dimanche 4 octobre 2026

Dimanche poétique 762: Marie-France Beaujean

L'escargot et la ménagère

Où vas-tu de bon matin
Monsieur l’escargot
Sur ce petit chemin
Avec ta maison sur le dos

Je m’en vais me baigner
Dans la rosée
J’ai repéré deux rangs de salade
Bien fraîches à grignoter

Sais-tu bien ce qu’il va t’en coûter?
Car ces deux rangs là
Font partie intégrante de mon jardinet
Je m’en vais y chercher là-bas
De l’ail et du persil et je vais te cuisiner

Oh! Non madame la ménagère
Je ne le ferais plus guère
Laissez-moi une chance
Je m’en vais de France

Des promesses, toujours des promesses
Regarde mes belles laitues
Des trous partout
Il fallait y penser avant, tu m’as déçue
Tu es perdu
Regarde ton ventre comme il est gros
Je vais te manger escargot.

IRIS 1950

Marie-France Beaujean. Source: Bonjour Poésie.


samedi 3 octobre 2026

Assassin? Voire!...

Pierre-Yves Bétrix – Que peut-il arriver lorsque, au terme d'une enquête policière gâchée, un innocent se retrouve face aux juges, accusé d'assassinat? C'est ce que relate "Une fureur aveugle", premier roman de l'écrivain Pierre-Yves Bétrix. Nous sommes bien à Lausanne, et c'est dans son nouveau Palais de Justice que tout va se jouer, dans la troisième partie du livre. Pendant les deux premières, c'est l'avocat Jean-Paul Cassani qui mène de l'enquête...

"Une fureur aveugle" naît d'un doute diffus: avocat d'office, Jean-Paul Cassani, qui en a vu d'autres en qualité de bavard blanchi sous le harnois, ne croit pas à la culpabilité de son client, Marco Crespo. Et alors que tout semble désigner ce dernier comme un coupable idéal, l'avocat comprend peu à peu, en épluchant rigoureusement le dossier, qu'il y a bien des failles béantes là-dedans. L'histoire peut commencer...

L'écrivain, lui-même avocat, dessine avec réalisme ce que peut être la vie d'un avocat vaudois: il immerge son lecteur dans la vie à l'étude, souligne la collaboration entre des collègues au parcours pas toujours facile mais qui s'épaulent et se soutiennent face aux galères – on pense à l'attitude des collègues lorsque Jean-Paul Cassani reçoit, par voie postale, un rat mort dans un colis, assorti d'un message menaçant. Il sait aussi recréer l'ambiance des prétoires, et la troisième partie de ce roman, consacrée à trois journées de procès, se révèle un sommet d'écriture. 

C'est face aux juges, en effet, que tout va se jouer, le doute déployant au fil des pages, pour le délice du lecteur qui va en apprécier tout le suspens, son action corrosive. L'auteur ne rate rien: les regards entre les différents acteurs, les tactiques d'avocat, les effets de manches, l'ambiance qui peut changer soudain dans la salle d'audience, sur une réplique d'un des personnages réunis – l'assistance étant essentiellement composée de journalistes, l'auteur n'oublie pas de rappeler que face aux hommes et femmes de justice, le prévenu est seul – avec son seul ami, l'avocat. 

Ce chapitre, et c'est bienvenu, contient aussi ce qu'il faut de pédagogie: au-delà de l'action, il explique, sans lourdeur, ce qui se joue au fil du procès, et pour quelles raisons. En particulier, il décrit les éléments de mise en scène d'un procès et leur raison d'être, mettant au jour les dessous d'une liturgie bien huilée – que l'avocat Jean-Paul Cassani va faire dérailler quelque peu: la relation du procès est bien évidemment parfaitement crédible, mais il y aura quelques coups d'éclat pour régaler le lectorat. 

Pour donner un peu de tendresse à son intrigue, enfin, l'écrivain y introduit une histoire sentimentale au parfum d'interdit. Entre idylle à risque et remise en question d'une accusation, faut-il penser à l'affaire François Légeret, plaidée en terres vaudoises aussi? J'avoue y avoir songé, mais c'est peut-être aller un peu loin, d'autant plus que l'intrigue que Pierre-Yves Bétrix lui est antérieure: s'il assume en préambule s'être inspiré d'affaires judiciaires réelles, l'auteur rappelle que "Une fureur aveugle" reste "une pure fiction". Celle-ci permettra au lecteur de comprendre d'un peu plus près ce qui motive un avocat ou un procureur, chargés de faire triompher la vérité, chacun de son côté et à sa manière.

Pierre-Yves Bétrix, Une fureur aveugle, Charmey, Editions Montsalvens, 2026.

Le site des éditions Montsalvens.

jeudi 1 octobre 2026

La maternité comme un chemin de croix

Béatrice Riand – C'est dynamique, ça dépote. Et ça pose des questions. Quoi de mieux pour un roman? C'est dans cet esprit que se déploie "Sagrada familia" de Béatrice Riand. Ce livre en forme de monologue relate par le menu l'expérience personnelle d'une femme qui – "Big Bang!" – apprend qu'elle sera mère. Et qu'elle l'accepte, sans trop savoir ce qui va lui arriver.

Disons-le d'emblée: il n'est pas évident de trouver attachant le personnage qui narre son expérience au fil des 97 pages du livre. Certes, c'est une tornade, et son verbe agressif, plus encore que révolté, en témoigne. Mais c'est aussi une femme qui se dit atypique et en veut à la terre entière sans vraiment chercher à se remettre en question (elle n'écoute pas les conseils, même si elle les a sollicités), qu'on sent misanthrope en général et misandre en particulier. A l'heure de la bienveillance managériale généralisée, il n'est pas évident pour le lecteur, dans ces conditions, de comprendre comment elle a obtenu un poste à responsabilités dans le monde éditorial. 

Mais peut-être, de l'avis de l'autrice, fallait-il passer par ce personnage insupportable pour déconstruire, maille après maille, le mythe de la maternité harmonieuse où tout n'est que câlins et risettes. Il est en effet permis de considérer, à un moment ou à un autre voire tout au long du processus, qu'être parent a tout du chemin de croix – c'est du reste ce que suggèrent les titres de chapitres de "Sagrada familia", qui collent assez bien aux thématiques abordées. 

Thématiques? En vrac, le sexe de l'enfant qui n'est pas celui souhaité ou attendu, les régurgitations et le vomi, la charge mentale (avec César en personnage masculin absent, mais est-il le père?) et surtout les pleurs constants, que certains se targuent de décrypter – faim, colique, couche pleine. Ce sont autant d'éléments qui chamboulent le quotidien de la narratrice (mais on n'a pas envie de la plaindre – ai-je dit qu'elle était insupportable?) et remettent en question sa manière d'être au monde, entre look résolument esthétique et acceptation de tenues pratiques. Enfin, la narratrice confesse aussi qu'elle fait des achats de confort pour se détendre quelque peu: le vieux truc de la récompense dans le cerveau...

... un truc qui introduit le thème du consumérisme qui est venu se greffer au fait d'être mère, nécessairement pensé comme valorisant et merveilleux. Pour la narratrice, acheter des choses en ligne, en mode "Net Consolation", et s'offrir le luxe de mépriser le facteur qui les livre jusque chez elle est aussi une solution pour se montrer telle qu'elle veut être: une mère parfaite à tout prix, disposant, parce qu'elle en a les moyens, du moindre gadget propice à une éducation prescrite comme idéale – comme si l'abondance matérielle pouvait combler le manque d'affection qu'elle porte à l'enfant né et soulager sa conscience. 

Tout semble retrouver un nouvel équilibre en fin de roman: l'enfant a appris à faire autre chose que pleurer pour rappeler qu'il est le roi, et la narratrice a trouvé un semblant de modus vivendi avec lui, même si ce n'est pas encore le grand amour. Côté travail aussi, elle a su s'imposer face à une hiérarchie versatile. Et Victor, la mauvaise conscience de la narratrice, qui s'exprime périodiquement au fil des pages, pourra enfin se taire au lieu de lui donner des injonctions à être mère d'une certaine manière. Car oui, s'il fallait malgré tout retenir un message de ce court ouvrage, c'est de ne surtout pas se laisser ramener à telle ou telle assignation sociale. Alors, "Amen.": tel est le dernier mot ironique de ce livre dédié à toutes les "mères imprécises".

Béatrice Riand, Sagrada familia, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.

Le site de Béatrice Riand, celui des éditions BSN Press.

mardi 29 septembre 2026

Les enfants du barrage

Philippe Battaglia – Un roman de zombies fondé sur un objet emblématique du Valais moderne: c'est "La robe de béton", numéro deux de la collection "Gore des Alpes", signé Philippe Battaglia. Il y sera question d'un barrage, d'immigration italienne et, comme il se doit, d'un peu de sang dans tous les coins, puis de chair dégoulinante, pour faire glisser le tout.

