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dimanche 30 août 2026

Un bistrot, un quartier, des femmes et des hommes

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer – L'une partage ses souvenirs, l'autre tient la plume: Jean Steinauer relate dans "Café des Chemins de fer" la destinée d'un restaurant qui a su marquer son époque et sa ville de Fribourg, Marie-Claude Cotting jouant le rôle de mémoire des lieux et d'une famille qui a su tenir la boutique sur plusieurs générations. Ce "Café des Chemins de fer", l'intelligence artificielle de Google le connaît et le qualifie de "légendaire". C'est peu dire...

Les auteurs dessinent la géographie et l'histoire du quartier fribourgeois de Pérolles. Tout commence avec la représentation d'un petit monde ouvrier et populeux, auquel viennent s'ajouter les Italiens, mais aussi les Américains. Force est de relever que l'observation des lieux se révèle précise pour le lecteur, jusque dans l'anecdote: le lecteur trouvera dans les pages de "Café des Chemins de fer" le profil des horsains, Français issus d'une école proche ou étudiants universitaires américains, mais aussi d'une forme de population fribourgeoise de moins en moins ouvrière et agricole au fil des ans. Le quartier suit, et l'ouvrage rappelle la désindustrialisation du quartier de Pérolles.

Mais ce n'est pas là que se trouve le cœur de "Café des Chemins de fer". L'auteur, dûment informé, rappelle que ce café, sujet essentiel du livre, est avant tout une aventure humaine et familiale. Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer font revivre cette aventure, décrite avec force détails. On découvre ainsi les "Mimis", filles du patron (Marie-Claude en est), peu à peu intégrées aux affaires d'un café qui ne connaît guère de relâches, ou Marcel, vu comme un patriarche à la langue bien pendue, qui pratique la turbosieste à la manière des "petits sommes" de Napoléon. 

Ce court ouvrage tire son importance patrimoniale de l'observation de quelques humains, clients en particulier. Les anecdotes livrées sont du reste savoureuses, qu'il s'agisse de carnavals qu'il faut gérer ou des avanies d'un éléphanteau du cirque Knie, venu avec ses maîtres au Café des Chemins de fer sur la base de la recommandation d'un prêtre finement observateur, Claude Cotting, actif en Afrique au milieu du vingtième siècle. Des anecdotes, il en naît aussi autour de la table dite des "menteurs", où s'assied plus d'un hâbleur.

Telle l'ambiance, l'écriture se révèle volontiers amusée. Le lecteur sourit aux anecdotes de bistrot racontées, où le réel et l'imaginaire ont entre eux une frontière poreuse. Il se reconnaît dans ce qui touche à sa manière de façonner le monde – on se souvient du "Grabe", friche du plateau de Pérolles, où plus d'un gamin de Fribourg a appris le métier d'humain, et on se plaît à souvenir que la manière qu'ont les enfants d'improviser un terrain de football est un peu la même qu'en d'autre lieux dans le Fribourg que dessinent Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer. Enfin, il sera question des entreprises installées sur le plateau de Pérolles, défuntes ou non.

A quelques nuances près, la musique littéraire de "Café des Chemins de fer" répond à la légitime aspiration de faire revivre le souvenir de bistrots aujourd'hui disparus sans être remplacés – dans cet esprit, on pense à l'enquête de Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots. En faisant revivre dans un langage populaire et sans affèterie le "Café des chemins de fer", Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer se concentrent sur un établissement populaire, ferment de mixité sociale, pour donner à voir tout un pan d'histoire locale, avec ses acteurs et ses réalisations, ses joies et ses contraintes.

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, Café des Chemins de fer, Orbe, Bernard Campiche éditeur, 2020.

Le site des éditions Campiche.

samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.

jeudi 13 août 2026

Orgie au Scex rouge

Emmanuelle Robert – C'est aux Diablerets que se situe "Le festin de la bête", trentième opus de la collection "Gore des Alpes". Connu pour sa station de ski, ce haut lieu des Alpes vaudoises se teint de rouge le temps d'un roman d'horreur où se mêlent sexualité débridée, bonne chère, êtres humains et créatures fantastiques qui avancent masquées. L'autrice ose l'ambiguïté dès les premières pages du prologue en posant son intrigue non loin d'un pic alpestre dit "Le Scex Rouge". Ceux qui savent prononceront correctement...

"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.

Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.

Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.

Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.

Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.

Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.

lundi 10 août 2026

Du liant pour les humains et les pays déchirés

DESPOT

Slobodan Despot – Le premier roman de l'écrivain et éditeur suisse Slobodan Despot plonge son lectorat dans ce pays qui n'existe plus et où il est né: la Yougoslavie. Une Yougoslavie en morceaux, voilà ce que montre "Le Miel". Un roman bien nommé, où le produit des abeilles, personnage à part entière, joue entre autres le rôle de liant providentiel. Un roman traversé, aussi, par un précepte récurrent: "Chacun de nos gestes compte."

... À compter par celui de Vera qui, en présence de deux personnages en panne sur l'autoroute, l'un d'âge mûr, l'autre carrément sénior. Le moins âgé, qu'on découvre être le fils de l'autre, se plaint de ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer le dépannage d'un véhicule déjà fatigué par les kilomètres. Sans réfléchir, Vera lui donne l'argent, une forte somme qu'elle gardait pour payer des arriérés d'impôts. Et voilà que le fils, Vesko, dit "le Teigneux", vient quelques jours plus tard lui apporter cinquante kilos de miel... et toute son histoire, que Vera confie en parallèle au narrateur, qui fait figure d'observateur extérieur, voire de commentateur.

Il en résulte, sur à peine 129 pages, toute une histoire un poil picaresque, traversée d'épisodes rocambolesques: dans leur fuite, deux frères, l'un économiste, l'autre engagé sous uniforme, ont oublié leur père apiculteur quelque part dans la Krajina, région de la république autonome des Serbes de Bosnie. Frontières franchies, contrôles aléatoires voire violents: chaque étape montre une Yougoslavie en morceaux, où l'union sous une seule bannière n'est plus qu'un souvenir écrasé par les rancœurs historiques à nouveau exacerbées: djihadisme, oppositions au temps du nazisme ou des empereurs. Le points de vue, précisons-le, est celui des Serbes, désignés rappelons-le comme les méchants des conflits qui ont éclaté dans les années 1990 en ex-Yougoslavie.

Et c'est là qu'intervient le miel, matière bénéfique et prisée depuis toujours, autour duquel l'auteur développe un imaginaire original, quasi merveilleux. Le choix de cet aliment jaune doré en suggère le caractère précieux aux yeux du lecteur. Du côté de Vera l'herboriste, c'est un ingrédient précieux pour la fabrication d'électuaires. Du côté de Vesko et de son père, il a la valeur des pièces d'or (en plus de la couleur) et sert donc de bakchich. Ce qui s'explique: "Les pompistes, c'est comme les gendarmes et les douaniers. Ça a des femmes, des enfants et des rhumes." Et ça marche, mieux même que des espèces ou de l'alcool, de la plus diverse des manières, avec pour constante le respect envers le produit. Et pour le narrateur, c'est le liant d'une histoire aventureuse où, autour du fruit du travail des abeilles, les frontières des hommes sont un instant effacées.

