samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.

jeudi 20 août 2026

Guide de survie pour "les" tenir à distance

Robert Sutton – Devenu un classique depuis sa parution en 2007, "Objectif Zéro-sale-con" explore le profil des harceleurs et autres personnes imbuvables, de tout poil, en particulier dans le monde du travail, mais aussi ailleurs. Son auteur, Robert Sutton, professeur à Stanford (Etats-Unis) aborde son sujet avec un certain humour. La lecture de ce livre est rendue intéressante, aussi, par le mélange d'expériences personnelles et d'analyses qui s'y fait. On y croise des anonymes autant que des personnages célèbres, victimes ou bourreaux.

L'auteur commence par dessiner les lignes de force de ce qu'il appelle constamment le "sale con": c'est un individu qui humilie plus faible que lui, et se montre des plus déférents face à plus fort que lui. Il précise qu'un tel comportement n'épargne aucun genre. Et surtout, il relève qu'il peut toucher tout un chacun, occasionnellement – et l'auteur ne s'exclut pas du cercle. Il distingue donc deux sortes de sales cons: l'occasionnel et le constant, dit "certifié". 

Pour parler aux acteurs du monde du travail, rien ne vaut mieux que de parler un peu d'argent. Tout un chapitre est ainsi consacré au coût réel d'un sale con en entreprise: formations continues, absentéisme des victimes, réunions spécifiques, perte d'image mesurable, etc. C'est le "coût total des sales cons" (CTSC).

L'auteur reconnaît que les méthodes et manières des sales cons peuvent avoir du succès, tout en accrochant de gros bémols à l'idée: souvent, la coopération entre collègues est plus profitable, y compris en termes financiers, qu'une concurrence sans fair-play, où seule règne la loi du plus fort. Cela, sans compter que pour l'auteur, il arrive que les sales cons se reproduisent "comme des lapins". Dès lors, il convient soit de s'en prémunir en les tenant à l'écart dès le processus d'embauche, soit de les gérer si malgré tout il y en a dans l'organisation. A cet effet, il a développé une boîte à outils qu'il développe sur deux chapitres, à base notamment de soutien mutuel et de petites victoires, susceptibles peut-être de faire évoluer le sale con vers un comportement moins délétère. Cela, sans oublier quelques clés qu'il donne pour développer une politique d'entreprise solide et crédible en la matière: sans surprise, ce sont les actes qui comptent pour l'auteur.

Enfin, y a-t-il quand même du bon dans les manières des sales cons? Invité par de nombreux lecteurs à y consacrer un chapitre, l'auteur reconnaît que ce n'est pas celui qui lui a paru le plus agréable à écrire – et on le sent un poil moins convaincant ici. Il analyse le phénomène du rapport entre coût et bénéfice du sale con, donnant quelques exemples de célébrités auxquelles on a passé beaucoup de comportements destructeurs parce qu'on leur a reconnu du génie – l'auteur cite Steve Jobs, mais aussi Harvey Weinstein – le livre est sorti avant que n'éclatent les scandales liés à MeToo, et ceux-ci confirment le discours développé par l'auteur: l'humiliation est souvent au bout des agissements du sale con. Plus intéressant, c'est à cette aune que l'auteur analyse la stratégie "bon flic, mauvais flic" souvent utilisée, en police mais pas seulement.

Sachant que l'état de sale con est contagieux, l'auteur rappelle à plusieurs reprises que tout le monde peut l'être ponctuellement. Qui qu'il soit, le lecteur se sent donc constamment concerné par cette lecture, et se met presque malgré lui à réfléchir à qui il est vraiment. Quelques jeux de questions-réponses, certes un peu schématiques, favorisent encore cette réflexion. Une réflexion que le lecteur est invité (l'est-il encore, ou l'auteur est-il passé à autre chose?) à partager sur le blog de Robert Sutton.

Robert Sutton, Objectif Zéro-sale-con, Paris, Vuibert, 2007. Traduit de l'anglais par Monique Sperry, préface d'Hervé Laroche.

Le site de Robert Sutton, le blog "Objectif Zéro-sale-con" en français (en sommeil), le site des éditions Vuibert.

dimanche 16 août 2026

Dimanche poétique 755: Louise Labé

Depuis qu'Amour cruel empoisonna

Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

Louise Labé (1524-1566). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 13 août 2026

Orgie au Scex rouge

Emmanuelle Robert – C'est aux Diablerets que se situe "Le festin de la bête", trentième opus de la collection "Gore des Alpes". Connu pour sa station de ski, ce haut lieu des Alpes vaudoises se teint de rouge le temps d'un roman d'horreur où se mêlent sexualité débridée, bonne chère, êtres humains et créatures fantastiques qui avancent masquées. L'autrice ose l'ambiguïté dès les premières pages du prologue en posant son intrigue non loin d'un pic alpestre dit "Le Scex Rouge". Ceux qui savent prononceront correctement...

"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.

Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.

Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.

Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.

Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.

Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.

mercredi 12 août 2026

En immersion à la Cour

KEPES

Sophie Képès – Un matin, l'écrivaine Sophie Képès reçoit chez elle une convocation inattendue: elle est priée d'officier comme jurée de cour d'assises à Paris pour trois procès pour incestes et pédophilie. Tel est le point de départ de "Probe et libre", témoignage en immersion dans une expérience à laquelle rien ne préparait celle qui, de bonne volonté, s'est livrée à un exercice humainement plus éprouvant qu'il n'y paraît.

De son expérience, l'autrice dit tout. Il y a d'abord la description des trois cas, bien sûr, dans toutes leurs différences: misère humaine, manipulation, inceste en famille aggravé par l'argent qui corrompt, emprise, non-dits. Sur la base du dialogue ritualisé qui s'installe entre les prévenus et les acteurs de justice (juges, assesseurs, avocats...), ce sont quelques vies qui se révèlent, comme les pièces d'un puzzle à chaque fois compliqué. 

Elle évoque également, bien entendu, ses impressions sur ce qui se passe, sur les personnages mis sur la sellette. Peu à peu, le lecteur voit l'"intime conviction" de la jurée se former, non sans méandres: tel témoin peut faire douter, tel autre renforcer un ressenti, et pour être juré de manière "probe et libre", hors de question de rester prisonnier de biais inconscients. 

Une telle expérience est toute nouvelle, surprenante aussi, pour l'autrice, qui réussit cependant à prendre le lecteur par la main pour lui montrer ce que c'est que de se trouver dans une salle d'audience, avant même que le rite du procès ne se mette en marche: disposition des lieux, rôles des uns et des autres. 

L'ambiance est éprouvante, l'autrice le dit. Est-ce en raison du détail de ce qui est dit lors de l'audience ou à cause de la température ambiante, caniculaire? Un peu des deux. Sans oublier que certaines journées d'audience peuvent se terminer tard – sans parler des délibérations, qui ne peuvent être interrompues une fois qu'elles ont commencé, et doivent rester secrètes. 

Outre la responsabilité, dont l'autrice mesure ô combien le poids, de fixer une peine qui va changer la vie d'un homme et de tout son entourage, le lecteur n'en saura donc que quelques généralités, des émotions qui éclatent enfin alors qu'en salle d'audience, la gravité règne.

