lundi 30 mars 2026

Chroniques d'un bout d'Algérie suisse

Lolvé Tillmanns – On ne le sait pas forcément, mais à sa manière, la Suisse a aussi joué son rôle dans la course aux colonies du dix-neuvième siècle. Les lecteurs de ce blog se souviennent peut-être de "Un aller simple pour Nova Friburgo" d'Henrique Bon, qui relate les débuts de Nova Friburgo, au Brésil. C'est cependant plus près du Vieux continent que la romancière Lolvé Tillmanns emmène son lectorat avec "Colon ne s'écrit pas au féminin": mettant en scène trois personnages féminins soigneusement construits et typiques, elle y décrit les débuts de la colonie suisse de Sétif, en Algérie, pilotée sous le Second Empire par la Compagnie genevoise des colonies suisses de Sétif.

Trois personnages féminins? Ce seront les yeux du lecteur, constitutifs de trois points de vue distincts: Lisette, la bonne d'une riche famille de banquiers; Safia, native de Sétif, sœur de Youssef; Anne-Laure, partie avec Pierre et leur famille en Algérie dans l'espoir d'une vie meilleure. 

Lisette ouvre la porte du logement de riches bourgeois genevois, menant leurs affaires à coups de non-dits aussi, dans un environnement feutré que souligne, côté style, le langage châtié joliment recréé par la romancière. Safia et Anne-Laure, quant à elles, se rapprochent par la grâce de galères communes, tentant une forme de vivre-ensemble pas toujours équilibrée, tant il est vrai que le colon a tendance à imposer ses us et coutumes et à questionner l'autochtone, à le contraindre à prendre position: faut-il aller à l'école des Français, se lier avec les "Souissis"? L'alcoolisme de Pierre n'arrange rien; dans un souci d'observation sociale, la romancière oppose celui-ci, populaire, collectif et brutal, à l'alcoolisme "mondain" de Madame, maîtresse de Lisette, comme il était d'usage à l'époque. Mais n'est-ce pas le même sentiment de vide que Pierre et Madame cherchent à combler, chacun de son côté de la Méditerranée?

Indépendantiste avant l'heure, Youssef joue le rôle de trouble-fête en rejetant la colonisation en bloc, alors que d'autres personnages, à Sétif et au-delà, cherchent avant tout à vivre avec la présence coloniale. On pense aux enseignants qui donnent une instruction primaire, au pasteur au rôle trouble et intéressé mais pas toujours néfaste. Les liens semblent se souder parfois, au gré d'adversités aussi importantes que les maladies. Tout cela, la romancière le décrit tout en nuances. L'écriture elle-même s'adapte au point de vue des personnages, ce qui fait de "Colon ne s'écrit pas au féminin" un roman historique choral aux voix bien dessinées, marquées tout au plus par l'anachronisme d'une correction selon les recommandations orthographiques de 1990 – que l'instituteur mis en scène par la romancière n'eût guère tolérées quant à lui.

Donner à voir l'histoire avant tout à travers les anonymes, riches ou pauvres, généralement anonymes ou oubliés (à l'exception d'Henry Dunant, fondateur de la Croix-Rouge, qui joue ici un rôle méconnu) , sans juger: telle est l'idée de "Colon ne s'écrit pas au féminin" dès lors qu'il s'agit de raconter et de mettre face à face deux modes de vie, la société genevoise et la société algérienne, qui ont chacune leurs contraintes en ce milieu de dix-neuvième siècle – pour les femmes comme pour les hommes, trop facilement enfermés dans des rôles.

Mais les chapitres sont mis en perspective par de nombreuses exergues qui, elles, plantent l'évolution d'un décor historique changeant mais volontiers péremptoire, voire impitoyable. On découvre ainsi qu'ils sont nombreux, les généraux, politiques et autres écrivains, à avoir eu un avis, voire un vécu, sur la parenthèse historique de l'Algérie française. Et là, l'autrice choisit le plus souvent de citer les grands frères français pour retracer, par autant de punchlines historiques, ce qu'a pu être l'Algérie française – à l'ombre de laquelle a crû, pian-pian quitte à décevoir quelque peu les capitalistes de son temps, le bout d'Algérie suisse qui fait l'objet de "Colon ne s'écrit pas au féminin".

Lolvé Tillmanns, Colon ne s'écrit pas au féminin, Genève, Cousu Mouche, 2026.

Le site de Lolvé Tillmanns, celui des éditions Cousu Mouche.

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