jeudi 1 octobre 2026

La maternité comme un chemin de croix

Béatrice Riand – C'est dynamique, ça dépote. Et ça pose des questions. Quoi de mieux pour un roman? C'est dans cet esprit que se déploie "Sagrada familia" de Béatrice Riand. Ce livre en forme de monologue relate par le menu l'expérience personnelle d'une femme qui – "Big Bang!" – apprend qu'elle sera mère. Et qu'elle l'accepte, sans trop savoir ce qui va lui arriver.

Disons-le d'emblée: il n'est pas évident de trouver attachant le personnage qui narre son expérience au fil des 97 pages du livre. Certes, c'est une tornade, et son verbe agressif, plus encore que révolté, en témoigne. Mais c'est aussi une femme qui se dit atypique et en veut à la terre entière sans vraiment chercher à se remettre en question (elle n'écoute pas les conseils, même si elle les a sollicités), qu'on sent misanthrope en général et misandre en particulier. A l'heure de la bienveillance managériale généralisée, il n'est pas évident pour le lecteur, dans ces conditions, de comprendre comment elle a obtenu un poste à responsabilités dans le monde éditorial. 

Mais peut-être, de l'avis de l'autrice, fallait-il passer par ce personnage insupportable pour déconstruire, maille après maille, le mythe de la maternité harmonieuse où tout n'est que câlins et risettes. Il est en effet permis de considérer, à un moment ou à un autre voire tout au long du processus, qu'être parent a tout du chemin de croix – c'est du reste ce que suggèrent les titres de chapitres de "Sagrada familia", qui collent assez bien aux thématiques abordées. 

Thématiques? En vrac, le sexe de l'enfant qui n'est pas celui souhaité ou attendu, les régurgitations et le vomi, la charge mentale (avec César en personnage masculin absent, mais est-il le père?) et surtout les pleurs constants, que certains se targuent de décrypter – faim, colique, couche pleine. Ce sont autant d'éléments qui chamboulent le quotidien de la narratrice (mais on n'a pas envie de la plaindre – ai-je dit qu'elle était insupportable?) et remettent en question sa manière d'être au monde, entre look résolument esthétique et acceptation de tenues pratiques. Enfin, la narratrice confesse aussi qu'elle fait des achats de confort pour se détendre quelque peu: le vieux truc de la récompense dans le cerveau...

... un truc qui introduit le thème du consumérisme qui est venu se greffer au fait d'être mère, nécessairement pensé comme valorisant et merveilleux. Pour la narratrice, acheter des choses en ligne, en mode "Net Consolation", et s'offrir le luxe de mépriser le facteur qui les livre jusque chez elle est aussi une solution pour se montrer telle qu'elle veut être: une mère parfaite à tout prix, disposant, parce qu'elle en a les moyens, du moindre gadget propice à une éducation prescrite comme idéale – comme si l'abondance matérielle pouvait combler le manque d'affection qu'elle porte à l'enfant né et soulager sa conscience. 

Tout semble retrouver un nouvel équilibre en fin de roman: l'enfant a appris à faire autre chose que pleurer pour rappeler qu'il est le roi, et la narratrice a trouvé un semblant de modus vivendi avec lui, même si ce n'est pas encore le grand amour. Côté travail aussi, elle a su s'imposer face à une hiérarchie versatile. Et Victor, la mauvaise conscience de la narratrice, qui s'exprime périodiquement au fil des pages, pourra enfin se taire au lieu de lui donner des injonctions à être mère d'une certaine manière. Car oui, s'il fallait malgré tout retenir un message de ce court ouvrage, c'est de ne surtout pas se laisser ramener à telle ou telle assignation sociale. Alors, "Amen.": tel est le dernier mot ironique de ce livre dédié à toutes les "mères imprécises".

Béatrice Riand, Sagrada familia, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Béatrice Riand, celui des éditions BSN Press.

mardi 29 septembre 2026

Les enfants du barrage

Philippe Battaglia – Un roman de zombies fondé sur un objet emblématique du Valais moderne: c'est "La robe de béton", numéro deux de la collection "Gore des Alpes", signé Philippe Battaglia. Il y sera question d'un barrage, d'immigration italienne et, comme il se doit, d'un peu de sang dans tous les coins, puis de chair dégoulinante, pour faire glisser le tout.

