dimanche 5 avril 2026

Joyeuses Pâques!

PAQUES

Christ est ressuscité! Oui, il est vraiment ressuscité! Pèlerins de passage, visiteuses et visiteurs habitués, je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Bon dimanche et un magnifique printemps à vous toutes et tous, ensoleillé et empreint de joie!

Source de l'image: Berliner Zinnfiguren.

samedi 4 avril 2026

Des Allemands en Nouvelle-Guinée

DAMI

Olivier Dami – Dans ses romans, l'écrivain suisse Olivier Dami a l'âme voyageuse et curieuse d'histoire. On se souvient ainsi de "Cataractes", situé du côté du Kenya dans l'esprit de "La ferme africaine" de Karen Blixen, ou de "Une équipée indienne", traversé par le fantôme de Gandhi. Et voilà qu'il récidive avec "Terra incognita": cette fois, le lecteur est emmené en Nouvelle-Guinée, dans les années 1930. Et pour y parvenir, en ce temps-là déjà, il fallait prendre l'avion...

... c'est donc l'image d'un avion qui ouvre "Terra incognita". L'auteur se montre lyrique en développant, dès les premières lignes de son ouvrage, la métaphore classique de l'avion vu comme un grand oiseau de métal. Il en résulte une entrée en matière imposante, d'autant plus solennelle par ailleurs que la pilote de l'appareil n'est autre qu'Amelia Earhart, pionnière de l'aviation et contemporaine de Lindbergh. Son rôle se cantonne au début de "Terra incognita"; il s'avère exemplaire d'un aspect intéressant: en son temps, une part non négligeable de la Nouvelle-Guinée demeure inexplorée et réputée hostile, vue d'en bas. Mais vue d'avion, tout change: il y a des humains dans cette zone blanche de la carte du monde. Et peut-être des ressources...

Le lecteur suit plusieurs types de personnages fictifs. Il y a d'un côté les missionnaires, qui animent des colonies et se donnent pour mission de convertir les indigènes, que l'auteur décrit comme assez accueillants envers les différentes versions du protestantisme hérité de Luther. Quitte à esquiver les conflits et les zones d'ombre, comme s'il n'osait pas s'y frotter, l'écrivain dessine ainsi un contexte où l'homme blanc, venu en particulier d'Allemagne, s'entend finalement bien avec des peuples autochtones pourtant parfois anthropophages.

Quant aux tensions, il appert, sous la plume de l'auteur, qu'elles naissent plutôt entre obédiences, voire entre époux: le protestantisme doit-il gagner en libéralisme, accepter par exemple que les femmes prêchent? Sans se perdre en argumentations lourdes, l'écrivain pose un débat qui devait être d'actualité dans les années 1930. Des années qui, vues de Nouvelle-Guinée, paraissent bien sereines, à la Gauguin, alors que les bruits de bottes se multiplient en Europe – l'auteur joue ce contraste par le biais du courrier que reçoivent les missionnaires, vus, et cela peut se discuter, comme de bons colons vivant en paix.

Ce n'est que dans un second temps qu'arrivent d'autres colons, plus avides et moins respectueux, qui ont compris qu'il y avait de l'or à saisir dans les terres inconnues de Nouvelle-Guinée, pour le bénéfice de la métropole. Vraiment? L'idée que la fortune tirée de la terre bénéficie aussi aux autochtones est présente chez certains personnages de "Terra incognita". Ces nouveaux colons verront cependant d'un œil condescendant tel personnage qui, rêveur et passionné par la végétation, deviendra biologiste à l'âge adulte, porteur d'une idée révolutionnaire pour son temps: oui, les arbres communiquent entre eux. 

Une fois de plus, Olivier Dami mêle les lieux et les personnages réels à des êtres de fiction pour développer une courte intrigue qui donne à réfléchir. Celle-ci est portée par une écriture très soignée au vocabulaire riche et précis – on retrouve ainsi derrière l'écrivain l'ancien champion d'orthographe, connaisseur des mots dans leur sens le plus recherché. 