C'est à longs traits que l'on déguste "Le Miel", roman rapide et dense qui, autour d'une poignée de personnages emmenés par le tourbillon du miel, dessine les vestiges d'un pays désormais fracturé en éléments qui ne savent plus s'apprécier et où avoir le mauvais accent peut être fatal. A la profondeur de l'observation des peuples, répond dans "Le Miel" celle de l'observation de gens innocents que l'Histoire baratte.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

Le blog de Slobodan Despot (en sommeil), le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Cécile BaudryFrancis Richard, Sylvain Thévoz.

vendredi 10 juillet 2026

A l'enseigne des cœurs battants

Collectif – Ils se sont passé le mot: dix autrices et trois auteurs, dont la plupart font partie du GAHeLiG, ont choisi d'écrire une nouvelle dans le genre de la romance, avec une seule contrainte: un ancrage fort dans un terroir de Suisse romande. Paru à l'enseigne de La Maison Rose, préfacé par Marie Lyonnet, le recueil "Cœurs de Suisse" est le beau résultat de ce projet commun qui associe des écrivains familiers du genre comme de parfaits débutants – et débutantes.

Tous domiciliés en Suisse romande, les écrivains qui se sont lancés dans l'aventure ont tous choisi un cadre qui, de manière plus ou moins marquée, sera nécessairement plus significatif que le décor interchangeable d'une grande ville. C'est là une première contrainte, tant il y a peu de Paris ou de New York en Suisse romande. Les romances se développent donc dans des lieux-dits ou de petites localités, à l'exception peut-être de la très urbaine romance "Un ciel entre nous" de Jean Morisod qui, à Genève, dévoile les cruautés et la vanité du milieu professionnel du luxe. Quant aux personnages, loin des "citadines branchées" que courtisaient naguère les éditions Red Dress Ink, ceux-ci apparaissent le plus souvent directement accessibles au lectorat, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre. Accessibles, voire accueillants: on pense à la gouleyante nouvelle "La délivrance" de K. Sangil, où la fausse monnaie façon Farinet flirte avec des sentiments amoureux on ne peut plus vrais, fluidifiés par un peu de bon vin valaisan –– le pendant local du Cosmopolitan de Carrie Bradshaw dans "Sex And The City". De quoi faire monter le rouge aux joues!

De manière générale, on sent dans chaque texte l'envie, de la part des auteurs, d'expérimenter, de se détacher un tant soit peu des figures imposées du genre. Cela apparaît dès la première nouvelle, "Le Chant de l'eau" de Céline Chételat, empreinte de tendresse, qui fait toute leur place aux amours enfantines qui grandissent avec les cœurs qui les portent. Venus d'autres horizons, le fantastique ou la science-fiction par exemple, certains auteurs tentent, non sans succès, de rapprocher les genres. 

Cela donne "Le silence des runes" de David Tschopp, avec ses extraterrestres séquestrés qui rappellent, peut-être, par leur sort, les réfugiés qui arrivent en Suisse et qu'on loge dans des centres où la liberté est toute relative, ou alors "Les larmes de la dame blanche" d'Anaïs Guiraud, aux ambiances nocturnes à la fois fantastiques, inquiétantes et romantiques. Sans oublier une nouvelle aux ambiances nocturnes également, mais plus musclée, menée sur les chapeaux de roue autour d'un talisman: "Ici ou ailleurs" de Fabrice Pittet. Quant à la nouvelle "Le Jura Express" de Charlene Kobel, il laisse planer le doute: les cow-boys qui ont attaqué un train touristique jurassiens sont-ils de vrais outlaws venus du passé pour troubler une bande d'amis en goguette, déguisés en personnages du Far West?

L'amour étant un sentiment de toujours, plus d'un auteur s'est aventuré dans le genre de la romance historique. Bénédicte Gandois a emprunté à un épisode méconnu mais bien réel de la Réforme en terre vaudoise l'amorce de sa nouvelle "L'ange musicien", alors que, dans la veine "hate to love", Amélie Hanser réinvente, à grand renfort de dialogues rosses, l'invention de la fondue moitié-moitié sur un marché fribourgeois: c'est "Deux cœurs fondus". Et si son sujet, la confiserie à base de chaudrons en chocolat, est tout à fait actuel, "A la belle Escalade" d'Elisa Alberte se fonde sur la tradition de l'Escalade, née au lendemain d'une tentative d'invasion de Genève par les Savoyards. Et puisqu'on a parlé de narration "from hate to love", mentionnons encore ici "Retour aux sources" de Méline Darsck, qui relate le retour au village d'un grand ponte du rap à scandale, plus habitué aux groupies trop accueillantes qu'à l'accueil rugueux qu'on va lui faire chez lui – enfin, chez lui... ça se discute!

Enfin, le lecteur relève deux nouvelles qui s'aventurent du côté de l'homoromance: d'une part "La danse des automates" d'Azalyne Margot, empreinte de tendresse mais aussi parfaitement documentée autour du monde des boîtes à musique de gare, et d'autre part "Le jet d'eau dans la peau" de Stéphanie Manitta, où les sentiments semblent se rire de certaines contraintes liées au genre, sur fond d'aliments réconfortants servis dans un salon de thé. 

Il déborde d'amour, ce "Cœurs de Suisse". Et surtout, il a offert à treize écrivains l'occasion de revisiter, sur la longueur d'une nouvelle suffisamment développée pour que naisse une histoire d'une certaine épaisseur, le genre populaire mais parfois décrié de la romance. De nouveaux sentiers à explorer? C'est ce que nous diront, à l'avenir, les parcours de chacun des autrices et auteurs.

Collectif, Cœurs de Suisse, Cossonay, La Maison Rose, 2026.

Le site des éditions La Maison Rose.


lundi 15 juin 2026

Une folle brassée de nouvelles

Eloïse Vallat – Signé de la femme de lettres fribourgeoise Eloïse Vallat, "Les frontières de la folie" est un recueil composé d'une bonne vingtaine de nouvelles de sortes variées, écrites au fil des dernières années et parfois déjà parues isolément dans des ouvrages collectifs. "Les frontières de la folie" en est à sa troisième édition, confie du reste la couverture du livre. Et oui: chaque texte qui le compose, volontiers décalé, est porteur d'un grain de folie.

Le premier de ces grains de folie n'est-il du reste pas de donner la vie? Fulgurantes, les trois premières nouvelles de l'ouvrage le rappellent, il y a toujours quelque chose de fou à faire un enfant dans le monde qui est le nôtre. Une fois, c'est un mensonge qui y préside; dans les deux autres, un excès d'alcool qui fait voir la vie plus belle.

Tantôt brèves comme les trois premières, tantôt plus développées, les nouvelles de ce recueil se distinguent autant par leur ton, volontiers marqué par un zeste d'ironie sarcastique (on pense à l'ange gardien femme maladroit dans "Un détour avant le Paradis", comme à "Dissonance", qui brocarde gentiment la tradition fribourgeoise des petits chanteurs du Premier mai), que par la diversité des genres.

Le lecteur est ainsi invité à toucher les folies et bizarreries du quotidien. Elles revêtent cependant sous la plume de la nouvelliste un aspect presque évident: "Hier, j'ai retrouvé des petits bouts de maman jusque dans le jardin", commence "Comme un vrai début de fin du monde". Quant au loisir consistant à faire des puzzles par goût de l'ordre, il est abordé avec un sens de l'absurde pince-sans-rire dans "La pièce du fond". Et on relève le sang-froid presque déplacé de la narratrice de "Un grain dans l'engrenage", Viviane Deplot, 14 ans, plus soucieuse de sa cueillette de muguet que de ses collègues bien mal en point à la suite d'un éboulement en montagne.

