mercredi 31 janvier 2018

"Natures", sept visions actuelles de l'humain dans la nature

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Collectif – Il y eut un concours, naguère, invitant les écrivains déjà publiés à écrire un texte autour de la nature. Celui-ci a été lancé à l'initiative de la fondation Pierre et Nouky Bataillard en 2016, et a recueilli une brassée de nouvelles. Sept d'entre elles, primées ou remarquées, ont paru à la fin de l'année dernière aux éditions L'Age d'Homme, sous le titre "Natures".


Sept textes, sept auteurs, ce sont aussi sept personnalités d'écrivains qui ont du métier, bien tranchées au fil des pages. Premier prix, la nouvelle "Le Phare", signée Véronique Timmermans, donne le ton: l'écriture est belle et sobre, évitant les éclats inutiles et soucieuse d'aller à l'essentiel. Au travers de la mise en scène d'un gardien de phare aux origines bien terriennes, elle cumule les contrastes: terre et mer, homme et nature. Bien construite en sections courtes qui sont autant de mini-chapitres, elle fonctionne autour de flashes, reflets d'instants de vie.

Il y a beaucoup de sensibilité dans "La Question" de Matthieu Mégevand, qui met en scène un personnage animal, une vache, décrit avant d'être nommé et même baptisé. Alors que le titre suggère une question, l'auteur choisit de gommer les points d'interrogation, donnant à cette nouvelle une ambiance faussement sereine. Le dialogue rêvé entre l'humain et la vache, jouant sur le "je" et le "tu" en une forme d'exclusivité, suggère la relation entre la nature et l'homme. Cela, en contraste avec des tiers qui considèrent la vache comme un "bout de viande". Cette communion entre les espèces, malgré une issue inéluctable, n'est-elle pas une manière d'illustrer l'antispécisme et ses limites?

Il y a aussi des ambiances d'anticipation dans "Natures", forcément. "Rendez-vous millénaire" d'Anne S. Giddey revêt la forme d'une nouvelle post-apocalyptique intéressante, en ce sens qu'elle remet en cause les alliances et inimités passées entre espèces, à la lumière d'une nouvelle donne. Il y est question de loups, mais on ne le devine que peu à peu, et ce texte est rythmé avec pertinence par les changements de points de vue. Quant à Olivier Chapuis, c'est carrément à la nostalgie qu'il s'attaque, mettant en scène avec l'humour qu'on lui connaît une réunion qui n'est pas sans rappeler les Alcooliques Anonymes: ce seraient alors les Nostalgiques Anonymes. Nostalgiques de la nature, bien sûr, dans un monde entièrement aseptisé, obsédé par l'hygiénisme et le bio de complaisance. Curieusement, le désir le plus animal y a encore droit de cité...

Il est encore question de dialogue entre l'amateur de forêts et la bête chassée dans "L'homme et le cerf" de François Jolidon, qui met en avant l'ingratitude de l'humain face à la nature nourricière et salvatrice, et qui se distingue par deux voix bien distinctes: celle du cerf, écrite en vers libres, et celle de l'humain, en l'occurrence un champignonneur, rédigée en prose. Le lecteur goûtera aussi l'éclatante sensualité de "Comme un rêve d'opaline" de Florence Cochet, qui naît du support factice de la technologie, technologie également omniprésente dans "DameNature 2.0" de François Rouiller.

"En plein bouleversement environnemental, tous les goûts ne sont plus dans la nature", déclare Christian Ciocca dans une préface dont on appréciera davantage le ton travaillé que la tendance à la paraphrase de ce qui vient. On se joint au préfacier, cependant, pour indiquer que "Natures"est un recueil qui réunit sept nouvelles consacrées aux tendances les plus actuelles, écologiques au sens le plus large qui soit, liées au rapport de l'humain à la nature. Cela, au travers d'écritures diverses, toutes sensibles à cette question cependant, garantes d'un moment de lecture intéressant et de qualité.

Collectif, Natures, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017. Préface de Christian Ciocca.

lundi 29 janvier 2018

Du côté de Nantua, un polar où les silences pèsent lourd

Laurent Malot – Avec le romancier français Laurent Malot, plongez dans les ambiances pesantes d'une province lourde de secrets! "L'Abbaye blanche" est un polar où les silences sont prépondérants, souvent masqués par un sourire désolé qui vaut mille aveux... mais qu'il est difficile de briser. On l'a compris: plus qu'un roman de spécialités, l'écrivain propose ici un polar d'atmosphères, porté par de beaux personnages au caractère bien saisi. Je termine cette introduction par une confidence: c'est le père de Laurent Malot, Daniel, multiple champion d'orthographe, qui m'a parlé des romans de son fils, attisant ainsi ma curiosité. Bon sang ne saurait mentir: en plus d'être un bon livre, "L'Abbaye blanche" est exempt de coquilles...

Nantua, ville tranquille à proximité de la non moins tranquille Suisse? Voire: coup sur coup, la police locale tombe sur un, deux, puis trois cadavres décédés de mort violente. Dès lors se met en place une première pression sur la police des lieux: toujours, celle-ci sera suspecte de ne pas être à la hauteur. Autour de Mathieu Gange, dès lors, on tâche de faire ses preuves face à des agents venus de la ville, décrits comme des pète-sec prompts à reprendre l'affaire en main. Autour de lui, un autre policier, une journaliste fouille-merde (on l'adore, celle-là, avec son goût de la confrontation qui ne manque pas de créer des étincelles) et une juge incorruptible: l'équipe est hétéroclite, mais elle fonctionne grâce la volonté commune, sincère, de briser le silence. 

Mathieu Gange? Avec lui, l'écrivain adopte le personnage classique du policier rugueux, viril et torturé à la fois, à l'aise à l'opérationnel. L'auteur sait cependant le rendre attachant par un biais original: il fait de lui un père élevant seul sa fille depuis quelque semaines, sa femme, Gaëlle, s'étant barrée pour faire le point. Ce ressort, il l'exploite judicieusement: rien n'est plus émouvant que de le voir essayant de répondre aux questions de sa fille, simplement énoncées et si compliquées. Et l'aide d'Emma, la baby-sitter, constitue l'amorce, peut-être, d'un nouveau départ: l'auteur a le chic pour installer quelques ambiances troubles prometteuses d'émois. Reste que curieusement, la femme de Mathieu semble mêlée aux crimes sur lesquels il mène l'enquête avec son équipe. 

La secte mise en question dans "L'Abbaye blanche" pourrait être n'importe lequel de ces groupes pseudo-spirituels qui, fort à la mode dans les années 1990, ont su capter l'attention et les fortunes des gens candides. On relève une petite faiblesse du roman: Mathieu Gange et son équipe semblent découvrir qui occupe l'abbaye blanche, alors que cela devrait être de notoriété publique ou en tout cas facile à établir. Cela dit, d'une manière classique et sûre, l'auteur recrée par compilation ce que les sectes peuvent avoir de pire, derrière des murs épais garants de discrétion: lavage de cerveau, effacement de l'identité, captation de personnalité, déshumanisation en somme. Cela, sous la domination de quelques "Sages" autoproclamés. Mais chut: il ne faut pas que ça se sache. 

