers paternaliste, en lequel il est permis selon l'auteur de voir une nouvelle forme de colonialisme culturel, est décrit de manière critique. Il est désormais rejeté, et les votes condamnant l'opération militaire spéciale russe et les sanctions qui ont été prises sont révélatrices: tout le monde n'est plus prêt à suivre le modèle occidental, et des puissances désormais émergées (Chine, Inde, monde islamique, Afrique) ont les moyens de faire entendre une autre voix.

Donald Trump? La manière dont l'auteur dessine une cohérence dans sa politique internationale se révèle intéressante. Elle rompt selon l'analyste avec le paternalisme d'un Biden prompt à subordonner tout contact avec un pays non occidental au respect strict des droits de l'homme et privilégie ce que l'auteur appelle le "pragmatisme amoral". L'idée? On n'est pas là pour se faire la morale ou pour chercher des coupables, mais pour trouver des solutions. C'est ainsi en écartant toute question morale que Donald Trump a su trouver l'oreille de Vladimir Poutine, notamment du côté d'Anchorage, en faisant litière de tout autre acteur.

Et puisqu'on parle de Vladimir Poutine... l'un des chapitres les plus longs de "Le nouvel ordre post-occidental", mais aussi le plus détaillé (ce qui n'est pas peu dire, tant ce livre est dense et solidement informé), retrace l'historique du conflit qui oppose actuellement la Russie et l'Ukraine. L'auteur n'approuve certes pas cette opération militaire spéciale, qui relève selon lui d'un irrédentisme inacceptable. Cela dit, il reconnaît que la Russie a été poussée à bout par les provocations d'une OTAN de moins en moins défensive et d'un monde occidental qui, sûr de sa victoire sur le communisme, a fini par prendre un peu trop la confiance.

Quant à l'Union européenne, vue comme le dindon de la farce, vassalisée, la description qu'en donne l'analyste n'est guère enviable: elle sort des péripéties de ces dernières années plus dépendante qu'avant des Etats-Unis, forcée de payer au prix fort des matières premières naguère disponibles autrement, en particulier auprès de la Russie. Et paie la facture de l'effort de guerre ukrainien sans aucun bénéfice en retour: le matériel de guerre livré est américain. L'Union européenne apparaît dès lors prisonnière d'une posture morale (soutenir "la démocratie" en Ukraine, voilà qui résonne comme certains éditoriaux de Bernard-Henri Lévy...) qui a fini par la desservir dans le contexte d'un retour aux rapports de force entre nations.

L'auteur conclut son étude sur la possibilité, malgré tout, pour le camp européen, de tirer son épingle du jeu, comme les Etats-Unis de Donald Trump ont su le faire dans une certaine mesure, en sortant de l'impasse moraliste. Reste que, nous en sommes conscients, Donald Trump n'est pas un ange... Paru l'automne passé, "Le nouvel ordre post-occidental" ne prend bien entendu pas en compte les événements survenus à un rythme soutenu sur notre planète depuis le début de l'automne 2025. On pourrait dès lors penser cet ouvrage quelque peu obsolète, et c'est de plus en plus vrai chaque jour qui passe. Cela dit, je préfère y voir un point de la situation détaillé, équilibré, établi à un certain moment de l'avancée de l'humanité et de ses conflits – un jalon, en somme. Dès lors, cette lecture s'avère passionnante, éclairante aussi face à une actualité qui, gobée souvent trop vite, ne permet pas de s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir. Une longue pause de réflexion et de prise de recul, quitte à ce que ça dérange? "Le nouvel ordre post-occidental" l'offre.

Alexandre Del Valle, Le nouvel ordre post-occidental, Paris, L'Artilleur, 2025.

Le site d'Alexandre Del Valle, celui des éditions de L'Artilleur.

mardi 12 mai 2026

Les fesses, quel beau souci...

Jean-Claude Kaufmann – Il n'y pas que les fesses dans la vie... mais ça compte! Cela, à telle enseigne que le sociologue Jean-Claude Kaufmann leur a consacré toute une étude, à la fois souriante et fort sérieuse: "La guerre des fesses". Voilà bien selon l'auteur une partie du corps mal-aimée; il a choisi d'y aller voir de plus près, essentiellement côté femme.

