Fattorius
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
dimanche 18 janvier 2026
Dimanche poétique 726: Alfred Garneau
samedi 17 janvier 2026
Jérôme Leroy, Berthet et l'envers de l'histoire contemporaine
Paru en 2014, "L'ange gardien" met en scène un pays qui ressemble curieusement à la France, dans une réalité politique parallèle dont le lecteur s'amuse à reconnaître certaines têtes. On devine ainsi Nicolas Sarkozy déguisé en Bobonaparte ministre de l'intérieur. Les personnages du Bloc, parti d'extrême-droite, évoquent quant à eux la dynastie Le Pen, même si, par ironie, l'auteur leur donne le nom de Dorgelles, qui rappelle Roland Dorgelès – un écrivain qui n'est sans doute pas de ce bord. Quant aux localités, l'auteur mêle habilement celles qui existent et celles qui sont sorties de son imagination, par exemple Brévin-les-Monts, qui peut faire penser, par sa sonorité comme par les enjeux qu'elle endosse dans le roman, à Hénin-Beaumont.
En créant une France imaginée en fin décalage avec sa réalité, l'auteur s'ouvre la porte à la possibilité d'imaginer cette "Unité" dont le fonctionnement souterrain traverse tout le roman: ceux qui font partie de cette section secrète sont tenus de tuer tous ceux qui gênent, et parfois même des innocents, à des fins de test. Tel est le métier de Berthet, qu'il faut peut-être éliminer à son tour un jour, alors que sa retraite approche et qu'il en sait tout simplement trop. Mais Berthet n'est pas né de la dernière pluie: pour tenter de survivre tout en faisant tomber quelques gêneurs, il décide de confier à un écrivain en rupture, Martin Joubert, la mission d'écrire sa vie et de tout balancer. Il est permis de voir en Martin Joubert un double de Jérôme Leroy, mais ça se discute.
"L'ange gardien" apparaît dès lors comme un roman à trois voix, correspondant à ses trois parties. L'auteur fait monter la tension au gré des deux premières en suscitant la curiosité du lecteur face au personnage fascinant de Kardiatou Diop, qui n'est pas non plus à l'abri de menaces qui ne sont même pas toujours racistes: son seul talent fait aussi des jaloux. Le lecteur n'aura toutefois pas le plaisir de l'entendre parler d'elle en fin de roman, puisque le romancier choisit de porter sur elle le regard de son directeur de cabinet et amant – un anonyme. Oui, en politique aussi, les hommes passent et s'oublient.
L'ambiance est sombre dans "L'ange gardien", l'écriture est envoûtante grâce à quelques astuces que le lecteur repère aisément, à commencer par le refus d'utiliser le pronom personnel de la troisième personne: les personnages marquants de l'intrigue sont toujours désignés par leur nom. Une fois cette musique installée, "L'ange gardien" se révèle passionnant à lire.
Equilibré, aussi: ses côtés sombres, ses pages allusives sur la politique française des années 2010 marquées par la fin de l'ère Sarkozy et, déjà, la montée du Rassemblement national, sont tempérés par une manière un peu franchouillarde de prendre la vie, typique de plus d'un personnage: il y a toujours un bistrot au coin d'une page de "L'ange gardien", où l'on mange force choucroutes et où l'on boit du bon vin (l'auteur cite nommément les breuvages absorbés) plus que de raison. Pétri par ailleurs d'allusions à la poésie française, "L'ange gardien" est à rapprocher d'autres romans de l'auteur, où le Bloc apparaît également. On remarque et on apprécie en particulier ses jeux virtuoses sur la focalisation et sa maîtrise du rythme, y compris dans les scènes les plus rapides – qu'on aimerait, pour le coup, voir portées au cinéma, au ralenti. Pourquoi pas?
Jérôme Leroy, L'ange gardien, Paris, Gallimard, 2014/Paris, Folio, 2025.
Le site des éditions Gallimard.
Egalement lu par Charybde27, Christian Authier, Olivia, Thomas Roland, Thrillermaniac.
vendredi 16 janvier 2026
Géraldine Lourenço sur les rails du crime
Mais voilà: il y a deux policiers à bord, et ils sont amants. Ce sont Laura Lambert, capitaine de police à Annecy, et Julien Morel, inspecteur de police à Fribourg, qui ont décidé de s'offrir un chic voyage pour célébrer leur amour, repas gastronomique dans un hôtel de luxe et moment de détente dans un spa inclus. Forcément, le boulot et ses réflexes les rattrapent...
Mélanger métier et passion n'est pas toujours idéal, l'auteure l'a bien compris. En désignant Laura Lambert, personnage récurrent de ses romans, comme la suspecte numéro un, une suspecte qui va même jusqu'à aggraver son cas par ses actes (mais comment peut-elle faire ça?), l'écrivaine déstabilise fortement le couple apparemment soudé qu'elle forme avec Julien Morel. Et c'est avec subtilité qu'elle le montre: un regard de Julien Morel suffit à révéler une faille, une perte de confiance.
Mais ce n'est là qu'une des pistes du "Crime du GoldenPass". Le coupable est-il d'ailleurs l'essentiel? La romancière lâche son nom à mi-roman déjà. Ce qui ne tue en aucune façon l'intérêt de l'histoire: celle-ci va dès lors s'attacher à révéler, peu à peu, la terrible histoire familiale d'un chirurgien esthétique matériellement à l'aise, mais qui n'a pas su rendre sa femme heureuse et a un frère jumeau. Ce frère jumeau, c'est peut-être un classique du genre policier; l'auteure réussit à le faire jaillir dans le récit d'une manière qui ne manque pas d'épater.
Quant au décor, il ne manque pas de séduire les lecteurs qui aiment voir du pays, si possible sous la neige. L'intrigue se balade tout au long de la ligne du GoldenPass, avec un détour par Bulle, où la police semble fonctionner dans une ambiance cordiale voire amusée, et un passage obligé par Montbovon, gare importante de la ligne du GoldenPass, où l'Hôtel de la Gare, bien réel, joue aussi son rôle de révélateur.
"Le crime du GoldenPass" analyse des liaisons amoureuses empreintes de danger: les aventures des frères Hofmann, romanesques et marquées par la vengeance, résonnent avec le lien, moins solide qu'il n'y paraît, qu'entretiennent Laura Lambert et Julien Morel.
Décliné en chapitres courts qui se lisent rapidement, "Le crime du GoldenPass" explore par ailleurs les zones d'ombre d'un Suisse prospère. En dessinant le personnage de Berthold Hofmann, ce roman capte en effet plus d'une de ces misères que la Suisse sait généralement cacher, entre autres lorsqu'il s'agit d'enfance placée. Et en choisissant un train touristique premium comme cadre pour un crime, son auteure opte pour le contraste: si le lieu de l'homicide est chic, si la mort a l'air propre, ce qui se cache derrière est, le lecteur le comprend peu à peu au fil de l'enquête, fort peu reluisant malgré un vernis de légitimité: qui n'a jamais rêvé d'une vie meilleure?
Géraldine Lourenço, Le crime du GoldenPass, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.
Le site des éditions Montsalvens.
mercredi 14 janvier 2026
Benoît Rittaud: fictions et vérités sur le climat
L'hypothèse de Svensmark n'est guère explicitée dans "Geocratia", et c'est dommage pour la solidité du fondement du propos: elle considère en gros que des rayons cosmiques, en ayant un impact sur la forme des nuages, ont un impact sur le climat terrestre. L'auteur décide que pour les chercheurs qu'il met en scène, cet impact est prépondérant. Reste à convaincre le monde, à commencer par les revues scientifiques, les politiques, la presse et les activistes. Sans compter soi-même: l'écrivain excelle à décrire, par le dialogue, les craintes que les deux responsables de recherche, Sonneyer et surtout Nalliens, ressentent face à une découverte qui remet en cause toute la question de l'origine anthropique du réchauffement climatique – rien de moins.
Au fil de son roman, l'écrivain décrit avec justesse les rigidités de tout un domaine de recherche scientifique qui, avec ses activistes et ses thuriféraires, a selon lui pris les allures simplistes d'une religion, peu en phase avec la complexité du domaine (pour souligner cette complexité, l'auteur conclut du reste en déclarant qu'on devrait parler des "climats" au pluriel). Décrivant un groupe de zadistes à la mode de Notre-Dame-des-Landes, il dit aussi l'intransigeance de certaines voix écoutées de la société civile et scientifique: le chapitre 9, "Pour une loi Gayssot du climat", s'avère glaçant. Cela d'autant plus que, construit sous forme de manifeste prévoyant la réintroduction de la peine de mort, il se fonde sur des idées qui ont été réellement évoquées un jour ou l'autre. La question de la représentation de la nature au niveau politique, que l'auteur juge accaparée a priori par des chercheurs spécialisés qui en seraient d'office les députés, est également évoquée.
Quant à Geocratia, c'est un projet certes, et on le devine totalitaire, au nom d'une écologie absolument prioritaire, y compris face aux besoins de l'humain. Mais pour les personnages mis en scène, c'est un doux rêve, peut-être même une idée qui n'existe pas vraiment – le propos de l'auteur n'est du reste pas de décrire l'émergence d'une dictature écologiste en France, et si décevant que cela puisse paraître, il est normal que Geocratia apparaisse plutôt comme un McGuffin. Quant à la ZAD de son roman, si elle a ses gourous, l'auteur la décrit aussi comme un lieu qui attire aussi toutes sortes de gens, parfois davantage soucieux de se nourrir, éventuellement sans gluten, que de brasser de grandes idées dans le cadre d'ateliers éventuellement marqués par les codes du wokisme. Ce qui n'empêche pas forcément l'ouverture d'esprit, ni les questionnements...
Documenté et sourcé ("Les notes de bas de page renvoient à des références qui, malheureusement pour certaines d'entre elles, sont toutes authentiques", ponctue l'écrivain), "Geocratia" est indéniablement l'œuvre d'un romancier très au fait du débat climatique et des arguments de chaque camp, voire de chaque chapelle. Cela, sans oublier son versant politique avec l'apparition d'un Vladimir Poutine qui refuse que la transition écologique se fasse au détriment du progrès pour les pays qui n'en bénéficient pas encore pleinement aujourd'hui. Ses pages se tournent rapidement et, par le biais de la fiction, éclairent mine de rien certains angles morts de la question du climat telle qu'elle se présente aujourd'hui au grand public.
Benoît Rittaud, Geocratia, Paris, Editions du Toucan, 2021.
Le site des Editions du Toucan.
Egalement lu par Francis Richard.
lundi 12 janvier 2026
Antisémitisme: une immersion pour un état des lieux
dimanche 11 janvier 2026
Dimanche poétique 725: Joël Calinon
samedi 10 janvier 2026
Claude Darbellay, la revanche d'une femme
"Déplis" oui, puisqu'il s'agit de déplier, de s'expliquer à soi-même un certain vécu, intime et terrible, à base de toute-puissance, dans un contexte familial complaisant. Car oui, ce que l'auteur met en scène, ce n'est pas seulement une adolescente victime d'abus sexuels: c'est aussi une famille complaisante face à un chanteur à la mode, âgé, volage et abusif.
Reflet d'une époque excessivement permissive au nom de la libération sexuelle, surtout dans certains milieux, façon Vanessa Springora et Gabriel Matzneff ou Flavie Flament et David Hamilton? On y pense au fil des pages de ce livre court et implacable. Et ce roman a la justesse de prendre un élément en compte: quand il s'agit d'abus sexuels, il arrive qu'il faille du temps pour en prendre toute la mesure lorsqu'on en est la victime. Pour se l'expliquer aussi, pour faire le "dépli" de sa vie.
"Déplis" est structuré en deux parties, la première étant constituée de la citation du journal du personnage principal: le lecteur suit celui-ci à la relecture du journal, puis lorsqu'il accomplit consciencieusement sa vengeance envers les personnes, des deux sexes, qui ont permis ces abus. Quitte à prendre le risque du spectaculaire esthétisant, l'auteur, dès lors, déploie un immense talent pour développer le caractère déterminé que peut prendre la revanche d'une femme meurtrie dans son adolescence.
L'auteur donne à son personnage féminin la voix forte d'une femme déterminée et impitoyable, teintée par moments d'un soupçon d'ironie. Avec un tel roman, narration de la prise de conscience d'une jeunesse volée et des conséquences que cela peut avoir pour la personne intéressée, l'auteur interroge entre les lignes: faut-il faire justice soi-même? L'épilogue de ce roman, succession de crimes parfaits qui apparaissent comme autant de catharsis, indique qu'il a fallu en passer par là pour que la narratrice sorte d'un cycle malsain et retrouve une vie saine en compagnie de sa fille.
Sa fille, et... un cycle? Oui: l'ultime pirouette d'écriture du livre permet au lecteur de voir "Déplis" comme un roman cyclique qui voudrait ne plus l'être, l'utile question de la fille à sa mère trouvant sa réponse dans l'entièreté du roman qui a précédé.
Claude Darbellay, Déplis, Gollion, InFolio, 2018.
Le site des éditions InFolio.
Lu par Cyril.





