samedi 31 octobre 2026

L'humain, loup-garou et cobaye

Pascal Houmard – Une partie de "Loups-garous de Thiercelieux" peut-elle définitivement sauver les rescapés d'un accident aérien, perdus dans les sables du désert? Vaste question, improbable a priori! C'est pourtant celle qui ouvre le dernier roman de Pascal Houmard, "Vous ne serez jamais nous". Actif depuis de longues années dans la littérature de genre, Pascal Houmard se lance cette fois-ci, avec "Vous ne serez jamais nous", dans la science-fiction en terrain hostile. Et si tout cela n'était qu'un rêve?

Dans la première partie du roman, le lecteur est mis en présence de sept personnages apparemment rescapés d'une catastrophe aérienne survenu dans le désert. Ils sont promis à une mort plus ou moins certaine au gré d'une partie de "Loups-garous" dont ils jouent le rôle, que l'auteur reproduit et adapte habilement en fonction de son intrigue. Il y aura quelques conflits, quelques départs, quelques morts aussi. Le jeu rencontre le réel... 

... un réel qui n'est peut-être pas celui qu'on croit. Dès la seconde partie, en effet, l'écrivain change de focale et met en scène ceux qui pilotent les humains qui tenaient le premier rôle dans la première partie du livre. Dès lors, le lecteur découvre une humanité asservie, réduite au rang d'objet scientifique – de cobaye. Ce que l'humain fait à l'animal dans le contexte de la vivisection, une entité supérieure, créée par l'humain lui-même, aurait-elle le droit de le faire? La question est posée. Et elle révolte certains personnages.

L'auteur convoque pour "Vous ne serez jamais nous" plusieurs espèces plus ou moins humaines et plus ou moins câblées, éventuellement augmentées à l'aide de masses de données dans un monde où le numérique coule dans les veines de chacune et de chacun: on pense en particulier aux Androïdes et aux Oligarques. Au travers d'une chronologie largue qui dessine une certaine histoire du futur, l'auteur relate les guerres qui les ont opposés. "Surfemme" dopée aux données, avec sa tête qu'on imagine gavée d'électrodes, l'Evanescente commence à prendre de la place au fil des pages, apportant avec elle son histoire familiale.

"Vous ne serez jamais nous" est aussi le roman de la lutte de l'humain de chair et d'os face à des entités numériques sans âme ni morale. Si le style est efficace, équilibré entre dialogues et phases de narration, force est de relever qu'on peut se perdre dans les méandres sinueux de ce roman. Un roman qui, et c'est important, impose des thèmes aussi actuels que le numérique appliqué à l'humain. Les noms des personnages du début, parfaitement improbables, prennent les couleurs du calembour évocateur et gentiment amusant. 

Voilà donc un roman ample et nourri, qui donne l'impression fallacieuse d'être porté par quelques personnages en perdition avant de soudain s'ouvrir sur un univers plus large. Tout s'explique au fil des pages, mais force est de relever qu'il faut être patient: "Vous ne serez jamais nous" lâche ses secrets au compte-gouttes. Cela, au gré d'une intrigue flamboyante qui ne recule devant aucune complexité et s'étend sur plusieurs siècles.

Pascal Houmard, Vous ne serez jamais nous, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site de Pascal Houmard, celui des éditions Hélice Hélas.

jeudi 29 octobre 2026

Un homme, un destin... et Beethoven

Rami Tawil – Un homme, un pays, un destin. Tel est le programme du court roman "Le chapeau de Beethoven", signé de l'écrivain syrien Rami Tawil. Un roman? C'est avant tout le magnifique portrait d'un homme de son temps, attachant jusque dans ses défauts, cherchant à trouver sa voie dans un pays au destin chahuté – comme il l'est lui-même, dès les premières pages, par une femme qui l'insulte.

Le voici en effet: perclus de dettes de jeu qui font peser sur lui les menaces de ses créanciers, entouré de femmes aimées ou protégées, telles que Najwa ou Joullanar, dont le compagnon l'a quittée sitôt quitté le pays pour une nouvelle compagne rencontrée en Allemagne lors d'une vague de migrants. Il a aussi connu les geôles islamistes de son pays, ce que l'écrivain rappelle en quelques chapitres âcres à force d'être immersifs. 

Ce qui le sauve? Ce sont sans doute ces livres qu'il accumule depuis son enfance, depuis qu'il sait lire et qu'il pratique la lecture comme un vice impuni, face à des parents qui le verraient mieux percer dans des domaines scientifiques et acceptent mal qu'il ambitionne d'étudier les langues et, souverain comme un pays devrait l'être, de trouver sa propre voie, sa propre histoire.