Il arrive même que les récits lorgnent vers la science-fiction, voire vers un texte d'anticipation qui verrait disparaître les humains... et eux seuls: "Des os et des croquettes" est la seule nouvelle du recueil à laisser toute la place à deux animaux domestiques, un petit chat et un petit chien qui, unis par le sort, vivent très différemment la disparition subite de leurs maîtres. La seule? Presque: dans "La bête dans la lumière", libre au lecteur d'imaginer qui parle face à un chat vorace.

Force est de relever, par ailleurs, que ce recueil habile et talentueux est irrigué, juste ce qu'il faut, par l'alcool qui mobilise certains personnages. Il sera question à plus d'une reprise de chasselas, en particulier: de quoi redonner du goût à la vie ("Le réveil", parce que l'humain ne se nourrit pas que de pastilles) ou faire passer un premier mai trop longuet et trop dissonant. 

Le format carré du livre, enfin, impose une lecture plutôt lente où les lignes s'étendent. Cela permet de savourer chacune des nouvelles à sa belle valeur.

Eloïse Vallat, Les frontières de la folie, Hauteville, Mots et Merveilles, 2026.

Le site d'Eloïse Vallat, celui des éditions Mots et Merveilles.

Egalement lu par Rebecca. 

samedi 13 juin 2026

Une quête de connaissance et de liberté

Olivia Gerig – Nous voilà dans un vingt-deuxième siècle imaginaire: dans "Les combattants de la connaissance", la romancière Olivia Gerig immerge son lectorat dans une Suisse romande desséchée par le réchauffement climatique, mais où les survivants ont trouvé leur stratégies. Dans un premier temps, tout semble en ordre avec des castes bien définies: Survivalistes, Sentinelles et habitants des Tours. Cela mérite quelques explications, données dès le prologue de ce roman d'anticipation.

Ces castes peuvent être vues comme la vision futuriste de clivages actuels: il est permis de considérer les habitants des Tours comme les héritiers des citadins actuels, habitués à des environnements de vie très transformés et contrôlés, sans passé ni mémoire, que l'autrice place face aux Survivalistes, qui ont tout le potentiel pour jouer le rôle de conservateurs bien solides et potentiellement violents, et aux Sentinelles, dépositaires d'un savoir ancestral que le monde des Tours, incarné par l'entité d'Asphélyon, s'attache à faire oublier. 

Asphélyon? Le lecteur peut voir dans cette structure politique post-apocalyptique l'aboutissement d'un extrême-centre si persuadé d'être dans le juste qu'il cherche à faire taire tout ce qui n'est pas lui. Reste que pour un amoureux de la liberté, il a ses défauts: au nom du bien et de la concordance, il impose des règles strictes à chacune et chacun: assignation professionnelle, mariage forcé, lieu de vie contraint et artificiel. Léviathan du futur, Asphélyon n'a pas de visage dans "Les Combattants de la Connaissance"; dès lors, l'échappée qui s'organise autour de Tristan peut être vue comme la volonté, exprimée et agie par une poignée d'adolescents, de s'emparer à nouveau du contrôle de leur vie.

Pour cette équipe de filles et de garçons adolescents, qui finira par se nommer "les Combattants de la Connaissance", débute une évasion qu'on peut voir comme une entrée dans la vie par effraction. Autour de Tristan le leader, ceux qui feront le choix de la fuite opteront pour la liberté, avec ce qu'elle a de dur, de grisant et aussi de formateur. Tristan, adolescent, doit-il forcément être le promis d'Emma? Rencontrée en chemin, la belle Aura le fera douter, ce qu'Emma n'acceptera pas tout de suite. Il s'agira aussi de faire des choix, y compris face à quelques gars animés par la cupidité – bien mal placée puisque, placée au centre de l'intrigue, la pleine malle d'ordinateurs et de livres ne peut être mise en valeur que par celui ou celle qui en a les codes. 

"Les Combattants de la Connaissance" est certes une dystopie politique, qui se termine alors qu'une guerre menace – ouvrant la porte à une suite. Cela dit, il mobilise aussi quelques belles valeurs, inspiratrices pour la jeunesse à laquelle il s'adresse: la camaraderie et la solidarité, la vie avec les animaux (les aspects liés aux chevaux sont particulièrement bien rendus), la recherche de sens adossée à une quête de liberté exaltante mais qui exige aussi son lot d'efforts. On peut aussi y voir comment une équipe déjeunes livrés à eux-mêmes s'organise – comme dans "Sa Majesté des Mouches" de William Golding. Une certaine lenteur dans la narration permet enfin de savourer ces aspects, portés par une langue soignée et exposés avec beaucoup d'intelligence.

Olivia Gerig, Les Combattants de la Connaissance, Paris, Auzou, 2026.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Auzou.

Egalement lu par Francis RichardRebecca.

mardi 9 juin 2026

Café deuil à Genève

Charlotte Frossard – Voilà que mes pérégrinations de lecteur m'amènent, presque coup sur coup, à parler de romans sur les défunts et leur présence persistante parmi les vivants. Après "Mille façons d'aimer" d'Anne Goscinny, voilà que "La première après toi", deuxième roman de Charlotte Frossard après "Sur le pont", me parvient. Et dans ce nouvel opus, comme souvent, tout commence dans l'un de ces tiers lieux de vie qu'on appelle aujourd'hui un café: c'est chez Sajjat que tout va se jouer.

"La première après toi" est construit comme la relation d'une tranche de vie où au moins deux personnages franchissent une étape importante de leur vécu. La plus évidente est représentée par l'épreuve de deuil vécue par un homme jeune, qui provoque sa rencontre avec la narratrice: "Je l'ai rencontré parce que tu es morte", dit le roman dès le départ. 

D'emblée, on comprend qu'il y aura une distance entre le garçon rencontré, indiquant que toute idylle, et pourtant Dieu sait que "La première après toi" en sera la relation, dans toute son intensité, sera condamnée à l'échec. Cette distance n'existe guère, en revanche, dès lorsqu'il est question de la défunte, que la narratrice interpelle par-delà la mort, directement, en la tutoyant alors qu'elle ne la connaît pas.

En effet, la compagne de l'homme du café s'est éteinte accidentellement lors d'une sortie en montagne, d'un faux pas – impardonnable sur les crêts comme en danse, donc dans le métier qu'exerce une défunte jalouse de son métier, allant jusqu'à refuser de prendre le risque d'enfanter et, partant, de vivre avec un corps altéré. L'autrice donne à la promenade fatale en montagne comme à telle répétition de danse classique des pages à la fois rigoureuses et réalistes, la musique inexorable des exercices à la barre rythmant tout un chapitre.

Endossant le rôle de l'amie de la narratrice, Agnès, va aussi se remettre en question. Le lecteur apprécie, chez ce personnage, la tension constante mise en place entre le métier strict qu'elle exerce dans la finance et la tentation d'y échapper par des activités de soutien social – deux pôles qui n'amènent cependant aucun lien solide à Agnès, entourée de gens qui vont et viennent. Strict comme celui d'une danseuse (résonance s'il en est entre Agnès et la défunte...) puis plus lâche, son chignon apparaît cependant comme le symbole d'une certaine évolution, bien accueillie (p. 164) face à son monde: est-ce la promesse d'un lâcher-prise, en vue d'un avenir plus consistant? 

