dimanche 5 juillet 2026

Dimanche poétique 749: Charles Guérin

Conseils au solitaire

Aie une âme hautaine et sonore et subtile, 
Tais-toi, mure ton seuil, car la lutte déprave ; 
Forge en sceptre l'or lourd et roux de tes entraves, 
Ferme ton coeur à la rumeur soûle des villes ;

Entends parmi le son des flûtes puériles 
Se rapprocher le pas profond des choses graves ; 
Hors la cité des rois repus, tueurs d'esclaves, 
Sache une île stérile où ton orgueil s'exile.

Songe que tout est triste et que les lèvres mentent. 
Et si l'heure en froc noir érige du silence 
Les lys où mainte femme encor boira ton sang,

Marche vers l'inconnu, peut-être vers le vide, 
Dans l'ombre que la Mort effarante en fauchant 
Du fond des horizons projette sur la Vie.

Charles Guérin (1873-1907). Source: Bonjour Poésie.

samedi 4 juillet 2026

Un mariage et quarante ans d'odyssée

Libar M. Fofana – Le premier roman de l'auteur guinéen Libar M. Fofana, "Le fils de l'arbre", est porté par un souffle épique et aventureux rare. Il est également irrigué par l'expression d'une certaine sagesse de la vie, portée au gré de palabres comme de conversations par les nombreux personnages qui le hantent. Il y sera question de richesse dans un contexte pauvre, de manière de vivre là où règne un fonctionnement social clanique paralysant, soumis aux superstitions et aux questions d'honneur. 

Dans "Le fils de l'arbre", le lecteur suit le personnage de Bakari, marié en son absence et à son insu à Bintou, qui a un enfant de son oncle, Youssoufou. Peu désireux de jouer ce jeu qui lui est imposé, il s'enfuit. S'ensuit une errance de quarante ans qui a tout d'une odyssée – la durée l'évoque, mais aussi, par exemple, le chien qui reconnaît son maître à son retour au village. 

Cette période d'errance constitue le tissu du roman "Le fils de l'arbre". Elle recèle son lot de péripéties, révélatrices pour le lecteur occidental d'un monde particulier qui fonctionne selon ses propres règles et usages: un sens de l'hospitalité quasi sacré mais qui n'empêche pas les rumeurs, une certaine corruption, et aussi une vision déformée du monde des Blancs, en particulier Faranzi – la France. 

On se retrouve ainsi avec l'histoire d'un policier qui rackette un gamin porteur de pépites d'or qui tente de vendre un carton à proximité d'une gare, celle d'enfants qui, face à une situation grave, n'osent pas intervenir parce qu'ils ne sont pas censés être au courant et craignent la sanction, un paralytique maudit qui trimballe une béquille qui, elle-même, recèle son secret. Là où Youssoufou pratique la pêche, qui lui permet de vivre et de faire vivre sa mère, Bakari se met à l'agriculture. 

Tout cela est raconté avec le ton flamboyant d'un auteur qui, l'espace de 254 pages qui se savourent lentement pour en apprécier les images et le vocabulaire opulent, nourri encore de régionalismes, développe tout le talent d'un conteur hors pair. Une belle découverte!

Libar M. Fofana, Le fils de l'arbre, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2004.

Egalement lu par Yves Chemla.


mercredi 1 juillet 2026

Quelques vies sur une photographie

Françoise Cohen – Il y a tant d'histoires qui peuvent naître d'une simple photographie! Signé Françoise Cohen, le livre atypique "Il fait chaud à Tanger au printemps" explore les potentialités d'une image prise en 1944, où figurent cinq personnes: une photo de famille un peu solennelle, grave, avec un fond quelque peu nuageux. Sur le mode de la transmission familiale, un dialogue s'engage dès lors entre Joséfa, la mère, qui s'installe dans une résidence pour seniors, et sa fille, Francesca, chargée de mettre l'image en place sur une étagère. 

"Il fait chaud à Tanger au printemps" revêt une forme atypique, entre recueil de nouvelles et court roman, tant les dix nouvelles qui se succèdent, elles-mêmes divisées en séquences, sont liées entre elles. L'impression d'une histoire éclatée naît dès lors du fait que les récits collectés par Francesca se suivent dans un ordre qui n'a rien de chronologique afin de créer une mosaïque d'instants vécus à Tanger certes, mais aussi à Oran, à Salonique, à Paris, voire à Buenos Aires, au fil des années de vie de celles et ceux qui figurent sur la photo.

Celle-ci recèle quelques secrets plus délicat que l'autrice dévoile avec adresse, par exemple celle d'un sixième personnage: morte trop tôt donc absent de l'image, une enfant semble encore la hanter. Quant au sérieux apparent des personnes – deux hommes et trois femmes – il rappelle que la mort rôde en ces temps de guerre: l'ombre du nazisme plane sur cette famille juive d'origine française, et quelqu'un, dans le groupe, a décidé de s'engager de manière périlleuse. En fin de lecture, le lecteur comprend ainsi la valeur et la "rareté", au niveau d'une famille, d'une telle image, qu'il ne sera peut-être plus possible de reproduire.

Le lecteur se laisse volontiers captiver par les pages denses de ce court ouvrage qui oscille entre recueil de nouvelles et roman. Il devine que probablement, les personnages mis en scène ne sont autres que les alter ego des proches de l'autrice elle-même – ce qu'indique l'italianisation des noms de certains personnages. Et enfin, il fait la découverte de ce que peut avoir été la vie d'une famille, de la Seconde guerre mondiale à la fin du vingtième siècle, voire au-delà.

Françoise Cohen, Il faut chaud à Tanger au printemps, Paris, L'Harmattan, 2026.

Le site des éditions L'Harmattan.


dimanche 28 juin 2026

Dimanche poétique 748: Maurice Rollinat

Repas de corbeaux

C'est l'heure où la nuit fait avec l'aube son troc. 
Dans un pays lugubre, en sa plus morne zone, 
Précipité, profond, massif comme le Rhône 
Un gave étroit, muet, huileux, mou dans son choc ; 
Sol gris, rocs, ronce, et là, parmi les maigres aunes, 
Les fouillis de chardons, les courts sapins en cônes. 
Des corbeaux affamés qui s'abattent par blocs ! 
Ils cherchent inquiets, noirs dans le blanc des rocs ; 
Tels des prêtres, par tas, vociférant des prônes,
Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !
Soudain, leur apparaît, longue au moins de deux aunes, 
Une charogne monstre, avec l'odeur ad hoc !...
Ils s'y ruent ! griffes, becs taillent, frappent d'estoc. 
Acharnés jusqu'au soir, depuis le chant du coq, 
Ils dévorent goulus la viande verte et jaune 
Dont un si bon hasard leur a fait large aumône. 
Puis, laissant la carcasse aussi nette qu'un soc, 
Se perchant comme il peut, tout de bric et de broc, 
Dans un ravissement que son silence prône,
Au-dessus du torrent, le noir troupeau mastoc, 
Immobile, cuvant sa pourriture, trône. 
Sous la lune magique aux deux cornes de faune.

Maurice Rollinat (1846-1903). Source: Bonjour Poésie.

mardi 23 juin 2026

Je est un autre... quand les services secrets s'en mêlent

Sébastien Bouchery – Elle paraît complètement folle, l'ouverture du roman "Cadran" de l'écrivain stéphanois Sébastien Bouchery: d'un moment à l'autre, plus aucun des proches du personnage principal, Tony Stovak, ne le reconnaît, et à force d'insistance, il ne suscite plus qu'hostilité autour de son entourage. Ainsi débute un thriller captivant qui flirte régulièrement avec les limites de la folie. Si son terrain de jeux s'appelle Bordeaux, les enjeux que l'écrivain convoque sont situés beaucoup plus loin. Et l'auteur a soin de décrire pour ainsi dire chacune des minutes de l'histoire de Stovak, à la première personne, en un timing serré et détaillé gage d'un rythme effréné. D'où le titre peut-être, qui pourrait plutôt faire penser à une histoire d'ultimatum.