Enfin, et c'est la loi du genre, l'anonymat des accusés, des témoins et des autres acteurs de justice est entièrement préservé, d'autant plus qu'aucune personnalité publique connue n'est impliquée. L'autrice confère cependant à chacun d'eux toute l'épaisseur humaine requise pour que le lecteur s'intéresse à eux, si sordides qu'ils puissent être ou paraître. 

Résultat: "Probe et libre" constitue un témoignage captivant que l'on dévore, complété en outre par des références croisées à un ouvrage similaire signé André Gide, "Souvenirs de la cour d'assises", ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en France d'un bout à l'autre d'un siècle de justice – avec la peine de mort d'un côté, sans elle de l'autre. 

Sophie Képès, Probe et libre, Paris, Buchet-Chastel, 2013, préface de Véronique Nahoum-Grappe.

Le site de Sophie Képès, celui des éditions Buchet-Chastel.

lundi 10 août 2026

Du liant pour les humains et les pays déchirés

DESPOT

Slobodan Despot – Le premier roman de l'écrivain et éditeur suisse Slobodan Despot plonge son lectorat dans ce pays qui n'existe plus et où il est né: la Yougoslavie. Une Yougoslavie en morceaux, voilà ce que montre "Le Miel". Un roman bien nommé, où le produit des abeilles, personnage à part entière, joue entre autres le rôle de liant providentiel. Un roman traversé, aussi, par un précepte récurrent: "Chacun de nos gestes compte."

... À compter par celui de Vera qui, en présence de deux personnages en panne sur l'autoroute, l'un d'âge mûr, l'autre carrément sénior. Le moins âgé, qu'on découvre être le fils de l'autre, se plaint de ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer le dépannage d'un véhicule déjà fatigué par les kilomètres. Sans réfléchir, Vera lui donne l'argent, une forte somme qu'elle gardait pour payer des arriérés d'impôts. Et voilà que le fils, Vesko, dit "le Teigneux", vient quelques jours plus tard lui apporter cinquante kilos de miel... et toute son histoire, que Vera confie en parallèle au narrateur, qui fait figure d'observateur extérieur, voire de commentateur.

Il en résulte, sur à peine 129 pages, toute une histoire un poil picaresque, traversée d'épisodes rocambolesques: dans leur fuite, deux frères, l'un économiste, l'autre engagé sous uniforme, ont oublié leur père apiculteur quelque part dans la Krajina, région de la république autonome des Serbes de Bosnie. Frontières franchies, contrôles aléatoires voire violents: chaque étape montre une Yougoslavie en morceaux, où l'union sous une seule bannière n'est plus qu'un souvenir écrasé par les rancœurs historiques à nouveau exacerbées: djihadisme, oppositions au temps du nazisme ou des empereurs. Le points de vue, précisons-le, est celui des Serbes, désignés rappelons-le comme les méchants des conflits qui ont éclaté dans les années 1990 en ex-Yougoslavie.

Et c'est là qu'intervient le miel, matière bénéfique et prisée depuis toujours, autour duquel l'auteur développe un imaginaire original, quasi merveilleux. Le choix de cet aliment jaune doré en suggère le caractère précieux aux yeux du lecteur. Du côté de Vera l'herboriste, c'est un ingrédient précieux pour la fabrication d'électuaires. Du côté de Vesko et de son père, il a la valeur des pièces d'or (en plus de la couleur) et sert donc de bakchich. Ce qui s'explique: "Les pompistes, c'est comme les gendarmes et les douaniers. Ça a des femmes, des enfants et des rhumes." Et ça marche, mieux même que des espèces ou de l'alcool, de la plus diverse des manières, avec pour constante le respect envers le produit. Et pour le narrateur, c'est le liant d'une histoire aventureuse où, autour du fruit du travail des abeilles, les frontières des hommes sont un instant effacées.

C'est à longs traits que l'on déguste "Le Miel", roman rapide et dense qui, autour d'une poignée de personnages emmenés par le tourbillon du miel, dessine les vestiges d'un pays désormais fracturé en éléments qui ne savent plus s'apprécier et où avoir le mauvais accent peut être fatal. A la profondeur de l'observation des peuples, répond dans "Le Miel" celle de l'observation de gens innocents que l'Histoire baratte.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

Le blog de Slobodan Despot (en sommeil), le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Cécile BaudryFrancis Richard, Sylvain Thévoz.

dimanche 9 août 2026

Dimanche poétique 754: Cécile Sauvage

Dans l'ombre de ce vallon

Dans l'ombre de ce vallon 
Pointent les formes légères 
Du Rêve. Entre les bourgeons 
Et du milieu des fougères 
Émergent des fronts songeurs 
Dans leurs molles chevelures, 
Et des mamelles plus pures 
Que le calice des fleurs.

Ô rêve, de cette écorce 
Dégage ton souple torse, 
Tes deux seins roses et blancs, 
Et laisse dans le branchage 
Retomber le long feuillage 
De tes cheveux indolents. 
Ne sors jamais qu'à demi 
De cette écorce native 
Et reste à jamais captive 
De ce silence endormi, 
Ô Beauté triste et pensive.

Cécile Sauvage (1883-1927). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 7 août 2026

Facebook: un coup d'œil glaçant en coulisses

Sarah Wynn-Williams – Il arrive, et c'est épatant, que les lectures télescopent l'actualité. Ainsi, c'est aujourd'hui que j'ai achevé ma lecture de "Des gens peu recommandables", témoignage de Sarah Wynn-Williams relatif à ses années d'activité chez Facebook. Et c'est aujourd'hui aussi que le groupe Meta, propriétaire de Facebook, s'est mangé une amende d'un gros demi-milliard de dollars pour tout le mal qu'il a fait à la jeunesse. Sarah Wynn-Williams en parle justement dans son livre (que Facebook a tenté d'interdire), au chapitre "Ciblage émotionnel" – toute cette pub qui s'adresse à des personnes qui se disent dans tel ou tel état d'esprit. Car oui: Facebook, as de la collecte de données, est en mesure de vendre, de manière ciblée, des cordes de pendu à des suicidaires.

Mais n'anticipons pas...

"Des gens peu recommandables" se lit comme un roman, autant le dire d'emblée, et les illusions perdues évoquées en couverture ont quelque chose de balzacien. Enfin, le fait que tout soit présenté comme vrai par une autrice manifestement sincère rend l'ensemble glaçant: le lecteur oscille entre rires jaunes et sensations de révolte. L'autrice est, en début de récit, une Néo-Zélandaise prête à affronter la vie mais un peu naïve, croyant que Facebook est l'outil rêvé pour faire émerger un monde meilleur. Juriste et diplomate, avouant être pleine d'illusions à l'aube de sa carrière, elle se fait fort de convaincre l'équipe de cette licorne qu'il faut du sens politique pour créer, comme l'envisage l'entreprise de Mark Zuckerberg, un monde meilleur et plus connecté. La déception sera amère...

Voici donc, vu de l'intérieur, le portrait d'une start-up qui a certes réussi, mais n'a jamais vraiment mûri dans sa culture, ni dans celle des individus qui constituent le "top" de son personnel. L'autrice excelle lorsqu'il s'agit de cerner les difficultés et spécificités de tel ou tel marché, par exemple la Chine (faut-il collaborer avec son gouvernement autoritaire?) ou le Myanmar (faut-il laisser passer les messages de haine entre bouddhistes et rohingyas musulmans?). 

