mardi 22 janvier 2019

San-Antonio, les ressorts du pouvoir et les cadavres vivants du placard

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San-Antonio – Ah, voilà une belle exploration des ressorts du pouvoir! "Y a-t-il un Français dans la salle?", roman "sérieux" de Frédéric Dard dit San-Antonio, explore les âmes sombres de ces humains qui, de tous niveaux et de tous genres, cherchent à prendre le dessus sur leurs semblables. Il faut bien 414 pages pour explorer ce travers humain... et ce n'est rien: "Y a-t-il un Français dans la salle?" est le première volume d'un diptyque dont la deuxième moitié, de même longueur, s'intitule "Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants".

Présidents à tous les étages
Tout commence, même l'incipit, par "Le Président". Le Président, c'est Horace Tumelat, politicard comme on en connaît trop, président en fait d'un groupe parlementaire et d'un parti dans la France de Valéry Giscard d'Estaing (jamais mentionné, si ce n'est de façon allusive, par exemple par référence à son choix de ralentir le tempo de "La Marseillaise"). 

"Le Président"? Les mots et leur mise en forme ont un sens. Au-dessus d'Horace Tumelat, en effet, il y a le président de la République. L'auteur se lance dans une diatribe moins gratuite qu'il n'y paraît sur la notion de président: chacun peut l'être en somme, ce qui dévalorise le terme. En réaction, lorsqu'il est question du président de la République, l'écrivain use et abuse des majuscules. Un procédé tape-à-l'œil, sans finesse, mais qui a le mérite de marquer le lecteur et de signaler qu'en somme, "Le Président" Tumelat est aussi minable, dépourvu de pouvoir, nu en somme, que le président d'un club de pétanque.

L'illusion du pouvoir
Reste que "Le Président", ça claque! Dès lors, tout n'est qu'illusion du pouvoir. Cette illusion permet à Horace Tumelat, ex-ministre, quasi-garde des sceaux, de profiter des largesses sexuelles pas tout à fait désintéressées de sa secrétaire particulière, Ginette Alcazar. Elle lui ouvre aussi pas mal de portes (en plus des paires de jambes), l'hypocrisie obséquieuse de certains personnages jouant son rôle. Il est intéressant de relever que ce jeu de pouvoir sexuel, plus ou moins consenti, se reproduit à un niveau inférieur dans le cadre d'une intrigue secondaire qui met aux prises l'agent Pau-Pau et Marie-Marthe Fluck, dans une dynamique qu'on désignerait un peu vite aujourd'hui du nom de harcèlement: la victime trouve quelques miettes de satisfaction dans cette relation pourtant malsaine, ô combien.

La quête du pouvoir prend aussi la forme de l'hypergamie, ou envie d'épouser quelqu'un de socialement mieux placé que soi. Il a été question de Ginette, qui est prête à tuer son mari minable pour se faire épouser par Horace Tumelat. Cette hypergamie se poursuit au-delà du mariage: Horace est marié à Adélaïde, qui n'est pas prête à lâcher le morceau. Et le coeur, dans tout ça? Il est du côté de Noëlle, gamine de 17 ans, donc a priori innocente, pas même consciente du pouvoir qu'a sa beauté: l'auteur dessine à grands assauts de lyrisme des sentiments nets et passionnés. Reste qu'en encourageant Noëlle dans son idylle avec Horace Tumelat, elle joue la partition de l'hypergamie par procuration. Après tout, son mari n'est qu'un mécanicien de locomotive syndicaliste plutôt veule dans son genre...