De façon générale, et à partir du moment où l'humain n'a plus eu besoin d'être gros pour signifier qu'il a "de la réserve" et qu'il est donc riche, le désamour des fesses généreuses est à imputer, selon le sociologue, à une certaine culture religieuse qui privilégie la minceur, comme promesse de grâce et de rejet de toute sensualité coupable. Cet aspect culturel, chrétien et européen, évoqué dès la préface, se retrouve de façon plus ou moins consciente dans certains phénomènes actuels, tels l'anorexie. Le sociologue ne manque pas, cependant, de noter que toutes les cultures ne voient pas les choses avec une telle austérité: au Japon comme en Amérique du Sud, la rondeur du derrière, élément clé de l'évolution de l'humain, est valorisée: rites folkloriques et esthétique kawaii au Japon, concours de fesses en Amérique du Sud ou ailleurs – quitte, sous d'autres latitudes encore, à prendre des cubes Maggi en suppositoire pour avoir des fesses plus généreuses (p. 43, je n'invente rien)...

Fesses par-ci, fesses par-là, donc... L'auteur se met à l'écoute des forums féminins occidentaux pour lire les témoignages de femmes françaises jugeant leur postérieur trop généreux, alors même qu'il semble plaire à leur copain. Traînant également sur les forums de garçons, l'auteur découvre des commentateurs qui, sans exclusive, apprécient une générosité certaine: bon public, les gars? Un chapitre consacré au regard porté sur les fesses, surtout féminines, indique une dissymétrie: à la plage en particulier, les femmes sont plus sévères que les hommes quant à ce qu'une femme est en droit d'exhiber sur la plage: trop, c'est indécent, et elles ne manquent pas de le relever haut et fort (p. 97 ss). Pour développer cette idée, le sociologue reprend des éléments d'un précédent ouvrage de sa main, "Corps de femmes, regards d'hommes", qui constitue une sociologie de la vie à la plage.

Le propos déborde parfois sur la manière qu'a tout un chacun d'habiter son corps, qui peut devenir une passion. Le sociologue recueille ainsi le témoignage d'une femme devenue férue de musculature et qui s'est mise apprécier son corps musclé alors que cela la dégoûtait a priori. Sans même aller jusqu'aux extrêmes, il interroge l'option de vivre un corps féminin entretenu voire sculpté par le sport. Il sera aussi question de ces mannequins astreints à une maigreur qui confine à un air malsain, hérité, suppose l'auteur, d'une certaine esthétique romantique qui fétichise la maladie, dont la tradition se maintient chez les marques qui comptent. Certes, la rondeur est ponctuellement valorisée, mais l'auteur n'y voit pas une tendance de fond: sous nos latitudes en tout cas, il lui paraît difficile de se soustraire au diktat de la maigreur maladive.

Voilà un livre riche d'exemples et qui ne laisse pas indifférent, si agréable qu'il soit à lire! Au-delà des fesses, c'est tout le monde des injonctions à la beauté féminine que le sociologue aborde, et force est de relever qu'il fait bien le tour de son sujet, sans prise de tête et même avec ce qu'il faut de rondeur(s) dans le propos. Un angle mort, cependant, après tant de pages sur le corps féminin et ce que sa beauté peut être? La fesse et le corps au masculin: à l'heure où une certaine pression se fait sentir chez les hommes pour qu'ils prennent aussi soin de leur corps (peut-être la même que celle qui pousse les femmes à faire de même, depuis longtemps, mais sans doute sur la base d'autres ressorts), il vaudrait le coup d'y aller voir. Fesses aux muscles d'acier après le bel orbe des actrices italiennes d'antan, cul d'Hercule après les rondeurs de Vénus: après tout, chiche!

Jean-Claude Kaufmann, La guerre des fesses, Paris, J.-C. Lattès, 2013.

Le site de Jean-Claude Kaufmann, celui des éditions J.-C. Lattès.

dimanche 10 mai 2026

Dimanche poétique 741: Guy Rancourt

Ton nombril, blason

Ton nombril
Petite oasis sur un océan de tendresse
Petit aven sur le ventre de ma fiancée
Petit puits d’amour tendre
Ton ombilic

Ton nombril
Oeil-sentinelle sous ta chemisette entrouverte
œillet douillet ouvert sur une mer de caresses
œil-phare qui surveille la route aux trésors
Ton ombilic

Ton nombril
Centre et pivot de tout ton être
Moyeu et noyau de tout ton corps
Alpha et oméga de ton entrée au monde
Ton ombilic

Ton nombril
Petit nid où loge un couple de coccinelles
Petit lit moussu sous tes vêtements de laine
Petit coquillage où l’oreille se pose et se repose
Ton ombilic

Ton nombril
Creuset de l’ultime lien mère-enfant
Petit creux, empreinte et vestige de l’éden foetal
Petit puits de vie, de lumière et d’amour tendre
Ton ombilic

(À Bonaventure Des Périers, 1510-1543)

Guy Rancourt (1948- ). Source: Bonjour Poésie.

samedi 9 mai 2026

Vincent Peyret: un coup de froid sur les relations humaines

Vincent Peyret – Et si, dans une logique de rééquilibrage dont la nature pourrait avoir le secret, le réchauffement climatique s'accompagnait d'une forme de refroidissement? Cela s'appellerait "Le refroidissement technologique". Tel est le titre du petit livre que Vincent Peyret a publié dernièrement aux éditions Le monde à l'envers. Petit mais important: il aborde l'évolution des comportements impulsée par ce numérique qui, année après année, submerge de plus en plus les existences de chacune et chacun.