"Tout ce qui se dresse...": tel est le titre de la première partie. Celle-ci relate les coulisses de l'érection du barrage de la Grande-Dixence dans les années 1950 – un édifice record aujourd'hui encore. Cette partie est celle qui décrit les conditions de vie des Italiens venus mettre la main à l'ouvrage, fuyant un pays alors sans perspectives. 

L'esprit est social dans ces premières pages, réaliste aussi. Il y a de la bagarre avec des dents cassées parfois, on se donne des surnoms en italien qui, en tant que signe d'adoption par le groupe, apparaissent comme des totems: il vermo, l'usignolo, il gatto. Qu'un mineur arrive sur le chantier, et on saura le déniaiser chez Joséphine, en bas à Sion. Cette première partie décrit, de façon sans doute réaliste, une société qui fonctionne en vase clos, avec ses règles, ses rudesses – c'est un monde de mâles, et on s'explique "entre hommes" – et ses contraintes.

Elle contient cependant le germe de la deuxième partie: pour se simplifier la vie, les maîtres d'ouvrage du barrage ont pris l'habitude de noyer dans le béton du barrage en construction, dit "le mille-feuilles" à cause de cela, les corps des hommes morts sur le chantier. Et c'est là qu'on bascule vers le fantastique: après quelques décennies, ces hommes (et une femme), âmes errantes victimes de ces non-funérailles, viennent réclamer justice.

L'auteur a eu l'excellente idée de faire du barrage un personnage à part entière du roman, revêtue d'une "robe de béton" éponyme, et de lui donner la parole: il nous le présente comme une femme qui se sent soudain malade, faiblarde, jusqu'à l'explosion hyperbolique finale, qui vengera les ouvriers morts en un ultime tsunami qu'on verra jusqu'à Genève. 

L'auteur, enfin, emprunte habilement certains éléments à la réalité: ainsi verra-t-on, dans "La robe de béton", un certain Jean-Luc Godard en train de filmer "Opération béton" – il sera vengé par le barrage lui aussi, pour n'avoir pas tout dit. Quant à l'accident du 12 décembre 2000, réel, on peut y voir une préfiguration de ce qui se produit, à pleine échelle, en fin de roman. 

C'est avec une habileté indéniable que "La robe de béton" mêle critique sociale et roman fantastique, permettant à tout un chacun, à travers une narration efficace, d'approcher les coulisses pas toujours reluisantes d'un des chefs-d'œuvre du génie civil suisse. En suivant le destin d'Alfonso Bernasconi et des autres protagonistes – parmi lesquels il y a, j'allais oublier, une sorcière à la beauté confondante – on se cultive et on se divertit en même temps: le mélange fonctionne parfaitement dans ce roman court et captivant.

Philippe Battaglia, La robe de béton, Ardon, Gore des Alpes, 2019.

Le site de Philippe Battaglia, celui des éditions Gore des Alpes.

dimanche 27 septembre 2026

Dimanche poétique 761: Den Hall

Une poignée d'algues

L'odeur du varech
Et le bruit sec
De ses vésicules gonflées 
Qui claquent entre deux doigts
S'élèvent
Comme des bulles de souvenirs 

Vertige des parfums
Des sensations
Qui jouent les geysers
Ils expulsent de ma mémoire
Imprévus et violents
Des images

Une enfant
Avec un seau et une pelle
Expose triomphante
A une mère attendrie 
Une poignée d'algues
Et me tend la main

Den Hall. Source: Bonjour Poésie.

samedi 26 septembre 2026

Anne Delcourt et les petits travers de l'humanité actuelle

Anne Delcourt – Elle écrit sous pseudonyme, elle est pasteure: Anne Delcourt offre à son lectorat un recueil de nouvelles intitulé "Laocoon", présentées comme "satiriques". Le mot est peut-être un peu fort: plutôt que des points de vue propres à provoquer une hilarité un peu facile, elle propose au fil des 110 pages de son ouvrage des situations qui, certes souriantes, prêtent aussi à une fine réflexion. Cela, dans un état d'esprit empreint de ce je-ne-sais-quoi qui caractérise la mentalité de la Réforme.

Souvent, les nouvelles de "Laocoon" sont des histoires de couples, et souvent, ce sont des pasteurs – et pasteures – qui en sont les personnages principaux. Le lecteur s'amuse d'emblée de la dissonance cognitive qui s'installe autour du personnage de Liselotte dans "Une matinée pas comme les autres", nouvelle liminale: est-il acceptable d'exhiber son goût des choses chic et chères alors qu'on prêche la modération du haut de sa chaire?

Souvent, les couples mis en scène par l'autrice sont marqués par la religion. Et souvent, ils rompent. L'autrice démonte, adroite et amusée, les mécanismes qui amènent à cette issue: une infidélité qui finit par transpirer dans des communautés de fidèles où rien ne se dit et où tout se sait, voire une attirance homosexuelle, condamnée par le christianisme et, nécessairement, vécue difficilement par ceux qui sont concernés. Il arrive aussi qu'il faille sauver les apparences...

Le lecteur sourit à la manière dont l'autrice observe son petit monde de personnages, un regard sans doute affûté par son métier de pasteure qui finit par connaître les gens. On cache ce qu'on veut cacher, mais en le cachant, bien souvent, on le révèle: un surcroît de tendresse à l'attention de son épouse masque et dévoile ainsi, à plus d'une reprise dans "Laocoon", une amante ou un amant dans le placard. 

Observatrice des mœurs d'aujourd'hui, la nouvelliste n'esquive pas la description des pressions sociales, presque politiques, liées à l'exercice du métier de pasteur en Suisse romande. Cela, sans jamais dramatiser outre mesure: elle donne à voir et à sourire, et sûrement aussi à réfléchir: et le lecteur, avec son humaine médiocrité, est-il tel que les personnages qu'elle décrit? 

"Laocoon" est une courte critique de la société, fine et affûtée. Satirique au sens le plus subtil du terme, elle donne aussi à réfléchir au lectorat, qui peut volontiers tomber dans le péché d'orgueil souvent évoqué, sans être nécessairement nommé. L'incitation à la modestie, quant à elle, passe par les noms des personnages du livre: souvent fondés sur d'habiles calembours, ils rappellent que quelle que soit l'importance qu'ils se donnent, ils servent surtout de prétexte à un amusement prélude à la réflexion.

Anne Delcourt, Laocoon, Lyon, Maison rhodanienne de poésie, 2000.


mercredi 23 septembre 2026

Le destin recréé de Letizia Storti, entre usine et cinéma

Anne Plantagenet – Restituer son humanité à une femme presque anonyme: tel est le noble objectif qui dirige "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans". Entre reconstruction journalistique et témoignage personnel, l'écrivaine Anne Plantagenet dessine au fil des pages le parcours de Letizia Storti, ouvrière oscillant entre les cultures italienne et française qu'elle a connue personnellement et qui a vécu l'expérience émouvante d'un tournage cinématographique.

C'est que le monde actuel s'y entend, à en croire l'autrice, pour déshumaniser les hommes et les femmes qui le font tourner. Responsable de ligne de production dans une entreprise pharmaceutique, Letizia Storti perd progressivement pied lorsque, à la suite d'un accident, elle n'est plus tout à fait en mesure d'assurer ses fonctions, ce qui la condamne à être baladée d'un poste à l'autre par un employeur qui, pressé par des impératifs de rentabilité, ne sait plus quoi faire d'elle et la prive de perspectives en la condamnant à une forme de précarité professionnelle.

Peut-être due à des jalousies internes, une mise à l'écart par les milieux syndicaux auxquels elle se sentait attachée la mine également. Restée longuement en contact avec Letizia Storti, l'autrice perçoit les fluctuations d'humeur de sa correspondante, que ce soit au gré de l'évolution de sa tenue, de plus en plus discrète, ou de la renonciation aux salutations écrites en italien, qui constituaient une lumière dans ses textos.

Letizia Storti devient dès lors le reflet des fluctuations de l'ambiance au sein d'une entreprise bien précise, qui a connu ses suicides sur le lieu de travail – une situation qui aura aussi concerné Letizia Storti. On retrouve, mis en œuvre, certains éléments décrits, de manière théorique, par Maxime Belligero dans son livre "Le travail est malade, il nous fait souffrir", qui évoque entre autres les situations extrêmes de France Télécom. Et au travers de Letizia Storti, c'est justement cette souffrance au travail, symptôme d'une entreprise au management malade, que l'autrice de "Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans" partage, concrètement, avec son lectorat.