Vous avez dit Ukraine? Parfaitement! On le pressent en lisant les pseudonymes de quatre hommes de main impliqués dans ce qui s'avère une vaste mise en scène: Holova, Vushka, Rukà, Nohy – des noms évocateurs de parties du corps, à prononcer avec un accent qui les distinguera du russe standard: les "h" aspirés à la place du son "g" en témoignent. Plus tard dans l'intrigue, le lecteur se trouve confirmé dans cette intuition: l'histoire prend racine au milieu des années 2010, après les événements du Maïdan, lorsque le nouveau gouvernement ukrainien décide entre autres d'interdire la langue russe sur son territoire. Ce n'est pas le moindre des mérites de ce roman que de s'être intéressé à cette page d'actualité, alors que le monde regardait ailleurs.

Et Tony Stovak, alors? Son errance est riche en rebondissements et prend des allures de quête existentielle puisque d'un moment à l'autre, tout le monde le nomme George Lawrence. Une identité qui lui est violemment imputée, et si crédible (il se retrouve même avec une carte de crédit à ce nom, dûment approvisionnée) qu'il pourrait finir par y croire. Ce, d'autant plus qu'autour de lui, soit on l'ignore, soit on le nomme ainsi, soit on l'éloigne avec vigueur: amis, collègues, famille. Rares sont les brèches d'un jeu dangereux qui paraît bien rodé et vise, en fait, quelqu'un d'autre. 

L'écrivain sait convoquer les hautes sphères de la police et du renseignement pour faire avancer son intrigue. Cela, sans oublier d'exciter la curiosité du lecteur, en particulier, autour d'une belle rousse énigmatique présente sur les lieux de plus d'une péripétie du roman. Cela va conduire directement dans les locaux d'institutions telles qu'Interpol ou la DGSE, judicieusement en deuxième partie du récit, c'est-à-dire à un moment où Tony Stovak, éprouvé par une intrigue qui le pousse aux limites de la paranoïa, n'est plus en mesure de savoir qui est ami et qui est ennemi. Cette ambiguïté astucieusement installée n'est pas pour rien dans le fait que le lecteur, nourri de retournements de situation hardis, tourne frénétiquement les pages pour arriver au suivant.

Et qu'est-ce qui survivra à cette intrigue meurtrière, lue par certains personnages du roman comme une chasse à des terroristes séparatistes du Donbass qui, à ce moment, ne suscite qu'indifférence aux yeux du public français? De façon modélisée, l'écrivain répartit les contacts de Tony Stovak entre collègues, famille et amis – tels sont les liens sociaux de tout un chacun, éventuellement poreux. Stovak les connaissait-ils vraiment? Survivront-ils, ces liens, à telle ou telle révélation? La fin du roman laisse entrevoir un nouveau Tony Stovak, attentif à l'essentiel et prêt à solder une bonne part de son ancienne vie. Quitte à donner effectivement la mort? Tout s'achève en effet sur un geste d'adieu et sur un doigt qui se crispe sur une queue de détente...

Sébastien Bouchery, Cadran, Paris, Nouvelles Plumes, 2016.

Lu par Audrey, Thierry-Marie Delaunois.

dimanche 21 juin 2026

Dimanche poétique 747: Madeleine Chapsal

Il fait beau à en mourir
et hier tu as pris le train
un train de nuit
bien tranquille
qui t'a posé ce matin
dans une gare de province
où t'attendent deux enfants
et cette gentille femme leur mère
qui t'accueille en souriant
Ce sont des mains dans les tiennes
mille baisers près des cheveux
au fond est-ce bien la peine
que le ciel soit tellement bleu
lorsque l'on porte en soi-même
la joie des fins de semaine?
Il fait beau à en mourir
la pendule fait du bruit
c'est drôle d'être à Paris
quand les autres gens sont partis
par la fenêtre le ciel
découpe un grand carré bleu
et c'est fou ce que les roses
au pied de mon lit font joli

Madeleine Chapsal (1925-2024), Divine passion, 1981. Source: Régine Deforges, Poèmes de femmes, Paris, France-Loisirs, 2002.

jeudi 18 juin 2026

Aux extrêmes confins de la physique avec Julien Bobroff

Julien Bobroff – Peser un rien, flirter avec le tout grand froid, créer une sphère parfaite: aujourd'hui, les physiciens sont parfois amenés à développer des projets complètement fous, flirtant avec les extrêmes comme s'ils tentaient d'assouvir une soif des records. Dans "La physique de l'extrême", Julien Bobroff, spécialiste de physique quantique et professeur à Paris-Saclay, présente onze de ces quêtes qui, aujourd'hui encore, défient l'entendement du grand public. 

Le lecteur découvre au fil des chapitres des expériences de très grande envergure, exigeant du matériel hors du commun ou s'étendant sur plusieurs années, voire décennies, pour atteindre un objectif aussi extrême que parfois hasardeux. L'idée est bien sûr de vérifier une hypothèse, mais aussi d'apprendre en cours de route, en vue de nourrir la recherche fondamentale comme de développer des applications pratiques. Sur ce dernier aspect, on pense en particulier à la dernière tentative de définir le kilogramme, à l'aide d'une sphère polie pour ainsi dire à l'atome près. Cela nous amène au début du vingt et unième siècle, bien après la première tentative, qui remonte aux temps de la Révolution française: depuis, les étalons en platine ont bougé...

Certaines descriptions permettent à l'auteur de rappeler des jalons historiques de la physique, par exemple celle d'un chercheur désireux de prouver, images à l'appui, qu'un cheval au galop, parfois, ne touche plus le sol – un père du cinéma avant l'heure! Son travail, couronné de succès, a conduit un autre chercheur, bien plus tard, à développer une imagerie qui permet de capter le très rapide mouvement de la lumière – bien mieux qu'un œil humain, qui finit assez vite par tout confondre, pour son plus grand plaisir: c'est à cette insuffisance de son œil que chacune et chacun prend plaisir à visionner des images qui lui paraissent fluides au cinéma.

Bon nombre d'expériences aux extrêmes, décrites par l'auteur, servent au développement de la physique quantique. Et l'auteur ne se prive pas de rappeler que celle-ci a ses règles, qui échappent sans qu'on ne sache trop pourquoi, à celles de la relativité; l'articulation entre l'une et l'autre conserve encore, rappelle l'auteur, sa part de mystère. Il n'empêche: savoir ce qui se passe aux extrêmes, par exemple à des températures proches du zéro absolu, peut permettre de mieux comprendre ce qui se passe dans "notre" monde, près de chez nous ou dans l'espace lointain, où l'on peut capter, à l'aide d'instruments adéquats rigoureusement protégés de toute vibration, des échos même infimes de ce qui se passe avec fracas à des années-lumière de nos foyers. 

S'il utilise l'image sportive et évocatrice des "records" pour présenter quelques cas emblématiques, l'auteur rappelle à plus d'une reprise, du reste, que ce n'est pas la soif des records qui anime les physiciens: ceux-ci sont parfois les premiers étonnés d'avoir réussi à dépasser tel ou tel extrême. Reste qu'il se fait fort de rappeler que cette quête des extrêmes, si elle n'est pas une fin en soi, constitue une bonne astuce pour espérer obtenir un prix Nobel au passage – avis aux apprentis physiciens qui passent par ici! Et il ne manque pas de rendre hommage aux hommes, mais aussi et surtout aux femmes qui, pour leurs travaux, ont décroché cette prestigieuse décoration. 

Prix Nobel? Voilà qui parle à tout un chacun, en effet! C'est parfaitement dans l'esprit de cet ouvrage de vulgarisation réussi, enrichi d'une bibliographie qui permet aux plus ambitieux d'aller plus loin mais n'oublie pas les curieux désireux de se faire une culture générale, tout simplement. Ceux-ci apprécieront le ton familier, souvent imagé, toujours passionné et vif, que l'auteur adopte. "La physique de l'extrême" apparaît dès lors comme un bon petit livre, solide d'un point de vue scientifique, capable de faire oublier à ceux qui en ont leurs plus mauvais souvenirs de physique de lycée. Parce que oui, vue ainsi, la physique est fascinante...

Julien Bobroff, La physique de l'extrême, Paris, Albin Michel, 2024.