De la fluidité des genres
Mais revenons à Mme Fluck... Le lecteur trouvera ici la porte d'entrée d'un fort tropisme fribourgeois de la part de l'écrivain, qui a vécu à Bonnefontaine, non loin de la bonne ville de Fribourg. L'écrivain parle volontiers de cette Suisse d'adoption, et gageons qu'en 1979, il a bien dû être le seul, dans l'édition parisienne, à parler des armaillis qui portent leur capet – et à rapprocher ce couvre-chef de la kippa, au-travers du défunt mari juif de Marie-Marthe, dont les racines sont à Bulle. Ce tropisme régional a tendance à déborder sur une intrigue qui se déroule essentiellement à Paris et dans les environs: le lecteur averti surprendra tel personnage bien franco-français lâcher un très helvétique "ça joue?" au détour d'une phrase.

Il y a des hommes et des femmes dans "Y a-t-il un Français dans la salle?", et c'est très bien! On les voit dans leurs rapports entre eux, et l'auteur va, et c'est assez moderne, jusqu'à mettre en scène un personnage qui se situe entre ces deux genres: Mireille, alias Michel, travesti de spectacle, porteur donc d'une fluidité de genre certes factice. On admettra cependant, vu les accords grammaticaux, que pour l'auteur, ce personnage penche du côté féminin. Et en face, son copain Pau-Pau, attiré à la fois par un homme-femme et par une vieille dame (la fameuse Mme Fluck), a des penchants pour le moins ambigus. Ce dont l'auteur s'amuse... 

Un cadavre vivant dans le placard
Mais au-delà de ces grandes théories, on oublie de mentionner l'un des éléments clés de "Y a-t-il un Français dans la salle?": le prisonnier dont Horace Tumelat hérite au décès de son oncle putatif par pendaison. Le lecteur découvre son statut et sa raison d'être peu à peu. Et ce personnage fonctionne symboliquement comme le "cadavre dans le placard" qui hante tous les hommes politiques au fil de leur carrière. Sauf que là, le cadavre est vivant. Un reste d'humanité suggère qu'il ne faudrait pas l'abattre... et dans ses meilleurs moments, ce personnage à la lucidité exceptionnelle fait aussi figure d'éminence grise. Encore un truc qui ne saurait manquer aux hommes politiques.

Voilà voilà! On pourrait aussi parler du "running gag" de l'agent Seruti, qui aimerait obtenir des faveurs d'Horace Tumelat mais ne sais pas comment s'exprimer. Ou du journaliste fouille-merde Eric Plante, qui photographie les ébats contre nature de Pau-Pau et de la mère Fluck dans un esprit pas tout à fait désintéressé. On l'a dit: "Y a-t-il un Français dans la salle?" est un roman sur le pouvoir, sur lequel Dieu lui-même veille distraitement. C'est donc la mise en scène d'un fascinant panier de crabes où chacun essaie d'avoir le dessus. Côté style, c'est du San-Antonio pur jus, capable d'inventivité verbale et d'envie de tordre le bras à la grammaire et au lexique. 

Alors certes, c'est parfois lourd, il y a des longueurs et des accumulations pas forcément bien venues, des scènes de cul qui semblent gratuites. Les effets sont trop souvent soulignés au crayon rouge, le narrateur (qui peut bien être l'auteur) prenant le lecteur à partie pour le traiter de con, ce qui n'est jamais agréable, ou rechercher une confirmation de son talent. Mais les phrases accrochent le lecteur, familières, empreintes d'esprit gaulois, et révèlent avec une cruelle justesse, au fil de chapitres courts mais copieux, ce que l'âme humaine peut avoir de plus inavouable.

San-Antonio, Y a-t-il un Français dans la salle?, Paris, Fleuve Noir, 1979.

