mercredi 31 mai 2023

Le bois, les souvenirs de famille et la grande Histoire

Alain Chassagneux – Il est un peu mystérieux, le début du livre "Feu de tout bois": quel est cet homme "libérable" que suit la narration? On le découvre bientôt: c'est Basile, l'aïeul du narrateur, qui n'est autre que l'auteur. Dans "Feu de tout bois", l'auteur ouvre la malle aux souvenirs et déroule une double histoire: celle de sa famille, intimement liée au travail du bois, et celle que nous connaissons, marquée par les deux Guerres mondiales du début du vingtième siècle.

Cette malle aux souvenirs s'avère pleine de documents que l'auteur évoque et commente longuement, en phrases volontiers lentes, soucieuses d'analyse, de détails voire d'exhaustivité. Il y a par exemple un livret de service usé d'avoir fait moult campagnes militaires ou des photos de classe où l'on retrouve les ancêtres, centrés à Gumières mais que la vie a amenés aux quatre coins de France pour exercer les métiers du bois. 

Basile va accompagner le lecteur tout au long de cet ouvrage bref mais dense. Avec lui, c'est tout le métier du bois que l'on découvre au fil des pages. L'auteur partage un goût contagieux des mots du métier, souvent oubliés tant les professions du bois ont elles-mêmes évolué: du bois de chauffage, on passe au papier et même aux palettes de bois standardisées. Et les métiers sont le sciage, le dangereux schlittage, et bien d'autres encore.

Et au-delà du concret, c'est le monde des arbres et l'imaginaire du bois que l'auteur donne à voir. Bien sûr, le lien sera fait entre l'arbre généalogique et l'arbre qui donne du bois, entre la lignée et le lignage. Côté arbres, le lecteur redécouvre le robinier du square René-Viviani à Paris, un des plus anciens arbres de France. Et côté poésie, l'auteur ne manque ni de citer quelques vers, ni de mentionner la mémoire de l'ami Pinocchio.

Voyage foisonnant et documenté dans le bois comme dans l'histoire d'un terroir aux confins de la Loire, prolongement à plus d'un titre de "Gumières, vent arrière et vent de bout" du même auteur, "Feu de tout bois" apparaît comme un ouvrage littéraire hybride et délicieux, oscillant entre le roman, le témoignage historique et le récit familial. Le bois, indissociable de la tradition familiale de Basile et des siens, y trouve une place de choix et l'auteur lui rend un bel hommage.

Alain Chassagneux, Feu de tout bois, Caluire, Sous le Sceau du Tabellion, 2019. En guise de postface, deux lettres de Bernard Plessy.

Le site des éditions Sous le Sceau du Tabellion.

lundi 29 mai 2023

"L'Empire de la surveillance": tous suspects?

Ignacio Ramonet – Paru en 2015, "L'Empire de la surveillance" dessine le portrait inquiétant du monde de surveillance généralisée qui se met en place depuis quelques lustres, entre autres grâce aux progrès du numérique. Le journaliste Ignacio Ramonet y souligne à plus d'une reprise que ce mouvement ne provient pas de dictatures, comme les écrivains ont pu l'annoncer (on pense à "1984" de George Orwell, entre autres, et on accuse assez facilement la Chine), mais bien d'une bonne vieille démocratie: les Etats-Unis. Ceux-ci seront du reste une constante dans ce bref ouvrage, à la fois clair et concis, richement documenté à partir d'études et de rapports, mais aussi d'œuvres de fiction présentées comme annonciatrices ou mentionnées pour illustrer tel propos.

Synthétique, la préface annonce le programme du livre: celui de la description d'une surveillance généralisée, pratiquée tant par l'Etat que par le secteur privé, avec, on le comprend plus tard, un effacement des frontières entre les deux versants. L'auteur l'annonce: il y aura aussi la question de l'effacement entre vie privée et vie publique, ainsi que l'idée que dans un contexte de flicage total, tout le monde est considéré comme suspect – observant indifféremment les uns et les autres, les caméras de surveillance ne sont dès lors qu'un exemple des mouchards d'aujourd'hui.

L'auteur fait remonter la tentation du contrôle total aux origines de la Guerre froide. Il consacre ainsi un chapitre aux différents programmes que le renseignement américain a mis en œuvre, aux Etats-Unis mais aussi ailleurs dans le monde. Le prétexte réside dans la tension qui existe constamment, du point de vue de l'Etat, entre la possibilité d'une surveillance généralisée, la préservation de la vie privée et le besoin de sécurité. Et ce qui a débuté comme une activité de défense nationale finit par déborder sur le monde civil et créer une "guerre de quatrième génération", fondée sur le prétexte de la lutte contre le terrorisme. Les attentats du 11-Septembre auront joué un rôle clé dans cette évolution, et l'auteur analyse finement les tenants et les aboutissants du Patriot Act américain et de ses succédanés – sans oublier de dessiner les évolutions similaires du droit en France.

Tous suspects, alors? Sur la base d'exemples réels ou envisagés par les acteurs incriminés, l'auteur indique à quel point les citoyens sont tracés par les organismes de renseignement des Etats-Unis, y compris lorsqu'ils agissent hors du territoire américain, par exemple en utilisant tel ou tel moteur de recherche pour surfer sur Internet. Il relève aussi que les internautes eux-mêmes y consentent, livrant des données personnelles à de grandes entreprises américaines (les GAFAM) avec une certaine insouciance. Quant au dernier chapitre, il donne quelques pistes pour se prémunir quelque peu de cette dérive du contrôle.

"L'Empire de la surveillance" est complété par deux interviews, l'une avec Julian Assange, qui évoque son expérience de travail chez Google et les WikiLeaks, et Noam Chomsky, qui promène un regard critique sur la politique étrangère américaine, notamment envers l'Amérique du Sud. Rédigé dans un style agréable, cet ouvrage propose une analyse rigoureuse et dépassionnée d'une évolution qui s'est confirmée depuis: pensons à la gestion de la crise du covid-19, qui a imposé des outils de surveillance numériques (applis de traçage, notamment) et permis d'imposer, à la manière du Jules Romains de "Knock", l'idée que "tout homme bien portant est un malade qui s'ignore". Tous suspects, une fois de plus...

