C'est que le monde actuel s'y entend, à en croire l'autrice, pour déshumaniser les hommes et les femmes qui le font tourner. Responsable de ligne de production dans une entreprise pharmaceutique, Letizia Storti perd progressivement pied lorsque, à la suite d'un accident, elle n'est plus tout à fait en mesure d'assurer ses fonctions, ce qui la condamne à être baladée d'un poste à l'autre par un employeur qui, pressé par des impératifs de rentabilité, ne sait plus quoi faire d'elle et la prive de perspectives en la condamnant à une forme de précarité professionnelle.
Peut-être due à des jalousies internes, une mise à l'écart par les milieux syndicaux auxquels elle se sentait attachée la mine également. Restée longuement en contact avec Letizia Storti, l'autrice perçoit les fluctuations d'humeur de sa correspondante, que ce soit au gré de l'évolution de sa tenue, de plus en plus discrète, ou de la renonciation aux salutations écrites en italien, qui constituaient une lumière dans ses textos.
Letizia Storti devient dès lors le reflet des fluctuations de l'ambiance au sein d'une entreprise bien précise, qui a connu ses suicides sur le lieu de travail – une situation qui aura aussi concerné Letizia Storti. On retrouve, mis en œuvre, certains éléments décrits, de manière théorique, par Maxime Belligero dans son livre "Le travail est malade, il nous fait souffrir", qui évoque entre autres les situations extrêmes de France Télécom. Et au travers de Letizia Storti, c'est justement cette souffrance au travail, symptôme d'une entreprise au management malade, que l'autrice de "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans" partage, concrètement, avec son lectorat.
Le lecteur s'attache rapidement à la personne de Letizia Storti parce qu'elle le renvoie à des choses qu'il connaît bien. L'entreprise pharmaceutique qui l'emploie, UPSA, produit des médicaments d'usage courant tels que le Paracétamol. Et puis, Letizia Storti, femme discrète, connaît un moment particulièrement intense au moment où elle doit se mettre en avant, en danger aussi, lors du tournage du film "En guerre" de Stéphane Brizé, avec le populaire acteur Vincent Lindon.
Qui penserait, en lisant les pages lumineuses qui relatent une épopée cinématographique marquante pour Letizia Storti, que celle-ci va finir par s'effondrer par les coups de boutoir d'une vie qui lui refuse même le droit de faire son travail, celui par lequel elle se définit, à l'instar de bon nombre d'entre nous? Au plus près d'un sujet qu'il s'agit de faire revivre, la plume d'Anne Plantagenet, sensible, recherche constamment l'humanité derrière les faits bruts, les statistiques et les bouts d'articles dans la presse, pour redonner corps à une femme disparue prématurément, à 56 ans, après une vie marquée par des coups durs qui, dès une enfance marquée par la xénophobie et les préjugés, n'auraient pas forcément eu lieu d'être.
Anne Plantagenet, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, Paris, Seuil, 2024/Points, 2025.