"Tout ce qui se dresse...": tel est le titre de la première partie. Celle-ci relate les coulisses de l'érection du barrage de la Grande-Dixence dans les années 1950 – un édifice record aujourd'hui encore. Cette partie est celle qui décrit les conditions de vie des Italiens venus mettre la main à l'ouvrage, fuyant un pays alors sans perspectives. 

L'esprit est social dans ces premières pages, réaliste aussi. Il y a de la bagarre avec des dents cassées parfois, on se donne des surnoms en italien qui, en tant que signe d'adoption par le groupe, apparaissent comme des totems: il vermo, l'usignolo, il gatto. Qu'un mineur arrive sur le chantier, et on saura le déniaiser chez Joséphine, en bas à Sion. Cette première partie décrit, de façon sans doute réaliste, une société qui fonctionne en vase clos, avec ses règles, ses rudesses – c'est un monde de mâles, et on s'explique "entre hommes" – et ses contraintes.

Elle contient cependant le germe de la deuxième partie: pour se simplifier la vie, les maîtres d'ouvrage du barrage ont pris l'habitude de noyer dans le béton du barrage en construction, dit "le mille-feuilles" à cause de cela, les corps des hommes morts sur le chantier. Et c'est là qu'on bascule vers le fantastique: après quelques décennies, ces hommes (et une femme), âmes errantes victimes de ces non-funérailles, viennent réclamer justice.

L'auteur a eu l'excellente idée de faire du barrage un personnage à part entière du roman, revêtue d'une "robe de béton" éponyme, et de lui donner la parole: il nous le présente comme une femme qui se sent soudain malade, faiblarde, jusqu'à l'explosion hyperbolique finale, qui vengera les ouvriers morts en un ultime tsunami qu'on verra jusqu'à Genève. 

L'auteur, enfin, emprunte habilement certains éléments à la réalité: ainsi verra-t-on, dans "La robe de béton", un certain Jean-Luc Godard en train de filmer "Opération béton" – il sera vengé par le barrage lui aussi, pour n'avoir pas tout dit. Quant à l'accident du 12 décembre 2000, réel, on peut y voir une préfiguration de ce qui se produit, à pleine échelle, en fin de roman. 

C'est avec une habileté indéniable que "La robe de béton" mêle critique sociale et roman fantastique, permettant à tout un chacun, à travers une narration efficace, d'approcher les coulisses pas toujours reluisantes d'un des chefs-d'œuvre du génie civil suisse. En suivant le destin d'Alfonso Bernasconi et des autres protagonistes – parmi lesquels il y a, j'allais oublier, une sorcière à la beauté confondante – on se cultive et on se divertit en même temps: le mélange fonctionne parfaitement dans ce roman court et captivant.

Philippe Battaglia, La robe de béton, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de Philippe Battaglia, celui des éditions Gore des Alpes.

dimanche 27 septembre 2026

Dimanche poétique 761: Den Hall

Une poignée d'algues

L'odeur du varech
Et le bruit sec
De ses vésicules gonflées 
Qui claquent entre deux doigts
S'élèvent
Comme des bulles de souvenirs 

Vertige des parfums
Des sensations
Qui jouent les geysers
Ils expulsent de ma mémoire
Imprévus et violents
Des images

Une enfant
Avec un seau et une pelle
Expose triomphante
A une mère attendrie 
Une poignée d'algues
Et me tend la main

Den Hall. Source: Bonjour Poésie.

samedi 26 septembre 2026

Anne Delcourt et les petits travers de l'humanité actuelle

Anne Delcourt – Elle écrit sous pseudonyme, elle est pasteure: Anne Delcourt offre à son lectorat un recueil de nouvelles intitulé "Laocoon", présentées comme "satiriques". Le mot est peut-être un peu fort: plutôt que des points de vue propres à provoquer une hilarité un peu facile, elle propose au fil des 110 pages de son ouvrage des situations qui, certes souriantes, prêtent aussi à une fine réflexion. Cela, dans un état d'esprit empreint de ce je-ne-sais-quoi qui caractérise la mentalité de la Réforme.

Souvent, les nouvelles de "Laocoon" sont des histoires de couples, et souvent, ce sont des pasteurs – et pasteures – qui en sont les personnages principaux. Le lecteur s'amuse d'emblée de la dissonance cognitive qui s'installe autour du personnage de Liselotte dans "Une matinée pas comme les autres", nouvelle liminale: est-il acceptable d'exhiber son goût des choses chic et chères alors qu'on prêche la modération du haut de sa chaire?