Le deuil d'un homme peut-il être contagieux? Son ancienne compagne défunte peut-elle hanter la vie d'une femme qui peut être la promesse d'un nouvel amour, et cette femme peut-elle à son tour entrer en résonance avec un fantôme? Observateur et sensible, "La première après toi" s'installe dans un établissement public genevois des plus discrets pour étudier, l'espace d'un peu de temps, ce que deux inconnus porteurs chacun de leurs bagages de vie peuvent avoir à faire ensemble.

Charlotte Frossard, La première après toi, Genève, Encre fraîche, 2026.

Le site de Charlotte Frossard, celui des éditions Encre fraîche.

Egalement lu par Rebecca.

mardi 26 mai 2026

Olive et l'horreur à travers les siècle

Olive – Un livre d'horreur qui couvre plusieurs siècles? L'écrivain Olive a relevé le défi. Cela donne "Vies et morts de Petrichor", une centaine de pages savoureuses et saignantes où l'horreur évolue sans s'effacer, au gré de récits historiques ou futuristes. Cela, sur le mode d'une roue des transmigrations qui permet des métempsycoses à l'infini ou presque: de l'âge des hommes-singes jusqu'à la fin de l'humanité, Petrichor se réincarne, change de nom, se retrouve çà et là dans le monde, avec une prédilection pour le Valais. Chapitre après chapitre, un avatar chasse l'autre.

On sent que l'auteur commence à s'amuser lorsqu'on entre au Moyen Age: les chapitres tendent à devenir un peu plus longs, et quelques astuces abominables commencent à se faire jour: le caca sans fin de tel personnage perché au-dessus des remparts, par exemple, va marquer les esprits (l'auteur use même deux fois de cet artifice, peut-être pour s'assurer que son roman aura son parfum bien caractéristique...). C'est aussi à ce moment qu'émerge un alter ego féminin, roux et doté de talents de sorcière, qui se nommera tantôt Moravia, tantôt Finn, entre autres. 

Comme dans toute bonne roue des transmigrations, il y a aussi quelques pointes vers d'autres espèces: ainsi, on se réjouit de découvrir les tribulations d'une rate particulièrement vivace et prolifique qui, à son tour, donnera le jour à une nouvelle version du personnage récurrent.

Franchissant les siècles en mode saignant et violent, l'auteur se donne l'occasion d'éblouir les humains qui le liront par la diversité des situations horribles mises en scène. Il y aura, au fil des pages, un marchand d'armes devenu riche au cours des deux premières guerres mondiales, des idéalistes montés en graine qui finissent par voter à droite, et aussi bien sûr un solide lot de scènes gore à base de membres coupés, de balles dans les poumons et de sexe furieusement décadent, tout cela décrit avec tout ce qu'il faut de complaisance. Mais Petrichor, tel un Chuck Norris qui aurait réussi, résiste à tout cela. Les transhumains mis en scène vers la fin du roman, si gracieux et malins qu'ils soient, auront-ils enfin raison de ce personnage qui sait si bien se mouler dans ses époques successives, surtout pour le pire?

Chaque chapitre de "Vies et morts de Petrichor" constituant une histoire à part entière, il est permis de dire que ce nouvel opus de la collection "Gore des Alpes" se lit un peu comme un recueil de nouvelles, ou comme un feuilleton avec ses personnages récurrents. En mettant en scène un récit qui traverse les siècles, l'auteur pose en arrière-plan un constat plutôt pessimiste: peu importent les années voire les siècles qui passent, l'humain conserve ce qu'il a de mauvais en lui et l'exprime sans vergogne, inlassablement. C'est peut-être là-dessus que Petrichor pleure, une première et dernière fois, à la toute fin du livre.

Olive, Vies et morts de Petrichor, Ardon, Gore des Alpes, 2025.

Le site des éditions Gore des Alpes.

lundi 25 mai 2026

Vol et mystères au pays des hommes masqués

JENNY
Magali Jenny – Après s'être fait connaître avec ses guides consacrés aux guérisseurs en Suisse romande, Magali Jenny fait le pas de la fiction. Son premier roman, "Le Masque", évoque de manière approfondie et rapprochée la coutume sarde des "Mamuthones", procession ancestrale d'hommes couverts de cloches. Tout commence au moment où quelqu'un vole le modèle de ces masques...

... et c'est là qu'entre en scène Jo, ethnologue spécialiste de cet usage qui, selon elle, pourrait remonter aux temps préhistoriques des "nuraghe", énigmatiques constructions cylindriques qui, depuis plusieurs millénaires, marquent le territoire sarde. Après un premier chapitre court et catchy, on voit cette ethnologue donner une conférence qui, si sa description peut paraître un peu longue, donne d'emblée quelques clés, précieuses pour le lecteur qui va se plonger dans cet ample roman.

"Le Masque" est en effet une immersion dans un village qui semble d'un autre temps, Mamoiada, où tout semble tourner autour des superstitions et de l'imaginaire rattaché aux Mamuthones, hommes déguisés jusqu'à devenir des personnages mythiques, entièrement consacrés à leur rôle et ayant même renoncé à l'amour et à la possibilité de fonder une famille. Au premier abord, l'ambiance peut paraître hostile au village, où Jo se fait cependant vite apprécier grâce à sa connaissance des mythes locaux – et peut-être à quelque révélation née d'une transe.

L'autrice connaît son sujet, ce qui l'autorise à se montrer quelque peu critique. Elle l'habileté d'introduire dans son roman quelques personnages féminins qui rejettent, d'une manière ou d'une autre, une tradition jugée trop masculine, honorable certes, mais pesante et délétère dans ses déterminismes implacables: la désignation des futurs Mamuthones se fait dès la naissance, ne laissant à l'homme ainsi choisi par le destin aucune échappatoire, aucune possibilité de vivre autrement, sauf à trahir le village et à déshonorer sa famille.

Cette tradition permet aussi à l'écrivaine de faire quelques incursions dans le monde de la recherche et des universités. De ce point de vue, les personnages de Jo et de S. constituent deux pôles difficiles à réconcilier, dont la confrontation contribue à la tension dramatique de plus d'une scène du roman: alors que Jo cherche surtout à comprendre la coutume et à la respecter, S., cupide et arrogant, en fait pour ainsi dire sa propriété. Fort opportunément, l'écrivaine place de nombreux adjectifs possessifs de première personne dans sa bouche d'individu rusé.

Enfin, si la densité de l'écriture oblige le lecteur à avancer plutôt lentement dans sa lecture et l'invite à savourer les riches détails du monde dans lequel il est plongé, l'autrice ne manque pas, au détour d'une péripétie d'une intrigue aux croisées du genre policier (on est à la recherche d'un masque volé) et du fantastique, à tenter avec succès quelques pointes d'humour. Le lecteur se souviendra ainsi, en particulier, de la manière dont S., qui est aussi un Don Juan, est évincé par Jo dans un restaurant, avec la complicité d'une autre femme également victime de ses agissements.

Magali Jenny, Le Masque, Lausanne, Favre, 2026.

Le site des éditions Favre.

Egalement lu par Manuel.

samedi 2 mai 2026

Claude Luezior en roumain

Claude Luezior – La poésie amoureuse ne vieillit pas, semble-t-il. C'est l'impression que laisse la découverte, ou la redécouverte du recueil de poésie "furtive" de Claude Luezior. Paru pour la première fois en 1998, ce recueil a fait l'objet en fin d'année dernière d'une traduction en roumain, réalisée par Tudor Ștefan Goția, un jeune poète et étudiant en lettres roumain. Pour ainsi dire, c'est un jeune homme qui en traduit un autre qui pourrait être son grand-père... et permet à tout un public de le retrouver.