Le site des éditions Albin Michel.

lundi 15 juin 2026

Une folle brassée de nouvelles

Eloïse Vallat – Signé de la femme de lettres fribourgeoise Eloïse Vallat, "Les frontières de la folie" est un recueil composé d'une bonne vingtaine de nouvelles de sortes variées, écrites au fil des dernières années et parfois déjà parues isolément dans des ouvrages collectifs. "Les frontières de la folie" en est à sa troisième édition, confie du reste la couverture du livre. Et oui: chaque texte qui le compose, volontiers décalé, est porteur d'un grain de folie.

Le premier de ces grains de folie n'est-il du reste pas de donner la vie? Fulgurantes, les trois premières nouvelles de l'ouvrage le rappellent, il y a toujours quelque chose de fou à faire un enfant dans le monde qui est le nôtre. Une fois, c'est un mensonge qui y préside; dans les deux autres, un excès d'alcool qui fait voir la vie plus belle.

Tantôt brèves comme les trois premières, tantôt plus développées, les nouvelles de ce recueil se distinguent autant par leur ton, volontiers marqué par un zeste d'ironie sarcastique (on pense à l'ange gardien femme maladroit dans "Un détour avant le Paradis", comme à "Dissonance", qui brocarde gentiment la tradition fribourgeoise des petits chanteurs du Premier mai), que par la diversité des genres.

Le lecteur est ainsi invité à toucher les folies et bizarreries du quotidien. Elles revêtent cependant sous la plume de la nouvelliste un aspect presque évident: "Hier, j'ai retrouvé des petits bouts de maman jusque dans le jardin", commence "Comme un vrai début de fin du monde". Quant au loisir consistant à faire des puzzles par goût de l'ordre, il est abordé avec un sens de l'absurde pince-sans-rire dans "La pièce du fond". Et on relève le sang-froid presque déplacé de la narratrice de "Un grain dans l'engrenage", Viviane Deplot, 14 ans, plus soucieuse de sa cueillette de muguet que de ses collègues bien mal en point à la suite d'un éboulement en montagne.

Il arrive même que les récits lorgnent vers la science-fiction, voire vers un texte d'anticipation qui verrait disparaître les humains... et eux seuls: "Des os et des croquettes" est la seule nouvelle du recueil à laisser toute la place à deux animaux domestiques, un petit chat et un petit chien qui, unis par le sort, vivent très différemment la disparition subite de leurs maîtres. La seule? Presque: dans "La bête dans la lumière", libre au lecteur d'imaginer qui parle face à un chat vorace.

Force est de relever, par ailleurs, que ce recueil habile et talentueux est irrigué, juste ce qu'il faut, par l'alcool qui mobilise certains personnages. Il sera question à plus d'une reprise de chasselas, en particulier: de quoi redonner du goût à la vie ("Le réveil", parce que l'humain ne se nourrit pas que de pastilles) ou faire passer un premier mai trop longuet et trop dissonant. 

Le format carré du livre, enfin, impose une lecture plutôt lente où les lignes s'étendent. Cela permet de savourer chacune des nouvelles à sa belle valeur.

Eloïse Vallat, Les frontières de la folie, Hauteville, Mots et Merveilles, 2026.

Le site d'Eloïse Vallat, celui des éditions Mots et Merveilles.

Egalement lu par Rebecca. 

dimanche 14 juin 2026

Dimanche poétique 746: Stéphane Mallarmé

Ses purs ongles très-haut...

Ses purs ongles très-haut dédiant leur onyx,
L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore

Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.)

Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,

Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.

Stéphane Mallarmé (1842-1898). Source: Bonjour Poésie.

samedi 13 juin 2026

Une quête de connaissance et de liberté

Olivia Gerig – Nous voilà dans un vingt-deuxième siècle imaginaire: dans "Les combattants de la connaissance", la romancière Olivia Gerig immerge son lectorat dans une Suisse romande desséchée par le réchauffement climatique, mais où les survivants ont trouvé leur stratégies. Dans un premier temps, tout semble en ordre avec des castes bien définies: Survivalistes, Sentinelles et habitants des Tours. Cela mérite quelques explications, données dès le prologue de ce roman d'anticipation.

Ces castes peuvent être vues comme la vision futuriste de clivages actuels: il est permis de considérer les habitants des Tours comme les héritiers des citadins actuels, habitués à des environnements de vie très transformés et contrôlés, sans passé ni mémoire, que l'autrice place face aux Survivalistes, qui ont tout le potentiel pour jouer le rôle de conservateurs bien solides et potentiellement violents, et aux Sentinelles, dépositaires d'un savoir ancestral que le monde des Tours, incarné par l'entité d'Asphélyon, s'attache à faire oublier. 

Asphélyon? Le lecteur peut voir dans cette structure politique post-apocalyptique l'aboutissement d'un extrême-centre si persuadé d'être dans le juste qu'il cherche à faire taire tout ce qui n'est pas lui. Reste que pour un amoureux de la liberté, il a ses défauts: au nom du bien et de la concordance, il impose des règles strictes à chacune et chacun: assignation professionnelle, mariage forcé, lieu de vie contraint et artificiel. Léviathan du futur, Asphélyon n'a pas de visage dans "Les Combattants de la Connaissance"; dès lors, l'échappée qui s'organise autour de Tristan peut être vue comme la volonté, exprimée et agie par une poignée d'adolescents, de s'emparer à nouveau du contrôle de leur vie.

Pour cette équipe de filles et de garçons adolescents, qui finira par se nommer "les Combattants de la Connaissance", débute une évasion qu'on peut voir comme une entrée dans la vie par effraction. Autour de Tristan le leader, ceux qui feront le choix de la fuite opteront pour la liberté, avec ce qu'elle a de dur, de grisant et aussi de formateur. Tristan, adolescent, doit-il forcément être le promis d'Emma? Rencontrée en chemin, la belle Aura le fera douter, ce qu'Emma n'acceptera pas tout de suite. Il s'agira aussi de faire des choix, y compris face à quelques gars animés par la cupidité – bien mal placée puisque, placée au centre de l'intrigue, la pleine malle d'ordinateurs et de livres ne peut être mise en valeur que par celui ou celle qui en a les codes. 

"Les Combattants de la Connaissance" est certes une dystopie politique, qui se termine alors qu'une guerre menace – ouvrant la porte à une suite. Cela dit, il mobilise aussi quelques belles valeurs, inspiratrices pour la jeunesse à laquelle il s'adresse: la camaraderie et la solidarité, la vie avec les animaux (les aspects liés aux chevaux sont particulièrement bien rendus), la recherche de sens adossée à une quête de liberté exaltante mais qui exige aussi son lot d'efforts. On peut aussi y voir comment une équipe déjeunes livrés à eux-mêmes s'organise – comme dans "Sa Majesté des Mouches" de William Golding. Une certaine lenteur dans la narration permet enfin de savourer ces aspects, portés par une langue soignée et exposés avec beaucoup d'intelligence.

Olivia Gerig, Les Combattants de la Connaissance, Paris, Auzou, 2026.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions Auzou.

Egalement lu par Francis RichardRebecca.

mardi 9 juin 2026

Café deuil à Genève

Charlotte Frossard – Voilà que mes pérégrinations de lecteur m'amènent, presque coup sur coup, à parler de romans sur les défunts et leur présence persistante parmi les vivants. Après "Mille façons d'aimer" d'Anne Goscinny, voilà que "La première après toi", deuxième roman de Charlotte Frossard après "Sur le pont", me parvient. Et dans ce nouvel opus, comme souvent, tout commence dans l'un de ces tiers lieux de vie qu'on appelle aujourd'hui un café: c'est chez Sajjat que tout va se jouer.

"La première après toi" est construit comme la relation d'une tranche de vie où au moins deux personnages franchissent une étape importante de leur vécu. La plus évidente est représentée par l'épreuve de deuil vécue par un homme jeune, qui provoque sa rencontre avec la narratrice: "Je l'ai rencontré parce que tu es morte", dit le roman dès le départ. 

D'emblée, on comprend qu'il y aura une distance entre le garçon rencontré, indiquant que toute idylle, et pourtant Dieu sait que "La première après toi" en sera la relation, dans toute son intensité, sera condamnée à l'échec. Cette distance n'existe guère, en revanche, dès lorsqu'il est question de la défunte, que la narratrice interpelle par-delà la mort, directement, en la tutoyant alors qu'elle ne la connaît pas.

