dimanche 26 mai 2024

Dimanche poétique 641: Victor Segalen

Mon amante a les vertus de l'eau

Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes
coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, malgré moi – du feu passe dans mon regard, 
elle sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les charbons rouges.

*

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse,
elle me fuit ; – et j'ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche 
avec ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j'avale une poignée de boue.

Victor Segalen (1878-1919). Source: Bonjour Poésie.

samedi 25 mai 2024

Au sujet de la Dictée de la Fête du Livre de Saint-Etienne...

... un billet qui s'adresse spécialement aux lectrices et lecteurs de ce blog domiciliés à Saint-Etienne ou dans le département français de la Loire: la demi-finale de la dictée de la Fête du Livre de Saint-Etienne aura lieu tout prochainement, le 1er juin à 10h00 au lycée Claude-Fauriel, à Saint-Etienne. La participation à ce concours d'orthographe est ouverte à chacune et à chacun, à tu et à toi, à vu et à vous, bref: à toute personne désireuse de se frotter à un texte gentiment difficile dont je suis l'auteur et que je défendrai sur place. L'ambiance sera studieuse, comme à l'école... Y serez-vous aussi, amies et amis ligériens passionnés de la langue française? Bienvenue, bon courage et à vos stylos!

Pour en savoir plus, et aussi pour vous inscrire, voici le site de l'équipe d'organisation: Lire à Saint-Etienne. Merci à elle pour la confiance témoignée!

mercredi 22 mai 2024

Sauver l'humanité, un enjeu interstellaire

Norman Spinrad – Voilà bien une puissante fable intergalactique! Premier roman de l'écrivain états-unien Norman Spinrad, paru en 1966, "Les Solariens" plonge son lectorat dans les entrailles de quelques vaisseaux spatiaux en suivant le personnage de Jay Palmer, capitaine promu nolens volens à un destin d'exception qui va le transfigurer. Tout commence de manière excitante, par une bataille entre les Doglaaris et une escouade de vaisseaux spatiaux pilotés par des humains, colons de planètes à des années-lumière d'ici. En lever de rideau, l'ambiance conjugue habilement le jeu vidéo et la géométrie la plus rigoureuse.

Et l'ambiance est sérieuse, grave même. L'auteur développe en effet l'idée que l'humanité, après avoir colonisé plusieurs planètes, se trouve en danger d'extinction à petit feu face aux Doglaaris, population d'extraterrestres programmée, à plus d'un titre, pour exterminer, bataille après bataille, cette humanité qu'elle désigne sous le nom de "vermine". 

Evidemment, la question du tempérament colonisateur de l'humain est présente; mais s'il fait face à des obstacles, même forts, ce colonialisme planétaire n'est pas remis en cause. On ne saura guère, du reste, pourquoi l'humain a décidé que la Terre était devenue soudain trop petite pour lui. Au contraire, l'enjeu du roman, existentiel, réside dans la disparition de l'espèce, éliminée systématiquement par des extraterrestres sans âme. Un danger qu'il convient de combattre.

En installant face à face deux puissances fonctionnant sur la base d'injonctions voulues par les ordinateurs et qu'il est périlleux voire impossible de contourner, l'auteur prévoit un destin implacable pour l'humanité, on l'a compris. A moins que... C'est là qu'interviennent les Solariens, venus de la Forteresse Sol, quelque peu mythique du point de vue de Jay Palmer: il s'agit tout simplement de notre bon vieux système solaire, que Palmer, natif d'une planète dont la culture consiste depuis plusieurs siècles à élever de futurs pilotes de vaisseaux spatiaux combattants, n'a jamais connu. Les circonstances vont l'entraîner à la suite d'une escouade de Solariens qui se sont faits fort de vaincre les Doglaaris. 

Dans la mentalité des Solariens, il est permis de voir un calque d'une certaine mentalité américaine, à la fois sympathique et mystérieuse, dominatrice quasiment par atavisme, paternaliste en somme: non contents d'être les maîtres du monde avec le sourire, les six Solariens, formant une équipe soudée autour d'une complémentarité de talents décrite avec précision, ambitionnent de sauver la Terre et ses colonies contre les extraterrestres. Aujourd'hui, alors que le leadership américain est contesté partout dans le monde, cette vision fait sourire. Mais voilà: quoi qu'on pense de ces Solariens ambivalents derrière leur amabilité, ils n'en sont pas moins humains, et là est l'essentiel.

