dimanche 28 février 2021

Dimanche poétique 488: Philippe Jaccottet


XI

(La Seine le 14 mars 1947)

Le fleuve craquelé se trouble. Les eaux montent
et lavent les pavés des berges. Car le vent
comme une barque sombre et haute est descendu
de l'Océan, chargé d'un fret de graines jaunes.
Il flotte une odeur d'eau, lointaine et fade... On tremble,
rien que d'avoir surpris des paupières qui s'ouvrent.

(Il y avait un canal miroitant qu'on suivait,
le canal de l'usine, on jetait une fleur
à la source, pour la retrouver dans la ville...)
Souvenir de l'enfance. Les eaux jamais les mêmes,
ni les jours: celui qui prendrait l'eau dans ses mains...

Quelqu'un allume un feu de branches sur la rive.

Philippe Jaccottet (1925-2021), "La Semaison. Notes pour des poèmes", dans Philippe Jaccottet, Œuvres, Paris, Gallimard/La Pléiade, 2014.

vendredi 26 février 2021

Le métro, théâtre d'une poésie à jouer avec Dominique Brand

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Dominique Brand – C'est à une sortie dans les rames du métro berlinois que le poète et dramaturge franco-suisse Dominique Brand invite ses lecteurs et ses spectateurs dans "A quai la terre". Il s'agit là d'un ouvrage posé entre deux eaux: celles du théâtre, lieu de la mise en voix vivante, et celles de la prose poétique, lue dans l'intimité. Et que ce soit sur scène ou en lecture silencieuse chez soi, ça fonctionne. 

Un mot sur le contexte de cette publication, d'abord: "A quai la terre" a dû composer avec les conditions sanitaires et administratives que l'on sait. L'œuvre a ainsi vu le jour hors des salles de théâtre le 26 janvier 2021 sous l'égide du Théâtre 2.21 à Lausanne. Elle assume d'être en permanente métamorphose. Une métamorphose qui fonctionne aussi dans l'esprit du lecteur qui n'a pas été spectateur. "Les théâtres sont fermés, le moment est propice à réinventer les modes de représentation", commente la journaliste Natacha Rossel dans "24 heures".

"A quai la terre" se présente comme une succession de portraits et de choses vues dans le métro de Berlin, emblématique de tous les métros du monde. Portraits de gens anonymes, vues de manière fugace, croquées à coups de crayon rapides et précis, pour ne pas dire prégnants: en quelques lignes, émerge à chaque fois un humain dans sa singularité: "Dame Halloween", ou ce "Prédicateur" qui vit sa misère – toute une histoire condensée en quelques lignes. Ces portraits, ces instantanés veut-on dire, composent la mosaïque du cosmopolitisme des grandes villes, avec des personnages venus de loin pour exercer des travaux ignorés mais essentiels. 

Fait remarquable, l'écriture se passe pratiquement de ponctuation. Résultat: l'acteur seul est invité à ciseler la musique du texte – ou, pourquoi pas, le lecteur, qui peut se lancer chez lui, à haute voix. Cela, même si l'agencement des mots, certaines cascades de noms communs juxtaposés pour suggérer l'accélération par exemple, donnent des pistes. 

Et pourquoi être seul à dire les textes, d'ailleurs? C'est le choix de la scénographie prévue, signée Nicolas Wintsch, avec la comédienne Anne Vouilloz. Mais le lecteur aura peut-être d'autres envies, et celles-ci sont dans le texte lui-même: on pourrait par exemple imaginer une voix incidente, aussi contrastée que possible, pour clamer les annonces par haut-parleur du métro berlinois, qui viennent rompre le déroulé de la relation des portraits. Rupture double d'ailleurs: le poète les maintient en allemand, alors que ses proses poétiques sont en français.

Et la salle rêvée paraît se rallumer au moment de l'épilogue, au rythme changé: les séquences s'écrivent par lignes, la ponctuation est de retour. Cela, pour rappeler ce lieu paradoxal du métro, théâtre de contacts et de distanciation sociale, de connexions tous azimuts. Avec "A quai la terre", il est bien sûr permis de penser aux livres "Le métro est un sport collectif" de Bertrand Guillot ou "Je regarde passer les chauves" de Sandrine Sens, qui disent le métro parisien. Mais après tout, pourquoi ne pas aller un peu plus loin?

Dominique Brand, A quai la terre, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Francis Richard.


mercredi 24 février 2021

Jean Claude Hautdegant, le parcours d'un initié

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Jean Claude Hautdegant – On dit que le secret de la franc-maçonnerie, loin de complots fantasmés, n'est rien d'autre que le parcours que chaque franc-maçon vit avec la société. Individuel, unique par la force des choses, il ne saurait donc être théorisé, ni généralisé. 