Et Beethoven, là-dedans? Le chapeau évoqué dans le titre est celui que le compositeur a farouchement refusé de retirer face à l'impératrice d'Autriche, au contraire de Goethe, son compagnon de promenade, qu'il sermonne ensuite pour sa servilité. 

Et plus précisément, l'écrivain convoque la Cinquième symphonie de Beethoven et sa symbolique pour nourrir son roman. On la surnomme "Symphonie du Destin", et le groupe de quatre notes qui, répété en son début, imite le destin qui frappe à la porte – ces quatre coups font écho aux quatre hommes armés qui viennent arrêter le personnage central du roman: chacun sa note, terrible et déterminante. 

On peut aller plus loin dans la lecture "beethovenienne" du "Chapeau de Beethoven" en rappelant, en écho avec le chef d'orchestre suisse Christoph-Mathias Mueller, son caractère révolutionnaire et porteur de liberté, ne serait-ce que d'un point de vue descriptif. Si le personnage principal de ce roman n'aspire qu'à être tranquillement apolitique, en effet, on le verra happé par les vicissitudes politiques de son temps, qui aboutissent aux soubresauts de régime qui ont vu la dynastie Assad remplacée.

Enfin, cette symphonie est omniprésente dans l'œuvre, qui en cite les mesures clés pour en ponctuer le propos.

Et que vient faire Beethoven en Syrie? Par sa notoriété universelle, ce compositeur apparaît comme un pont culturel entre l'Occident et le Proche-Orient. Ce qui vient lui répondre, c'est la voix de tel personnage, chanteur envoûtant de poèmes orientaux, signe que la littérature et la musique, fusionnées ou non, ont pour l'humanité une vocation empreinte d'une évidente universalité. 

Rami Tawil, Le chapeau de Beethoven, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026, traduit de l'arabe (Syrie) par Ali Ibrahim et Barbara Polla.

Le site de BSN Press. Source de la photo: Literatur.review.

lundi 26 octobre 2026

Juliette Robert, l'art et la manière de sortir du cadre

Juliette Robert – Commettre une erreur majeure au travail, et finalement devenir la compagne du patron, est-ce possible? Oui, dans l'univers que la romancière Juliette Robert met en scène dans son tout dernier roman, "Sortie de cadre". Tout commence lorsque, dans un moment d'absence, Luz, rédactrice pour un fabricant de casseroles, envoie une brève newsletter très personnelle et pas du tout promotionnelle, envoyée au demi-million d'abonnés de Panora, entreprise spécialisée dans la fabrication de casseroles. Luz est sortie du cadre; que va-t-il advenir pour elle?

Il est permis, avant tout, de relever la polysémie du sens du titre lui-même: une "sortie de cadre" peut être vue comme une manière de penser en dehors des clous, mais aussi un date avec le chef – ce qu'a fait Luz. C'est aussi ce que fait son patron, Chrys, qui finit par consentir à rompre certaines conventions liées au monde professionnel, mais qui dérape aussi parfois.  Enfin, il y a encore Nadine, ancienne directrice de la communication, que Chrys appelle pour rattraper l'initiative épistolaire de Luz. Voilà un trio de personnages attachant aux tempéraments bien dessinés, désireux d'être autre chose. Surtout, derrière des parcours professionnels intéressants voire enviables, force est de relever que chacun de ces personnages porte une blessure personnelle. Et c'est là que ça devient intéressant.

En effet, ces zones d'ombre intimes constituent les obstacles majeurs à l'accomplissement de chacun des membres de ce trio, du point de vue professionnel, sentimental ou simplement humain. Dès lors, l'autrice met en place une narration à trois voix où l'on observe les personnages s'aimer, se heurter, se soutenir ou se mépriser, au gré de situations mentales marquées par une jeunesse pas évidente. En manque d'affection depuis son enfance, par exemple, Luz va-t-elle se fixer et renoncer à Finder, le jumeau livresque de Tinder, qui n'est rien d'autre qu'un cirque – ce que confirme l'affiche Pinder qu'elle a épinglée au mur chez elle? Chrys, sans cesse dénigré par sa mère, va-t-il enfin fendre l'armure et estimer qu'il est à la hauteur, en matière amoureuse autant qu'au sein de l'entreprise de casseroles qu'il dirige, plutôt que de se montrer cassant? Et qui est vraiment Nadine?