Le lecteur s'attache rapidement à la personne de Letizia Storti parce qu'elle le renvoie à des choses qu'il connaît bien. L'entreprise pharmaceutique qui l'emploie, UPSA, produit des médicaments d'usage courant tels que le Paracétamol. Et puis, Letizia Storti, femme discrète, connaît un moment particulièrement intense au moment où elle doit se mettre en avant, en danger aussi, lors du tournage du film "En guerre" de Stéphane Brizé, avec le populaire acteur Vincent Lindon. 

Qui penserait, en lisant les pages lumineuses qui relatent une épopée cinématographique marquante pour Letizia Storti, que celle-ci va finir par s'effondrer par les coups de boutoir d'une vie qui lui refuse même le droit de faire son travail, celui par lequel elle se définit, à l'instar de bon nombre d'entre nous? Au plus près d'un sujet qu'il s'agit de faire revivre, la plume d'Anne Plantagenet, sensible, recherche constamment l'humanité derrière les faits bruts, les statistiques et les bouts d'articles dans la presse, pour redonner corps à une femme disparue prématurément, à 56 ans, après une vie marquée par des coups durs qui, dès une enfance marquée par la xénophobie et les préjugés, n'auraient pas forcément eu lieu d'être. 

Anne Plantagenet, Disparition inquiétante d'une femme de 56 ans, Paris, Seuil, 2024/Points, 2025.

Le site des éditions Points, celui des éditions du Seuil.

lundi 21 septembre 2026

Guerres et matriarcat, une histoire avec Alasdair Gray

Alasdair Gray – L'univers dystopique décrit par Alasdair Gray dans "Le Faiseur d'Histoire" a quelque chose de prometteur: nous sommes au XXIIIe siècle, dans une société matriarcale modérée sise en Ecosse, où les hommes sont essentiellement affectés à la guerre ou aux jeux de cartes pendant que les femmes font un peu tout ce qui fait fonctionner une société civile, enfants compris, dans une grande liberté de mœurs. Dans l'une des batailles, le personnage de Wat Dryhope se distingue par une ruse qui sauve son camp de la défaite, avec l'adoubement des Conventions de Genève qui veillent à ce que les combats se soient déroulés dans les règles. Tout cela est observé par des "yeux publics" parfois intrusifs, toujours physiquement présents.

Quel programme! L'auteur aurait pu en tirer une ample saga, teintée d'humour comme le promet aussi la quatrième de couverture du livre. Il est dès lors permis de regretter que cet ouvrage pèse tout juste 202 pages, dont trois quarts de notes et commentaires. L'auteur décrit certes l'ascension non exempte d'obstacles de Wat Dryhope, jusqu'à sa nomination aux fonctions suprêmes. Mais alors que le lecteur s'attend à découvrir une société matriarcale, ce sont surtout des soldats qu'il va voir, surtout dans les premiers chapitres. 

Quant à la société mise en scène, force est de relever qu'elle est essentiellement décrite dans les notes qui occupent un quart du livre et explicitent des mots disséminés dans le texte. Ceux-ci sont soit des néologismes (bandouliers), soit des mots usuels auxquels l'auteur confère un sens, une couleur particulière. Reste que ces aspects auraient gagné à être directement intégrés au roman, quitte à ce que celui-ci soit plus nourri, et si possible autrement que sous forme de dialogues: ceux-ci sont assez nombreux, volontiers longs et développés dans le roman lui-même, abordant parfois des questions philosophiques telles que le choix entre la mort glorieuse du soldat et son retour au foyer, peut-être moins couvert d'honneurs mais vivant.

Dès lors, l'intrigue paraît finalement assez réduite et simple, peu à même d'emporter totalement l'adhésion ou de frapper les esprits, malgré quelques machinations à base de virus ou de femmes malveillantes auxquelles Wat Dryhope devra faire face. De ce roman court en bouche, le lecteur gardera cependant en mémoire les très belles illustrations réalisées par l'auteur, expressives dans un style rétro et volontiers empreintes de sensualité, qu'il s'agisse des sujets représentés ou de leur traitement en noir et blanc, tout en pleins et déliés.

Alasdair Gray, Le Faiseur d'Histoire, Paris, Métailié, 2003, traduit de l'anglais (Ecosse) par Céline Schwaller.

Un site sur Alasdair Gray, le site des éditions Métailié.

dimanche 20 septembre 2026

Dimanche poétique 760: Gaston Couté

Sur la grand'route

Nous sommes les crève-de-faim
Les va-nu-pieds du grand chemin
Ceux qu'on nomme les sans-patrie
Et qui vont traînant leur boulet
D'infortunes toute la vie,
Ceux dont on médit sans pitié
Et que sans connaître on redoute
Sur la grand'route.

Nous sommes nés on ne sait où
Dans le fossé, un peu partout,
Nous n'avons ni père, ni mère,
Notre seul frère est le chagrin
Notre maîtresse est la misère
Qui, jalouse jusqu'à la fin
Nous suit, nous guette et nous écoute
Sur la grand'route.

Nous ne connaissons point les pleurs
Nos âmes sont vides, nos coeurs
Sont secs comme les feuilles mortes.
Nous allons mendier notre pain
C'est dur d'aller (nous refroidir) aux portes.
Mais hélas ! lorsque l'on a faim
Il faut manger, coûte que coûte,
Sur la grand'route.

L'hiver, d'aucuns de nous iront
Dormir dans le fossé profond
Sous la pluie de neige qui tombe.
Ce fossé-là leur servira
D'auberge, de lit et de tombe
Car au jour on les trouvera
Tout bleus de froid et morts sans doute
Sur la grand'route.

Gaston Couté (1880-1911). Source: Bonjour Poésie.

vendredi 18 septembre 2026

Fais-moi peur, Valais!

Gabriel Bender – Ils ont su dompter les terres des altitudes les plus élevées, allant de terroir en terroir: ce sont les Walser, peuple paysan burgonde nomade d'expression germanophone. Une poignée d'entre eux, constituant une sorte de clan à deux familles, sont les personnages principaux de "L'exil des damnés", dernier roman de Gabriel Bender. Et bien sûr, comme nous sommes à nouveau dans la collection "Gore des Alpes", ça va être saignant... entre autres. Espérons que l'auteur n'a molesté aucun animal, humain ou non, pour écrire ce court ouvrage.

Côté écriture, force est de relever que les paragraphes et les chapitres sont longs, obligeant le lecteur à ressentir, par cette forme imposée, quelque chose de la rude odyssée de deux familles Walser à travers les très inhospitalières Alpes du Haut-Valais. La tonalité semble grave, à l'avenant; mais elle sait aussi, prenant soudain du recul, faire des clins d'œil aux temps actuels, par exemple en abordant le thème du suicide perpétré pour ne pas être un poids pour les survivants, à la manière d'une Jacqueline Jencquel. Pendu volontaire, le premier personnage à partir ainsi donne le ton: si ce n'est pas par infection, la mort sera donnée la corde au cou.

De l'auteur, l'écrivain renvoie des Walser une image peu sympathique avec laquelle le lecteur devra vivre. Cette image est renforcée par le choix romanesque d'une narratrice femme, intelligente qui plus est, donc capable d'observer son monde avec du recul. L'invisibilisation des femmes y apparaît comme outrageusement normale, et la narratrice le déplore ponctuellement mais sans ambages; quant au fait que souvent, dans le texte, le bétail passe avant les femmes, il s'explique par le souci radicalement utilitariste d'une économie axée sur la survie et la production de ce qui y contribue – et dans l'esprit des personnages du livre, une femme, ça fait des enfants, mais ça ne se mange pas. Qu'on se rassure toutefois: héritière de Hildegarde de Bingen, la narratrice sait trouver sa voie, voire sa revanche.

C'est que, outre ses mœurs difficilement concevable aujourd'hui, le double clan Walser que l'auteur met en scène se compose essentiellement de personnages dégénérés, tant au physique qu'au mental. Seule la narratrice trouve grâce aux yeux du lecteur: à côté d'elle, nous avons entre autres des personnages marqués par la consanguinité, un grand abruti docile, deux jumeaux bizarres et maigrichons, une femme assoiffée de sexe. Peu à peu, une sélection naturelle se met en place dans l'univers inhospitalier des alpages. 

Et l'auteur se lâche, complaisant, pour dire le sang, les fluides corporels, le pus, la diarrhée et tous ces trucs qu'on a quand on est malade, quitte à abuser des éléments du décor pour souligner ses effets: dans un esprit gore, il y a quelque chose de génial à écrire une phrase aussi concentrée que "A son retour, Bouby puait tellement la charogne que nous lui intimâmes l'ordre d'aller se laver au torrent et de jeter dans la Piss (une rivière des Grisons, ndlr) ses vêtements qui puaient la merde" (p. 73). Le pire, c'est que le lecteur voit crever ou agir ces personnages, victimes de violence domestique ou de la force de la nature, avec une certaine indifférence à peine mêlée de gêne amusée: tant pis pour eux, mais on est là pour le spectacle. 