Le film "Y a-t-il un Français dans la salle?", signé Jean-Pierre Mocky, sera projeté au cinéma Rex de Fribourg (Suisse) le 16 février 2019 à 17 heures, dans le cadre du Salon du Livre Romand. Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site du Salon du Livre Romand.

dimanche 20 janvier 2019

Dimanche poétique 384: Claude Le Petit


Le poète crotté

Quand vous verrez un homme avecque gravité 
En chapeau de clabaud promener sa savate 
Et le col étranglé d'une sale cravate, 
Marcher arrogamment dessus la chrétienté,

Barbu comme un sauvage et jusqu'aux reins crotté, 
D'un haut de chausse noir sans ceinture et sans patte, 
Et de quelques lambeaux d'une vieille buratte 
En tous temps constamment couvrir sa nudité,

Envisager chacun d'un oeil hagard et louche 
Et mâchant dans les dents quelque terme farouche, 
Se ronger jusqu'au sang la corne de ses doigts,

Quand, dis-je, avec ces traits vous trouverez un homme, 
Dites assurément : c'est un poète françois ! 
Si quelqu'un vous dément, je l'irai dire à Rome.

Claude Le Petit (1638-1664). Source: Poésie.webnet.fr.

samedi 19 janvier 2019

"Fondre", une course tragique contre tous et contre soi-même

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Marianne Brun – Le roman "Fondre" aurait mérité de se trouver dans la collection "Uppercut" des éditions BSN Press  n'était la longueur. Il n'empêche que cette maison d'édition a eu la main heureuse en accueillant ce texte, qui évoque le destin de l'athlète somalienne Samia Yusuf Omar, qui court à en perdre haleine, puis entend rejoindre l'Europe afin de participer aux Jeux Olympiques de Londres. Une histoire vraie, quoique librement adaptée, et tragique: en 2012, l'athlète a disparu en mer Méditerranée, comme de nombreux migrants.


L'auteure excelle à recréer des états d'esprit. Sous sa plume, on sent la détermination farouche de l'athlète derrière un tempérament apparemment effacé. Il semble qu'aucun obstacle ne puisse l'arrêter – et cela, dès les premières pages, qui décrivent avec une précision confondante les impressions qu'on ressent lorsqu'on court: littéralement, on y est, on est Samia. Une Samia qui est du reste toujours désignée par son prénom: le personnage du roman ressemble à son modèle, mais l'auteure a fait œuvre de romancière en comblant les lacunes de son parcours et en réaménageant son histoire.

Dans son parcours – une vraie course d'obstacles, contre son monde mais aussi contre elle-même – Samia, musulmane, trouve une alliée en la personne de la journaliste Teresa Krug, de la chaîne de télévision Al-Jazeera, qui a certes son propre agenda. Du coup, entre l'islam et l'humain, on voit émerger deux notions de la foi. Il y a celle en une divinité, qui paraît favoriser le fatalisme et la soumission: Dieu donne, ou pas, pour Samia. Et celle en l'humain, celle de Teresa Krug (mais pas celle du comité olympique somalien, présenté comme indolent et bureaucratique), qui investit et s'investit en faveur de Samia: une foi qui ne soumet pas, mais libère et élève.

Cela intervient dans un contexte bien dessiné aussi: l'une des idées récurrentes est que l'Afrique s'efforce de se construire de nouvelles mythologies bien à elle, y compris à travers le sport. Dès lors, la délégation somalienne aux Jeux Olympiques de Pékin (2008), si dérisoire qu'elle soit (deux athlètes: Samia Yusuf Omar et un homme, Abdinasir Saeed), apparaît comme un immense espoir. Espoir déçu, disqualifiant pour la jeune femme, qui apparaît comme une paria après son échec sur 200 mètres – une inscription erronée à une compétition qu'elle n'a pas préparée.

Le lecteur a l'impression, ici, que si le pays a bien voulu envoyer une femme aux Jeux Olympiques pour remplir les conditions du CIO, il ne faudrait pas qu'en plus, elle s'illustre... et que son échec est le résultat d'un complot. Du coup, c'est le thème de la condition féminine en Somalie qui apparaît aussi, marquée par l'islam et en particulier par les exactions du groupe terroriste Shebab.

En une centaine de pages, la romancière Marianne Brun brosse ainsi le portrait d'une jeune femme morte en mer pour une vocation: la course à pied. Avec ce petit livre fort, elle s'inscrit dans la lignée d'autres ouvrages prenant Samia Yusuf Omar et son destin tragique comme modèle, par exemple "Ne me dis pas que tu as peur" de l'Italien Giuseppe Catozzella.