Olivier Dami, Terra incognita, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.

vendredi 3 avril 2026

Instants chimériques aux confins du songe

Collectif – Ils sont douze, les autrices et auteurs qui ont donné un texte pour composer le recueil "Songes & chimères". Ce titre est programmatique: le lecteur se trouve entraîné dans le monde du songe, souvent poreux face au monde réel. Point commun des écrivains: tous sont membres du GAHeLiG, groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. C'est donc aussi à travers le prisme du genre, propice à l'imaginaire, qu'il convient d'aborder ce livre.

Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?

Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...". 

Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion. 

Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes. 

Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille. 

Le site des éditions de la Maison rose.

jeudi 2 avril 2026

Infertilité intime et fertilité de la vie: un été dans la vie d'un couple

Claire May – C'est sur le motif difficile de l'infertilité d'un couple que le roman "Rêves d'azote" de Claire May s'ouvre. Il ratisse cependant loin, ce livre écrit à la manière d'un riche témoignage: la vie continue, elle est féconde et elle enrichit, et ses commencements comme ses termes hantent tout cet ouvrage. 

Avec "Rêves d'azote", le lecteur découvre un livre écrit dans un style tranchant qui affectionne les phrases courtes. A cela vient s'ajouter, à l'occasion, une pointe d'humour: la narratrice a de quoi interroger un environnement biologique qui lui refuse d'enfanter, et aussi de quoi rire de soi et de son couple.

Il est permis de considérer la quête d'un enfant représentée dans "Rêves d'azote" comme un fil rouge, voire comme un McGuffin. Certes, l'écrivaine évoque les actes médicaux, les inquiétudes et les risques à chaque étape d'une fécondation in vitro; à son ouvrage, elle vient même ajouter l'hypothèse d'une adoption, suggérée par l'entourage. Médecin, la narratrice évoque aussi une évolution de son statut: la voilà qui devient patiente et s'astreint à quitter son métier pour ne pas être sur les deux bords.

Mais voilà: il n'y a pas que les difficultés de la fécondation dans la vie. Dès lors, la romancière décrit en parallèle un été de vacances en Italie, que la narratrice passe avec Frédéric. À la richesse de l'introspection narrée d'une femme qui désespère d'enfanter, répond dès lors le foisonnement de la relation d'une vie parmi les humains – mais aussi parmi les défunts qui leur font écho.

Ces vacances en Italie permettent à l'autrice d'installer une tension entre la vie et la mort, aussi de façon métaphorique: à l'image de vie recherchée au travers d'une possible naissance, se greffe par exemple dans le vécu de la narratrice l'image d'un plat de fruits de mer, forcément morts. D'image en image, quitte à convoquer les fantômes humains, cette tension est omniprésente dans "Rêves d'azote".

L'écrivaine sait enfin évoquer une histoire d'amour, celle qui unit solidement Frédéric et la narratrice, face à une adversité biologique peut-être hantée par des ancêtres plus ou moins bien cernés. Quant à la lecture des livres de la psychologue Vinciane Despret, ses épisodes rythment à leur manière ce qui donne de l'épaisseur psychologique à ce petit livre talentueux qu'on lit rapidement et qui a de quoi résonner longtemps.

Claire May, Rêves d'azote, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas. 

lundi 30 mars 2026

Chroniques d'un bout d'Algérie suisse

Lolvé Tillmanns – On ne le sait pas forcément, mais à sa manière, la Suisse a aussi joué son rôle dans la course aux colonies du dix-neuvième siècle. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de "Un aller simple pour Nova Friburgo" d'Henrique Bon, qui relate les débuts de Nova Friburgo, au Brésil. C'est cependant plus près du Vieux continent que la romancière Lolvé Tillmanns emmène son lectorat avec "Colon ne s'écrit pas au féminin": mettant en scène trois personnages féminins soigneusement construits et typiques, elle y décrit les débuts de la colonie suisse de Sétif, en Algérie, pilotée sous le Second Empire par la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.

