dimanche 9 août 2026

Dimanche poétique 754: Cécile Sauvage

Dans l'ombre de ce vallon

Dans l'ombre de ce vallon 
Pointent les formes légères 
Du Rêve. Entre les bourgeons 
Et du milieu des fougères 
Émergent des fronts songeurs 
Dans leurs molles chevelures, 
Et des mamelles plus pures 
Que le calice des fleurs.

Ô rêve, de cette écorce 
Dégage ton souple torse, 
Tes deux seins roses et blancs, 
Et laisse dans le branchage 
Retomber le long feuillage 
De tes cheveux indolents. 
Ne sors jamais qu'à demi 
De cette écorce native 
Et reste à jamais captive 
De ce silence endormi, 
Ô Beauté triste et pensive.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 7 août 2026

Facebook: un coup d'œil glaçant en coulisses

Sarah Wynn-Williams – Il arrive, et c'est épatant, que les lectures télescopent l'actualité. Ainsi, c'est aujourd'hui que j'ai achevé ma lecture de "Des gens peu recommandables", témoignage de Sarah Wynn-Williams relatif à ses années d'activité chez Facebook. Et c'est aujourd'hui aussi que le groupe Meta, propriétaire de Facebook, s'est mangé une amende d'un gros demi-milliard de dollars pour tout le mal qu'il a fait à la jeunesse. Sarah Wynn-Williams en parle justement dans son livre (que Facebook a tenté d'interdire), au chapitre "Ciblage émotionnel" – toute cette pub qui s'adresse à des personnes qui se disent dans tel ou tel état d'esprit. Car oui: Facebook, as de la collecte de données, est en mesure de vendre, de manière ciblée, des cordes de pendu à des suicidaires.

Mais n'anticipons pas...

"Des gens peu recommandables" se lit comme un roman, autant le dire d'emblée, et les illusions perdues évoquées en couverture ont quelque chose de balzacien. Enfin, le fait que tout soit présenté comme vrai par une autrice manifestement sincère rend l'ensemble glaçant: le lecteur oscille entre rires jaunes et sensations de révolte. L'autrice est, en début de récit, une Néo-Zélandaise prête à affronter la vie mais un peu naïve, croyant que Facebook est l'outil rêvé pour faire émerger un monde meilleur. Juriste et diplomate, avouant être pleine d'illusions à l'aube de sa carrière, elle se fait fort de convaincre l'équipe de cette licorne qu'il faut du sens politique pour créer, comme l'envisage l'entreprise de Mark Zuckerberg, un monde meilleur et plus connecté. La déception sera amère...

Voici donc, vu de l'intérieur, le portrait d'une start-up qui a certes réussi, mais n'a jamais vraiment mûri dans sa culture, ni dans celle des individus qui constituent le "top" de son personnel. L'autrice excelle lorsqu'il s'agit de cerner les difficultés et spécificités de tel ou tel marché, par exemple la Chine (faut-il collaborer avec son gouvernement autoritaire?) ou le Myanmar (faut-il laisser passer les messages de haine entre bouddhistes et rohingyas musulmans?). 

L'image que l'autrice renvoie du groupe est celle d'une entreprise qui, derrière les beaux principes affichés, avance comme si le monde fonctionnait comme les Etats-Unis. Dans le cadre de son activité, l'autrice montre combien il est difficile d'expliquer à une poignée de jeunes Américains riches, blancs et déconnectés que le monde ne tourne pas forcément autour d'eux. Elle évoque, de ce point de vue, l'évolution d'un Mark Zuckerberg d'abord intimidé par le monde politique, puis enthousiaste dès lors qu'il a compris comment en tirer profit. Car oui, rappelons-le, une start-up n'a qu'un seul objectif: faire du fric – Dan Lyons l'explique très bien dans "Les nouveaux cobayes" – et le lecteur le comprend, en tout cas au moment où il lit le chapitre consacré aux coulisses de la première campagne en vue de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

"Des gens peu recommandables" relate aussi la déchéance morale d'une entreprise qui, devenue parfois plus puissante que des pays, part dans une illusion de toute-puissance: l'autrice devra démontrer que les oppositions à Facebook vont plus loin que les réactions épidermiques de quelques aigris. Cela commence avec le produit "internet.org", qui peut être vu comme un "Internet du pauvre", certes gratuit, mais imposé par une puissance américaine à des peuples qui n'en demandent pas forcément tant et y voient une tentative de colonisation.

Cette amoralité dans l'action résonne avec l'absence apparente de surmoi dont font preuve certains cadres de l'entreprise, et aussi avec la distance qu'il y a entre la politique RH présentée par l'entreprise et sa réalité. Entre temps de travail excessifs, congés maternité massacrés et vie de famille en pointillés, l'autrice évoque bon nombre d'avanies. A celles-ci vient s'ajouter le harcèlement sexuel et les propositions louches, à travers le personnage de Joel Kaplan (qui télétravaille depuis son lit et pose des questions déplacées, par exemple à base de "dirty Sanchez"), mais aussi celui de Sheryl Sandberg, femme et numéro deux fantasque de l'entreprise, qui l'invite dans son lit au cours d'un des nombreux vols en jet privé que l'autrice effectue avec l'équipe de direction de Facebook.

Témoignage fort porté par une autrice qui se fait lanceuse d'alerte, "Des gens peu recommandables" pose en filigrane quelques questions intéressantes sur le monde d'aujourd'hui. Est-il ainsi possible que des gens riches et immatures, cultivant l'entre-soi, puissent être laissés aux commandes d'un réseau social qui, bien manœuvré, pourrait effectivement contribuer à un monde meilleur? Et quelle doit être la neutralité de l'internet en général, et du réseau social Facebook en particulier, en matière de politique? Cela, et l'autrice le relève, sachant que l'équipe de direction est composée de Blancs juifs issus de Harvard – ce qui, avec tout le respect que nous leur devons, n'est pas exactement un modèle de diversité. Au terme de sa lecture, le lecteur aura de quoi être dégoûté d'un réseau social pourtant entré dans les usages de tout un chacun depuis quelques lustres. Cliquera-t-il encore sur "J'aime" une fois le livre refermé?

Sarah Wynn-Williams, Des gens peu recommandables, Paris, Buchet-Chastel, 2025. Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.

Le site des éditions Buchet-Chastel.

lundi 3 août 2026

Deux ados amoureux au bord de l'eau

Lili Nyssen – Une adolescente et un adolescent qui s'aiment, s'expriment, ou pas. Et une narratrice, plus âgée, qui illustre leur destin en leur conférant une part d'elle-même. Tel est le propos mis en place par l'écrivaine Lili Nyssen dans "L'Effet Titanic", son premier roman. Tout semble séparer les deux amis, à commencer par la distance: la fille, Flora, vit près de la Manche au Havre, alors que Zak, le garçon, vit dans un tout autre quartier. 

Dans une écriture ciselée, très écrite voire poétique jusque dans sa forme (voir la manière dont "je t'aime" est déconstruit, pour dire la difficulté qu'il peut y avoir à le dire), ce qui n'empêche pas des écarts plus familiers et expressifs, l'auteure relate la tendresse et les non-dits, mais aussi l'alcool des soirées et les sorties. Au fil des pages, c'est une école sentimentale qui se dessine, à l'aune de la jeunesse. L'utilisation assumée de pronoms variés pour évoquer ses personnages peut sembler déroutante, mais on s'y fait: la narratrice, accro à Tinder, a aussi ses avanies.

Le motif de l'eau est récurrent dans "L'Effet Titanic", à commencer bien sûr par un clin d'œil au film de James Cameron. Les flots mortels du film font écho à la proximité de la Manche, mais aussi, entre autres, aux moments de tendresse passés sous la douche. 

L'amour partagé, quoique sinueux, entre Flora et Zak fait écho à celui, impossible, du frère de Zak, homosexuel dans un milieu et une famille qui réprouvent ce penchant. L'écriture se fait grave alors, à partir du moment où, après avoir tenté de se suicider, le frère de Zak se retrouve dans le coma à l'hôpital. Et l'on découvre la famille de Zak, son père en particulier. Cela, en miroir avec la mère de Flora, qui semble parfois redécouvrir sa fille.

C'est avec une grande sensibilité que l'écrivaine Lili Nyssen dessine l'éveil à l'amour de deux ados de province livrés à leur temps et à l'eau qui, telles les années, coule inexorablement. "L'Effet Titanic" apparaît comme un roman travaillé avec succès pour qu'il sonne juste.

Lili Nyssen, L'Effet Titanic, Paris, Les Avrils, 2022.

Le site des éditions Les Avrils.

Egalement lu par Pierre Ahnne, Waterlyly.

dimanche 2 août 2026

Dimanche poétique 753: Etienne Jodelle

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme, 
Qui esclave a rendu ma franche liberté,
Et qui m'a asservi, c'est l'exquise beauté, 
D'une que jour et nuit j'invoque et je réclame.