Si c'est vrai, alors force est de constater que le Stéphanois Jean Claude Hautdegant a choisi de lever un coin du voile: son livre "Itinéraire d'un franc-maçon" constitue un témoignage autobiographique, éclairé par cette franc-maçonnerie qui le nourrit, disons-le, depuis toujours.

Les jalons d'un parcours
L'histoire de Jean Claude Hautdegant s'agence comme un crescendo, partant de la jeunesse de l'auteur, avant même toute initiation, pour aboutir à l'épisode de la fondation d'un temple maçon au Puy-en-Velay. Dans la première partie du témoignage en particulier, l'auteur indique les jalons qui l'ont mené à la franc-maçonnerie. 

Ces jalons, ce sont des rencontres intenses, des récits d'une petite amie d'adolescence par exemple, ou la confiance troublante accordée par un client allemand, qui sèment son parcours. Il y a aussi l'expérience de la fraternité à l'usine, qui prend la forme d'une solidarité active, par exemple lorsqu'il secourt tel collègue tombé dans un bain d'acide, au travail dans une usine de produits chimiques.

Il y a aussi les objets, par exemple ces trois volées d'escaliers qui mènent à l'atelier de peinture de l'auteur, annonçant les trois premiers grades du Rite écossais ancien et accepté et séparant le monde profane du lieu sacré de la création. Plus fondateur encore, il y a tel livre trouvé dans la chambre qu'il occupait lorsque, dans l'après-guerre, l'auteur a fait son service militaire en Allemagne: un livre jaune et noir qui parle de franc-maçonnerie. Gageons que le jaune et le noir de la couverture de l'"Itinéraire d'un franc-maçon", dans sa première édition, en sont le souvenir. Le lecteur relèvera par ailleurs que le jaune et le noir sont la couleur des polars de la Série Noire: la franc-maçonnerie est-elle dès lors une en... quête de soi?

Reste qu'au terme de cette première partie, Jean Claude Hautdegant donne au lecteur l'impression que la franc-maçonnerie l'attendait, et qu'elle lui a pavé et fléché le chemin tout au long de sa vie.

La pierre brute sous toutes ses facettes
Au fil des pages, l'auteur parle beaucoup de lui, et c'est naturel dans un tel propos: ce "lui" n'est rien d'autre que la pierre brute sur laquelle, en entrant en franc-maçonnerie, il s'apprête à travailler. Avec franchise, il ne cèle rien de ses forces, ni de ses limites. On le sent contemplatif, volontiers en phase avec la nature qui l'entoure, curieux aussi. Mais il s'avoue aussi quelque peu impulsif, ce qui lui vaut trois licenciements, constamment en quête de ce que les Trente Glorieuses ne peuvent lui apporter. Il reconnaît aussi aimer les femmes et en être troublé plus d'une fois, ce qui lui vaut des amours compliquées.

On ne saura pas grand-chose des activités en société, si ce n'est les émotions certes fortes qu'elles suscitent sur le moment: déstabilisation lors des premières approches, bonheur ému lorsqu'on passe au grade supérieur. 

Mais l'auteur glisse quelques leitmotive qui, tout au long du livre, montrent son évolution. Il y a le chat Lucifer, qu'il ne supporte guère au début du roman et qu'il finit par accepter, voire aimer. Ou ces œufs au plat qu'il finit par réussir, alors que la cuisine n'est pas du tout son affaire. Le lecteur comprend dès lors que si le franc-maçon grandit en philosophie à force de planches, s'il grandit en humanité aussi, il progresse aussi dans les aspects les plus menus de son existence.

Une vie
Ce parcours maçonnique s'inscrit en outre dans le cadre plus vaste de la vie de l'auteur, artiste-peintre sensible mais qui avoue fuir quelque peu la représentation des visages de peur de faire faux, mais aussi frère de Bernard Lavilliers. Quelque peu éloignée en apparence de la destinée maçonnique de Jean Claude Hautdegant, l'expérience des concerts-expositions à Saint-Imier, en Suisse, apparaît comme un moment marquant. On peut y voir le fait que la franc-maçonnerie ne sépare pas de la famille – et l'auteur relate du reste que chacun des francs-maçons qui ont marqué son parcours a sa propre relation, plus ou moins secrète, avec cette activité. 

Davantage que secrète, la franc-maçonnerie telle que la montre Jean Claude Hautdegant apparaît désireuse de discrétion et vise à faire le moins de bruit possible, entre autres lorsqu'il s'agit de créer une loge provisoire dans un hôtel élégant du Puy-en-Velay. 

En modestie, avec des mots parfois un peu nombreux mais toujours simples et sincères, Jean Claude Hautdegant partage avec ses lecteurs son propre secret maçonnique avec cet "Itinéraire d'un franc-maçon": c'est l'histoire d'un homme d'origine modeste qui a trouvé sa voie. Et s'il ne dit pas certaines choses dans ce petit livre, c'est soit qu'on les a déjà lues ailleurs, soit – et là, on le comprend – qu'elles relèvent de davantage que du secret: de l'intime.