Trois personnages féminins? Ce seront les yeux du lecteur, constitutifs de trois points de vue distincts: Lisette, la bonne d'une riche famille de banquiers; Safia, native de Sétif, sœur de Youssef; Anne-Laure, partie avec Pierre et leur famille en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure. 

Lisette ouvre la porte du logement de riches bourgeois genevois, menant leurs affaires à coups de non-dits aussi, dans un environnement feutré que souligne, côté style, le langage châtié joliment recréé par la romancière. Safia et Anne-Laure, quant à elles, se rapprochent par la grâce de galères communes, tentant une forme de vivre-ensemble pas toujours équilibrée, tant il est vrai que le colon a tendance à imposer ses us et coutumes et à questionner l'autochtone, à le contraindre à prendre position: faut-il aller à l'école des Français, se lier avec les "Souissis"? L'alcoolisme de Pierre n'arrange rien; dans un souci d'observation sociale, la romancière oppose celui-ci, populaire, collectif et brutal, à l'alcoolisme "mondain" de Madame, maîtresse de Lisette, comme il était d'usage à l'époque. Mais n'est-ce pas le même sentiment de vide que Pierre et Madame cherchent à combler, chacun de son côté de la Méditerranée?

Indépendantiste avant l'heure, Youssef joue le rôle de trouble-fête en rejetant la colonisation en bloc, alors que d'autres personnages, à Sétif et au-delà, cherchent avant tout à vivre avec la présence coloniale. On pense aux enseignants qui donnent une instruction primaire, au pasteur au rôle trouble et intéressé mais pas toujours néfaste. Les liens semblent se souder parfois, au gré d'adversités aussi importantes que les maladies. Tout cela, la romancière le décrit tout en nuances. L'écriture elle-même s'adapte au point de vue des personnages, ce qui fait de "Colon ne s'écrit pas au féminin" un roman historique choral aux voix bien dessinées, marquées tout au plus par l'anachronisme d'une correction selon les recommandations orthographiques de 1990 – que l'instituteur mis en scène par la romancière n'eût guère tolérées quant à lui.

Donner à voir l'histoire avant tout à travers les anonymes, riches ou pauvres, généralement anonymes ou oubliés (à l'exception d'Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, qui joue ici un rôle méconnu) , sans juger: telle est l'idée de "Colon ne s'écrit pas au féminin" dès lors qu'il s'agit de raconter et de mettre face à face deux modes de vie, la société genevoise et la société algérienne, qui ont chacune leurs contraintes en ce milieu de dix-neuvième siècle – pour les femmes comme pour les hommes, trop facilement enfermés dans des rôles.

Mais les chapitres sont mis en perspective par de nombreuses exergues qui, elles, plantent l'évolution d'un décor historique changeant mais volontiers péremptoire, voire impitoyable. On découvre ainsi qu'ils sont nombreux, les généraux, politiques et autres écrivains, à avoir eu un avis, voire un vécu, sur la parenthèse historique de l'Algérie française. Et là, l'autrice choisit le plus souvent de citer les grands frères français pour retracer, par autant de punchlines historiques, ce qu'a pu être l'Algérie française – à l'ombre de laquelle a crû, pian-pian quitte à décevoir quelque peu les capitalistes de son temps, le bout d'Algérie suisse qui fait l'objet de "Colon ne s'écrit pas au féminin".

Lolvé Tillmanns, Colon ne s'écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions Cousu Mouche.

dimanche 29 mars 2026

Dimanche poétique 736: Louis-Honoré Fréchette

Mars

Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées !
La neige à flocons lourds s'amoncelle à foison 
Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées 
C'est le dernier effort de la rude saison.

C'est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;
Des frimas cristallins l'étrange floraison
Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; - 
Là-bas un trait bronzé dessine l'horizon.

Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ; 
Plus d'orignaux géants, plus de biches coquettes, 
Plus de course lointaine au lointain Labrador.