Quant à la narratrice, avec ses qualités intellectuelles supérieures à la moyenne de son entourage, elle rappelle précisément Hildegarde de Bingen: sage, elle s'intéresse aux moyens de soigner les humains et préfigure, à sa manière, le motif des sorcières d'antan. L'histoire de "L'exil des damnés", en effet, se déroule tout au long d'un quatorzième siècle où les Suisses commencent à expliquer aux Autrichiens qui c'est Raoul – c'était à Morgarten, le 15 novembre 1315. Ce contexte politique, l'auteur le décrit par la pensée de sa narratrice, mais aussi par les dialogues des personnages masculins – des dialogues sans paroles, astucieusement fondés sur des moues expressives. C'est pourtant la narratrice qui finit par prendre la conduite de ce qui reste de son clan, tri sélectif inclus (on parle d'accidents soldés de manière pragmatique, mais aussi d'un parricide et de quelques lobotomies, quand même!). 

Et tout ça pour quoi? L'auteur relate une bonne semaine de rudes marches dans les neiges des sommets du Haut-Valais, là où l'on parle un dialecte alémanique particulièrement ardu qui entre en résonance avec un univers des plus inhospitaliers – pour faire peur, et sans craindre peut-être l'anachronisme (on n'est pas à ça près, c'est la loi du genre), l'auteur va jusqu'à convoquer les "tschäggättä", figures de sorcières masquées, ancestrales et effrayantes. La narratrice de "L'exil des damnés" est-elle l'une d'elles? La suite au prochain épisode, comme on dit: une suite intitulée "La maîtresse des horloges", est déjà annoncée.

Gabriel Bender, L'exil des damnés, Ardon, Gore des Alpes, 2026.

Le site des éditions Gore des Alpes.

mercredi 16 septembre 2026

Un roman de formation dans un contexte militaire

Luce Pirtrie – Le premier des livres de la tétralogie "Créaction", "Découverte", a l'allure d'un roman de formation. Ecrit à l'attention de la jeunesse par la romancière Luce Pirtrie, qui assume une certaine discrétion, cet ouvrage place au cœur de son intrigue Mila Dialeur, une jeune professeur de danse qui se découvre un pouvoir aussi surnaturel que déconcertant, qui va vite intéresser l'armée française. C'est ainsi que tout commence.

Roman de formation

Roman de formation? Si elle s'est construite au gré des inspirations de l'autrice et de son entourage, l'intrigue s'avère cohérente: le lecteur observe avec un sourire amusé une jeune femme qui se révèle à elle-même tout au long de ce qu'elle apprend pendant le temps qu'elle passe au sein d'une unité militaire, celle des "Bobs". 

Un apprentissage qui sera couronné par des actions en conditions réelles et par l'adoubement que représente, pour Luce, la réception d'un nom de "Bob" – si les mots ne sont pas écrits dans le roman, il est permis de penser, pour ces noms donnés par les pairs, à des formes à la fois sérieuses et humoristiques de vulgos ou de totems révélateurs.

Cette formation est riche et complexe: il s'agit pour Mila de s'intégrer au milieu militaire et d'en apprendre les gestes autant que les usages, sans pour autant perdre ce qui fait sa personnalité, ni se laisser réduire au statut d'outil au service d'une puissance militaire. Cela, en tant qu'humain mais aussi, cela affleure à plus d'une reprise, en tant que femme dans un monde d'hommes. La recherche d'appartenance à un groupe constitue dès lors un thème constant de "Découverte" et prend la forme d'un jeu subtil d'équilibre: la grâce de la danse est-elle soluble dans l'efficacité rigide de l'armée?

Jeux de mots

Les noms des personnages donnent à la romancière l'occasion de s'amuser un peu, et de faire sourire le lecteur dans la foulée. Belle trouvaille que ce nom d'équipe des "Bobs": ils en ont sous le chapeau, et ce mot court permet de créer mille jeux de mots pour nommer les membres de l'équipe. C'est aussi une manière pratique offerte au lecteur de s'y retrouver, tant les noms sont évocateurs: Bob Dior est ainsi couturier, alors que Bob Inne est électricien.

La romancière offre du reste des clés aux lecteurs un peu étourdis, soit en explicitant certains aspects de son intrigue (et les jeux de mots nominatifs en font partie) en notes de fin d'ouvrage, soit en citant quelques sources relatives aux différentes formes de créativité (en particulier Joy Paul Guilford). En effet, c'est là-dessus qu'agit le super-pouvoir de Mila Dialeur, quitte à ce que ça parte parfois en capilotade.

Mises en danger

Et si Mila était sa meilleure ennemie? C'est parfois l'impression que laisse son pouvoir lorsqu'il agit, la mettant occasionnellement en danger: si un chanteur ou un artiste peut gentiment doper son inspiration grâce à ce pouvoir qu'elle diffuse, un homme aimablement désirant peut se muer en agresseur. Le lecteur comprend en effet que les effets du pouvoir de "créaction" sont imprévisibles.

Dès lors, le lecteur découvre, épaté par la rapidité de leur mise au point chez les "Bob", les manières de canaliser ce pouvoir, en particulier à l'aide d'antidotes à l'effet limité dans le temps, dont les quarts d'heure d'efficacité rythment le récit. Ces quarts d'heure peuvent aussi refléter le temps de lire un ou deux des courts chapitres qui composent "Découverte".

Quitte à assumer quelques coquilles, "Découverte" est manifestement le fruit d'un travail d'écriture spontané et vif, né d'une inspiration jaillissante et volontiers imaginative. Partant d'un monde militaire moins tristement gris-vert qu'on ne l'imagine, le lecteur va se balader dans le monde: palais Garnier, Saint-Pierre-et-Miquelon, confins de la Pologne et de la Biélorussie. Et les personnages dévoilent peu à peu leurs secrets, pour le plus grand plaisir d'un lectorat de tout âge à partir de 14 ans...

Luce Pirtrie, Créaction Tome 1: Découverte, Brétigny-sur-Orge, Luce Pirtrie, 2026.


lundi 14 septembre 2026

Secrets et peines d'un village alpin

Simona Brunel-Ferrarelli – Il est terrible, le village que dépeint Simona Brunel-Ferrarelli dans "La peine haute". Retiré quelque part en Italie, aux confins de la France, il vit selon ses propres normes et fait, à ce titre, figure de laboratoire des travers humains, pétri de secrets à la fois partagés et tus. Le lecteur comprend que ce monde en vase clos est d'aujourd'hui, par des signes discrets de modernité. Ceux-ci sont rares cependant, suggérant que la situation décrite par la romancière aurait pu arriver de tout temps – une intemporalité qui donne à ce roman des airs de conte cruel.

C'est avec le récit d'une coulée de boue fatale que débute "La peine haute", et c'est à ce moment que le lecteur fait peu à peu connaissance, tout au long d'un début aux airs d'exposition, avec les personnages qui peuplent ce roman, et en particulier Mimi, qu'on retrouve morte chez elle. Son destin de vivante constituera la matière de "La peine haute". 

Et ce destin est marqué par la consanguinité et l'inceste, qui déterminent un parcours qui sera souvent synonyme de rejet. En particulier, les trois garçons qu'elle élève n'ont pas tous les mêmes parents, ni, partant, le même tempérament. En arrière-plan, on trouve une mère dépressive, Armande, et un père irresponsable et absent, Paul (son mariage irréfléchi avec Armande, alors que Mimi enceinte de lui sans qu'il le sache l'attendait, est exemplaire à ce titre), qui leur aura fait des enfants à toutes les deux avant de disparaître du récit.

Ce qui sauve Mimi, cependant, c'est son appétence pour la lecture et sa capacité, dûment entraînée, à imaginer ce qu'il y a dans un livre lorsque certaines de ses pages sont collées, donc inaccessibles à la lecture. Pour le lecteur, c'est la promesse d'un personnage complexe et émouvant, victime de la société mais aussi en mesure de s'armer pour y faire face.

Enfin, il y a tout au long de "La peine haute" le souci de décrire les liens poreux que les humains en général, et Mimi en particulier, entretiennent avec les animaux, des animaux dont ils pourraient apprendre pour vivre de manière plus humaine. Mais non... 