Souvent, les couples mis en scène par l'autrice sont marqués par la religion. Et souvent, ils rompent. L'autrice démonte, adroite et amusée, les mécanismes qui amènent à cette issue: une infidélité qui finit par transpirer dans des communautés de fidèles où rien ne se dit et où tout se sait, voire une attirance homosexuelle, condamnée par le christianisme et, nécessairement, vécue difficilement par ceux qui sont concernés. Il arrive aussi qu'il faille sauver les apparences...

Le lecteur sourit à la manière dont l'autrice observe son petit monde de personnages, un regard sans doute affûté par son métier de pasteure qui finit par connaître les gens. On cache ce qu'on veut cacher, mais en le cachant, bien souvent, on le révèle: un surcroît de tendresse à l'attention de son épouse masque et dévoile ainsi, à plus d'une reprise dans "Laocoon", une amante ou un amant dans le placard. 

Observatrice des mœurs d'aujourd'hui, la nouvelliste n'esquive pas la description des pressions sociales, presque politiques, liées à l'exercice du métier de pasteur en Suisse romande. Cela, sans jamais dramatiser outre mesure: elle donne à voir et à sourire, et sûrement aussi à réfléchir: et le lecteur, avec son humaine médiocrité, est-il tel que les personnages qu'elle décrit? 

"Laocoon" est une courte critique de la société, fine et affûtée. Satirique au sens le plus subtil du terme, elle donne aussi à réfléchir au lectorat, qui peut volontiers tomber dans le péché d'orgueil souvent évoqué, sans être nécessairement nommé. L'incitation à la modestie, quant à elle, passe par les noms des personnages du livre: souvent fondés sur d'habiles calembours, ils rappellent que quelle que soit l'importance qu'ils se donnent, ils servent surtout de prétexte à un amusement prélude à la réflexion.

Anne Delcourt, Laocoon, Lyon, Maison rhodanienne de poésie, 2000.


mercredi 23 septembre 2026

Le destin recréé de Letizia Storti, entre usine et cinéma

Anne Plantagenet – Restituer son humanité à une femme presque anonyme: tel est le noble objectif qui dirige "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans". Entre reconstruction journalistique et témoignage personnel, l'écrivaine Anne Plantagenet dessine au fil des pages le parcours de Letizia Storti, ouvrière oscillant entre les cultures italienne et française qu'elle a connue personnellement et qui a vécu l'expérience émouvante d'un tournage cinématographique.

C'est que le monde actuel s'y entend, à en croire l'autrice, pour déshumaniser les hommes et les femmes qui le font tourner. Responsable de ligne de production dans une entreprise pharmaceutique, Letizia Storti perd progressivement pied lorsque, à la suite d'un accident, elle n'est plus tout à fait en mesure d'assurer ses fonctions, ce qui la condamne à être baladée d'un poste à l'autre par un employeur qui, pressé par des impératifs de rentabilité, ne sait plus quoi faire d'elle et la prive de perspectives en la condamnant à une forme de précarité professionnelle.

Peut-être due à des jalousies internes, une mise à l'écart par les milieux syndicaux auxquels elle se sentait attachée la mine également. Restée longuement en contact avec Letizia Storti, l'autrice perçoit les fluctuations d'humeur de sa correspondante, que ce soit au gré de l'évolution de sa tenue, de plus en plus discrète, ou de la renonciation aux salutations écrites en italien, qui constituaient une lumière dans ses textos.

Letizia Storti devient dès lors le reflet des fluctuations de l'ambiance au sein d'une entreprise bien précise, qui a connu ses suicides sur le lieu de travail – une situation qui aura aussi concerné Letizia Storti. On retrouve, mis en œuvre, certains éléments décrits, de manière théorique, par Maxime Belligero dans son livre "Le travail est malade, il nous fait souffrir", qui évoque entre autres les situations extrêmes de France Télécom. Et au travers de Letizia Storti, c'est justement cette souffrance au travail, symptôme d'une entreprise au management malade, que l'autrice de "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans" partage, concrètement, avec son lectorat.

