vendredi 30 janvier 2026

Le merveilleux en mode moderne, vif et poétique, avec Nétonon Noël Ndjékéry

Nétonon Noël Ndjékéry – "La Fabrique du merveilleux" est un ample conte africain, baigné, comme son titre l'indique, de merveilleux. Au travers de ses pages, l'écrivain tchadien et suisse Nétonon Noël Ndjékéry revisite les types et les figures imposées du genre avec beaucoup de bonheur et un soupçon d'humour. Tout part de l'ambition d'une jeune fille...

Poudoudou exploite en effet les traditions de son royaume pour devenir reine, quitte à tricher un peu dans le contexte d'une société marquée par ses rituels. Et peu à peu, le lecteur le montre, elle saura faire le vide autour d'elle et de son mari, le mbaï (roi) Laoula: exit même ses autres épouses, puisque dans un souci d'égalité face aux générations, le roi, polygame, épouse une jeune femme par an. Accessoirement, Poudoudou s'arroge le droit d'avoir un amant, Tipipi, son homme de confiance à plus d'un titre.

Le merveilleux s'invite dans les pages de "La Fabrique du merveilleux" – à commencer par la situation qui donne son titre au livre: c'est un lieu où tout semble possible, y compris la coexistence pacifique entre espèces animales a priori antagonistes dans le lieu où, précisément, les rêves naissent et sont gérés pour chaque être vivant. C'est que l'histoire, dans son ensemble, demeure proche d'une nature volontiers référentielle: le temps, en particulier, y est évoqué en lunes à l'occasion.

Et puis, il y a ce personnage de Guiliguili, alias Keïko, l'une des enfants égarées du roi, dont les larmes créent tantôt des bijoux, tantôt des chaînes pour les prisonniers, tantôt même des pythons, colliers vivants prompts à étrangler. L'écrivain ménage ses effets avant de la faire intervenir, afin de créer autour d'elle une aura de mystère: qui est la géniale bijoutière qui produit, en toute discrétion, les si beaux joyaux de la reine?

Cet univers merveilleux, l'écrivain l'a voulu en posant dès le départ l'idée que le monde du rêve et celui du réel sont en réalité poreux et que les dieux, en particulier le dieu Sou, créateur dominant dans la mythologie du pays de Poudoudou, ne se gênent pas d'intervenir d'un côté ou de l'autre. Et c'est avec l'art immense du poète que le romancier déroule les multiples péripéties de son conte. Un art empreint d'une poésie de tous les instants, riche en images d'une originalité toute personnelle, intemporel, marqué aussi par un certain sourire. Le tout, mis au service d'une intrigue inventive qui évolue sur la mince ligne de frontière entre le réel et le songe.

Nétonon Noël Ndjékéry, La fabrique du merveilleux, Vevey, Hélice Hélas, 2026.

Le site des éditions Hélice Hélas.

mardi 27 janvier 2026

"Les Corberaux", un conte de fées truqué sur une île opulente

Anne-Frédérique Rochat – Préserver les apparences, assurer l'impunité: ce sont les mots qui viennent à l'esprit en refermant "Les Corberaux", dernier roman de l'écrivaine suisse Anne-Frédérique Rochat. Ce roman débute à la manière d'un conte de fées trop beau pour être vrai, et s'achève au moment où l'onde remuée se calme, engloutissant un drôle d'épisode de vie.

Homme riche, influent et vieillissant, M. Corberaux engage, sur un coup de tête, une vingtenaire sans abri nommée Agathe. Son passé? Compliqué, l'auteure le suggère avec pudeur. Sa mission? Ce sera le service aux repas, un peu de ménage. Elle sera logée, nourrie. Le paradis pour une jeune femme qui vit dans la rue, exposée à toutes les menaces. Donc oui: le lecteur se dit, en lisant les premières pages de ce roman, que c'est trop beau pour être vrai. 