Le secret de la secte fait écho aux secrets parfaitement séculiers portés par un bande de notables de province, eux aussi dessinés de façon classique, cachant leurs secrets derrière un sourire désolé et un décor cossu. Ces notables contribuent à l'ambiance lourde qui prévaut dans "L'Abbaye blanche": certains de leur impunité, ils renvoient le policier dans ses cordes, sans relâche. En début de roman, du coup, le lecteur va même avoir la désagréable impression que l'enquête traîne les pieds. C'est plus par l'intuition que par les preuves en dur que l'enquête avance, en effet. Mais que vaut l'intuition face à des cadres aux ordres, jaloux de leurs petits arrangements? 

L'intrigue policière avance donc, cahin-caha, dans "L'Abbaye blanche". Elle ne parvient pas à répondre à toutes les questions qu'elle pose: le lecteur de ce roman ne saura pas si la prostituée blonde est aussi l'épouse en fuite de Mathieu Gange, et restera sur sa faim concernant la multinationale sans âme qui pourrait être à l'origine des assassinats. C'est que ce polar est le premier d'une série dans laquelle le lecteur devrait, peu à peu, trouver toutes les réponses à une intrigue aux ramifications insoupçonnées. Cela, comme dit, au fil d'une intrigue dont la force réside dans la recréation d'ambiances et la mise en place des pressions de tout ordre, privé ou public, qui pèsent sur ceux qui, par métier ou par passion, se montrent curieux. 

Laurent Malot, L'Abbaye blanche, Paris, Bragelonne, 2016. 

Le site des éditions Bragelonne

dimanche 28 janvier 2018

Dimanche poétique 337: Arthur Rimbaud

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette.

Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
- Pauvres morts ! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… –

Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

Arthur Rimbaud (1854-1891), Poésies, 1870.

samedi 27 janvier 2018

1945, au temps où les Allemands étaient les expulsés: l'important ouvrage historique de Ray M. Douglas

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Ray M. Douglas – La déportation des Allemands à la fin de la Seconde guerre mondiale: voilà bien un épisode de l'histoire contemporaine qu'on a voulu oublier, même s'il s'agit du déplacement forcé de population le plus important de l'histoire contemporaine. Marqué par un revanchisme qui s'applique en somme à des innocents, femmes et enfants d'abord, dans la mesure où jamais tous les Allemands n'ont été des nazis, c'est un moment tabou de l'histoire européenne, mis à part en Allemagne même! C'est ce qu'a découvert Ray M. Douglas, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Colgate (New York). Dès lors, il s'est lancé dans un travail de recherche qui lui a paru urgent et important. Il en est résulté "Les Expulsés", que le lectorat francophone a découvert dans sa traduction par Laurent Bury.


De quoi s'agit-il? L'historien s'est intéressé aux expulsions de populations allemandes dans les années 1945, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Pologne avant tout. Cela, en partant du fait que pour les raisons les plus diverses, près de 13 millions d'Allemands vivaient hors de leur pays au moment où le Troisième Reich s'effondre. Sur cette base, l'auteur explique ce qui a pu amener des Allemands dans certaines régions d'Europe, et ce qui a pu pousser certains pays à les expulser à un moment donné de l'histoire.

Bien sûr, le nazisme a joué un rôle: en expulsant leurs minorités allemandes, certains pays ont voulu punir l'Allemagne de ce qu'elle a fait entre 1933 et 1945. Mais ces expulsions sont aussi la concrétisation de l'idée qu'un pays est plus viable s'il est homogène. Ce n'est pas pour rien que l'auteur met en avant, dès les premiers chapitres, le cas de la Tchécoslovaquie: nation créée de toutes pièces au sortir de la Première guerre mondiale, elle est peuplée de groupes de population hétérogènes. L'auteur évoque dès lors Edvard Benes, chef d'Etat, d'abord opposé à tout mouvement de population, puis favorable, dans un esprit de réalisme face aux puissances et aux idées qui avaient cours. Dès lors, les Allemands des Sudètes ont été contraints de faire leurs bagages. Il est assez vite question, aussi, des Allemands incités par les nazis à s'installer dans l'ouest de la Pologne dans le cadre de l'opération "Heim ins Reich", vus comme des colons. Cela, sans oublier, mais de manière périphérique, les Allemands installés en URSS, suspects d'espionnage alors que règne un certain Staline.

L'auteur se dit conscient que son ouvrage n'est qu'un point de départ. Que celui-ci est dense, cependant! L'historien est allé fouiller les archives les plus diverses: presse, documents diplomatiques, publications, rapports. Considérant la part de rancoeur qu'ils peuvent impliquer, il se montre en revanche prudent face aux témoignages des personnes concernées, et ne les cite que s'ils sont corroborés par des sources plus officielles, écrites.

C'est que l'on touche ici à un moment peu glorieux de l'histoire européenne. "Orderly and humaine", tel est le titre d'origine de ce livre, suggérant la possibilité de transferts ordonnés et humains de populations entières – on parle bien d'environ 13 millions de personnes, à déplacer rapidement sur un continent laminé par la guerre. Impossible? Certes. Dès lors, l'auteur montre l'horreur qu'ont représenté ces déplacements de populations, voulus ou acceptés par les Alliés, pas forcément volontaires qui plus est: camps improvisés où les maladies font florès, accueil mitigé des expulsés en Allemagne, dégâts économiques résultant du départ de populations parfois qualifiées. Cela, sans compter qu'environ dix pour cent des expulsés sont morts lors de voyages en train mal organisés ou de séjours dans des camps. On mesure dès lors toute la dure ironie du titre original de ce livre: que les déplacements aient été organisés par les Alliés ou qu'ils aient été le fait anarchique d'Allemands fuyant l'avancée des armées de Staline, ceux-ci ont toujours eu leur part prépondérante de chaos.

Une question se pose dès lors: celle de la possibilité de comparer l'expulsion d'Allemands par les Alliés et la déportation des Juifs d'Europe par les nazis. Il est tentant de dire que c'est pareil, compte tenu du caractère inhumain du transfert de populations allemandes, qui à bien des égards rappelle la déportation des Juifs. L'historien rappelle cependant avec force que certains éléments interdisent toute mise à égalité de ces deux épisodes. En particulier, il déconstruit les arguments d'une certaine extrême-droite prompte à utiliser les transferts de population allemande pour relativiser la déportation des Juifs d'Europe, qui n'est rien d'autre qu'un génocide planifié. L'historien va même plus loin, en réfléchissant à l'humanité même d'un transfert de population comme celui qui a été organisé à la fin de la Seconde guerre mondiale pour les Allemands vivant hors de leur pays: arguments à l'appui, il démontre l'impossibilité de tels déplacements massifs sans dégâts.

"Les Expulsés" est un ouvrage historique copieux, construit avec méthode, qui s'appuie sur des sources solides, vérifiées plutôt deux fois qu'une. Il évoque un épisode méconnu, sauf en Allemagne (où on l'appelle "Vertreibung", ce que rappelle un timbre-poste émis en 1955), des temps chaotiques qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Ce faisant, il démontre que l'attitude des Alliés, tenus par leurs propres intérêts, n'a rien de glorieux face aux déportations sauvages ou ordonnées (mais c'est un peu pareil, en l'occurrence) d'Allemands; il montre aussi les conséquences actuelles de positions tenues il y a plusieurs décennies, par le biais de la possibilité de demandes de réparations.

A la fois politique, juridique et historique, "Les Expulsés" est un livre aisé à lire, parce qu'il est bien construit, bien sûr, mais aussi parce que même s'il se méfie des témoignages personnels, il n'hésite pas à partir de l'humain pour entamer plus d'un de ses chapitres. Tout cela, il est permis de le laisser résonner en soi, d'une façon ou d'une autre, en nos temps de migrations plus ou moins voulues et acceptées, de part et d'autre.