Ignacio Ramonet, L'Empire de la surveillance, Paris, Galilée, 2015. Suivi de deux entretiens avec Julian Assange et Noam Chomsky.

Le site des éditions Galilée.


dimanche 28 mai 2023

Dimanche poétique 590: Rainer Maria Rilke

Portrait intérieur

Ce ne sont pas des souvenirs 
qui, en moi, t'entretiennent ; 
tu n'es pas non plus mienne 
par la force d'un beau désir.

Ce qui te rend présente, 
c'est le détour ardent 
qu'une tendresse lente 
décrit dans mon propre sang.

Je suis sans besoin 
de te voir apparaître ; 
il m'a suffi de naître 
pour te perdre un peu moins.

Rainer Maria Rilke (1875-1926). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 26 mai 2023

Emprises à distance, réseaux sociaux aux manettes: quand la psychologie s'en mêle

Guillaume Delbos – Vie et mort d'une relation exacerbée, vécue en ligne entre un homme et une femme... Sur fond de covid-19 qui complique les rencontres et les sorties, "Nos emprises" relate l'histoire d'une relation toxique vécue exclusivement en ligne, du point de vue de l'homme: alter ego peut-être de Guillaume Delbos, auteur de ce roman, Victor Delbauché évoque une relation au goût de drogue dure, avec ses (très) hauts et ses (très) bas. Et c'est l'électrocardiogramme qui donne le rythme, sous forme de titres de chapitres: c'est le cœur qui bat sa mesure, au fil des pages.

Qui est Victor Delbauché? Voici un gaillard qui profite des terrasses de Paris enfin rouvertes après une période de confinement. Il ouvre le journal, lit un article sur un fait divers, s'émeut parce qu'il résonne en lui. Victor Delbauché, c'est aussi un quadragénaire qui a découvert les sortilèges de la vie en ligne après avoir vécu toute sa jeunesse sans Internet. Homme de plume, il se retrouve en présence virtuelle de Léopoldine, artiste avec laquelle il se verrait bien monter un projet artistique. Bien vite, les conversations prennent un tour personnel, puis dérapent...

Résultat: le lecteur est placé dans une position de semi-voyeur, l'auteur divulguant les échanges privés et publics (en ligne) entre le narrateur et Léopoldine – ainsi se manifeste l'effacement des frontières entre intimité et vie publique proposée voire imposée par Internet et les réseaux sociaux. Et là, force est de relever que le narrateur hypermnésique de "Nos emprises" gâte le lecteur: tantôt graveleux, tantôt fin, c'est un festival flamboyant de jeux de mots qui s'offre. Parfois, on se dit même que San-Antonio, grand jongleur du verbe à la mode gauloise devant l'Eternel, peut bien aller se rhabiller...

Cela étant, "Nos emprises" repose aussi sur les élans de la psychologie de chacune et chacun. Il est permis de penser que c'est Léopoldine qui manipule Victor en lui faisant croire à une certaine exclusivité (un classique de l'emprise, dans des contextes autres qu'amoureux) et en maniant le compliment pour l'encourager à continuer et à surenchérir. Quel intérêt concret, pour Léopoldine? Aucun: le lecteur ne peut que considérer que c'est un mode de fonctionnement de ce personnage, dû à son caractère ou à son vécu. Mais Victor finit par comprendre qu'il y a mensonge chez Léopoldine. Schizophrénie, dédoublement de la personnalité de "Léopoldingue", prise de contrôle par un tiers? Le doute subsiste.

Reste que Victor, quant à lui, est aussi prisonnier de ses propres fonctionnements psychologiques délétères. En évoquant à plusieurs reprises son "syndrome du sauveur", il s'inscrit dans la logique du triangle de Karpman. Du coup, Léopoldine, positionnée en victime (divorce difficile, puis compagne d'un dominateur dans une relation sadomasochiste, victime enfin de l'addiction aux réseaux sociaux et à leur tyrannie positionnés comme bourreaux), ne pouvait que résonner avec Victor, pour le meilleur et pour le pire. Et il n'y a même pas besoin de se rencontrer pour vivre tout cela: les dialogues, jeux de bannissement et de "likes" sur les réseaux sociaux suffisent.

A la fois fin et outrancier, "Nos emprises" est un roman psychologique fort et bien mené, qui développe avec précision les méandres d'une relation entièrement vécue en ligne par deux personnages souffrant de la distanciation sociale imposée par les mesures de lutte contre le covid-19 et qui se montent la tête et se font des films, chacun à sa manière. Son écriture recourt aux mots d'aujourd'hui, et l'auteur en fait un lexique en fin de roman. Si ce lexique peut paraître dispensable aux lecteurs d'aujourd'hui, en tout ou en partie, il sera probablement utile aux lecteurs de demain, qui y trouveront les mots que les humains d'aujourd'hui posent sur leurs obsessions.

Guillaume Delbos, Nos emprises, Montreux, Romann, 2023.

Le site des éditions Romann.

Lu par Francis Richard.

mardi 23 mai 2023

"Battle Royale" au Far West

Neville Lucky – Imaginez qu'au temps des cow-boys et des westerns, un gouverneur et chercheur d'or enrichi à millions décide de réunir douze malfrats de légende dans son manoir pour une chasse à l'homme en intérieur. C'est vers cet événement improbable que se dirige l'intrigue de "La dernière chasse de Woodgate Middlesbrough" de Neville Lucky. Rapide et agréable à lire, ce petit livre constitue le troisième tome de la série de romans de style "Pulp" conçue par les Nouvelles Editions Humus.