Il s'en consolera, dans la combe voisine,
En regardant monter sur un feu de résine
La sève de l'érable en brûlants bouillons d'or.

Louis-Honoré Fréchette (1839-1908). Source: Bonjour Poésie.

mercredi 25 mars 2026

De la fragilité d'une certaine manière de faire société

Peggy Sastre – Alors qu'elle s'apprêtait à rédiger un ouvrage sur une tout autre thématique, la journaliste Peggy Sastre est touchée, au plus profond, par les événements du 7 octobre 2023. S'en remettre, réfléchir au ressenti subi ce jour-là et à ce qu'il a pu ébranler en elle: c'est ce que contient "Ce que je veux sauver", témoignage à la fois personnel et rigoureusement raisonné.

Soudain, en effet, tant de choses apparaissent comme moins évidentes qu'il n'y paraît pour l'autrice, héritière des Lumières et de la raison, qui a baigné dans l'universalisme à la française comme un poisson dans l'eau de son aquarium. 

Les premières pages démontrent dès lors tout ce qu'un monde en paix, où tout fonctionne, même la démocratie, peut avoir d'exceptionnel: le fonctionnement selon les rapports de force, violent, n'est jamais loin. Quant à ce qu'on appelle la civilisation dans le monde occidental, pacifiée et fondée sur une certaine ouverture, basée aussi sur la liberté maximale accordée à l'individu, elle apparaît également, et l'autrice le perçoit nettement, comme un vernis fragile relevant de l'anomalie.

Dès lors, la réflexion va porter sur quelques exemples soulignant d'une part le caractère précieux d'une société qui fonctionne sans accroc – le jour de drames aussi marquants que le 11-Septembre ou le 7-Octobre, le reste du monde continue de vivre normalement, et d'autre part la facilité avec laquelle la bête tapie en chaque humain peut jaillir et percer le vernis bien propre d'une société policée, qui peut paraître aller de soi: si cultivés et instruits qu'ils aient pu être, par exemple, les Nazis n'ont pas hésité à faire vivre, en groupe, le régime politique violent et haineux que l'on sait. Les doctorats ne vaccinent pas contre cela... L'autrice relève aussi que la meute aveugle et haineuse qui agit, le mal qui se fait, c'est toujours pour la bonne cause.

Car oui: l'autrice oppose aussi l'idéal de liberté individuelle qui domine en Occident et les logiques tribales, oppressives notamment pour les femmes, qui prévalent ailleurs et peuvent revenir à tout moment par ici aussi. Elle se pose en défenderesse des libertés des femmes (chapitre "Camille"), sans pour autant couper dans un féminisme post-MeToo que, critique, elle juge enclin à favoriser cet esprit de meute qui naît d'actions en foules. Plus largement, la liberté de penser autrement, d'offenser (on pense ici au petit livre "La liberté d'offenser" de Ruwen Ogien), voire d'exprimer sa haine, fait partie des libertés défendues par l'essayiste, qui s'oppose aux interdictions d'opinions: elle les juge propices à fabriquer des martyrs autoproclamés, et finalement contreproductives.

L'humanité est-elle condamnée à vivre selon des mœurs tribales lourdes à porter ou peut-elle s'affranchir de ce poids? La possibilité de se questionner à ce sujet, en dernier ressort, est ce que l'autrice veut sauver. Elle l'affirme au terme d'une réflexion menée à un rythme rapide, portée par une voix qui assume sa part de familiarité pour se rapprocher du lecteur et faire passer un message. Il y a donc dans "Ce que je veux sauver" de quoi lancer mille débats, sur la base d'un propos direct et franc. Et l'envie, face à l'ensauvagement du monde actuel, d'opposer une réponse nourrie de la force paisible de la raison.

Peggy Sastre, Ce que je veux sauver, Paris, Anne Carrière, 2024.

Le site des éditions Anne Carrière.

Egalement lu par Andika.