Ray M. Douglas, Les expulsés, Paris, Flammarion, 2012. Traduction de Laurent Bury.


Sur le même sujet, lire aussi Sibylle, une enfant de Silésie, important roman de Bettina Stepczynski.

mercredi 24 janvier 2018

Des castagnettes pour un livre à chanter à haute voix

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Pauline Bonnefoi – Bien malin qui saura résumer "Les pies jouent de la castagnette"! Tout comme, du reste, les amateurs de bandes dessinées ont pu être surpris par "Les Bijoux de la Castafiore"... Pauline Bonnefoi reprend les ingrédients du chef-d'œuvre d'Hergé et les mixe à sa manière. Et pour le lecteur de son roman, le onzième de la série des "Saint-Tin et son ami Lou", ce sera une surprise qui fait rire: de la bande dessinée inspiratrice au roman, rien ne manque, mais tout s'imbrique différemment. Enfin, le style fait le reste...

A l'instar de l'album "Les Bijoux de la Castafiore", "Les pies jouent de la castagnette" est construit sur une intrigue bien localisée, pas du tout aventureuse, tournant autour des rapports humains – et accessoirement animaux, ceux-ci étant humanisés. Le lecteur suit volontiers l'encombrante Alba Flore, écrivaine manipulatrice au public limité, qui s'invite au château de Moulin Tsar pour écrire ses Mémoires, et ses relations difficiles avec les gens qui vivent par là: un capitaine Aiglefin pas très motivé, un personnel distant, un pianiste timoré, des gitans lointains, et même le professeur Margarine, un scientifique amusant et complètement dans la lune. C'est ce petit monde, cette vie de château que l'on trouble, que l'écrivaine décrit.

En contrepoint, l'action trouve place du côté du monde animal, et en particulier avicole. Une pie est le fin mot de l'affaire dans "Les Bijoux de la Castafiore"? Dans "Les pies jouent de la castagnette", l'écrivaine les multiplie, ces pies, faisant d'elles une horde d'oiseaux quérulents. Leur présence envahissante fait écho à celle d'Alba Flore, d'autant plus qu'elle est animée par un perroquet, le fameux ami Lou, à la sensibilité péniblement syndicaliste. Elle rappelle aussi "Les Oiseaux" d'Alfred Hitchcock, du fait de son caractère menaçant.

Naturellement, les allusions aux univers d'Hergé, de Tintin et de la Belgique en général sont légion dans ce roman, rédigé dans un style faussement sobre, et travaillé de façon ciblée et à bon escient. L'auteure joue en effet fort justement l'hyperbole et la boursouflure malvenue lorsqu'elle cite des extraits des Mémoires d'Alba Flore: crédible, son style en dit long sur la personne d'Alba, et le lecteur ne peut qu'admettre que le personnage est bel et bien l'écrivain de certains chapitres. Mais l'essentiel du roman est porté par une narration si sobre qu'on y louperait presque les innombrables jeux de mots qui l'émaillent et font éclater de rire lorsque le lecteur les décèle.

Et alors que l'intrigue épouse les contours d'un roman policier, c'est bel et bien d'une façon strictement littéraire, autour d'un poème abstrus justement élucidé, que le lecteur, refait par une intrigue des plus astucieuses, découvre le fin mot de l'affaire. Un fin mot de l'affaire bien littéraire, qui échappe comme il se doit à celle qui, seule parmi les personnages du livre "Les pies jouent de la castagnette", a la présomption de se considérer comme un écrivain.

Le ton du roman "Les pies jouent de la castagnette" n'a donc peut-être pas le caractère flamboyant des autres romans de la série, en particulier ceux, les plus nombreux, signés Gordon Zola. Mais il faut se méfier de cette sobriété apparente: elle est le masque discret d'une écriture finement orchestrée pour faire rigoler au gré de jeux de mots astucieux qui viennent parfois de loin. Pour bien faire, il faudrait lire "Les pies jouent de la castagnette" à haute voix, voire en chantant comme, euh, la Castafiore, ou, euh... une pie... à vous de voir, en fonction de vos préférences!

Pauline Bonnefoi, Les pies jouent de la castagnette, Paris, Le Léopard démasqué, 2010.

Le site des éditions du Léopard démasqué.

lundi 22 janvier 2018

Défi premier roman: une participation en 2017 pour Virginie

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Virginie tient avec talent le blog "Bloguiblogas"! C'est là qu'elle a évoqué "Le jour où j'ai rencontré Digby", premier roman de Stéphanie Tromly. Je vous invite à découvrir son billet, qui se trouve ici:



C'est là, sans doute, le dernier billet rédigé dans le cadre du Défi Premier roman, dans sa mouture 2017 – n'hésitez pas à me faire connaître vos dernières découvertes dans le cadre de ce défi!

Je n'ai pas encore décidé définitivement de relancer, ou non, le Défi Premier roman en 2018. Une réponse tombera cependant ces prochains jours, avant la fin du moins de janvier au plus tard! C'est donc une affaire à suivre. Alors ouvrez l'oeil...


dimanche 21 janvier 2018

Tout ce qui rapproche les hommes et les femmes qui s'aiment

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Coralie Raphael – "Ceux qui s'aiment", ce sont des histoires d'amour toutes simples, tout à fait ordinaires, mais extraordinaires pour celles et ceux qui les vivent, relatées dans le cadre de nouvelles à l'écriture sage et positive. Cela donne à ce recueil signé Coralie Raphael une couleur fleur bleue résolument sympathique et agréable. Ce tout petit livre (à peine 70 pages) met en scène des personnages, hommes et femmes ordinaires rapidement esquissés, auxquels on s'identifie facilement.

Même l'usage d'un aphrodisiaque peut donner un coup de fouet au destin, dans une première nouvelle qui, après un début qui excite le lecteur... à poursuivre sa lecture, plonge dans les difficultés d'un couple qui peine à avoir un enfant. On aime ici la fine gradation dans la description d'une ambiance de plus en plus sensuelle, ainsi que la recréation sensible du dialogue entre les époux et l'exploration des raisons, pour un couple, d'avoir un enfant.

De la sensualité, des approches tendres, il y en a, nécessairement. L'auteure les recrée avec tendresse, allant chercher les différentes manières dont les sentiments s'expriment: un café partagé dans un gobelet, la complicité qui grandit entre le client d'un restaurant et celle qui le sert, ou les émois ressentis au lycée. Faire la cour, dans "Ceux qui s'aiment", c'est aussi un art, celui des lettres d'amour habiles, venues du passé ou du futur, exquises mises en scène qu'on aurait aimé connaître. Un peu de fantastique dans les sentiments, c'est bon pour le cœur!

Un cœur qui, justement, est omniprésent dans les nouvelles de "Ceux qui s'aiment". L'auteure aime en effet parler des battements de cœur qui naissent des rencontres, ces pulsations si soudaines qu'elles surprennent même celui ou celle qui, soudain, se trouve saisi d'un sentiment amoureux. Ces évocations sont volontiers hyperboliques, comme si les pulsations s'entendaient de loin. On peut voir là l'utilisation d'un procédé prévisible. Les images autour du cœur comme centre de l'amour auraient gagné à être plus variées au fil du recueil; mais elles sont tout à fait pertinentes, et un tel livre n'aurait pas été complet sans quelques battements incontrôlés.