Tout commence avec l'irruption de Woodgate Middlesbrough, désireux de se caser incognito après avoir mis en scène sa mort il y a plusieurs années. Le retour de ce desperado n'échappe pas au riche gouverneur, Archibast Hard, qui sait en faire façon et l'attraper dans ce qui a tout d'un piège. 

Et dès lors que les douze criminels se retrouvent réunis, le scénario emprunte les rails du roman japonais "Battle Royale" de Koushoun Takami, technologie incluse: grandes nouveautés à l'époque où se déroule "La dernière chasse de Woodgate Middlesbrough", l'électricité et les jeux de miroirs font quelques miracles qui ne manqueront pas de surprendre les différents personnages.

Si court qu'il soit, ce roman caractérise ses douze salopards avec précision, à telle enseigne qu'aucun n'est interchangeable, pas même ceux qui mourront d'abord. L'auteur joue sur leurs nationalités (il y a un assassin des Balkans, un spécialiste des arts martiaux venu de Chine...), ou alors sur leur parole, à l'instar de la Betty Redbush, rousse pulpeuse à grande gueule, ou de l'Amérindien qui parle sa langue.

Les différents aspects de l'intrigue, quant à eux, cultivent une approche élastique de la vraisemblance et privilégient volontiers l'outrance. Le dernier combat semble ainsi emprunter à la fois au steampunk et aux anciens films de science-fiction de série B. Quant aux derniers personnages vivants, force est de constater qu'ils auront survécu à des tonnes de dynamite. Quant à Woodgate Middlesbrough, quelle que soit la blessure qu'il subit, il se relève immanquablement: même pas mal...

Bien sûr, l'intrigue ne manque pas de s'attarder occasionnellement sur quelques aspects gore, bouts de cervelle éclatés ou couteau faisant office de main chez un manchot. L'ambiance est virile, on ne mâche pas ses mots, ça sent la poudre et le sang et quand ça ne ferraille pas, ça cogne comme dans Bud Spencer. Enfin, une chute toute finale boucle "La dernière chasse de Woodgate Middlesbrough" en une ultime et terrible surprise.

Neville Lucky, La dernière chasse de Woodgate Middlesbrough, Lausanne, Nouvelles Editions Humus, traduction par Baal de Match.

Le site des Nouvelles Editions Humus.

Lu par Julien Hirt.

dimanche 21 mai 2023

Dimanche poétique 589: Cécile Meyer-Gavillet

Le printemps à la fenêtre...

Alors que l'heure est matinale
J'assiste à la venue au monde
De la saison printanière.
Pourtant tout semblait reposer
Tout paraissait encor dormir.
La primevère mit son nez
Par-dessus son large feuillage.
Dépliant ses mains dans le jour
Se laisse bercer au soleil.
C'est un bonheur uni du chant
De la lyre, ouvrant le matin.
Dans ses voiles printaniers,
Le vent se glisse à mon oreille,
Laissant frémir une chanson.
Les arbres longtemps admirés,
Le pré encore ébouriffé,
Dans ce sensible matin bleu
Vibraient de mon étonnement.
La nature ainsi mise à nu
Là, se révèle un Dieu poète.

Cécile Meyer-Gavillet, L'air de rien, Fribourg, Cécile Meyer-Gavillet, 2017.

vendredi 19 mai 2023

De la France à l'Argentine, deux hémisphères s'observent: dix nouvelles de Françoise Cohen

Françoise Cohen – "Des deux hémisphères", ce sont dix nouvelles à la fois diverses et tenues par quelques constantes. L'écrivaine y joue sur les deux tableaux de l'Argentine et de la France, précisément vus comme les deux hémisphères du recueil. Et elle adopte l'absence comme thème récurrent.

Si le rythme des dix nouvelles du recueil est plutôt lent, l'écriture varie avec aisance et justesse et n'hésite pas à interpeller le lecteur. Celui-ci apprécie ainsi l'introspection de "Déambulations parallèles", où les ambiances parisienne et argentine résonnent librement avec le ressenti et l'imaginaire du personnage principal, ou la polyphonie mise en place dans "O silent wood". 

Ouvrant l'ouvrage, "Peau neuve" installe précisément le thème de l'absence, à travers ce père trop longtemps enfui de la vie familiale, et qui revient dans la vie de sa fille, devenue une chirurgienne célèbre grâce à une greffe de peau. Incidemment, le lecteur apprend que Valentin, le patient noir qui recevra la greffe, se demande s'il devra endosser une greffe de peau blanche...

Polyphonique également, "Square de l'Oiseau Lunaire" utilise comme décor une place méconnue de Paris, hantée par une sculpture de Joan Miró. Sentimentale, non exempte d'une certaine rouerie de la part du personnage masculin, elle laisse une porte ouverte aux deux solitudes qui s'y frottent: celles de Malena et de Raphaël.

Le rêve a aussi sa place dans "Des deux hémisphères". En témoigne bien sûr l'onirique nouvelle "Un samedi à Paris", dont le début a de quoi désarçonner à la façon de ces songes étranges que nous avons tous eus un jour ou l'autre. Ce rêve confine à l'imaginaire de tout un pays, celui décrit dans "Au pays de Casiment", lieu imaginaire où tout est "presque". Prenant pour prétexte une course de demi-fond qui n'aura jamais lieu, voilà un conte qui donne à réfléchir sur ce que chacune et chacun de nous a peut-être loupé, de peu, et pas forcément pour les bonnes raisons – voilà qui peut interpeller, amuser puis déranger mine de rien.

Quant à ce fameux thème de l'absence, il se manifeste encore par le choix d'éléments originaux autour des personnages. "Bella et moi" évoque ainsi l'absence d'un jumeau phagocyté par le personnage situé au cœur de la nouvelle. Sur un autre ton, la nouvelle "Un mercredi à Buenos Aires", peut-être la plus tendue dramatiquement du recueil, évoque la perte des bijoux de famille, forcée par l'irruption de malfrats avides de dollars. 