Dans l'espace qui lui est dévolu, l'auteur cite certes de nombreux analystes qui sont autant de pairs et le situent du côté des penseurs critiques du développement technologique. On est en bonne compagnie, ainsi, avec Célia Izoard, Guillaume Pitron ou le collectif grenoblois Pièces et main d'œuvre. Mais c'est avant tout l'expérience personnelle, le vécu de l'auteur, qui guide la réflexion du livre "Le refroidissement technologique". Car oui: pour ressentir ce refroidissement technologique, non mesurable au contraire du réchauffement climatique, il faut l'avoir vécu.

Dès lors, l'auteur multiplie les anecdotes, dès les premières pages: il y a ce camionneur qui refuse de prendre l'auteur-narrateur en stop parce que c'est interdit, pour des raisons d'assurances, et qu'une caméra embarquée empêche de la jouer "pas vu pas pris". Le camionneur ne pourrait même pas embarquer son propre fils pour lui montrer son métier, c'est dire. Et du côté des relations interpersonnelles que promet l'auto-stop, ça fiche un coup de froid! 

Ce coup de froid, l'auteur le retrouve dans plus d'une situation de la vie: humains remplacés par des intelligences artificielles dans les services après-vente en ligne, voix impersonnelles du GPS qui parlent alors qu'on connaît le chemin par cœur, baisse de la tolérance aux idées divergentes – là, l'auteur commente carrément "Glaglaglaglaglagla". Il paraît même que depuis que le numérique a fait irruption dans leur vie, les Thaïs, habitants du "pays du sourire", sourient moins qu'avant: c'est la déduction d'Yves Merry dans son article "La fin du sourire?", paru dans le numéro 3 de la revue "Brasero" (2023). Et bien sûr, chacun peut avoir ses exemples: gageons que lorsque le service sera assuré par des robots à la "Comète" de Kremlin-Bicêtre, l'ami Nicolas sentira le refroidissement technologique passer à chacune des bières qui lui seront servies...

L'auteur aborde aussi des questions personnelles liées au numérique, telles que la crainte de tomber dans une dépendance à laquelle il se sait sensible: la description de son ressenti après avoir traîné plusieurs heures sur Internet, alors qu'il voulait juste voir ses e-mails, résonnera sans doute chez plus d'un lecteur. Et bien entendu, l'auteur pose aussi une question difficile: vaut-il la peine de dévaster des pays entiers, tel le Congo, pour le mieux-être de quelques-uns? Telle est l'une de ses réponses à ceux qui vantent les avantages, qu'il reconnaît volontiers, du progrès numérique. La question est plutôt celle du coût humain de, par exemple, l'allongement de la vie de quelques privilégiés.

"Le refroidissement technologique" se termine avec la fin du voyage en auto-stop effectué par l'auteur. Au volant: une femme active dans le domaine numérique mais consciente, confusément, que la route empruntée par le progrès technologique, déshumanisant à force d'omniprésence et de visages penchés sur leur smartphone par peur de louper quelque chose, n'est pas la bonne. 

"Le refroidissement technologique" apparaît dès lors comme un concentré de petits éléments de réflexion et de débat, pas forcément complets (l'auteur n'évoque guère, par exemple, le rôle joué par la gestion de la crise du covid-19 sur le refroidissement des relations interpersonnelles – on se touche moins, on n'ose plus s'embrasser, et le mot magique était alors "distanciation sociale" – sans doute parce que la technologie y joue un rôle restreint ou discutable) que le lecteur saura développer pour son propre bénéfice: réchauffer les relations interpersonnelles, immédiates, c'est chouette! Quant à l'auteur, force est de relever que chacun des courts chapitres qu'il a écrits, portés par des idées séduisantes, mériterait un livre entier de réflexions.

Vincent Peyret, Le refroidissement technologique, Grenoble, Le monde à l'envers, 2026.

Le site des éditions Le monde à l'envers.

Egalement lu par Pierre Thiesset.

Lectures en rapport, d'auteurs cités dans Les refroidissements technologiques, également évoquées sur ce blog:

Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares.
Guillaume Pitron, L'enfer numérique.