Cette vie, on le comprend et les pages de "Rire ou sombrer" le confirment un peu plus qu'à demi-mot, c'est celle de l'auteure, nommée par son prénom, par une civilité ou même par des initiales sur un peignoir. Autant de manières de se désigner ou d'être désignée, en fonction d'un contexte lui-même varié; force est de relever, cela dit, que jamais on le nom d'"Élodie Perrelet" ne sera énoncé tel quel dans le texte. Ce qui souligne ce qu'un tel récit peut avoir d'insaisissable, tant pour celle qui le raconte que pour ceux qui y prennent part.
Enseignante et chroniqueuse, l'auteure ouvre dans ce premier livre écrit de sa main une fenêtre sur sa vie intime, et fait le choix de donner à voir ce que d'autres, à sa place, auraient peut-être préféré celer. Elle le fait sans tricher, sans occulter quoi que ce soit. Au contraire: si court et synthétique qu'il soit, le livre "Rire ou sombrer" se révèle dense et n'omet aucun détail.
Trois centres de soins? Pour être passée par là, l'auteure en relate ce qu'elle a pu en tirer pour sa propre vie, mais aussi les limites de chacun de ses établissements – consciente qu'il s'agit d'une résonance personnelle. Lui faut-il un centre ordinaire ou sera-t-il trop commun? Ou un établissement de luxe, financé par Maman, lui conviendra-t-il mieux parce que c'est plus cher? Et si l'idéal se trouvait, comme souvent dans cette Suisse que l'autrice observe, distante et amusée, dans le juste milieu?
C'est qu'il y a de quoi prendre soin, il faut le dire: l'auteure évoque dans "Rire ou sombrer" la dépression nerveuse et la dépendance à l'alcool, dont elle est la proie. C'est quelque chose qu'il faut comprendre, verbaliser pour reprendre pied – le lecteur le voit dès les premières pages, où l'auteure se met en scène dans un contexte qu'elle-même ne comprend pas, celui des hôpitaux psychiatriques, et où, surtout, elle réclame sa mère.
Le parcours de soins de la narratrice est aussi tissé de rencontres, pour le meilleur, pour le pire et pour le plus bizarre aussi. "Rire ou sombrer" est ainsi traversé entre autres par une féministe méprisante, par un patient mignon qui se prend pour Mahomet, par une intervenante en soins intransigeante, par un pianiste de jazz flamboyant. Cela, jusqu'à l'ultime main tendue, précieuse, celle de Damien, lien privilégié.
Et pour tenir, alors? Un titre comme "Rire ou sombrer" indique que l'humour sera l'un des véhicules de ce voyage que se propose de faire un être humain désireux de se reconstruire. Il convient de relever, et c'est l'une des forces de ce livre, que chaque éclat de rire est décrit par la romancière. Bien ou mal venu, de telle ou telle tonalité, peu importe: il exprime la vie. Rire, c'est se détendre dans une situation pénible; c'est aussi se réjouir, comme des enfants, d'avoir transgressé une règle et de s'en trouver bien – aller se baigner au lac avec Damien, en l'espèce, avec un pique-nique où l'eau pétillante fait office de champagne. Ce rire, le lecteur y est invité aussi: l'écriture de "Rire ou sombrer", habilement imagée, est imprégnée d'un humour à froid prompt à faire naître plus d'un sourire. Car justement: l'alternative au rire, salutaire, libérateur de façon momentanée ou plus longue, plus ou moins gentiment transgressif même, c'est précisément sombrer... définitivement.
Élodie Perrelet, Rire ou sombrer, Chêne-Bourg, BSN Press, 2026.
Le site des éditions BSN Press.
Egalement lu par Stéphane Riand.

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