samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.

jeudi 20 août 2026

Guide de survie pour "les" tenir à distance

Robert Sutton – Devenu un classique depuis sa parution en 2007, "Objectif Zéro-sale-con" explore le profil des harceleurs et autres personnes imbuvables, de tout poil, en particulier dans le monde du travail, mais aussi ailleurs. Son auteur, Robert Sutton, professeur à Stanford (Etats-Unis) aborde son sujet avec un certain humour. La lecture de ce livre est rendue intéressante, aussi, par le mélange d'expériences personnelles et d'analyses qui s'y fait. On y croise des anonymes autant que des personnages célèbres, victimes ou bourreaux.

L'auteur commence par dessiner les lignes de force de ce qu'il appelle constamment le "sale con": c'est un individu qui humilie plus faible que lui, et se montre des plus déférents face à plus fort que lui. Il précise qu'un tel comportement n'épargne aucun genre. Et surtout, il relève qu'il peut toucher tout un chacun, occasionnellement – et l'auteur ne s'exclut pas du cercle. Il distingue donc deux sortes de sales cons: l'occasionnel et le constant, dit "certifié". 

Pour parler aux acteurs du monde du travail, rien ne vaut mieux que de parler un peu d'argent. Tout un chapitre est ainsi consacré au coût réel d'un sale con en entreprise: formations continues, absentéisme des victimes, réunions spécifiques, perte d'image mesurable, etc. C'est le "coût total des sales cons" (CTSC).

L'auteur reconnaît que les méthodes et manières des sales cons peuvent avoir du succès, tout en accrochant de gros bémols à l'idée: souvent, la coopération entre collègues est plus profitable, y compris en termes financiers, qu'une concurrence sans fair-play, où seule règne la loi du plus fort. Cela, sans compter que pour l'auteur, il arrive que les sales cons se reproduisent "comme des lapins". Dès lors, il convient soit de s'en prémunir en les tenant à l'écart dès le processus d'embauche, soit de les gérer si malgré tout il y en a dans l'organisation. A cet effet, il a développé une boîte à outils qu'il développe sur deux chapitres, à base notamment de soutien mutuel et de petites victoires, susceptibles peut-être de faire évoluer le sale con vers un comportement moins délétère. Cela, sans oublier quelques clés qu'il donne pour développer une politique d'entreprise solide et crédible en la matière: sans surprise, ce sont les actes qui comptent pour l'auteur.

Enfin, y a-t-il quand même du bon dans les manières des sales cons? Invité par de nombreux lecteurs à y consacrer un chapitre, l'auteur reconnaît que ce n'est pas celui qui lui a paru le plus agréable à écrire – et on le sent un poil moins convaincant ici. Il analyse le phénomène du rapport entre coût et bénéfice du sale con, donnant quelques exemples de célébrités auxquelles on a passé beaucoup de comportements destructeurs parce qu'on leur a reconnu du génie – l'auteur cite Steve Jobs, mais aussi Harvey Weinstein – le livre est sorti avant que n'éclatent les scandales liés à MeToo, et ceux-ci confirment le discours développé par l'auteur: l'humiliation est souvent au bout des agissements du sale con. Plus intéressant, c'est à cette aune que l'auteur analyse la stratégie "bon flic, mauvais flic" souvent utilisée, en police mais pas seulement.

Sachant que l'état de sale con est contagieux, l'auteur rappelle à plusieurs reprises que tout le monde peut l'être ponctuellement. Qui qu'il soit, le lecteur se sent donc constamment concerné par cette lecture, et se met presque malgré lui à réfléchir à qui il est vraiment. Quelques jeux de questions-réponses, certes un peu schématiques, favorisent encore cette réflexion. Une réflexion que le lecteur est invité (l'est-il encore, ou l'auteur est-il passé à autre chose?) à partager sur le blog de Robert Sutton.

Robert Sutton, Objectif Zéro-sale-con, Paris, Vuibert, 2007. Traduit de l'anglais par Monique Sperry, préface d'Hervé Laroche.