L'auteure joue avec cette situation de départ, tout en glissant, d'emblée, quelques fausses notes discrètes qui devraient alerter: la maîtresse de maison surréagit à la curiosité d'Agathe concernant l'aménagement du manoir où elle vit, par exemple. Quant au fait de travailler pour ce couple sans être rétribuée, cela revient pour Agathe à être totalement dépendante de celui-ci. Cet emploi de "dame de compagnie" est-il donc une prison dorée? Un paradis truqué? La romancière captive en entretenant le doute, entre confort matériel et dynamiques d'emprise: en substance, pour Agathe, c'est ça ou la rue.

Peu à peu, l'écrivaine pousse son roman au noir. Le lecteur découvre ainsi une maîtresse de maison toxique, soufflant le chaud et le froid à l'encontre d'Agathe. Quant à son mari, de manière plus prévisible (ou le voit venir dès le début du roman: un homme d'âge mûr qui offre un emploi à une jeune femme en détresse sociale n'est pas forcément désintéressé...), bien qu'impuissant, il finira par se révéler pour ce qu'il est: un prédateur. Quant au chien Gamin, en baladant sa lassitude de vivre, il offre quelques pauses amusées dans une ambiance qui devient de plus en plus pesante.

Et si la corne de brume du port rythme et informe la vie sur l'île où vivent le couple et sa servante, Marie-Aline joue le rôle d'avertissement. Institutrice, elle ne dépend pas du couple Corberaux, ce qui lui confère une liberté de parole sur les questions sociales du cru: problèmes de santé dus au travail dans l'entreprise dirigée par M. Corberaux, mais aussi gestion paternaliste qui permet à ce même Corberaux d'avoir des obligés, même modestes, sur qui compter. 

En situant son intrigue sur une île jamais nommée, enfin, la romancière installe "Les Corberaux" dans ce qui semble un laboratoire presque isolé où vivent des privilégiés qui doivent être contents de l'être et interagissent au gré des conventions sociales et pas davantage, par opposition au mode de vie sur le continent, jugé moins désirable, plus misérable aussi.

C'est sur quelques actes de violence que se termine le roman "Les Corberaux", laissant au lecteur un sentiment de décalage injuste: la lanceuse d'alerte Marie-Aline, Cassandre de notre temps, n'aura pas été écoutée, et les Corberaux trouvent aussi leur mortel destin, ce qui ne leur évite pas les honneurs d'une société insulaire qui fonctionne en vase clos. Et Agathe? Choquée, elle aussi aura quitté la scène en fin de roman. Reste Désirée, celle dont personne ne veut sauf peut-être Agathe, qui fait figure, au tout dernier chapitre, de lumière d'espoir. 

Anne-Frédérique Rochat, Les Corberaux, Genève, Slatkine, 2026.

Le site d'Anne-Frédérique Rochat, celui des éditions Slatkine.

dimanche 25 janvier 2026

Jeux de pouvoir sur une île déserte

William Golding – Miraculeusement rescapée d'un accident aérien, une nuée de garçons anglais âgés de 6 à 12 ans se retrouve sur une île déserte où il s'agit de s'organiser pour vivre et, peut-être, attirer les secours. La description de la société qui naît de cette situation inédite constitue le cœur de "Sa Majesté des Mouches", roman de William Golding. 

Les jeux de domination sont au centre de ce roman, et ce, dès le départ, lorsque Ralph et Porcinet se retrouvent: en prenant la décision de maintenir son surnom à Porcinet alors que celui-ci n'en veut plus, il prend barre sur lui. Ralph incarne dès lors, d'emblée, pour le lecteur, une forme de leadership. Face à lui, Porcinet devient une forme de subordonné, précieux grâce à ses lunettes, mais pas toujours apprécié à sa juste valeur: le stéréotype du "p'tit gros de la classe" lui reste irrémédiablement collé à la peau.

D'autres garçons viendront rejoindre ce tandem, et les tensions naissent entre eux, malgré une tentative d'organisation du groupe. Porteur d'un certain sens des responsabilités, soucieux d'attirer les secours par un feu visible de loin, Ralph finit par devenir l'opposant minorisé de Jack, qui ne pense qu'à la chasse. Quant aux activités nécessaires au bon fonctionnement du groupe de garçons, elles ne sont pas toujours réalisées au niveau souhaité, malgré de nombreuses réunions où une conque sert de trompe et symbolise le pouvoir. 

