Soudain, en effet, tant de choses apparaissent comme moins évidentes qu'il n'y paraît pour l'autrice, héritière des Lumières et de la raison, qui a baigné dans l'universalisme à la française comme un poisson dans l'eau de son aquarium.
Les premières pages démontrent dès lors tout ce qu'un monde en paix, où tout fonctionne, même la démocratie, peut avoir d'exceptionnel: le fonctionnement selon les rapports de force, violent, n'est jamais loin. Quant à ce qu'on appelle la civilisation dans le monde occidental, pacifiée et fondée sur une certaine ouverture, basée aussi sur la liberté maximale accordée à l'individu, elle apparaît également, et l'autrice le perçoit nettement, comme un vernis fragile relevant de l'anomalie.
Dès lors, la réflexion va porter sur quelques exemples soulignant d'une part le caractère précieux d'une société qui fonctionne sans accroc – le jour de drames aussi marquants que le 11-Septembre ou le 7-Octobre, le reste du monde continue de vivre normalement, et d'autre part la facilité avec laquelle la bête tapie en chaque humain peut jaillir et percer le vernis bien propre d'une société policée, qui peut paraître aller de soi: si cultivés et instruits qu'ils aient pu être, par exemple, les Nazis n'ont pas hésité à faire vivre, en groupe, le régime politique violent et haineux que l'on sait. Les doctorats ne vaccinent pas contre cela... L'autrice relève aussi que la meute aveugle et haineuse qui agit, le mal qui se fait, c'est toujours pour la bonne cause.
Car oui: l'autrice oppose aussi l'idéal de liberté individuelle qui domine en Occident et les logiques tribales, oppressives notamment pour les femmes, qui prévalent ailleurs et peuvent revenir à tout moment par ici aussi. Elle se pose en défenderesse des libertés des femmes (chapitre "Camille"), sans pour autant couper dans un féminisme post-MeToo que, critique, elle juge enclin à favoriser cet esprit de meute qui naît d'actions en foules. Plus largement, la liberté de penser autrement, d'offenser (on pense ici au petit livre "La liberté d'offenser" de Ruwen Ogien), voire d'exprimer sa haine, fait partie des libertés défendues par l'essayiste, qui s'oppose aux interdictions d'opinions: elle les juge propices à fabriquer des martyrs autoproclamés, et finalement contreproductives.
L'humanité est-elle condamnée à vivre selon des mœurs tribales lourdes à porter ou peut-elle s'affranchir de ce poids? La possibilité de se questionner à ce sujet, en dernier ressort, est ce que l'autrice veut sauver. Elle l'affirme au terme d'une réflexion menée à un rythme rapide, portée par une voix qui assume sa part de familiarité pour se rapprocher du lecteur et faire passer un message. Il y a donc dans "Ce que je veux sauver" de quoi lancer mille débats, sur la base d'un propos direct et franc. Et l'envie, face à l'ensauvagement du monde actuel, d'opposer une réponse nourrie de la force paisible de la raison.
Peggy Sastre, Ce que je veux sauver, Paris, Anne Carrière, 2024.
Le site des éditions Anne Carrière.
Egalement lu par Andika.

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