On retrouve avec plaisir la force d'écriture de Claude Luezior dans "furtivă", cette force nourrie d'un choix des mots judicieux, avec ce "monocle solaire" qui, dans le poème liminaire "L'avez-vous vue?", fait écho à l'"œil cyclope" dans un premier poème, qui, distant d'abord, finit par interpeller le lecteur, comme par accident: "A propos / Avez-vous vu l'oiselle" – et c'est là qu'on imagine le poète lever deux yeux malicieux vers son auditoire lors d'une séance de lecture...

Sans être connaisseur de la langue roumaine, le lecteur de cette nouvelle édition de "furtive", bilingue, devine, à travers le gris typographique, que le traducteur, un poète jeune mais déjà remarqué dans son pays, a cherché à retrouver et à faire sonner en roumain le rythme des vers libres, facilement courts comme un halètement amoureux, écrits en français. 

Et comme la poésie est aussi affaire de sonorités, force est de relever que s'il vaut la peine, bien entendu, de lire Claude Luezior et ses vers pour en découvrir le caractère volontiers franc et direct, il serait tout aussi passionnant d'entendre ces textes lus en français puis en roumain, ou l'inverse, par l'auteur et par le traducteur, dans l'idée d'un dialogue poétique et musical entre les langues et les générations. Un projet à tenter?

Claude Luezior, furtivă, Iași, Ars Longa, 2025. Traduit du roumain par Tudor Ștefan Goția, préface de Sonia Elvireanu.

Le site des éditions Ars Longa.


vendredi 24 avril 2026

Chroniques dans les nuages: leur cité a des ailes...

Bénédicte Gandois – Le Village dans les nuages est-il vraiment un aimable paradis télévisuel, comme celui où vivent les Paltok, les Tirok et les autres? Pas pour l'écrivaine Bénédicte Gandois, qui imagine, au vingt-quatrième siècle de notre ère, la cité de L., qui plane dans des nuages solidifiés errant au gré des vents au-dessus de la surface terrestre. "La Cité de L." est un roman dystopique peuplé d'une jeunesse avide de liberté, qui prend peu à peu conscience d'être piégée dans une sorte de bulle.

Mettant au cœur de son intrigue le personnage de Paul, adolescent de dix-sept ans, la romancière dessine au fil des pages des thématiques typiques, classiques, de cette période de la vie. Le besoin d'appartenance s'exprime par exemple par les jeux d'amitiés et de rivalités entre groupes d'amis, constitués parfois en fonction du prestige supposé des parents. Yennaël et sa cousine Païssa apparaissent ainsi comme des pestes avec lesquelles il ne paraît pas possible de s'associer. Côté appartenance aussi, un groupe énigmatique, les Pyrrhéniens, suscite toutes les attentions des jeunes personnages créés par la romancière. En seraient-ils, sans le savoir? Et Mademoiselle R., leur enseignante, férue de poésie?

Le motif de l'envie de liberté, exacerbé à cet âge où toute contrainte peut être vécue comme injuste, est omniprésent dans les pages de "La Cité de L.". L'intrigue les amène à un vaisseau qui pourrait les ramener sur terre, un peu plus bas, certes. Mais c'est du côté symbolique que cet aspect est traité de manière particulièrement intéressante et riche. Ainsi, il n'est pas innocent de placer dans la bande un jeune garçon nommé Ulysse. Quant à la mer, depuis Baudelaire et son "Homme libre, toujours tu chériras la mer", il fait partie de l'imaginaire francophone de la liberté. Un imaginaire brimé pour les personnages de L.: par la force des choses, cette cité n'a pas de mer. Celle-ci n'est connue qu'au travers d'un enseignement scolaire inadapté, que l'auteure égratigne au passage en interrogeant, par ricochet, l'utilité de certains savoirs enseignés aujourd'hui et ici, et de la lecture de livres interdits. Un précis de navigation, par exemple...

Ces aspirations font contraste avec le monde imaginé par la romancière sous le nom de L.: cette cité flottante, créée d'abord pour de riches originaux, puis colonisée par des populations interlopes et qui a fini par perdre de vue la ville de Lausanne qui l'a créée par le biais de son Ecole polytechnique fédérale, fait l'objet d'un contrôle permanent qui contraint chacun de ses habitants: il ne faudrait pas que le fléau de la guerre revienne là-haut. Les citoyens sont donc contrôlés, et c'est pour leur bien: voilà un bel exemple d'État totalitaire fondé sur des raisons présentées comme bonnes. Symbole toujours: cette contrainte est figurée par l'anneau bleu, beau bijou et beau mouchard à la fois, que portent tous les citoyens de L.

Développé d'une manière accessible à un lectorat jeune qui se reconnaîtra dans la bande de Paul, "La Cité de L." est donc le roman de l'aspiration de tout un chacun à davantage de liberté, pour devenir une meilleure version de soi-même si possible – et de manière générale la réalisation d'un destin malgré tout singulier: chaque jeune personnage se sent unique, et parfois incompris à ce titre. Et aux thématiques mentionnées plus haut se développe enfin, et c'est un vecteur ultime de force et de soutien réciproques pour les personnages concernés, la thématique de l'amour. "La Cité de L." se présente ainsi comme un concentré de jeunesse et d'idéaux, présentés comme des objectifs pour lesquels il paraît sensé de s'investir et de "redescendre sur Terre" pour mettre les pieds dans la glèbe du monde réel. Promesse tenue, promesse trahie? La fin du roman reste ouverte.

Bénédicte Gandois, La Cité de L., Cossonay, La Maison rose, 2026.

Le site de Bénédicte Gandois, celui des éditions La Maison rose. Source de la photo de l'autrice: Association vaudoise des écrivains.

mercredi 15 avril 2026

L'axolotl est l'avenir de l'homme...

Jean-Marie Shelley – ... si l'on en croit "La créature de la base nautique" de Jean-Marie Shelley, trente et unième livraison de la série de petits romans "Damned", traduite pour une fois par l'auteur lui-même. Peu de technique, un peu de science: il n'en faut pas moins pour construire un roman de science-fiction qui, sans se prendre au sérieux, interroge les bidouillages que la Silicon Valley rêve de s'autoriser pour faire accéder l'humain à l'immortalité.

Cet ouvrage déroule en parallèle deux points de vue: celui de Nick, artiste dépressif, et celui de Sivra Sivramatrapassam, chercheur de talent piégé dans une start-up californienne en quête d'immortalité. Lequel prête le plus à sourire? Le lecteur fait la connaissance de Nick alors qu'en fuite, il conduit une voiture, tout nu. Quant à Sivra, pressé d'obtenir des résultats, il va piquer l'axolotl domestique de sa fille pour faire avancer sa recherche: il paraît que ces bestioles se régénèrent très bien, alors pourquoi pas profiter de cette résilience pour fabriquer des humains immortels? Et utiliser en mode cobaye non consentant, tant qu'à faire, le patrimoine génétique de Nick, légué précédemment à l'équipe de Sivra? Quel père indigne... 

