mercredi 18 mai 2022

Michel Niquille, un nouveau round dans la sciure

Michel Niquille – Il fallait bien que Michel Niquille, actif comme consultant passionné dans le secteur de l'exploitation du bois depuis plusieurs années, écrive et publie un roman qui trouve sa scène de crime dans une scierie. C'est chose faite avec "La tête dans la sciure", un polar court et efficace qui assume son côté terroir, entre Charmey et Lausanne – donc entre ville et campagne, avec Fribourg qui fait tampon.

Voyons d'abord la victime, ce cadavre que personne n'aime, ce macchabée que le lecteur découvre après quelques lignes seulement... Victime de son goût des femmes et du fric facile, Doffey se retrouve littéralement entre quatre planches d'une scierie de village, la tête tranchée à la feuille de boucher. Qui est le coupable? Question classique, à laquelle répond peu à peu une équipe d'enquêteurs autour du commissaire Ruffieux, personnage récurrent des romans policiers de Michel Niquille.

Ruffieux est un bonhomme qui monte ses approches à la manière d'un jeu de go. Dans le contexte un peu cow-boy des années 1980, il se profile comme un enquêteur intègre et sans a priori. Pas évident: dans le canton de Fribourg, il convient en effet toujours, en cette fin de vingtième siècle, de ménager les susceptibilités des notables, et la séparation des pouvoirs paraît parfois bien théorique. Ce qui transparaît par exemple lors d'interrogatoires délicats avec des notaires ou avocats en vue, ayant eu affaire avec la victime parce que celle-ci, un jour, a été inquiétée.

"La tête dans la sciure" renoue avec quelques marottes de l'écrivain: les moteurs du crime sont une fois de plus le sexe et l'argent, lorsqu'ils commencent à dépasser de braves gens qui en sont obsédés. Alors que Doffey est un escroc notoire, l'auteur dépeint également quelques dynamiques villageoises à base de jalousies. Il y a en particulier la cabale dont sera victime la famille Chervet, dont le père, bûcheron adroit mais grevé par une lourde hypothèque, finit par faire de l'ombre aux artisans locaux, plus chers et moins efficaces. Les rognes qui naîtront de son éviction résonnent sur plus d'une génération.

Côté sexe, Doffey l'homme à femmes mène la danse, et certaines de ses fréquentations et préférences permettent de nouer les fils de l'enquête. L'opposition ville-campagne se joue entre autres ici, par exemple par le biais d'une partie de jambes en l'air en forêt à l'occasion d'un bal villageois: marquée par une violence consentie entre les amants, elle révèle à Doffey (qui n'est pas resté... de bois!) qu'il aime le sadomasochisme, d'un côté comme de l'autre. Mais voilà: Doffey le dominateur au village sera le dominé en ville, vendant ses services aux rombières qui hantent un club spécialisé lausannois, à des conditions strictes.

Mais c'est au travers de la famille Chervet, encore une fois, que l'opposition ville-campagne s'exprime le plus fort. Déracinée à Lausanne alors qu'elle est coutumière des villages fribourgeois, elle se remet en question, et pas sans dommages. Habitué à l'élevage, le père se retrouve ainsi tueur aux abattoirs, métier perçu comme vaguement honteux dont l'odeur est le symbole et auquel le père Chervet tente de donner un semblant d'humanité en parlant au bétail appelé à l'abattage. Pieuse, son épouse Greta trouve de l'embauche dans le club spécialisé déjà mentionné. Quant aux trois enfants, tous sont partis... sauf Paul, victime de ce qu'on n'appelait pas encore "harcèlement scolaire" à l'époque (en fait, les profs étaient plus ou moins complices des harceleurs à l'époque, ne serait-ce que par leur indifférence – "c'est des querelles de gamins"...), mais fidèle à une promesse d'enfance: la vengeance.

Alors, qui a tué celui que tout le monde déteste, ce Doffey qui a ruiné plein de gens mais jouit d'une relative immunité du fait de sa situation de capitaine d'infanterie et d'ancien député au Grand Conseil? Au fil des courts chapitres de ce polar, le lecteur suit avec appétit les hypothèses plus ou moins solides qui se présentent au commissaire Ruffieux. Face à lui, l'auteur place une brochette vivement colorée de témoins et de suspects, suggérant tout ce qu'un fait divers peut secouer dans un canton suisse, celui de Fribourg, qu'on imagine plutôt paisible.

Michel Niquille, La tête dans la sciure, Bulle, Editions de la Trême, 2022.

mardi 17 mai 2022

Eva Marzi, quand l'écriture se fait nocturne et contemplative

Eva Marzi – Il y a des ambiances nocturnes, intimistes même, dans le premier recueil de poésies d'Eva Marzi. Un ton contemplatif domine "Nuit scribe", offrande poétique au monde de la nature, des mots et de l'éveil aux vers – avec un titre qui suggère aussi que comme plus d'un écrivain, son auteure vole à la nuit ses instants d'écriture.

On ne manquera pas de noter en effet que la toute première partie du recueil, "Les choses interrompues", évoque une forme de réveil. Elle évoque en effet ce moment où l'aube paraît, annonciatrice du soleil. Il est permis de considérer qu'en montrant le soleil qui se lève, l'auteure suggère sa propre aurore au monde de la poésie. Belle entrée en matière!

Cela, d'autant plus qu'en éclats particulièrement brefs, la deuxième partie de ce court recueil interroge justement le rapport de la poétesse aux mots, ceux reçus comme ceux donnés, d'une manière tantôt classique, tantôt imaginée de manière originale pour réinventer un thème littéraire de toujours: "Feu aux joues/Sonnette dans la bouche", écrit la poétesse, lapidaire, en guise de chute.

Oui, les poèmes de "Nuit scribe" sont courts. Parfois, ils ont même le caractère tranchant du haïku bien envoyé. Leur façon sans contrainte s'avère le plus souvent sereine; elle est portée par une écriture en vers libres brefs, dépourvus de toute ponctuation... ou presque: quelques points d'interrogation traversent le recueil, et leur rareté même rappelle au lecteur tout le poids des questionnements – cela, même si les interrogations ont quelque chose de rhétorique, ou d'humblement personnel.

Plus encore: par leur brièveté et leur sobriété, par le choix des images également, les poèmes du recueil arborent une diaphanéité résolue. Ainsi l'auteure cède-t-elle toute sa place, peu à peu, à cette nature qu'elle contemple: le chêne, les sapins noirs, les rochers, tous auront un mot, un vers pour les dire – éventuellement sous forme d'adresse en "tu".

Ils entrent ainsi en résonance avec ces poèmes où intervient le "je", évocateurs eux-mêmes de l'écho que cette nature décrite suscite dans le cœur de la poétesse. Ainsi, l'écrivaine compose avec "Nuit scribe" un ouvrage qui instaure un dialogue entre l'humain et cette nature qu'elle invite à voir avec un regard neuf.

Eva Marzi, Nuit scribe, Genève, Editions d'En Bas, 2022. Préface de Pierre-Alain Tâche.