Le lecteur s'attache rapidement à la personne de Letizia Storti parce qu'elle le renvoie à des choses qu'il connaît bien. L'entreprise pharmaceutique qui l'emploie, UPSA, produit des médicaments d'usage courant tels que le Paracétamol. Et puis, Letizia Storti, femme discrète, connaît un moment particulièrement intense au moment où elle doit se mettre en avant, en danger aussi, lors du tournage du film "En guerre" de Stéphane Brizé, avec le populaire acteur Vincent Lindon. 

Qui penserait, en lisant les pages lumineuses qui relatent une épopée cinématographique marquante pour Letizia Storti, que celle-ci va finir par s'effondrer par les coups de boutoir d'une vie qui lui refuse même le droit de faire son travail, celui par lequel elle se définit, à l'instar de bon nombre d'entre nous? Au plus près d'un sujet qu'il s'agit de faire revivre, la plume d'Anne Plantagenet, sensible, recherche constamment l'humanité derrière les faits bruts, les statistiques et les bouts d'articles dans la presse, pour redonner corps à une femme disparue prématurément, à 56 ans, après une vie marquée par des coups durs qui, dès une enfance marquée par la xénophobie et les préjugés, n'auraient pas forcément eu lieu d'être. 

Anne Plantagenet, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, Paris, Seuil, 2024/Points, 2025.

Le site des éditions Points, celui des éditions du Seuil.

lundi 21 septembre 2026

Guerres et matriarcat, une histoire avec Alasdair Gray

Alasdair Gray – L'univers dystopique décrit par Alasdair Gray dans "Le Faiseur d'Histoire" a quelque chose de prometteur: nous sommes au XXIIIe siècle, dans une société matriarcale modérée sise en Ecosse, où les hommes sont essentiellement affectés à la guerre ou aux jeux de cartes pendant que les femmes font un peu tout ce qui fait fonctionner une société civile, enfants compris, dans une grande liberté de mœurs. Dans l'une des batailles, le personnage de Wat Dryhope se distingue par une ruse qui sauve son camp de la défaite, avec l'adoubement des Conventions de Genève qui veillent à ce que les combats se soient déroulés dans les règles. Tout cela est observé par des "yeux publics" parfois intrusifs, toujours physiquement présents.

Quel programme! L'auteur aurait pu en tirer une ample saga, teintée d'humour comme le promet aussi la quatrième de couverture du livre. Il est dès lors permis de regretter que cet ouvrage pèse tout juste 202 pages, dont trois quarts de notes et commentaires. L'auteur décrit certes l'ascension non exempte d'obstacles de Wat Dryhope, jusqu'à sa nomination aux fonctions suprêmes. Mais alors que le lecteur s'attend à découvrir une société matriarcale, ce sont surtout des soldats qu'il va voir, surtout dans les premiers chapitres. 

Quant à la société mise en scène, force est de relever qu'elle est essentiellement décrite dans les notes qui occupent un quart du livre et explicitent des mots disséminés dans le texte. Ceux-ci sont soit des néologismes (bandouliers), soit des mots usuels auxquels l'auteur confère un sens, une couleur particulière. Reste que ces aspects auraient gagné à être directement intégrés au roman, quitte à ce que celui-ci soit plus nourri, et si possible autrement que sous forme de dialogues: ceux-ci sont assez nombreux, volontiers longs et développés dans le roman lui-même, abordant parfois des questions philosophiques telles que le choix entre la mort glorieuse du soldat et son retour au foyer, peut-être moins couvert d'honneurs mais vivant.

Dès lors, l'intrigue paraît finalement assez réduite et simple, peu à même d'emporter totalement l'adhésion ou de frapper les esprits, malgré quelques machinations à base de virus ou de femmes malveillantes auxquelles Wat Dryhope devra faire face. De ce roman court en bouche, le lecteur gardera cependant en mémoire les très belles illustrations réalisées par l'auteur, expressives dans un style rétro et volontiers empreintes de sensualité, qu'il s'agisse des sujets représentés ou de leur traitement en noir et blanc, tout en pleins et déliés.

Alasdair Gray, Le Faiseur d'Histoire, Paris, Métailié, 2003, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.

Un site sur Alasdair Gray, le site des éditions Métailié.

dimanche 20 septembre 2026

Dimanche poétique 760: Gaston Couté

Sur la grand'route

Nous sommes les crève-de-faim
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.

L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.

Gaston Couté (1880-1911). Source: Bonjour Poésie.