Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 1 novembre 2026
Dimanche poétique 766: Mannick
samedi 31 octobre 2026
Venance Konan et l'humanisme de village
Sous la forme d'une chronique sociale, toute la première partie de "Catapila, chef du village", s'attache à décrire le mode de vie d'un village où deux ethnies se côtoient. L'une est autochtone, ses femmes font tout le travail pendant que ses hommes discutent politique en buvant du vin de palme. L'autre, surnommée "Catapilas" d'après le nom des engins de chantier Caterpillar, se révèle industrieuse et sait faire fructifier la forêt que les indigènes se contentent d'exploiter de manière minimaliste pour subvenir à leurs modestes besoins. Dans les personnages, on trouve quelques religieux, et l'on voit émerger la figure de Robert, libre-penseur réfractaire à toute religion, qui se pique d'être un intellectuel. S'ensuivent des scènes de village, un baptême en présence de quelques personnalités politiques d'envergure nationale et de plus d'une enveloppe bourrée d'argent.
Mais c'est dans la deuxième partie que l'orage éclate, alors qu'un Catapila décide de se soumettre au suffrage villageois pour devenir le chef du village. Impossible, dès lors, de penser à l'actualité pour peu que son pays soit engagé dans un processus de campagne électorale. A l'échelle d'un village, en effet, ce sont des arguments qu'on agite tout aussi bien au niveau national qui sont agités: l'identité et l'appartenance, la religion, le droit d'être élu. L'auteur choisit de tendre son intrigue au maximum en suggérant que de nombreuses questions purement administratives, par exemple le droit de vote et d'éligibilité ou les possibilités de naturalisation, ne semblent pas suffisamment ancrés dans la loi – les coutumes villageoises prenant encore trop souvent le pas.
L'auteur ne juge personne dans son roman, qui prend des allures de conte tragique abordant de près une bonne part des thèmes du spectre politique. Il se contente de regarder fonctionner les ressorts d'un débat animé, voire passionné, en posant en sous-main la question de l'appartenance et de l'intégration: s'ils sont venus de loin, par exemple, les Catapilas semblent parfaitement intégrés à un village qu'ils rendent prospère. Pourquoi, donc, leur refuser le droit de se présenter à une élection? Le dynamisme économique doit-il avoir pour récompense le pouvoir politique? Face à eux, émergent les arguments tout aussi légitimes du droit du sang, de l'antériorité de présence et des coutumes qu'on craint de voir évoluer, voire se dénaturer.
Verni d'une fine et agréable couche d'humour, "Catapila, chef de village" est un roman politique impeccable qui met en scène, dans un environnement villageois qui peut prêter à sourire, les grandes questions de notre temps. Cela, sur un ton où domine l'humanisme, salutaire à l'heure où certains sont tentés par des propositions politiques autoritaires, de quelques bord qu'elles soient.
Venance Konan, Catapila, chef du village, Abidjan, Frat Mat/Paris, Jean Picollec, 2014.
Le site des éditions Frat Mat.
L'humain, loup-garou et cobaye
Dans la première partie du roman, le lecteur est mis en présence de sept personnages apparemment rescapés d'une catastrophe aérienne survenu dans le désert. Ils sont promis à une mort plus ou moins certaine au gré d'une partie de "Loups-garous" dont ils jouent le rôle, que l'auteur reproduit et adapte habilement en fonction de son intrigue. Il y aura quelques conflits, quelques départs, quelques morts aussi. Le jeu rencontre le réel...
... un réel qui n'est peut-être pas celui qu'on croit. Dès la seconde partie, en effet, l'écrivain change de focale et met en scène ceux qui pilotent les humains qui tenaient le premier rôle dans la première partie du livre. Dès lors, le lecteur découvre une humanité asservie, réduite au rang d'objet scientifique – de cobaye. Ce que l'humain fait à l'animal dans le contexte de la vivisection, une entité supérieure, créée par l'humain lui-même, aurait-elle le droit de le faire? La question est posée. Et elle révolte certains personnages.