Il est permis de voir dans cet antagonisme une opposition politique entre un dirigeant soucieux d'un long terme plutôt abstrait mais nécessaire et un autre, qu'on dirait "populiste" aujourd'hui, surtout soucieux d'offrir à ses fidèles de la nourriture et des jeux – une vision court-termiste vu la situation des garçons, échoués loin de toute civilisation sur une île déserte.

Il y a une part de sacré qui vient s'installer dans l'organisation sociale que les garçons mettent en place entre eux, avec le feu qu'il faut entretenir à la manière des vestales antiques et avec la hure d'un cochon sauvage, offerte en offrande à un monstre hypothétique sur l'existence duquel chacun a sa croyance – ce monstre ferait dès lors figure de divinité. Une divinité dérisoire, l'offrande suscitant davantage l'appétit des mouches (d'où son surnom moqueur "Sa Majesté des Mouches") que du monstre.

Et s'il n'y a pas de filles dans l'histoire, ce n'est pas pour autant que la féminité en est absente. Il y a d'abord cette offrande précisément, tête d'une truie allaitante tuée par le parti de Jack, qui n'a aucun égard pour les petits et tue un peu gratuitement sur ce coup-là: c'est le signe d'un basculement vers l'état sauvage. Quant aux filles, elles sont évoquées directement (p. 210) par Ralph lui-même, en relation avec l'idée de se nouer des cheveux devenus longs. Evoquer les filles, même de manière un peu dépréciative comme c'est fait ici (les garçons mis en scène n'ont pas encore tout à fait l'âge de s'y intéresser, et c'est sans doute voulu), c'est rappeler qu'il y a un ailleurs, plus riche et plus divers, où il y en a et où Ralph et les siens aspirent, de manière plus ou moins avouée, à retourner.

Roman de la fin de l'innocence inhérente à l'enfance, "Sa Majesté des Mouches" constitue aussi une vision plutôt pessimiste de l'humanité, et spécifiquement peut-être de la masculinité: il y a aussi des morts dans ce roman, de la cruauté et des rognes qui confinent à la folie. Avec, en filigrane, une question qui interpelle: un groupe de personnes isolées loin de tout peuplement humain serait-il capable de créer un monde meilleur? Chez William Golding, c'est sur une île déserte que ça se joue; mais cela pourrait aussi fonctionner sur une planète lointaine. Un classique à découvrir, à tout âge.

William Golding, Sa Majesté des Mouches, Paris, Gallimard, 1956, traduction de l'anglais par Lola Tranec.

Le site des éditions Gallimard.


Lu pour le défi 2026 sera classique aussi. 

Dimanche poétique 727: Jacques Herman

A cause du verglas

La sortie de l’église
Fut la surprise
Du jour

A cause du verglas
Une vieille paroissienne
Trébucha

Son chapeau tomba
Par terre et laissa
S’échapper deux oiseaux
Jusque là prisonniers
De la poussière des ans

Ils volèrent très haut
Puis ils disparurent
Guillerets et chantants
Dans la fumée des cheminées d’usine

Jacques Herman (1948- ). Source: Bonjour Poésie

vendredi 23 janvier 2026

San-Antonio de Rome à Macao

San-Antonio – Pourquoi ne pas se faire plaisir, l'espace d'un livre, en découvrant un bon vieux San-Antonio? "Champagne pour tout le monde!" m'avait échappé; j'ai pris plaisir à le lire en ce début d'année. Daté de 1981, cet opus offre ce qu'on aime chez San-Antonio: une dose correcte de gaudriole et de male gaze assumé, de l'aventure et de l'exotisme, et surtout toute l'inventivité verbale échevelée qui constitue la marque de fabrique de l'écrivain.