Le site des éditions d'En Bas.

lundi 16 mai 2022

"La grande épreuve", noirceurs et splendeurs de l'engagement

Etienne de Montety – Primé par l'Académie française en 2020, signé Etienne de Montety, "La grande épreuve" est un roman qui s'inspire librement de l'attentat islamiste survenu en été 2016 à Saint-Etienne-du-Rouvray, coûtant la vie à l'abbé Jacques Hamel.

Suivant la trame de ce drame, l'écrivain suit un à un ses cinq principaux personnages. Cela, dans une volonté de demander comment on en est arrivé là, mais aussi d'étudier minutieusement, dans l'action comme dans la pensée, les différents visages que prend l'engagement. Plus que la relation d'un fait divers des plus tragiques, "La grande épreuve" s'avère donc une magistrale exploration des méandres de l'âme humaine.

Le lecteur est ainsi amené à suivre entre autres David alias Daoud, enfant adopté par une famille intégrée aux activités paroissiales catholiques de la ville imaginaire de Brandes. Celui-ci sera cependant renvoyé à ses origines "arabes" par certaines personnes de son entourage, soit pour le rejeter, soit au contraire pour l'enrôler. Dès lors débute une construction de soi faite d'opposition aux parents, normale à l'adolescence, et de radicalisation inexorable, sur fond de fierté d'appartenance atavique à l'islam.

L'engagement catholique réserve quelques belles pages, à travers le personnage du prêtre bien entendu, ancien de la guerre d'Algérie, enseignant revenu converti et bientôt ordonné. Le lecteur découvre que sa foi n'est pas toujours sans mélange, qu'elle est indissociable du doute, et que la prêtrise n'exclut pas les attirances physiques. Avec le personnage de Petite Sœur Agnès, l'auteur relate une autre manière de vivre sa foi, dans un engagement à la fois régulier et bien ancré dans le monde – qui inclut, après les voyages, le service rendu à la société, au travers de la prise en charge d'enfants. "Le Seigneur est plus proche de moi. Il est posé sur mon sein!", sourit ainsi cette femme consacrée.

Il ne sera cependant pas question que de rapport à la religion dans "La grande épreuve", même si ce thème est très présent, à telle enseigne que même des personnages sans pratique religieuse s'en trouvent indirectement touchés. On pense à François Nguyen, le policier qui monte la hiérarchie à la force du poignet et s'investit à fond. Chez lui, dès lors, c'est l'engagement professionnel qui fait office de vocation. Un engagement certes soufflé par sa compagne Audrey – souvent, en effet, c'est l'entourage de chacune et de chacun qui va déterminer son destin. Religion ou profession, la liberté est-elle dès lors vraie, ou n'est-elle qu'apparente et conditionnée en sous-main?

Qu'il soit sous-tendu par des ressorts grossiers ou nourri de noblesse, voire de sublime, l'engagement est ainsi le thème qui traverse "La grande épreuve". Voilà un roman riche, aux personnages magnifiques, que l'auteur observe, sans les juger (c'est de là qu'il tire sa force), lorsqu'ils évoluent dans la voie qui est la leur: celle de leur vie. Cela, dans le décor d'une France qu'on pourrait croire immuable si l'on en croit les premières pages, mais qui se transforme inexorablement, ce que l'auteur souligne en brisant peu à peu cette image initiale de carte postale.

Etienne de Montety, La grande épreuve, Paris, Stock, 2020.

Lu par Bib'BazarCéline, Christophe DelaigueCulturons-nousDelphine-OlympeFrancis Richard, Frère Guy MusyMadimado, Panorama de lectures, Simone Marcellesi, Vincent Giraud.

dimanche 15 mai 2022

Dimanche poétique 539: Jean Goudezki

Invitation

Je t'attends samedi, car Alphonse Allais, car
À l'ombre, à Vaux, l'on gèle. Arrive. Oh ! la campagne !
Allons — bravo ! — longer la rive au lac, en pagne ;
Jette à temps, ça me dit, carafons à l'écart.

Laisse aussi sombrer tes déboires, et dépêche !
L'attrait (puis, sens !) : une omelette au lard nous rit,
Lait, saucisse, ombre, thé des poires et des pêches,
Là, très puissant, un homme l'est tôt. L'art nourrit.

Et, le verre à la main, — t'es-tu décidé ? Roule
Elle verra, là mainte étude s'y déroule,
Ta muse étudiera les bêtes ou les gens !

Comme aux dieux devisant, Hébé (c'est ma compagne)…
Commode, yeux de vice hantés, baissés, m'accompagne…
Amusé tu diras : « L'Hébé te soûle, hé ! Jean ! »

Jean Goudezki (1866-1934). Source: Wikipedia, "Vers holorimes".

samedi 14 mai 2022

Tout le monde à l'eau, pour refaire le monde à coups de grelinette

Jean-Jacques Busino – "A la mort du fondateur d'une communauté utopiste, la nature reprend le dessus et l'incompétence fait le reste": telle est la clé de voûte du dernier roman de Jean-Jacques Busino. Paru aux éditions BSN Press, cet ouvrage échevelé met en scène un univers qui a tout de notre monde, avec ses soucis écologiques et sociaux, recréé à l'échelle d'un village qui est aussi une communauté, quittée par le père de Jésus, mort au tout début du récit, qui observe tout ça d'en haut en narrateur omniscient, pour ne pas dire divin. 

On relève avant tout la bande son de ce roman, marquée par le sound de "Harvest", disque remarquable de Neil Young, régulièrement citée. Seront également cités des interprètes comme Robert Fripp ou John Wetton, du groupe King Crimson, voire David Gilmour, des Pink Floyd. Il n'en faut pas plus pour que s'enclenche une bande son à la fois agréable et implacable, que l'auteur décrit en termes dithyrambiques. Crépusculaires ou pépères, les couleurs des musiques citées ne manquent pas d'impacter l'expérience du lecteur qui les connaît.

L'eau, un personnage

Et si la musique coule dans les oreilles du lecteur, l'eau coule à travers tout le roman à la manière d'un personnage à part entière. On la verra en particulier suspecte numéro un dans les problèmes de santé prématurés de certains personnages, débouchant éventuellement à leur décès: il y a du glyphosate ici ou là, ce qui suffit à en faire la suspecte numéro un dans le décès du père de Jésus, désormais patron de la communauté. Et en menant sa dérisoire enquête, Jésus va tomber sur Monsanto, suspect habituel...

Dès lors qu'il n'est plus question de boire l'eau de la nappe phréatique, la consommation d'eau minérale en bouteilles devient un enjeu dans la communauté mise en scène par l'auteur. L'eau se révolte aussi, d'ailleurs, contre les bâtiments, contraignant ainsi tout un petit monde à repenser son existence et à se reloger à la suite d'une inondation. Vous avez dit "réfugiés"?