Jean Claude Hautdegant, Itinéraire d'un franc-maçon, Dardilly, MesMots, 2010.

dimanche 21 février 2021

Dimanche poétique 487: Joachim du Bellay

Avec Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'Or rouge, La plume et la page, Maggie, Violette

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici

Quand je te dis adieu, pour m'en venir ici,
Tu me dis, mon La Haye, il m'en souvient encore :
Souvienne-toi, Bellay, de ce que tu es ore,
Et comme tu t'en vas, retourne-t'en ainsi.

Et tel comme je vins, je m'en retourne aussi :
Hormis un repentir qui le coeur me dévore,
Qui me ride le front, qui mon chef décolore,
Et qui me fait plus bas enfoncer le sourcil.

Ce triste repentir, qui me ronge et me lime,
Ne vient (car j'en suis net) pour sentir quelque crime,
Mais pour m'être trois ans à ce bord arrêté :

Et pour m'être abusé d'une ingrate espérance,
Qui pour venir ici trouver la pauvreté,
M'a fait (sot que je suis) abandonner la France.

Joachim du Bellay (1522-1560). Source: Poésie.Webnet.

Deux femmes suisses au Nicaragua, entre sororité et choc des cultures

Danielle Coquoz – Le Rio Coco, vous connaissez? C'est le fleuve qui sépare le Honduras du Nicaragua. Peut-être en connaissez-vous le nom originel, à lui donné par les Amérindiens Miskitos, qui donne son titre au témoignage de Danielle Coquoz: "Rio Wangki". L'auteure y relate les mois qu'elle a passés en Amérique centrale dans le cadre d'une mission un peu folle au chevet des Miskitos, qui sont une population déplacée pendant des années 1980 marquées par la guerre civile. L'idée? Leur faire retrouver leurs terres d'origine. Cela, sous l'égide du CICR.

Le lecteur est vite happé par la musique que l'auteure installe. Cette musique, c'est celle qui installe de l'humour au fil de mots. L'auteure n'hésite pas à rire d'elle-même et de sa propre aventure, presque quarante ans plus tard. Il en résulte un ton résolument familier qui souligne le talent naturel de conteuse de l'auteure. Un talent qui s'exprime tant dans l'anecdote que dans la relation des enjeux d'une mission assez lourde, voire dans les rappels historiques, qui ne sont jamais ennuyeux.

Alors oui: il y a des choses sérieuses dans "Rio Wangki". L'auteure insiste régulièrement sur l'impératif de neutralité auquel le CICR doit rigoureusement se soumettre lorsqu'il intervient en des lieux où la guerre sévit – et en l'espèce, ce témoignage plonge dans les temps où les Contras et les Sandinistes se font face au Nicaragua. Cette neutralité transparaît dans "Rio Wangki", qui refuse de prendre parti pour les uns ou pour les autres. Qui plus est, en relatant une page d'histoire des Miskitos, il observe, avec toute la distance voulue, une communauté autochtone qui, pour des raisons historiques bien expliquées, penche vers ceux qui parlent anglais. Et jamais l'auteure, strictement descriptive, ne condamne ni n'approuve ce parti pris.

"Rio Wangki", c'est une aventure humaine et interculturelle à plus d'un titre, et c'est au fil des anecdotes que l'auteure le révèle. L'auteure se met en scène tantôt face aux Miskitos dont elle découvre les coutumes peu à peu, tantôt face aux latinos qui seront ses collaborateurs, qu'ils soient capitaines de navire, responsables logistiques ou bénévoles humanitaires. Un jour, il faudra virer séance tenante un homme qui utilise la nourriture livrée par le CICR pour monnayer des faveurs sexuelles auprès de femmes contraintes par la misère à cette extrémité. Un autre, l'auteure découvre les noms des Miskitos, pittoresques ou inquiétants. Mais le choc des cultures vécu sous les assauts des moustiques et les déluges démentiels, n'est pas exempt de rires ni de sourires. 

Enfin, en évoquant sa collaboration avec sa collègue Andrée Juvet, l'écrivaine relate une véritable complicité, pour ne pas dire sororité, face à l'adversité d'un monde hostile – tantôt à cause des hommes, tantôt à cause de la nature. On se soutient moralement lorsque le moral flanche, on va jusqu'à se sauver la mise l'une l'autre, dans un esprit d'équipe réellement vécu. Cela va jusqu'aux rituels, par exemple les repas bien arrosés entre copines dans ce bistrot "un rien chicos" de Puerto Cabezas, où des crocodiles nagent dans un aquarium, face aux clients. Et deux femmes en mission, c'est un monde de particularités que l'auteure relate: nécessité d'être ferme lorsque ça menace de sortir des rails, mais aussi possibilité de s'ouvrir des portes sur des choses aussi triviales qu'un besoin pressant sur le territoire du Honduras, en principe interdit d'accostage à la mission.