Marianne Brun, Fondre, Lausanne, BSN Press, 2018.

mercredi 16 janvier 2019

Serrés comme des sardines, du côté de Quimper

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Cloé Verdier – Nous voilà en France profonde, du côté de Quimper. Ils sont quelques-uns, souvent des jeunes, que les circonstances ont rapprochés mais qui ne savent pas que faire de cette soudaine conjonction, cristallisée autour de la rue Chabossot. On s'aime, on se déteste, on se maudit ou l'on se découvre dans "Les sardines à l'huile", écrit puis publié en 2009 par la romancière Cloé Verdier, qui a évolué dans la nébuleuse qui entoure l'homme de lettres Aloysius Chabossot.


Un souvenir personnel pour commencer: Cloé Verdier a été l'une des premières commentatrices de ce blog. Son pseudonyme, "Pfft..." se retrouve dans "Les sardines à l'huile", un roman où les personnages soupirent beaucoup de la sorte, pour les raisons les plus diverses. De quoi animer la musique de dialogues qui filent: tout comme les gens parlent sans se poser de question, l'auteure les rédige au naturel, bruts de décoffrage. Le Gros Plant ne se mange pas, par exemple, il se boit; mais au fil de la conversation, alors qu'il est question de se nourrir, qu'importe! Du point de vue du style, le récit est à l'avenant: décontracté, parfois confortable et abrasé comme un bon vieux jeans à trous.

Mais voyons ce qu'il en est, concrètement. On se retrouve avec Charlie, illustratrice, dont un livre pour la jeunesse a été accepté par un éditeur. Larmes: on pleure beaucoup dans "Les sardines à l'huile", et l'auteure en joue. Les larmes, en effet, sont de joie comme de tristesse, et cela surprend le lecteur à plus d'une reprise.

Autour d'elle, il y a Thomas, le costaud à dreadlocks qui change des vitres, dont on apprécie le caractère bourru. Derrière cette apparence de force, c'est aussi un homme tendu entre homosexualité et hétérosexualité, entre les conventions (faire famille avec Charlie et son fils) et l'accomplissement d'un autre penchant avec l'intrusif Yvan (qui, lui, a justement cédé aux conventions sociales et est devenu un père de famille modèle et prospère) – et bien sûr le refus de s'engager. Une fragilité dans les choix de vie qui se reflète dans une faiblesse physique: les maux de dos, motif récurrent, crédible vu le métier très physique du bonhomme.

Derrière ces liens qui se créent au fil d'une relation de voisinage, lourds sont les secrets de famille, et l'auteure les dévoile peu à peu comme il se doit. On comprend progressivement pourquoi c'est tendu dans la famille de Thomas, même si la réflexion n'est pas totalement aboutie: l'auteure passe en particulier comme chat sur braise sur un transfert de maternité pourtant pas évident. Le lecteur préfère observer la complicité profonde, parsemée d'explications franches et vigoureuses, que la romancière dessine entre Thomas et son frère Mika.

Et il y a les voisins, ces rôles secondaires qui font avancer l'intrigue au bon moment: le masseur Parfait, par exemple, ou Suzie, la vieille dame dont il a la charge et qui continue de minauder dès qu'il débarque. Il y a aussi l'improbable Odette Bimbo (c'est quoi ce nom?), amante de Parfait, qui trouble Mika – l'auteure sait trouver les mots simples pour ce penchant. Comme dit: c'est tout un monde qui essaie de coexister, de cohabiter. L'image des "sardines à l'huile" prend tout son sens en page 200, dans la bouche de Gino, le fils de Charlie, qui considère qu'on est trop serrés dans cet appartement, comme des sardines justement. Autant dire que dans le monde trop compliqué et pragmatique des adultes, tendus entre élans passionnés et conventions raisonnables, c'est encore l'enfant qui se montre simple et poète.