L'image que l'autrice renvoie du groupe est celle d'une entreprise qui, derrière les beaux principes affichés, avance comme si le monde fonctionnait comme les Etats-Unis. Dans le cadre de son activité, l'autrice montre combien il est difficile d'expliquer à une poignée de jeunes Américains riches, blancs et déconnectés que le monde ne tourne pas forcément autour d'eux. Elle évoque, de ce point de vue, l'évolution d'un Mark Zuckerberg d'abord intimidé par le monde politique, puis enthousiaste dès lors qu'il a compris comment en tirer profit. Car oui, rappelons-le, une start-up n'a qu'un seul objectif: faire du fric – Dan Lyons l'explique très bien dans "Les nouveaux cobayes" – et le lecteur le comprend, en tout cas au moment où il lit le chapitre consacré aux coulisses de la première campagne en vue de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis.

"Des gens peu recommandables" relate aussi la déchéance morale d'une entreprise qui, devenue parfois plus puissante que des pays, part dans une illusion de toute-puissance: l'autrice devra démontrer que les oppositions à Facebook vont plus loin que les réactions épidermiques de quelques aigris. Cela commence avec le produit "internet.org", qui peut être vu comme un "Internet du pauvre", certes gratuit, mais imposé par une puissance américaine à des peuples qui n'en demandent pas forcément tant et y voient une tentative de colonisation.

Cette amoralité dans l'action résonne avec l'absence apparente de surmoi dont font preuve certains cadres de l'entreprise, et aussi avec la distance qu'il y a entre la politique RH présentée par l'entreprise et sa réalité. Entre temps de travail excessifs, congés maternité massacrés et vie de famille en pointillés, l'autrice évoque bon nombre d'avanies. A celles-ci vient s'ajouter le harcèlement sexuel et les propositions louches, à travers le personnage de Joel Kaplan (qui télétravaille depuis son lit et pose des questions déplacées, par exemple à base de "dirty Sanchez"), mais aussi celui de Sheryl Sandberg, femme et numéro deux fantasque de l'entreprise, qui l'invite dans son lit au cours d'un des nombreux vols en jet privé que l'autrice effectue avec l'équipe de direction de Facebook.

Témoignage fort porté par une autrice qui se fait lanceuse d'alerte, "Des gens peu recommandables" pose en filigrane quelques questions intéressantes sur le monde d'aujourd'hui. Est-il ainsi possible que des gens riches et immatures, cultivant l'entre-soi, puissent être laissés aux commandes d'un réseau social qui, bien manœuvré, pourrait effectivement contribuer à un monde meilleur? Et quelle doit être la neutralité de l'internet en général, et du réseau social Facebook en particulier, en matière de politique? Cela, et l'autrice le relève, sachant que l'équipe de direction est composée de Blancs juifs issus de Harvard – ce qui, avec tout le respect que nous leur devons, n'est pas exactement un modèle de diversité. Au terme de sa lecture, le lecteur aura de quoi être dégoûté d'un réseau social pourtant entré dans les usages de tout un chacun depuis quelques lustres. Cliquera-t-il encore sur "J'aime" une fois le livre refermé?

Sarah Wynn-Williams, Des gens peu recommandables, Paris, Buchet-Chastel, 2025. Traduit de l'anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj.

Le site des éditions Buchet-Chastel.

lundi 3 août 2026

Deux ados amoureux au bord de l'eau

Lili Nyssen – Une adolescente et un adolescent qui s'aiment, s'expriment, ou pas. Et une narratrice, plus âgée, qui illustre leur destin en leur conférant une part d'elle-même. Tel est le propos mis en place par l'écrivaine Lili Nyssen dans "L'Effet Titanic", son premier roman. Tout semble séparer les deux amis, à commencer par la distance: la fille, Flora, vit près de la Manche au Havre, alors que Zak, le garçon, vit dans un tout autre quartier. 

Dans une écriture ciselée, très écrite voire poétique jusque dans sa forme (voir la manière dont "je t'aime" est déconstruit, pour dire la difficulté qu'il peut y avoir à le dire), ce qui n'empêche pas des écarts plus familiers et expressifs, l'auteure relate la tendresse et les non-dits, mais aussi l'alcool des soirées et les sorties. Au fil des pages, c'est une école sentimentale qui se dessine, à l'aune de la jeunesse. L'utilisation assumée de pronoms variés pour évoquer ses personnages peut sembler déroutante, mais on s'y fait: la narratrice, accro à Tinder, a aussi ses avanies.

Le motif de l'eau est récurrent dans "L'Effet Titanic", à commencer bien sûr par un clin d'œil au film de James Cameron. Les flots mortels du film font écho à la proximité de la Manche, mais aussi, entre autres, aux moments de tendresse passés sous la douche. 

L'amour partagé, quoique sinueux, entre Flora et Zak fait écho à celui, impossible, du frère de Zak, homosexuel dans un milieu et une famille qui réprouvent ce penchant. L'écriture se fait grave alors, à partir du moment où, après avoir tenté de se suicider, le frère de Zak se retrouve dans le coma à l'hôpital. Et l'on découvre la famille de Zak, son père en particulier. Cela, en miroir avec la mère de Flora, qui semble parfois redécouvrir sa fille.

C'est avec une grande sensibilité que l'écrivaine Lili Nyssen dessine l'éveil à l'amour de deux ados de province livrés à leur temps et à l'eau qui, telles les années, coule inexorablement. "L'Effet Titanic" apparaît comme un roman travaillé avec succès pour qu'il sonne juste.

Lili Nyssen, L'Effet Titanic, Paris, Les Avrils, 2022.

Le site des éditions Les Avrils.

Egalement lu par Pierre Ahnne, Waterlyly.

dimanche 2 août 2026

Dimanche poétique 753: Etienne Jodelle

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme

Si quelqu'un veut savoir qui me lie et enflamme, 
Qui esclave a rendu ma franche liberté,
Et qui m'a asservi, c'est l'exquise beauté, 
D'une que jour et nuit j'invoque et je réclame.

C'est Le feu, c'est Le noeud, qui lie ainsi mon âme, 
Qui embrase mon coeur, et le tient garotté
D'un lien si serré de ferme loyauté,
Qu'il ne sauroit aimer ni servir autre Dame.

Voilà le Feu, le Noeud, qui me brûle, et étreint :
Voilà ce qui si fort à aimer me contraint 
Celle à qui j'ai voué amitié éternelle, 

Telle que ni le temps ni la mort ne sauroit 
Consommer ni dissoudre un lien si étroit 
De la sainte union de mon amour fidèle.

Etienne Jodelle (1532-1573). Source: Bonjour Poésie.

mardi 28 juillet 2026

Du rififi dans la choucroute

Rita Falk – N'allez pas chercher le rapport entre le roman "Choucroute maudite" et la choucroute: au-delà du stéréotype culinaire allemand et de l'idée qu'on pédale parfois dedans, il est pour le moins ténu, même si l'on aime la bonne chère dans ce roman policier bavarois signé Rita Falk. Dans ces pages, en revanche, vous trouverez pas mal d'humour et de truculence, ce qui fait aussi beaucoup de bien.

