mardi 8 septembre 2026

Michel Houellebecq et les malaises de notre temps

Michel Houellebecq – Paru en 2021, "Anéantir" reste à ce jour le dernier roman que Michel Houellebecq a publié. Son intrigue s'installe précisément au moment où j'écris ces quelques mots, soit en amont de l'élection présidentielle française de 2027. D'un côté, il y a au second tour le candidat, non nommé, d'un parti d'extrême-droite; de l'autre, un histrion de la télévision, héritier de la gouvernance actuelle. C'est cependant autour des gens qui travaillent à l'ombre de l'Elysée que l'auteur développe son intrigue. Certes politique, celle-ci, quasi balzacienne, va plus loin et dessine le destin de quelques personnages profondément humains, ayant partie liée pour des raisons familiales, et dispersés en plusieurs lieux de France, entre Paris et province.

Voici donc Paul, fonctionnaire au service de Bruno, un ministre de l'économie ébranlé par une vidéo virale qui le met en scène dans une mise à mort fictive. C'est par le monde virtuel, en effet, que l'auteur met son intrigue en marche, et c'est donc d'assez loin que "Anéantir" part pour dessiner son portrait d'une certaine humanité, d'une certaine France tendue entre périphérie, capitale et monde en ligne, qu'il approche peu à peu jusqu'à toucher à l'intime. Et d'emblée, le lecteur est saisi par le ton distancié, qu'on dirait "plat", de l'écriture du roman. Tout au plus y voit-on apparaître parfois quelques italiques, pour souligner telle ou telle expression à la mode – un procédé qu'on retrouve dans "Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq" de Didier Goux ou dans "L'art des interstices" de Pierre Lamalattie. Ou alors quelques opinions bien senties, lâchées là comme si c'était sans faire exprès.

L'émotion suscitée au niveau institutionnel par les vidéos virales et malveillantes qui émaillent le propos résonnent avec l'AVC du père de Paul, choc majeur qui le laisse en état pauci-relationnel, communiquant par clignement d'yeux avec son entourage après un coma. Autour de lui, l'auteur dessine avec finesse, quitte à être cruel parfois, les attaches plus ou moins intéressées d'une famille nombreuse qui, entre autres par le biais des pièces rapportées, le voit déjà mort. On admire la manière dont évolue la relation entre Paul et son père, proches sans se parler, tout comme la peinture du tempérament vénal d'Indy, journaliste indépendante et compagne d'un des frères de Paul. Quant au lien entre Paul et sa femme Prudence, son évolution constitue le fil rouge de cet ample roman.

Froid comme un constat le plus souvent, le style épouse cependant le propos. On sourit ainsi par instants, lorsque l'auteur caricature Delano, un geek au look improbable et au talent indéniable. Il arrive aussi que l'auteur, emporté par des considérations philosophiques, se fasse quelque peu longuet. Si peu: bien vite, l'intrigue revient à la charge, un grain de sable après l'autre. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: qu'elles soient aussi ordinaires que celle d'un fonctionnaire ou exceptionnelles que celle d'un ministre, les vies que l'auteur dessine restent celles de tout un chacun, balloté au gré des opportunités et des obstacles comme des bouts de bois dans l'eau. Et ces bouts de bois, l'auteur se plaît à les lancer peu à peu: maladie, délitement ou raffermissement d'un couple, cote d'une artiste, bonne fortune amoureuse.

On pourrait donc voir dans "Anéantir" un roman sur la politique française actuelle, à la manière de "Soumission", mais ce ne serait pas suffisant. Pas plus que d'y voir un livre profond sur la mort, ou une vaste saga familiale en un seul volume, si finement observée qu'elle soit, ou encore une intrigue de thriller, même s'il y a de ça à chaque irruption d'une vidéo virale représentant des actes parfois fort violents, par exemple à l'encontre de migrants venant vers l'Europe en bateau. Pourtant, c'est tout cela à la fois, et ça tient solidement debout. Et alors que la mort a fini par mettre pas mal de monde d'accord au terme d'"Anéantir", on se dit qu'au fond, ce roman est celui de la France telle qu'elle va, jusque dans ses profondeurs et ses questionnements, donnée à voir au monde entier par un auteur intelligent, observateur froidement perspicace et implacablement réaliste des malaises de notre temps.

Michel Houellebecq, Anéantir, Paris, Flammarion, 2021.

Lu par Anaïs LefaucheuxAntoine FaureCatherine Rolland, Francis RichardJuan Asensio, Mélanie TalcottMona, Philippe BilgerShangolsWodka.

dimanche 6 septembre 2026

Dimanche poétique 758: Francis Ponge

Plat de poissons frits

   Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané: 
   Lorsque le poisson de mer cuit à l'huile s'entr'ouvre, un jour de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (comment pourrions-nous dire encore?)... Non, c'est trop bon! Ça fait comme une boulette élastique, un caramel de peau de poisson bien grillée au fond de la poêle...