La cohésion du recueil est assurée, en souplesse, par le thème de l'absence et par le grand écart entre la France et l'Argentine. De façon plus concrète, il l'est aussi par la récurrence de certains prénoms de personnages, certes sans cesse recréés: dès lors, le lecteur se sent autorisé à admettre la récurrence de quelques personnages, voire à considérer que l'un d'eux, Malena peut-être, est l'alter ego littéraire de l'écrivaine. 

Françoise Cohen, Des deux hémisphères, Paris, L'Harmattan, 2023.

Le site des éditions L'Harmattan.

jeudi 18 mai 2023

Les joies et les peines d'un écrivain en salon

Olivier Chapuis – Pour l'écrivain, le métier d'écrivain est un thème en soi. Le romancier suisse Olivier Chapuis lui consacre tout un livre, "Brèves de salon". Se fondant sur son propre vécu, il s'y concentre sur l'activité déployée dans les salons du livre: dédicaces plus ou moins nombreuses, tables rondes, repas plus ou moins pantagruéliques. 

Chacune des chroniques de cet ouvrage bourré d'humour a fait à l'origine l'objet d'une publication sur un réseau social célèbre. Et certaines d'entre elles sont agrémentées d'illustrations de la dessinatrice de presse suisse Bénédicte: amusantes, tout en rondeur, elles ne sont pas sans rappeler, dans l'esprit, certains dessins que Piem a signés pour "Souvenirs d'un libraire" de Jacques Plaine – grand créateur de salons et fêtes du livre s'il en est.

Les salons que l'auteur évoque sont de toute sorte, des plus modestes, vécus dans des villages français pas toujours simples d'accès aux plus importants, le salon du livre de Genève, à Palexpo, étant par exemple vu comme un "élevage intensif" et, par une métaphore malicieuse, une sacrée basse-cour. 

Et parler des salons, c'est parler aussi des clients, des gens qu'on aborde ou qui demandent où se trouvent les toilettes ou telle vedette stratosphérique. Voire des ventes: si l'auteur se positionne en auteur peu coutumier des foules de fans se battant pour avoir leur exemplaire, il n'hésite pas à exprimer, au fil des pages, sa reconnaissance pour telle ou ou telle vente inattendue, idéalement assortie d'une dédicace sans faux pas. Il est à relever que comme les acheteurs et les lecteurs sont souvent des acheteuses et des lectrices, l'auteur n'hésite pas à utiliser le féminin grammatical générique pour les évoquer.

Enfin, si l'auteur ne cite guère les lieux et les personnes dont il parle, à quelques exceptions près, il arrive qu'on les reconnaisse entre les lignes. Ainsi, tel modérateur constamment occupé par ses lunettes, évoqué à deux ou trois reprises, pourrait bien être le journaliste Pascal Schouwey

Les écrivains se reconnaîtront à coup sûr dans l'une ou l'autre des anecdotes brièvement relatées dans ces ironiques "Brèves de salon". Quant au lectorat en général, il aura l'occasion de découvrir, amusé, quelques aspects insoupçonnés de ce que vit le bonhomme (ou la femme) qui attend et appâte le chaland, assis derrière sa table et ses piles de livres branlantes.

Olivier Chapuis, Brèves de salon, Bulle, Montsalvens, 2023. Illustrations de Bénédicte.

Le site des éditions Montsalvens, celui de Bénédicte.

mercredi 17 mai 2023

Avec Edith Behr et Gérald Tenenbaum, les voies impénétrables de l'émancipation

Gérald Tenenbaum – Comment en est-on arrivé là? Partant d'un prologue des plus dramatiques, relatant la mise à mort d'un campement de touaregs par ceux d'Al-Qaïda, le roman "L'Affinité des traces" de Gérald Tenenbaum relate le destin singulier d'Edith Behr dite Talyat, marqué par la judéité, la soif d'émancipation et les derniers jours de l'Algérie française.

L'écrivain réussit brillamment à recréer ce qu'est la manière de vivre en juif dans les années 1960 à Paris, entre les modes culturelles marquées entre autres par la parution du roman "Bonjour tristesse" de Françoise Sagan et la volonté de perpétuer un art de vivre mis à mal par la Shoah, qui a décimé la famille d'une Edith dès lors ballottée dans ce qui lui reste de famille.

Il y aura des mots de yiddish, ancestraux comme certains rituels, dans "L'Affinité des traces". Et aussi le poids des usages, des mariages arrangés, des destins tout tracés pour les filles juives auxquelles le rabbin trouvera un mari. 

Force est de relever qu'Edith Behr vit constamment dans des familles qui ne sont pas les siennes; sa quête d'émancipation sera donc aussi la quête d'une famille qui sera la sienne, choisie plutôt qu'imposée.

Les mots de yiddish, les traditions dites d'homme à homme (ou de femme à femme), l'auteur les fera résonner avec le monde ancestral des touaregs, où Edith va finalement trouver ce qui sera sa vie après un passage comme sténographe et dactylo au sein de l'armée. Recréant les mots voilés, il recrée avec finesse le langage volontiers elliptique du peuple du désert, toujours en quête d'eau, pétri lui aussi de traditions porteuses de sens, dites par des mots qu'on ne saurait traduire et que l'auteur restitue donc tels quels, avec le souci d'en évoquer la signification profonde.

Dès lors, Edith Behr apparaît comme le point de contact entre le colonisateur français et les touaregs, autochtones s'il en est, capable de comprendre deux univers que l'Histoire a rapprochés mais dont l'auteur dit les différences. Le lecteur français ou occidental se trouve ainsi en terrain connu, voire en zone de confort, lorsqu'il sera question des usages militaires de l'armée française. Mais cette zone de confort n'est pas anodine: en évoquant les essais nucléaires français dans le Sahara, l'auteur rappelle certains pans sombres de la présence française en Algérie. Et rend implicitement l'attachante Edith complice, peut-être à son corps défendant: avait-elle signé pour ça?