Exotisme et aventure? L'intrigue en regorge en effet: pour le policier de Saint-Cloud, digne fils de maman Félicie, tout commence à Rome où, subjugué par une charmante demoiselle, il dépanne sa voiture. La sienne? Voire: le voilà accusé de complicité de vol. Et si ce n'était que cela: un professeur italien cachait quelques secrets dans sa luxueuse Daimler. Très vite, le lecteur se trouve plongé dans une intrigue où la limite entre l'honnête et le criminel est poreuse. Ce qui l'amène à Macao, présentée comme un haut lieu du jeu où des humains asservis creusent un tunnel. Ce qui sera aussi le sort du commissaire San-Antonio, décidément malmené dans cet épisode.

Habilement troussée, l'intrigue se révèle solide et recèle son lot de surprises, surtout lorsqu'on apprend, vers la fin du roman, que San-Antonio a mis la main sur quelque chose de plus grave qu'un banal trafic de drogue. Le réalisme n'est pas forcément une priorité ici, mais la qualité de la narration et des arguments suffit à rendre l'histoire crédible. Après tout, on peut mettre plein de choses dans des gélules, n'est-ce pas?

Côté écriture, San-Antonio fait du San-Antonio: les amoureux du genre retrouvent dans "Champagne pour tout le monde!" les astuces habituelles à base de noms complétés par une syllabe qui leur donne un autre sens, de précisions lexicales sur ce que Bérurier a voulu dire indiquées en note de bas de page ou de précisions en anglais des mots employés, juste pour faire tendance. Ce n'est pas toujours bien finaud, mais c'est là que réside toute l'affaire: l'auteur réussit à proposer à tout un chacun des jeux de mots qui font immédiatement tilt.

Il est certes permis de relever quelques représentations un chouïa vieillies des femmes ou des Asiatiques, même si une telle critique appelle nuance et mise en contexte (nous sommes en 1981, le politiquement correct n'a pas encore exercé tous ses ravages...) à son tour. Pour une fois, l'écrivain s'adresse à son lecteur comme si c'était une lectrice – et le voilà séducteur, osant toutes les phrases choc et hypocoristiques mignards, alors qu'il a tendance à rudoyer le lecteur lorsqu'il imagine masculin. Et si les Asiatiques sont désignés une ou deux fois par le mot de "niakoué", nous en laisserons la responsabilité aux personnages de ce roman et réfléchirons nous-mêmes à nos représentations, motivés par la caricature inhérente au genre san-antoniesque.

"Champagne pour tout le monde!" se révèle un opus très chouette à lire de la vaste saga des San-Antonio, portée à bout de bras par Frédéric Dard. On sourit volontiers, on se laisse surprendre, on accepte même ce que l'humour de l'écrivain peut avoir de gras ou de culotté. Cela, d'autant plus que l'histoire est bonne. Il n'en faut pas plus pour passer un bon moment, voire un bon week-end de lecture en mode vorace.

San-Antonio, Champagne pour tout le monde!, Paris, Fleuve Editions, 1981/Paris, Pocket, 2020. Guide de lecture par Raymond Milési.

Le site de Fleuve Editions, celui des éditions Pocket.

Lu pour le défi Un hiver polar.


mercredi 21 janvier 2026

Deuil périnatal: vivre, quand même

Abigail Seran – C'est un roman d'une grande sensibilité, inspiré de son propre vécu, que l'écrivaine Abigail Seran propose à son lectorat en ce début d'année, autour d'un sujet douloureux et rare dans les lettres modernes: le deuil périnatal. Son titre? "Ce qui ne sera pas". Tout commence pourtant bien, avec un mariage, puis le projet de fonder une famille...

L'auteure a le chic pour dire, par petites touches, l'inquiétude qui naît et se développe chez la narratrice et son entourage, en particulier médical: le suivi se fait intensif, les sourcils se froncent, l'hypertension s'invite. Et pourtant, rien n'est dit, tout semble aller bien. Cela, jusqu'à la complication fatale, celle qui force une césarienne en urgence. C'est là le sommet dramatique du livre: l'enfant ne vivra pas.