Enfin, l'auteure ose un regard vers la science-fiction, ou en tout cas vers l'avenir, suggérant que l'amour est par excellence le sentiment de toujours. "La lettre du futur", par exemple, a des airs divinatoires particulièrement troublants, et "Je ne peux que changer le monde" met en scène une intelligence artificielle, matérialisée d'une façon qui reste indécise, mais qui suggère qu'après tout, même les purs produits de l'informatique peuvent avoir des sentiments, qu'il n'est pas évident d'exprimer. "La lettre du futur" fait du reste écho à une autre nouvelle, "La lettre du passé", qui ressuscite des sentiments qu'on croyait éteints. Quant à "La belle au bois dormant", c'est une nouvelle qui, autour d'une maladie fictive, met en mots le duel entre l'amour et la mort, entre Eros et Thanatos: une figure imposée que l'auteure réussit, et de la belle manière encore.

L'auteure de "Ceux qui s'aiment" reste dans l'expression des sentiments qui peuvent rapprocher un homme et une femme, c'est dit, et la couverture, illustrant un garçon et une fille se tournant le dos tout en se donnant la main (et semblant se dire "je veux ou je ne veux pas?"), annonce la couleur: globalement, ce sera "un homme et une femme" onze fois. Cela posé, ces rapprochements sentimentaux sont racontés dans une langue qui, sous des dehors aimables et évidents, sait recréer des ambiances délicates et émerveillées, en toute sobriété, autour d'un sentiment universel.

Mais après tout, dans l'amour, les mots sont-ils vraiment ce qu'il y a de plus important? L'auteure montre que non... et que le meilleur est ce qu'il y a derrière les mots, si forts qu'ils soient: après tout, "Ceux qui s'aiment" se termine sur la phrase fatidique "Veux-tu m'épouser?", mille fois prononcée, avec à chaque fois nettement plus qu'un pincement au cœur...

Coralie Raphaël, Ceux qui s'aiment, Librinova, 2017.


Livre lu en partenariat avec Coralie Raphael (son site) et simplement.pro. Le site des éditions Librinova.

samedi 20 janvier 2018

Une version ivoirienne du proverbe "Y en a point comme nous"

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Venance Konan – "Y en a point comme nous", dit un proverbe vaudois, pour ne pas dire suisse romand. Celui-ci paraît s'appliquer à merveille au petit peuple que l'écrivain ivoirien Venance Konan met en scène dans "Les Catapilas, ces ingrats". A écouter un narrateur qui se pose en observateur dans ce court roman, "tout va très bien Madame la Marquise", et il n'est pas forcément nécessaire de se remettre en question. Sauf que voilà: des gens venus du pays voisin, avec leurs coutumes et leur travail, viennent humblement s'installer chez eux et secouer une routine bien installée. Ce qui est gênant, c'est que les nouveaux venus, si humbles qu'ils soient, sont plus dynamiques que les anciens... ce qui les rend attachants aussi. Autant dire que si "Les Catapilas, ces ingrats", par-delà les sourires, l'ironie douce et les apparences attachantes, est surtout un roman aux ressorts tragiques.

Le narrateur est un bonhomme qui vit dans son pays depuis toujours. L'auteur lui donne un strict statut d'observateur. En somme, c'est un premier second rôle, toujours aux avant-postes pour observer celui qui fait figure de héros de ce roman: Robert. Robert, qui porte un nom de dictionnaire (et son fils est le Petit Robert, justement...) est promis aux plus hautes destinées, mais dans un système politique où l'aléatoire règne et où on n'est jamais à l'abri d'un coup d'État, tout peut arriver. L'auteur exploite à fond cette marge de manoeuvre, et le lecteur s'amuse beaucoup des coups du sort, toujours inattendus, que l'histoire réserve à Robert. Un Robert du reste apprécié pour des qualités qui n'ont pas grand-chose de politique ou de managérial, soit dit en passant: aux yeux du grand public, ses aptitudes de danseur sont plus intéressantes que son expérience dans un exécutif politique ou une administration. Alors Robert, devenir secrétaire d'Etat? Sérieux? Euh...

La position d'observateur qu'occupe le narrateur permet à l'auteur de promener un regard distant sur l'histoire. Cette distance ne masque en rien l'intérêt du récit: elle permet plutôt de la regarder avec un oeil critique, ironique même. Et du coup, pas besoin de ponctuations éclatantes: les phrases sont sages, le rythme est tranquille, suggérant qu'il n'est point besoin de prendre parti: les personnages le font à la place de l'auteur, tout naturellement.

Sagesse du style pour dire des choses folles? Il est permis d'y voir une constante stylistique, mais aussi un trait caractéristique de la narration, marquée par l'aléatoire: les meilleurs ne gagnent pas, les pires accèdent aux bonnes places, et la fatalité, plus que la raison, semble guider la vie du petit peuple que l'écrivain met en scène. Même les élections semblent obéir à des règles qui échappent au bon sens – ou, plus prosaïquement, au droit.

Et ces fameux "Catapilas", alors? Déjà présents dans d'autres livres de l'écrivain Venance Konan, ce sont les étrangers du récit, par excellence. Mais n'anticipons pas... et rappelons qui sont les autochtones. Ceux-ci, vivant dans un pays d'Afrique subsaharienne, de race noire, constituent un monde centré autour du bistrot où les tournées générales tombent comme à Gravelotte, sans que personne ne se demande d'où elles viennent. Et quand bien même cela serait, ce genre de bienfait proviendrait d'une divinité mal définie mais indéniablement généreuse. Superstition et fatalisme: telles sont les mamelles du peuple que l'auteur met en scène. Un peuple infantile? Il est permis d'avoir cette impression.

En face, ces Catapilas ont les qualités d'une immigration neuve, rationnelle et dynamique, et suggèrent une forme de darwinisme des ethnies: comme s'ils cherchaient à prouver qu'ils étaient les plus adaptés pour survivre, les Catapilas se taisent et travaillent (leur nom est un dérivé de "Caterpillar", une marque de machines de chantier), et vont jusqu'à s'approprier le plus légalement du monde ce qui appartient aux autochtones. Ils sont si discrets qu'ils ne cherchent même pas à ressembler aux Blancs, par exemple en s'éclaircissant la peau, comme le font les femmes du groupe (dominant, pour un temps encore) des autochtones. Entre ces derniers et les Catapilas, les tensions ne manquent pas de fleurir; pour le lecteur européen, il est permis de les voir comme le reflet troublé de son regard sur l'étranger qui vient le talonner silencieusement sur ses terres.

Evidemment, on s'attache au petit peuple misérable et villageois qui s'agglutine autour de Robert, ce jeune homme de cinquante ans qui profite de prébendes avec l'aval de son entourage, comme si c'était normal. Mais au plus tard lors du décès de tel personnage du clan, le lecteur s'interroge: cette équipe d'autochtones qui ne se remet jamais en question et explique par l'intervention des esprits ou de Dieu tous les contretemps de la vie est-elle bien apte à survivre à long terme? Ou les funérailles de ce personnage important, flamboyantes au-delà du raisonnable, caricaturales même (il faut l'enterrer dans un cercueil en forme de téléphone portable...) ne sont-elles pas la métaphore de l'extinction d'une certaine civilisation, qui ne trouve rien de mieux, pour sa survie, que de rappeler à l'envi la légende d'un ancien qui tua un singe d'un seul coup de poing? Répétée à plusieurs reprises, à hauts cris, cette légende apparaît comme le cache-misère d'un groupe de population qui s'éteint, confit dans un "Y en a point comme nous" qui l'empêche de se remettre en question de façon rationnelle. Et déjà, le Catapila, cet étranger qui pourrait être musulman, fait figure d'élément neuf, discret encore, mais porteur d'une vigueur qu'on aurait tort de sous-estimer. C'est ce que démontre l'écrivain, dans un style volontairement sobre: après tout, les faits, exprimés à la manière d'une quasi-dialectique, parlent d'eux-mêmes.