"La créature de la base nautique" devient dès lors le court récit d'un animal mutant, devenu presque humain avant de fluctuer: le titre en dit tout. Tant qu'à faire, l'auteur se met à imaginer ce que peut être un viol par une telle bestiole, interrompu net (un procédé déceptif classique, allez...) par une particularité anatomique qui lui interdit toute pénétration. Peu à peu, d'autres violences prennent place, celles que peut commettre un mutant génétique oscillant entre humanité et bestialité. Celui-ci va s'en sortir, trouver un moyen de vivre de manière agréable au sens humain du terme. Mais à quel prix?

"La créature de la base nautique" sera peut-être, m'a-t-on confié, le dernier titre de la collection "Damned" de petits romans décomplexés, présentés comme traduits de l'anglais ou de quelque langue improbable par des auteurs romands qui écrivent ici sous pseudonyme. Cette collection pourrait cependant renaître sous une nouvelle forme, par exemple avec des romans plus longs. Le titre de Jean-Marie Shelley, librement inspiré de "Frankenstein" apparaît dès lors comme un chouette point d'orgue de la collection. Il mêle habilement science-fiction et outrance humoristique pour susciter de la réflexion (un peu) et du plaisir (beaucoup) au fil des pages.

Jean-Marie Shelley, La créature de la base nautique, Chavannes-de-Bogis, Nouvelles Editions Humus, 2025, traduction de l'auteur.



lundi 13 avril 2026

Quatorze fois une voûte, sans cesse renouvelée

Collectif – Cela fait de nombreuses années que les éditions Encre fraîche organisent un concours de nouvelles invitant les candidats à écrire un texte d'une certaine longueur sur un thème donné, à interpréter librement. Paru dernièrement, le recueil "Sous la voûte obscure" rassemble les quatorze textes primés ou remarqués du concours tenu en 2025 – c'était alors la quinzième édition du concours. 

Chacun des lecteurs de ce petit livre appréciera les textes ainsi recueillis selon ses préférences, c'est dit! Peut-être même est-il permis, au gré des réticences ou des enthousiasmes, de dire qu'une sélection de quatorze nouvelles est déjà bien généreuse, parmi un nombre d'envois qu'on ne connaît pas. Cela étant, le thème est une invitation à imaginer des voûtes qui ne sont pas que célestes, ainsi qu'à explorer des ambiances romantiques et nocturnes, et "Sous la voûte obscure" recèle plus d'une pépite. De Roane Leschot, avant tout, le lecteur appréciera ainsi la biographie d'un personnage qui, ballottée sous "La voûte à Céleste", connaîtra en tant que migrante son lot d'avanies dans son pays d'adoption, la Suisse, vu comme fort ingrat. 

Ce romantisme, on le retrouve dans plus d'une référence littéraire convoquée par les auteurs. "La corbeille à papier" de Charlotte Alemany relate ainsi, de manière malicieuse et bien observée, "le" mot qu'un livre de Gustave Flaubert doit à Dorian, l'un des hommes qui sont à ses gages. Et de manière inattendue mais bien vue également, la nouvelle de Dario Lopreno, "Un iguane est entré dans mon réfrigérateur", met en scène un animal à sang froid et au tempérament baudelairien qui a trouvé place dans le frigo d'un narrateur qui cherche à comprendre pourquoi, comment... On relève ici la précision d'un vocabulaire choisi avec soin. On relève du reste non sans sourire qu'en donnant à l'iguane un profil de migrant jamais tout à fait à sa place, cette nouvelle crée une résonance avec "La voûte à Céleste".

Le motif de la nuit est indissociable du romantisme, c'est dit, et plus d'un auteur s'est emparé de ce motif propice aux "voûtes". Cette nuit pourrait être définitive pour autant que la voûte céleste soit devenue inaccessible au commun des mortels. Qu'une fillette décide de contrer son destin d'humain vivant sous terre et l'on a "Etoile filante" de Clelia Curti, nouvelle émouvante qui se termine sur l'évocation souriante du ciel. Elle n'est pas moins évocatrice, la nouvelle "L'Envol des conditionnels" de Véronique Rosset, qui évoque une fulgurance sensuelle impérieuse dans un monde confiné qu'on imagine obscur. Quant au merveilleux, il s'invite dans cette danse des lunes élues que relate "Danser au au milieu des étoiles" de Jade Sercomanens. Autant dire qu'il s'en passe de belles sous la voûte des cieux!

"Sous la voûte obscure" prend l'aspect à la fois beau et appétissant d'un solide recueil de textes choisis, dont on apprécie, côté objet, le format carré confortable. Quant aux nouvelles recueillies, chacun y trouvera ses favorites et ses oubliables, en fonction de ses propres préférences: oui, il y a du talent et de l'émotion à retrouver au fil des pages de cet ouvrage aux ambiances sans cesse renouvelées autour d'un thème qui fait figure de constante.

Collectif, Sous la voûte obscure, Genève, Encre fraîche, 2026.

Le site des éditions Encre fraîche.

mardi 7 avril 2026

Une journaliste face aux banquiers genevois

Philippe Krauthammer – C'est au moment où le Troisième Reich s'achève que l'histoire de "Enquête Baumann" débute et prend racine. Le premier roman de l'écrivain genevois Philippe Krauthammer s'ouvre en effet sur le transfert suspect de valeurs et de documents en Suisse. Quelqu'un saura les faire fructifier... et bien plus tard, des journalistes vont s'y intéresser, à commencer par la tenace Charlotte Vasiliev, candidate recalée au prix Albert Londres. Un Tintin moderne, au féminin? On peut y penser, d'autant plus que l'exergue de ce roman est empruntée à Hergé.

Ce monde de la presse, l'écrivain le dépeint avec une acuité indéniable: une fois exposée la théorie de la liberté de presse, il y a la pratique. En s'intéressant aux papiers énigmatiques que Charlotte Vasiliev reçoit un beau jour, elle met le doigt dans un engrenage aux multiples ramifications. Mener l'enquête, c'est en effet souvent toucher à des susceptibilités et à des ordres bien en place. On y pense par exemple lorsque l'on découvre que le rédacteur en chef est ami avec l'une des personnes impliquées: un banquier qui finance un journal qui, comme tous, et surtout aujourd'hui, recherche désespérément des fonds – on pense ici à l'étude "L'argent de la presse suisse" d'Alain Clavien. Autre élément: lorsqu'un journaliste est sur un gros coup, ses collègues sont-ils vraiment des soutiens? 

Au fil des pages, l'auteur donne à voir le développement d'une enquête journalistique, jusqu'à sa publication. Belle relation des méandres du métier! L'article est régulièrement mis à l'épreuve des relectures par la rédaction en chef, à la recherche de la moindre faille: un simple faisceau d'indices ne suffit pas à se mettre à l'abri d'une plainte pour diffamation. Et en l'espèce, il y a du lourd: Charlotte Vasiliev tente de démontrer qu'une banque privée genevoise a vu le jour en se finançant sur de l'or nazi. Incidemment, elle se retrouve aussi sur la piste d'un mystérieux "journal intime d'Hitler", qui rappelle ses "Carnets", un faux notoire. L'auteur va jusqu'à décrire ces écrits chimériques, suggérant que la calligraphie de son auteur penche à droite mais qu'il dessine bien – des mots d'enfants dont la maîtresse exige qu'ils écrivent droit, mais ça suffit pour un serment secret propre à tendre l'intrigue d'un roman.