En effet, la compagne de l'homme du café s'est éteinte accidentellement lors d'une sortie en montagne, d'un faux pas – impardonnable sur les crêts comme en danse, donc dans le métier qu'exerce une défunte jalouse de son métier, allant jusqu'à refuser de prendre le risque d'enfanter et, partant, de vivre avec un corps altéré. L'autrice donne à la promenade fatale en montagne comme à telle répétition de danse classique des pages à la fois rigoureuses et réalistes, la musique inexorable des exercices à la barre rythmant tout un chapitre.

Endossant le rôle de l'amie de la narratrice, Agnès, va aussi se remettre en question. Le lecteur apprécie, chez ce personnage, la tension constante mise en place entre le métier strict qu'elle exerce dans la finance et la tentation d'y échapper par des activités de soutien social – deux pôles qui n'amènent cependant aucun lien solide à Agnès, entourée de gens qui vont et viennent. Strict comme celui d'une danseuse (résonance s'il en est entre Agnès et la défunte...) puis plus lâche, son chignon apparaît cependant comme le symbole d'une certaine évolution, bien accueillie (p. 164) face à son monde: est-ce la promesse d'un lâcher-prise, en vue d'un avenir plus consistant? 

Le deuil d'un homme peut-il être contagieux? Son ancienne compagne défunte peut-elle hanter la vie d'une femme qui peut être la promesse d'un nouvel amour, et cette femme peut-elle à son tour entrer en résonance avec un fantôme? Observateur et sensible, "La première après toi" s'installe dans un établissement public genevois des plus discrets pour étudier, l'espace d'un peu de temps, ce que deux inconnus porteurs chacun de leurs bagages de vie peuvent avoir à faire ensemble.

Charlotte Frossard, La première après toi, Genève, Encre fraîche, 2026.

Le site de Charlotte Frossard, celui des éditions Encre fraîche.

Egalement lu par Rebecca.

dimanche 7 juin 2026

Dimanche poétique 745: Théophile Gautier

La chimère

Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,
Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux
Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe
Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.

Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule
La voyant s'envoler je sautai sur ses reins ;
Et faisant jusqu'à moi ployer sou cou de saule,
J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.

Elle se démenait, hurlante et furieuse,
Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ;
Alors elle me dit d'une voix gracieuse,
Plus claire que l'argent : Maître, où donc allons-nous ?

Par-delà le soleil et par-delà l'espace,
Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité ;
Mais avant d'être au but ton aile sera lasse :
Car je veux voir mon rêve en sa réalité.

Théophile Gautier (1811-1872). Source: Bonjour Poésie.


samedi 6 juin 2026

Dans les sandales d'Apulée de Madaure

Cendrine Bertani – C'est avec toute sa passion pour l'Antiquité gréco-romaine que Cendrine Bertani a écrit "Apulée de Madaure ou le procès d'un sorcier". Optant pour la forme littéraire actuelle du thriller, l'écrivaine ripagérienne relate, au goût du jour, les tribulations de l'auteur du livre "L'Ane d'or". Ce qui nous ramène au deuxième siècle après Jésus-Christ...

Pour commencer son roman, l'autrice choisit de plonger son lecteur en plein procès: c'est le premier chapitre d'un livre à la structure un peu complexe. Dès lors, et il suffit de le savoir, la narration alterne entre la relation du procès, bien réel, intenté à Apulée de Madaure pour meurtre et sorcellerie et la narration de la façon dont on en est arrivé là.

Cela donne à l'écrivaine l'occasion de raconter l'existence d'un homme de lettres qui a bel et bien vécu au temps où l'empire romain connaissant son apogée. L'intrigue se déroule en Afrique du Nord, cependant; l'empereur est bien loin à Rome, et il convient de relever, tout au plus, que certains personnages du roman peinent à faire carrière à cause de leur couleur de peau. Un thème d'actualité...

... et en effet, l'une des lignes directrices de "Apulée de Madaure" consiste à restituer toute son actualité à une affaire judiciaire ancienne, en suivant entre autres sources l'"Apologie" d'Apulée lui-même. Le choix du genre du thriller, en particulier, le démontre: la romancière excelle à décrire les relations complexes, faites d'une attirance qui pourrait être de l'amour comme de rejet, qui existent entre Apulée et Pontianus. Les thèmes de l'homosexualité et de son statut social sont donc partie intégrante de "Apulée de Madaure".

Tout au plus peut-on relever, comme excessivement modernes quelques mots que les personnages n'auraient pas utilisés tels quels à l'époque romaine, par exemple le terme de "presse", évocateur de la technique bien postérieure de l'imprimerie, pour parler des médias. Dès le début du livre, la plaidoirie d'Apulée est présente comme "très médiatisée": certes, on en a sans doute parlé à l'époque. L'éditeur précise que ce choix d'un terme a priori moderne générique, fondé sur une étymologie latine, reste une bonne solution.

Dernier thème d'actualité de ce court ouvrage, enfin: Apulée, sous un faux nom, a su séduire une femme bien plus âgée que lui – à la manière des Brigitte et Emmanuel Macron de leur temps. La romancière ne juge pas, contrairement à certains de ses personnages: animés par l'écriture envoûtante d'Apulée, les sentiments qui se font jour entre une lectrice et son auteur fétiche n'ont pas à être condamnés, et les juges n'ont pas à donner suite à une éventuelle accusation d'amours hétérodoxes.

Il est enfin temps de rappeler qu'"Apulée de Madaure" rappelle qu'Apulée, jeune homme de lettres installé en Numidie, donc dans le nord de l'Afrique, est initié à des sociétés ésotériques qui ne reculent pas devant la consommation de stupéfiants. En évoquant la dépendance d'Apulée aux opiacés, la romancière place l'auteur de "L'Âne d'or" dans la lignée de ces écrivains qui, au dix-neuvième siècle et au-delà, "prenaient des trucs" pour doper leur propre inspiration poétique.

En revisitant une cause juridique bien réelle, datée d'une vingtaine de siècles et dûment documentée, dans un esprit humaniste, la romancière Cendrine Bertani réussit donc, par son travail littéraire, à lui restituer toute son actualité. Le ton adopté se révèle simple et direct, apte à faire mouche également à des publics jeunes, adolescents par exemple. Voilà donc un roman à découvrir ou à redécouvrir à tous âges.

Cendrine Bertani, Apulée de Madaure ou le procès d'un sorcier, Vienne, n'co éditions, 2024.

Le blog de Cendrine Bertani, site des éditions n'co.


vendredi 5 juin 2026

Un bébé, des prémices et beaucoup de bonheur

Manuel Verlange – Un foetus qui parle? Oui! C'est même le personnage principal de "Au titre d'une enfance heureuse", le dernier roman de l'écrivain Manuel Verlange. Celui-ci pose avec ce livre qu'une grossesse, c'est toute une aventure. Le principal obstacle? Manuel le foetus est bien impuissant face à lui: c'est le risque d'un avortement. Tout autour de lui va cependant louvoyer pour un aboutissement heureux.

Au départ, rien n'est gagné: Marie-Elisabeth, la mère, 17 ans, s'est retrouvée enceinte sans vraiment le vouloir lors d'une fête bien arrosée, et sa meilleure amie, quasi jumelle au physique, est une parfaite hédoniste qui va l'encourager à interrompre sa grossesse. Voyons aussi le contexte: Marie-Elisabeth est issue d'une famille stricte, hostile à l'idée d'accepter une naissance hors mariage. Quant au Planning familial, également présent, l'auteur lui confère le rôle de mettre à l'épreuve la femme concernée, plutôt que de la pousser sans état d'âme vers l'option fatale de l'interruption volontaire de grossesse – que l'auteur voit dès lors comme un droit indissociable du principe de responsabilité.

Pourtant, "Au titre d'une enfance heureuse" est traversé par une petite voix bavarde, celle de Manuel, l'enfant à naître. On comprend assez vite que l'auteur installe un faux suspens pour accrocher son lectorat: certes prématuré, Manuel papote sans relâche au sujet de son petit monde. Et il a envie de le voir, ce monde!

C'est l'une des grandes forces de ce roman que d'avoir su donner à ce personnage, présenté tantôt comme à naître, tantôt à peine né, une voix qui montre à chaque mot qu'avant même de voir le jour, le bébé comprend bien des choses et n'est pas forcément dupe de ce qui se passe chez les adultes. Et là, on a envie de rappeler le titre du mémorable documentaire de Bernard Martino: "Le bébé est une personne". 