Venance Konan, Les Catapilas, ces ingrats, Paris Jean Picollec, 2009.

Ils l'ont aussi lu: Agnès, Per la PauSeth Koko.

mardi 16 janvier 2018

Voler de ses propres ailes ou être volé, le dilemme de l'écrivain

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Jean Contrucci – "Le Vol du Gerfaut" commence dans un aéroport. Normal, puisqu'un gerfaut, c'est un faucon, donc une bête qui vole. Mais dans son tout dernier roman, l'écrivain Jean Contrucci va plus loin. Par un tel début, il suggère qu'au contraire d'une idée reçue trop répandue, les écrits volent aussi... et va jusqu'à postuler que les écrivains se les volent entre eux. Quitte à ce que tout cela soit organisé! Vol d'avion ou vol de valise, tout commence dans un double sens habilement maîtrisé.

Voyons ce que "Le Vol du Gerfaut" a dans le ventre... Le narrateur, Jean-Gabriel Lesparres, est un excellent personnage, dans une veine classique: il s'agit d'un écrivain vieillissant, atrabilaire, tiraillé entre la nécessité d'écrire pour exister (il est prix Goncourt, mais c'est si vite oublié) et l'intime conviction que son dernier livre, "Le Gerfaut", est à jeter. Comme cet écrivain est un tout petit peu veule et qu'il est financièrement à l'aise, il n'a pas le courage de jeter lui-même au feu le fruit de ses nuits d'écriture, comme le fit naguère Rodolfo dans "La Bohème" de Giacomo Puccini, sacrifiant dans le poêle le manuscrit de sa propre pièce de théâtre parce qu'il faut bien se chauffer. Il préfère le confier à un inconnu de rencontre, artiste interlope de son état, dans un plan qui prévoit un vol et une annihilation bien orchestrés du manuscrit. Après tout, un vol de manuscrit, c'est une excuse acceptable à servir à un éditeur qui attend...

C'est donc Jean-Gabriel Lesparres que le lecteur est invité à suivre. L'auteur a le génie pour dessiner un parcours où les choses se révèlent peu à peu en autant de coups de théâtre et de retournements de situation accrocheurs et succulents. La narration marche comme un film, alerte et éclatante, sans temps mort. Elle est l'occasion de rencontrer une belle série de personnages plus ou moins hauts en couleur, garants de plus d'un éclat, d'autant plus que l'on est régulièrement dans le mode de la confrontation. Il y a Paul Delamare, ce poète génial et méconnu, victime de l'ingratitude de l'écrivain. Il y a sa femme, plus jeune que lui, qui a en somme accepté de l'épouser pour son renom plus que par véritable amour, et doit chercher ailleurs un plaisir que Lesparres ne peut plus lui donner. Et il y a la mystérieuse Dominique Francoeur, qui a signé un livre. Est-ce bien le sien?

"Le Vol du Gerfaut" est un roman à rebondissements dans lequel on ne s'ennuie guère, surtout si l'on aime le goût acide et cocasse des intrigues du monde des éditeurs parisiens. Dans ce milieu qui a tout d'une forteresse, l'écrivain construit une histoire qui apparaît crédible de part en part, même si certaines choses paraissent énormes. Même dans un milieu qu'on croirait artistique, le souci du tiroir-caisse n'est jamais loin...

Mais derrière l'histoire d'un écrivain qui a la hantise d'écrire "le roman de trop", il est permis de deviner une crainte de tous les écrivains chevronnés, et peut-être aussi celle de l'auteur du "Vol du Gerfaut". Est-ce pour conjurer cette inquiétude que Jean Contrucci, romancier au long cours comme Jean-Gabriel Lesparres, a écrit ce livre et l'a donné à son public? Il est permis de le penser. Mais de tels états d'âme passent au second plan pour le lecteur, qui se trouve ici en présence d'un livre drôle, doux et amer à la fois, sur l'obsession certes vaniteuse de plus d'un être humain: comment se survivre à soi-même? Et à défaut, lorsque les portes de la création et de la procréation sont également fermées pour toujours (sans parler du simple plaisir d'écrire ou d'aimer: Jean-Gabriel Lesparres ne fait ni l'un ni l'autre dans "Le Vol du Gerfaut"), comment se résigner à être oublié... et à accepter que la mémoire même du grand public s'envole?


Jean Contrucci, Le Vol du Gerfaut, Paris, HC Editions, 2018.

Le site des éditions HC, celui de Jean Contrucci. Merci à eux, ainsi qu'à Agnès Chalnot, pour ce service de presse!



dimanche 14 janvier 2018

Dimanche poétique 336: Anatole France

Idée de Celsmoon.

Sonnet.

Elle a des yeux d'acier ; ses cheveux noirs et lourds 
Ont le lustre azuré des plumes d'hirondelle ; 
Blanche à force de nuit amassée autour d'elle, 
Elle erre sur les monts et dans les carrefours.

Et nocturne, elle emporte à travers les cieux sourds, 
Dans le champ sépulcral où fleurit l'asphodèle, 
La pâle jeune fille idéale, et fidèle 
À quelque rêve altier d'impossibles amours.

Vierge, elle aime le sang des vierges ; et, farouche, 
Elle entr'ouvre la fleur funèbre de sa bouche 
Et d'un sourire froid éclaire ses pâleurs,

Lorsque, prête à subir une peine inconnue, 
La victime aux cheveux de miel chargés de fleurs, 
Mourante et les yeux blancs, offre sa gorge nue.

Anatole France (1844-1924). Source: Poésie française.

mercredi 10 janvier 2018

Jacques Guyonnet et l'érotisme mystique d'une fondue moitié-moitié

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Jacques Guyonnet – Un homme âgé veut partager une fondue moitié-moitié avec une femme jeune mais qui a du caractère. Peu de chose? C'est suffisant, pourtant, pour que le romancier et musicien suisse Jacques Guyonnet en fasse tout un roman. Comme il est d'usage avec cet écrivain, le lecteur se trouve, avec "Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié", en présence d'un livre foisonnant et inventif, qui n'hésite pas à partir dans tous les sens, y compris les plus loufoques.

Le narrateur de ce roman, qui pourrait être Jacques Guyonnet lui-même, montre l'approche d'une femme comme s'il s'agissait de la découverte d'une nouvelle planète. Dès lors, l'écrivain consacre plus d'un chapitre à sa manière de voir les femmes, "la Femme". C'est une vision paradoxale: d'un côté, ce narrateur s'avère très sûr de lui, et n'hésite pas à se mettre en scène dans des situations où il est adulé sans limites (par exemple cette incroyable représentation d'une conférence au Mexique, face à un public  essentiellement féminin en délire); de l'autre, il reconnaît à la femme une infinie supériorité par rapport à l'homme. Cela, quitte à agacer: Mabelle n'est pas en sucre, pas plus que n'importe quelle autre femme...