L'auteure est consciente qu'en tant qu'envoyée du CICR au Nicaragua, elle est le maillon d'une chaîne: d'autres reprendront en main le projet de relation d'une population qu'elle a lancé, de même qu'elle aura peut-être été la continuatrice d'autres projets. Sincère et joyeuse, elle relate avec talent une tranche de vie aux allures parfois folles ou acrobatiques où l'adversité comme les soutiens prennent des formes inattendues.

Danielle Coquoz, Rio Wangki, Lausanne, Plaisir de lire, 2021.

Le site des éditions Plaisir de lire.


mardi 16 février 2021

Prophéties en Bretagne et conséquences

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Liza Lo Bartolo Bardin – La Bretagne, une terre de légendes... voilà bien un classique! La romancière Liza Lo Bartolo Bardin revisite cette idée avec habileté dans un roman solide intitulé "Eärwenn, les messagers de la lande". Ses ressorts sont l'imaginaire des Templiers et la possibilité d'une appréhension du réel druidique, alternative, ésotérique somme toute, mais ô combien riche. Surtout, elle utilise comme substrat la Prophétie de Jean de Jérusalem, controversée mais d'une troublante actualité – et source romanesque fertile et originale.

On ne peut qu'adorer Eärwenn, personnage moteur du roman, cette vingtenaire originale qu'on dit bizarre voire doucement dingue parce qu'elle voit le monde avec ses yeux à elle, qui ne sont pas toujours ceux de la raison. Vrai: elle ne répond jamais aux questions de la raison, celles que lui pose par exemple Thierry, un jeune homme qui en tombe raide amoureux parce qu'il a su, à un certain moment, la regarder sans préjugés. L'écrivaine fait d'Eärwenn un personnage bourré de fraîcheur, mais aussi un guide que Thierry n'aurait jamais suivie sans le moteur de l'amour.

Pour souligner le caractère fantastique de son roman, la romancière souligne telle ou telle légende du cru, à l'instar de ce bâton de Gargantua ou de l'empreinte de son pied. Légendes immémoriales qui font écho à des histoires plus récentes, moins flamboyantes puisqu'elles reposent sur des amours contrariées. Celles-ci s'articulent autour de la mort mystérieuse du marin breton Pierrig De Collmeuc (il en faut bien un), d'un certain Charles-Henri, alcoolique presque sympathique et très intéressé par les vieilles pierres, et de Rozenn, qui aurait pu, dû être sa femme. 

Qui est mort, qui est vif? Le chapitre 21 s'ouvre sur une nouvelle période, paraît détaché du reste du roman puisqu'il se déroule à Paris, quatre ans après l'idylle vécue entre Thierry, qu'on a pu croire mort, et Eärwenn. Pourtant, c'est là que la romancière renoue les fils encore rompus d'un généreux récit – dans un esprit qui paraît plus réaliste mais n'en conserve pas moins un bout de fantastique. Qui est en effet cette mystérieuse femme que Thierry rencontre çà et là, alors qu'il écrit des romans aux atmosphères de conte breton? Est-elle un ange, l'éternel féminin ou, à nouveau, l'envoyée des messagers de la lande?

Sur des bases solides, rédigé sur un ton fluide, le roman "Eärwenn, les messagers de la lande" sait embarquer ses lecteurs dans un monde qui plonge ses racines dans l'imaginaire des légendes chrétiennes. Cela, dans un terroir gorgé d'histoires d'hier comme d'aujourd'hui.

Liza Lo Bartolo Bardin, Eärwenn, les messagers de la lande, Saint-Etienne, Laura Mare Editions, 2010.

Le blog de Liza Lo Bartolo Bardin.

Lu par Goliath, Laurence Lopez Hodiesne.

dimanche 14 février 2021

Dimanche poétique 486: René-François Sully Prudhomme


Les amours terrestres

Nos yeux se sont croisés et nous nous sommes plu.
Née au siècle où je vis et passant où je passe,
Dans le double infini du temps et de l'espace
Tu ne me cherchais point, tu ne m'as point élu ;

Moi, pour te joindre ici le jour qu'il a fallu,
Dans le monde éternel je n'avais point ta trace,
J'ignorais ta naissance et le lieu de ta race :
Le sort a donc tout fait, nous n'avons rien voulu.

Les terrestres amours ne sont qu'une aventure :
Ton époux à venir et ma femme future
Soupirent vainement, et nous pleurons loin d'eux :

C'est lui que tu pressens en moi, qui lui ressemble,
Ce qui m'attire en toi, c'est elle, et tous les deux
Nous croyons nous aimer en les cherchant ensemble.