Oui: le petit Manuel perçoit avec acuité ce qui se passe autour de la mère qui le porte. Le lecteur vivra à travers lui les risques d'une grossesse et les états d'âme d'une mère fort jeune, qui connaîtra par ailleurs un accouchement compliqué d'infections. Et il ne manquera pas de s'attacher à ce p'tit gars qui attend sa maman qu'on soigne ailleurs, et qui sait aussi se montrer gouailleur, à la manière belge puisque l'intrigue se déroule au Plat Pays. 

Cela fonctionne même dans le monde des prématurés ou des jeunes enfants, l'auteur suggérant que Manuel, tout bébé, a déjà des relations amicales avec ses collègues de couveuse, des enfants divers qui connaîtront chacun leur destin – il y aura même un suicide. On relève ici que l'auteur imagine pour ces enfants un langage distinct de celui adressé aux adultes, et que seuls les tout-petits comprennent. Ce qui n'empêche ni la finesse, ni l'esprit, et encore moins la faconde d'enfants confiants en ce que le monde leur réserve.

La vie restera chez certains personnages, se retirera d'autres, d'une manière assez inattendue, de manière à recomposer, en fin de roman, une situation à l'équilibre. En refermant "Au titre d'une enfance heureuse", le lecteur en garde le souvenir souriant d'un roman riche, plein de personnages bien dessinés et attachants, avant tout victimes de secrets de famille qui éclatent en fin de récit pour, enfin, libérer ceux qui en ont été prisonniers. 

Quant au petit Manuel, après avoir tant dit "boui boui gli gli" sur tous les tons, il trouvera bien sûr le moyen de dire "Maman" à celle qui l'aimera.

Manuel Verlange, Au titre d'une enfance heureuse, Waterloo, Le Lion z'ailé, 2026. Préface de Philippe Reynaert.

Le site de Manuel Verlange, celui des éditions du Lion z'ailé.

Manuel Verlange dédicacera "Au titre d'une enfance heureuse" le 27 juin 2026 à 19h30 à la librairie Tschann, 125 bd du Montparnasse, à Paris.

Lu en partenariat avec simplement.pro.

mercredi 3 juin 2026

D'amour, d'amitié, de mort

Anne Goscinny – Quand une amitié d'enfance vous tient... et que la mort vient réclamer son dû, trop tôt: dans "Mille façons d'aimer", la romancière Anne Goscinny relate de manière succincte, sur le ton d'un mémorial sincère et convaincant, l'histoire de deux personnages rapprochés par les circonstances jusqu'à devenir des amis indéfectibles, au fil des âges de la vie: Jeanne et Raphaël. Et dans ce livre, Jeanne s'adresse à ce Raphaël perdu. Ce qui suscite forcément, de la part du lecteur, une forme d'identification à ce personnage qui, après tout, pourrait être lui.

L'absence regrettée du père, chez Raphaël, va provoquer la recherche de modèles masculins de substitution et déterminer en quelque sorte, selon la romancière, l'orientation sexuelle du personnage. Le rapprochement entre sexe et mort est classique; c'est ce qui va causer aussi la perte de Raphaël, sur fond de sida non curable: nous sommes dans les années 1990. Jeanne, quant à elle, en qualité de narratrice, elle va explorer son propre deuil au fil des pages. 

Un deuil particulier, puisqu'il est doublé de la perte de sa mère, également partie trop tôt. Le personnage de la mère de Jeanne se démarque par son côté pittoresque marqué par un déni radical face au cancer et à l'échéance fatale: pourquoi ne pas vivre sur l'île Saint-Louis, puisque le cancer ne traverse pas les rivières? Et pourquoi mourir, puisque Jeanne a encore besoin de sa mère? Il en résulte une note d'humour, qui affleure çà et là.

Et si Raphaël assume son homosexualité, il n'en est pas moins resté attaché à Jeanne, et réciproquement. Cet attachement est fait, et c'est richement décrit, de conflits passagers vite réglés ou oubliés, ainsi que de lectures partagées. De quoi faire dire à leurs mères respectives qu'on les mariera ensemble quand ils seront grands. La vie, riche en surprises, leur offrira un autre destin, nimbé d'amertume, qui se reflète dans la tonalité dominante d'une écriture qui, profonde et claire y compris lorsqu'il s'agit d'explorer les non-dits et les mensonges qui font le sel des relations humaines, cultive aussi la demi-teinte et le mode mineur.

Anne Goscinny, Mille façons d'aimer, Paris, Grasset, 2024.

Le site des éditions Grasset.

Egalement lu par Francis Richard, Nicolas Roche.

dimanche 31 mai 2026

Dimanche poétique 744: Marcel Faure

Dame orthographe

Désolé dame orthographe,
Moi le scribe calligraphe,
B. A. Ba, bêta, bêta,
J'assassine misogyne
Tous les E des féminines
Pas que les femmes m'affolent,
De leurs saints sans auréoles,
Je plurielle avec les doigts.

Désolé dame grammaire,
Je fais comme ma grand-mère :
Je vais je vas, j'a été,
Moi je transforme vos formes
Pour qu'elles rentrent dans mes normes.
Ne vous grattez pas la tête,
Et venez au bal musette
Je m'accorde avec mes doigts.

Si vous faites des manières
Pour la langue de mon père
Vingt dieux gaffe à ton derrière
Malgré mes oreilles d'âne,
Dans vos culs je sarbacane
Une flèche de mon bois
Affûtée comme il se doit.
J'sais m'servir de mes dix doigts.

Et le Sol de la musique,
Emporté par la panique,
Fa, fa, couic et tralala,
S'empale sur un faut dièse,
S'esquive, croche et biaise,
Tandis qu'un rêve opéra
Visite tes apparats
Que dénudent tous mes doigts.

Années 1980

Marcel Faure. Source: Poèmes.

mardi 26 mai 2026

Olive et l'horreur à travers les siècle

Olive – Un livre d'horreur qui couvre plusieurs siècles? L'écrivain Olive a relevé le défi. Cela donne "Vies et morts de Petrichor", une centaine de pages savoureuses et saignantes où l'horreur évolue sans s'effacer, au gré de récits historiques ou futuristes. Cela, sur le mode d'une roue des transmigrations qui permet des métempsycoses à l'infini ou presque: de l'âge des hommes-singes jusqu'à la fin de l'humanité, Petrichor se réincarne, change de nom, se retrouve çà et là dans le monde, avec une prédilection pour le Valais. Chapitre après chapitre, un avatar chasse l'autre.

On sent que l'auteur commence à s'amuser lorsqu'on entre au Moyen Age: les chapitres tendent à devenir un peu plus longs, et quelques astuces abominables commencent à se faire jour: le caca sans fin de tel personnage perché au-dessus des remparts, par exemple, va marquer les esprits (l'auteur use même deux fois de cet artifice, peut-être pour s'assurer que son roman aura son parfum bien caractéristique...). C'est aussi à ce moment qu'émerge un alter ego féminin, roux et doté de talents de sorcière, qui se nommera tantôt Moravia, tantôt Finn, entre autres. 

Comme dans toute bonne roue des transmigrations, il y a aussi quelques pointes vers d'autres espèces: ainsi, on se réjouit de découvrir les tribulations d'une rate particulièrement vivace et prolifique qui, à son tour, donnera le jour à une nouvelle version du personnage récurrent.

Franchissant les siècles en mode saignant et violent, l'auteur se donne l'occasion d'éblouir les humains qui le liront par la diversité des situations horribles mises en scène. Il y aura, au fil des pages, un marchand d'armes devenu riche au cours des deux premières guerres mondiales, des idéalistes montés en graine qui finissent par voter à droite, et aussi bien sûr un solide lot de scènes gore à base de membres coupés, de balles dans les poumons et de sexe furieusement décadent, tout cela décrit avec tout ce qu'il faut de complaisance. Mais Petrichor, tel un Chuck Norris qui aurait réussi, résiste à tout cela. Les transhumains mis en scène vers la fin du roman, si gracieux et malins qu'ils soient, auront-ils enfin raison de ce personnage qui sait si bien se mouler dans ses époques successives, surtout pour le pire?