Certes observé avec une tendresse douce-amère, ce petit monde n'est pas évident à prendre en charge pour un écrivain! Nous passerons sur le côté brut de décoffrage du travail éditorial, où les coquilles et fautes de français manifestes restent nombreuses, pour rester dans le domaine littéraire, qui est globalement bien pensé. L'auteure use d'un artifice pour le mettre en place et pour boucler son récit: celui-ci commence et s'achève dans un bistrot de province française profonde, un de ceux où l'on peut encore avoir envie de fumer à l'intérieur malgré les interdictions. Là, une jeune femme qui pourrait être la romancière se met au clavier et se laisse inspirer par une vieille dame qui a la descente un peu raide. Au début comme à la fin, qui apparaît cyclique: les dernières inspirations de la vieille dame suggèrent d'assumer le happy end.

Et s'il fallait chercher celui-ci dans le début du roman lui-même?

Cloé Verdier, Les sardines à l'huile, Peter_Clochette, 2009.

Pour commander un exemplaire sur Lulu: Les sardines à l'huile.

dimanche 13 janvier 2019

Dimanche poétique 383: Claire Genoux

Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Toutes les soifs

Dans les restes de repas mes mains tendues
tremblent comme une laine
se brûlent au pain des heures passées
l'un et l'autre ne disons mot de ce qui nous encombre
de ce qu'il faut de travail contre soi
pour arriver à descendre
dans l'éternité la plus friable du corps
là où s'éprouve le pêle-mêle de toutes les soifs

Claire Genoux (1971- ), Faire feu, Orbe, Bernard Campiche Editeur, 2011.

samedi 12 janvier 2019

Voyage halluciné sur la planète Cuba avec Gabriel Bender

CubaLibre
Gabriel Bender – Il a parlé des bistrots entre ombres et lumières, il a brocardé l'aventure olympique du Valais dans "Fioul sentimental" en 2018: Gabriel Bender est, semble-t-il, un auteur qui sait tout faire. "Le sociologue couteau suisse", le surnomme le Magazine Migros, sous la plume de Laurent Nicolet. Et voilà que Gabriel Bender arrive avec son premier roman, "Cuba Libre". Force est de constater que là aussi, il assure, en proposant à ses lecteurs un voyage complètement halluciné, affolant par moments, sur un territoire qui a les apparences d'une autre planète que celle où nous vivons.


Un personnage atypique et conventionnel
Pour accentuer le contraste au maximum, l'auteur met en scène Maurice-Guillaume Boniek, un personnage hispano-polonais et Valaisan, Suisse un peu trop bien assimilé par ses parents (il s'appelle Maurice par référence à Saint-Maurice, et Guillaume par référence à Guillaume Tell). Il apparaît comme à la fois conventionnel et atypique. Complexe, ou pour le dire mieux: improbable...

Conventionnel? Oui, dans le sens où il incarne l'archétype du touriste occidental qui aime voyager loin de chez lui, à condition que ce loin ressemble à chez lui. C'est vite déstabilisant, surtout pour un garagiste qui a les pieds bien sur terre! Gageons que les lecteurs qui voyagent se reconnaîtront avec un sourire dans plus d'une scène du roman en se souvenant de leurs moments de décalage culturel loin de chez eux.

Atypique? Cela aussi, au vu de son passé, qui se révèle page après page, comme un secret: sait-on qu'en une seule journée, il est devenu papa, mari et orphelin de père, mais pas veuf, hélas? Sait-on aussi qu'il est devenu père sans avoir vraiment fait l'amour, à une fille qui aurait dû être un coup sans lendemain? Il lui a pourtant bien fallu assumer. Le voyage à Cuba aurait dû être un voyage de noces différé, une façon de renouer enfin avec cette épouse qu'il n'a pas voulue. Mais voilà: elle a dû rester en Suisse parce qu'elle est devenue grand-mère.