   Goût, vue, ouïes, odaurades: cet instant safrané... 
   C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets encore vierges, oui! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre, que la voilure claque et que le pont du petit navire penche vertigineusement vers les flots,
Tandis qu'un petit phare de vin doré – qui se tient bien vertical sur la nappe – luit à notre portée.

Francis Ponge (1899-1988), Pièces, Paris, Poésie/Gallimard, 1979.

dimanche 30 août 2026

Un bistrot, un quartier, des femmes et des hommes

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer – L'une partage ses souvenirs, l'autre tient la plume: Jean Steinauer relate dans "Café des Chemins de fer" la destinée d'un restaurant qui a su marquer son époque et sa ville de Fribourg, Marie-Claude Cotting jouant le rôle de mémoire des lieux et d'une famille qui a su tenir la boutique sur plusieurs générations. Ce "Café des Chemins de fer", l'intelligence artificielle de Google le connaît et le qualifie de "légendaire". C'est peu dire...

Les auteurs dessinent la géographie et l'histoire du quartier fribourgeois de Pérolles. Tout commence avec la représentation d'un petit monde ouvrier et populeux, auquel viennent s'ajouter les Italiens, mais aussi les Américains. Force est de relever que l'observation des lieux se révèle précise pour le lecteur, jusque dans l'anecdote: le lecteur trouvera dans les pages de "Café des Chemins de fer" le profil des horsains, Français issus d'une école proche ou étudiants universitaires américains, mais aussi d'une forme de population fribourgeoise de moins en moins ouvrière et agricole au fil des ans. Le quartier suit, et l'ouvrage rappelle la désindustrialisation du quartier de Pérolles.

Mais ce n'est pas là que se trouve le cœur de "Café des Chemins de fer". L'auteur, dûment informé, rappelle que ce café, sujet essentiel du livre, est avant tout une aventure humaine et familiale. Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer font revivre cette aventure, décrite avec force détails. On découvre ainsi les "Mimis", filles du patron (Marie-Claude en est), peu à peu intégrées aux affaires d'un café qui ne connaît guère de relâches, ou Marcel, vu comme un patriarche à la langue bien pendue, qui pratique la turbosieste à la manière des "petits sommes" de Napoléon. 

Ce court ouvrage tire son importance patrimoniale de l'observation de quelques humains, clients en particulier. Les anecdotes livrées sont du reste savoureuses, qu'il s'agisse de carnavals qu'il faut gérer ou des avanies d'un éléphanteau du cirque Knie, venu avec ses maîtres au Café des Chemins de fer sur la base de la recommandation d'un prêtre finement observateur, Claude Cotting, actif en Afrique au milieu du vingtième siècle. Des anecdotes, il en naît aussi autour de la table dite des "menteurs", où s'assied plus d'un hâbleur.

Telle l'ambiance, l'écriture se révèle volontiers amusée. Le lecteur sourit aux anecdotes de bistrot racontées, où le réel et l'imaginaire ont entre eux une frontière poreuse. Il se reconnaît dans ce qui touche à sa manière de façonner le monde – on se souvient du "Grabe", friche du plateau de Pérolles, où plus d'un gamin de Fribourg a appris le métier d'humain, et on se plaît à souvenir que la manière qu'ont les enfants d'improviser un terrain de football est un peu la même qu'en d'autre lieux dans le Fribourg que dessinent Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer. Enfin, il sera question des entreprises installées sur le plateau de Pérolles, défuntes ou non.

A quelques nuances près, la musique littéraire de "Café des Chemins de fer" répond à la légitime aspiration de faire revivre le souvenir de bistrots aujourd'hui disparus sans être remplacés – dans cet esprit, on pense à l'enquête de Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots. En faisant revivre dans un langage populaire et sans affèterie le "Café des chemins de fer", Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer se concentrent sur un établissement populaire, ferment de mixité sociale, pour donner à voir tout un pan d'histoire locale, avec ses acteurs et ses réalisations, ses joies et ses contraintes.

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, Café des Chemins de fer, Orbe, Bernard Campiche éditeur, 2020.

Le site des éditions Campiche.