Ce cheminement réalisé par chacun des personnages pour devenir de meilleures versions d'eux-mêmes fait écho à l'évolution de Panora, où travaillent les trois personnages. Peu scrupuleuse quant au travail forcé, Panora va être secouée par Luz elle-même, désireuse de travailler dans un environnement en phase avec ses valeurs. Cela donne à la romancière l'occasion de croquer quelques scènes spectaculaires, avec entre autres un passage télévisé chez un certain Cyril Hanouna ou une intervention aux Nations Unies, où Luz remonte les bretelles à quelques hommes d'Etat. Dès lors, "Sortie de cadre" assume un côté engagé en faveur de davantage de justice sociale, que ce soit au niveau individuel ou mondial. 

Quant à l'écriture, elle s'avère maîtrisée, avec un petit goût ironique ou sarcastique qui apparaît comme une constante pétillante. Il n'empêche: la voix de chacun des trois personnages qui s'expriment tour à tour au fil des pages est parfaitement caractérisée et reflète avec rigueur et fidélité l'univers intérieur de chacun. Et cela, sans jamais s'interdire le partage d'un sourire à l'occasion.

Juliette Robert, Sortie de cadre, Librinova/Juliette Robert, 2026.

Le blog de Juliette Robert, le site de Librinova.

Lu en partenariat avec simplement.pro.

dimanche 25 octobre 2026

Dimanche poétique 765: Amalita Hess

La dormante

La nuit,
laissant au jour sa folie,
a tendu en gestes sereins
ses impalpables voiles gris.

Sous les paupières de la dormante
ses rêves translucides lui parlent
d'aurores à venir
et de fenêtres donnant sur des matins de liesse.

Sur l'éminence de ses seins juvéniles,
voluptueusement, le ciel promène son haleine nocturne
et la porte pourpre des étoiles
ouvre en elle les écluses de l'éblouissement.

Le jour,
laissant à la nuit
ses impalpables voiles gris,
en prière muette, tend son visage de lumière.

Amalita Hess (1936- ), Aux fontaines de tes soifs, Fribourg, Editions du Cassetin, 1998.

mardi 20 octobre 2026

Venise, une cité dans les airs

Audrey Pleynet – Venise, cité leader d'un monde futuriste et technologique? Tel est le décor originel de "Sintonia", le premier roman d'Audrey Pleynet. C'est là que s'est développée la guilde de Sintonia, qui a fait son beurre dans le contrôle mental à l'aide d'un Diapason. Cette guilde a-t-elle disparu lors de guerres et de luttes de pouvoir? Voire: le lecteur suit quatre des membres de ce clan hiérarchisé – des sœurs, puisqu'ici, ce sont les femmes qui commandent. Cà et là en Europe, celles-ci se sont refait une carrière, un nom, incognito. On les verra se côtoyer, se retrouver, et s'émanciper finalement du système politique vénitien.

Le concept inventif de ville-tige, construite dans le ciel pour que ses habitants n'aient pas à subir la pollution insupportable de la surface terrestre, est l'une des idées les plus marquantes de "Sintonia". L'autrice a le bon sens de les décrire tout en évitant d'interminables tunnels, plaçant Venise en leader dans ce type de construction. Résultat: un peu d'italianité, à base notamment de mots venus tout droit de l'Italie et discrètement disséminés, confère sa saveur unique au récit. Et le lecteur comprend tout de suite de quoi il retourne – quitte, pour se faire une image encore meilleure du décor, à se référer à la couverture du livre.

Mais foin de pittoresque: la Cité des Doges marie la tradition et la modernité dans une société décrite comme très contrôlante pour ses habitants. Le Diapason, dispositif de contrôle mental, n'y est pas pour rien! Par contraste, l'autrice met en scène le mariage ancestral du Doge et du Ciel, ainsi que des moments de carnaval où les belles robes et les masques sont de rigueur, cachant plus d'un secret, voire d'une exaction. Quant à la ville-tige elle-même, le lecteur y retrouve certains monuments, tels qu'ils étaient au sol. Les gondoles, enfin, flottent dans les airs, d'une manière qui rappelle de loin tel ou tel tableau de Patrick Woodroffe.

Si Venise se pose en ville-tige modèle, d'autres cités sont moins bien loties. Ainsi, l'autrice dépeint un niveau différencié d'évolution dans ce type de nouvelles cités, avec des usages spécialisés pour certains de leurs éléments. Paris, quant à elle, est peu gâtée par la romancière: restée au sol en raison d'obscurs accords avec les agriculteurs, elle est tributaire de confinements réguliers dus aux pics de pollution qui la rendent périodiquement invivable. 