J'évoquais une conférence donnée au Mexique... scène importante s'il en est, dans la mesure où elle illustre idéalement la vacuité de certains discours. C'est l'aboutissement d'un ou deux éléments présents dans ce roman. D'une part, il y a la caricature des discours officiels, exercice auquel Jacques Guyonnet a dû lui-même se plier dans sa carrière, qui l'a mené dans les hautes instances de l'Unesco. D'autre part, c'est une caricature jubilatoire des discours qu'on peut commettre sur la musique, pour peu qu'on soit philosophe: pour l'écrivain, les philosophes, ça complique tout. Au contraire des compositeurs de chansons de variété...

... c'est qu'en bon musicien, l'écrivain place dans "Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié", quelques réflexions sur l'art de la chanson, opposé à celui de l'opéra. Il loue ainsi avec justesse la concision extrême de toute chanson, qui se contraint à créer une histoire, un univers, en moins de trois minutes, alors qu'un opéra peut se payer le luxe d'être long. Le débat est lancé, et mérite nuance: l'auteur omet d'indiquer que face à leurs librettistes, certains compositeurs d'opéras avaient une exigence de concision (en la matière, Giuseppe Verdi donnait même des leçons au poète Temistocle Solera avant de lui préférer Francesca Maria Piave) – et d'autres, dans d'autres genres, s'amusaient même, à partir d'un texte bref, à tirer d'interminables airs, à la manière d'un Jean-Sébastien Bach écrivant plusieurs minutes de musique sublime à partir d'un quatrain ses cantates. Enfin et surtout, dans ces pages sur la musique, l'écrivain assume le fait de placer sur un pied d'égalité Gilbert Bécaud et Ludwig van Beethoven.

Et bien sûr, il y a toute cette métaphysique de la fondue, érotique comme il se doit. De façon presque attendue, l'auteur relève le mélange de vacherin et de gruyère de rigueur, assignant chacun de ces fromages à l'un et à l'autre sexe. Naturellement, ils fusionnent... métaphore de l'union la plus intime, voire dépassement de celle-ci: le narrateur couche avec Mabelle, mais la fondue restera inaccessible, comme s'il s'agissait d'un extrême summum des relations intimes. La fondue est-elle une expérience post-sexuelle, proposée d'ailleurs par un auteur autrefois friand de croûtes au fromage concoctées pour ses copines (voir à ce sujet "Une semaine bien remplie")? Hmmm...!

Cette fusion des fromages pour créer un goût nouveau fait écho à la recherche de nouvelles saveurs verbales de l'écrivain. Cette recherche, on la connaît depuis ses précédents livres. Et ici, il ne s'arrête pas. Certains mots inventés semblent présents juste parce que leur sonorité est belle, et appellent une lecture à haute voix, comme au théâtre. Côté mots, on relève aussi l'astuce des notes de bas de page, au nombre de 333 – un chiffre qui joue un rôle symbolique dans "Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié". Enfin, l'écrivain place un lexique des mots qu'il utilise dans tous ses romans, qui paraîtra dispensable, pour ne pas dire rebattu, à ses lecteurs habitués, mais sera utile à ceux qui découvrent l'œuvre de Jacques Guyonnet: se réclamant de San-Antonio, il ne recule devant aucun néologisme, et ose le métissage avec l'espagnol pour créer les mots de son "franpagnol".

L'histoire d'une rencontre entre un homme et une femme qui s'assument comme tels, la musique que cela peut faire résonner: tel est le squelette de "Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié". L'auteur ajoute à cette ossature des considérations ayant trait à la musique et à sa vision du monde et des mots, sans oublier des images, quitte à paraître un peu long ou répétitif par moments. C'est cependant ainsi qu'il crée tout un univers à partir d'un sentiment ressenti à l'égard d'une femme vue comme une déesse: "Patuit Dea", dit-il – faisant écho, dit-il, à Jean d'Ormesson. C'est que, et l'auteur le confirme en fin de récit, l'amour est le moteur de ce livre...

Jacques Guyonnet, Mabelle, la mort et la fondue moitié-moitié, Genève, Margelle/La femme c'est la mort, 2017.

mardi 9 janvier 2018

Vivre à cinquante ans chez ses parents: une nouvelle vie?

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David Foenkinos – Être Tanguy à cinquante ans? C'est possible, du moins sous la plume de David Foenkinos. Bien entendu, il faut que la situation s'y prête... Le Tanguy de David Foenkinos se nomme Bernard, c'est un homme qui a réussi, on dirait: mariage, enfants, belle situation dans le monde bancaire. Et il suffit d'une circonstance pour que tout s'écroule, sur fond suggéré de crise des subprimes. Mais "Bernard", c'est aussi le livre d'une crise de vie  – et c'est un lieu commun de rappeler qu'une crise est l'occasion d'un nouveau départ.


Bernard, donc. C'est un personnage de banquier à la façade respectable – conforme au type romanesque du trader qui s'est mis en place dans le sillage de la crise des subprimes et des romans qui abordent ce thème. L'écrivain casse rapidement ce profil bien lisse, en l'attaquant sur deux fronts: la vie personnelle (Bernard trompe sa femme) et la vie professionnelle (Bernard s'adonne à des malversations). L'auteur note que ces deux éléments de façade sont fragiles; dès lors, il est aisé pour lui de les réduire en morceaux très petits, au fil de péripéties que le lecteur appréhende, dans la première partie du roman, comme une descente aux enfers. Pour ce faire, il introduit un personnage qui a une force certaine, un véritable marteau-piqueur: l'amante, Isabelle. Résultat: Bernard n'a plus d'emploi, ni de femme, à peine une fille. Plus d'identité, en somme! Il devient une feuille blanche, un lieu sur lequel écrire une nouvelle vie.

On retrouve tout au long de "Bernard" ce qu'on aime chez David Foenkinos, à savoir cette capacité à analyser les relations amoureuses de manière minutieuse, et de les rendre au moyen d'images étonnantes, de raccourcis hardis qui énervent le lecteur (surtout s'il est aussi un peu écrivain) parce que sous leurs apparences controuvées ou artificielles, ils sonnent tellement vrai.

Minutie dans la description des relations humaines? De sa femme, Bernard n'aime plus que la chevelure. Pour le reste, son couple vit sur son erre... Il y a aussi la finesse des traits qui dessinent la relation d'un quinquagénaire avec ses parents, alors qu'il est obligé de retourner vivre chez eux: quelques scènes de vie très concrètes, comme l'heure du souper, suffisent à montrer l'humiliation du personnage principal de ce court roman. Et la difficulté, pour des personnages adultes qui ont chacun leur vie, de se retrouver, alors qu'un regroupement familial devrait être évident.

Mais si le début de ce livre suit une pente descendante, la fin est une manière de la remonter et, pour Bernard, de se reconstruire une nouvelle existence, heureuse même si elle n'est pas du tout celle qu'il avait planifiée. Au-delà d'un destin personnel, c'est donc de crise de milieu de vie qu'il est question dans "Bernard", une de ces crises qui suscitent, pour ceux qui choisissent de faire face sans faux semblants, des choix de vie étonnants et éclairés qui sont la clé d'un nouveau bonheur.

Chez Bernard, cela se traduit par le rejet d'un bullshit job créateur de valeurs factices au profit d'un travail concret et directement utile. Et plus profondément, en écho à la vie professionnelle, cela passe aussi par la construction de relations plus vraies, plus profondes avec ses proches, entre autres avec sa fille, par une astuce intéressante qui laisse transparaître, à travers le drame, le sourire de l'écrivain.