René-François Sully Prudhomme (1839-1907). Source: Poésie.Webnet.

vendredi 12 février 2021

Jean-Yves Dubath et Serge Gainsbourg, brève rencontre hallucinée

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Jean-Yves Dubath – Réel ou imaginé, ce récit? Halluciné, sans doute. "Gainsbourg et le Suisse" est le premier roman que l'écrivain Jean-Yves Dubath a fait paraître sous son propre nom. Il relate une sortie singulière de Serge Gainsbourg à Valence, vue par "le Suisse", un membre de la "garde prétorienne" du chanteur, invité à sa table, oint du privilège de lui être proche quelque temps. 

Et ce Suisse, distingué et désigné par sa nationalité, groupie au masculin, ce pourrait bien être l'auteur lui-même.

Un jeu de distances subtil
Le thème lui-même impose un jeu sur les distances, perçues de manière habile comme à géométrie variable. C'est certes au travers du regard du Suisse que le lecteur est invité à voir évoluer Serge Gainsbourg, tantôt dévorant des steaks hachés, tantôt signant des autographes à des "cocottes", qui apprécient cet "art mineur pour les mineures" qu'est la chanson pour Serge Gainsbourg. Ce regard adopte la distance propre à la troisième personne. Cette distanciation fait contraste avec un effet de proximité avec le chanteur, volontiers nommé "Serge". 

Ce jeu des distances fonctionne également lorsqu'on songe que "Gainsbourg et le Suisse" a des airs de désenchantement d'une vedette. Voyons: le Suisse observe donc Gainsbourg dévorer ses steaks hachés, hanter une pizzeria, signer des autographes, vivre des démêlés avec la police, culminant par une garde à vue, mais il ne le verra guère se produire sur scène, en majesté. Gainsbourg nature: tout est vu côté privé, côté coulisses. Il y aura peu d'alcool bu, si ce n'est du vin d'Alsace, et encore moins de Gitanes sans filtre.

Pourtant, même hors scène, tout le monde n'est pas égal: être avec Gainsbourg ouvre des portes, des voies. On ne le bouscule pas. Contrairement au Suisse, parfait anonyme, qui peine à redescendre sur terre et à se tracer un chemin tout seul à travers la foule dans la gare de Valence une fois que le chanteur est parti en train.

Des scènes hallucinées
Jean-Yves Dubath est un auteur exigeant envers ses lecteurs, exigeant mais généreux. C'est donc avec un luxe de détails qu'il relate chacun des épisodes du roman. Il cerne avec bonheur les jeunes filles qui viennent demander un autographe. Il réussit aussi à recréer l'ambiance d'un repas partagé dans un restaurant tenu par un ancien rugbyman, présentant ce dernier comme quelqu'un de plus grand encore que la vedette de la chanson – comme si chacun devait un jour trouver son maître, celui qui lui fera de l'ombre. Sous la plume du romancier, il y a un effet de surprise bien calculé, basé sur une observation aiguë.

Et il y a aussi les rapports avec la police, prélude à ce qui est la scène clé de "Gainsbourg et le Suisse": la garde à vue. Chaque chose en son temps... Tout commence avec un épisode qui souligne le statut quasi au-dessus des lois de l'idole: Gainsbourg demande à un flic de lui donner son insigne, et le flic accepte. Peu motivée, la garde à vue fait dès lors figure de réplique vigoureuse d'un premier épisode presque anecdotique. Elle s'avère hors norme aussi, malgré les menottes, et l'auteur, embarqué aussi, rappelle la bonne humeur de l'événement, flamboyante, bonne vivante. 

Gainsbourg hors folklore
Roman relatant le lien bref mais intense entre Serge Gainsbourg et un Helvète, "Gainsbourg et le Suisse" offre sur l'artiste un regard dépourvu de toute tentative folklorique, montrant un Serge Gainsbourg au naturel. Il n'y sera donc guère question de rue de Verneuil ou de pastis à gogo, encore moins donc de Gitanes, de chaussures Repetto ou de tout ce qui a concouru à la légende du bonhomme. On le verra plutôt nature, bon vivant, amoureux de son public jeune.

Tout au plus croira-t-ton trouver, au détour d'une phrase, une allusion équivoque à l'une ou l'autre chanson de Serge Gainsbourg, par exemple ce "mon cœur bat comme un fou" qui, en page 104, semble résonner comme la chanson "Le cœur de Bloody Jack". A moins qu'à travers les motos évoquées en page 99, le lecteur ne songe à "Harley Davidson"... voire à "Harley David Son Of A Bitch". L'allusion la plus grosse, bien sûr, c'est la garde à vue: "You're Under Arrest"! Sauf que par la grâce du roman, on n'est plus dans la mise en scène: Gainsbourg est coffré pour de vrai, pour quelques heures.