Dimanche poétique 757: Jacqueline Risset

Douleur

D'où vient la mystérieuse la folle
douleur d'amour?
je me réveille ce matin
tout entourée de la douleur de toi

– de toi: comme une irritation
dans la peau du monde où tu es
et si je me demande:
comment la faire cesser

je sais:
il faut que s'éteigne ce point
qu'il cesse de battre comme une dent
quand le reste se tait

Tissu du monde en un point transparent
tout souffre ici
tout regarde ce point
que la douleur éclaire

je rêve l'oubli complet
paroi sourde mur blanc
mais tout est écrit par ici dessiné
tout parsemé de signes

de toi – par moi –
faits pour te voir partout
et maintenant j'étouffe
j'ai mal je voudrais dormir

Jacqueline Risset (1936-2014), Sept Passages de la vie d'une femme, 1985. Cité dans Régine Deforges, Poèmes de femmes des origines à nos jours, Paris, France Loisirs, 2002.

lundi 24 août 2026

Surprises et amours sur les rives d'une Seine en crue

Mathias Malzieu – Paris est une ville qui émerveille et a donc tout pour offrir un cadre éblouissant à un conte à la fois merveilleux et amoureux. Avec "Une sirène à Paris", l'écrivain Mathias Malzieu relève le défi avec talent. Son récit est précisément daté: il débute le 3 juin 2016, année de crues majeures de la Seine. Cette crue va charrier avec elle quelqu'un de particulier: une sirène au charme et au chant mortels pour qui n'y prend pas garde. Gaspard Snow, lui, va s'y laisser prendre, à sa manière, donnant une leçon d'humanité à un être fantastique et farouche. Et vogue la romance...

L'auteur sait planter le décor et décrire ses personnages en vue de mettre en scène un roman aux allures irréelles. On y trouve ainsi une péniche qui fait bistrot et accueille certains habitués, les "Surprisiers", dans une salle secrète à la décoration ancestrale et un peu folle, accessible par un mot de passe. Gaspard, lui, se déplace en rollers, puis au volant d'un tuk-tuk volé dont on ne saura pas ce qu'il deviendra en fin de roman. Le look des personnages est aussi soigné, entre les airs de zazou de Gaspard et le teint bleu de Lula, la sirène, qui pleure des perles et se montre surprise qu'on ne cherche pas à la manger.

Ce côté irréel est souligné par la richesse des images auxquelles recourt l'écrivain. Cette richesse surprend d'emblée, dès l'incipit même, qui installe solidement le récit dans le registre merveilleux: "Il pleuvait en plein soleil sur Paris, ce 3 juin 2016. La Tour Eiffel se laissait pousser les arcs-en-ciel, le vent coiffait leurs crinières de licorne." Cette inventivité ne se dément jamais. Si elle demande qu'on s'y habitue, elle reste toujours accessible au lectorat, faisant aussi usage de références à la culture populaire ou à la vieille musique, et ne recule pas devant les néologismes. Cela, sans oublier l'imaginaire de l'eau, prépondérant.

L'idylle entre Lula et Gaspard connaît son lot d'obstacles: impossible à l'une de vivre longtemps hors de l'eau, et à l'autre de s'y abîmer pour la vie. Et qu'en sera-t-il de la vie sociale, de ce chant que la sirène a peaufiné pour tuer tout adversaire, humain inclus? Certains personnages en feront du reste les frais. Elle aura cependant le mérite de transformer deux personnages: si Lula découvre quelques humains qui ne lui sont pas hostiles et reprend un peu d'espoir, Gaspard trouve dans les quelques jours intenses qu'il passe avec Lula un élan libérateur qui lui donne la force de commencer une nouvelle vie aux commandes de la péniche. En fin de roman, une fois de plus, on se dit avec Baudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer..."

Autour de Lula et Gaspard, on trouve toute une série de personnages plus ou moins hostiles ou sympathiques, bien campés grâce à l'art poétique de l'auteur: un médecin mort d'amour, sa compagne qui se voit pousser des écailles. Mais aussi tout l'entourage de Gaspard, actif dans l'arrière-salle secrète d'une péniche qui a vécu plein d'histoires depuis l'Occupation. Ainsi l'auteur, évitant globalement le piège de la mièvrerie, décrit-il un monde attachant et plein de surprises, parfois pas tout à fait cohérent, mais où chacun finit par trouver sa voie.

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Paris, Albin Michel, 2019.

Le site des éditions Albin Michel.


dimanche 23 août 2026

Dimanche poétique 756: Madeleine de l'Aubespine

L'on verra s'arrêter le mobile du monde

L'on verra s'arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l'onde.

L'on verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s'obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde,

Le feu sera pesant et légère la terre,
L'eau sera chaude et sèche et dans l'air qui l'enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir,

Plutôt que mon amour, à vous seul destinée,
Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.

Madeleine de l'Aubespine (1546-1596). Source: Bonjour Poésie.


samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.