Bouclée sur une note d'espoir portée par l'envie de raconter encore et encore pour faire tradition, cette histoire riche et finement ciselée, soucieuse de profondeur lorsqu'il s'agit de dire les mentalités, leurs conjonctions et leurs antagonismes, est mise en valeur par un style des plus soignés. L'écriture sait se faire envoûtante par moments, n'hésitant pas à jouer sur les sonorités et les parentés des mots pour faire jaillir un supplément de sens.

Gérald Tenenbaum, L'Affinité des traces, Nancy, Le voile des mots, 2023. Première édition Paris, Editions Héloïse d'Ormesson, 2012.

Le site de Gérald Tenenbaum, celui des éditions Le voile des mots.

Lu par Airelle, Guide Lecture, Joyeux drilleLe Canapé RougeTioufout, Val Bouquine.


lundi 15 mai 2023

À la rencontre des drames d'une poignée de personnages lausannois avec Laurence Voïta

Laurence Voïta – Un homme pressé bouscule un malvoyant en gare de Lausanne... et le drame démarre. C'est de là que part "Aveuglément" de Laurence Voïta: une bousculade qui, survenue entre deux personnes, va impacter un certain nombre de destins que la romancière va creuser en profondeur. 

L'auteure a le génie de créer un début des plus accrocheurs en pratiquant habilement la rétention d'information, à la façon d'un flou artistique. Elle en dit ni trop ni trop peu sur ces deux personnages qui se bousculent, juste assez pour que le lecteur ait envie d'en savoir davantage. 

Et peu à peu, au fil des pages, la focale se précise, faisant émerger d'autres personnages. Ont-ils quelque chose à voir entre eux? A priori non. Mais le récit va s'attacher à éclairer habilement certains liens et ruptures insoupçonnés: famille, amitié, divorce houleux. Ce ne sont rien de moins que des secrets, que le lecteur découvre peu à peu.

Qui sont ces personnages? Pour n'en citer que quelques-uns, il y a donc José, le malvoyant, qui tisse avec l'aïeule Mathilde une complicité que l'auteure restitue avec tendresse et malice. Il y a celui qui bouscule: Marco, qu'on a cru mort noyé, et qui refait surface sept ans plus tard tel un Martin Guerre moderne. Et qui hante l'école primaire que fréquente son fils, suscitant des questionnements légitimes auprès d'une bande d'écoliers: cet homme sorti de nulle part, qui loge à l'hôtel et hante la cour de récré quatre fois par jour est-il un pervers?

Toutes et tous autant qu'ils sont, famille monténégrine vivant dans un tout petit logement, couple de lesbiennes, femme à chat aimant les macarons, enfants et aînés, les personnages d'"Aveuglément" sont des gens ordinaires, de parfaits anonymes. Les drames qui traversent leurs vies peuvent paraître presque banals. Mais l'auteure réussit à démontrer qu'à leur échelle d'humains, ils sont considérables. Si Marco est devenu aveugle en quelques jours à la suite d'une maladie dégénérative, par exemple, tel enfant meurt d'une méningite foudroyante en à peine plus de temps dans ce roman. Et si attachante que puisse paraître Mathilde, elle aussi a connu son lot de drames personnels difficiles à raconter.

Dès lors, c'est dans les méandres de la vie de quelques personnages ordinaires, travaillés avec soin, que l'écrivaine se plonge, avec une attention empreinte d'empathie pour les peines vécues – ce qui n'empêche pas le rejet des violences, concrétisé par le personnage de Bruno Schneider, policier à la retraite qui n'arrive pas à décrocher. Il en résulte un roman en forme de nœud d'intrigues, empruntant aux codes du polar comme à ceux de la littérature blanche, écrit en chapitres courts aux titres marqués par la temporalité et rédigés tantôt en dialogues rapides, tantôt en paragraphes longs qui imposent au lecteur de prendre un peu de temps.

Laurence Voïta, Aveuglément, Lausanne, Favre, 2023.

Le site des éditions Favre.

Lu par Francis Richard.

dimanche 14 mai 2023

Dimanche poétique 588: Danielle Risse

Nul ne sait pourquoi
Le temps électrise le ciel.

Le vent chasse les rêves,
Trouble les nuages,
Et volent les mots
Dans les rues tristes de l'hiver.

Émerge à l'horizon
Une hirondelle
Et le rire d'un enfant.

Danielle Risse (1951- ), Respirer la pluie, Vevey, Editions de l'Aire, 2023.

samedi 13 mai 2023

Avec Olivia Gerig, vengeance et jeux vidéo du côté de Genève

Olivia Gerig – Avec "Witch Hunt", les lecteurs fidèles de l'écrivaine Olivia Gerig se retrouvent en terrain connu: une intrigue policière dans la région qui entoure Genève côté France, fondée sur des des indices troublants qui empruntent à la fois au genre fantastique et aux codes du domaine religieux. Et pour le coup, après "Les ravines de sang" entre autres, la capitaine Aurore Pellet, de la police d'Annecy, va reprendre du service, cherchant comme d'habitude, et c'est l'une des lignes directrices de ce roman, le bon équilibre entre vie amoureuse et vie professionnelle. 

L'écrivaine se renouvelle parfaitement avec son dernier opus: le lecteur va ainsi baigner dans l'ambiance inquiétante d'anciens sanatoriums, construits dans l'immédiat après-guerre et désormais inutiles. Le sanatorium Martel de Janville, en particulier, va rapidement trouver sa place dans "Witch Hunt". Convoquant l'histoire du bâtiment et rappelant qu'il est désaffecté, évoquant les amateurs d'Urbex comme les mises en scène qu'un tel lieu autorise, l'écrivaine excelle à lui conférer un caractère inquiétant. 