La vie de l'agent Franz Eberhofer est assez tranquille lorsqu'il officie dans sa petite ville natale, où il vient d'être muté pour des raisons disciplinaires assez rocambolesques: il vit entre ses parents, son frère et son chien Louis II (tiens, comme l'hôtel parisien dans "Schproum" de Jean-Yves Cendrey...), et finit régulièrement ses journées oisives chez Wolfi à boire des bières au bar du cru. Cela, jusqu'à ce qu'une série d'accidents suspects, touchant comme par hasard toujours la même famille, lui mette la puce à l'oreille. Complot? Personne n'y croit dans son entourage, y compris professionnel – on pense au juge, au double Dr Spechtl ou même à la Susi. Personne, sauf lui...

L'embrouille tourne dès lors autour du rachat frauduleux de la maison des Neuhofer par une entreprise qui entend y construire une station-service qui promet d'être juteuse. Elle va se corser dès lors qu'une ravissante demoiselle nommée Mercedes (et surnommée "la Ferrari" par tout le village) s'installe dans une vieille demeure considérée comme maudite, et y fait venir un architecte est-allemand platiste, officiellement pour y faire des travaux. Qui sont-ils vraiment? 

Il est permis de trouver le dénouement de l'intrigue un brin prévisible, certes. A défaut de retournement de situation improbable, le lecteur se délecte de la manière dont l'enquête avance, de manière pas toujours très orthodoxe, d'autant plus que par moments, Franz Eberhofer doit lutter contre ses sentiments avant même de lutter contre le crime. Est-il gay, d'ailleurs? Une péripétie à Majorque fera naître une rumeur virale dont le copain présumé préfère rire.

Et puis, ce roman offre la saveur succulente de personnages hauts en couleur, souvent définis par une caractéristique qui servira, pour l'autrice, au développement de gags récurrents. On pense entre autres à la Mémé qui traque les promotions dans les magasins, à Hans qui joue au football sans tout comprendre, au Papa qui écoute les Beatles en boucle jusqu'à la nausée. Avec de tels personnages, l'humour de situation n'est pas loin, d'autant plus que ces villageois ont parfois des habitudes bien à eux. 

Certes, la traduction française de "Choucroute maudite" est perfectible, on le constate à certains détails: quelle race de chiens, par exemple, s'appelle "bonnet"? Mais cela ne saurait gâcher le plaisir un peu rare mais savoureux, délicat comme un plat de charcuterie servi avec des knödel, de parcourir, au creux de l'été, un roman policier parfaitement déglingué.

Rita Falk, Choucroute maudite, Paris, Mirobole Editions, 2016/J'ai Lu, 2019. Traduit de l'allemand par Brigitte Lethrosne et Nicole Patilloux.

Egalement lu par Alice, Joe, Mutinelle, Nelfe, Yuyine.

dimanche 26 juillet 2026

Dimanche poétique 752: Michel-Ange

Sonnet caudé sur le plafond de la Sixtine

A travailler tordu, j'ai attrapé un goître
comme l'eau en procure aux chats de Lombardie
(à moins que ce ne soit de quelque autre pays)
et j'ai le ventre, à force, collé au menton.

Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque
sur mon dos, j'ai une poitrine de harpie,
et la peinture qui dégouline sans cesse
sur mon visage en fait un riche pavement.

Mes lombes sont allées se fourrer dans ma panse
faisant par contrepoids de mon cul une croupe
chevaline et je déambule à l'aveuglette.

J'ai par-devant l'écorce qui va s'allongeant
alors que par derrière elle se ratatine
et je suis recourbé comme un arc de Syrie.

Enfin les jugements que porte mon esprit
me viennent fallacieux et gauchis : quand on use
d'une sarbacanne tordue, on tire mal.

Cette charogne de peinture
défends-là, Giovanni, et défends mon honneur :
suis-je en bonne posture ici et suis-je peintre ?

Michel-Ange (1475-1564), traduction de Pierre Leiris. Source: Michel Terestchenko.

samedi 25 juillet 2026

Piégé dans les coulisses de l'édition

Jean-François Merle – Ce n'est pas un mystère: je suis toujours attiré par les romans qui, portant le même titre, ont été écrits par des auteurs différents. Autant dire que je n'ai guère hésité, lors d'une Fête du Livre de Saint-Etienne passée, à m'offrir, pour la découverte, "Le grand écrivain", troisième livre de Jean-François Merle. En effet, ce titre est aussi celui d'un des premiers romans de Jean-Edern Hallier – j'en parlais ici naguère. 

Le roman de Jean-François Merle n'a cependant pas grand-chose à voir avec celui de Jean-Edern Hallier. Au fil des pages, en effet, Jean-François Merle s'attache, bien plus que son aîné qui joue la carte de l'introspection qui fonde une vocation, à décrire les magouilles baroques du petit monde de l'édition germanopratin. Pour cela, il lui faut un naïf: ce sera le narrateur, écrivain de peu, soudain repêché par une maison d'édition avec laquelle il est en délicatesse. Sa mission, pour se racheter? Aider un écrivain de renommée mondiale (et l'auteur en rajoute, quitte à caricaturer) à rédiger ses souvenirs. Et comme souvent, c'est par le fric qu'il est tenu.

Sans doute connaisseur du monde éditorial parisien, l'écrivain en démonte les rouages dans un roman qui, longtemps, semble avancer pépère. Le lecteur découvre une éditrice acariâtre, Dolorès, et son impénétrable assistante, Solveig (comme si toutes les assistantes et stagiaires parisiennes s'appelaient Solveig – j'ai déjà vu ce prénom chez Frédéric Beigbeder, je crois, et peut-être même dans la vraie vie!), et un écrivain rugueux, André Maillencourt. Dans un premier temps, le lecteur s'amuse doucement en observant le narrateur se cogner aux obstacles d'une mission qu'il n'a pas choisie mais qui pourra le sortir de sa mouise de jeune homme sans but dans la vie. Quant à Dolorès, on aime la voir défendre son poste, qui suscite bien des jalousies.

Heureusement, l'auteur sait placer quelques obstacles sur le chemin de ses personnages. C'est presque attendu: le narrateur, lassé de jouer le rôle de corniaud de service (on pense au personnage principal du film du même nom, mais aussi au Guillaume de Saint-Sève de Charles Exbrayat – c'était dans "Bye bye, chérie!"), se met à s'intéresser à son sujet. Et voilà qu'entrent dans la danse un chercheur en littérature française, plus proche de Saint-Evremond que d'André Maillencourt, et Raoul Legerbeux, journaliste spécialisé dans les échos et potins. Quel sera leur rôle? Des grains de sable imprévus dans une histoire qui aurait dû rouler et renflouer la fragile trésorerie de l'éditeur qui emploie Dolorès.

Enfin, le nom d'André Maillencourt fait immanquablement penser à celui d'André Malraux, écrivain, ministre et mythomane notoire – et dont l'écrivain Jean-Edern Hallier aimait à se réclamer. Le romancier met ainsi le lecteur sur la piste de ce qui va faire l'essence de son roman: un jeu incessant entre le mensonge, omniprésent dans le monde impitoyable de l'édition, et la vérité, qui se dérobe constamment dans "Le grand écrivain", encourageant le lecteur à la chercher en tournant les pages.