Chaque chapitre de "Vies et morts de Petrichor" constituant une histoire à part entière, il est permis de dire que ce nouvel opus de la collection "Gore des Alpes" se lit un peu comme un recueil de nouvelles, ou comme un feuilleton avec ses personnages récurrents. En mettant en scène un récit qui traverse les siècles, l'auteur pose en arrière-plan un constat plutôt pessimiste: peu importent les années voire les siècles qui passent, l'humain conserve ce qu'il a de mauvais en lui et l'exprime sans vergogne, inlassablement. C'est peut-être là-dessus que Petrichor pleure, une première et dernière fois, à la toute fin du livre.

Olive, Vies et morts de Petrichor, Ardon, Gore des Alpes, 2025.

Le site des éditions Gore des Alpes.

lundi 25 mai 2026

Vol et mystères au pays des hommes masqués

JENNY
Magali Jenny – Après s'être fait connaître avec ses guides consacrés aux guérisseurs en Suisse romande, Magali Jenny fait le pas de la fiction. Son premier roman, "Le Masque", évoque de manière approfondie et rapprochée la coutume sarde des "Mamuthones", procession ancestrale d'hommes couverts de cloches. Tout commence au moment où quelqu'un vole le modèle de ces masques...

... et c'est là qu'entre en scène Jo, ethnologue spécialiste de cet usage qui, selon elle, pourrait remonter aux temps préhistoriques des "nuraghe", énigmatiques constructions cylindriques qui, depuis plusieurs millénaires, marquent le territoire sarde. Après un premier chapitre court et catchy, on voit cette ethnologue donner une conférence qui, si sa description peut paraître un peu longue, donne d'emblée quelques clés, précieuses pour le lecteur qui va se plonger dans cet ample roman.

"Le Masque" est en effet une immersion dans un village qui semble d'un autre temps, Mamoiada, où tout semble tourner autour des superstitions et de l'imaginaire rattaché aux Mamuthones, hommes déguisés jusqu'à devenir des personnages mythiques, entièrement consacrés à leur rôle et ayant même renoncé à l'amour et à la possibilité de fonder une famille. Au premier abord, l'ambiance peut paraître hostile au village, où Jo se fait cependant vite apprécier grâce à sa connaissance des mythes locaux – et peut-être à quelque révélation née d'une transe.

L'autrice connaît son sujet, ce qui l'autorise à se montrer quelque peu critique. Elle l'habileté d'introduire dans son roman quelques personnages féminins qui rejettent, d'une manière ou d'une autre, une tradition jugée trop masculine, honorable certes, mais pesante et délétère dans ses déterminismes implacables: la désignation des futurs Mamuthones se fait dès la naissance, ne laissant à l'homme ainsi choisi par le destin aucune échappatoire, aucune possibilité de vivre autrement, sauf à trahir le village et à déshonorer sa famille.

Cette tradition permet aussi à l'écrivaine de faire quelques incursions dans le monde de la recherche et des universités. De ce point de vue, les personnages de Jo et de S. constituent deux pôles difficiles à réconcilier, dont la confrontation contribue à la tension dramatique de plus d'une scène du roman: alors que Jo cherche surtout à comprendre la coutume et à la respecter, S., cupide et arrogant, en fait pour ainsi dire sa propriété. Fort opportunément, l'écrivaine place de nombreux adjectifs possessifs de première personne dans sa bouche d'individu rusé.

Enfin, si la densité de l'écriture oblige le lecteur à avancer plutôt lentement dans sa lecture et l'invite à savourer les riches détails du monde dans lequel il est plongé, l'autrice ne manque pas, au détour d'une péripétie d'une intrigue aux croisées du genre policier (on est à la recherche d'un masque volé) et du fantastique, à tenter avec succès quelques pointes d'humour. Le lecteur se souviendra ainsi, en particulier, de la manière dont S., qui est aussi un Don Juan, est évincé par Jo dans un restaurant, avec la complicité d'une autre femme également victime de ses agissements.

Magali Jenny, Le Masque, Lausanne, Favre, 2026.

Le site des éditions Favre.

Egalement lu par Manuel.

dimanche 24 mai 2026

Dimanche poétique 743: Joseph Biron

L’ Espérance est souvent comme ces fleurs d’avril 
Qu’un baiser du printemps a trop tôt fait éclore ; 
Malgré les chauds rayons dont l’éclat les colore, 
Le moindre froid, la nuit, met leurs fruits en péril. 

Gardons bien notre cœur d’un espoir puéril ; 
L’on obtient rarement, hélas ! ce qu’il implore ; 
Pour oublier plus tard le rêve qu’il déplore, 
Comme il faut déployer un courage viril. 

Fraiches illusions ! ô fleurs de jeunesse ! 
Bouquets éclôts hier, au printemps de nos jours, 
Premiers enivrements de nos chastes amours ? 

Avril, alors si beau, tient-il bien sa promesse ? 
- La bise a dévoré le fruit avec la fleur, 
Et le temps a changé l’espérance en douleur.

Joseph Biron (1838-?). Source: Forez-Info.

mardi 19 mai 2026

La traversée de Saint-Etienne par temps de covid-19

Bruno Testa – Virgile, journaliste à la retraite depuis peu en ce début 2020, reçoit de la part de son éditeur une demande particulière: écrire un guide touristique sur la ville ligérienne de Saint-Etienne. Et voilà qu'éclate la crise du coronavirus... Que faire? Virgile décide d'y aller quand même. Il en résulte une visite atypique de Saint-Etienne, marquée temporellement par la dernière pandémie... et par l'esprit parfois frondeur de ceux qui y font face.

Les évocations du passé de Saint-Etienne s'avèrent parcimonieuses: Virgile a reçu des ordres dans ce sens de son éditeur. Cela ne l'empêche pas de citer le captivant recueil "Saint-Etienne, regards d'écrivains!", élaboré par l'historien Gérard-Michel Thermeau, ne serait-ce que pour renvoyer à d'autres auteurs les lecteurs intéressés par l'histoire. Ni de glisser mine de rien l'une ou l'autre anecdote du passé, d'autant plus belle qu'elle n'est pas forcément vérifiable. Ainsi, on en apprend davantage sur les origines un peu olé olé du nom de la chaîne d'épiceries "Casino".

C'est qu'au-delà des mesures historiques bien qu'actuelles liées au covid-19, surnommé "Connardo le virus" par Virgile le narrateur, il y a tout un présent stéphanois à raconter, construit, pour le plus immédiat, par la manière dont la population a vécu et s'est approprié les mesures de lutte contre la pandémie. De manière plus large, ce présent se souvient du temps des passementiers et des armuriers et évolue, face à des habitants parfois dubitatifs, vers l'idée de devenir une cité du design.

Et c'est là que Virgile sort de chez lui pour aller voir un ami artiste... Dès lors, démarre une nuit un peu dingue, généreusement arrosée de whisky et de rhum arrangé. Mission: rapporter des livres à l'artiste, trimballer une œuvre d'art, tout en jonglant avec les autodéclarations de sortie et la possible rencontre des flics, qui oblige à prendre des chemins de traverse en pleine ville. Il y eut "la Traversée de Paris", il y a désormais "la Traversée de Saint-Etienne", matière d'un guide qui sait installer ainsi une certaine tension dramatique.

Celui-ci se révèle atypique, on s'y attend un peu. D'abord, il dresse le portrait de quelques personnages pittoresques, tel cet artiste vaguement paranoïaque, spécialisé dans la peinture des parties intimes féminines, qui vit non loin du cimetière de Crêt de Roc. On rencontrera aussi un barman qui a organisé des strip-teases dans un bar d'Auvergne et affecte de se déguiser en Michou (celui du cabaret parisien éponyme), un homme de théâtre surnommé Bakounain, un amateur d'oiseaux qui trouve que le covid-19 est une bénédiction, et quelques autres originaux encore. Cela, sans compter les femmes de Saint-Etienne, dont il s'efforce de cerner le caractère empreint de simplicité et d'esprit pratique.

