vendredi 3 avril 2026

Instants chimériques aux confins du songe

Collectif – Ils sont douze, les autrices et auteurs qui ont donné un texte pour composer le recueil "Songes & chimères". Ce titre est programmatique: le lecteur se trouve entraîné dans le monde du songe, souvent poreux face au monde réel. Point commun des écrivains: tous sont membres du GAHeLiG, groupe des auteurs helvétiques de littérature de genre. C'est donc aussi à travers le prisme du genre, propice à l'imaginaire, qu'il convient d'aborder ce livre.

Signées successivement K. Sangil, Amélie Hanser et Florence Cochet, les trois premières nouvelles du début du récit restent aux frontières du rêve, pensé comme un objet commercial comme un autre. Chez K. Sangil, il s'agit de fournir des rêves à des individus à des fins thérapeutiques; Amélie Hanser amène son lectorat dans une boutique où l'on peut consommer des rêves comme de l'opium; quant à Florence Cochet, sa nouvelle d'anticipation située à Londres offre une récompense à qui trouvera tel ou tel rêve. Cela, avec une question constante: si l'on pose que les conditions sont réunies pour ce faire, un humain peut-il profiter des rêves des autres, et quelles sont dès lors les questions éthiques que cela soulève?

Les nouvelles qui suivent approchent la notion même de rêve, qu'on en soit acteur (on se rêve insecte dans la nouvelle de Fabrice Pittet, ou paralysé sauvé par un implant chez Christophe Barraud) ou qu'on oscille entre rêve et réel – tel est le propos de Catherine Rolland, qui offre la belle et étrange description d'une cathédrale où l'on pourrait se perdre. La construction astucieuse de la nouvelle de Cyril Vallée, quant à elle, s'apparente à un zapping – ou alors à la diversité des songes que chacun fait, nuit après nuit. Le rêve peut être cauchemar avec le refus de la lecture chez Bernard F. Crausaz, ou de son interdiction chez Kate Wagner: impossible de ne pas penser, dès lors, au mot de Valery Larbaud: "Ce vice impuni, la lecture...". 

Cela va jusqu'aux mondes les plus oniriques, créés par exemple par un Lucien Vuille inspiré par le monde animal, voire historiques et mythologiques – et par ailleurs talentueux illustrateur du livre: on pense à l'opposition franche entre songe et chimère portée de manière allégorique par David Tschopp ou au rêve historique imaginé pour l'Helvète Divico dans la nouvelle signée Bénédicte Gandois – qui propose par ailleurs de courts textes intercalaires qui, relayés par allusions par les auteurs du recueil, en garantissent la cohésion. 

Ballotté entre réel et imaginaire par des écrivains qui font ici un bel assaut d'imagination, le lecteur sort ainsi de sa lecture de "Songes & chimères" avec le souvenir tourbillonnant d'une série de textes imaginatifs qui revisitent, avec un regard bien contemporain, le monde ambivalent des songes. 

Collectif, Songes & chimères, Cossonay-Ville, Editions de la Maison rose, 2026. Illustrations de Lucien Vuille. 

Le site des éditions de la Maison rose.

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