Et c'est pour la fin que l'écrivain réserve ses retournements de situation les plus épatants. Pour y parvenir, le romancier sait accrocher son lectorat par une écriture fluide et efficace, nourrie à tous les instants par un humour protéiforme, tantôt rocambolesque, tantôt né des situations mises en scène. Cela, sans oublier une manière toute personnelle, pince-sans-rire, de dire les choses. Autant dire que dans la version signée Jean-François Merle, "Le grand écrivain" s'avère un chouette roman d'humour, capable d'offrir à son lectorat une visite guidée bien informée des coulisses du monde éditorial parisien, incluant une présentation adroite de ses acteurs.

Jean-François Merle, Le grand écrivain, Paris, Arléa/1er mille, 2018.

Le site des éditions Arléa.

Egalement lu par Dominique BernardNicole Grundlinger.

vendredi 24 juillet 2026

Jean-Yves Cendrey et le pouvoir délétère des ondes

Jean-Yves Cendrey – Les lecteurs auront-ils encore l'occasion de lire un ouvrage neuf de Jean-Yves Cendrey? Paru en 2013, porté par une plume habile et joueuse, son livre "Schproum" a tout d'un adieu au lectorat, dû à des raisons de santé majeure. Les éditions Actes Sud ont eu la sagesse de faire paraître avec cet ouvrage un opus atypique, contenant un roman inachevé et un témoignage personnel qui se regardent en miroir. 

Voici l'affaire: tout commence avec la narration, amusée et travaillée, du personnage de Wallstreet, mal marié puis sommé de divorcer, alter ego caricatural de l'auteur par certains aspects. Tout se passe à Berlin (où l'auteur vit avec son épouse, l'autrice Marie NDiaye), on sourit volontiers des négociations qui s'installent entre Wallstreet et sa femme Roswitha Viol-Wirchow. Mais le ver est déjà dans le fruit: dès la première partie, l'auteur fait part de malaises, écrits de manière incidente en italiques. La fin de ce bout de roman coïncide avec le terme de la première partie du livre, qui bascule dès lors dans le témoignage.

"Schproum" amène l'écrivain à se révéler, parfois à son corps défendant, que ce soit face à ses médecins ou à son lectorat. Du point de vue politique, le Jean-Yves Cendrey du livre assume, en emménageant à Berlin, d'avoir pris ses distances avec la France en général, et en particulier avec celle de Nicolas Sarkozy, jugée outrancièrement policière. Du point de vue médical, la deuxième partie du roman met à nu, face au lecteur, un homme qui, face à la Faculté, hésite à s'ouvrir totalement. Le lecteur sent ici à quel point il est difficile pour un écrivain, parfois, de se révéler jusque dans ses faiblesses, qui qu'il ait en face de lui.

Quant à trouver sa place sur terre... là est la plus grande difficulté que traverse le Jean-Yves Cendrey du roman. C'est peu de le dire que de sentir qu'il est mal à l'aise dans les logements retirés où il tente d'élire domicile à la recherche de tranquillité: c'est tantôt médiocre (les Cévennes), tantôt d'une humidité répulsive (Ouessant), tantôt malaisant (Paris, vers Saint-Sulpice, dans le charmant hôtel Louis II). Mais, le lecteur le comprend peu à peu, le mal dont souffre l'auteur qui se raconte est à la fois indétectable et invivable: c'est l'électrohypersensibilité. 

Sans rien céder à son talent pour la formule mémorable et pour les rapprochements audacieusement poétiques entre les mots, l'écrivain propose avec "Une fin" une troisième partie militante, fâchée, peu amène face à un gouvernement français qui considère, et l'écrivain cite une ministre des télécommunications son temps, les électrosensibles comme des personnes qui agitent "des peurs irrationnelles" qui, si on les écoutait, auraient eu "de graves conséquences économiques". Un discours qu'il juge pour le moins anachronique alors que d'autres pays que la France, sait-il, s'interrogent depuis longtemps sur la possibilité que les ondes soient néfastes pour une partie de la population – soit dit en passant, il en était formellement question à Fribourg (Suisse) en février 2003 déjà, à travers la personne de Jean-Marie Danze, certes présentée comme l'anti-portable de service dans le cadre d'un café scientifique orienté.

Handicapé d'un genou, incapable de parler voire de penser, l'écrivain se considère, diagnostic et constats personnels à l'appui, comme électrohypersensible, et il est permis de le croire au vu des symptômes manifestés et de ce qu'ils peuvent avoir de handicapant selon l'auteur, rendu inapte à l'écriture par la bouillie d'ondes qui nous entoure mais qui a su faire ses propres recherches. A la fois témoignage et roman inachevé ("avorté", dit l'auteur), "Schproum" est-il le chant du cygne d'un écrivain de grande valeur, à la plume envoûtante, dont la France, tantôt saturée d'électricité dans l'air, tantôt malcommode à habiter, ne veut plus? Il est permis de le penser, hélas. 

Jean-Yves Cendrey, Schproum, Arles, Actes Sud, 2013.

Le site des éditions Actes Sud.

Lu par Chantal Levêque, Odile Beniahya-Kouider.

mercredi 22 juillet 2026

Incendie, année zéro: le destin d'un village résilient

André Beaud – C'était il y a 150 ans et deux jours, un jeudi: le village fribourgeois d'Albeuve, proie d'un incendie fulgurant, est entièrement tombé en cendres, à peine l'espace d'un après-midi. Cet événement tragique a été commémoré par un spectacle musical, mais aussi par la parution du livre "Les jeudis noirs d'Albeuve". André Beaud, journaliste et enfant du pays, en est l'auteur. 

Le premier "jeudi noir" mentionné par l'auteur est bien sûr celui du grand feu. L'auteur en retrace le déroulé, autant que la documentation encore disponible aujourd'hui le permet. La presse, en particulier, se révèle une source féconde. Outre l'événement, le chapitre consacré à l'incendie rappelle aussi la solidarité spontanée qui s'est rapidement fait jour: collectes de fonds, logements dans le village voisin de Neirivue pourtant un peu rival. 

L'auteur, enfin, ne manque pas de relater une belle histoire, celle de Louis dit "A la noire" qui, relogé à Neirivue, y a rencontré celle qui deviendra son épouse par-delà les épreuves. Pour le coup, c'est l'occasion d'esquisser, dans un chapitre distinct, le destin d'une famille pauvre comme il y en avait encore beaucoup au tournant du siècle dans une Gruyère restée rurale, tributaires de la commune pour, par exemple, obtenir des chaussures. 

Le deuxième "jeudi noir" est associé à la démission fracassante, en 1934, de Jean-Marie Musy, enfant d'Albeuve devenu Conseiller fédéral – le premier Fribourgeois à avoir décroché une telle fonction, au sommet du gouvernement national suisse. Là encore, le travail de mise en contexte est remarquable: l'auteur en profite pour évoquer l'"hôtel de l'Ange" d'Albeuve, tenu précisément par les Musy. Et tout en rappelant le choc qu'a pu représenter au village la démission de Jean-Marie Musy, "Les jeudis noirs d'Albeuve" n'omet rien des zones d'ombres d'un ministre certes méritant (il s'y connaissait en finances), mais tenté par les régimes autoritaires des pays alentour.