Résultat: Boniek part seul en tour de noces. Atypique, j'ai dit.

Touriste sur une autre planète
Une semaine pour voir du pays, ou pour s'éloigner d'un passé devenu trop compliqué: alors que le voyage à Cuba aurait dû être celui du rapprochement nécessaire, voilà qu'il devient celui de la fuite. "Mentira, mentira, mentira", lit-on en début de roman, en espagnol: dès le début, on constate que Boniek ment aux autres... et surtout à lui-même, ce que l'on découvre surtout en fin de roman, lorsque les masques tombent, l'alcool et les psychotropes aidant. Les habits sont-ils un masque? Sans doute, puisqu'à un moment de son parcours, Boniek se retrouve nu, puis revêtu d'une robe héritée d'un travesti bienveillant. Quasi-puceau (on en reparlera), est-il vraiment un homme?

Qui dit mensonge dit rapport à la vérité, alternative en fonction des individus: chacun voit la sienne. En bon Suisse, Boniek fait usage de sa raison et sait compter ses sous: c'est un radin de première, cherchant à économiser ses dollars. En face, pourtant, on parvient toujours à le faire raquer. Les négociations font souvent figure de dialogues de sourds que l'auteur s'amuse à orchestrer... et que le lecteur s'amuse à dévorer.

Résultat: baladé en train, en taxi-dromadaire (entendez: en tandem, il faut pédaler!) ou à pied à travers Cuba, Boniek vit un séjour qui n'est pas de tout repos. Paranoïaque, il veille à ne pas prêter le flanc à des accusations policières. Pourtant, et c'est là qu'on voit que chacun a sa vérité, le chapitre "Sabado" constitue une relecture entière du roman, vue par la police, après une narration vue à travers le regard de Boniek.

Boniek, le quasi-puceau
Être à la fois père et puceau, est-ce possible? L'auteur montre avec Boniek un personnage qui n'a fait l'amour qu'une seule fois dans sa vie, et a, si l'on ose le dire comme cela, réussi son coup au-delà de toute espérance. Du coup, alors que certains partent sur cette île pour chercher aventure, cet état particulier du personnage principal génère une tension supplémentaire pour le lecteur, qui se demande si Maurice-Guillaume va baiser. Oui, non? En fonction de l'attachement que l'on porte à Maurice-Guillaume Boniek, le lecteur peut espérer ou redouter – sans doute les deux en même temps. Et à quel prix Boniek va-t-il enfin devenir un homme? Telle est toute la question du roman.

Du coup, l'auteur ne se gêne pas pour disséminer quelques situations où cela pourrait se produire. "Pourrait": oui, le suspens est bien ménagé, et les scènes déceptives sont assez nombreuses – pas qu'à Cuba d'ailleurs, par la grâce du flash-back. Plus d'une fois, Boniek aurait pu, mais, par fierté mal placée ou par manque de générosité (financière, mais ce n'est sans doute qu'un prétexte), il refuse plus d'une avance. Cela, au terme de scènes où l'auteur arrive parfaitement à faire donner les violons: plages, soleils couchants, rien ne manque. 

Porté par quelques motifs récurrents comme celui du coq (qui rappelle celui qui a chanté après que Pierre a renié le Christ par trois fois) ou la citation de poètes cubains ou suisses qui renvoient Maurice-Guillaume Boniek à sa médiocrité culturelle, "Cuba Libre" relate sur un ton échevelé sept journées qui transforment un homme et l'emprisonnent dans une nouvelle vérité, un paradis qui s'appelle Cuba et où le rêve règne, parce que sous les Castro, pour ses habitants, si joyeux qu'ils paraissent, n'y a plus que ça.

Gabriel Bender, Cuba Libre, Fribourg, Faim de Siècle, 2018.