L'écriture de "La peine haute", enfin, épouse le climat sombre du propos. D'emblée, il faut s'habituer à sa tonalité généralement âpre, qui finit cependant par envoûter le lectorat à sa manière, travaillée en rudesse, et l'amener à coup sûr dans l'univers montagnard, inhospitalier malgré la présence d'un B&B qui sera le point d'accueil le plus significatif d'une certaine modernité, considérée avec défiance: celle des gens qui parlent avec aisance et commandent des choses inconnues au café du cru.

Simona Brunel-Ferrarelli, La peine haute, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.


dimanche 13 septembre 2026

Dimanche poétique 759: Albert Samain

A Marceline Desbordes Valmore

L’amour, dont l’autre nom sur terre est la douleur,
De ton sein fit jaillir une source écumante,
Et ta voix était triste et ton âme charmante,
Et de toi la pitié divine eût fait sa sœur.

Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur,
Tu jetais tes cris d’or à travers la tourmente ;
Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d’amante
Formaient leur rythme aux seuls battements de ton cœur.

Aujourd’hui, la justice, à notre voix émue,
Vient, la palme à la main, vers ta noble statue,
Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand.

Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes,
Peut-être il suffirait – quelque soir – simplement
Qu’une amante vînt là jeter, négligemment,

Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes.

Albert Samain (1858-1900). Source: Bonjour Poésie.

mardi 8 septembre 2026

Michel Houellebecq et les malaises de notre temps

Michel Houellebecq – Paru en 2021, "Anéantir" reste à ce jour le dernier roman que Michel Houellebecq a publié. Son intrigue s'installe précisément au moment où j'écris ces quelques mots, soit en amont de l'élection présidentielle française de 2027. D'un côté, il y a au second tour le candidat, non nommé, d'un parti d'extrême-droite; de l'autre, un histrion de la télévision, héritier de la gouvernance actuelle. C'est cependant autour des gens qui travaillent à l'ombre de l'Elysée que l'auteur développe son intrigue. Certes politique, celle-ci, quasi balzacienne, va plus loin et dessine le destin de quelques personnages profondément humains, ayant partie liée pour des raisons familiales, et dispersés en plusieurs lieux de France, entre Paris et province.

Voici donc Paul, fonctionnaire au service de Bruno, un ministre de l'économie ébranlé par une vidéo virale qui le met en scène dans une mise à mort fictive. C'est par le monde virtuel, en effet, que l'auteur met son intrigue en marche, et c'est donc d'assez loin que "Anéantir" part pour dessiner son portrait d'une certaine humanité, d'une certaine France tendue entre périphérie, capitale et monde en ligne, qu'il approche peu à peu jusqu'à toucher à l'intime. Et d'emblée, le lecteur est saisi par le ton distancié, qu'on dirait "plat", de l'écriture du roman. Tout au plus y voit-on apparaître parfois quelques italiques, pour souligner telle ou telle expression à la mode – un procédé qu'on retrouve dans "Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq" de Didier Goux ou dans "L'art des interstices" de Pierre Lamalattie. Ou alors quelques opinions bien senties, lâchées là comme si c'était sans faire exprès.

L'émotion suscitée au niveau institutionnel par les vidéos virales et malveillantes qui émaillent le propos résonnent avec l'AVC du père de Paul, choc majeur qui le laisse en état pauci-relationnel, communiquant par clignement d'yeux avec son entourage après un coma. Autour de lui, l'auteur dessine avec finesse, quitte à être cruel parfois, les attaches plus ou moins intéressées d'une famille nombreuse qui, entre autres par le biais des pièces rapportées, le voit déjà mort. On admire la manière dont évolue la relation entre Paul et son père, proches sans se parler, tout comme la peinture du tempérament vénal d'Indy, journaliste indépendante et compagne d'un des frères de Paul. Quant au lien entre Paul et sa femme Prudence, son évolution constitue le fil rouge de cet ample roman.

Froid comme un constat le plus souvent, le style épouse cependant le propos. On sourit ainsi par instants, lorsque l'auteur caricature Delano, un geek au look improbable et au talent indéniable. Il arrive aussi que l'auteur, emporté par des considérations philosophiques, se fasse quelque peu longuet. Si peu: bien vite, l'intrigue revient à la charge, un grain de sable après l'autre. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: qu'elles soient aussi ordinaires que celle d'un fonctionnaire ou exceptionnelles que celle d'un ministre, les vies que l'auteur dessine restent celles de tout un chacun, balloté au gré des opportunités et des obstacles comme des bouts de bois dans l'eau. Et ces bouts de bois, l'auteur se plaît à les lancer peu à peu: maladie, délitement ou raffermissement d'un couple, cote d'une artiste, bonne fortune amoureuse.

On pourrait donc voir dans "Anéantir" un roman sur la politique française actuelle, à la manière de "Soumission", mais ce ne serait pas suffisant. Pas plus que d'y voir un livre profond sur la mort, ou une vaste saga familiale en un seul volume, si finement observée qu'elle soit, ou encore une intrigue de thriller, même s'il y a de ça à chaque irruption d'une vidéo virale représentant des actes parfois fort violents, par exemple à l'encontre de migrants venant vers l'Europe en bateau. Pourtant, c'est tout cela à la fois, et ça tient solidement debout. Et alors que la mort a fini par mettre pas mal de monde d'accord au terme d'"Anéantir", on se dit qu'au fond, ce roman est celui de la France telle qu'elle va, jusque dans ses profondeurs et ses questionnements, donnée à voir au monde entier par un auteur intelligent, observateur froidement perspicace et implacablement réaliste des malaises de notre temps.

Michel Houellebecq, Anéantir, Paris, Flammarion, 2021.

Lu par Anaïs Lefaucheux, Antoine Faure, Catherine Rolland, Francis Richard, Juan Asensio, Mélanie Talcott, Mona, Philippe Bilger, Shangols, Wodka.

dimanche 6 septembre 2026

Dimanche poétique 758: Francis Ponge

Plat de poissons frits

   Goût, vue, ouïe, odorat... c'est instantané: 
   Lorsque le poisson de mer cuit à l'huile s'entr'ouvre, un jour de soleil sur la nappe, et que les grandes épées qu'il comporte sont prêtes à joncher le sol, que la peau se détache comme la pellicule impressionnable parfois de la plaque exagérément révélée (mais tout ici est beaucoup plus savoureux), ou (comment pourrions-nous dire encore?)... Non, c'est trop bon! Ça fait comme une boulette élastique, un caramel de peau de poisson bien grillée au fond de la poêle...

   Goût, vue, ouïes, odaurades: cet instant safrané... 
   C'est alors, au moment qu'on s'apprête à déguster les filets encore vierges, oui! Sète alors que la haute fenêtre s'ouvre, que la voilure claque et que le pont du petit navire penche vertigineusement vers les flots,
Tandis qu'un petit phare de vin doré – qui se tient bien vertical sur la nappe – luit à notre portée.

Francis Ponge (1899-1988), Pièces, Paris, Poésie/Gallimard, 1979.

dimanche 30 août 2026

Un bistrot, un quartier, des femmes et des hommes

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer – L'une partage ses souvenirs, l'autre tient la plume: Jean Steinauer relate dans "Café des Chemins de fer" la destinée d'un restaurant qui a su marquer son époque et sa ville de Fribourg, Marie-Claude Cotting jouant le rôle de mémoire des lieux et d'une famille qui a su tenir la boutique sur plusieurs générations. Ce "Café des Chemins de fer", l'intelligence artificielle de Google le connaît et le qualifie de "légendaire". C'est peu dire...

Les auteurs dessinent la géographie et l'histoire du quartier fribourgeois de Pérolles. Tout commence avec la représentation d'un petit monde ouvrier et populeux, auquel viennent s'ajouter les Italiens, mais aussi les Américains. Force est de relever que l'observation des lieux se révèle précise pour le lecteur, jusque dans l'anecdote: le lecteur trouvera dans les pages de "Café des Chemins de fer" le profil des horsains, Français issus d'une école proche ou étudiants universitaires américains, mais aussi d'une forme de population fribourgeoise de moins en moins ouvrière et agricole au fil des ans. Le quartier suit, et l'ouvrage rappelle la désindustrialisation du quartier de Pérolles.

Mais ce n'est pas là que se trouve le cœur de "Café des Chemins de fer". L'auteur, dûment informé, rappelle que ce café, sujet essentiel du livre, est avant tout une aventure humaine et familiale. Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer font revivre cette aventure, décrite avec force détails. On découvre ainsi les "Mimis", filles du patron (Marie-Claude en est), peu à peu intégrées aux affaires d'un café qui ne connaît guère de relâches, ou Marcel, vu comme un patriarche à la langue bien pendue, qui pratique la turbosieste à la manière des "petits sommes" de Napoléon. 