L'auteur convoque pour "Vous ne serez jamais nous" plusieurs espèces plus ou moins humaines et plus ou moins câblées, éventuellement augmentées à l'aide de masses de données dans un monde où le numérique coule dans les veines de chacune et de chacun: on pense en particulier aux Androïdes et aux Oligarques. Au travers d'une chronologie largue qui dessine une certaine histoire du futur, l'auteur relate les guerres qui les ont opposés. "Surfemme" dopée aux données, avec sa tête qu'on imagine gavée d'électrodes, l'Evanescente commence à prendre de la place au fil des pages, apportant avec elle son histoire familiale.
"Vous ne serez jamais nous" est aussi le roman de la lutte de l'humain de chair et d'os face à des entités numériques sans âme ni morale. Si le style est efficace, équilibré entre dialogues et phases de narration, force est de relever qu'on peut se perdre dans les méandres sinueux de ce roman. Un roman qui, et c'est important, impose des thèmes aussi actuels que le numérique appliqué à l'humain. Les noms des personnages du début, parfaitement improbables, prennent les couleurs du calembour évocateur et gentiment amusant.
Voilà donc un roman ample et nourri, qui donne l'impression fallacieuse d'être porté par quelques personnages en perdition avant de soudain s'ouvrir sur un univers plus large. Tout s'explique au fil des pages, mais force est de relever qu'il faut être patient: "Vous ne serez jamais nous" lâche ses secrets au compte-gouttes. Cela, au gré d'une intrigue flamboyante qui ne recule devant aucune complexité et s'étend sur plusieurs siècles.
Pascal Houmard, Vous ne serez jamais nous, Vevey, Hélice Hélas, 2026.
Le site de Pascal Houmard, celui des éditions Hélice Hélas.
jeudi 29 octobre 2026
Un homme, un destin... et Beethoven
Le voici en effet: perclus de dettes de jeu qui font peser sur lui les menaces de ses créanciers, entouré de femmes aimées ou protégées, telles que Najwa ou Joullanar, dont le compagnon l'a quittée sitôt quitté le pays pour une nouvelle compagne rencontrée en Allemagne lors d'une vague de migrants. Il a aussi connu les geôles islamistes de son pays, ce que l'écrivain rappelle en quelques chapitres âcres à force d'être immersifs.
Ce qui le sauve? Ce sont sans doute ces livres qu'il accumule depuis son enfance, depuis qu'il sait lire et qu'il pratique la lecture comme un vice impuni, face à des parents qui le verraient mieux percer dans des domaines scientifiques et acceptent mal qu'il ambitionne d'étudier les langues et, souverain comme un pays devrait l'être, de trouver sa propre voie, sa propre histoire.
Et Beethoven, là-dedans? Le chapeau évoqué dans le titre est celui que le compositeur a farouchement refusé de retirer face à l'impératrice d'Autriche, au contraire de Goethe, son compagnon de promenade, qu'il sermonne ensuite pour sa servilité.
Et plus précisément, l'écrivain convoque la Cinquième symphonie de Beethoven et sa symbolique pour nourrir son roman. On la surnomme "Symphonie du Destin", et le groupe de quatre notes qui, répété en son début, imite le destin qui frappe à la porte – ces quatre coups font écho aux quatre hommes armés qui viennent arrêter le personnage central du roman: chacun sa note, terrible et déterminante.
On peut aller plus loin dans la lecture "beethovenienne" du "Chapeau de Beethoven" en rappelant, en écho avec le chef d'orchestre suisse Christoph-Mathias Mueller, son caractère révolutionnaire et porteur de liberté, ne serait-ce que d'un point de vue descriptif. Si le personnage principal de ce roman n'aspire qu'à être tranquillement apolitique, en effet, on le verra happé par les vicissitudes politiques de son temps, qui aboutissent aux soubresauts de régime qui ont vu la dynastie Assad remplacée.