Partant de l'évocation d'un événement ponctuel marquant qui apparaît dès lors comme un moment de (re)naissance, une année zéro, l'auteur dessine peu à peu une histoire du village à travers certains enjeux et surtout certains personnages, anonymes ou notables du cru, représentatifs de la vie locale. D'emblée, et parfois en composant avec le gouvernement cantonal conservateur, il a fallu reconstruire. Le développement d'industries locales ambitieuses, travaillant la pierre ou le bois, est évoqué: tel entrepreneur charpentier est allé chercher du personnel jusqu'en Italie, formant une première vague d'immigration. Tel autre, après la Seconde guerre mondiale, proposera des cuisines aménagées là où c'est le potager à bois qui règne: avec les Trente Glorieuses, qu'advienne le confort! 

Ces portraits vont jusqu'à évoquer des personnes qui sont encore de ce monde, et que le lectorat local de "Les jeudis noirs d'Albeuve" a sans doute connus. On pense notamment à Jean-Louis Castella, figure politique et musicien de renommée régionale, ou à celui qu'on surnomme Boudji, lui aussi actif en musique, mais aussi dans l'ébénisterie. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'évoquer les chœurs et sociétés de musique locales: à l'instar de nombreux villages fribourgeois, Albeuve a son chœur paroissial et sa fanfare.

Fruit d'un travail de recherche méticuleux et qu'on devine considérable, fait à la fois d'exploration de documents d'hier et d'aujourd'hui et d'entretiens personnels, "Les jeudis noirs d'Albeuve" dessine le portrait d'un village résilient, qui a su rebondir après une catastrophe majeure, assurant d'emblée son alimentation en électricité et en eau, et obtenant dès le début du vingtième siècle une gare pour le chemin de fer à écartement métrique. Sa rédaction se révèle vivante et aisée, parfaitement adaptée à tous les publics. Enfin, ce livre est richement illustré, les images d'époque y côtoyant des photos d'aujourd'hui, prises spécialement pour l'occasion par Jean-Bernard Sieber. Un jalon important pour ceux que l'histoire locale passionne!

André Beaud, Les jeudis noirs d'Albeuve, Bulle/Montreux, Editions Montsalvens, 2026. Préface de Patrice Borcard.

Le site des éditions Montsalvens.

lundi 20 juillet 2026

Une triplette parfaite avec le Japon en toile de fond

Ryu Murakami – Sexe, drogues et rock'n'roll: rares sont les livres qui réalisent cette triplette aussi pleinement, aussi parfaitement même, que "Bleu presque transparent", premier roman de l'écrivain japonais Ryu Murakami. Narré par un personnage qui porte le même prénom que l'auteur, comme si celui-ci assumait avec lui un peu plus que le lien habituel entre un écrivain et ses personnages, celui-ci décrit quelques journées d'une jeunesse vivant au milieu des années 1970 dans une petite ville du Japon. Cette jeunesse est décrite comme en rupture et résignée à une vie à laquelle il manque du sens.

Et quand il s'agit de décrire, l'auteur ne se gêne pas, et cela lui réussit tout à fait. Ce qu'il assume avant tout, c'est de simplement donner à voir, sans chercher dans l'action quelque philosophie liée à une époque qui, peut-être, n'en a même pas. Et lorsqu'il donne à voir, force est de constater qu'il y a chez cet écrivain un sens poussé de l'observation et une capacité redoutable à mettre le nez du lecteur dans ce qu'il montre, pour le meilleur et pour le pire. On le devine dès le premier chapitre, riche en gros plans qui déconstruisent les personnages mis en scène, dans une ambiance chargée qui ne peut mener qu'à une étreinte – pas décrite, celle-ci. Mais le sujet est posé.

D'autres chapitres, en effet, s'avèrent parfaitement explicites en matière de sexe. Loin de prendre des gants, l'auteur va même faire assaut d'images, parfois, pour dire la laideur de soirées de débauches où tout le monde, littéralement, baise avec tout le monde. Pornographique? Guère: on sent plutôt, au gré d'images choisies parfois comme si l'autre les voulait expressément affreuses, une envie chez l'auteur de dégoûter quelque peu son lecteur – ou en tout cas de ne pas le ménager par une esthétisation ou un voyeurisme malvenus. Il en reste un drôle de goût, violemment saisissant et perturbant, d'autant plus que les descriptions font appel à tous les sens...

Au sexe, répond la drogue, qu'elle facilite sans doute, par des dérapages décomplexés. Tout commence par des dialogues pas toujours très sensés, et se termine par des promesses qui résonnent comme vaines. Tout autant que les gestes, l'auteur sait les mots d'un monde, celui des stupéfiants, que le lecteur des années 1970 ne connaît pas forcément, et s'en sert pour conférer de la véracité aux échanges entre personnages. A cela vient s'ajouter, toujours finement observées, les descriptions de trips plus ou moins bons, en fonction des doses d'héroïne prises – et pas toujours adaptées, au risque d'overdoses ou de mauvais trips émétiques – car oui, il est aussi question de liquides corporels. Et d'un ananas moisi...

Quant au gros son, le lecteur reconnaît sans peine les grands classiques américains, venus supplanter des musiques japonaises plus traditionnelles, ou alors leurs homologues – de même d'ailleurs que la citation de quelques compositeurs classiques d'Europe. Il est permis de voir, dans la bande sonore du livre "Bleu presque transparent", la description en creux d'un effacement progressif de la musique japonaise de toujours face à des airs venus d'ailleurs et perçus comme plus jeunes, plus cool. Après tout, l'action de ce roman se déroule près d'une base navale américaine...

Il ne reste guère d'espoir à la fin de "Bleu presque transparent", si ce n'est ce fugace reflet coloré qui, sur un morceau de verre, donne son titre à ce roman, porté par une écriture familière qui se savoure plutôt lentement, dans un rythme contrebalancé par des chapitres le plus souvent assez courts. Pour terminer, relevons encore que l'ouvrage a fait sensation à sa parution au Japon en 1977, et qu'il y a obtenu un prix égal au Goncourt. 

Ryu Murakami, Bleu presque transparent, Paris, Robert Laffont, 1979, traduit du japonais par Guy Morel et Georges Belmont. 

Le site des éditions Robert Laffont.

dimanche 19 juillet 2026

Dimanche poétique 751: Yseult Coulon

Détachement

Me hissant sur la tête du i
J'hésite entre sagesse et folie
Escalade de mots et d'idées
Se disputent en moi, en aparté
Une note résonne soudain... légère
Ajustant les points et les vrilles
Se jucher sur des talons aiguilles
Suivre son chemin sans déplaire ?
Me hissant sur la tête du i
Nommer ce qui ne peut être dit
Comme une sourde et lente agonie
Se mouvoir pour se sentir libre
Abandonner ses doutes enfin vivre
Voguer lentement vers l'Ether
Me hissant sur la tête du i

5/10/2004

Yseult Coulon. Source: Bonjour Poésie.

mercredi 15 juillet 2026

O monts indépendants...?

Eric Berthoud – Les rapports entre les communautés linguistiques de Suisse ne vont pas toujours de soi, et les tensions ne sont jamais très loin, notamment en ce qui concerne la Suisse romande, francophone (22,9% de la population totale du pays), et la Suisse alémanique, dont la population est germanophone (62,6% de la population suisse totale). A cela peuvent venir s'ajouter des éléments politiques... Auteur engagé, Eric Berthoud (1912-1997) commence son livre "Les monts Athos de la francophonie" par l'épisode de l'absence de la Suisse au premier sommet de la Francophonie, tenu à Niamey en 1969. Motif invoqué par la Confédération: ne pas favoriser une région linguistique. 