Ce court ouvrage tire son importance patrimoniale de l'observation de quelques humains, clients en particulier. Les anecdotes livrées sont du reste savoureuses, qu'il s'agisse de carnavals qu'il faut gérer ou des avanies d'un éléphanteau du cirque Knie, venu avec ses maîtres au Café des Chemins de fer sur la base de la recommandation d'un prêtre finement observateur, Claude Cotting, actif en Afrique au milieu du vingtième siècle. Des anecdotes, il en naît aussi autour de la table dite des "menteurs", où s'assied plus d'un hâbleur.

Telle l'ambiance, l'écriture se révèle volontiers amusée. Le lecteur sourit aux anecdotes de bistrot racontées, où le réel et l'imaginaire ont entre eux une frontière poreuse. Il se reconnaît dans ce qui touche à sa manière de façonner le monde – on se souvient du "Grabe", friche du plateau de Pérolles, où plus d'un gamin de Fribourg a appris le métier d'humain, et on se plaît à souvenir que la manière qu'ont les enfants d'improviser un terrain de football est un peu la même qu'en d'autre lieux dans le Fribourg que dessinent Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer. Enfin, il sera question des entreprises installées sur le plateau de Pérolles, défuntes ou non.

A quelques nuances près, la musique littéraire de "Café des Chemins de fer" répond à la légitime aspiration de faire revivre le souvenir de bistrots aujourd'hui disparus sans être remplacés – dans cet esprit, on pense à l'enquête de Laurent Bihl, Une histoire populaire des bistrots. En faisant revivre dans un langage populaire et sans affèterie le "Café des chemins de fer", Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer se concentrent sur un établissement populaire, ferment de mixité sociale, pour donner à voir tout un pan d'histoire locale, avec ses acteurs et ses réalisations, ses joies et ses contraintes.

Marie-Claude Cotting et Jean Steinauer, Café des Chemins de fer, Orbe, Bernard Campiche éditeur, 2020.

Le site des éditions Campiche.

Dimanche poétique 757: Jacqueline Risset

Douleur

D'où vient la mystérieuse la folle
douleur d'amour?
je me réveille ce matin
tout entourée de la douleur de toi

– de toi: comme une irritation
dans la peau du monde où tu es
et si je me demande:
comment la faire cesser

je sais:
il faut que s'éteigne ce point
qu'il cesse de battre comme une dent
quand le reste se tait

Tissu du monde en un point transparent
tout souffre ici
tout regarde ce point
que la douleur éclaire

je rêve l'oubli complet
paroi sourde mur blanc
mais tout est écrit par ici dessiné
tout parsemé de signes

de toi – par moi –
faits pour te voir partout
et maintenant j'étouffe
j'ai mal je voudrais dormir

Jacqueline Risset (1936-2014), Sept Passages de la vie d'une femme, 1985. Cité dans Régine Deforges, Poèmes de femmes des origines à nos jours, Paris, France Loisirs, 2002.

lundi 24 août 2026

Surprises et amours sur les rives d'une Seine en crue

Mathias Malzieu – Paris est une ville qui émerveille et a donc tout pour offrir un cadre éblouissant à un conte à la fois merveilleux et amoureux. Avec "Une sirène à Paris", l'écrivain Mathias Malzieu relève le défi avec talent. Son récit est précisément daté: il débute le 3 juin 2016, année de crues majeures de la Seine. Cette crue va charrier avec elle quelqu'un de particulier: une sirène au charme et au chant mortels pour qui n'y prend pas garde. Gaspard Snow, lui, va s'y laisser prendre, à sa manière, donnant une leçon d'humanité à un être fantastique et farouche. Et vogue la romance...

L'auteur sait planter le décor et décrire ses personnages en vue de mettre en scène un roman aux allures irréelles. On y trouve ainsi une péniche qui fait bistrot et accueille certains habitués, les "Surprisiers", dans une salle secrète à la décoration ancestrale et un peu folle, accessible par un mot de passe. Gaspard, lui, se déplace en rollers, puis au volant d'un tuk-tuk volé dont on ne saura pas ce qu'il deviendra en fin de roman. Le look des personnages est aussi soigné, entre les airs de zazou de Gaspard et le teint bleu de Lula, la sirène, qui pleure des perles et se montre surprise qu'on ne cherche pas à la manger.

Ce côté irréel est souligné par la richesse des images auxquelles recourt l'écrivain. Cette richesse surprend d'emblée, dès l'incipit même, qui installe solidement le récit dans le registre merveilleux: "Il pleuvait en plein soleil sur Paris, ce 3 juin 2016. La Tour Eiffel se laissait pousser les arcs-en-ciel, le vent coiffait leurs crinières de licorne." Cette inventivité ne se dément jamais. Si elle demande qu'on s'y habitue, elle reste toujours accessible au lectorat, faisant aussi usage de références à la culture populaire ou à la vieille musique, et ne recule pas devant les néologismes. Cela, sans oublier l'imaginaire de l'eau, prépondérant.

L'idylle entre Lula et Gaspard connaît son lot d'obstacles: impossible à l'une de vivre longtemps hors de l'eau, et à l'autre de s'y abîmer pour la vie. Et qu'en sera-t-il de la vie sociale, de ce chant que la sirène a peaufiné pour tuer tout adversaire, humain inclus? Certains personnages en feront du reste les frais. Elle aura cependant le mérite de transformer deux personnages: si Lula découvre quelques humains qui ne lui sont pas hostiles et reprend un peu d'espoir, Gaspard trouve dans les quelques jours intenses qu'il passe avec Lula un élan libérateur qui lui donne la force de commencer une nouvelle vie aux commandes de la péniche. En fin de roman, une fois de plus, on se dit avec Baudelaire: "Homme libre, toujours tu chériras la mer..."

Autour de Lula et Gaspard, on trouve toute une série de personnages plus ou moins hostiles ou sympathiques, bien campés grâce à l'art poétique de l'auteur: un médecin mort d'amour, sa compagne qui se voit pousser des écailles. Mais aussi tout l'entourage de Gaspard, actif dans l'arrière-salle secrète d'une péniche qui a vécu plein d'histoires depuis l'Occupation. Ainsi l'auteur, évitant globalement le piège de la mièvrerie, décrit-il un monde attachant et plein de surprises, parfois pas tout à fait cohérent, mais où chacun finit par trouver sa voie.

Mathias Malzieu, Une sirène à Paris, Paris, Albin Michel, 2019.

Le site des éditions Albin Michel.


dimanche 23 août 2026

Dimanche poétique 756: Madeleine de l'Aubespine

L'on verra s'arrêter le mobile du monde

L'on verra s'arrêter le mobile du monde,
Les étoiles marcher parmi le firmament,
Saturne infortuné luire bénignement,
Jupiter commander dedans le creux de l'onde.

L'on verra Mars paisible et la clarté féconde
Du Soleil s'obscurcir sans force et mouvement,
Vénus sans amitié, Stilbon sans changement,
Et la Lune en carré changer sa forme ronde,

Le feu sera pesant et légère la terre,
L'eau sera chaude et sèche et dans l'air qui l'enserre,
On verra les poissons voler et se nourrir,

Plutôt que mon amour, à vous seul destinée,
Se tourne en autre part, car pour vous je fus née,
Je ne vis que pour vous, pour vous je veux mourir.

Madeleine de l'Aubespine (1546-1596). Source: Bonjour Poésie.


samedi 22 août 2026

Escarmouches entre espions, alors que Staline s'éteint

Mark Zellweger – Des agents du renseignement amis en pleine guerre froide, c'est certes possible. Qu'en est-il, cependant, quand l'un est américain et l'autre soviétique? Tel est l'argument de la saga "Cold War" du romancier Mark Zellweger, qui voit en ces personnages des frères ennemis. Le roman "Frères ennemis" s'inscrit dans cette continuité et, pour ce qui est de l'ancrage historique, se déroule peu de temps avant la mort de Staline. L'ambiance est à la fin de règne et aux guerres de prétoire mondialisées.

Staline ne joue guère de rôle actif dans "Jeux d'espions", si ce n'est pour colorer l'ambiance historique. Il est certes rappelé, cela dit, qu'il a joué un rôle décisif dans la "Grande guerre patriotique" qui, naguère, a débarrassé l'Europe du nazisme, en collaboration de circonstance avec les Etats-Unis. C'est au niveau de l'administration que tout se passe, dans des services qui, tenant des affaires étrangères comme du renseignement, constituent autant de pièges pour ceux qui y travaillent.