Quand la jeunesse s'en mêle

Porteur d'un propos manifestement écologiste, l'auteur joue aussi sur les références chrétiennes pour suggérer que la communauté animée par feu le narrateur, Jésus et quelques autres a un côté mystique. Il crée ainsi quelques personnages typés, fonctionnant de façon simple: Pierre le combinard aime démesurément l'argent, Samy est piloté par son pénis. Le lecteur découvre aussi Paul et Virginie, deux ados qui vivent une expérience de dépucelage d'anthologie, parfaitement post-covid-19 puisqu'elle se passe de tout contact physique et se fonde sur un sextoy télécommandé et commandé en ligne.

Plus largement, c'est de manière abrasive que l'auteur met en scène une jeunesse idéaliste et prompte à s'enflammer pour les causes écologistes, quitte à user de procédés aussi radicaux qu'approximatifs. Toujours, l'écrivain place ses personnages au centre de chaque séquence, à l'instar de Marceline Pougnelon, qui connaîtra son heure de gloire en se faisant sauter (mais pas comme vous le croyez, petits canaillous!), ou d'une poignée d'ados écologistes mais plus soucieux de leur image à l'école que du salut de la planète.

Des scènes d'anthologie

Du haut de son statut de défunt, le narrateur observe, impuissant, le chaos s'installer sur la communauté qu'il a créée dans un esprit écologiste et novateur, nourrie entre autres de permaculture (ah, la grelinette, outil chouchou des néo-ruraux!) et d'esprit de débat scolaire. Ce chaos se nourrit des travers des hommes, relève l'auteur, soulignant les doubles appétits financiers et sexuels de certains de ses personnages. 

Côté sexuel, cela vaut au lecteur quelques scènes d'anthologie. Nous avons déjà parlé de Paul et Virginie à l'ère du sexe en ligne. "Le ciel se couvre" évoque également des copinettes en goguette dans un bar à la clientèle plutôt virile, ou les frasques d'une journaliste, Marie, qui taille une pipe à Samy dans un confessionnal. Cela, sans oublier – même si le lien avec le propos général n'est pas évident – la relation sensuelle, émerveillée et artistique, qui unit Hélène et son peintre ébloui.

En refermant "Le ciel se couvre", le lecteur garde ainsi le souvenir d'un roman qui cogne et foisonne, mettant au jour les turpitudes humaines en des scènes brindezingues qui vont crescendo, un peu à la manière d'un Tonino Benacquista. La communauté qu'il imagine symbolise une vision pessimiste, mais non exempte de lumières d'espoir, de notre humanité lui-même, tiraillée entre le respect quasi mystique de la nature et les pentes pas très vertueuses, nourries de sexe, d'argent ou de mégalomanie, sur lesquelles tout un chacun est susceptible de glisser. Et puisqu'on est dans un roman noir à nuance mystique, après tout, qui a tué le père de Jésus? L'enquête court toujours...

Jean-Jacques Busino, Le ciel se couvre, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site des éditions BSN Press.

mercredi 11 mai 2022

Douze nuances de "Bonsoir, chéri!"

Daniel Bovigny – Remarqué pour son premier roman "Crìme double en Gruyère", Daniel Bovigny vient de publier un recueil de nouvelles intitulé "Bonsoir, chéri!". Cet ouvrage réunit une douzaine de textes parus naguère çà et là, dans les circonstances les plus diverses. Qu'il connaisse ou non la plume de Daniel Bovigny, le lecteur aura donc un plaisir non feint à les (re)trouver groupées en un seul opus.

Le titre constitue ainsi la chute de "Nu-Toni", nouvelle qui ouvre le recueil. Celle-ci a paru dans "Fribourg la Secrète", brassée de textes réunie par la Société fribourgeoise des écrivains en 2007 à la suite d'un concours. C'est une chute qui donne le ton: retravaillées pour les besoins de la cause, les nouvelles du recueil qui vient de paraître utilisent cette tournure à la fois affectueuse et convenue.

On pourrait bien sûr se dire que c'est un procédé un peu répétitif, voire attendu, et les apparences donnent raison à ce reproche. Mais voilà: dans chaque texte, l'expression "Bonsoir, chéri!" résonne différemment, en mille nuances, et c'est en définitive une riche astuce. 

Elle peut ainsi être chargée d'une affection sincère (dans "Hêtre ou ne pas hêtre", où un hêtre père et un hêtre fils se retrouvent, ou dans "Les yeux noisette", sous sa forme suisse alémanique), du piquant vengeur d'une femme qui trompe le mari trompeur (dans "Nu-Toni", mais aussi dans "Toni, truand", qui conclut le recueil de manière cyclique en reprenant certains des personnages et l'ambiance curieusement dénudée de la nouvelle d'ouverture).

Dans leurs titres mais pas seulement, les nouvelles de "Bonsoir, chéri!" révèlent un écrivain qui aime jouer avec les mots, dans un souci d'humour et de mise en évidence de sens inattendus au fil des mots. Le lecteur se surprend ainsi à sourire d'un rapprochement surprenant ou d'un jeu de mots si évident qu'il n'y a jamais pensé. 

Plus largement, l'humour de l'ouvrage emprunte aux situations inattendues ("Pince-Monseigneur", où un cambrioleur s'attaque à une championne sportive romontoise retraitée mais encore en forme) voire absurdes – on pense à "Cuistres de grenouille", qui imagine le Léman vidé comme une vulgaire baignoire, ou à "Mystères au Musée gruérien", adaptation d'un délire à plusieurs mains imaginé lors d'un Salon du livre romand – j'en étais, de même que, si ma mémoire est bonne et si je n'oublie personne, Marie Brulhart, Claude Maier et Patrick Quartenoud. 

Enfin, à l'exception de deux nouvelles en particulier ("La Princesse des couleurs", nouvelle merveilleuse adaptée d'un spectacle pour enfants, et "Un ours blanc, ça Trump énormément", où Donald Trump part à la chasse à l'ours chez les Inuits), les textes recueillis dans "Bonsoir, chéri!" se déroulent dans un contexte de terroir typiquement fribourgeois. L'auteur en revisite l'imaginaire à sa manière, amusée et empreinte de tendresse, et le lecteur se retrouve ainsi avec lui au rituel cortège de Saint-Nicolas à Fribourg ("Myre") ou aux abords d'établissements médico-sociaux où il s'en passe des belles ("Monsieur Tournedisque", "L'énigme du chanvre 226"). 

Constitué de plusieurs pièces réunies en un puzzle cohérent, "Bonsoir, chéri!" est donc un petit régal qui offre à la fois le délice des lieux et celui des mots. Et celui des souvenirs, pour ceux qui côtoient l'écrivain Daniel Bovigny depuis quelque temps et apprécient sa plume alerte et joyeuse.

Daniel Bovigny, Bonsoir, chéri!, Cossonay-Ville, Editions de la Maison Rose, 2022.

