Gabriel Bender – Ils ont su dompter les terres des altitudes les plus élevées, allant de terroir en terroir: ce sont les Walser, peuple paysan burgonde nomade d'expression germanophone. Une poignée d'entre eux, constituant une sorte de clan à deux familles, sont les personnages principaux de "L'exil des damnés", dernier roman de Gabriel Bender. Et bien sûr, comme nous sommes à nouveau dans la collection "Gore des Alpes", ça va être saignant... entre autres. Espérons que l'auteur n'a molesté aucun animal, humain ou non, pour écrire ce court ouvrage.
Côté écriture, force est de relever que les paragraphes et les chapitres sont longs, obligeant le lecteur à ressentir, par cette forme imposée, quelque chose de la rude odyssée de deux familles Walser à travers les très inhospitalières Alpes du Haut-Valais. La tonalité semble grave, à l'avenant; mais elle sait aussi, prenant soudain du recul, faire des clins d'œil aux temps actuels, par exemple en abordant le thème du suicide perpétré pour ne pas être un poids pour les survivants, à la manière d'une Jacqueline Jencquel. Pendu volontaire, le premier personnage à partir ainsi donne le ton: si ce n'est pas par infection, la mort sera donnée la corde au cou.
De l'auteur, l'écrivain renvoie des Walser une image peu sympathique avec laquelle le lecteur devra vivre. Cette image est renforcée par le choix romanesque d'une narratrice femme, intelligente qui plus est, donc capable d'observer son monde avec du recul. L'invisibilisation des femmes y apparaît comme outrageusement normale, et la narratrice le déplore ponctuellement mais sans ambages; quant au fait que souvent, dans le texte, le bétail passe avant les femmes, il s'explique par le souci radicalement utilitariste d'une économie axée sur la survie et la production de ce qui y contribue – et dans l'esprit des personnages du livre, une femme, ça fait des enfants, mais ça ne se mange pas. Qu'on se rassure toutefois: héritière de Hildegarde de Bingen, la narratrice sait trouver sa voie, voire sa revanche.
C'est que, outre ses mœurs difficilement concevable aujourd'hui, le double clan Walser que l'auteur met en scène se compose essentiellement de personnages dégénérés, tant au physique qu'au mental. Seule la narratrice trouve grâce aux yeux du lecteur: à côté d'elle, nous avons entre autres des personnages marqués par la consanguinité, un grand abruti docile, deux jumeaux bizarres et maigrichons, une femme assoiffée de sexe. Peu à peu, une sélection naturelle se met en place dans l'univers inhospitalier des alpages.
Et l'auteur se lâche, complaisant, pour dire le sang, les fluides corporels, le pus, la diarrhée et tous ces trucs qu'on a quand on est malade, quitte à abuser des éléments du décor pour souligner ses effets: dans un esprit gore, il y a quelque chose de génial à écrire une phrase aussi concentrée que "A son retour, Bouby puait tellement la charogne que nous lui intimâmes l'ordre d'aller se laver au torrent et de jeter dans la Piss (une rivière des Grisons, ndlr) ses vêtements qui puaient la merde" (p. 73). Le pire, c'est que le lecteur voit crever ou agir ces personnages, victimes de violence domestique ou de la force de la nature, avec une certaine indifférence à peine mêlée de gêne amusée: tant pis pour eux, mais on est là pour le spectacle.
Quant à la narratrice, avec ses qualités intellectuelles supérieures à la moyenne de son entourage, elle rappelle précisément Hildegarde de Bingen: sage, elle s'intéresse aux moyens de soigner les humains et préfigure, à sa manière, le motif des sorcières d'antan. L'histoire de "L'exil des damnés", en effet, se déroule tout au long d'un quatorzième siècle où les Suisses commencent à expliquer aux Autrichiens qui c'est Raoul – c'était à Morgarten, le 15 novembre 1315. Ce contexte politique, l'auteur le décrit par la pensée de sa narratrice, mais aussi par les dialogues des personnages masculins – des dialogues sans paroles, astucieusement fondés sur des moues expressives. C'est pourtant la narratrice qui finit par prendre la conduite de ce qui reste de son clan, tri sélectif inclus (on parle d'accidents soldés de manière pragmatique, mais aussi d'un parricide et de quelques lobotomies, quand même!).
Et tout ça pour quoi? L'auteur relate une bonne semaine de rudes marches dans les neiges des sommets du Haut-Valais, là où l'on parle un dialecte alémanique particulièrement ardu qui entre en résonance avec un univers des plus inhospitaliers – pour faire peur, et sans craindre peut-être l'anachronisme (on n'est pas à ça près, c'est la loi du genre), l'auteur va jusqu'à convoquer les "tschäggättä", figures de sorcières masquées, ancestrales et effrayantes. La narratrice de "L'exil des damnés" est-elle l'une d'elles? La suite au prochain épisode, comme on dit: une suite intitulée "La maîtresse des horloges", est déjà annoncée.
Gabriel Bender, L'exil des damnés, Ardon, Gore des Alpes, 2026.
Le site des éditions Gore des Alpes.