C'est dans ce contexte mouvant que se côtoient Alexeï Nekrassov et John Davis, chacun évoluant à sa manière dans des services de renseignements dont l'auteur dessine les contours de manière crédible: querelles de fin de règne côté moscovite, services parfaitement pilotés par Allen Dulles côté américain. Ils devraient être ennemis, et pourtant ils s'estiment, et c'est finalement leur solidarité réciproque qui sauve l'essentiel dans "Frères ennemis": leur vie. Quitte à trancher, chacun à sa manière, entre la carrière à l'abri d'un Etat et la tentation d'aller voir ailleurs.

Sans être un roman particulièrement trépidant, "Frères ennemis" reste rapide et accrocheur. Volontiers dialogué, il réserve son lot de péripéties. La tentative de strangulation d'Alexeï Nekrassov à l'aide d'une corde de guitare fait par exemple figure d'intrigue secondaire récurrente, fondée sur les interventions de médecins. Il y aura aussi quelques surprises lorsque tel personnage prend un avion qu'il n'aurait pas dû... ou voyage par un autre chemin. Plus précisément, on s'amuse des déguisements qui, au fil des pages, transforment John Davis.

"Frères ennemis" est, on le sent sans peine, un roman bien informé pour ce qui concerne l'histoire du milieu du vingtième siècle, présenté côté soviétique comme un monde au climat tendu entre prétendants à la succession d'un Staline vieillissant dont la mort clôture l'intrigue. Il est permis de regretter quelques détails de narration, par exemple la non-féminisation des noms de famille russes (j'ai eu peu de peine avec Valentina Arseniev, qui devrait s'appeler Arsenieva), de même que l'écriture qui, de manière générale, privilégie l'efficacité, quitte à laisser passer pas mal de coquilles et de maladresses – on sourit par exemple quand tous ces espions internationaux utilisent la très helvétique expression "être atteignable" pour parler d'être joignable par téléphone.

Le lecteur préférera donc retenir l'efficacité générale d'une intrigue qui, mêlant habilement personnages réels et fictifs dans un contexte bien reconstruit, pourrait connaître une suite: après tout, l'écrivain abandonne ses espions dans des situations trop confortables pour ne pas appeler à de nouvelles péripéties. Sans compter que tandis que John Davis pouponne en Corée du Sud et qu'Alexeï Nekrassov se trouve une nouvelle vocation en Turquie, l'Histoire, elle, avance... fournissant à l'auteur de nouvelles cartouches pour de futurs romans d'espionnage.

Mark Zellweger, L'ombre de Staline, Pully, Eaux Troubles Editions, 2026.

Le site de Mark Zellweger, celui des éditions Eaux Troubles.

jeudi 20 août 2026

Guide de survie pour "les" tenir à distance

Robert Sutton – Devenu un classique depuis sa parution en 2007, "Objectif Zéro-sale-con" explore le profil des harceleurs et autres personnes imbuvables, de tout poil, en particulier dans le monde du travail, mais aussi ailleurs. Son auteur, Robert Sutton, professeur à Stanford (Etats-Unis) aborde son sujet avec un certain humour. La lecture de ce livre est rendue intéressante, aussi, par le mélange d'expériences personnelles et d'analyses qui s'y fait. On y croise des anonymes autant que des personnages célèbres, victimes ou bourreaux.

L'auteur commence par dessiner les lignes de force de ce qu'il appelle constamment le "sale con": c'est un individu qui humilie plus faible que lui, et se montre des plus déférents face à plus fort que lui. Il précise qu'un tel comportement n'épargne aucun genre. Et surtout, il relève qu'il peut toucher tout un chacun, occasionnellement – et l'auteur ne s'exclut pas du cercle. Il distingue donc deux sortes de sales cons: l'occasionnel et le constant, dit "certifié". 

Pour parler aux acteurs du monde du travail, rien ne vaut mieux que de parler un peu d'argent. Tout un chapitre est ainsi consacré au coût réel d'un sale con en entreprise: formations continues, absentéisme des victimes, réunions spécifiques, perte d'image mesurable, etc. C'est le "coût total des sales cons" (CTSC).

L'auteur reconnaît que les méthodes et manières des sales cons peuvent avoir du succès, tout en accrochant de gros bémols à l'idée: souvent, la coopération entre collègues est plus profitable, y compris en termes financiers, qu'une concurrence sans fair-play, où seule règne la loi du plus fort. Cela, sans compter que pour l'auteur, il arrive que les sales cons se reproduisent "comme des lapins". Dès lors, il convient soit de s'en prémunir en les tenant à l'écart dès le processus d'embauche, soit de les gérer si malgré tout il y en a dans l'organisation. A cet effet, il a développé une boîte à outils qu'il développe sur deux chapitres, à base notamment de soutien mutuel et de petites victoires, susceptibles peut-être de faire évoluer le sale con vers un comportement moins délétère. Cela, sans oublier quelques clés qu'il donne pour développer une politique d'entreprise solide et crédible en la matière: sans surprise, ce sont les actes qui comptent pour l'auteur.

Enfin, y a-t-il quand même du bon dans les manières des sales cons? Invité par de nombreux lecteurs à y consacrer un chapitre, l'auteur reconnaît que ce n'est pas celui qui lui a paru le plus agréable à écrire – et on le sent un poil moins convaincant ici. Il analyse le phénomène du rapport entre coût et bénéfice du sale con, donnant quelques exemples de célébrités auxquelles on a passé beaucoup de comportements destructeurs parce qu'on leur a reconnu du génie – l'auteur cite Steve Jobs, mais aussi Harvey Weinstein – le livre est sorti avant que n'éclatent les scandales liés à MeToo, et ceux-ci confirment le discours développé par l'auteur: l'humiliation est souvent au bout des agissements du sale con. Plus intéressant, c'est à cette aune que l'auteur analyse la stratégie "bon flic, mauvais flic" souvent utilisée, en police mais pas seulement.

Sachant que l'état de sale con est contagieux, l'auteur rappelle à plusieurs reprises que tout le monde peut l'être ponctuellement. Qui qu'il soit, le lecteur se sent donc constamment concerné par cette lecture, et se met presque malgré lui à réfléchir à qui il est vraiment. Quelques jeux de questions-réponses, certes un peu schématiques, favorisent encore cette réflexion. Une réflexion que le lecteur est invité (l'est-il encore, ou l'auteur est-il passé à autre chose?) à partager sur le blog de Robert Sutton.

Robert Sutton, Objectif Zéro-sale-con, Paris, Vuibert, 2007. Traduit de l'anglais par Monique Sperry, préface d'Hervé Laroche.

Le site de Robert Sutton, le blog "Objectif Zéro-sale-con" en français (en sommeil), le site des éditions Vuibert.

dimanche 16 août 2026

Dimanche poétique 755: Louise Labé

Depuis qu'Amour cruel empoisonna

Depuis qu'Amour cruel empoisonna
Premièrement de son feu ma poitrine,
Toujours brûlai de sa fureur divine,
Qui un seul jour mon coeur n'abandonna.

Quelque travail, dont assez me donna,
Quelque menace et prochaine ruine,
Quelque penser de mort qui tout termine,
De rien mon coeur ardent ne s'étonna.

Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir,
Plus il nous fait nos forces recueillir,
Et toujours frais en ses combats fait être ;

Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise,
Cil qui les Dieux et les hommes méprise,
Mais pour plus fort contre les forts paraître.

Louise Labé (1524-1566). Source: Bonjour Poésie.

jeudi 13 août 2026

Orgie au Scex rouge

Emmanuelle Robert – C'est aux Diablerets que se situe "Le festin de la bête", trentième opus de la collection "Gore des Alpes". Connu pour sa station de ski, ce haut lieu des Alpes vaudoises se teint de rouge le temps d'un roman d'horreur où se mêlent sexualité débridée, bonne chère, êtres humains et créatures fantastiques qui avancent masquées. L'autrice ose l'ambiguïté dès les premières pages du prologue en posant son intrigue non loin d'un pic alpestre dit "Le Scex Rouge". Ceux qui savent prononceront correctement...

"Le festin de la bête" est cependant construit selon une structure en flash-back, un personnage au sexe incertain, Elsa la Vénus en fourrure, se mettant en tête de raconter à un autre personnage également égaré là, contre rétribution, la soirée terrifiante qu'il a vécue dans un chalet transformé en restaurant gastronomique. Les baisers ne sont jamais loin, l'ambiance est électrique entre les deux... jusqu'à une issue qui, en fin de récit et parce qu'ainsi la boucle sera bouclée, ressemble à une promesse de liberté, née de l'émancipation de l'espèce humaine même, avec ce qu'elle peut avoir d'abominable.