"Les Solariens" explore en effet de manière critique, à travers Jay Palmer et son entourage habituel, une humanité qui a eu le tort de se reposer intégralement sur ces ordinateurs réputés pour ne jamais se tromper, mais capables d'emmener l'humanité vers la catastrophe ultime. L'humanité des Solariens va retourner la situation, avec les armes habituelles que nous avons toutes et tous en nous: un peu de ruse, de la malice, du culot, de la séduction même, voire de la télépathie – bref, du talent, ainsi que des capacités d'innovation et d'adaptation. Ce mix, perfectible et performant à la fois, s'appelle "intelligence"...

Et en fin de roman, tout le monde semble content: les Solariens ont sauvé le monde, et Jay Palmer aura vécu une expérience interstellaire qui l'aura transformé et enrichi. Quant au lecteur, s'il peut regretter aujourd'hui une narration un peu trop dans l'esprit nord-américain (mais non sans outrances, qui peuvent aussi être vues comme ironiques – mais il est vrai que l'on n'a pas vraiment l'impression que TOUTE l'humanité se serre les coudes face à l'adversité), il appréciera avec ces pages, aujourd'hui encore, un récit qui rappelle, à l'heure de l'intelligence artificielle, que l'humain conserve toutes les capacités qui font de lui le maître, pourvu qu'il sache les identifier et s'en servir à bon escient.

Norman Spinrad, Les Solariens, Paris, Denoël, 2000/Folio, 2001. Traduit de l'américain par Michèle Charrier.

Le site des éditions Denoël, celui des éditions Folio.

Défi 2024 sera classique aussi.




lundi 20 mai 2024

En mode Indiana Jones: un court roman aux mâles inspirations précolombiennes

Donnie Hawkins – Il s'est bien amusé, Donnie Hawkins, lorsqu'il a écrit les quelques dizaines de pages de "Kitten et la pyramide sanglante"! Porté par une intrigue méso-américaine entre Guatemala et Mexique, doucement viriliste (quoique...), cet ouvrage constitue le quinzième opus de la série de romans populaires "Damned" mise sur pied par les Nouvelles Editions Humus. Le lecteur retrouve Kitten Napier, une femme belle, intelligente et lesbienne (donc inaccessible aux hommes, à moins qu'elle ne soit bi, la porte est ouverte...), déjà vue dans "Kitten mène l'enquête".

Ce court opus emprunte son univers au monde du cinéma et des arts populaires, avant tout. L'ambiance des débuts a tout pour rappeler Indiana Jones, et certains dialogues le confirment fortement. Quant au final, avec son duel de "bites" (la répétition du mot finit par devenir hilarante, c'est dingue), il ne manque pas de rappeler "La Guerre des étoiles", en mode sabre laser – interpellant tout un imaginaire phallique auquel le lecteur (et la lectrice, tiens, même si ça ne se pose pas dans les même termes) est invité à réfléchir. Hors cinéma, enfin, l'imaginaire lié aux forêts d'Amérique centrale évoque l'implacable "Les Ruines" de Scott Smith.

Tout tourne, dans "Kitten et la pyramide sanglante", autour de rituels qui impliquent des sacrifices humains, portés dans un esprit de revival porté par Ix Way Chan Ajaw, Reine de la Nuit, avide d'hommes à sacrifier. Le lecteur apprend ainsi que l'organe vital du mâle de l'espèce humaine n'est pas le cerveau, ni le cœur. Alors, quoi? Devinez, amis lecteurs, je ne divulgâcherai pas... L'auteur imagine ce qui peut arriver lorsqu'une expédition archéologique portée par une équipe d'hommes peut survenir dès lors, surtout lorsque deux femmes, Kitty et son amante en l'occurence, s'y mettent.

Il y a encore un peu à dire au sujet de l'onomastique. Le trait le plus saillant (si j'ose ainsi dire) concerne le personnage de Fergus Johnson, alter ego clairement dessiné du basketteur philosophe américain et suisse Jon Ferguson. Tout y est, un ballon de basket incongru comme les sorties philosophiques. Le tropisme américain se poursuit avec Lord Eton (contrepèterie de "Les tonnes d'or"), mormon jusqu'à l'os, archéologue en chef, à la recherche des tables d'or dont parle Joseph Smith, fondateur de ce courant religieux. Enfin, de façon plus anecdotique, Enilda, nom d'un personnage féminin du roman, est l'anagramme de "Daniel". Vous en faites ce que vous voulez...