Le site des éditions Faim de Siècle.

vendredi 11 janvier 2019

Canular entre érudits dans le Cône Sud

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Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda – Ah, les savants entre eux! À quatre mains, les écrivains Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda ont écrit un roman épistolaire entre deux d'entre eux, fictifs: Orson C. Castellanos en Uruguay et Segismundo Ramiro von Klatsch en Patagonie. Son titre? "Les Pires Contes des frères Grim". C'est un ouvrage amusant qui a tout d'un canular; il évoque de façon faussement sérieuse la destinée de deux chanteurs populaires sud-américains exécrables – pour ainsi dire les "Leningrad Cowboys" du Cône Sud.


Pour donner un vernis réaliste et scientifique à leur roman, les auteurs utilisent l'argument d'autorité: si des personnalités aussi importantes que des érudits, se donnant du "Professeur" entre eux, s'intéressent aux frères Abel et Caïn Grim, c'est que ces payadores ont bien dû exister, voire avoir une quelconque importance. Pour faire plus savant encore, les auteurs confèrent à leur livre une préface et une postface signée José Sarajevo, et même un lexique. Bigre, se dit-on: c'est du sérieux! Il y a même des notes de bas de page, qui citent des articles...

Ce sérieux ne tient cependant pas longtemps, et le lecteur est embarqué sans tarder dans un récit improbable qui se construit par lettres successives. Il est entre autres frappé par l'attention portée aux noms des personnages, qui décalquent en les hispanisant les noms d'acteurs de cinéma américains célèbres et créent un fin réseau d'allusions. Astucieux, les deux auteurs glissent même les silhouettes de quelques écrivains anciens ou contemporains sud-américains, tels que les Chiliens Vicente Huidobro ou Hernán Rivera Letelier. Ce sont autant de clins d'œil amicaux. Delgado et Sepúlveda arrivent même à s'auto-citer.

Plus étonnantes encore sont les péripéties du duo de chanteurs, un tandem pas très bien assorti constitué d'un grand et d'un petit, constamment en conflit l'un avec l'autre, pour une femme, un instrument de musique ou un cachet volé. De lettre en lettre, le lecteur les suit d'un village à l'autre, et les voit exécuter des prestations qui désolent le public – pour autant qu'ils arrivent au bout des interprétations de leurs créations musicales. Leurs textes sont du reste volontiers cités, et prêtent effectivement à sourire.

La structure des lettres est toujours semblable: elle commence par évoquer la destinée des facteurs qui les acheminent, en d'amusants développements qui constituent eux aussi, au fil des lettres, une histoire complète où les personnages des facteurs prennent une vie autonome. L'un d'entre eux, par exemple, est affublé d'une jambe de bois sculptée dotée d'une palme pour mieux nager dans les eaux inhospitalières de l'océan. Il lui en poussera une deuxième... Au fil des pages, il est permis de se poser des questions sur l'importance des courriers échangés par les chercheurs, compte tenu des efforts surhumains consentis par les services postaux: est-ce que deux musiciens sans succès, exécrables et oubliés, en valent la peine?

Enfin, ce qui séduit dans toutes ces lettres, c'est le style baroque caricatural qui les caractérise. La flagornerie s'avère excessive entre les deux personnages, qui redoublent d'adjectifs hyperboliques pour s'adresser l'un à l'autre et font assaut d'érudition tout en citant des articles et ouvrages (vraiment très) confidentiels (tirés parfois à deux exemplaires, et souvent rédigés par eux-mêmes). Le lecteur est épaté aussi par la profusion de détails anecdotiques sur la vie des deux chanteurs. Et toute cette exubérance ne contribue pas peu au caractère cocasse des "Pires Contes des frères Grim", un roman bien ancré dans le Cône Sud du continent sud-américain et son faisceau de références géographiques et culturelles, à commencer par l'art poétique et musical local de la payada.

Mario Delgado-Aparaín et Luis Sepúlveda, Les Pires Contes des frères Grim, Paris, Métailié, 2005. Traduction de l'espagnol (Chili et Uruguay) par Bertille Hausberg et René Solis.

Le site des éditions Métailié.