Le site des éditions de la Maison Rose.

mardi 10 mai 2022

Charlotte Frossard, un pont entre deux pays

Charlotte Frossard – "Sur le pont" est le premier roman de l'écrivaine et journaliste suisse Charlotte Frossard, après plusieurs incursions dans le genre de la nouvelle. L'une d'elles a été remarquée par les éditions Encre Fraîche, qui ont édité cet opus pour ainsi dire dans la foulée.

Tout commence par un flou artistique, avec un corps nu qui gît dans une chambre d'hôtel. Le lecteur est d'emblée intrigué par ce début in medias res: que se passe-t-il, qui est-il? Peu à peu, l'auteure rétablit la bonne focale: un homme et une femme ont fait l'amour, et il y a quelque chose d'Egon Schiele dans leur maigreur. Ces deux-là, le lecteur va apprendre à les connaître. Et le flou de focale initial reflète celui de la vie de la femme.

Nous voilà donc avec Louise, aspirante journaliste auprès de la télévision romande, et Julien, homme en place, hautain, sec, dominant, agaçant aussi, mais magnétique. Quant à Louise, ballottée par des amours tourmentées avec lui, elle se cherche, professionnellement, mais aussi pour ce qui concerne ses origines portugaises. 

Dès lors, "Sur le pont" se construit comme un roman de quête et d'enquête autour de deux pôles de tension qui finiront par se rejoindre, avec pertinence. Côté télévision, l'auteure restitue un reflet caustique de ce monde d'apparences, où les combines sont bien présentes, plus encore que la concurrence à la loyale: concours truqués, copinage et médisances, il ne manque rien – parfaite description de la course au prestige de province. Au cœur de ce monde, se trouve Karin, la productrice. C'est un personnage flamboyant, fantasque, mais non exempt de toxicité à force d'être écrasante.

L'autre pôle de tension, vu comme intime et essentiel, relève de la vie privée de Louise, petite-fille de grands-parents portugais venus s'installer en Suisse dans le contexte de la dictature de Salazar. Dès lors, comment une "troisième génération" vit-elle entre un pays qui l'a adoptée (elle bosse à la télé, c'est enviable) et des parents et grand-parents toujours là et pour lesquels le souvenir du pays d'origine est plus vif? 

La romancière met au jour des éléments concrets pour mesurer l'écart, et c'est tout bénéfice pour un lecteur qui voit ainsi vivre des personnages et se sent concerné: Louise, ne parlant pas portugais, n'est pas reconnue comme vraiment portugaise par d'autres Lusitaniens installés en Suisse – ses camarades d'école compatriotes qui parlent la langue de Camões, pour ne citer qu'eux. Soucieuse de mesures, par exemple pour des recettes, elle s'inscrit en contradiction avec sa grand-mère, qui concocte ses délicieux gâteaux au pifomètre sans avoir jamais suivi une recette. 

Quant au temps de Salazar, qui occupe bien vite le cœur du roman, c'est, dans les dialogues, le lieu des discussions difficiles ou tortueuses et des échappatoires personnelles. Cela pourrait paraître un point de rupture entre Louise et son aïeule, aussi parce que le lecteur peut parfois ressentir, et c'est rendu avec finesse, que même si les échanges sont en français, langue de la terre d'accueil, les deux femmes ne parlent pas la même langue. Mais voilà: c'est aussi le point de jonction entre les deux pôles du roman, par le biais du reportage que Louise présente pour un concours et qui crée ainsi un pont entre deux pays. 

L'enjeu apparaît au fil des pages: la dictature salazariste est présentée comme quelque peu oubliée, malgré ce qu'elle a eu de terrible. L'auteure la fait revivre avec justesse, par des témoignages reconstruits que Louise retrouve au gré d'une enquête qui la fait voyager, dans un souci de carrière certes, mais aussi, de façon plus personnelle, de reconnexion avec ses racines et son histoire familiale. De quoi envisager un nouveau départ, empreint de plénitude, face à la mer à défaut d'océan – plutôt que les hauteurs de La Chaux-de-Fonds.

Charlotte Frossard, Sur le pont, Genève, Encre fraîche, 2022.

Le site des éditions Encre fraîche.


lundi 9 mai 2022

Aux confins de la folie, de la mémoire et du temps

Anne Denier – Une ado montpelliéraine de 17 ans rencontre par hasard un garçon ténébreux qui lui sourit, énigmatique, dans les transports publics. Plus tard, alors qu'elle se rend à la salle de bains la nuit, elle trébuche sur le chien de son frère. La gamelle est sévère: chute dans les escaliers... il n'en faut pas plus pour ouvrir quelques portes dans la tête de la jeune fille, ce qui va la conduire aux confins de l'amnésie, puis de la folie. Tel est le point de départ de "Côté face", premier roman de l'écrivaine Anne Denier. 

Relatée sur le mode fantastique à la première personne pour davantage de proximité avec le lecteur, l'existence de l'adolescente, à peine nommée d'ailleurs – est-ce Hyla? – apparaît dès lors tourmentée, avec des allers et retours temporels régulièrement imaginés. Peu exploitées dans le roman par ailleurs, les racines indiennes de la narratrice ouvrent la porte à une intégration harmonieuse du thème de la réincarnation: la narratrice semble revivre ses vies antérieures, sur un mode parasite, dans un désordre parfois déroutant, pour ne pas dire effrayant, pour celles et ceux qui l'entourent dans sa vie d'aujourd'hui.

Au fil des plus de 400 pages de ce roman qui, je l'ai découvert ensuite, constitue le début d'une saga, l'auteure revisite les thèmes et motifs du romantisme noir. Cela commence par la mise en scène de ce personnage féminin maladif, évoluant aux confins de la folie. L'idée du romantisme est du reste constamment soulignée par les nombreuses allusions à la littérature allemande du dix-neuvième siècle, de Johann Wolfgang von Goethe à Friedrich von Schiller, en allant jusqu'à Hugo von Hofmannsthal. Des citations résonnent même au fil des pages, en contrepoint poétique parfois passionné.

L'auteure campe les époques passées avec réalisme, évoquant notamment la rigueur des convenances, le douloureux inconfort des grandes robes d'antan ou la condition féminine. Se faisant judicieusement écho par-delà les décennies, en effet, les vies antérieures de la narratrice apparaissent toujours, avec régularité, comme évoluant telles des poupées sous la coupe d'un homme, Nebel. Qui refait précisément surface au présent...

Les incessants voyages rêvés dans le temps que le lecteur est invité à suivre font écho à une habitude tenace de la narratrice, qui tient elle-même à son rapport au temps: celui de toujours noter qu'elle est en avance ou en retard. De manière plus détendue, on la voit plus souvent qu'à son tour massacrer sa nourriture, à commencer par l'émiettement méthodique de clémentines en début de roman.

Avec "Côté face", relation d'une vie en mille morceaux surgis d'on ne sait où, la romancière Anne Denier entraîne son lecteur dans une vertigineuse descente aux enfers, entre vie et mort, nourrie des ombres humaines et littéraires du passé. L'impression de vertige se trouve encore renforcée par la brièveté des chapitres, qui incite à tourner rapidement les pages.

