samedi 17 janvier 2026

Jérôme Leroy, Berthet et l'envers de l'histoire contemporaine

Jérôme Leroy – Imaginez un instant: vous êtes en France, et l'histoire contemporaine se joue dans son envers, manipulée en coulisses par les gars de l'Unité. Parmi eux, un certain Berthet, fantôme à force de revêtir les identités les plus diverses, barbouze de premier ordre arrivant doucettement à la retraite, et que certains aimeraient éliminer. Ce qui le fait tenir? La mission qu'il s'est donnée de veiller, tel un ange gardien, sur la ministre Kardiatou Diop, jeune, belle, douée et noire. Voilà: les pièces du roman "L'ange gardien" de Jérôme Leroy sont posées. 

Paru en 2014, "L'ange gardien" met en scène un pays qui ressemble curieusement à la France, dans une réalité politique parallèle dont le lecteur s'amuse à reconnaître certaines têtes. On devine ainsi Nicolas Sarkozy déguisé en Bobonaparte ministre de l'intérieur. Les personnages du Bloc, parti d'extrême-droite, évoquent quant à eux la dynastie Le Pen, même si, par ironie, l'auteur leur donne le nom de Dorgelles, qui rappelle Roland Dorgelès – un écrivain qui n'est sans doute pas de ce bord. Quant aux localités, l'auteur mêle habilement celles qui existent et celles qui sont sorties de son imagination, par exemple Brévin-les-Monts, qui peut faire penser, par sa sonorité comme par les enjeux qu'elle endosse dans le roman, à Hénin-Beaumont.

En créant une France imaginée en fin décalage avec sa réalité, l'auteur s'ouvre la porte à la possibilité d'imaginer cette "Unité" dont le fonctionnement souterrain traverse tout le roman: ceux qui font partie de cette section secrète sont tenus de tuer tous ceux qui gênent, et parfois même des innocents, à des fins de test. Tel est le métier de Berthet, qu'il faut peut-être éliminer à son tour un jour, alors que sa retraite approche et qu'il en sait tout simplement trop. Mais Berthet n'est pas né de la dernière pluie: pour tenter de survivre tout en faisant tomber quelques gêneurs, il décide de confier à un écrivain en rupture, Martin Joubert, la mission d'écrire sa vie et de tout balancer. Il est permis de voir en Martin Joubert un double de Jérôme Leroy, mais ça se discute.

"L'ange gardien" apparaît dès lors comme un roman à trois voix, correspondant à ses trois parties. L'auteur fait monter la tension au gré des deux premières en suscitant la curiosité du lecteur face au personnage fascinant de Kardiatou Diop, qui n'est pas non plus à l'abri de menaces qui ne sont même pas toujours racistes: son seul talent fait aussi des jaloux. Le lecteur n'aura toutefois pas le plaisir de l'entendre parler d'elle en fin de roman, puisque le romancier choisit de porter sur elle le regard de son directeur de cabinet et amant – un anonyme. Oui, en politique aussi, les hommes passent et s'oublient.

L'ambiance est sombre dans "L'ange gardien", l'écriture est envoûtante grâce à quelques astuces que le lecteur repère aisément, à commencer par le refus d'utiliser le pronom personnel de la troisième personne: les personnages marquants de l'intrigue sont toujours désignés par leur nom. Une fois cette musique installée, "L'ange gardien" se révèle passionnant à lire. 

Equilibré, aussi: ses côtés sombres, ses pages allusives sur la politique française des années 2010 marquées par la fin de l'ère Sarkozy et, déjà, la montée du Rassemblement national, sont tempérés par une manière un peu franchouillarde de prendre la vie, typique de plus d'un personnage: il y a toujours un bistrot au coin d'une page de "L'ange gardien", où l'on mange force choucroutes et où l'on boit du bon vin (l'auteur cite nommément les breuvages absorbés) plus que de raison. Pétri par ailleurs d'allusions à la poésie française, "L'ange gardien" est à rapprocher d'autres romans de l'auteur, où le Bloc apparaît également. On remarque et on apprécie en particulier ses jeux virtuoses sur la focalisation et sa maîtrise du rythme, y compris dans les scènes les plus rapides – qu'on aimerait, pour le coup, voir portées au cinéma, au ralenti. Pourquoi pas?

Jérôme Leroy, L'ange gardien, Paris, Gallimard, 2014/Paris, Folio, 2025.

Le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Charybde27Christian Authier, OliviaThomas Roland, Thrillermaniac.

Lu pour le défi Un hiver polar.


2 commentaires:

  1. Tu nous fait changer totalement d'horizon avec cette nouvelle proposition dis donc. Tant mieux, cela donne des idées ! Bon dimanche à toi

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    1. Tout à fait Alexandra! Et j'en ai encore quelques-uns dans ma pile à lire... Bon dimanche à toi, et encore merci pour l'organisation de ce super challenge.

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