Martine Ruchat – La charge contre l'homme toxique est implacable dans "Couleurs couleuvre" de Martine Ruchat. Il suffit de quelques cahiers retrouvés chez Anne par son amie pour retrouver toutes les nuances d'une relation de couple déséquilibrée, vue de manière toute personnelle par Anne, femme d'âge mûr, qui tient le journal intime de sa relation avec un vieux beau à l'ancienne, plus âgée qu'elle, qui l'enferme dans une relation dont elle n'a pas souhaité tous les paramètres. "Il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir", dit la romancière. Telle est la ligne de fond de ce court roman.
Tout au long de l'ouvrage, le lectorat va se demander comment Anne est tombée sous une certaine forme d'emprise malsaine, alors qu'elle se targue d'avoir un tempérament libre et qu'à soixante ans, elle ne s'est jamais laissé enfermer dans quelque affaire que ce soit, idéologique ou humaine. Il suffit d'un rien pour que tout bascule: une rencontre dans une manifestation, un homme qui débarque et envahit son territoire, et c'est parti pour un tour de danse – cette image de la danse est omniprésente dans "Couleurs couleuvre", obsédante dans son caractère dysfonctionnel.
L'histoire est racontée par la narratrice, une amie d'Anne, ce qui permet d'avoir un peu de recul, favorable à l'expression de ressentis empreints de colère. Cela permet aussi de favoriser la fluidité de la narration qu'Anne, puis son amie, fait de son lien étouffant avec son amant, presque décrépit, rigide dans ses habitudes, et dont il faut prendre tant de soin, auquel il faut se soumettre même au lit et "faire le sexe", comme il le dit de manière fort peu romantique. Les cahiers d'Anne expriment aussi un certain déni face aux heurts de cette relation, déni qui ne manque pas de révolter la narratrice, positionnée en observatrice extérieure. Il faudra tout un livre pour qu'Anne ouvre les yeux sur le tempérament abusif de son "amant".
En optant pour le point de vue conjugué des carnets d'Anne et du regard extérieur porté par son amie sur ceux-ci, "Couleurs couleuvre" prend le risque du manichéisme, d'autant plus que jamais le personnage masculin ne s'exprime directement dans ce roman: aucune prise ou presque n'est offerte pour l'appréhender pleinement dans son humanité, faite d'ombres mais aussi de lumières, et le lecteur va peut-être le prendre comme un simple épouvantail sans épaisseur.
Un risque assumé? Il s'impose en tout cas dans le choix d'une narration tournant autour d'un journal intime rédigé sur des carnets qui, de plusieurs couleurs, déclinent autant d'aspects d'un lien vicié par une forme de perversion narcissique que la romancière excelle à décrire, dans une écriture dense et lente. A cela viennent s'ajouter les thèmes liés au grand âge et aux dépendances qu'il peut impliquer... jusqu'au point de rupture, brusque, inéluctable.
Martine Ruchat, Couleurs couleuvre, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.
Le site des éditions BSN Press.

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