Anne Denier, Côté face, paru en autoédition, 2011. 

dimanche 8 mai 2022

Dimanche poétique 538: Emile Verhaeren

La cuisine

Au fond, la crémaillère avait son croc pendu, 
Le foyer scintillait comme une rouge flaque, 
Et ses flammes, mordant incessamment la plaque, 
Y rongeaient un sujet obscène en fer fondu.

Le feu s'éjouissait sous le manteau tendu 
Sur lui, comme l'auvent par-dessus la baraque, 
Dont les bibelots clairs, de bois, d'étain, de laque, 
Crépitaient moins aux yeux que le brasier tordu.

Les rayons s'échappaient comme un jet d'émeraudes, 
Et, ci et là, partout, donnaient des chiquenaudes 
De clarté vive aux brocs de verre, aux plats d'émail,

A voir sur tout relief tomber une étincelle, 
On eût dit – tant le feu s'émiettait par parcelle –
Qu'on vannait du soleil à travers un vitrail.

Emile Verhaeren (1855-1916). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 6 mai 2022

Alain Bagnoud, fric sur Genève

Alain Bagnoud – Genève dans ses œuvres obscures: tel est le décor de "De la part du vengeur occulte". Avec ce roman, paru dernièrement aux éditions BSN Press, l'écrivain Alain Bagnoud fait une première incursion dans le genre policier. Cela, après une quinzaine de livres de formes diverses: son précédent opus, "La vie suprême" (sur le site de "La Liberté", payant), évoquait le Valais historique à travers la figure du faussaire Farinet. 

Des faussaires, on en trouvera à nouveau dans "De la part du vengeur occulte", qui plonge dans le monde de l'art contemporain vu de la ville du bout du lac. Le lecteur savoure ainsi avec un sourire gourmand les quelques descriptions d'œuvres d'art qui émaillent l'ouvrage, synonymes d'un monde créatif qui ne peut plus se comprendre sans mode d'emploi: que peuvent signifier un mannequin femme fiché dans une chaussette géante, ou une pelote de laine aux couleurs du monde, transpercée d'aiguilles à tricoter en forme de phallus? Autant d'œuvres de faussaires de l'art, relayant avec complaisance les idées dominantes sans trop les interroger.

Cet art de grand chemin paraît surtout fait pour des collectionneurs peu cultivés mais fortunés, éventuellement en connivence avec des notables politiques locaux – qui jouent aussi leur rôle de faussaire. Et c'est à ce niveau que l'écrivain place ses personnages. Jean-Philippe Meilat, élu libéral par conviction apparente mais opportuniste parce que c'est pratique, joue ainsi le rôle du politicien soucieux de sa carrière, pour ne pas dire de sa stature face à l'Histoire. C'est avec circonspection qu'il se confie à Alexandre, son nègre, chargé de rédiger une biographie qui doit assurer sa réélection: se donner le beau rôle, toujours.

Dès lors, "De la part du vengeur occulte" puise sa tension narrative dans une série de photos suspectes que Meilat reçoit: est-on en train de comploter contre lui? Le roman trouve dans l'enquête que mène Alexandre à ce propos un puissant moteur, mais aussi un McGuffin impeccable. Ce moteur permet à l'écrivain de balader ses personnages dans le monde de l'art contemporain façon Genève, où la valeur marchande potentielle prime la valeur esthétique, mais aussi, et ça fait contraste, dans les lieux d'hébergement d'urgence où les miséreux de Genève, ceux qu'on ne veut pas trop voir, passent leurs nuits et se filent des tuyaux.

Pour faire bon poids, un oligarque russe hante ces pages, un peu par procuration: s'il ne joue aucun rôle actif, Massimov est omniprésent et colore le propos – aussi par procuration, via sa jeune épouse Ivana. Le lecteur se retrouve ainsi parfois en compagnie de jolies femmes russes, profondément pragmatiques. Celles-ci font écho aux femmes du cru, la sexy et ingénue Delphine en tête (l'auteur ne manque pas de décrire ce que contient son décolleté, dans un contraste paradoxal avec sa conscience professionnelle fluctuante d'enseignante), que l'ami Marco dispute à Alexandre.

Toucher au gros fric peut s'avérer fatal. Certains personnages secondaires de "De la part du vengeur occulte" en témoignent par leur disparition louche. "De la part du vengeur occulte" dessine ainsi, dans une ligne claire, rapide mais dense, les liens labyrinthiques entre amour, argent, politique et beaux-arts, selon des lignes de tension classiques, typiquement genevoises diront certains (il y a le fric, mais aussi les avocats à grande gueule et le libéralisme politique, proche du parti radical-démocrate mais historiquement spécifique quand même), revisitées en fonction de notre temps. Il s'en passe donc, des choses, dans l'ombre des lumières projetées par les bâtiments des coins chics de Genève! Et "De la part du vengeur occulte" en relate les petits et les gros mensonges, en un style vif et accrocheur, amusé à l'occasion, bien en phase avec une intrigue de roman noir.

Alain Bagnoud, De la part du vengeur occulte, Lausanne, BSN Press, 2022.

Le site des éditions BSN Press.

jeudi 5 mai 2022

Bernard Rivière et le crime du golf

Bernard Rivière – Une balle de golf ramassée sur la tête, ça peut faire mal. Surtout au moment où la victime s'apprête à réaliser le coup de sa vie face à trois amis très attentifs. Il n'en faut pas moins pour envoyer Pierre Batand, riche entrepreneur ligérien, à l'hôpital. Mais ce n'est qu'un début... celui de "Coup de bluff!", roman policier de terroir signé Bernard Rivière. 

"Coup de bluff!" est le premier polar stéphanois d'une série qui met en scène un tandem d'enquêteurs construit sur la complicité amoureuse et la complémentarité. D'un côté, il y a le journaliste Clovis Lhormois, qui se retrouve mêlé à ce fait divers à sensation parce que son employeur l'y envoie. De l'autre, il y a Marion Fromentin, jeune agente de police. Leur point commun? Rechercher la vérité, chacun à sa manière. Et l'auteur excelle à organiser entre eux des échanges favorables à l'avancement de l'enquête. 

Le romancier construit dans ce premier roman une jolie galerie de personnages, à commencer par les trois amis golfeurs de Pierre Batand. Il simplifie l'identification de ces lascars en faisant usage d'aptonymes, de manière amusée: Barault est avocat, Delplan architecte, Lancet médecin. Quels sont leurs véritables rôles dans l'accident dont Pierre Batand a été la victime? Ils cachent bien leurs secrets. Et face à eux, Fromentin et Lhormois se heurtent souvent à des silences feutrés. Quant à Pierre Batand, ne serait-ce que par son parcours qui l'a rendu riche à millions (planqués dans un trust aux îles Caïmans, d'où l'image de couverture, et – Myret Zaki dixit – il en faut du fric pour créer un trust...), il ne manque pas de faire penser à Bernard Tapie.