L'écriture de "Gainsbourg et le Suisse" est exigeante, on l'a dit, et le lecteur n'en attend pas moins de l'orfèvre Jean-Yves Dubath. Elle s'avère travaillée aussi, en musique, au fil de phrases ciselées par une ponctuation placée avec précision. Quant au roman, sa structure fonctionne en un crescendo qui culmine avec l'étrange garde à vue et redescend avec le retour au réel du Suisse, sorti de la bulle de la star et prenant conscience qu'il s'agit d'un univers à part, paradis halluciné auquel il ne reviendra jamais. 

Et qu'est devenue la garde prétorienne? On n'en saura rien, ou presque. En somme, avec "Gainsbourg et le Suisse", tout est dans le titre: c'est l'histoire privilégiée d'un Suisse dont la trajectoire a croisé celle de Serge Gainsbourg.

Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Vevey, L'Aire, 2008.

Le site des éditions de l'Aire.

Ils l'ont lu également: Alain BagnoudJean-Michel Olivier.

lundi 8 février 2021

Dernier lecteur selon Daniel Fohr: et s'il n'en reste qu'un, ce sera celui-ci!

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Daniel Fohr – Le lecteur de sexe masculin est-il un modèle obsolète? Avec "L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs", l'écrivain français offre à son lectorat un roman d'anticipation original qui pousse à l'extrême une tendance déjà à l'œuvre actuellement: la disparition des hommes qui lisent. "9 lecteurs sur 10 sont des lectrices", dit la quatrième de couverture. Qui sera le dernier? Pour le romancier, c'est son narrateur. 

"L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs" s'apparente à une confession sur le statut du dernier lecteur, volontiers introspective, relatée par un homme anonyme, littéralement sans propriétés particulières: c'est le lecteur par excellence, qui n'est guère que cela. L'ouvrage commence par quelques constats aux allures documentaires avant de relater, en courts chapitres au ton faussement désabusé, porteur d'un humour qui est comme qui dirait "la politesse du désespoir", truffé d'allusions littéraires que le lecteur détectera avec gourmandise, ce que c'est que d'être le tout dernier lecteur.

Il y a donc le regard sur le lecteur, vu comme un être bizarre et peut-être pas tout à fait viril, ce qui oblige le narrateur à se déguiser en femme lorsqu'il veut lire dans un lieu exposé au public. C'est que dans "L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs", le monde du livre est entièrement aux mains des femmes: il n'y a plus que des lectrices, des autrices, des éditrices et autres actrices en -trices. 

S'ensuivent plusieurs questionnements, en particulier sur la manière de ramener aux livres ces hommes friands de séries et d'autres supports narratifs plus aisés, et de toutes façons essentiellement copains avec leur barbecue – un motif récurrent, pour le coup. On ne peut pas dire que le narrateur n'aura pas tout essayé: prêter des livres, inciter les collègues à la lecture. Les excuses sont celles qu'on connaît: image du lecteur homme vu comme une bête bizarre, manque de temps ou d'intérêt. Il y aura quelques illusions, certes, de quoi faire sourire le lecteur.

L'idée même d'écrire un livre "par un homme, pour les hommes" va manquer sa cible... elle pose la question du genre des livres: y a-t-il une littérature masculine et une littérature féminine? Comme objet de réflexion, l'auteur balance les romans d'aventure façon Bob Morane, suggérant même qu'Henri Vernes hante les pages de son livre. Il suggère aussi que peu de femmes apprécient Ernest Hemingway, alors que les hommes ne sont jamais vraiment précipités sur Colette. Cela étant, le lectorat du narrateur sera... féminin. Et curieux, bien entendu.

Allant jusqu'à effleurer la question du transgendérisme, utilisant occasionnellement l'écriture dite inclusive, l'auteur suggère que la disparition des lecteurs hommes, donc de leur regard sur les écrits en particulier littéraires, est une forte perte pour l'humanité. Le dernier lecteur est-il dès lors une pièce de musée? En achevant son livre d'une manière qui rappelle quelque peu celle du roman "Le Musée de l'Homme" de David Abiker, l'écrivain élargit le débat en (se) demandant si l'homme, représentant mâle du genre humain, n'est pas lui-même obsolète.

Daniel Fohr, L'émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs, Paris, Slatkine & Cie, 2021.

Le site de Daniel Fohr, celui des éditions Slatkine & Cie.

