dimanche 20 septembre 2026

Dimanche poétique 760: Gaston Couté

Sur la grand'route

Nous sommes les crève-de-faim
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.

L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.

Gaston Couté (1880-1911). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 18 septembre 2026

Fais-moi peur, Valais!

Gabriel Bender – Ils ont su dompter les terres des altitudes les plus élevées, allant de terroir en terroir: ce sont les Walser, peuple paysan burgonde nomade d'expression germanophone. Une poignée d'entre eux, constituant une sorte de clan à deux familles, sont les personnages principaux de "L'exil des damnés", dernier roman de Gabriel Bender. Et bien sûr, comme nous sommes à nouveau dans la collection "Gore des Alpes", ça va être saignant... entre autres. Espérons que l'auteur n'a molesté aucun animal, humain ou non, pour écrire ce court ouvrage.

Côté écriture, force est de relever que les paragraphes et les chapitres sont longs, obligeant le lecteur à ressentir, par cette forme imposée, quelque chose de la rude odyssée de deux familles Walser à travers les très inhospitalières Alpes du Haut-Valais. La tonalité semble grave, à l'avenant; mais elle sait aussi, prenant soudain du recul, faire des clins d'œil aux temps actuels, par exemple en abordant le thème du suicide perpétré pour ne pas être un poids pour les survivants, à la manière d'une Jacqueline Jencquel. Pendu volontaire, le premier personnage à partir ainsi donne le ton: si ce n'est pas par infection, la mort sera donnée la corde au cou.

De l'auteur, l'écrivain renvoie des Walser une image peu sympathique avec laquelle le lecteur devra vivre. Cette image est renforcée par le choix romanesque d'une narratrice femme, intelligente qui plus est, donc capable d'observer son monde avec du recul. L'invisibilisation des femmes y apparaît comme outrageusement normale, et la narratrice le déplore ponctuellement mais sans ambages; quant au fait que souvent, dans le texte, le bétail passe avant les femmes, il s'explique par le souci radicalement utilitariste d'une économie axée sur la survie et la production de ce qui y contribue – et dans l'esprit des personnages du livre, une femme, ça fait des enfants, mais ça ne se mange pas. Qu'on se rassure toutefois: héritière de Hildegarde de Bingen, la narratrice sait trouver sa voie, voire sa revanche.

C'est que, outre ses mœurs difficilement concevable aujourd'hui, le double clan Walser que l'auteur met en scène se compose essentiellement de personnages dégénérés, tant au physique qu'au mental. Seule la narratrice trouve grâce aux yeux du lecteur: à côté d'elle, nous avons entre autres des personnages marqués par la consanguinité, un grand abruti docile, deux jumeaux bizarres et maigrichons, une femme assoiffée de sexe. Peu à peu, une sélection naturelle se met en place dans l'univers inhospitalier des alpages. 

Et l'auteur se lâche, complaisant, pour dire le sang, les fluides corporels, le pus, la diarrhée et tous ces trucs qu'on a quand on est malade, quitte à abuser des éléments du décor pour souligner ses effets: dans un esprit gore, il y a quelque chose de génial à écrire une phrase aussi concentrée que "A son retour, Bouby puait tellement la charogne que nous lui intimâmes l'ordre d'aller se laver au torrent et de jeter dans la Piss (une rivière des Grisons, ndlr) ses vêtements qui puaient la merde" (p. 73). Le pire, c'est que le lecteur voit crever ou agir ces personnages, victimes de violence domestique ou de la force de la nature, avec une certaine indifférence à peine mêlée de gêne amusée: tant pis pour eux, mais on est là pour le spectacle. 

Quant à la narratrice, avec ses qualités intellectuelles supérieures à la moyenne de son entourage, elle rappelle précisément Hildegarde de Bingen: sage, elle s'intéresse aux moyens de soigner les humains et préfigure, à sa manière, le motif des sorcières d'antan. L'histoire de "L'exil des damnés", en effet, se déroule tout au long d'un quatorzième siècle où les Suisses commencent à expliquer aux Autrichiens qui c'est Raoul – c'était à Morgarten, le 15 novembre 1315. Ce contexte politique, l'auteur le décrit par la pensée de sa narratrice, mais aussi par les dialogues des personnages masculins – des dialogues sans paroles, astucieusement fondés sur des moues expressives. C'est pourtant la narratrice qui finit par prendre la conduite de ce qui reste de son clan, tri sélectif inclus (on parle d'accidents soldés de manière pragmatique, mais aussi d'un parricide et de quelques lobotomies, quand même!). 