David Foenkinos, Bernard, Paris, Les Editions du Moteur, 2010.

Le site de David Foenkinos.

lundi 8 janvier 2018

Derniers éclats et dernières gorgées de vie

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Ariane Ferrier – Le calendrier a de ces hasards: j'ai reçu en service de presse "La dernière gorgée de bière", petit livre d'Ariane Ferrier, le jour même où les médias en ligne annonçaient le décès de l'auteure, à la fin de l'an dernier. Paix à son âme! La mort d'une personne est toujours triste; mais en l'occurrence, c'est bien un éclat de rire ultime que l'écrivaine, journaliste de télévision et de presse, lègue au cercle de ses proches et lecteurs. Un éclat de rire, vainqueur puisqu'il résonne et résonnera encore, adressé à cet adversaire qu'on nomme "cancer".

Il ne sera guère question de gorgées de bière dans ce livre, si ce n'est au sens métaphorique. Le titre évoque naturellement "La première gorgée de bière", livre fameux de Philippe Delerm; il lui ajoute cependant quelque chose de plus, à savoir la saveur unique, essentielle, de ce qui ne reviendra plus jamais – et qu'on n'aura peut-être pas savouré à sa juste valeur. Il y a tant de choses, si amères ou si douces qu'elles soient (comme la bière, tiens!), qu'on ne goûte jamais autant que lorsqu'elles ne sont presque plus là...

Rire, ai-je dit. Cela passe d'abord par la manière de nommer la maladie – celle de l'auteure, atteinte au pancréas. Attentive aux mots, l'écrivaine n'y manque pas, et son cancer reçoit illico le surnom cocasse de "Merdula von Krotte", à prononcer avec l'accent de Karl Lagerfeld... L'utilisation du terme de "tumeur cancéreuse" est une manière de ne pas y croire encore, de contourner le terrible mot de "cancer", qu'on n'ose pas toujours dire. Et enfin, il y a ce terme très médical de "pannicule mésentérique" que l'auteure fait résonner dans sa bouche et utilise comme une invitation à jouer avec les mots et leurs sonorités. Rires, là encore.

Cela passe aussi par les situations vécues, et là, l'auteure, qui se met en scène, ne manque aucune occasion de relater ses propres éclats. Le rire devient alors médecin, manière de relâcher la pression dans le milieu austère et artificiel des hôpitaux, face à un adversaire sérieux. Il y a cette chambrée qui rigole parce que l'infirmier fait penser à Omar Sy et qu'il y a un ivrogne qui ronfle (ou pas), il y a ces examens si lourds de mauvaises nouvelles en perspective que seul un fou-rire permet de détendre l'atmosphère.

L'auteure sait aussi rire et sourire d'elle-même, de ses coquetteries et de son héroïsme bravache face à l'adversité: jusqu'au bout, elle refuse les chemises de nuit à dos nu de l'hôpital, et mettra un point d'honneur à avoir des ongles de pied impeccablement faits – sans pour autant être dupe du caractère dérisoire de cette ambition. C'est que l'auteure est consciente, constamment, d'être diminuée, entre autres par des traitements invasifs. Il n'empêche: face au cancer, elle se voit comme une guerrière courageuse, "un petit soldat buté, qui se cogne aux murs, en allant trop vite".

"C'est la première fois que j'ai un cancer", dit à plus d'une reprise l'écrivaine. Alors que d'autres se seraient laissé abattre, l'écrivaine a donc choisi de lutter, par la médecine (elle ne manque pas d'exprimer sa reconnaissance au personnel infirmier, ni de relever ce qui a pu l'étonner au fil de la prise en charge médicale), par le rire et le sourire. Celui-ci passe aussi par le ton choisi par l'auteure dans son livre, pointu et acéré, simple et naturel, au plus près de la parole humaine.

"La dernière gorgée de bière" a été écrit à la faveur d'une rémission par une auteure qui ne cache pas son affaiblissement. Et en terminant ce témoignage par les mots: "Maintenant, il faut vivre", l'écrivaine donne à tous ceux qui lui survivent, c'est-à-dire à ses proches qui l'ont soutenu, mais aussi à tous ceux qui la lisent, une belle et exaltante exhortation. 

Ariane Ferrier, La dernière gorgée de bière, Lausanne, BSN Press, 2017. Préface de Mélanie Chappuis. 

Le site des éditions BSN Press – merci pour l'envoi!

dimanche 7 janvier 2018

Dimanche poétique 335: José-Maria de Heredia

Idée de Celsmoon.

Épiphanie

Donc, Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,
Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux
Et suivis d'un très long cortège de chameaux,
S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.

De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages
Aux pieds du fils de Dieu, né pour guérir les maux
Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux ;
Un page noir soutient leurs robes à ramages.

Sur le seuil de l'étable où veille saint Joseph,
Ils ôtent humblement la couronne du chef
Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.

C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Caesar,
Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe,
Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.

José-Maria de Heredia (1842-1905), Les Trophées. Source: Poésie.webnet.

Quand un prince persan tue en pleine ville

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Thierry Berlanda – Un prince persan se balade dans les rues de Paris. Et comme il a un cimeterre, il s'en sert. Pour tuer, bien entendu, what else? Alors, euh, qui est-il? L'écrivain Thierry Berlanda mène ses lecteurs à sa poursuite dans "L'Insigne du boiteux", un roman policier classique, tranquille mais qui, sous des dehors assez convenus, parfois longuets, recèle de belles qualités pour le lecteur avide de situations tendues et d'alliances contre nature.

Alliances contre nature? Voyons. L'auteur met en scène Falier, un policier à la veille de la retraite, pas très différent de ceux qu'on voit dans d'autres polars, si ce n'est qu'il est légèrement débordé par une affaire qui le dépasse. Pour régler une affaire hors norme de crimes en série, il fait donc appel à un professeur d'université, Bareuil, qui lui-même relance sa meilleure étudiante, Jeanne Lumet. C'est autour d'elle que se cristallisent certains passifs: le professeur, un mandarin mielleux même s'il est en fauteuil roulant, a eu des gestes déplacés à l'encontre de cette étudiante, et elle-même est en instance de divorce.

L'historienne Jeanne Lumet a par ailleurs une particularité: en tant que mère d'un enfant de sept ans, elle est une cible probable du criminel, en plus d'être une enquêtrice. Le lecteur la trouve donc tendue au cœur de l'intrigue, entre son devoir d'investigation (elle se trouve très vite en possession d'une pierre précieuse à analyser comme une pièce à conviction) et sa volonté de protéger son fils. L'enquête et la pression pourraient d'ailleurs rapprocher les deux ex-conjoints, et l'auteur explore cette piste avec justesse.

Voilà donc une équipe bien boiteuse... mais qui fonctionne et fait avancer l'enquête! L'auteur a une autre force, qui mérite d'être relevée: il met constamment en avant la pression qui pèse sur la police lorsqu'un tueur en série sévit, sur le ton du "Que fait la police alors que le criminel court toujours?". Cela se traduit par les hordes de journalistes aux aguets que l'auteur met en place pratiquement à chaque péripétie, et en particulier par ce mystérieux bonhomme en nœud papillon (on pense immanquablement à Fantasio, l'alter ego de Spirou) qui hante "L'Insigne du boiteux" tel un leitmotiv. Cette pression se traduit aussi du côté de la hiérarchie de Falier: on a beau porter un nom de patricien vénitien, on n'en est pas moins subalterne quand on travaille à la police...