Entre récit aventureux et péripéties grotesques agencées pour divertir, tout se termine avec une scène de dialogue physiothérapeutique où l'un des personnages rééduque peu à peu son organe vital (qui, rappelons-le sans divulgâcher, n'est ni le cerveau, ni le cœur). A l'aéroport, les survivants de ce roman noir et aventureux retrouvent leur place. Il le faut bien, et l'auteur semble avoir la frite: dûment traduit par un certain Wilburr Dan Lésé Pinard pour "Kitten et la pyramide sanglante", l'écrivain annonce d'ores et déjà un récit intitulé "Kitten sauve un Belge". On a hâte de déguster.

Donnie Hawkins, Kitten et la pyramide sanglante, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, 2024. Traduit de l'américain par Wilburr Dan Lésé Pinard.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

dimanche 19 mai 2024

Dimanche poétique 640: Bernard Lanza

Oh oui, elle l'aime!

Oh oui, elle l'aime elle ne sait pas pourquoi,
C'est arrivé comme ça, un beau jour par hasard,
Mais peut-être bien que le bon Dieu l'avait voulu,
Il fait tellement de choses que l'on ne comprend pas.

Oh oui, elle l'aime, est-ce un somptueux cadeau
Que lui a fait le ciel, ce sentiment si fort?
Après tout, cela a-t-il vraiment quelque importance?
Ce qui lui importe, c'est qu'il soit là pour elle.

Son petit cœur s'emballe aussitôt qu'elle l'aperçoit,
Elle s'en veut de ne pouvoir se montrer plus discrète,
Mais elle ne parvient guère à lui cacher sa joie
De le retrouver, elle sent bien qu'elle l'adore.

Il s'avance vers elle, la bise sur les deux joues,
Puis tendrement l'attire tout contre sa poitrine,
Et c'est alors, la voyant radieuse, qu'il lui dit:
«Viens, allons chez moi, il y fera moins froid.»

Bernard Lanza (1942-2009). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 17 mai 2024

Coupable et victime: à la poursuite de la mystérieuse Alex

Pierre Lemaitre – Il y a quelque chose de virtuose dans le thriller "Alex" de Pierre Lemaitre. Celui-ci s'inscrit dans une trilogie romanesque mettant en scène le policier Camille Verhoeven, déjà vu dans "Travail soigné": ça résonne au fil des pages d'"Alex".

Quelques mots d'abord au sujet de l'impression que laisse le personnage éponyme, c'est-à-dire la fameuse Alex: l'auteur réussit à la faire passer pour une victime dans un premier temps. Puis, au fil des pages, le lecteur s'aperçoit que c'est en fait une criminelle, victime aussi de son enfance, et que les scènes terribles du début du roman ne sont qu'un accident de parcours. Baladé entre une première impression positive et les actes glaçants dont Alex est capable pour se venger d'une enfance volée, le lecteur ne peut être qu'ému par un tel personnage, ambigu, froidement déterminé, à la fois coupable et victime, semblant frapper au hasard.

Camille Verhoeven? Les fidèles de la première heure de Pierre Lemaitre l'auront déjà vu lorsqu'ils ouvrent "Alex". Le personnage ne manque pas de sel: il mesure un mètre quarante-cinq tout mouillé, ce qui permet à l'auteur de développer quelques scènes cocasses où ceux qui lui font des remarques sur sa taille s'enfoncent lamentablement. De plus, ce garçon s'avère habile avec un crayon en main, ce qui apparaît comme un atavisme: sa mère était une artiste qui fume. L'équipe de police dessinée par l'écrivain ne manque pas de pittoresque: on pense en particulier à Armand, un garçon au tempérament de kleptomane, prompt à taper une cigarette çà et là, voire plus, ou à Louis, riche à millions.

"Alex" apparaît comme un jeu de masques, à la fois ressemblants et dissemblants au gré des portraits-robots qui collent presque. On découvre en effet qu'Alex est adepte des perruques et des verres de contact, et qu'elle change d'identité à chaque homme qu'elle rencontre. Inconnue des services de police, elle s'avère littéralement insaisissable: l'auteur fait en sorte que rien ne puisse rapprocher les indices recueillis d'une personne précise. Et c'est avec jouissance que le lecteur voit l'enquête patiner et imagine le cerveau des enquêteurs chauffer: "C'est bien la même personne, mais c'est qui?". Cela, d'autant plus qu'en parallèle, il a la réponse...

Terrible créature donc que celle d'Alex, victime d'un passé glaçant, qui n'oublie ni ne pardonne rien... Le lecteur connaît les enquêteurs, la victime, la coupable... dès lors, au fil des pages, c'est le mobile qu'il s'agit d'identifier – dans un souci plus large de répondre à la question rituelle: "Comment en est-on arrivé là?". L'écrivain dessine, en point d'orgue de son roman, un interrogatoire magistral vu comme un duel entre deux personnages clés. Trouveront-ils la vérité, assureront-ils la justice? En refermant "Alex", le lecteur se trouve seul juge.