Enfin, l'écrivain rend justice à la Genève internationale, où se noue l'intrigue de "Enquête Baumann", en donnant à ses personnages des noms qui semblent venus de partout: un peu de couleur slave pour Charlotte Vasiliev, mais aussi française, italienne, voire juive. Ce roman est du reste branché sur le monde, puisqu'il lorgne du côté de la société écran Octogon, au Liechtenstein, cheville ouvrière de plus d'un financement fondé sur l'or nazi (son fondateur, le marchand d'armes suisse Rudolf Ruscheweyh, apparaît comme personnage de ce roman), comme de la Spiegelgasse à Zurich, berceau du dadaïsme, où sommeille un cadavre.

"Enquête Baumann" est un roman richement documenté dont les aspects historiques gardent leur actualité – à travers la personne de Rudolf Ruscheweyh, c'est l'entreprise Oerlikon-Bührle que l'auteur questionne de loin, sans la citer. Quant à l'enquête proprement dite, elle s'avère captivante, portée qu'elle est par une écriture qui privilégie l'efficacité et se décline en chapitres courts qu'on adore dévorer. 

Philippe Krauthammer, Enquête Baumann, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site des éditions Cousu Mouche.

samedi 4 avril 2026

Des Allemands en Nouvelle-Guinée

DAMI

Olivier Dami – Dans ses romans, l'écrivain suisse Olivier Dami a l'âme voyageuse et curieuse d'histoire. On se souvient ainsi de "Cataractes", situé du côté du Kenya dans l'esprit de "La ferme africaine" de Karen Blixen, ou de "Une équipée indienne", traversé par le fantôme de Gandhi. Et voilà qu'il récidive avec "Terra incognita": cette fois, le lecteur est emmené en Nouvelle-Guinée, dans les années 1930. Et pour y parvenir, en ce temps-là déjà, il fallait prendre l'avion...

... c'est donc l'image d'un avion qui ouvre "Terra incognita". L'auteur se montre lyrique en développant, dès les premières lignes de son ouvrage, la métaphore classique de l'avion vu comme un grand oiseau de métal. Il en résulte une entrée en matière imposante, d'autant plus solennelle par ailleurs que la pilote de l'appareil n'est autre qu'Amelia Earhart, pionnière de l'aviation et contemporaine de Lindbergh. Son rôle se cantonne au début de "Terra incognita"; il s'avère exemplaire d'un aspect intéressant: en son temps, une part non négligeable de la Nouvelle-Guinée demeure inexplorée et réputée hostile, vue d'en bas. Mais vue d'avion, tout change: il y a des humains dans cette zone blanche de la carte du monde. Et peut-être des ressources...

Le lecteur suit plusieurs types de personnages fictifs. Il y a d'un côté les missionnaires, qui animent des colonies et se donnent pour mission de convertir les indigènes, que l'auteur décrit comme assez accueillants envers les différentes versions du protestantisme hérité de Luther. Quitte à esquiver les conflits et les zones d'ombre, comme s'il n'osait pas s'y frotter, l'écrivain dessine ainsi un contexte où l'homme blanc, venu en particulier d'Allemagne, s'entend finalement bien avec des peuples autochtones pourtant parfois anthropophages.

Quant aux tensions, il appert, sous la plume de l'auteur, qu'elles naissent plutôt entre obédiences, voire entre époux: le protestantisme doit-il gagner en libéralisme, accepter par exemple que les femmes prêchent? Sans se perdre en argumentations lourdes, l'écrivain pose un débat qui devait être d'actualité dans les années 1930. Des années qui, vues de Nouvelle-Guinée, paraissent bien sereines, à la Gauguin, alors que les bruits de bottes se multiplient en Europe – l'auteur joue ce contraste par le biais du courrier que reçoivent les missionnaires, vus, et cela peut se discuter, comme de bons colons vivant en paix.

Ce n'est que dans un second temps qu'arrivent d'autres colons, plus avides et moins respectueux, qui ont compris qu'il y avait de l'or à saisir dans les terres inconnues de Nouvelle-Guinée, pour le bénéfice de la métropole. Vraiment? L'idée que la fortune tirée de la terre bénéficie aussi aux autochtones est présente chez certains personnages de "Terra incognita". Ces nouveaux colons verront cependant d'un œil condescendant tel personnage qui, rêveur et passionné par la végétation, deviendra biologiste à l'âge adulte, porteur d'une idée révolutionnaire pour son temps: oui, les arbres communiquent entre eux. 

Une fois de plus, Olivier Dami mêle les lieux et les personnages réels à des êtres de fiction pour développer une courte intrigue qui donne à réfléchir. Celle-ci est portée par une écriture très soignée au vocabulaire riche et précis – on retrouve ainsi derrière l'écrivain l'ancien champion d'orthographe, connaisseur des mots dans leur sens le plus recherché. 

Olivier Dami, Terra incognita, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.

vendredi 3 avril 2026

Instants chimériques aux confins du songe

Collectif – Ils sont douze, les autrices et auteurs qui ont donné un texte pour composer le recueil "Songes & chimères". Ce titre est programmatique: le lecteur se trouve entraîné dans le monde du songe, souvent poreux face au monde réel. Point commun des écrivains: tous sont membres du GAHeLiG, groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. C'est donc aussi à travers le prisme du genre, propice à l'imaginaire, qu'il convient d'aborder ce livre.

Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?

Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...". 

Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion. 

Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes. 

Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille. 

Le site des éditions de la Maison rose.

jeudi 2 avril 2026

Infertilité intime et fertilité de la vie: un été dans la vie d'un couple

Claire May – C'est sur le motif difficile de l'infertilité d'un couple que le roman "Rêves d'azote" de Claire May s'ouvre. Il ratisse cependant loin, ce livre écrit à la manière d'un riche témoignage: la vie continue, elle est féconde et elle enrichit, et ses commencements comme ses termes hantent tout cet ouvrage. 

Avec "Rêves d'azote", le lecteur découvre un livre écrit dans un style tranchant qui affectionne les phrases courtes. A cela vient s'ajouter, à l'occasion, une pointe d'humour: la narratrice a de quoi interroger un environnement biologique qui lui refuse d'enfanter, et aussi de quoi rire de soi et de son couple.

Il est permis de considérer la quête d'un enfant représentée dans "Rêves d'azote" comme un fil rouge, voire comme un McGuffin. Certes, l'écrivaine évoque les actes médicaux, les inquiétudes et les risques à chaque étape d'une fécondation in vitro; à son ouvrage, elle vient même ajouter l'hypothèse d'une adoption, suggérée par l'entourage. Médecin, la narratrice évoque aussi une évolution de son statut: la voilà qui devient patiente et s'astreint à quitter son métier pour ne pas être sur les deux bords.

Mais voilà: il n'y a pas que les difficultés de la fécondation dans la vie. Dès lors, la romancière décrit en parallèle un été de vacances en Italie, que la narratrice passe avec Frédéric. À la richesse de l'introspection narrée d'une femme qui désespère d'enfanter, répond dès lors le foisonnement de la relation d'une vie parmi les humains – mais aussi parmi les défunts qui leur font écho.

Ces vacances en Italie permettent à l'autrice d'installer une tension entre la vie et la mort, aussi de façon métaphorique: à l'image de vie recherchée au travers d'une possible naissance, se greffe par exemple dans le vécu de la narratrice l'image d'un plat de fruits de mer, forcément morts. D'image en image, quitte à convoquer les fantômes humains, cette tension est omniprésente dans "Rêves d'azote".