Voilà de quoi amorcer une critique en bonne et due forme, fondée sur un rapport de domination poussé ici jusqu'à l'absurde: la Suisse romande n'existe pas en tant qu'entité politique (on l'aurait appelée Romandie), il n'y a que des cantons, qui sont certes des Etats; mais en Suisse, les affaires étrangères relèvent de la seule compétence de la Confédération – une administration qui pense en allemand, même lorsque le ministre responsable est romand, et ce, depuis toujours, alors que les cantons romands sont suisses et pleinement égaux aux autres cantons depuis 1793 seulement – merci Napoléon! D'autres sommets sont évoqués, illustrant la frilosité de la Suisse, surtout alémanique, face à quelque chose qu'en vrai, elle ne connaît pas.

Eric Berthoud envisage la question du séparatisme romand, qu'il a lui-même soutenu notamment dans le cadre du Mouvement romand, aujourd'hui éteint ("Les monts Athos de la francophonie" date de 1994, et certains éléments ont évolué depuis). Son propos croise celui de l'autonomie du canton du Jura, obtenue de haute lutte face au canton de Berne. Il entre aussi en résonance avec le discours vigoureux que l'abbé Clovis Lugon tient dans "Quand la Suisse française s'éveillera". Notons du reste que l'auteur adopte ce terme de "Suisse française" pour rapprocher ethniquement le Romand du Français. On peut en débattre...

D'autres questions sensibles sont abordées, en particulier la germanisation de la Suisse romande par la langue et par des éléments culturels qui n'ont parfois rien à voir avec, pour le dire vite, les mentalités romandes – une germanisation qui prend parfois la forme de l'anglicisation, l'Alémanique étant plus perméable à l'anglais que le Romand. 

Côté formation, l'auteur s'oppose à l'enseignement du dialecte et se révèle favorable, par crainte du mélange, à l'enseignement de langues étrangères seulement lorsque la langue maternelle, en l'occurrence le français, est maîtrisé – que ce soit en Suisse ou dans l'Europe des XII de l'époque: cela ne profiterait qu'aux "grandes" langues, et en définitive à un anglais standard appauvri. Si l'argument tient la route au niveau collectif, on peut regretter que l'auteur fasse l'impasse sur l'enrichissement que peut apporter, individuellement, la maîtrise d'une ou deux langues en plus de la langue maternelle. Enfin, l'auteur n'omet pas d'évoquer le principe de territorialité, qui offre une certaine sécurité aux langues latines en Suisse et fait donc l'objet d'une surveillance sourcilleuse.

Il est permis enfin de regretter qu'un tel essai contienne autant de coquilles, d'autant plus qu'il s'agit d'un travail richement documenté, fondé entre autres sur Cornélius Castoriadis, sur l'un ou l'autre juriste suisse (sans oublier des rapports qui ont fait date, comme le rapport Clottu (1975) sur la politique culturelle en Suisse) et aussi sur le vécu et les expériences de l'auteur. Qu'il date un peu est inévitable: la Suisse n'avait pas la même Constitution en 1994 qu'aujourd'hui, et l'envie d'autonomie romande, dans une région devenue dynamique et prospère, s'est quelque peu effacée malgré la persistance de clivages et de préjugés: le röstigraben, désormais, on vit avec. A moins qu'un jour...

Eric Berthoud, Les monts Athos de la francophonie, Neuchâtel, chez l'auteur, 1994.


lundi 13 juillet 2026

Quand les taupes modèles font les placards chez les mannequins

Olivier Gay – Il y a toujours quelque chose d'excitant, pour le lecteur de bons livres, à explorer les coulisses d'un domaine d'activité, a fortiori s'il est glamour. Flattant ce penchant, l'écrivain Olivier Gay propose à son lectorat une belle enquête portée par une bande d'amis que rien ne dispose à se confronter à plus fort qu'eux. Dès le titre, le sens de la formule rejoint la justesse du fond: nous voici en présence du roman "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". Nous voilà avertis: ce ne sera pas toujours très sage.

Dans "Les mannequins ne sont pas des filles modèles", les lecteurs retrouvent Fitz, anti-héros amusant, capable de se mettre dans les pires situations par amitié (tout en se demandant, jamais si cocasse que lorsqu'il se victimise, ce qu'il est allé faire dans cette galère), en particulier envers ses amis Déborah, enseignante cocaïnomane, et Moussah, videur musculeux et Black de son état. Tout commence à dérailler au moment où la copine de Moussah, appelée mais non encore élue à la carrière de mannequin, disparaît: Cerise, c'est sa copine, il l'a dans la peau, vraiment, et puis elle est belle et super bonne au pieu. Gagné: le lecteur l'aime aussi, et le voilà ferré.

Fitz mène l'enquête, dès lors. Celle-ci est corsée par la situation de ce personnage, dealer éthique mais dealer quand même, queutard à l'occasion et en porte à faux face à des parents qui aimeraient bien le voir se ranger, si possible avec une femme – c'est un gag récurrent de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". La police l'a à l'œil, un œil ambivalent: celui de Jessica, policière un brin paternaliste, voire adultiste, adepte du "c'est pour ton bien", mais prête à couvrir son... ex. Parce que oui: à force, Fitz a des ex partout, et il sait s'en servir. Cela, même dans le milieu des mannequins, ce qui va jouer un rôle dans ce roman, par le biais de l'énigmatique Aurélie (à la fois conquête et ex, OK!) et, plus largement, de sa chic famille.

Portée par l'amitié solidaire qui soude le trio constitué par Déborah, Moussah et Fitz, l'enquête, informelle, flirte constamment avec la légalité: il y aura plus d'une effraction que les personnages auraient aimée plus discrète, et de la part du camp adverse, plus d'une tentative d'intimidation qui fait mal. Et de façon plus astucieuse, l'écrivain réussit à mettre en scène les rivalités qui s'installent entre des mannequins désireux de percer dans leur métier, mais pressés par le temps: dans ce métier, 25 ans, c'est déjà vieux, et les sourires sont volontiers plus carnassiers que sororaux lorsque les places à prendre sont à la fois rares et lucratives. Astuce supplémentaire: l'auteur réussit à camper à la perfection un certain Nathan, patron d'agence à l'orientation sexuelle incertaine (la typologie de Fitz a de quoi faire sourire!) mais parfaitement capable de jouer sur les divisions entre des mannequins qui lui ont fait confiance pour leur carrière.

Enfin, de manière attendue, c'est à Paris, capitale de la mode s'il en est, que se déroule l'intrigue de "Les mannequins ne sont pas des filles modèles". Le décor est crédible; il aime s'attarder dans les bars et les lieux branchés, mais ne dédaigne pas de dire le côté parfois bricolé des coulisses du glamour, de manière finement observée, par exemple en disant la signalétique, misérablement résumée par des feuilles de papier scotchées sur les portes. 