Dès lors, l'écrivaine décrit une vie où tout est à inventer, avec un enfant qui à la fois est et n'est pas: soucis administratifs, contacts avec des proches et collègues tantôt soutenants, tantôt maladroits, pour ne pas dire pire. Et comment nommer une mère, des parents d'un enfant mort à peine né: "mamange", "papange"? En conclusion, l'autrice en indique les limites: trop doux, trop religieux. 

S'il est court, le livre "Ce qui ne sera pas" n'en aborde pas moins, de manière à la fois concise et approfondie, tous les aspects et ressentis qu'il est possible de vivre autour d'un deuil périnatal, y compris la solitude ressentie – alors que de telles situations ne sont pas tout à fait exceptionnelles. Sans oublier l'aspect paradoxal qu'il y a à aller au cimetière pour prier sur la tombe de son propre enfant.

Son écriture se structure en chapitres courts, eux-mêmes écrits en phrases brèves et sobres qui confèrent à ce roman sa force et son caractère, marqué par une urgence de vivre qui sied à la jeunesse. Mais ces phrases et chapitres sont brefs aussi comme une vie qui n'a même pas eu le temps d'être, dont on parle au passé malgré la présence invisible qu'elle représente.

Abigail Seran, Ce qui ne sera pas, Genève, Okama, 2026.

Le site d'Abigail Seran, celui des éditions Okama.

dimanche 18 janvier 2026

Dimanche poétique 726: Alfred Garneau

Devant la grille du cimetière

La tristesse des lieux sourit, l'heure est exquise.
Le couchant s'est chargé des dernières couleurs,
Et devant les tombeaux, que l'ombre idéalise,
Un grand souffle mourant soulève encor les fleurs.

Salut, vallon sacré, notre terre promise !...
Les chemins sous les ifs, que peuplent les pâleurs
Des marbres, sont muets ; dans le fond, une église
Monte son dôme sombre au milieu des rougeurs.

La lumière au-dessus plane longtemps vermeille...
Sa bêche sur l'épaule, entre les arbres noirs,
Le fossoyeur repasse, il voit la croix qui veille,

Et de loin, comme il fait sans doute tous les soirs,
Cet homme la salue avec un geste immense...
Un chant très doux d'oiseau vole dans le silence.

Alfred Garneau (1836-1904). Source: Bonjour Poésie.

samedi 17 janvier 2026

Jérôme Leroy, Berthet et l'envers de l'histoire contemporaine

Jérôme Leroy – Imaginez un instant: vous êtes en France, et l'histoire contemporaine se joue dans son envers, manipulée en coulisses par les gars de l'Unité. Parmi eux, un certain Berthet, fantôme à force de revêtir les identités les plus diverses, barbouze de premier ordre arrivant doucettement à la retraite, et que certains aimeraient éliminer. Ce qui le fait tenir? La mission qu'il s'est donnée de veiller, tel un ange gardien, sur la ministre Kardiatou Diop, jeune, belle, douée et noire. Voilà: les pièces du roman "L'ange gardien" de Jérôme Leroy sont posées. 

Paru en 2014, "L'ange gardien" met en scène un pays qui ressemble curieusement à la France, dans une réalité politique parallèle dont le lecteur s'amuse à reconnaître certaines têtes. On devine ainsi Nicolas Sarkozy déguisé en Bobonaparte ministre de l'intérieur. Les personnages du Bloc, parti d'extrême-droite, évoquent quant à eux la dynastie Le Pen, même si, par ironie, l'auteur leur donne le nom de Dorgelles, qui rappelle Roland Dorgelès – un écrivain qui n'est sans doute pas de ce bord. Quant aux localités, l'auteur mêle habilement celles qui existent et celles qui sont sorties de son imagination, par exemple Brévin-les-Monts, qui peut faire penser, par sa sonorité comme par les enjeux qu'elle endosse dans le roman, à Hénin-Beaumont.