Avec "Sintonia", l'écrivaine Audrey Pleynet offre un ample roman d'atmosphère, porté par des personnages féminins puissants et omniprésents. Elle y décrit sans aucune longueur un monde d'avenir caractérisé par la technologie et le contrôle sous les dehors séduisants d'une certaine perfection technique qui n'efface pas les travers humains. Cela, dans un souci constant que l'ensemble reste accessible même à des lecteurs qui ne sont guère familiers du genre. Cette recréation minutieuse d'un univers terrestre se révèle une puissante réussite.

Audrey Pleynet, Sintonia, Moret-Loing-et-Orvanne, Le Bélial', 2025.

Le blog d'Audrey Pleynet (en sommeil), le site des éditions Le Bélial'.

Lu par Anudar, Charybde 27/Hugues, Le Bibliocosme, L'Epaule d'Orion, Les Lectures du Maki, Philémont, Stéphanie Chaptal, Tampopo24, Weirdaholic, Yozone.

dimanche 18 octobre 2026

Dimanche poétique 764: Léon-Pamphile Le May

La terre

Comment paraît la terre, en ces champs infinis
Où le verre savant hâte ses découvertes,
Quand de neige ou de fleurs ses plaines sont couvertes,
Et quand, sur ses labours, flottent les blés jaunis ?

Comment, avec ses bois comme des flots unis ?
Avec ses mers de sable et ses oasis vertes ?
Ses nuages pareils à des ailes ouvertes ?
Ses fleuves vagabonds et ses rochers brunis ?

Esclave résignée ou superbe rebelle,
Cette vivante terre est étrangement belle,
Et le pied du Seigneur en fait son escabeau.

Elle est comme une ruche où peinent les abeilles ;
Elle a tous les parfums des célestes corbeilles,
Tous les chants de l'amour, mais ... elle est un tombeau.

Léon-Pamphile Le May (1837-1918). Source: Bonjour Poésie.

samedi 17 octobre 2026

"Le Club", romance moderne et électrique

Rachel Zufferey – C'est samedi, c'est club! Du moins en matière de livres... Signé de la romancière suisse Rachel Zufferey, "Le Club" place au centre de son intrigue Jessica, propriétaire d'un club, héritage familial un peu fatigué mais auquel elle tient. Or, autour d'elle, tout le monde n'est pas de cet avis. Et lorsque les sentiments viennent se mêler aux affaires, tout devient rapidement tendu, jusqu'à une issue tragique.

Elle a pourtant tout pour être heureuse, Jessica: du succès dans son métier de danseuse, un compagnon possessif mais apparemment attentionné, une meilleure amie nommée Clarisse. Tout semble rouler pour elle à l'orée d'une trentaine où elle joue sagement son rôle. Tout est remis en cause lorsqu'un homme d'affaires au tempérament volcanique fait irruption dans sa vie: Morgan Burns le bien nommé. Il ne manque pas de morgue, et la passion va brûler Jessica tout au long du livre. 

L'autrice excelle à recréer les ambiances électriques qui ne manquent pas de naître entre elle un bonhomme qu'on imagine avec le physique de beau gosse et les attitudes brusques d'un Donald Trump jeune. Reste que face à Jessica, il s'avère l'homme parfait, presque trop, mais l'amour est aveugle!... Face à Morgan Burns, se trouve le compagnon de Jessica, Pierce. Le lecteur sent d'emblée que quelque chose cloche avec lui, et les masques finiront par tomber, révélant crûment les zones d'ombre et de violence qui le hantent.

Dès lors, l'action vire au duel, sur deux niveaux: il y a la tendre guerre que se livrent Jessica et Morgan à chacune de leurs rencontres, plus ou moins professionnelles ou fortuites, dépeintes avec sensualité par l'autrice, et le combat sans merci que Morgan et Pierce se livrent autour du club et, surtout, du cœur de Jessica. Une Jessica qui, de son côté, voit son entourage victime d'agressions suspectes qui donnent une touche policière à cette romance moderne. 

Et puis, l'action se passe à Paris, capitale des arts. On peut regretter de ne pas sentir suffisamment la ville lumière, en particulier en raison de la prépondérance de noms à consonance anglaise utilisés pour les personnages. Mais qu'on ne s'inquiète pas trop: le lecteur verra quand même bien la Seine, de nuit, et s'y promènera pieds nus, dans une belle scène de complicité transgressive, avec les amants que ce "Le Club" met en avant. 

Du "Club", le lecteur garde le souvenir d'une romance solidement menée, caractérisée par des ambiances constamment tendues où les enjeux du cœur et ceux des affaires se mêlent intimement pour créer une succession de situations explosives ménagées dans un contexte bien glamour. Tout est réuni pour que ce roman se dévore, et le but est atteint!

Rachel Zufferey, Le Club, Bernay, City Editions, 2019.