Or, il se trouve que ce caractère sert d'ambiance à l'épilogue d'un jeu vidéo en ligne qui tourne mal, piloté qu'il est par une famille vengeresse. Femme du vingt et unième siècle, la capitaine de police Aurore Pellet va devoir enquêter autour de bûchers et de potences parfaitement moyenâgeux. Qui sont les victimes, qui sont les bourreaux? "Witch Hunt" les dessine, peu à peu. Et le lecteur s'apercevra qu'un jeu vidéo en ligne, porté par une philosophie sectaire, dessine le terrible fil rouge du roman.

L'écrivaine met ainsi en scène les risques que recèle la pratique du jeu vidéo, dès lors qu'elle est compulsive. "Witch Hunt" est un roman peuplé de geeks, certes; ceux-ci sont mis à la merci d'une poignée de criminels. Ceux-ci sont certes animés par un esprit de vengeance qu'ils considèrent honorable. Mais est-il forcément acceptable du point de vue moral? C'est ce qu'illustrent les personnages d'Iris et Achilles Duc, vengeurs d'une mère décrétée "sorcière", au sens où Mona Chollet a pu l'entendre, parce que, volontairement ou non, elle n'a pas vécu tout à fait comme le veut la société qui l'entoure. Alors certes, il est permis de discuter de la citation de la philosophe Mona Chollet que l'auteure a glissé dans son roman: hors contexte en tout cas, celle-ci ne semble pas exempte du péché de procès d'intention. Mais c'est un autre sujet...

Le roman "Witch Hunt" est parfaitement porté par une écriture rapide: écrits de manière fluide, les paragraphes et les dialogues lui confèrent une structure efficace et une ambiance parfaitement inquiétante. L'auteure crée d'excellents dialogues; elle construit aussi des personnages qui fonctionnent pleinement dans un monde où le féminisme trouve sa place ("la" capitaine, écrit constamment la romancière), même si l'on peut toujours aller plus loin en la matière. Et enfin, on ne saurait oublier le travail de l'auteur sur les musiques de notre temps, volontiers rock and roll, qui confèrent à l'œuvre un supplément de rythme à un roman déjà trépidant et qui, en grand, rappelle les dangers du monde virtuel et des jeux de rôle vidéo.

Olivia Gerig, Witch Hunt, Montreux, Romann, 2023.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Romann.

vendredi 12 mai 2023

Danielle Risse, poésie sereine

Danielle Risse – Dernier recueil de l'écrivaine Danielle Risse, "Respirer la pluie" est un court ouvrage aux ambiances sereines et reposantes. Les poèmes qu'il recèle sont autant de denses miniatures ciselées avec grâce. Et ce sont des thèmes familiers, simples, qu'ils abordent à travers leurs vers libres.

Le motif de l'enfance occupe ainsi toute la première partie du recueil, "Plume de vie". L'auteure évoque tantôt les souvenirs venus du passé, tantôt les enfants sortis du nid, comme on dit – ce qui permet d'introduire ce motif de la plume de vie: "Ecrire avec mon sang", dit le premier poème de cette section. Et, plus largement, l'image récurrente de l'oiseau.

Nimbée de nostalgie, la deuxième partie, "Tout est consenti", dit le temps qui passe au gré des saisons et du vent qui souffle et emporte les souvenirs, mais aussi des disparus. Plus loin, des images telles que celles du ciel ou des nuages suggèrent que la poétesse, au travers des ressentis qu'elle dépeint, s'inscrit dans un cosmos qui la dépasse, mais qu'elle peut appréhender, entre autres, par la poésie.

Des images viennent alors se faire jour dans l'esprit du lecteur. L'impression de sérénité qu'il ressent naît de l'écriture elle-même, sobre, ponctuée uniquement de virgules et de points: de quoi respirer tranquillement, sans haleter. 

Marquée également par le choix d'un vocabulaire simple et concret, fortement évocateur, cette sérénité laisse deviner une poétesse en paix avec elle-même et avec le monde, si tourmenté qu'il puisse être. Cela, alors que vient le soir de la vie.

Danielle Risse, Respirer la pluie, Vevey, L'Aire, 2023.

Le blog de Danielle Risse, le site des éditions de l'Aire.

Lu par Francis Richard.


lundi 8 mai 2023

Un livre à déguster un verre à la main...

Collectif – Par excellence, le recueil de nouvelles "Petites proses éthyliques" se déguste un verre à la main. Tout est né d'une initiative originale: quinze auteurs installés en Suisse romande ont reçu chez eux une bouteille d'une boisson alcoolisée, vin, bière ou spiritueux. Charge à eux d'écrire "avec" le breuvage, en le laissant résonner en eux plutôt qu'en en faisant une simple note de dégustation. 

Lus et dégustés dans un premier temps au Théâtre de l'Echandole à Yverdon (Suisse), ces courtes proses font désormais l'objet d'un recueil que tout lecteur peut savourer sans modération.

Il convient de préciser que les breuvages, si divers qu'ils soient, sont romands, et le plus souvent vaudois. Ce qui n'empêche pas les surprises: il y a des vins de cépage et d'assemblage, des bières de petite production, des produits de proximité, de l'absinthe et même de la vodka, bel et bien produite en Suisse.

Bière...

Si court qu'il soit, le recueil "Petites proses éthyliques" est donc divisé en trois parties qui ont toutes leur caractère propre – sans même, gageons-le, que les auteurs ne se soient consultés. Ainsi, les cinq nouvelles liées à la bière fleurent bon la liberté et, parfois, la jeunesse. 

On pense au gamin de 13 ans qui fait sa première fugue dans "Accord entre la bière et l'esprit" de Jean-Pierre Rochat, ou à "Archéologie du club imaginaire" de Thomas Flahaut – une nouvelle au parfum générationnel (comme s'il y avait un âge pour boire de la bière) qui, paradoxalement, met en scène un narrateur qui n'a pas bu sa bière. De Marie-Christine Horn, "Tanzanite" associe la bière à la moto, véhicule qu'on associe volontiers à une farouche liberté. 