Et tout ça pour quoi? L'auteur relate une bonne semaine de rudes marches dans les neiges des sommets du Haut-Valais, là où l'on parle un dialecte alémanique particulièrement ardu qui entre en résonance avec un univers des plus inhospitaliers – pour faire peur, et sans craindre peut-être l'anachronisme (on n'est pas à ça près, c'est la loi du genre), l'auteur va jusqu'à convoquer les "tschäggättä", figures de sorcières masquées, ancestrales et effrayantes. La narratrice de "L'exil des damnés" est-elle l'une d'elles? La suite au prochain épisode, comme on dit: une suite intitulée "La maîtresse des horloges", est déjà annoncée.

Gabriel Bender, L'exil des damnés, Ardon, Gore des Alpes, 2026.

Le site des éditions Gore des Alpes.

mercredi 16 septembre 2026

Un roman de formation dans un contexte militaire

Luce Pirtrie – Le premier des livres de la tétralogie "Créaction", "Découverte", a l'allure d'un roman de formation. Ecrit à l'attention de la jeunesse par la romancière Luce Pirtrie, qui assume une certaine discrétion, cet ouvrage place au cœur de son intrigue Mila Dialeur, une jeune professeur de danse qui se découvre un pouvoir aussi surnaturel que déconcertant, qui va vite intéresser l'armée française. C'est ainsi que tout commence.

Roman de formation

Roman de formation? Si elle s'est construite au gré des inspirations de l'autrice et de son entourage, l'intrigue s'avère cohérente: le lecteur observe avec un sourire amusé une jeune femme qui se révèle à elle-même tout au long de ce qu'elle apprend pendant le temps qu'elle passe au sein d'une unité militaire, celle des "Bobs". 

Un apprentissage qui sera couronné par des actions en conditions réelles et par l'adoubement que représente, pour Luce, la réception d'un nom de "Bob" – si les mots ne sont pas écrits dans le roman, il est permis de penser, pour ces noms donnés par les pairs, à des formes à la fois sérieuses et humoristiques de vulgos ou de totems révélateurs.

Cette formation est riche et complexe: il s'agit pour Mila de s'intégrer au milieu militaire et d'en apprendre les gestes autant que les usages, sans pour autant perdre ce qui fait sa personnalité, ni se laisser réduire au statut d'outil au service d'une puissance militaire. Cela, en tant qu'humain mais aussi, cela affleure à plus d'une reprise, en tant que femme dans un monde d'hommes. La recherche d'appartenance à un groupe constitue dès lors un thème constant de "Découverte" et prend la forme d'un jeu subtil d'équilibre: la grâce de la danse est-elle soluble dans l'efficacité rigide de l'armée?

Jeux de mots

Les noms des personnages donnent à la romancière l'occasion de s'amuser un peu, et de faire sourire le lecteur dans la foulée. Belle trouvaille que ce nom d'équipe des "Bobs": ils en ont sous le chapeau, et ce mot court permet de créer mille jeux de mots pour nommer les membres de l'équipe. C'est aussi une manière pratique offerte au lecteur de s'y retrouver, tant les noms sont évocateurs: Bob Dior est ainsi couturier, alors que Bob Inne est électricien.

La romancière offre du reste des clés aux lecteurs un peu étourdis, soit en explicitant certains aspects de son intrigue (et les jeux de mots nominatifs en font partie) en notes de fin d'ouvrage, soit en citant quelques sources relatives aux différentes formes de créativité (en particulier Joy Paul Guilford). En effet, c'est là-dessus qu'agit le super-pouvoir de Mila Dialeur, quitte à ce que ça parte parfois en capilotade.

Mises en danger

Et si Mila était sa meilleure ennemie? C'est parfois l'impression que laisse son pouvoir lorsqu'il agit, la mettant occasionnellement en danger: si un chanteur ou un artiste peut gentiment doper son inspiration grâce à ce pouvoir qu'elle diffuse, un homme aimablement désirant peut se muer en agresseur. Le lecteur comprend en effet que les effets du pouvoir de "créaction" sont imprévisibles.

Dès lors, le lecteur découvre, épaté par la rapidité de leur mise au point chez les "Bob", les manières de canaliser ce pouvoir, en particulier à l'aide d'antidotes à l'effet limité dans le temps, dont les quarts d'heure d'efficacité rythment le récit. Ces quarts d'heure peuvent aussi refléter le temps de lire un ou deux des courts chapitres qui composent "Découverte".