L'écrivaine sait enfin évoquer une histoire d'amour, celle qui unit solidement Frédéric et la narratrice, face à une adversité biologique peut-être hantée par des ancêtres plus ou moins bien cernés. Quant à la lecture des livres de la psychologue Vinciane Despret, ses épisodes rythment à leur manière ce qui donne de l'épaisseur psychologique à ce petit livre talentueux qu'on lit rapidement et qui a de quoi résonner longtemps.

Claire May, Rêves d'azote, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas. 

lundi 30 mars 2026

Chroniques d'un bout d'Algérie suisse

Lolvé Tillmanns – On ne le sait pas forcément, mais à sa manière, la Suisse a aussi joué son rôle dans la course aux colonies du dix-neuvième siècle. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de "Un aller simple pour Nova Friburgo" d'Henrique Bon, qui relate les débuts de Nova Friburgo, au Brésil. C'est cependant plus près du Vieux continent que la romancière Lolvé Tillmanns emmène son lectorat avec "Colon ne s'écrit pas au féminin": mettant en scène trois personnages féminins soigneusement construits et typiques, elle y décrit les débuts de la colonie suisse de Sétif, en Algérie, pilotée sous le Second Empire par la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.

Trois personnages féminins? Ce seront les yeux du lecteur, constitutifs de trois points de vue distincts: Lisette, la bonne d'une riche famille de banquiers; Safia, native de Sétif, sœur de Youssef; Anne-Laure, partie avec Pierre et leur famille en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure. 

Lisette ouvre la porte du logement de riches bourgeois genevois, menant leurs affaires à coups de non-dits aussi, dans un environnement feutré que souligne, côté style, le langage châtié joliment recréé par la romancière. Safia et Anne-Laure, quant à elles, se rapprochent par la grâce de galères communes, tentant une forme de vivre-ensemble pas toujours équilibrée, tant il est vrai que le colon a tendance à imposer ses us et coutumes et à questionner l'autochtone, à le contraindre à prendre position: faut-il aller à l'école des Français, se lier avec les "Souissis"? L'alcoolisme de Pierre n'arrange rien; dans un souci d'observation sociale, la romancière oppose celui-ci, populaire, collectif et brutal, à l'alcoolisme "mondain" de Madame, maîtresse de Lisette, comme il était d'usage à l'époque. Mais n'est-ce pas le même sentiment de vide que Pierre et Madame cherchent à combler, chacun de son côté de la Méditerranée?

Indépendantiste avant l'heure, Youssef joue le rôle de trouble-fête en rejetant la colonisation en bloc, alors que d'autres personnages, à Sétif et au-delà, cherchent avant tout à vivre avec la présence coloniale. On pense aux enseignants qui donnent une instruction primaire, au pasteur au rôle trouble et intéressé mais pas toujours néfaste. Les liens semblent se souder parfois, au gré d'adversités aussi importantes que les maladies. Tout cela, la romancière le décrit tout en nuances. L'écriture elle-même s'adapte au point de vue des personnages, ce qui fait de "Colon ne s'écrit pas au féminin" un roman historique choral aux voix bien dessinées, marquées tout au plus par l'anachronisme d'une correction selon les recommandations orthographiques de 1990 – que l'instituteur mis en scène par la romancière n'eût guère tolérées quant à lui.

Donner à voir l'histoire avant tout à travers les anonymes, riches ou pauvres, généralement anonymes ou oubliés (à l'exception d'Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, qui joue ici un rôle méconnu) , sans juger: telle est l'idée de "Colon ne s'écrit pas au féminin" dès lors qu'il s'agit de raconter et de mettre face à face deux modes de vie, la société genevoise et la société algérienne, qui ont chacune leurs contraintes en ce milieu de dix-neuvième siècle – pour les femmes comme pour les hommes, trop facilement enfermés dans des rôles.

Mais les chapitres sont mis en perspective par de nombreuses exergues qui, elles, plantent l'évolution d'un décor historique changeant mais volontiers péremptoire, voire impitoyable. On découvre ainsi qu'ils sont nombreux, les généraux, politiques et autres écrivains, à avoir eu un avis, voire un vécu, sur la parenthèse historique de l'Algérie française. Et là, l'autrice choisit le plus souvent de citer les grands frères français pour retracer, par autant de punchlines historiques, ce qu'a pu être l'Algérie française – à l'ombre de laquelle a crû, pian-pian quitte à décevoir quelque peu les capitalistes de son temps, le bout d'Algérie suisse qui fait l'objet de "Colon ne s'écrit pas au féminin".

Lolvé Tillmanns, Colon ne s'écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions Cousu Mouche.

lundi 23 mars 2026

Journal d'un lien sentimental toxique

RUCHAT

Martine Ruchat – La charge contre l'homme toxique est implacable dans "Couleurs couleuvre" de Martine Ruchat. Il suffit de quelques cahiers retrouvés chez Anne par son amie pour retrouver toutes les nuances d'une relation de couple déséquilibrée, vue de manière toute personnelle par Anne, femme d'âge mûr, qui tient le journal intime de sa relation avec un vieux beau à l'ancienne, plus âgée qu'elle, qui l'enferme dans une relation dont elle n'a pas souhaité tous les paramètres. "Il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir", dit la romancière. Telle est la ligne de fond de ce court roman.

Tout au long de l'ouvrage, le lectorat va se demander comment Anne est tombée sous une certaine forme d'emprise malsaine, alors qu'elle se targue d'avoir un tempérament libre et qu'à soixante ans, elle ne s'est jamais laissé enfermer dans quelque affaire que ce soit, idéologique ou humaine. Il suffit d'un rien pour que tout bascule: une rencontre dans une manifestation, un homme qui débarque et envahit son territoire, et c'est parti pour un tour de danse – cette image de la danse est omniprésente dans "Couleurs couleuvre", obsédante dans son caractère dysfonctionnel. 

L'histoire est racontée par la narratrice, une amie d'Anne, ce qui permet d'avoir un peu de recul, favorable à l'expression de ressentis empreints de colère. Cela permet aussi de favoriser la fluidité de la narration qu'Anne, puis son amie, fait de son lien étouffant avec son amant, presque décrépit, rigide dans ses habitudes, et dont il faut prendre tant de soin, auquel il faut se soumettre même au lit et "faire le sexe", comme il le dit de manière fort peu romantique. Les cahiers d'Anne expriment aussi un certain déni face aux heurts de cette relation, déni qui ne manque pas de révolter la narratrice, positionnée en observatrice extérieure. Il faudra tout un livre pour qu'Anne ouvre les yeux sur le tempérament abusif de son "amant". 

En optant pour le point de vue conjugué des carnets d'Anne et du regard extérieur porté par son amie sur ceux-ci, "Couleurs couleuvre" prend le risque du manichéisme, d'autant plus que jamais le personnage masculin ne s'exprime directement dans ce roman: aucune prise ou presque n'est offerte pour l'appréhender pleinement dans son humanité, faite d'ombres mais aussi de lumières, et le lecteur va peut-être le prendre comme un simple épouvantail sans épaisseur. 

Un risque assumé? Il s'impose en tout cas dans le choix d'une narration tournant autour d'un journal intime rédigé sur des carnets qui, de plusieurs couleurs, déclinent autant d'aspects d'un lien vicié par une forme de perversion narcissique que la romancière excelle à décrire, dans une écriture dense et lente. A cela viennent s'ajouter les thèmes liés au grand âge et aux dépendances qu'il peut impliquer... jusqu'au point de rupture, brusque, inéluctable. 

Martine Ruchat, Couleurs couleuvre, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site des éditions BSN Press.