Et quid de la Perse? Qui est ce fameux Prince persan? Le coupable est joliment construit, il faut le relever, et le lecteur le démasque peu à peu, avec avidité. L'auteur lui donne un passé, marqué par une fuite de l'Iran avec sa mère, au temps de la chute du Chah. La mère est une caricature: c'est une Française qui a épousé un dignitaire de l'ancien régime et rêve de revenir à Paris pour renouer avec sa vie de femme fatale. L'auteur ne s'étale guère sur ses déconvenues probables, et préfère mettre en avant le fait que du fait des choix de cette mère, le fils se sent privé d'un destin princier. Du coup, il se fait un film qui aime les majuscules, à l'écrit... et qui tue, pour de vrai.

"L'Insigne du boiteux" est donc un roman policier de construction classique, qui se lit avec aisance et résout vaille que vaille une intrigue policière, ainsi que quelques-uns des problèmes personnels des personnages mis en scène, toujours bien construits, quitte à ce qu'ils s'avèrent détestables sous des dehors convenables. C'est un roman qui plaira aux amateurs d'ambiances tendues et de relations humaines difficiles: tels en sont les atouts premiers. Il  est permis de penser qu'il y manque quelque chose, et pour répondre à cette impression, l'auteur donne une suite aux aventures de Jeanne Lumet, historienne et mère de famille, dans d'autres romans. Comme il suggère, au fil des pages, qu'il y a une vie avant "L'Insigne du boiteux".


Thierry Berlanda, L'Insigne du boiteux, Paris, La Bourdonnaye, 2016.

jeudi 4 janvier 2018

Un cru livresque et gouleyant

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Peter Mayle – Que feriez-vous si vous héritiez d'une propriété viticole dans le sud-est de la France? "That's the question", dirait Peter Mayle, en bon écrivain anglais qu'il est. Il donne même quelques réponses dans un roman léger intitulé "Un bon cru", qui fait figure de rayon de soleil au cœur de l'hiver.

Le personnage principal de ce livre est Max Skinner, golden boy londonien qui perd son emploi du jour au lendemain et, partant, se retrouve privé de moyens financiers. Autant dire que l'annonce d'un héritage sous forme de propriété viticole a de quoi le surprendre... et peut-être lui donner une opportunité de redémarrer, loin des brouillards qui pèsent sur les rives de la Tamise. Seul problème, repéré une fois sur place: le vin qu'on produit là-bas, sur ce terrain de vingt hectares surmonté d'une bastide, est proprement imbuvable. Qu'y faire?

Royaume-Uni, France, Etats-Unis même: l'auteur a le chic pour se faire rencontrer des cultures et jouer avec humour sur leurs différences, quitte à s'amuser avec des stéréotypes un tantinet rebattus. On découvre ainsi le côté chaleureux voire tactile des gens du sud de la France, qui apprécient la fête, l'amour et les commérages villageois (du moins pour certains), le caractère de requins des jeunes richards de Londres et le sourire impeccable de l'Américaine Christie – qui, pour des histoires de famille, pourrait d'ailleurs aussi avoir les dents longues face au bien en déshérence.

Les différences culturelles s'expriment aussi dans le rapport de chacun des personnages à l'alcool et au vin, bus avec plus ou moins de modération (ce qui fait avancer l'intrigue, l'ivresse favorisant certains coups de tête). Ainsi a-t-on des Anglais qui boivent du vin avec une certaine indifférence, comme n'importe quelle autre boisson alcoolisée. D'un autre côté, et fort opportunément, Christie est chargée de communication d'une marque de vin, ce qui jette un pont vers une approche plutôt industrielle de ce breuvage.

Cela, alors que les Français, eux, savent, selon l'auteur, de quoi ils parlent dès qu'il est question de vins: ils se montrent techniciens parfois, passionnés toujours. Tout cela, quitte à embobiner moins malin qu'eux. Et de toutes parts, on veut en savoir plus. Et l'auteur caricature avec justesse le discours qui se développe autour de la dégustation, et son caractère parfois ampoulé. Et là, apprenti tastevin anglais (Charlie, bon vivant invétéré) ou aigrefin bordelais, peu importe qui en parle.

Outre la description de la vie telle qu'elle va autour du vin, l'auteur poursuit avec légèreté un ou deux types d'intrigues supplémentaires au fil des pages de ce petit roman, qui gagne ainsi en structure. Il y a des personnages mystérieux que le lecteur apprend à connaître peu à peu, tels que Roussel, qui s'occupe du vignoble, ou maître Auzet, notaire. Ceux-ci jouent nolens volens un rôle dans une histoire pas très claire de vins de garage bordelais. Face à cette intrigue aux allures presque policières, se construit un semblant de romance autour de Max Skinner, qui plaît à plus d'une femme dans ce sud de la France qu'il découvre. Mais Cupidon, malin, frappe là où l'on ne l'attend pas...

Frais et gouleyant comme un petit vin de copains, "Un bon cru" tient ses promesses: c'est un divertissement bien troussé autour d'un produit sympathique. Son intrigue est impeccable, servi par des personnages attachants qui évoluent dans un cadre idyllique et ensoleillé, sans trop se prendre au sérieux.

Peter Mayle, Un bon cru, Paris, NiL Editions/Points, 2005, traduction de Jean Rosenthal.

mercredi 3 janvier 2018

Dans les nuages, la part de l'évanescence

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Thomas Vinau – "Ce jour-là ne fut le jour de rien." Ce rien, c'est ce que Thomas Vinau va s'attacher à dessiner au fil de la centaine de pages de "La Part des nuages". Un rien, ou plutôt quelque chose d'évanescent, d'insaisissable, comme les nuages justement. Dans un bel élan poétique, ceux-ci occupent une bonne part la première partie de ce roman. Une première partie qui installe aussi les personnages: Joseph, le père de Noé. Plus tard, viendra son ex-femme, non nommée, comme si elle s'était déjà estompée dans les souvenirs de Joseph. Comme un nuage qui fait place au ciel bleu.

"La Part des nuages" est pleine d'une poésie où les mots se rencontrent au fil de phrases courtes. Les nuages, il leur donne leurs noms scientifiques, puis en écho, il s'amuse, comme s'il y avait mieux à faire que d'appeler un cumulus un cumulus, à nommer leurs formes, d'une manière souvent surréaliste, étonnante: c'est un vrai jeu d'enfant, qui prête à sourire. 

Et puis il y a la vie de Joseph, qui passe jour après jour, insaisissable, comme la vie ordinaire d'un père désormais séparé de sa femme. Celle-ci a par moments un côté somnambulique, par exemple lorsqu'il prépare un repas, en pilotage automatique, sans penser que Noé n’est pas là : une partie des ingrédients finira à la poubelle. Même chose lorsqu’il faut préparer Noé pour partir, vaille que vaille. 

L'évanescence telle que Thomas Vinau la pratique, c'est aussi une esthétique de la brièveté, mise au service de vies ordinaires que la poésie met cependant en valeur. Le lecteur découvre des phrases brèves qui composent elles-mêmes des chapitres courts, presque des paragraphes, qui tiennent de la prose poétique et font figure d'instants de vie recueillis. Des instants d'existence où l'enfance et ses jeux prennent toute leur place. Cela, pour constituer une rêverie un brin décalée. Impalpable. Evanescente, justement...

Thomas Vinau, La Part des nuages, Paris, Alma, 2014.

Le site des éditions Alma, le blog de Thomas Vinau.