L'épisode du bar de "La Mine", non loin du puits Couriot, fait dès lors figure de final choral d'une exploration qui aura aussi visité les cimetières (on y pense: ne pas oublier que le covid-19 a aussi tué, et que certains personnages le craignent) et plus d'un établissement public. Les lieux cités par l'auteur sont du reste authentiques. Mais il n'ira pas jusqu'à en donner les adresses: au lecteur de les chercher lors d'un passage à Saint-Etienne, ou de farfouiller dans Google pour en avoir un avant-goût. 

Au final, c'est une sacrée visite que le lecteur aura faite en se mettant à la remorque d'un Virgile qui, tel le personnage de la "Divine Comédie", visite une ville dantesque où l'enfer et le paradis peuvent aisément se mêler. S'il a de la culture, s'il a mille histoires à la bouche, ce Virgile, alter ego transparent de l'auteur, a aussi de la gouaille et un sens prononcé de la formule qui amuse. On le lit donc volontiers, mieux même: on dévore ce guide touristique gorgé d'humour. Pour donner encore davantage envie, "Saint-Etienne au temps du Coronavirus" est enrichi par les illustrations de Stéphane Montmailler. Simples et immédiatement lisibles, elles sont exécutées en blanc sur noir: c'est dans la nuit des jours comme dans celle du covid-19 que se développe l'intrigue de ce roman.

Bruno Testa, Saint-Etienne au temps du Coronavirus, Lyon, Utopia, 2024.

Le site des éditions Utopia.

lundi 18 mai 2026

Et si c'était Marc Lévy?

Benjamin Stock – Il est de bon ton, dans certains milieux, de railler les romans de Marc Lévy. Ces milieux aux airs méprisants qu'on dirait bourgeois-bohêmes, parisiens qui plus est, Benjamin Stock les décrit avec acuité, en plaçant immédiatement un certain David, patron d'une start-up qui ne sert à rien, au cœur de son intrigue. Une de ses collaboratrices, l'énigmatique Sheyenne, va l'inciter à aller voir de plus près ce que l'abondante œuvre de Marc Lévy a dans le ventre. Tel est le début de "Marc", premier roman de Benjamin Stock, lauréat du Prix de Flore 2024.

Voilà un roman délicieusement foisonnant, parfaitement actuel! Par où commencer? Par exemple par cette ligne directrice qui le marque, et qui est celle de la distinction entre le vrai et le faux, et le sens qu'on donne à ce qui nous entoure. Peut-on ainsi trouver un sens profond aux romans de Marc Lévy, réputés légers, comme on le fait avec Jean-Paul Sartre, dont l'image de sérieux semble inoxydable? Analyser l'un ou l'autre peut s'apparenter à développer un discours à la logique interne infaillible, mais non souhaitée peut-être par l'auteur. Du côté Sartre, il sera question du motif du trou, dans "L'Être et le Néant". Du côté Lévy, en revanche, la plongée va toucher aux Saint-Simoniens, au socialisme primitif et à des appels à la révolution. Et puis, dans "Marc", tout le monde se raconte un peu des histoires...

... c'est que David n'est pas seul dans sa quête d'un peu de sens dans sa vie d'adulescent vivant dans les années 2022 – un Paulo Coelho aurait dit "sa légende personnelle". Autour de lui, il y a Youssef, devenu riche et bon vivant, toujours à l'écoute pour un mauvais coup. Il y a Juliette, perdue dans sa maternité, et Diana, la compagne de David lui-même, amoureuse à tout prix. Ce besoin de se la raconter éclate d'emblée avec le personnage d'Alex, personnage au genre fluide mais plutôt féminin, surtout lorsqu'il s'agit de cracher sa misandrie, évoquant la possibilité d'une théorie du genre essentiellement opportuniste qui se matérialisera avec son manifeste du solipsisme, marqué par un individualisme radical.

Côté travail, l'écrivain jongle adroitement avec les concepts creux du management et s'éclate dans la caricature jamais lassante du monde de l'entreprise, avec ses anglicismes qui finissent par ne plus avoir aucun sens et ses jeux de rôles, incarnés par la plantureuse Elise, qui désire David – surtout pour ce qu'il représente, en sa qualité de cadre de sa start-up. L'auteur décrit parfaitement les décolletés un peu trop ouverts, créant une relation trouble entre eux: baiseront, baiseront pas? La question pimente le roman, tout comme, dans le même esprit romantique, la relation conflictuelle qui relie David et Alex: y aura-t-il une romance "from hate to love"? Je vous le laisse découvrir.

Gageons que l'auteur de "Marc" a payé de sa personne en lisant tous les romans de Marc Lévy à titre documentaire! Sans doute certaines allusions m'ont elles échappé, n'étant pas moi-même lecteur de l'auteur de "Et si c'était vrai..." – d'où vient par exemple ce délire récurrent autour du bourdon, qu'on découvre rêveur? Sans doute pas du "Retour du Bourdon" d'Hélène Dormond; quoique?... 

Sur cette base abondante et cohérente, Benjamin Stock édifie une intrigue qui, par son érudition bricoleuse, fait penser au "Pendule de Foucauld" d'Umberto Eco. Construite en un crescendo à l'issue révolutionnaire (Marc Lévy est vu comme un homme de gauche authentique par un David chauffé à blanc), shootée par ce qu'il faut d'alcool pour donner leur grain de folie aux personnages, l'intrigue, cocasse, prête à rire sur tous les tons, du rire franc au ricanement narquois ou ironique. Elle se révèle surtout riche en péripéties improbables: vols de bibliothèques, questionnements sur les opinions religieuses des insectes, ou rencontres nocturnes mystérieuses entre amateurs de ce vice impuni qu'est la lecture de Marc Lévy.

Benjamin Stock, Marc, Paris, Rue Fromentin, 2024.

Le site des éditions Rue Fromentin.

Egalement lu par Analire, Shangols.

dimanche 17 mai 2026

Dimanche poétique 742: Jean de La Fontaine

Le Coq et la Perle

Un jour un Coq détourna
Une Perle, qu'il donna
Au beau premier Lapidaire.
"Je la crois fine, dit-il ;
Mais le moindre grain de mil
Serait bien mieux mon affaire. "
Un ignorant hérita
D'un manuscrit, qu'il porta
Chez son voisin le Libraire.
"Je crois, dit-il, qu'il est bon ;
Mais le moindre ducaton
Serait bien mieux mon affaire. "

Jean de La Fontaine (1621-1695). Source: Bonjour Poésie.

samedi 16 mai 2026

Alexandre Del Valle et les mutations politiques de notre monde

Alexandre Del Valle – "Le nouvel ordre post-occidental", dernier opus d'Alexandre Del Valle, donne de précieuses clés pour comprendre le monde tel qu'il évolue actuellement, au-delà de ce que relaient les journaux et médias du monde occidental. Le début de l'opération militaire spéciale russe en Ukraine constitue le pivot de cette analyse approfondie. Et Donald Trump y joue un rôle majeur dans lequel l'auteur observe une parfaite cohérence. Enfin, la détestation de l'ordre occidental, que l'auteur nomme "ordre international libéral" (OIL) constitue ce qu'on pourrait appeler une constante. En effet, c'est une bascule que l'auteur donne à voir.

L'idée d'"ordre international libéral" apparaît tôt dans l'ouvrage, comme constitutive d'un Occident démocrate, donneur de leçons dès lors qu'il s'agit de droits de l'homme, de droits LGBT, etc. Ce messianisme volontiers paternaliste, en lequel il est permis selon l'auteur de voir une nouvelle forme de colonialisme culturel, est décrit de manière critique. Il est désormais rejeté, et les votes condamnant l'opération militaire spéciale russe et les sanctions qui ont été prises sont révélatrices: tout le monde n'est plus prêt à suivre le modèle occidental, et des puissances désormais émergées (Chine, Inde, monde islamique, Afrique) ont les moyens de faire entendre une autre voix.

Donald Trump? La manière dont l'auteur dessine une cohérence dans sa politique internationale se révèle intéressante. Elle rompt selon l'analyste avec le paternalisme d'un Biden prompt à subordonner tout contact avec un pays non occidental au respect strict des droits de l'homme et privilégie ce que l'auteur appelle le "pragmatisme amoral". L'idée? On n'est pas là pour se faire la morale ou pour chercher des coupables, mais pour trouver des solutions. C'est ainsi en écartant toute question morale que Donald Trump a su trouver l'oreille de Vladimir Poutine, notamment du côté d'Anchorage, en faisant litière de tout autre acteur.