Quitte à assumer quelques coquilles, "Découverte" est manifestement le fruit d'un travail d'écriture spontané et vif, né d'une inspiration jaillissante et volontiers imaginative. Partant d'un monde militaire moins tristement gris-vert qu'on ne l'imagine, le lecteur va se balader dans le monde: palais Garnier, Saint-Pierre-et-Miquelon, confins de la Pologne et de la Biélorussie. Et les personnages dévoilent peu à peu leurs secrets, pour le plus grand plaisir d'un lectorat de tout âge à partir de 14 ans...

Luce Pirtrie, Créaction Tome 1: Découverte, Brétigny-sur-Orge, Luce Pirtrie, 2026.


lundi 14 septembre 2026

Secrets et peines d'un village alpin

Simona Brunel-Ferrarelli – Il est terrible, le village que dépeint Simona Brunel-Ferrarelli dans "La peine haute". Retiré quelque part en Italie, aux confins de la France, il vit selon ses propres normes et fait, à ce titre, figure de laboratoire des travers humains, pétri de secrets à la fois partagés et tus. Le lecteur comprend que ce monde en vase clos est d'aujourd'hui, par des signes discrets de modernité. Ceux-ci sont rares cependant, suggérant que la situation décrite par la romancière aurait pu arriver de tout temps – une intemporalité qui donne à ce roman des airs de conte cruel.

C'est avec le récit d'une coulée de boue fatale que débute "La peine haute", et c'est à ce moment que le lecteur fait peu à peu connaissance, tout au long d'un début aux airs d'exposition, avec les personnages qui peuplent ce roman, et en particulier Mimi, qu'on retrouve morte chez elle. Son destin de vivante constituera la matière de "La peine haute". 

Et ce destin est marqué par la consanguinité et l'inceste, qui déterminent un parcours qui sera souvent synonyme de rejet. En particulier, les trois garçons qu'elle élève n'ont pas tous les mêmes parents, ni, partant, le même tempérament. En arrière-plan, on trouve une mère dépressive, Armande, et un père irresponsable et absent, Paul (son mariage irréfléchi avec Armande, alors que Mimi enceinte de lui sans qu'il le sache l'attendait, est exemplaire à ce titre), qui leur aura fait des enfants à toutes les deux avant de disparaître du récit.

Ce qui sauve Mimi, cependant, c'est son appétence pour la lecture et sa capacité, dûment entraînée, à imaginer ce qu'il y a dans un livre lorsque certaines de ses pages sont collées, donc inaccessibles à la lecture. Pour le lecteur, c'est la promesse d'un personnage complexe et émouvant, victime de la société mais aussi en mesure de s'armer pour y faire face.

Enfin, il y a tout au long de "La peine haute" le souci de décrire les liens poreux que les humains en général, et Mimi en particulier, entretiennent avec les animaux, des animaux dont ils pourraient apprendre pour vivre de manière plus humaine. Mais non... 

L'écriture de "La peine haute", enfin, épouse le climat sombre du propos. D'emblée, il faut s'habituer à sa tonalité généralement âpre, qui finit cependant par envoûter le lectorat à sa manière, travaillée en rudesse, et l'amener à coup sûr dans l'univers montagnard, inhospitalier malgré la présence d'un B&B qui sera le point d'accueil le plus significatif d'une certaine modernité, considérée avec défiance: celle des gens qui parlent avec aisance et commandent des choses inconnues au café du cru.

Simona Brunel-Ferrarelli, La peine haute, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.


dimanche 13 septembre 2026

Dimanche poétique 759: Albert Samain

A Marceline Desbordes Valmore

L’amour, dont l’autre nom sur terre est la douleur,
De ton sein fit jaillir une source écumante,
Et ta voix était triste et ton âme charmante,
Et de toi la pitié divine eût fait sa sœur.

Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente ;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.

Aujourd’hui, la justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.

Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes,
Peut-être il suffirait – quelque soir – simplement
Qu’une amante vînt là jeter, négligemment,

Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.

Albert Samain (1858-1900). Source: Bonjour Poésie.

mardi 8 septembre 2026

Michel Houellebecq et les malaises de notre temps

Michel Houellebecq – Paru en 2021, "Anéantir" reste à ce jour le dernier roman que Michel Houellebecq a publié. Son intrigue s'installe précisément au moment où j'écris ces quelques mots, soit en amont de l'élection présidentielle française de 2027. D'un côté, il y a au second tour le candidat, non nommé, d'un parti d'extrême-droite; de l'autre, un histrion de la télévision, héritier de la gouvernance actuelle. C'est cependant autour des gens qui travaillent à l'ombre de l'Elysée que l'auteur développe son intrigue. Certes politique, celle-ci, quasi balzacienne, va plus loin et dessine le destin de quelques personnages profondément humains, ayant partie liée pour des raisons familiales, et dispersés en plusieurs lieux de France, entre Paris et province.