En créant une France imaginée en fin décalage avec sa réalité, l'auteur s'ouvre la porte à la possibilité d'imaginer cette "Unité" dont le fonctionnement souterrain traverse tout le roman: ceux qui font partie de cette section secrète sont tenus de tuer tous ceux qui gênent, et parfois même des innocents, à des fins de test. Tel est le métier de Berthet, qu'il faut peut-être éliminer à son tour un jour, alors que sa retraite approche et qu'il en sait tout simplement trop. Mais Berthet n'est pas né de la dernière pluie: pour tenter de survivre tout en faisant tomber quelques gêneurs, il décide de confier à un écrivain en rupture, Martin Joubert, la mission d'écrire sa vie et de tout balancer. Il est permis de voir en Martin Joubert un double de Jérôme Leroy, mais ça se discute.

"L'ange gardien" apparaît dès lors comme un roman à trois voix, correspondant à ses trois parties. L'auteur fait monter la tension au gré des deux premières en suscitant la curiosité du lecteur face au personnage fascinant de Kardiatou Diop, qui n'est pas non plus à l'abri de menaces qui ne sont même pas toujours racistes: son seul talent fait aussi des jaloux. Le lecteur n'aura toutefois pas le plaisir de l'entendre parler d'elle en fin de roman, puisque le romancier choisit de porter sur elle le regard de son directeur de cabinet et amant – un anonyme. Oui, en politique aussi, les hommes passent et s'oublient.

L'ambiance est sombre dans "L'ange gardien", l'écriture est envoûtante grâce à quelques astuces que le lecteur repère aisément, à commencer par le refus d'utiliser le pronom personnel de la troisième personne: les personnages marquants de l'intrigue sont toujours désignés par leur nom. Une fois cette musique installée, "L'ange gardien" se révèle passionnant à lire. 

Equilibré, aussi: ses côtés sombres, ses pages allusives sur la politique française des années 2010 marquées par la fin de l'ère Sarkozy et, déjà, la montée du Rassemblement national, sont tempérés par une manière un peu franchouillarde de prendre la vie, typique de plus d'un personnage: il y a toujours un bistrot au coin d'une page de "L'ange gardien", où l'on mange force choucroutes et où l'on boit du bon vin (l'auteur cite nommément les breuvages absorbés) plus que de raison. Pétri par ailleurs d'allusions à la poésie française, "L'ange gardien" est à rapprocher d'autres romans de l'auteur, où le Bloc apparaît également. On remarque et on apprécie en particulier ses jeux virtuoses sur la focalisation et sa maîtrise du rythme, y compris dans les scènes les plus rapides – qu'on aimerait, pour le coup, voir portées au cinéma, au ralenti. Pourquoi pas?

Jérôme Leroy, L'ange gardien, Paris, Gallimard, 2014/Paris, Folio, 2025.

Le site des éditions Gallimard.

Egalement lu par Charybde27Christian Authier, OliviaThomas Roland, Thrillermaniac.

Lu pour le défi Un hiver polar.


vendredi 16 janvier 2026

Géraldine Lourenço sur les rails du crime

Géraldine Lourenço – Le chemin de fer comme théâtre du meurtre, idéalement en huis clos? C'est devenu une tradition depuis "Le Crime de l'Orient-Express" d'Agatha Christie. À cette locomotive romanesque, la romancière suisse Géraldine Lourenço vient accrocher son propre wagon, qui ne démérite pas: "Le crime du GoldenPass". Tout commence avec le meurtre énigmatique de Berthold Hofmann, chirurgien esthétique réputé mais controversé, à bord du compartiment de première classe d'un train touristique mythique qui relie Interlaken à Montreux. 

Mais voilà: il y a deux policiers à bord, et ils sont amants. Ce sont Laura Lambert, capitaine de police à Annecy, et Julien Morel, inspecteur de police à Fribourg, qui ont décidé de s'offrir un chic voyage pour célébrer leur amour, repas gastronomique dans un hôtel de luxe et moment de détente dans un spa inclus. Forcément, le boulot et ses réflexes les rattrapent...