Enfin, le lecteur amateur de mots recherchés (la liberté de l'écrivain!), écrits comme en état second, goûtera la saveur complexe de "Coup de sève" de Cédric Pignat. Et il y a énormément de tendresse dans l'habile tentative, essayée par Claire May dans "Ad Aeternam", de personnifier la cannette de bière qu'elle a reçue.

... vin...

"Qui sait déguster ne boit plus jamais de vin mais goûte des secrets", écrivait jadis Salvador Dalí. C'est ces secrets que partagent les écrivains dont le lot a été une bouteille de vin. Celle-ci les aura le plus souvent plongés dans un état qui favorise la narration d'histoires. 

Est-ce une surprise, pour ceux qui le connaissent? Dans "Totem Garanoir", c'est le chasselas qui devient le totem d'Alexandre Grandjean, écrivain friand de ce cépage. Corinne Desarzens, elle, sait surprendre avec "Squadra rouge cerise", texte gourmand qui plonge dans le monde du foot et des maillots rouges. Avec "L'Amertume", Frédéric Jaccaud glisse, comme le titre l'indique, une note d'amertume dans le recueil: le vin peut avoir un goût qui désarçonne. Est-ce un défaut du vin? La question est ouverte. 

L'expérience de dégustation se fait dansante avec "La Valse" de Valérie Gilliard, marquée par les vers de Baudelaire. Et enfin, c'est l'histoire de la bouteille elle-même qui constitue la trame de "Karma" de Lolvé Tillmanns – une trame qui esquisse avec le sourire les rapports qui s'installent entre la bouteille, le bouchon et le vin. Comme quoi, une bonne bouteille, c'est tout simple...

... spiritueux

Quant aux nouvelles consacrées aux spiritueux, elles font volontiers le choix de l'étrange et du rare: on ne boit pas tous les jours des boissons aussi fortes, et l'esprit se trouble tout particulièrement, ouvrant la porte à des ambiances oniriques. Avec la nouvelle initiatique "Mes douze yeux souterrains", André Ourednik donne le ton...

Le motif de la météo et des brumes est ainsi présent dans "Jussy Creek" de Florian Eglin comme dans "Au ban les brumes" de Marie-Jeanne Urech, un texte empreint de nostalgie et de saveurs de ripaille qui semble répondre à "La William's" de Raluca Antonescu, qui rappelle que les alcools forts sont aussi parfois une affaire familiale. Enfin, de la nouvelle de Maxime Maillard qui conclut le recueil, on retiendra les derniers mots, ceux qui peuvent éclairer tout le recueil d'un seul coup: "... cette chaleur qui rosit vos joues" – chaleur porteuse de joie, agréable et recherchée, née de tout alcool.

Enfin, il convient de relever la gouleyante préface de Thierry Raboud, qui rappelle en quelques exemples frappants, volontiers choisis dans le monde littéraire suisse, les rapports complexes entre les écrivains et l'alcool. Même la science en parle... Ce sont ces rapports que "Petites proses éthyliques" a voulu faire expérimenter à ses quinze écrivains. Et c'est réussi!

Collectif, Petites proses éthyliques, Vevey, Hélice Hélas, 2023. Préface de Thierry Raboud.

Le site des éditions Hélice Hélas.

dimanche 7 mai 2023

Dimanche poétique 587: Pierre-André Milhit

l'idée de l'orage
et soudain un orage violent sur le lac
une antique barque ramène des fantômes
le capitaine est une femme
portant un chignon rouge
elle tient la barre comme le sexe d'un géant

l'éclair a séparé le ciel
d'un côté les filles les plaisirs les cris
de l'autre les monstres et les larmes
je ravaude un vieux rêve

ils ou elles disent les misères du monde

Pierre-André Milhit (1954- ), La garde-barrière dit que l'amour arrive à l'heure, Genève, Editions d'Autre part, 2013.

vendredi 5 mai 2023

Marc Voltenauer, du rififi chez les Albanais

Marc Voltenauer – Les Albanais débarquent en nombre dans le dernier opus de Marc Voltenauer, "Cendres ardentes". Plus précisément, c'est dans la diaspora albanaise en Suisse que l'agent Andreas Auer se plonge pour mener dans cette nouvelle enquête.

De cette diaspora, l'auteur dessine un portrait approfondi, porté par le motif du déchirement entre l'intégration au pays d'accueil et les traditions du pays d'origine. Les citations du kanun, code d'honneur local, prennent place à juste titre en tête des chapitres qui mettent en avant le clan Hoti. Ce code d'honneur va constituer la faille dans ce clan, entre ceux qui le comprennent surtout dans sa rigueur et ceux qui préfèrent transiger parce qu'après tout, c'est en Suisse, Etat de droit qui ne connaît pas ce genre de code officieux, que leur vie se passe. Les éclats sont programmés!

Cela, sachant que le kanun n'est pas que violence, et que selon l'auteur, celui n'en retient que l'usage de la force n'a rien compris – ou l'exploite à des fins personnelles, pas nécessairement honorables. Ainsi, et c'est un peu attendu, le plus intégriste des tenants du kanun est aussi le personnage le plus affreux du roman. Et ce n'est pas peu dire: meurtres rituels, proxénétisme, assassinats, anthropophagie, l'auteur met le paquet.

Et c'est bien le recours à cette violence qui va lancer Andreas Auer et son équipe dans une nouvelle enquête qui trouve son fondement dans un morceau de cadavre retrouvé dans le Léman par une innocente nageuse. Il était pourtant bien lesté, le cadavre, presque comme dans "C'est arrivé près de chez vous", le film fameux avec Benoît Poelvoorde: plein de briques au fond du sac poubelle... mais là, ce n'était pas une question d'os poreux.