"Coup de bluff!" ne manque pas de retournements de situation. Le premier d'entre eux, éclairant ce qui a pu apparaître comme un accident ou une tentative d'homicide mais s'avère très différent, peut certes paraître prévisible aux amateurs de polars les plus invétérés. Mais l'auteur sait parfaitement étayer et enrichir son intrigue à partir de la possible nouvelle donne – d'abord présentée, d'une plume soudain animée par un brin de folie, comme une élucubration entre fêtards en fin de journée. 

L'ouvrage assume en outre son ancrage dans le paysage stéphanois, et exploite à fond les codes du roman policier de terroir. Les amoureux de Saint-Etienne et des environs, ainsi que les Stéphanois pur sucre, reconnaîtront ainsi avec plaisir certains lieux qu'ils ont sans doute hantés. Par contraste avec le golf local, calme et huppé, la très animée rue des Martyrs de Vingré apparaît ainsi en bonne position lorsqu'il s'agit, pour les personnages, de boire un verre pour échanger leurs réflexions. Et l'auteur ne manque pas de rappeler que trois établissements publics du centre-ville rappellent l'épopée de l'ASSE à Glasgow, marquée par l'histoire des "poteaux carrés" – c'était, pour reprendre les mots du romancier et journaliste Vincent Duluc, "Un printemps 1976". Pour faire bon poids, enfin, l'écrivain a choisi de placer deux cartes de géographie du cru en fin de livre pour que chacun puisse s'orienter à coup sûr.

Enfin, à travers le personnage de Clovis Lhormois entre autres, l'écrivain ne manque pas de faire passer quelques messages sur ce qui le dérange, voire le révolte en ce bas monde. Il sera question ainsi du reproche qu'on peut faire à la police de protéger avant tout les riches – autant pour Marion Fromentin, qui peut en perdre un peu de sa bonne humeur! Et du côté de la presse, incarnée par Clovis Lhormois, l'auteur ménage quelques piques contre la dictature de l'immédiateté de l'information. D'ailleurs, Clovis Lhormois prend son temps pour mener l'enquête à Saint-Etienne, bravant les pressions de son commanditaire parisien.

Pierre Batand et sa femme s'aimaient-ils vraiment? Qui est cet énigmatique et loyal factotum allemand? Autant de questions que l'écrivain Bernard Rivière va exploiter pour construire une énigme bien ciselée qui finira par trouver un coupable et par fustiger les méchants comme il se doit, avec ou sans l'intervention de la justice des hommes. Cela, au terme d'une balade réaliste lorsqu'il s'agit d'évoquer les subtilités du golf, et évocatrice pour dire certains coins de Saint-Etienne et de ses alentours.

Bernard Rivière, Coup de bluff!, Sorbiers, La Bouquinière, 2016.

mercredi 4 mai 2022

Vincent Karche, quand le chant et les arbres font du bien

Vincent Karche – Une sortie en forêt, ça fait du bien, dit-on. Dans cette idée, j'ai eu en main, par le jeu des services de presse, l'ouvrage "Une sylvothérapie à pleine voix", signé du forestier-ténor Vincent Karche. Comment communier avec les arbres? L'auteur expose sa voie. Qui inclut sa voix...

Précisons avant tout les limites du présent billet: je n'ai pas eu la possibilité de m'adonner aux exercices décrits, ni, n'étant pas équipé pour ce faire (c'est mon côté low-tech) d'accéder aux compléments proposés sur simple scan d'un code QR. Il ne sera donc question ici que du livre papier, publié aux éditions Favre, et l'approche pourra peut-être paraître par trop cérébrale. Qu'on me le pardonne.

Le livre s'avère alléchant, et bien structuré aussi. Les premiers chapitres permettent ainsi au lecteur de découvrir le fonctionnement de ces grands inconnus que sont les arbres, qui vont jouer un rôle clé dans la démarche de sylvothérapie. Anatomie, physiologie: les curiosités sont satisfaites. 

Il sera même question d'interactions entre arbres, l'auteur esquissant certains éléments des écosystèmes forestiers, certains arbres s'accommodant de l'ombre (le charme) alors que d'autres sont programmés pour aller vers la lumière (le chêne). Et enfin, l'auteur indique les vertus de certaines essences. Il ne masque pas sa tendresse pour le controversé pin Douglas, d'ailleurs. 

Puis vient le jeu du sylvothérapeute proprement dit, et là, l'auteur partage certains de ses secrets. En particulier, son rituel SOIN, omniprésent fait figure de salutation aux arbres avec lesquels l'humain entend agir: un salut, une offrande – de quoi installer une relation d'échange (et non de captation) entre l'arbre et l'humain. 

Puis l'auteur invite le lecteur à se livrer à plusieurs exercices prometteurs de bien-être et de partage, expliqués en détail. La particularité du sylvothérapeute Vincent Karche réside dans la présence du chant dans certains de ces exercices, qui font appel à tous les sens – il se fait ainsi le héraut de la "sylvoixthérapie". Ce "chant" peut aller du simple murmure jusqu'à un air d'opéra, en passant par des moments sonores improvisés. 

Ces exercices sont le résultat de la pratique, l'auteur ayant été le premier à les mettre au point et à les partager, sur la base d'une expérience qui l'a amené aussi à côtoyer des ressortissants de Nations premières au Canada. Pour le lecteur, cette pratique est documentée par de nombreuses photos joyeuses ou insolites, mais aussi par un chapitre conclusif où, sur un ton volontiers émotionnel, l'auteur relate les moments les plus forts de son activité de sylvothérapeute. 

Alors oui, on peut s'interroger sur l'évocation de déplacements en véhicules à moteur évoqués dans l'ouvrage: est-ce vraiment bénéfique pour ces forêts que l'on vient solliciter, où le lecteur est invité à mieux se régénérer et à entrer avec les arbres dans un dialogue sincère qui se conclura par un "merci"? Usager convaincu des transports publics, réputés moins polluants que le trafic motorisé plus ou moins individuel, j'ai été surpris de l'évocation de ce dernier, utilisé sans recul critique, même s'il faut concéder qu'il n'y a pas, et c'est heureux, une gare ferroviaire ou une station Vélib' à l'entrée de chaque forêt. 

En somme, "Une sylvothérapie à pleine voix" fait partie de ces livres bien-être qui font envie, où un auteur fait part de sa démarche et n'hésite pas à inviter les personnes intéressées à venir vers lui. A essayer, alors? Pas sûr que cette démarche de contact rapproché avec les arbres et la forêt, méditative et tellurique, représente une panacée pour toutes et tous. Mais gageons, sur la foi des témoignages précisément relatés, que cela peut faire avancer l'un ou l'autre dans le grand bain de la vie, et débloquer plus d'un souci. C'est toujours ça de pris.

Vincent Karche, Une sylvothérapie à pleine voix, Lausanne, Favre, 2022. Préface d'Ernst Zürcher.