C'est Le feu, c'est Le noeud, qui lie ainsi mon âme, 
Qui embrase mon coeur, et le tient garotté
D'un lien si serré de ferme loyauté,
Qu'il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.

Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :
Voilà ce qui si fort à aimer me contraint 
Celle à qui j'ai voué amitié éternelle, 

Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit 
Consommer ni dissoudre un lien si étroit 
De la sainte union de mon amour fidèle.

Etienne Jodelle (1532-1573). Source: Bonjour Poésie.

mardi 28 juillet 2026

Du rififi dans la choucroute

Rita Falk – N'allez pas chercher le rapport entre le roman "Choucroute maudite" et la choucroute: au-delà du stéréotype culinaire allemand et de l'idée qu'on pédale parfois dedans, il est pour le moins ténu, même si l'on aime la bonne chère dans ce roman policier bavarois signé Rita Falk. Dans ces pages, en revanche, vous trouverez pas mal d'humour et de truculence, ce qui fait aussi beaucoup de bien.

La vie de l'agent Franz Eberhofer est assez tranquille lorsqu'il officie dans sa petite ville natale, où il vient d'être muté pour des raisons disciplinaires assez rocambolesques: il vit entre ses parents, son frère et son chien Louis II (tiens, comme l'hôtel parisien dans "Schproum" de Jean-Yves Cendrey...), et finit régulièrement ses journées oisives chez Wolfi à boire des bières au bar du cru. Cela, jusqu'à ce qu'une série d'accidents suspects, touchant comme par hasard toujours la même famille, lui mette la puce à l'oreille. Complot? Personne n'y croit dans son entourage, y compris professionnel – on pense au juge, au double Dr Spechtl ou même à la Susi. Personne, sauf lui...

L'embrouille tourne dès lors autour du rachat frauduleux de la maison des Neuhofer par une entreprise qui entend y construire une station-service qui promet d'être juteuse. Elle va se corser dès lors qu'une ravissante demoiselle nommée Mercedes (et surnommée "la Ferrari" par tout le village) s'installe dans une vieille demeure considérée comme maudite, et y fait venir un architecte est-allemand platiste, officiellement pour y faire des travaux. Qui sont-ils vraiment? 

Il est permis de trouver le dénouement de l'intrigue un brin prévisible, certes. A défaut de retournement de situation improbable, le lecteur se délecte de la manière dont l'enquête avance, de manière pas toujours très orthodoxe, d'autant plus que par moments, Franz Eberhofer doit lutter contre ses sentiments avant même de lutter contre le crime. Est-il gay, d'ailleurs? Une péripétie à Majorque fera naître une rumeur virale dont le copain présumé préfère rire.

Et puis, ce roman offre la saveur succulente de personnages hauts en couleur, souvent définis par une caractéristique qui servira, pour l'autrice, au développement de gags récurrents. On pense entre autres à la Mémé qui traque les promotions dans les magasins, à Hans qui joue au football sans tout comprendre, au Papa qui écoute les Beatles en boucle jusqu'à la nausée. Avec de tels personnages, l'humour de situation n'est pas loin, d'autant plus que ces villageois ont parfois des habitudes bien à eux. 

Certes, la traduction française de "Choucroute maudite" est perfectible, on le constate à certains détails: quelle race de chiens, par exemple, s'appelle "bonnet"? Mais cela ne saurait gâcher le plaisir un peu rare mais savoureux, délicat comme un plat de charcuterie servi avec des knödel, de parcourir, au creux de l'été, un roman policier parfaitement déglingué.

Rita Falk, Choucroute maudite, Paris, Mirobole Editions, 2016/J'ai Lu, 2019. Traduit de l'allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux.

Egalement lu par Alice, Joe, Mutinelle, Nelfe, Yuyine.

dimanche 26 juillet 2026

Dimanche poétique 752: Michel-Ange

Sonnet caudé sur le plafond de la Sixtine

A travailler tordu, j'ai attrapé un goître
comme l'eau en procure aux chats de Lombardie
(à moins que ce ne soit de quelque autre pays)
et j'ai le ventre, à force, collé au menton.

Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
sur mon dos, j'ai une poitrine de harpie,
et la peinture qui dégouline sans cesse
sur mon visage en fait un riche pavement.

Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse
faisant par contrepoids de mon cul une croupe
chevaline et je déambule à l'aveuglette.

J'ai par-devant l'écorce qui va s'allongeant
alors que par derrière elle se ratatine
et je suis recourbé comme un arc de Syrie.

Enfin les jugements que porte mon esprit
me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
d'une sarbacanne tordue, on tire mal.

Cette charogne de peinture
défends-là, Giovanni, et défends mon honneur :
suis-je en bonne posture ici et suis-je peintre ?

Michel-Ange (1475-1564), traduction de Pierre Leiris. Source: Michel Terestchenko.

samedi 25 juillet 2026

Piégé dans les coulisses de l'édition

Jean-François Merle – Ce n'est pas un mystère: je suis toujours attiré par les romans qui, portant le même titre, ont été écrits par des auteurs différents. Autant dire que je n'ai guère hésité, lors d'une Fête du Livre de Saint-Etienne passée, à m'offrir, pour la découverte, "Le grand écrivain", troisième livre de Jean-François Merle. En effet, ce titre est aussi celui d'un des premiers romans de Jean-Edern Hallier – j'en parlais ici naguère. 

Le roman de Jean-François Merle n'a cependant pas grand-chose à voir avec celui de Jean-Edern Hallier. Au fil des pages, en effet, Jean-François Merle s'attache, bien plus que son aîné qui joue la carte de l'introspection qui fonde une vocation, à décrire les magouilles baroques du petit monde de l'édition germanopratin. Pour cela, il lui faut un naïf: ce sera le narrateur, écrivain de peu, soudain repêché par une maison d'édition avec laquelle il est en délicatesse. Sa mission, pour se racheter? Aider un écrivain de renommée mondiale (et l'auteur en rajoute, quitte à caricaturer) à rédiger ses souvenirs. Et comme souvent, c'est par le fric qu'il est tenu.

Sans doute connaisseur du monde éditorial parisien, l'écrivain en démonte les rouages dans un roman qui, longtemps, semble avancer pépère. Le lecteur découvre une éditrice acariâtre, Dolorès, et son impénétrable assistante, Solveig (comme si toutes les assistantes et stagiaires parisiennes s'appelaient Solveig – j'ai déjà vu ce prénom chez Frédéric Beigbeder, je crois, et peut-être même dans la vraie vie!), et un écrivain rugueux, André Maillencourt. Dans un premier temps, le lecteur s'amuse doucement en observant le narrateur se cogner aux obstacles d'une mission qu'il n'a pas choisie mais qui pourra le sortir de sa mouise de jeune homme sans but dans la vie. Quant à Dolorès, on aime la voir défendre son poste, qui suscite bien des jalousies.

Heureusement, l'auteur sait placer quelques obstacles sur le chemin de ses personnages. C'est presque attendu: le narrateur, lassé de jouer le rôle de corniaud de service (on pense au personnage principal du film du même nom, mais aussi au Guillaume de Saint-Sève de Charles Exbrayat – c'était dans "Bye bye, chérie!"), se met à s'intéresser à son sujet. Et voilà qu'entrent dans la danse un chercheur en littérature française, plus proche de Saint-Evremond que d'André Maillencourt, et Raoul Legerbeux, journaliste spécialisé dans les échos et potins. Quel sera leur rôle? Des grains de sable imprévus dans une histoire qui aurait dû rouler et renflouer la fragile trésorerie de l'éditeur qui emploie Dolorès.

Enfin, le nom d'André Maillencourt fait immanquablement penser à celui d'André Malraux, écrivain, ministre et mythomane notoire – et dont l'écrivain Jean-Edern Hallier aimait à se réclamer. Le romancier met ainsi le lecteur sur la piste de ce qui va faire l'essence de son roman: un jeu incessant entre le mensonge, omniprésent dans le monde impitoyable de l'édition, et la vérité, qui se dérobe constamment dans "Le grand écrivain", encourageant le lecteur à la chercher en tournant les pages.

Et c'est pour la fin que l'écrivain réserve ses retournements de situation les plus épatants. Pour y parvenir, le romancier sait accrocher son lectorat par une écriture fluide et efficace, nourrie à tous les instants par un humour protéiforme, tantôt rocambolesque, tantôt né des situations mises en scène. Cela, sans oublier une manière toute personnelle, pince-sans-rire, de dire les choses. Autant dire que dans la version signée Jean-François Merle, "Le grand écrivain" s'avère un chouette roman d'humour, capable d'offrir à son lectorat une visite guidée bien informée des coulisses du monde éditorial parisien, incluant une présentation adroite de ses acteurs.

Jean-François Merle, Le grand écrivain, Paris, Arléa/1er mille, 2018.

Le site des éditions Arléa.

Egalement lu par Dominique BernardNicole Grundlinger.