Le site de Robert Sutton, le blog "Objectif Zéro-sale-con" en français (en sommeil), le site des éditions Vuibert.

dimanche 16 août 2026

Dimanche poétique 755: Louise Labé

Depuis qu'Amour cruel empoisonna

Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

Louise Labé (1524-1566). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 13 août 2026

Orgie au Scex rouge

Emmanuelle Robert – C'est aux Diablerets que se situe "Le festin de la bête", trentième opus de la collection "Gore des Alpes". Connu pour sa station de ski, ce haut lieu des Alpes vaudoises se teint de rouge le temps d'un roman d'horreur où se mêlent sexualité débridée, bonne chère, êtres humains et créatures fantastiques qui avancent masquées. L'autrice ose l'ambiguïté dès les premières pages du prologue en posant son intrigue non loin d'un pic alpestre dit "Le Scex Rouge". Ceux qui savent prononceront correctement...

"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.

Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.

Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.

Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.

Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.

Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.

mercredi 12 août 2026

En immersion à la Cour

KEPES

Sophie Képès – Un matin, l'écrivaine Sophie Képès reçoit chez elle une convocation inattendue: elle est priée d'officier comme jurée de cour d'assises à Paris pour trois procès pour incestes et pédophilie. Tel est le point de départ de "Probe et libre", témoignage en immersion dans une expérience à laquelle rien ne préparait celle qui, de bonne volonté, s'est livrée à un exercice humainement plus éprouvant qu'il n'y paraît.

De son expérience, l'autrice dit tout. Il y a d'abord la description des trois cas, bien sûr, dans toutes leurs différences: misère humaine, manipulation, inceste en famille aggravé par l'argent qui corrompt, emprise, non-dits. Sur la base du dialogue ritualisé qui s'installe entre les prévenus et les acteurs de justice (juges, assesseurs, avocats...), ce sont quelques vies qui se révèlent, comme les pièces d'un puzzle à chaque fois compliqué. 

Elle évoque également, bien entendu, ses impressions sur ce qui se passe, sur les personnages mis sur la sellette. Peu à peu, le lecteur voit l'"intime conviction" de la jurée se former, non sans méandres: tel témoin peut faire douter, tel autre renforcer un ressenti, et pour être juré de manière "probe et libre", hors de question de rester prisonnier de biais inconscients. 

Une telle expérience est toute nouvelle, surprenante aussi, pour l'autrice, qui réussit cependant à prendre le lecteur par la main pour lui montrer ce que c'est que de se trouver dans une salle d'audience, avant même que le rite du procès ne se mette en marche: disposition des lieux, rôles des uns et des autres. 

L'ambiance est éprouvante, l'autrice le dit. Est-ce en raison du détail de ce qui est dit lors de l'audience ou à cause de la température ambiante, caniculaire? Un peu des deux. Sans oublier que certaines journées d'audience peuvent se terminer tard – sans parler des délibérations, qui ne peuvent être interrompues une fois qu'elles ont commencé, et doivent rester secrètes. 

Outre la responsabilité, dont l'autrice mesure ô combien le poids, de fixer une peine qui va changer la vie d'un homme et de tout son entourage, le lecteur n'en saura donc que quelques généralités, des émotions qui éclatent enfin alors qu'en salle d'audience, la gravité règne.

Enfin, et c'est la loi du genre, l'anonymat des accusés, des témoins et des autres acteurs de justice est entièrement préservé, d'autant plus qu'aucune personnalité publique connue n'est impliquée. L'autrice confère cependant à chacun d'eux toute l'épaisseur humaine requise pour que le lecteur s'intéresse à eux, si sordides qu'ils puissent être ou paraître. 

Résultat: "Probe et libre" constitue un témoignage captivant que l'on dévore, complété en outre par des références croisées à un ouvrage similaire signé André Gide, "Souvenirs de la cour d'assises", ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en France d'un bout à l'autre d'un siècle de justice – avec la peine de mort d'un côté, sans elle de l'autre. 

Sophie Képès, Probe et libre, Paris, Buchet-Chastel, 2013, préface de Véronique Nahoum-Grappe.

