Dans ce dernier opus de l'écrivain genevois, c'est là que l'histoire rencontre la fiction: alors que le tirage original de cette série de seize gravures, signée de l'artiste Giulio Romano et datée de 1524, est disparue, condamnée par le pape Clément VII, l'auteur imagine qu'elle a atterri entre les mains du richissime comte Galeazzo Ciano, beau-fils de Benito Mussolini et dignitaire du régime. Pas de chance: ce précieux portefeuille de gravures lui est subtilisé. Deux jeunes policiers sont invités à mener l'enquête... et c'est eux que le lecteur suit.
Voilà une belle paire de lascars, ce commissaire Ascanio Gaetano et son acolyte l'inspecteur Cesare Accardi, qui raconte l'histoire de son point de vue. Leurs noms vont leur valoir quelques remarques; réciproquement, ils ne seront pas les derniers à manier les coups de pression, notamment auprès de Flavia et de Wanda, pour obtenir des informations. Juives? Qu'importe: le levier du chantage à leur encontre sera l'orientation sexuelle supposée des deux jeunes filles. Signe d'un temps de puritanisme malsain... et de la brutalité dont peuvent être capables certains humains, placés dans une situation où seul compte le rapport de force.
De manière plus typique, l'auteur utilise, surtout en début de roman, le motif du téléphone. Flavia et Wanda sont téléphonistes, soit; par ailleurs, tel dignitaire travaille derrière un bureau où trônent plusieurs appareils... qui fonctionnent. Il s'agit d'un clin d'œil à un objet symbole de statut social prospère ou élevé au temps du Duce, surtout s'il est blanc. En témoigne en particulier, par résonance, l'excellent film "Telefoni Bianchi" de Dino Risi (1976), qui relate "la carrière d'une femme de chambre" (son titre en français), et plus généralement le genre cinématographique du même nom, typique du cinéma italien de la période fasciste.
L'écriture, quant à elle, se révèle convaincante dans sa volonté d'immerger le lectorat dans une musique tout italienne. L'auteur n'hésite pas à glisser des phrases d'italien, voire de dialectes romain ou napolitain, dans la bouche de ses personnages. Il lui arrive parfois aussi de franciser des mots italiens ("camérière", par exemple) pour renforcer la couleur locale.
Une couleur locale qui transparaît aussi dans le tempérament superstitieux que l'auteur prête à Cesare Accardi, et aux Romains en général, toujours à l'écoute d'une "tombola" traditionnelle qui confère aux chiffres, en particulier, un sens prédictif plus ou moins favorable. Enfin, l'écrivain dessine les contours de la manière qu'ont les Romains de pratiquer la religion catholique au temps du Duce, mâtinée de superstitions et respectueuse, en façade du moins, du bon vieux catéchisme. Quitte à l'acclimater quelque peu, à prendre des libertés et à tricher avec les "bonnes mœurs".
Sans condamnations flamboyantes ni complaisance malvenue, "Les seize plaisirs" décrit simplement le destin de deux policiers plus ou moins convaincus, exerçant leur métier en des temps difficiles. Pour ce faire, il s'attache à décrire le contexte historique de la manière la plus réaliste possible, sans juger, et avec un souci constant d'instaurer, pour le lecteur, une ambiance qui va le captiver et le pousser à tourner les pages, au fil de chapitres courts. "Les seize plaisirs" résonne avec "Rome est une femme" (réédité sous le titre "L'Inconnue de Rome"), premier roman de l'écrivain – une intrigue policière avec Cesare Accardi, déjà.
Michel Chevallier, Les seize plaisirs, Genève, Good Heidi Production, 2025.
Le site de Michel Chevallier, celui des éditions Good Heidi Production.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Allez-y, lâchez-vous!