Et puisqu'on parle de Vladimir Poutine... l'un des chapitres les plus longs de "Le nouvel ordre post-occidental", mais aussi le plus détaillé (ce qui n'est pas peu dire, tant ce livre est dense et solidement informé), retrace l'historique du conflit qui oppose actuellement la Russie et l'Ukraine. L'auteur n'approuve certes pas cette opération militaire spéciale, qui relève selon lui d'un irrédentisme inacceptable. Cela dit, il reconnaît que la Russie a été poussée à bout par les provocations d'une OTAN de moins en moins défensive et d'un monde occidental qui, sûr de sa victoire sur le communisme, a fini par prendre un peu trop la confiance.

Quant à l'Union européenne, vue comme le dindon de la farce, vassalisée, la description qu'en donne l'analyste n'est guère enviable: elle sort des péripéties de ces dernières années plus dépendante qu'avant des Etats-Unis, forcée de payer au prix fort des matières premières naguère disponibles autrement, en particulier auprès de la Russie. Et paie la facture de l'effort de guerre ukrainien sans aucun bénéfice en retour: le matériel de guerre livré est américain. L'Union européenne apparaît dès lors prisonnière d'une posture morale (soutenir "la démocratie" en Ukraine, voilà qui résonne comme certains éditoriaux de Bernard-Henri Lévy...) qui a fini par la desservir dans le contexte d'un retour aux rapports de force entre nations.

L'auteur conclut son étude sur la possibilité, malgré tout, pour le camp européen, de tirer son épingle du jeu, comme les Etats-Unis de Donald Trump ont su le faire dans une certaine mesure, en sortant de l'impasse moraliste. Reste que, nous en sommes conscients, Donald Trump n'est pas un ange... Paru l'automne passé, "Le nouvel ordre post-occidental" ne prend bien entendu pas en compte les événements survenus à un rythme soutenu sur notre planète depuis le début de l'automne 2025. On pourrait dès lors penser cet ouvrage quelque peu obsolète, et c'est de plus en plus vrai chaque jour qui passe. Cela dit, je préfère y voir un point de la situation détaillé, équilibré, établi à un certain moment de l'avancée de l'humanité et de ses conflits – un jalon, en somme. Dès lors, cette lecture s'avère passionnante, éclairante aussi face à une actualité qui, gobée souvent trop vite, ne permet pas de s'arrêter ne serait-ce qu'un instant pour réfléchir. Une longue pause de réflexion et de prise de recul, quitte à ce que ça dérange? "Le nouvel ordre post-occidental" l'offre.

Alexandre Del Valle, Le nouvel ordre post-occidental, Paris, L'Artilleur, 2025.

Le site d'Alexandre Del Valle, celui des éditions de L'Artilleur.

mardi 12 mai 2026

Les fesses, quel beau souci...

Jean-Claude Kaufmann – Il n'y pas que les fesses dans la vie... mais ça compte! Cela, à telle enseigne que le sociologue Jean-Claude Kaufmann leur a consacré toute une étude, à la fois souriante et fort sérieuse: "La guerre des fesses". Voilà bien selon l'auteur une partie du corps mal-aimée; il a choisi d'y aller voir de plus près, essentiellement côté femme.

De façon générale, et à partir du moment où l'humain n'a plus eu besoin d'être gros pour signifier qu'il a "de la réserve" et qu'il est donc riche, le désamour des fesses généreuses est à imputer, selon le sociologue, à une certaine culture religieuse qui privilégie la minceur, comme promesse de grâce et de rejet de toute sensualité coupable. Cet aspect culturel, chrétien et européen, évoqué dès la préface, se retrouve de façon plus ou moins consciente dans certains phénomènes actuels, tels l'anorexie. Le sociologue ne manque pas, cependant, de noter que toutes les cultures ne voient pas les choses avec une telle austérité: au Japon comme en Amérique du Sud, la rondeur du derrière, élément clé de l'évolution de l'humain, est valorisée: rites folkloriques et esthétique kawaii au Japon, concours de fesses en Amérique du Sud ou ailleurs – quitte, sous d'autres latitudes encore, à prendre des cubes Maggi en suppositoire pour avoir des fesses plus généreuses (p. 43, je n'invente rien)...

Fesses par-ci, fesses par-là, donc... L'auteur se met à l'écoute des forums féminins occidentaux pour lire les témoignages de femmes françaises jugeant leur postérieur trop généreux, alors même qu'il semble plaire à leur copain. Traînant également sur les forums de garçons, l'auteur découvre des commentateurs qui, sans exclusive, apprécient une générosité certaine: bon public, les gars? Un chapitre consacré au regard porté sur les fesses, surtout féminines, indique une dissymétrie: à la plage en particulier, les femmes sont plus sévères que les hommes quant à ce qu'une femme est en droit d'exhiber sur la plage: trop, c'est indécent, et elles ne manquent pas de le relever haut et fort (p. 97 ss). Pour développer cette idée, le sociologue reprend des éléments d'un précédent ouvrage de sa main, "Corps de femmes, regards d'hommes", qui constitue une sociologie de la vie à la plage.

Le propos déborde parfois sur la manière qu'a tout un chacun d'habiter son corps, qui peut devenir une passion. Le sociologue recueille ainsi le témoignage d'une femme devenue férue de musculature et qui s'est mise apprécier son corps musclé alors que cela la dégoûtait a priori. Sans même aller jusqu'aux extrêmes, il interroge l'option de vivre un corps féminin entretenu voire sculpté par le sport. Il sera aussi question de ces mannequins astreints à une maigreur qui confine à un air malsain, hérité, suppose l'auteur, d'une certaine esthétique romantique qui fétichise la maladie, dont la tradition se maintient chez les marques qui comptent. Certes, la rondeur est ponctuellement valorisée, mais l'auteur n'y voit pas une tendance de fond: sous nos latitudes en tout cas, il lui paraît difficile de se soustraire au diktat de la maigreur maladive.

Voilà un livre riche d'exemples et qui ne laisse pas indifférent, si agréable qu'il soit à lire! Au-delà des fesses, c'est tout le monde des injonctions à la beauté féminine que le sociologue aborde, et force est de relever qu'il fait bien le tour de son sujet, sans prise de tête et même avec ce qu'il faut de rondeur(s) dans le propos. Un angle mort, cependant, après tant de pages sur le corps féminin et ce que sa beauté peut être? La fesse et le corps au masculin: à l'heure où une certaine pression se fait sentir chez les hommes pour qu'ils prennent aussi soin de leur corps (peut-être la même que celle qui pousse les femmes à faire de même, depuis longtemps, mais sans doute sur la base d'autres ressorts), il vaudrait le coup d'y aller voir. Fesses aux muscles d'acier après le bel orbe des actrices italiennes d'antan, cul d'Hercule après les rondeurs de Vénus: après tout, chiche!

Jean-Claude Kaufmann, La guerre des fesses, Paris, J.-C. Lattès, 2013.

Le site de Jean-Claude Kaufmann, celui des éditions J.-C. Lattès.

dimanche 10 mai 2026

Dimanche poétique 741: Guy Rancourt

Ton nombril, blason

Ton nombril
Petite oasis sur un océan de tendresse
Petit aven sur le ventre de ma fiancée
Petit puits d’amour tendre
Ton ombilic

Ton nombril
Oeil-sentinelle sous ta chemisette entrouverte
œillet douillet ouvert sur une mer de caresses
œil-phare qui surveille la route aux trésors
Ton ombilic

Ton nombril
Centre et pivot de tout ton être
Moyeu et noyau de tout ton corps
Alpha et oméga de ton entrée au monde
Ton ombilic

Ton nombril
Petit nid où loge un couple de coccinelles
Petit lit moussu sous tes vêtements de laine
Petit coquillage où l’oreille se pose et se repose
Ton ombilic

Ton nombril
Creuset de l’ultime lien mère-enfant
Petit creux, empreinte et vestige de l’éden foetal
Petit puits de vie, de lumière et d’amour tendre
Ton ombilic

(À Bonaventure Des Périers, 1510-1543)

Guy Rancourt (1948- ). Source: Bonjour Poésie.