Le site des éditions Favre, celui de RandoLyric (les randonnées avec Vincent Karche).

mardi 3 mai 2022

Amour de vacances, amour des fissures qui consolident

François-Xavier Freland – Les amours d'été sont-elles solubles dans le monde réel? Avec "Un été à Anafi", l'écrivain et journaliste François-Xavier Freland embarque son lectorat dans la toute petite île grecque d'Anafi à la suite d'Antoine, qui vient passer trois semaines de villégiature dans le coin. Et il s'éprend d'une jeune femme, Diane... 

Avant de parler d'amour, parlons de contexte. L'auteur ancre son roman dans l'été 2021, au moyen d'éléments que chaque lecteur peut aisément constater même si aucun millésime n'est dit: la crise sanitaire est passée par là, et chacun peut faire son repérage au gré des éléments que l'auteur évoque, discrètement. Tel est l'élément le plus ponctuel utilisé par l'écrivain pour fixer sa chronologie. 

De plus, la période de pandémie aura notoirement été celle de remises en question pour plus d'un employé aux fonctions ternes, et l'envie d'une vie plus qualitative est là aussi, tant au travers de Diane, qui a une longueur d'avance, que d'Antoine.

Mais l'air du temps, plus généralement, est aussi parfaitement installé dans "Un été à Anafi". Il est ainsi question de retour à la nature, de proximité villageoise, et même d'un certain néoruralisme auquel contribue l'entourage de Diane, souvent très nature, mais dans une lecture très citadine, idéologique, du retour aux sources. Le lecteur sent du reste que certains personnages qui s'en réclament parlent un peu faux, comme s'ils récitaient un texte – un artifice délibéré. Du coup, il attend le moment où l'orage doit éclater, immanquablement...

Si elle n'est pas tout à fait telle que la chasseresse de la mythologie antique, Diane incarne à sa manière l'image de la liberté dans "Un été à Amalfi". Serveuse dans un bar pour assurer la matérielle, elle aime se dénuder, pour la liberté de mouvement et le plaisir du corps. Elle aime qu'on l'aime. Mieux: elle aime, tout court, et fraie selon l'humeur. Elle sourit beaucoup, mais porte sa tristesse. Si libre qu'elle veuille paraître, farouche mais d'une manière qui paraît curieusement acquise, on la voit en effet plutôt, jusqu'à la caricature, comme l'idiote utile des chimères à base de communautés démocratiques où la voix des enfants pèserait autant que celle des adultes.

Quant à Antoine, le citadin invétéré qui travaille dans les ressources humaines, s'il est celui qui placera fermement Diane face à ses contradictions, il n'échappe pas au miroir que sa compagne d'un été, et plus généralement son séjour à Anafi, lui tend. On le voit jaloux et possessif, même s'il ne l'assume pas tout à fait. On le sent aussi avide en amour, parfois prêt à cogner, ce qui vaut au lecteur quelques scènes électriques, tempétueuses dans ce qui devrait n'être qu'une belle saison. Sauf que justement, la météo est trompeuse à Anafi. Dès lors, et le parallèle tracé par l'auteur apparaît très bien vu, les humeurs peuvent aussi s'avérer changeantes.

Décliné en courts chapitres qui apparaissent comme des instantanés, des clichés de vacances, "Un été à Anafi" n'a cependant rien de superficiel. Sa voie, déterminée, consiste à décrire avec une fine exactitude les aléas d'un amour d'aujourd'hui, malgré un contexte sanitaire et économique altéré (il sera aussi question de crise grecque et de tourisme de masse) et des divergences d'opinion qui sont autant de fissures sentimentales. Cela, en posant la question paradoxale: ces fissures ne sont-elles pas justement ce qui va rendre plus solide cet édifice amoureux qu'une femme et un homme, hantés par leur passé et par leurs passions du moment, foncièrement différents, envisagent de construire par passion?

François-Xavier Freland, Un été à Anafi, Paris, Intervalles, 2022.

Le site des éditions Intervalles.

lundi 2 mai 2022

Laurence Voïta, enquêtes entrelacées

Laurence Voïta – L'enquête relatée par "Personne ne sait que tu es là" est double. Dans ce nouveau roman policier, en effet, l'écrivaine Laurence Voïta fait revenir Bruno Schneider et Sophie Costa, déjà présents dans son précédent opus "... au point 1230" pour une nouvelle intrigue aux entrelacs habiles.

Le policier Bruno Schneider est à présent à la retraite. C'est donc une enquête personnelle qui va le mobiliser, autour d'une série de photos anciennes retrouvées dans une valise bourrée de chagrins. Qui sont les gens qui y figurent? Comment se retrouvent-ils dans le galetas de la maison de Bruno, que son épouse a sommé de faire un peu de rangement? L'histoire va l'amener entre autres du côté de Spiez, et s'avérer profondément révélatrice, bouleversante même, pour l'ancien agent.

Cette enquête personnelle fait écho à une enquête parfaitement publique, celle déclenchée dès le moment où l'on retrouve un homme mort sur un banc. Là, c'est Sophie Costa, ancienne collègue de Bruno Schneider, qui recherche la vérité. Une vérité qui, curieusement, rappelle de vieux souvenirs de policier à Bruno – un agent qui fonctionne à l'intuition, à l'ancienne. Si cela affaiblit quelque peu l'intrigue, qui paraît devoir une part de son progrès à la chance plutôt qu'aux cellules grises, elle permet à Bruno Schneider de gagner en épaisseur humaine.

Bruno Schneider, en effet, c'est un bonhomme attachant, qui passe le plus clair de son temps autour d'une maquette de chemin de fer logée dans sa demeure. Le lecteur appréciera la manière dont la romancière dessine, sensible, la relation de complicité qui le lie à sa petite-fille, Julie. Une relation qui permet aussi d'ouvrir des portes dans les enquêtes entrecroisées dans "Personne ne sait que tu es là".

Ce roman est aussi imprégné de quelques questionnements sociaux, entre autres historiques. Des alliances faisant partie des indices, le lecteur découvre l'évolution historique de ce bijou, aujourd'hui apanage des mariés de tous genres. Mais l'intrigue va aussi amener à relire une page sombre de l'histoire suisse, celle de l'enfance placée et vendue – un thème que la poétesse Danielle Risse a d'ailleurs abordé il y a quelques années dans son recueil "Enfance volée", à l'heure des demandes de réparations par les personnes concernées.

Enfin, "Personne ne sait que tu es là" accorde beaucoup de soin à la relation des liens qui se tissent entre les personnages, des personnages au caractère bien campé, tantôt détestables, tantôt délibérément lisses, tantôt franchement aimables. Ainsi, ce roman ne nourrit de la fluidité des interactions entre chacune et chacun, pour un résultat des plus délicats.

Laurence Voïta, Personne ne sait que tu es là, Territet, Romann, 2022.

Le site des éditions Romann.

dimanche 1 mai 2022

Dimanche poétique 537: Alfred de Musset

La nuit de mai

LA MUSE

Poète, prends ton luth et me donne un baiser; 
La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore, 
Le printemps naît ce soir; les vents vont s'embraser; 
Et la bergeronnette, en attendant l'aurore, 
Aux premiers buissons verts commence à se poser. 
Poète, prends ton luth, et me donne un baiser.

LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée!
J'ai cru qu'une forme voilée
Flottait là-bas sur la forêt. 
Elle sortait de la prairie; 
Son pied rasait l'herbe fleurie; 
C'est une étrange rêverie; 
Elle s'efface et disparaît.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; la nuit, sur la pelouse, 
Balance le zéphyr dans son voile odorant. 
La rose, vierge encor, se referme jalouse 
Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. 
Écoute! tout se tait; songe à ta bien-aimée. 
Ce soir, sous les tilleuls, à la sombre ramée 
Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. 
Ce soir, tout va fleurir: l'immortelle nature 
Se remplit de parfums, d'amour et de murmure,
Comme le lit joyeux de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon coeur bat-il si vite? 
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite 
Dont je me sens épouvanté? 
Ne frappe-t-on pas à ma porte? 
Pourquoi ma lampe à demi morte 
M'éblouit-elle de clarté? 
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. 
Qui vient? qui m'appelle? – Personne. 
Je suis seul; c'est l'heure qui sonne; 
Ô solitude! ô pauvreté!

LA MUSE

Poète, prends ton luth; le vin de la jeunesse 
Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. 
Mon sein est inquiet; la volupté l'oppresse, 
Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. 
Ô paresseux enfant! regarde, je suis belle.
Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas, 
Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, 
Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? 
Ah! je t'ai consolé d'une amère souffrance! 
Hélas! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. 
Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance; 
J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m'appelle, 
Ô ma pauvre Muse! est-ce toi? 
Ô ma fleur! ô mon immortelle! 
Seul être pudique et fidèle 
Où vive encor l'amour de moi! 
Oui, te voilà, c'est toi, ma blonde, 
C'est toi, ma maîtresse et ma soeur! 
Et je sens, dans la nuit profonde, 
De ta robe d'or qui m'inonde 
Les rayons glisser dans mon coeur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth; c'est moi, ton immortelle, 
Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux, 
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. 
Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire 
Te ronge, quelque chose a gémi dans ton cœur; 
Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, 
Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. 
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées, 
Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; 
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu, 
Éveillons au hasard les échos de ta vie, 
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, 
Et que ce soit un rêve, et le premier venu. 
Inventons quelque part des lieux où l'on oublie;
Partons, nous sommes seuls, l'univers est à nous. 
Voici la verte Écosse et la brune Italie, 
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, 
Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, 
Et Messa la divine, agréable aux colombes, 
Et le front chevelu du Pélion changeant; 
Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent 
Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, 
La blanche Oloossone à la blanche Camyre. 
Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer?
D'où vont venir les pleurs que nous allons verser? 
Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, 
Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, 
Secouait des lilas dans sa robe légère, 
Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait? 
Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie? 
Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier? 
Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie? 
Jetterons-nous au vent l'écume du coursier? 
Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre
De la maison céleste, allume nuit et jour 
L'huile sainte de vie et d'éternel amour? 
Crierons-nous à Tarquin: «Il est temps, voici l'ombre!» 
Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers? 
Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers? 
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie? 
Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés? 
La biche le regarde; elle pleure et supplie; 
Sa bruyère l'attend; ses faons sont nouveau-nés; 
Il se baisse, il l'égorge, il jette à la curée 
Sur les chiens en sueur son coeur encor vivant. 
Peindrons-nous une vierge à la joue empourprée, 
S'en allant à la messe, un page la suivant, 
Et d'un regard distrait, à côté de sa mère, 
Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière?
Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier,
Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la France
De monter tout armés aux créneaux de leurs tours,
Et de ressusciter la naïve romance
Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours?
Vêtirons-nous de blanc une molle élégie?
L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie,
Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains
Avant que l'envoyé de la nuit éternelle
Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile,
Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains?
Clouerons-nous au poteau d'une satire altière
Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire,
Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli,
S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance,
Sur le front du génie insulter l'espérance,
Et mordre le laurier que son souffle a sali?
Prends ton luth! prends ton luth! je ne peux plus me taire;
Mon aile me soulève au souffle du printemps. 
Le vent va m'emporter; je vais quitter la terre. 
Une larme de toi! Dieu m'écoute; il est temps.

LE POÈTE

S'il ne te faut, ma sœur chérie,
Qu'un baiser d'une lèvre amie 
Et qu'une larme de mes yeux, 
Je te les donnerai sans peine; 
De nos amours qu'il te souvienne, 
Si tu remontes dans les cieux. 
Je ne chante ni l'espérance, 
Ni la gloire, ni le bonheur, 
Hélas! pas même la souffrance. 
La bouche garde le silence 
Pour écouter parler le cœur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne, 
Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, 
Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau? 
Ô poète! un baiser, c'est moi qui te le donne. 
L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, 
C'est ton oisiveté; ta douleur est à Dieu. 
Quel que soit le souci que ta jeunesse endure, 
Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure 
Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du coeur:
Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. 
Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, 
Que ta voix ici-bas doive rester muette. 
Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, 
Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. 
Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, 
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux, 
Ses petits affamés courent sur le rivage 
En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. 
Déjà, croyant saisir et partager leur proie, 
Ils courent à leur père avec des cris de joie 
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux. 
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée, 
De son aile pendante abritant sa couvée, 
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux. 
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte; 
En vain il a des mers fouillé la profondeur; 
L'Océan était vide et la plage déserte; 
Pour toute nourriture il apporte son cœur. 
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre 
Partageant à ses fils ses entrailles de père, 
Dans son amour sublime il berce sa douleur, 
Et, regardant couler sa sanglante mamelle, 
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle, 
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice, 
Fatigué de mourir dans un trop long supplice, 
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant; 
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent, 
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage, 
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu, 
Que les oiseaux des mers désertent le rivage, 
Et que le voyageur attardé sur la plage, 
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu. 
Poète, c'est ainsi que font les grands poètes. 
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps; 
Mais les festins humains qu'ils servent à leurs fêtes 
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans. 
Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées, 
De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur, 
Ce n'est pas un concert à dilater le cœur. 
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, 
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

LE POÈTE

Ô Muse! spectre insatiable, 
Ne m'en demande pas si long. 
L'homme n'écrit rien sur le sable 
À l'heure où passe l'aquilon. 
J'ai vu le temps où ma jeunesse 
Sur mes lèvres était sans cesse 
Prête à chanter comme un oiseau; 
Mais j'ai souffert un dur martyre, 
Et le moins que j'en pourrais dire, 
Si je l'essayais sur ma lyre, 
La briserait comme un roseau.

Alfred de Musset (1810-1857). Source: Bonjour Poésie.

Et je vous laisse avec La Nuit de mai, revisitée de façon splendide par Ruggero Leoncavallo (1886), ici dans la très belle version de l'Orchestre de la Suisse italienne, sous la direction de Nello Santi, avec le ténor Salvatore Fisichella: