dimanche 18 juillet 2021

Dimanche poétique 506: Messaoud Gadi

Avec: AnjelicaAnkyaAzilisChrysEmmaFleurGeorgeHerisson08HildeKatellL'or des chambresLa plume et la pageMaggieViolette.

Cimetière de mon cœur

Dans le cimetière 
de mon cœur
les souvenirs
se cachent pour taire
certaines peurs
sans avenir.
Ils ont le goût de tout
et surtout des nous.
Ils se renouent,
Elles se dénouent
et j'avoue que même enterrés
dans ma mémoire, ils se reflètent encore
dans le miroir
de mon désespoir:
Ils hantent mon corps.

Messaoud Gadi, A travers les mots, DOM Editions.

mercredi 14 juillet 2021

Quand Vincent Duluc vibre avec l'AS Saint-Etienne

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Vincent Duluc – "Un printemps 76", c'est le roman foisonnant d'une jeunesse, celle de l'auteur, Vincent Duluc, qui vivait alors ses treize ans comme un fils d'enseignant un peu cancre qui apprenait sa géographie dans les pages sportives de la presse. Celui qui est devenu journaliste sportif y relate aussi, et cela devient peu à peu le cœur du récit, la finale de la coupe des champions européens 1975-1976, mettant aux prises l'AS Saint-Etienne et le Bayern de Munich à Glasgow, et qui a valu un triomphe au club stéphanois, malgré sa défaite.

L'auteur organise son récit en crescendo, commençant par se revoir à treize ans, entre slows stratégiquement organisés, collège et colles. Il plante un décor provincial, triangle défini par Bourg-en-Bresse, où la vie se passe à treize ans, Lyon, la métropole, et Saint-Etienne, qui va soudain apparaître en grand sur la carte du monde et rayonner dans toute une région, voire au-delà. L'auteur met en contraste le parcours de l'AS Saint-Etienne en regard d'une ville qui se désindustrialise, évoquant notamment la disparition de Manufrance et la fermeture des mines. Le football fait ainsi figure de revanche.

Mais progressivement, c'est bien l'AS Saint-Etienne qui finit par occuper toute la place, comme elle occupe beaucoup d'espace dans le cœur d'un narrateur qui aime les posters de l'Ange vert, Dominique Rocheteau. Sur un ton glorieux, l'auteur confère au club des origines quasi divines, puisque les matches de foot sont une bonne chose pour occuper les dimanches après-midi, une fois qu'on a digéré le sermon et le repas. 

C'est aussi au travers des hommes que l'auteur raconte le club. Il y a Dominique Rocheteau et sa blessure, bien sûr, mais aussi quelques joueurs qu'on a peut-être oubliés. C'est cependant les instigateurs qui donnent lieu aux portraits les plus pittoresques – on pense à la famille de Geoffroy Guichard, l'homme des magasins Casino, et notamment à son fils Pierre, mise en parallèle avec celle de l'industriel Etienne Mimard, patron de Manufrance.

Et non content de faire patienter le lecteur jusqu'à la fin du livre ou presque avant de livrer des reflets du match légendaire de Glasgow, l'auteur ralentit encore l'action en évoquant... les publicités qui passent à la télé avant le match. C'est réaliste, et habile du point de vue du rythme: le lecteur devient aussi impatient que l'ado qui attend le match devant son poste de télévision. Un poste qui a ses caprices, avec notamment une retransmission coupée au moment du but fatidique. Enfin, et c'est attendu, l'auteur évoque la fameuse question des "poteaux carrés": s'ils avaient été ronds comme presque partout ailleurs, l'AS Saint-Etienne aurait gagné ce soir-là.

On relèvera que le match du 12 mai 1976 marque aujourd'hui encore, quarante-cinq ans après, le territoire stéphanois, ne serait-ce que par le nom de deux bistrots fort recommandables: le Glasgow, place de l'Hôtel-de-Ville, et les Poteaux Carrés, place Jean-Jaurès. Surtout, il est resté dans les mémoires, et l'auteur a su en capter l'essence au travers d'un ouvrage très personnel, nourri par un talent de conteur passionnant, évocateur aussi de la naissance d'une vocation de journaliste. Allez les Verts!

Vincent Duluc, Un printemps 76, Paris, Stock, 2016.

Le site des éditions Stock.

Egalement lu par Benoît Richard, Guy ChassigneuxHenri-Charles DahlemJoëlle, Joyeux drilleMes Miscellanées, Romanthé, Sophie, Yves.

dimanche 11 juillet 2021

Dimanche poétique 505: Sibylle Bolli

Avec: Anjelica, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Maggie, Violette.

l'eau glisse
tambourine aux lèvres closes
la prairie
se laisse à la pluie aux sources furtives
miroir   –    froissement du visage
où sont
les mots pour dire
portes   arches   ponts sans personne
où vivent
les mots pour dire
cette vibration qui me tient
       frémissante

Sibylle Bolli, Laisser la nuit, dans L'Epître, Fribourg, VII/2021.

samedi 10 juillet 2021

Véronique Olmi, une vie en décalage

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Véronique Olmi – Trouver sa place en jouant au théâtre, ou en retrouvant les cendres d'un amour d'autrefois? Tout cela, au risque de se perdre, de souffrir encore? Tel est le lot de la narratrice de "J'aimais mieux quand c'était toi" de la romancière et dramaturge Véronique Olmi. Une narratrice qui se raconte, occupant toute la place dans ce roman.

Elle s'appelle Nelly Bauchard, la narratrice. Comédienne de théâtre, elle vit constamment en décalé, à commencer par ses horaires de sommeil. Son identité est toujours constamment en décalage à force de vivre les vies des personnages qu'elle incarne sur scène. Cette vie en décalé a quelque chose d'atavique: Nelly est la fille d'un homme homosexuel refoulé par convenance sociale – une forme de théâtre, tiens.

Et puis, le fait de jouer les "Six personnages en quête d'auteur" de Pirandello suggère que son identité, en plus d'être en décalage, a quelque chose d'incomplet, de même qu'un personnage de fiction n'existe pas sans un auteur pour l'animer. En contraste, le "je" de la narratrice est multiple, reflet de ses vies.

Cela aboutit dans cette possibilité de "devenir quelqu'un", portée entre autres par le personnage de Joseph, correspondant aimable. Possibilité qu'on sent déjà un peu flétrie: "J'ai quarante-sept ans et j'attends toujours que ma vie commence", dit Nelly (p. 32). Cela, en dépit d'un accomplissement apparent: après tout, Nelly Bauchard est mère de deux enfants et pratique un métier qui fait rêver.

Qui fait rêver... et que le récit s'attache à démystifier en dévoilant les contraintes techniques qu'il implique, une vie sociale où les souvenirs s'expriment, déformés, lorsque les comédiens sont entre eux. La démystification passe aussi par les activités très ordinaires que vit Nelly: faire des lessives, oublier des choses comme une mère (alors que jouer du théâtre, c'est ne pas oublier son texte).

Le théâtre est-il soluble dans l'amour? La narratrice en fera l'expérience en forme de choc, et l'auteure crée une boucle pour souligner l'importance du sujet: on retrouve en page 71 la Nelly qui attendait toute la nuit sur un quai de gare au tout début de l'ouvrage. Ce qui débouche sur un rapprochement avec Paul, amour d'autrefois, présence bouleversante dans le public.

"J'aimais mieux quand c'était toi" est un portrait littéraire qui plonge dans le monde des sentiments, mais dit aussi le monde du théâtre à la manière d'une femme qui en connaît les rouages et les émotions côté scène et côté coulisses. Pour le dire, la romancière cisèle admirablement ses phrases, dans le souci constant de leur donner un rythme, une scansion qui donne envie de les lire à haute voix, de s'y attarder ou de haleter derrière elles. 

Véronique Olmi, J'aimais mieux quand c'était toi, Paris, Albin Michel, 2015.

Le site des éditions Albin Michel.

Lu également par Achille, CanelkiliCaroline DoudetClarabelCoincés chez nous, Emile Cougut, FleurGéraldine, Léa Touch Book, MicMéloNebel, Sans connivenceSybelLine.

jeudi 8 juillet 2021

Parution d'"Obsédé textuel" de José Seydoux

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José Seydoux – J'ai aujourd'hui le plaisir d'annoncer la sortie, aux éditions Montsalvens, du tout dernier ouvrage de l'écrivain fribourgeois José Seydoux. Après avoir signé quelques ouvrages qui mêlent avec aisance le romanesque et les considérations personnelles sur le ton de la conversation, il offre avec "Obsédé textuel" un récit dont le fil rouge est tissé de sa vie et de ses passions. 

"La femme, le journalisme, le tourisme, l'accueil, le voyage, l'éducation et même le Moléson: sept sources d'inspiration pour une passion, l'écriture.", dit le prière d'insérer de ce témoignage, qui est aussi le voyage d'une vie. Merci encore à José Seydoux de m'avoir fait permis de préfacer "Obsédé textuel", et que vive ce livre!

José Seydoux, Obsédé textuel, Charmey, Editions Montsalvens, 2021. Préface de Daniel Fattore.

Le site de José Seydoux, celui des éditions Montsalvens

Autres livres de José Seydoux, commentés céans:


dimanche 4 juillet 2021

Dimanche poétique 504: Raymond Queneau


Cent mille milliards de poèmes

Du jeune avantageux la nymphe était éprise
pour consommer un thé puis des petits gâteaux
le Turc de ce temps-là pataugeait dans sa crise
et fermentent de même et les cuirs et les peaux

On vous fait devenir une orde marchandise
qui se plaît à flouer de pauvres provinciaux
un audacieux baron empoche toute accise
elle effraie le Berry comme les Morvandiaux

Le poète inspiré n'est point un polyglotte
le lâche peut arguer de sa mine pâlotte
le colonel s'éponge un blason dans la main

Frère je te comprends si parfois tu débloques
grignoter des bretzels distrait bien des colloques
le Beaune et le Chianti sont-ils le même vin?

Raymond Queneau (1903-1976), Cent mille milliards de poèmes, Paris, Gallimard, 1961. Source: Magnus Bodin

Une combine inépuisable, soit dit en passant: ces cent mille milliards de poèmes permettraient de faire des dimanches poétiques pendant environ 1 923 076 900 000 années... 

vendredi 2 juillet 2021

Devenir arbre avec Julien Mages

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Julien Mages – Signée Julien Mages, la pièce de théâtre "Un arbre est assis" a été créée ces tout derniers jours au théâtre 2.21 à Lausanne. Elle a vu le jour lors d'ateliers de théâtre pour adultes passionnés, au fil des impondérables liés aux mesures d'ordre sanitaire qui marquent ces temps. 

Empreinte d'une indéniable drôlerie, cette pièce repousse les limites entre les espèces en mettant en scène un personnage, Michel, qui se sent devenir arbre – la tête sur les épaules, il en a d'ailleurs le caractère.

Il crée ainsi un contraste marqué avec son père, Charles, joueur et boursicoteur pathologique, dont les envolées bravaches ne manquent pas de faire sourire. Le contraste s'affirme dans une première scène écrite en répliques rapides et courtes qui a tout de la confrontation, en plus de jouer un rôle classique d'exposition. 

Par contraste encore, l'auteur place face à face deux personnages féminins, Michaela et Anna, qui fonctionnent du moins au début sur le mode du commentaire, tel un chœur antique – on pense à la scène 4 de la première partie. C'est l'occasion de monologues plus longs, plus lents sans doute aussi. Avec Anna, progressivement, un monde extérieur à la pièce et aux hommes se dessine.

Et les allusions à Michel devenant arbre surviennent: on dit qu'il comprend leur langue. Et peu à peu, il se transforme, c'est l'enjeu de la deuxième partie. On imagine sans peine l'humour de situation éclatant sur scène au début de la deuxième scène de cette deuxième partie: c'est mouillé partout, il faut bien arroser Michel... 

Etrange et cocasse métamorphose que celle de Michel! Les prénoms utilisés par l'auteur confèrent à ses personnages un statut des plus ordinaires et souligne une familiarité réciproque entre gens simples. Créant un monde attachant même avec ses éclats, ces gens sont animés par les sentiments de chacun, jalousie ou amour, passions même. Et tout se termine par une longue stance poétique en vers libres qui dit Michel entièrement devenu arbre, retourné à la nature.

Julien Mages, Un arbre est assis, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site de Julien Mages, celui des éditions BSN Press, celui du théâtre 2.21.