dimanche 3 mai 2026

Dimanche poétique 740: Jean Lahor

Langueur nocturne

Ma pensée est sereine et rêve parfumée,
Comme la chambre heureuse où dort ma bien-aimée :

Large fleur au coeur blanc qui parfume la nuit,
La lune sur l'étang du ciel s'épanouit.

Ma pensée est sereine et rêve caressée
D'une odeur de santal que ta chair m'a laissée.

Jean Lahor (1840-1909). Source: Bonjour Poésie.

samedi 2 mai 2026

Claude Luezior en roumain

Claude Luezior – La poésie amoureuse ne vieillit pas, semble-t-il. C'est l'impression que laisse la découverte, ou la redécouverte du recueil de poésie "furtive" de Claude Luezior. Paru pour la première fois en 1998, ce recueil a fait l'objet en fin d'année dernière d'une traduction en roumain, réalisée par Tudor Ștefan Goția, un jeune poète et étudiant en lettres roumain. Pour ainsi dire, c'est un jeune homme qui en traduit un autre qui pourrait être son grand-père... et permet à tout un public de le retrouver.

On retrouve avec plaisir la force d'écriture de Claude Luezior dans "furtivă", cette force nourrie d'un choix des mots judicieux, avec ce "monocle solaire" qui, dans le poème liminaire "L'avez-vous vue?", fait écho à l'"œil cyclope" dans un premier poème, qui, distant d'abord, finit par interpeller le lecteur, comme par accident: "A propos / Avez-vous vu l'oiselle" – et c'est là qu'on imagine le poète lever deux yeux malicieux vers son auditoire lors d'une séance de lecture...

Sans être connaisseur de la langue roumaine, le lecteur de cette nouvelle édition de "furtive", bilingue, devine, à travers le gris typographique, que le traducteur, un poète jeune mais déjà remarqué dans son pays, a cherché à retrouver et à faire sonner en roumain le rythme des vers libres, facilement courts comme un halètement amoureux, écrits en français. 

Et comme la poésie est aussi affaire de sonorités, force est de relever que s'il vaut la peine, bien entendu, de lire Claude Luezior et ses vers pour en découvrir le caractère volontiers franc et direct, il serait tout aussi passionnant d'entendre ces textes lus en français puis en roumain, ou l'inverse, par l'auteur et par le traducteur, dans l'idée d'un dialogue poétique et musical entre les langues et les générations. Un projet à tenter?

Claude Luezior, furtivă, Iași, Ars Longa, 2025. Traduit du roumain par Tudor Ștefan Goția, préface de Sonia Elvireanu.

Le site des éditions Ars Longa.


vendredi 1 mai 2026

Blick Bassy, quelques destins au Cameroun... et ailleurs

Blick Bassy – "Le Moabi Cinéma" est à ce jour le premier et le seul roman de l'écrivain camerounais Blick Bassy, plus connu comme musicien – entre autres. Avec un talent de conteur manifeste, il y raconte la jeunesse camerounaise, rêvant de vivre au rythme l'eldorado européen et prête à tout pour un visa. Et qui, en attendant, vit à sa manière entre études, combines et petits travaux. Il est permis de voir dans le narrateur de "Le Moabi Cinéma", Boum Biboum, lui-même musicien, un alter ego de l'écrivain.

Le livre s'ouvre, et voilà le lecteur plongé dans son monde, celui d'une petite localité camerounaise. On y tombe amoureux, il y a un pasteur qui fait son blé, et on triche un peu pour avoir ce qu'on n'a pas. Le narrateur se montre soucieux de présenter son entourage, avec ses travers et ses surnoms évocateurs, et aussi son contexte de vie: on s'attache à ces garçons, tout en regrettant les conditions d'éducation et de socialisation parfois dures qui sont encore les leurs: adultes voire plus, les voilà malgré tout infantilisés par un fonctionnement social clanique qui continue à les considérer comme des enfants – le fait qu'ils jouent au foot comme des gosses, aussi pour séduire les dames, alors qu'ils ont l'âge d'être étudiants universitaires voire au-delà, revêt un côté révélateur de ce point de vue là. La société qui les entoure les empêche-t-elle d'être totalement adultes, émancipés?

L'expatriation vers l'Europe est un thème récurrent, pour ne pas dire fondateur, du roman "Le Moabi Cinéma". L'auteur sait dessiner les regards qui brillent, les gars motivés, mais aussi les déceptions lorsque la demande de visa est refusée. Et aussi ces mbenguistes, qui y sont arrivés eux, et qui reviennent apparemment nantis, pleins de cadeaux, de signes extérieurs de richesse et même de femmes – l'environnement décrit par l'auteur admet la polygamie, Boum Biboum étant lui-même l'enfant, avec quinze autres, d'un homme ayant deux épouses qui s'en occupent (et le grondent) à parts égales.

Et si c'était du cinéma? Tout "Le Moabi Cinéma", justement, consiste à déconstruire l'image du mbenguiste avide de distinction (il parle le français à sa manière) et chargé de signes de prospérité gagnée en Europe. Le procédé cinématographique participe à ce désenchantement progressif: l'écrivain imagine un dispositif de projection révélateur, en forêt, défendu par des militaires farouches mais qu'il suffit de savoir prendre. Peu à peu, ce cinéma de brousse va révéler à ceux qui sont restés le destin réel de ceux qui ont pu partir vers l'Europe. Un secret bien gardé par un pays qui, on le comprend à demi-mot, trouve un intérêt à exporter sa misère.

Respectueux mais sans concession, l'écrivain prend le temps de se raconter, de raconter son entourage proche, amical ou familial, et de décrire les mentalités et les fonctionnements d'un village camerounais. Il n'hésite pas à utiliser des tours de langage typiques, voire à se frotter au camfranglais pour donner à son récit une couleur locale qu'on ne peut qu'apprécier. Mais il serait faux de considérer que "Le Moabi Cinéma" se résume à une histoire exotique et pittoresque: les questions qu'il pose au travers de personnages talentueux ou habiles mais privés d'avenir solide, coincés entre une expatriation décevante et une vie de combines marquée par la loi du plus fort ou du plus malin, sont graves. 

Dès lors, l'humour malicieux qui traverse "Le Moabi Cinéma" apparaît lui aussi comme pas tout à fait gratuit: c'est aussi la réponse désolée à un air du temps ingrat pour les jeunes âmes, invitées cependant à se souvenir, tout à la fin du roman, que s'il y a quelqu'un qui vaille la peine qu'on se lève et qu'on coure pour apporter du soutien, c'est, bien plus que les grandes causes et chimères lointaines, chaque proche resté au pays et en proie au malheur.

Blick Bassy, Le Moabi Cinéma, Paris, Gallimard/Continents noirs, 2016.

Le site des éditions Gallimard.