Pierre Lemaitre, Alex, Paris, Le Livre de Poche, 2012/Albin Michel, 2011.



mardi 14 mai 2024

L'épouse face à l'amante, l'écrivaine face à la traductrice: Mélanie Chappuis au théâtre

Mélanie Chappuis – Elles sont deux sur scène, l'épouse et l'amante. Dix ans d'âge les séparent, un homme les rapproche et les éloigne à la fois. C'est le propos de la pièce de théâtre "L'autre" de Mélanie Chappuis, jouée jusqu'au 23 mai 2024 au Théâtricul de Chênes-Bougeries, près de Genève. C'est par le biais de son texte que j'ai découvert cette pièce, c'est donc un retour de lecture que je ferai ici. Qu'on sache cependant que sur scène pour cette création, Mélanie Chappuis donne la réplique à Maria Mettral, dans une mise en scène signée Christian Gregori.

On le comprend vite, Alessandra l'épouse et Nelly l'amante ne passeront pas leurs vacances ensemble. Mais y a-t-il une manière de sortir par le haut d'une relation forcément conflictuelle entre deux femmes qui se partagent le même homme? Et l'amour, dans tout ça? En mettant en scène deux femmes d'âge mûr, la dramaturge évite l'écueil du motif convenu de l'homme qui, à l'heure du démon de midi, recherche une jeunette. Elle le fait même disparaître avec vigueur en évoquant, dans le dialogue qui s'installe entre Nelly et Alessandra, "Le Fusil de chasse", roman de Yasushi Inoué (non cité, c'est dommage...), où l'amante est plus âgée que l'épouse. Et où chacune finit libre. Ou morte, ce qui revient peut-être au même.

Le motif du sentiment amoureux traverse bien sûr "L'Autre", offrant une réflexion sur ce que ressentent des époux après de nombreuses années de vie commune. L'amour peut dès lors apparaître, au fil des répliques, comme un autre nom de la soumission à un mari suffisamment puissant pour gérer même la notoriété de sa femme – du moins du point de vue de celle-ci, la voix du mari étant la grande absente de cette pièce de théâtre: on parle de lui comme d'une Arlésienne. 

Entre Nelly la traductrice et Alessandra l'écrivaine, pourtant, il est des voies qui rapprochent. Au fil des répliques, l'écrivaine met en scène à travers ses deux personnages ce que peuvent se reprocher les deux rôles, sans qu'aucun ne domine. Cela dit, en mettant face à face une traductrice qui finit par tutoyer comme une manière de familiarité proposée à une écrivaine qui, jusqu'à la dernière réplique, en reste à un vouvoiement déférent et supérieur, la dramaturge suggère que celle qui vouvoie, l'écrivaine donc, domine, ne serait-ce qu'en rejetant le tutoiement proposé par une traductrice vue comme la servante d'un texte littéraire écrit, donc pensé, par quelqu'un d'autre, et nécessairement traître (il est question de Judas en début de pièce, et de toutes façons, euh, hein: "traduttore, tradittore!", selon un cliché répandu sur la profession des traducteurs).

Si elle se termine sur une promesse d'émancipation teintée de quelques références littéraires (Thérèse Desqueyroux ou Thérèse Raquin, par exemple, et l'auteure les fait se télescoper en fin d'ouvrage), cette pièce empreinte de références littéraires met en scène deux personnages aux répliques finement affûtées, entre attirance et rejet: tout commence dans un esprit conflictuel, à chacun des personnages ses banderilles! Le mot d'"arène" (p. 20), immanquablement évocateur de l'imaginaire de la tauromachie, apparaît d'ailleurs dans les didascalies pour souligner l'idée constante  d'un conflit rituel.

Mais l'issue de "L'Autre" est-elle un acte de paix, par-delà une complicité espérée au travers de telle ou telle réplique sympa synonyme de main tendue? Ce ne sera pas inconditionnel: lâché par Alessandra l'écrivaine, la dernière réplique, "Ecrivez-moi", invite Nelly la traductrice à faire l'effort de venir sur son terrain. Duel entre épouse et amante, "L'autre" peut aussi dès lors être vu comme le récit du rapport de force qui ne manque pas de fonctionner entre une traductrice littéraire et une écrivaine: à qui revient la plus grande part de liberté?

Mélanie Chappuis, L'Autre, Lausanne, BSN Press, 2024.

Le site des éditions BSN Press.