Enfin, cette symphonie est omniprésente dans l'œuvre, qui en cite les mesures clés pour en ponctuer le propos.
Et que vient faire Beethoven en Syrie? Par sa notoriété universelle, ce compositeur apparaît comme un pont culturel entre l'Occident et le Proche-Orient. Ce qui vient lui répondre, c'est la voix de tel personnage, chanteur envoûtant de poèmes orientaux, signe que la littérature et la musique, fusionnées ou non, ont pour l'humanité une vocation empreinte d'une évidente universalité.
Rami Tawil, Le chapeau de Beethoven, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026, traduit de l'arabe (Syrie) par Ali Ibrahim et Barbara Polla.
Le site de BSN Press. Source de la photo: Literatur.review.
lundi 26 octobre 2026
Juliette Robert, l'art et la manière de sortir du cadre
dimanche 25 octobre 2026
Dimanche poétique 765: Amalita Hess
mardi 20 octobre 2026
Venise, une cité dans les airs
Le concept inventif de ville-tige, construite dans le ciel pour que ses habitants n'aient pas à subir la pollution insupportable de la surface terrestre, est l'une des idées les plus marquantes de "Sintonia". L'autrice a le bon sens de les décrire tout en évitant d'interminables tunnels, plaçant Venise en leader dans ce type de construction. Résultat: un peu d'italianité, à base notamment de mots venus tout droit de l'Italie et discrètement disséminés, confère sa saveur unique au récit. Et le lecteur comprend tout de suite de quoi il retourne – quitte, pour se faire une image encore meilleure du décor, à se référer à la couverture du livre.
Mais foin de pittoresque: la Cité des Doges marie la tradition et la modernité dans une société décrite comme très contrôlante pour ses habitants. Le Diapason, dispositif de contrôle mental, n'y est pas pour rien! Par contraste, l'autrice met en scène le mariage ancestral du Doge et du Ciel, ainsi que des moments de carnaval où les belles robes et les masques sont de rigueur, cachant plus d'un secret, voire d'une exaction. Quant à la ville-tige elle-même, le lecteur y retrouve certains monuments, tels qu'ils étaient au sol. Les gondoles, enfin, flottent dans les airs, d'une manière qui rappelle de loin tel ou tel tableau de Patrick Woodroffe.
Si Venise se pose en ville-tige modèle, d'autres cités sont moins bien loties. Ainsi, l'autrice dépeint un niveau différencié d'évolution dans ce type de nouvelles cités, avec des usages spécialisés pour certains de leurs éléments. Paris, quant à elle, est peu gâtée par la romancière: restée au sol en raison d'obscurs accords avec les agriculteurs, elle est tributaire de confinements réguliers dus aux pics de pollution qui la rendent périodiquement invivable.
Avec "Sintonia", l'écrivaine Audrey Pleynet offre un ample roman d'atmosphère, porté par des personnages féminins puissants et omniprésents. Elle y décrit sans aucune longueur un monde d'avenir caractérisé par la technologie et le contrôle sous les dehors séduisants d'une certaine perfection technique qui n'efface pas les travers humains. Cela, dans un souci constant que l'ensemble reste accessible même à des lecteurs qui ne sont guère familiers du genre. Cette recréation minutieuse d'un univers terrestre se révèle une puissante réussite.
Audrey Pleynet, Sintonia, Moret-Loing-et-Orvanne, Le Bélial', 2025.
Le blog d'Audrey Pleynet (en sommeil), le site des éditions Le Bélial'.
Lu par Anudar, Charybde 27/Hugues, Le Bibliocosme, L'Epaule d'Orion, Les Lectures du Maki, Philémont, Stéphanie Chaptal, Tampopo24, Weirdaholic, Yozone.




