Comme la chambre heureuse où dort ma bien-aimée :
Large fleur au coeur blanc qui parfume la nuit,
La lune sur l'étang du ciel s'épanouit.
Ma pensée est sereine et rêve caressée
D'une odeur de santal que ta chair m'a laissée.
Lectures, poésies, bonnes choses, etc. Ancienne adresse: http://fattorius.over-blog.com.
Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?
L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.
Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.
Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves.
Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.
Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.
Barbara Polla – La collection "Verum Factum" des éditions BSN Press se consacre aux témoignages de vie remarquables, rédigés sous la forme ramassée de petits livres d'un peu moins de cent pages. Le dernier de ces opus est certes signé Barbara Polla; mais c'est pour mieux mettre en vedette Brigitte Lahaie, actrice spécialisée devenue animatrice de radio. Une troisième voix vient s'adjoindre aux deux premières: celle de l'éditeur, Giuseppe Merrone, ponctuelle et distanciée. Cela donne "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde".
Le rapprochement entre Brigitte Lahaie et Barbara Polla peut apparaître évident aux auditeurs de l'émission que Brigitte Lahaie anime sur Sud Radio: Barbara Polla y est régulièrement invitée comme intervenante externe spécialisée. Pourtant, rien ne rapproche les parcours de ces deux femmes, et Brigitte Lahaie ne manque pas de le relever. Pourtant, le duo fonctionne, chacune amenant ses éléments dans les dialogues avec les auditeurs de l'émission: le principe veut en effet que toute personne se sentant concernée par des questions liées au sexe, aux sentiments ou à la vie de couple peut appeler l'animatrice en direct.
Brigitte Lahaie assume pleinement son passé dans "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde". Aucune révélation croustillante à attendre, cependant: si elle l'évoque, c'est surtout pour dire comment il a fait d'elle ce qu'elle est devenue, en lui révélant certains traits de caractère qui vont nourrir son activité radiophonique. Elle en donne quelques ficelles: l'écoute active sans juger, une vision du monde nourrie par une certaine vision de la psychologie voire de la transcendance (Brigitte Lahaie est une lectrice de Carl Gustav Jung, entre autres – elle se trouve en résonance avec l'idée d'érotisme existentiel chère à Barbara Polla). Cela, sans pour autant tomber dans la complaisance: Brigitte Lahaie, si empathique qu'elle puisse être, invite chacune et chacun à dépasser le cas échéant son statut de victime.
Au-delà d'une Brigitte Lahaie qu'on imagine scandaleuse (un tempérament qu'elle assume, qui fait le titre d'un de ses livres: "Moi, la scandaleuse"), qui aime provoquer, le lecteur de "Brigitte Lahaie à l'écoute du monde", témoignage dense, découvre une facette nouvelle de l'actrice devenue femme de radio passionnée par l'humain: celle d'une femme qui mène le métier d'animatrice radio avec la passion et le souci de bien faire, dans un esprit d'écoute active à la manière d'une Luce Irigaray. Avec amour, donc.
Barbara Polla, Brigitte Lahaie à l'écoute du monde, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026. Préface de Giuseppe Merrone, avant-propos de Brigitte Lahaie.
Le site des éditions BSN Press, le blog de Barbara Polla; Brigitte Lahaie sur Sud Radio.