Rouge sang, rouge sexe, rouge viande: tout cela vient s'accumuler dans ce haut lieu de la restauration de haut vol, orchestrée par un chef Meilleur ouvrier de France, dont le col se pare (entre autres) de rouge lui aussi. Et ils sont six autour de la table, trois hommes et trois femmes, plus ou moins aimables. Citons-en quelques-uns: Armand l'érudit ennuyeux, le couple constitué du pasteur Sigismond et de sa femme, prompts au péché de la chair derrière des apparences austères, et aussi Meghan, presque disposée à se laisser dévorer par ses commensaux par souci d'écologie. Entre ce type d'idéologie et la narration complaisante des menus, l'écrivaine poursuit au fil des pages, mine de rien et sans politiser le débat, la caricature d'une petite-bourgeoisie parfaitement actuelle.

Politiser? Ce ne sera pas nécessaire! L'autrice fait admirablement monter la pression rien qu'en observant ses personnages s'attirer ou se repousser, se faire du pied sous la table ou se lancer des regards gourmands, quitte à laisser, entre jouissance et cruauté parfois montrées comme les deux faces d'une même médaille, quelques fluides corporels humains, animaux ou même diaboliques s'écouler sur les nappes immaculées: on aime casser les belles images, manifestement, dans "Le festin de la bête". Et tout se termine en orgie de l'extrême: l'Eros débridé et le Thanatos avide marchent de pair.

Ainsi va ce court roman, jusqu'à une frénésie aux faux airs de "Rocky Horror Picture Show", rappelant qu'on ne dérange pas impunément les diables qui donnent leur nom aux "Diablerets". Et tout se terminera sur le quai de la gare d'Aigle – un nom de localité évocateur, mais dont l'imaginaire n'est guère exploité: il faut bien faire une fin! Celle-ci laisse le lecteur salivant, mis en appétit de liberté alpestre par une fiction audacieuse, aussi savoureuse qu'une entrecôte d'humain servie bien saignante. Miam.

Emmanuelle Robert, Le festin de la bête, Ardon, Gore des Alpes, 2024.

Le site d'Emmanuelle Robert, celui des éditions Gore des Alpes.

mercredi 12 août 2026

En immersion à la Cour

KEPES

Sophie Képès – Un matin, l'écrivaine Sophie Képès reçoit chez elle une convocation inattendue: elle est priée d'officier comme jurée de cour d'assises à Paris pour trois procès pour incestes et pédophilie. Tel est le point de départ de "Probe et libre", témoignage en immersion dans une expérience à laquelle rien ne préparait celle qui, de bonne volonté, s'est livrée à un exercice humainement plus éprouvant qu'il n'y paraît.

De son expérience, l'autrice dit tout. Il y a d'abord la description des trois cas, bien sûr, dans toutes leurs différences: misère humaine, manipulation, inceste en famille aggravé par l'argent qui corrompt, emprise, non-dits. Sur la base du dialogue ritualisé qui s'installe entre les prévenus et les acteurs de justice (juges, assesseurs, avocats...), ce sont quelques vies qui se révèlent, comme les pièces d'un puzzle à chaque fois compliqué. 

Elle évoque également, bien entendu, ses impressions sur ce qui se passe, sur les personnages mis sur la sellette. Peu à peu, le lecteur voit l'"intime conviction" de la jurée se former, non sans méandres: tel témoin peut faire douter, tel autre renforcer un ressenti, et pour être juré de manière "probe et libre", hors de question de rester prisonnier de biais inconscients. 

Une telle expérience est toute nouvelle, surprenante aussi, pour l'autrice, qui réussit cependant à prendre le lecteur par la main pour lui montrer ce que c'est que de se trouver dans une salle d'audience, avant même que le rite du procès ne se mette en marche: disposition des lieux, rôles des uns et des autres. 

L'ambiance est éprouvante, l'autrice le dit. Est-ce en raison du détail de ce qui est dit lors de l'audience ou à cause de la température ambiante, caniculaire? Un peu des deux. Sans oublier que certaines journées d'audience peuvent se terminer tard – sans parler des délibérations, qui ne peuvent être interrompues une fois qu'elles ont commencé, et doivent rester secrètes. 

Outre la responsabilité, dont l'autrice mesure ô combien le poids, de fixer une peine qui va changer la vie d'un homme et de tout son entourage, le lecteur n'en saura donc que quelques généralités, des émotions qui éclatent enfin alors qu'en salle d'audience, la gravité règne.

Enfin, et c'est la loi du genre, l'anonymat des accusés, des témoins et des autres acteurs de justice est entièrement préservé, d'autant plus qu'aucune personnalité publique connue n'est impliquée. L'autrice confère cependant à chacun d'eux toute l'épaisseur humaine requise pour que le lecteur s'intéresse à eux, si sordides qu'ils puissent être ou paraître. 

Résultat: "Probe et libre" constitue un témoignage captivant que l'on dévore, complété en outre par des références croisées à un ouvrage similaire signé André Gide, "Souvenirs de la cour d'assises", ce qui permet de mesurer le chemin parcouru en France d'un bout à l'autre d'un siècle de justice – avec la peine de mort d'un côté, sans elle de l'autre. 

Sophie Képès, Probe et libre, Paris, Buchet-Chastel, 2013, préface de Véronique Nahoum-Grappe.

Le site de Sophie Képès, celui des éditions Buchet-Chastel.

lundi 10 août 2026

Du liant pour les humains et les pays déchirés

DESPOT

Slobodan Despot – Le premier roman de l'écrivain et éditeur suisse Slobodan Despot plonge son lectorat dans ce pays qui n'existe plus et où il est né: la Yougoslavie. Une Yougoslavie en morceaux, voilà ce que montre "Le Miel". Un roman bien nommé, où le produit des abeilles, personnage à part entière, joue entre autres le rôle de liant providentiel. Un roman traversé, aussi, par un précepte récurrent: "Chacun de nos gestes compte."

... À compter par celui de Vera qui, en présence de deux personnages en panne sur l'autoroute, l'un d'âge mûr, l'autre carrément sénior. Le moins âgé, qu'on découvre être le fils de l'autre, se plaint de ne pas avoir suffisamment d'argent pour financer le dépannage d'un véhicule déjà fatigué par les kilomètres. Sans réfléchir, Vera lui donne l'argent, une forte somme qu'elle gardait pour payer des arriérés d'impôts. Et voilà que le fils, Vesko, dit "le Teigneux", vient quelques jours plus tard lui apporter cinquante kilos de miel... et toute son histoire, que Vera confie en parallèle au narrateur, qui fait figure d'observateur extérieur, voire de commentateur.

Il en résulte, sur à peine 129 pages, toute une histoire un poil picaresque, traversée d'épisodes rocambolesques: dans leur fuite, deux frères, l'un économiste, l'autre engagé sous uniforme, ont oublié leur père apiculteur quelque part dans la Krajina, région de la république autonome des Serbes de Bosnie. Frontières franchies, contrôles aléatoires voire violents: chaque étape montre une Yougoslavie en morceaux, où l'union sous une seule bannière n'est plus qu'un souvenir écrasé par les rancœurs historiques à nouveau exacerbées: djihadisme, oppositions au temps du nazisme ou des empereurs. Le points de vue, précisons-le, est celui des Serbes, désignés rappelons-le comme les méchants des conflits qui ont éclaté dans les années 1990 en ex-Yougoslavie.

Et c'est là qu'intervient le miel, matière bénéfique et prisée depuis toujours, autour duquel l'auteur développe un imaginaire original, quasi merveilleux. Le choix de cet aliment jaune doré en suggère le caractère précieux aux yeux du lecteur. Du côté de Vera l'herboriste, c'est un ingrédient précieux pour la fabrication d'électuaires. Du côté de Vesko et de son père, il a la valeur des pièces d'or (en plus de la couleur) et sert donc de bakchich. Ce qui s'explique: "Les pompistes, c'est comme les gendarmes et les douaniers. Ça a des femmes, des enfants et des rhumes." Et ça marche, mieux même que des espèces ou de l'alcool, de la plus diverse des manières, avec pour constante le respect envers le produit. Et pour le narrateur, c'est le liant d'une histoire aventureuse où, autour du fruit du travail des abeilles, les frontières des hommes sont un instant effacées.

C'est à longs traits que l'on déguste "Le Miel", roman rapide et dense qui, autour d'une poignée de personnages emmenés par le tourbillon du miel, dessine les vestiges d'un pays désormais fracturé en éléments qui ne savent plus s'apprécier et où avoir le mauvais accent peut être fatal. A la profondeur de l'observation des peuples, répond dans "Le Miel" celle de l'observation de gens innocents que l'Histoire baratte.

Slobodan Despot, Le Miel, Paris, Gallimard, 2014.

Le blog de Slobodan Despot (en sommeil), le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Cécile Baudry, Francis Richard, Sylvain Thévoz.