Mené de main de maître jusqu'au dernier retournement de situation, "Les mannequins ne sont pas des filles modèles" séduit par son humour de tous les instants, ainsi que par la capacité hors pair qu'a l'auteur de prêter à son personnage récurrent d'excellentes vannes et punchlines. Le lecteur habitué de la saga découvrira par ailleurs l'identité du hacker légèrement intrusif qui hante l'ordinateur de Fitz. Un indice: il s'appelle Olivier Gay, et il est écrivain. Et s'il n'est pas le narrateur, il n'en est pas moins omniscient...

Olivier Gay, Les mannequins ne sont pas des filles modèles, Paris, Editions du Masque, 2014.

Le site des éditions du Masque.

Egalement lu par Alliance Coaching 17Anaïs, Encres et Calames, Joyeux DrilleLaureLiseron d'hiverL'Oncle Paul, Margaud LiseuseOihanaOukouloumougnouPaïkanne, The Magic Orange Plastic Bird, Un brin de lecture.


dimanche 12 juillet 2026

Dimanche poétique 750: François Tristan L'Hermite

A des cimetières

Séjour mélancolique, où les ombres dolentes
Se plaignent chaque nuit de leur adversité
Et murmurent toujours de la nécessité
Qui les contraint d'errer par les tombes relantes,

Ossements entassés, et vous, pierres parlantes
Qui conservez les noms à la postérité,
Représentant la vie et sa fragilité
Pour censurer l'orgueil des âmes insolentes,

Tombeaux, pâles témoins de la rigueur du sort,
Où je viens en secret entretenir la mort
D'une amour que je vois si mal récompensée,

Vous donnez de la crainte et de l'horreur à tous,
Mais le plus doux objet qui s'offre à ma pensée
Est beaucoup plus funeste et plus triste que vous.

François Tristan L'Hermite (1601-1655). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 10 juillet 2026

A l'enseigne des cœurs battants

Collectif – Ils se sont passé le mot: dix autrices et trois auteurs, dont la plupart font partie du GAHeLiG, ont choisi d'écrire une nouvelle dans le genre de la romance, avec une seule contrainte: un ancrage fort dans un terroir de Suisse romande. Paru à l'enseigne de La Maison Rose, préfacé par Marie Lyonnet, le recueil "Cœurs de Suisse" est le beau résultat de ce projet commun qui associe des écrivains familiers du genre comme de parfaits débutants – et débutantes.

Tous domiciliés en Suisse romande, les écrivains qui se sont lancés dans l'aventure ont tous choisi un cadre qui, de manière plus ou moins marquée, sera nécessairement plus significatif que le décor interchangeable d'une grande ville. C'est là une première contrainte, tant il y a peu de Paris ou de New York en Suisse romande. Les romances se développent donc dans des lieux-dits ou de petites localités, à l'exception peut-être de la très urbaine romance "Un ciel entre nous" de Jean Morisod qui, à Genève, dévoile les cruautés et la vanité du milieu professionnel du luxe. Quant aux personnages, loin des "citadines branchées" que courtisaient naguère les éditions Red Dress Ink, ceux-ci apparaissent le plus souvent directement accessibles au lectorat, avec leurs lumières et leurs zones d'ombre. Accessibles, voire accueillants: on pense à la gouleyante nouvelle "La délivrance" de K. Sangil, où la fausse monnaie façon Farinet flirte avec des sentiments amoureux on ne peut plus vrais, fluidifiés par un peu de bon vin valaisan –– le pendant local du Cosmopolitan de Carrie Bradshaw dans "Sex And The City". De quoi faire monter le rouge aux joues!

De manière générale, on sent dans chaque texte l'envie, de la part des auteurs, d'expérimenter, de se détacher un tant soit peu des figures imposées du genre. Cela apparaît dès la première nouvelle, "Le Chant de l'eau" de Céline Chételat, empreinte de tendresse, qui fait toute leur place aux amours enfantines qui grandissent avec les cœurs qui les portent. Venus d'autres horizons, le fantastique ou la science-fiction par exemple, certains auteurs tentent, non sans succès, de rapprocher les genres. 

Cela donne "Le silence des runes" de David Tschopp, avec ses extraterrestres séquestrés qui rappellent, peut-être, par leur sort, les réfugiés qui arrivent en Suisse et qu'on loge dans des centres où la liberté est toute relative, ou alors "Les larmes de la dame blanche" d'Anaïs Guiraud, aux ambiances nocturnes à la fois fantastiques, inquiétantes et romantiques. Sans oublier une nouvelle aux ambiances nocturnes également, mais plus musclée, menée sur les chapeaux de roue autour d'un talisman: "Ici ou ailleurs" de Fabrice Pittet. Quant à la nouvelle "Le Jura Express" de Charlene Kobel, il laisse planer le doute: les cow-boys qui ont attaqué un train touristique jurassiens sont-ils de vrais outlaws venus du passé pour troubler une bande d'amis en goguette, déguisés en personnages du Far West?

L'amour étant un sentiment de toujours, plus d'un auteur s'est aventuré dans le genre de la romance historique. Bénédicte Gandois a emprunté à un épisode méconnu mais bien réel de la Réforme en terre vaudoise l'amorce de sa nouvelle "L'ange musicien", alors que, dans la veine "hate to love", Amélie Hanser réinvente, à grand renfort de dialogues rosses, l'invention de la fondue moitié-moitié sur un marché fribourgeois: c'est "Deux cœurs fondus". Et si son sujet, la confiserie à base de chaudrons en chocolat, est tout à fait actuel, "A la belle Escalade" d'Elisa Alberte se fonde sur la tradition de l'Escalade, née au lendemain d'une tentative d'invasion de Genève par les Savoyards. Et puisqu'on a parlé de narration "from hate to love", mentionnons encore ici "Retour aux sources" de Méline Darsck, qui relate le retour au village d'un grand ponte du rap à scandale, plus habitué aux groupies trop accueillantes qu'à l'accueil rugueux qu'on va lui faire chez lui – enfin, chez lui... ça se discute!

Enfin, le lecteur relève deux nouvelles qui s'aventurent du côté de l'homoromance: d'une part "La danse des automates" d'Azalyne Margot, empreinte de tendresse mais aussi parfaitement documentée autour du monde des boîtes à musique de gare, et d'autre part "Le jet d'eau dans la peau" de Stéphanie Manitta, où les sentiments semblent se rire de certaines contraintes liées au genre, sur fond d'aliments réconfortants servis dans un salon de thé. 

Il déborde d'amour, ce "Cœurs de Suisse". Et surtout, il a offert à treize écrivains l'occasion de revisiter, sur la longueur d'une nouvelle suffisamment développée pour que naisse une histoire d'une certaine épaisseur, le genre populaire mais parfois décrié de la romance. De nouveaux sentiers à explorer? C'est ce que nous diront, à l'avenir, les parcours de chacun des autrices et auteurs.

Collectif, Cœurs de Suisse, Cossonay, La Maison Rose, 2026.

Le site des éditions La Maison Rose.


dimanche 5 juillet 2026

Dimanche poétique 749: Charles Guérin

Conseils au solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile, 
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; 
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves, 
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles 
Se rapprocher le pas profond des choses graves ; 
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves, 
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. 
Et si l'heure en froc noir érige du silence 
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide, 
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant 
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles Guérin (1873-1907). Source: Bonjour Poésie.