Voici donc Paul, fonctionnaire au service de Bruno, un ministre de l'économie ébranlé par une vidéo virale qui le met en scène dans une mise à mort fictive. C'est par le monde virtuel, en effet, que l'auteur met son intrigue en marche, et c'est donc d'assez loin que "Anéantir" part pour dessiner son portrait d'une certaine humanité, d'une certaine France tendue entre périphérie, capitale et monde en ligne, qu'il approche peu à peu jusqu'à toucher à l'intime. Et d'emblée, le lecteur est saisi par le ton distancié, qu'on dirait "plat", de l'écriture du roman. Tout au plus y voit-on apparaître parfois quelques italiques, pour souligner telle ou telle expression à la mode – un procédé qu'on retrouve dans "Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq" de Didier Goux ou dans "L'art des interstices" de Pierre Lamalattie. Ou alors quelques opinions bien senties, lâchées là comme si c'était sans faire exprès.

L'émotion suscitée au niveau institutionnel par les vidéos virales et malveillantes qui émaillent le propos résonnent avec l'AVC du père de Paul, choc majeur qui le laisse en état pauci-relationnel, communiquant par clignement d'yeux avec son entourage après un coma. Autour de lui, l'auteur dessine avec finesse, quitte à être cruel parfois, les attaches plus ou moins intéressées d'une famille nombreuse qui, entre autres par le biais des pièces rapportées, le voit déjà mort. On admire la manière dont évolue la relation entre Paul et son père, proches sans se parler, tout comme la peinture du tempérament vénal d'Indy, journaliste indépendante et compagne d'un des frères de Paul. Quant au lien entre Paul et sa femme Prudence, son évolution constitue le fil rouge de cet ample roman.

Froid comme un constat le plus souvent, le style épouse cependant le propos. On sourit ainsi par instants, lorsque l'auteur caricature Delano, un geek au look improbable et au talent indéniable. Il arrive aussi que l'auteur, emporté par des considérations philosophiques, se fasse quelque peu longuet. Si peu: bien vite, l'intrigue revient à la charge, un grain de sable après l'autre. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: qu'elles soient aussi ordinaires que celle d'un fonctionnaire ou exceptionnelles que celle d'un ministre, les vies que l'auteur dessine restent celles de tout un chacun, balloté au gré des opportunités et des obstacles comme des bouts de bois dans l'eau. Et ces bouts de bois, l'auteur se plaît à les lancer peu à peu: maladie, délitement ou raffermissement d'un couple, cote d'une artiste, bonne fortune amoureuse.

On pourrait donc voir dans "Anéantir" un roman sur la politique française actuelle, à la manière de "Soumission", mais ce ne serait pas suffisant. Pas plus que d'y voir un livre profond sur la mort, ou une vaste saga familiale en un seul volume, si finement observée qu'elle soit, ou encore une intrigue de thriller, même s'il y a de ça à chaque irruption d'une vidéo virale représentant des actes parfois fort violents, par exemple à l'encontre de migrants venant vers l'Europe en bateau. Pourtant, c'est tout cela à la fois, et ça tient solidement debout. Et alors que la mort a fini par mettre pas mal de monde d'accord au terme d'"Anéantir", on se dit qu'au fond, ce roman est celui de la France telle qu'elle va, jusque dans ses profondeurs et ses questionnements, donnée à voir au monde entier par un auteur intelligent, observateur froidement perspicace et implacablement réaliste des malaises de notre temps.

Michel Houellebecq, Anéantir, Paris, Flammarion, 2021.

Lu par Anaïs LefaucheuxAntoine FaureCatherine Rolland, Francis RichardJuan Asensio, Mélanie TalcottMona, Philippe BilgerShangolsWodka.

dimanche 6 septembre 2026

Dimanche poétique 758: Francis Ponge

Plat de poissons frits

   Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané: 
   Lorsque le poisson de mer cuit à l'huile s'entr'ouvre, un jour de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (comment pourrions-nous dire encore?)... Non, c'est trop bon! Ça fait comme une boulette élastique, un caramel de peau de poisson bien grillée au fond de la poêle...

   Goût, vue, ouïes, odaurades: cet instant safrané... 
   C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets encore vierges, oui! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre, que la voilure claque et que le pont du petit navire penche vertigineusement vers les flots,
Tandis qu'un petit phare de vin doré – qui se tient bien vertical sur la nappe – luit à notre portée.

Francis Ponge (1899-1988), Pièces, Paris, Poésie/Gallimard, 1979.