En effet: quitte à ce que cela puisse paraître long et un peu sèchement technique en début d'intrigue, l'auteur choisit, patiemment et de façon convaincante, de donner la vedette à la police scientifique: érigée en référence face à des cadavres peu parlants, c'est elle qui fera vraiment avancer l'enquête, indice par indice. L'auteur a l'habileté de montrer ce qu'il y a au-delà du médecin légiste rigolard bien connu des lecteurs de polars: en faisant intervenir un entomologiste, il donne à voir une autre manière de mener l'enquête, en particulier en montrant comment les insectes anthropophages (tiens, comme le méchant de l'histoire...) peuvent indiquer les circonstances d'une mort criminelle. C'est dègue? L'auteur ne dément pas, ne cache rien. C'est le job... 

Dès lors, l'intrigue se développe sur des ressorts classiques, fonctionnant autour d'un truand qui aime ses petits plaisirs, pourvu qu'ils soient discrets. Pédagogue malicieux pour ce qui est de la médecine légale, l'auteur le sera dès lors aussi lorsqu'il s'agit d'exposer en détail les soubassements culturels de l'anthropophagie, tabou majeur dans l'inconscient collectif: Carl Gustav Jung est passé par là. Et l'auteur ne manque pas de mettre en résonance le caractère choquant du cannibalisme humain et l'envie des bonnes choses qui nous anime tous: "Quel est le vin qui pourrait se marier parfaitement avec un steak d'humain tartare?", a dû se demander le chef étoilé finlandais chargé de l'organisation du festin. Et le lecteur se surprend à se demander comment il a trouvé le moyen de proposer un Pic Saint Loup... 

Enfin, l'une des lignes de force importantes de "Cendres ardentes" est la condition gay et la fluidité des genres. Du côté familier, cela passe par Andreas Auer, qui reçoit l'émouvante demande en mariage de son compagnon (une possibilité nouvelle en Suisse, le mariage pour tous ayant été approuvé par référendum en 2020), le journaliste Michael – ce qui permet d'avoir un polar qui, telle une romance, se termine par un mariage. De façon plus rare (mais là, on pense à "Le courage qu'il faut aux rivières" d'Emmanuelle Favier), l'auteur évoque la situation typiquement albanaise des vierges jurées. Il exploite un tel personnage, femme vivant comme un homme dans un contexte patriarcal (et par choix dans ce cas, mais l'est-ce toujours?), pour créer quelques vigoureux retournements de situation et coups de théâtre.

"Cendres ardentes" permet aux amateurs du genre de retrouver un Marc Voltenauer qui prend le temps de planter le décor et de l'analyser longuement, sous toutes ses coutures si finement techniques qu'elles soient, comme si c'était un besoin viscéral. Pour pénétrer dans ce polar, il faut donc accepter une certaine lenteur au début, le temps de poser un décor moins familier que ce que l'on croit. Mais le lecteur qui accepte d'entrer dans cette manière de procéder sera récompensé par une intrigue flamboyante, soigneusement chantournée, avec un méchant qui, si l'on concède qu'il est prisonnier de sa vision du monde traditionnelle et viciée, est aussi vraiment méchant, en mode spectaculaire. Ne serait-ce que parce qu'il aime la chair fraîche, à plus d'un titre...

Marc Voltenauer, Cendres ardentes, Genève, Slatkine & Cie, 2023.

Le site de Marc Voltenauer, celui des éditions Slatkine & Cie.

Lu par BadGeeketteCathJack, T'as où les livres

jeudi 4 mai 2023

Sabine Dormond, quand l'amertume entre dans la danse

Sabine Dormond – Pour danser la bachata en couple, il faut être deux, ni plus ni moins. Sabine Dormond développe l'intrigue de "Danse nuptiale" en imaginant qu'une troisième âme, voire d'autres encore, s'immisce dans un duo au fonctionnement intrigant et chaotique: Monsieur est un professeur de danses latines aussi jeune que beau, et Madame une personne d'âge mûr.

C'est avec un regard aigu que l'auteure observe les méandres de la passion qui naît entre Ruben et Anne, en se mettant dans la peau de cette dernière. Cette acuité se traduit par des chapitres courts et percutants, surtout au début de ce bref roman, mais aussi par la description de ces petites choses qui font d'un amour une obsession, un lieu où l'on est seul au monde. 

Cela, jusqu'au mariage – auquel l'auteure consacre à juste titre le chapitre le plus long de l'ouvrage: il incarne ce moment clé où l'union amoureuse entre deux personnes devient une affaire sociale, où le réel retrouve sa place. La noce, c'est la famille, mais aussi les ex – une en particulier, Niva, dite "Gueule de hareng". Dès lors, l'auteure fait remonter des sentiments acides dans le cœur d'Anne, jusqu'aux premiers nuages. 

Peut-on vivre avec un prof de danse qui, professionnellement, va passer sa vie à faire tourbillonner les plus belles femmes, dans la sensualité de la bachata? Est-il possible d'écarter toute jalousie dans ces conditions? Et Ruben, tel qu'Anne l'observe, a-t-il vraiment liquidé tous ses vieux démons? A peine finie une noce venue trop vite que le venin s'installe – l'auteure utilise les mots forts de "déflagration" ou de "bombe" pour exprimer ces moments où les images que l'on a l'un de l'autre s'entrechoquent avec violence.

Pour illustrer l'amertume des sentiments naissant de la vie en société et du retour au réel, l'auteur met en scène Sarah, l'âme damnée d'Anne. Sarah fonctionne comme le personnage romanesque classique de la meilleure amie du personnage principal. Cependant, l'écrivaine a le génie de détourner ce type pour en faire l'un de ces amis avec lesquels on n'a pas besoin d'ennemis: Sarah a le chic pour porter le fer sur les points faibles et mettre au jour la part d'ombre d'Anne. Qui est Sarah, vraiment?

Précis et fort, "Danse nuptiale" invite le lecteur à entrer dans la danse. Cela, pour vivre avec Anne et Ruben les affres d'un amour passionné, torturé par le réel et par les personnages eux-mêmes.

Sabine Dormond, Danse nuptiale, Lausanne, BSN Press, 2023.

Le site de Sabine Dormond, celui des éditions BSN Press.