Le site de Sophie Képès, celui des éditions Buchet-Chastel.

lundi 10 août 2026

Du liant pour les humains et les pays déchirés

DESPOT

Slobodan Despot – Le premier roman de l'écrivain et éditeur suisse Slobodan Despot plonge son lectorat dans ce pays qui n'existe plus et où il est né: la Yougoslavie. Une Yougoslavie en morceaux, voilà ce que montre "Le Miel". Un roman bien nommé, où le produit des abeilles, personnage à part entière, joue entre autres le rôle de liant providentiel. Un roman traversé, aussi, par un précepte récurrent: "Chacun de nos gestes compte."

... À compter par celui de Vera qui, en présence de deux personnages en panne sur l'autoroute, l'un d'âge mûr, l'autre carrément sénior. Le moins âgé, qu'on découvre être le fils de l'autre, se plaint de ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer le dépannage d'un véhicule déjà fatigué par les kilomètres. Sans réfléchir, Vera lui donne l'argent, une forte somme qu'elle gardait pour payer des arriérés d'impôts. Et voilà que le fils, Vesko, dit "le Teigneux", vient quelques jours plus tard lui apporter cinquante kilos de miel... et toute son histoire, que Vera confie en parallèle au narrateur, qui fait figure d'observateur extérieur, voire de commentateur.

Il en résulte, sur à peine 129 pages, toute une histoire un poil picaresque, traversée d'épisodes rocambolesques: dans leur fuite, deux frères, l'un économiste, l'autre engagé sous uniforme, ont oublié leur père apiculteur quelque part dans la Krajina, région de la république autonome des Serbes de Bosnie. Frontières franchies, contrôles aléatoires voire violents: chaque étape montre une Yougoslavie en morceaux, où l'union sous une seule bannière n'est plus qu'un souvenir écrasé par les rancœurs historiques à nouveau exacerbées: djihadisme, oppositions au temps du nazisme ou des empereurs. Le points de vue, précisons-le, est celui des Serbes, désignés rappelons-le comme les méchants des conflits qui ont éclaté dans les années 1990 en ex-Yougoslavie.

Et c'est là qu'intervient le miel, matière bénéfique et prisée depuis toujours, autour duquel l'auteur développe un imaginaire original, quasi merveilleux. Le choix de cet aliment jaune doré en suggère le caractère précieux aux yeux du lecteur. Du côté de Vera l'herboriste, c'est un ingrédient précieux pour la fabrication d'électuaires. Du côté de Vesko et de son père, il a la valeur des pièces d'or (en plus de la couleur) et sert donc de bakchich. Ce qui s'explique: "Les pompistes, c'est comme les gendarmes et les douaniers. Ça a des femmes, des enfants et des rhumes." Et ça marche, mieux même que des espèces ou de l'alcool, de la plus diverse des manières, avec pour constante le respect envers le produit. Et pour le narrateur, c'est le liant d'une histoire aventureuse où, autour du fruit du travail des abeilles, les frontières des hommes sont un instant effacées.

C'est à longs traits que l'on déguste "Le Miel", roman rapide et dense qui, autour d'une poignée de personnages emmenés par le tourbillon du miel, dessine les vestiges d'un pays désormais fracturé en éléments qui ne savent plus s'apprécier et où avoir le mauvais accent peut être fatal. A la profondeur de l'observation des peuples, répond dans "Le Miel" celle de l'observation de gens innocents que l'Histoire baratte.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

Le blog de Slobodan Despot (en sommeil), le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Cécile BaudryFrancis Richard, Sylvain Thévoz.

dimanche 9 août 2026

Dimanche poétique 754: Cécile Sauvage

Dans l'ombre de ce vallon

Dans l'ombre de ce vallon 
Pointent les formes légères 
Du Rêve. Entre les bourgeons 
Et du milieu des fougères 
Émergent des fronts songeurs 
Dans leurs molles chevelures, 
Et des mamelles plus pures 
Que le calice des fleurs.

Ô rêve, de cette écorce 
Dégage ton souple torse, 
Tes deux seins roses et blancs, 
Et laisse dans le branchage 
Retomber le long feuillage 
De tes cheveux indolents. 
Ne sors jamais qu'à demi 
De cette écorce native 
Et reste à jamais captive 
De ce silence endormi, 
Ô Beauté triste et pensive.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.