Lu par Francis Richard, Lire la nuit ou pas.

dimanche 7 février 2021

Dimanche poétique 485: Jacqueline Thévoz


L'Infini

Alors qu'aucun
De nos doctes philosophes
N'a pu m'expliquer l'Infini,
Je l'ai trouvé, l'autre matin,
Dans ma salle de bain.
Y grouillaient des milliers de fourmis,
Effrayante et mouvante et sombre étoffe,
Diabolique et noir gratin...
J'ai couru chercher ail et sel
Pour en faire poisons naturels,
Mais comme ce peuple, élu
Par un dieu sûrement farfelu
Et friand de gigantesques sectes,
Continuait à jouer à l'intrus,
J'ai couru
Quérir en droguerie
De quoi mettre fin à cette tragédie
Et passé ma soirée à poudrer ces insectes.
Or, quand, au petit matin,
J'ai réintégré ma salle de bain
Une procession infinie
Se dirigeait, en long ruban, vers la sortie
Comme une interminable agonie.
Mais, diable, il y avait
Tout autant de fourmis qui regardaient partir
Leur sœurs qui s'en allaient,
En cortège, en longue file,
Si bien que je désespère de voir déguerpir
Ces minuscules bêtes immortelles.
L'Infini à domicile,
L'Infini éternel...

Jacqueline Thévoz (1926-2021), De la Terre au Ciel, Sierre, Editions à la Carte, 2015.

samedi 6 février 2021

Jean-Pierre Ohl, un cadavre sous les rails

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Jean-Pierre Ohl – Les inconditionnels de la fratrie Brontë connaissent Jean-Pierre Ohl pour sa toute nouvelle biographie des Brontë, sobrement intitulée "Les Brontë" et parue en 2019, et que m'a signalée une lectrice amatrice de cette époque – merci! Deux ans auparavant, il a proposé à ses lecteurs "Le Chemin du Diable", un roman historique de la meilleure eau, campé dans les années 1824 au cœur de l'Angleterre.

En installant le journal de Leonard Vholes, "destiné à personne", en guise de captatio benevolentiae, l'écrivain annonce d'emblée la couleur: il sera question de mystères à multiples fonds, et le lecteur va se sentir privilégié d'y entrer petit à petit. C'est là qu'il place certains éléments qui vont trouver place dans le roman. Cette "main qui écrit", par exemple, ne fait-elle pas écho à la main du Caporal, tranchée lors d'une insurrection populaire survenue à Peterloo, et remplacée par un fort utile tire-bouchon?

Mais c'est lorsque les personnages du roman deviennent davantage que des ombres que le lecteur se met à saliver. L'auteur a en effet le chic pour dessiner un monde d'humains, surtout des hommes, hauts en couleur, à commencer par Edward Bailey, dont le penchant pour le madère finit par constituer un leitmotiv. On aime aussi la construction de son commanditaire, Spalding, dont l'auteur se complaît à illustrer ses problèmes de goutte – avec l'image qui fait mouche à tout coup, conférant à ce noble un caractère soudain dérisoire.

Il est vrai que "Le Chemin du Diable" tient une bonne part de sa saveur à la capacité de l'écrivain de trouver les images qui font mouche: tels yeux seront ainsi comparés à des huîtres, et une peau tendue par une expression apparaîtra telle une barde de lard. Quant au "Chemin du Diable" qui donne son titre au livre, c'est le chemin de fer, rien que ça. Une telle image cristallise les résistances à ce moyen de transport, novateur au début du dix-neuvième siècle. De façon générale, bien sûr, il y a la crainte de pertes d'emploi ou de salaire, vécue par les travailleurs, et aussi les soucis face à un mode de transport perçu comme pathogène. Ces craintes et soucis, l'auteur les personnifie au travers d'un cadavre trouvé au fil du chantier. Il n'en faut pas moins pour jeter l'effroi et lancer une intrigue qui file sur les rails du genre policier.

Ce regard sur les hommes besogneux, affectés à la construction du chemin de fer ou à la mine, l'auteur les observe avec un réalisme zolien, retrouvant leur jargon et retraçant leurs rancœurs face à une révolution industrielle qui ne tient pas toutes ses promesses. A l'autre bout de l'échelle sociale, il y a les possédants, ceux qui se lancent dans l'invention du chemin de fer et des trains à vapeur, à commencer par George Stephenson, et aussi ceux qui se mêlent de politique, pour le meilleur et pour le pire, entre France et Angleterre: la Révolution française n'est pas loin, Waterloo non plus. Et il y a aussi ce monde de poètes – Charles Dickens en tête, jeune encore, apprenant son latin chez un bouquiniste – et de prostituées qui hantent les marges de l'ouvrage et lui donnent sa couleur littéraire, loin de toute froide technique.

Et comme il se doit, c'est en marge de l'inauguration de la première ligne de chemin de fer, entre Stockton et Darlington, que les derniers fils de l'intrigue se dénoueront. Ils sont complexes, passent par une chambre secrète qui s'ouvre par magnétisme et explorent quelques secrets de famille et autres cadavres mis au placard plutôt qu'au caveau. C'est gourmand, c'est dense, parfois même aussi tortueux qu'un tortillard de campagne: au-delà de l'intrigue, manifestement passionné par son sujet, l'auteur réussit à construire un univers à part entière autour d'un des berceaux de la révolution industrielle de la vapeur. De quoi captiver pleinement!

Jean-Pierre Ohl, Le Chemin du Diable, Paris, Gallimard, 2017.

Lu par Albertine, Alexandre Burg, Brontë Divine, Girl Kissed By FireJean-Paul Gavard-Perret, LillyUne Ribambelle.

Et pour la petite histoire: les éditions Harlequin ont publié en 1978 un roman portant le même titre. Signé Violet Winspear, il parle sans doute de transports plus amoureux que ferroviaires...

lundi 1 février 2021

Un moment au bar ou au théâtre avec Mali Van Valenberg

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Mali Van Valenberg – Imaginez le théâtre. Vous voilà plongé dans un de ces bars à karaoké où la clientèle est rare, à des heures indéfinies. Pour un peu, on se croirait dans ce bistrot esquissé par Gilles dans "La Gonflée": 

Deux qui discutent et se regardent
Dans le blanc des yeux en trinquant
Dans une odeur de corps de garde
Café, tabac, fondue, vin blanc

Nuances cependant: les deux qui "discutent et se regardent" ne sont pas des poivrots, mais deux femmes: Solange, 60 ans, et sa fille, Vera, 25 ans, patronne de son état, qui rêvasse sur ses mots croisés à défaut de dormir sur la Julie (c'est son journal). Et le bar, hanté qui plus est par un certain "Mister Nobody", s'appelle "Sing Sing Bar". Voilà, le décor est planté, c'est celui d'un huis clos – c'est parti pour une heure de théâtre.

Le lecteur est saisi d'emblée par le ton familier et gouailleur de Solange, qui se lance dans une improbable histoire de querelles de voisinage à base de gazon. Celle-ci va se poursuivre sur le ton des conversations que nous connaissons, restitué avec beaucoup de réalisme par la dramaturge: les mots sont là, on entend Solange s'emporter à chaque phrase. L'auteure tisse l'idée du jardin, allant jusqu'à évoquer une collection de nains de jardin, prétexte à des querelles qui dessinent, le verbe haut, les rapports complexes qui peuvent exister entre une mère et une fille. 

Dans ce contexte de dialogue se suffisant pour ainsi dire à lui-même, le personnage de Mister Nobody apparaît comme un élément extérieur. Extérieur au niveau du rôle d'abord, puisque Mister Nobody est un client, alors que Vera et Solange apparaissent comme les membres du staff du bar. Extérieur aussi, du moins en apparence, en ce qui concerne l'histoire qu'il amorce, et qui a ses propres personnages. Pourtant, et cela accroche le lecteur ou le spectateur, son histoire a quelques résonances avec celle de Vera et Solange. Il s'en ira au terme de la première partie, laissant tout le monde avec ses réponses.

Mister Nobody fait dès lors figure de fantôme peut-être révélateur. Dans le même esprit, il y a ce personnage vivant à l'étage supérieur, une sœur qui fonctionne comme une Arlésienne: Vera et Solange en parlent, mais on ne la verra jamais. Est-ce Jane, celle dont Mister Nobody parle? 

Et puis il y a ce nom de bar, "Sing Sing Bar". Le lecteur pense d'emblée à la prison américaine légendaire, peut-être éponyme. C'est légitime: toute la pièce tient dans ce lieu, qu'on peut voir comme la prison de Vera, la patronne, assignée à son bar, pas même en mesure de prendre un jour de congé pour un cas de force majeure. Plus largement, il est permis de penser qu'à l'instar d'un tel bar, n'importe quel lieu de travail est une prison. 

Mais double sens il y a: sachant que "to sing" signifie "chanter" en anglais, "Sing Sing Bar" est un nom prédestiné pour un bar à karaoké. Du reste, les chansons ouvrent et ferment la pièce de théâtre, en une danse grotesque de fin de soirée. Et dans l'intervalle, c'est dans le micro du karaoké, comme pour lui donner davantage d'importance, que Vera relate en un monologue haut en couleur ses envies d'évasion vers l'Alaska – il est possible de l'écouter ici, avec une délicieuse mise en images.

Magnifiant l'écume des jours, les mots partent en roue libre dans "Sing Sing Bar", pièce créée au Petithéatre de Sion en 2019, dans une mise en scène de l'auteure. Ils disent la vie de chacune et de chacun, parfois prosaïque, et la relation complexe entre une mère et sa fille. Ils évoquent aussi, mine de rien, la difficulté du métier de tenancière de bar obligée de faire face à la concurrence, au travers d'exemples aussi concrets que les rondelles de saucisson offertes aux clients avec l'apéro. 

Mali Van Valenberg, Sing Sing Bar, Lausanne, BSN Press, 2021.