Mélanger métier et passion n'est pas toujours idéal, l'auteure l'a bien compris. En désignant Laura Lambert, personnage récurrent de ses romans, comme la suspecte numéro un, une suspecte qui va même jusqu'à aggraver son cas par ses actes (mais comment peut-elle faire ça?), l'écrivaine déstabilise fortement le couple apparemment soudé qu'elle forme avec Julien Morel. Et c'est avec subtilité qu'elle le montre: un regard de Julien Morel suffit à révéler une faille, une perte de confiance.

Mais ce n'est là qu'une des pistes du "Crime du GoldenPass". Le coupable est-il d'ailleurs l'essentiel? La romancière lâche son nom à mi-roman déjà. Ce qui ne tue en aucune façon l'intérêt de l'histoire: celle-ci va dès lors s'attacher à révéler, peu à peu, la terrible histoire familiale d'un chirurgien esthétique matériellement à l'aise, mais qui n'a pas su rendre sa femme heureuse et a un frère jumeau. Ce frère jumeau, c'est peut-être un classique du genre policier; l'auteure réussit à le faire jaillir dans le récit d'une manière qui ne manque pas d'épater.

Quant au décor, il ne manque pas de séduire les lecteurs qui aiment voir du pays, si possible sous la neige. L'intrigue se balade tout au long de la ligne du GoldenPass, avec un détour par Bulle, où la police semble fonctionner dans une ambiance cordiale voire amusée, et un passage obligé par Montbovon, gare importante de la ligne du GoldenPass, où l'Hôtel de la Gare, bien réel, joue aussi son rôle de révélateur.

"Le crime du GoldenPass" analyse des liaisons amoureuses empreintes de danger: les aventures des frères Hofmann, romanesques et marquées par la vengeance, résonnent avec le lien, moins solide qu'il n'y paraît, qu'entretiennent Laura Lambert et Julien Morel. 

Décliné en chapitres courts qui se lisent rapidement, "Le crime du GoldenPass" explore par ailleurs les zones d'ombre d'un Suisse prospère. En dessinant le personnage de Berthold Hofmann, ce roman capte en effet plus d'une de ces misères que la Suisse sait généralement cacher, entre autres lorsqu'il s'agit d'enfance placée. Et en choisissant un train touristique premium comme cadre pour un crime, son auteure opte pour le contraste: si le lieu de l'homicide est chic, si la mort a l'air propre, ce qui se cache derrière est, le lecteur le comprend peu à peu au fil de l'enquête, fort peu reluisant malgré un vernis de légitimité: qui n'a jamais rêvé d'une vie meilleure?

Géraldine Lourenço, Le crime du GoldenPass, Fribourg, Editions Montsalvens, 2024.

Le site des éditions Montsalvens.

Lu pour le défi Un hiver polar.

 

mercredi 14 janvier 2026

Benoît Rittaud: fictions et vérités sur le climat

Benoît Rittaud – Et si l'humain était moins responsable que cela du réchauffement climatique? Grâce au genre littéraire du roman, l'écrivain Benoît Rittaud, également mathématicien, impliqué dans le débat climatique en qualité de "climato-réaliste", interroge en toute liberté les récits qui circulent actuellement sur le changement climatique. "Geocratia" se fonde sur l'hypothèse de Henrik Svensmark pour développer un récit qui va changer la science du climat en suggérant que le climat s'auto-régule largement. Tout commence lorsque des calculs d'ordinateur confirment ce que d'aucuns ont su pressentir...

L'hypothèse de Svensmark n'est guère explicitée dans "Geocratia", et c'est dommage pour la solidité du fondement du propos: elle considère en gros que des rayons cosmiques, en ayant un impact sur la forme des nuages, ont un impact sur le climat terrestre. L'auteur décide que pour les chercheurs qu'il met en scène, cet impact est prépondérant. Reste à convaincre le monde, à commencer par les revues scientifiques, les politiques, la presse et les activistes. Sans compter soi-même: l'écrivain excelle à décrire, par le dialogue, les craintes que les deux responsables de recherche, Sonneyer et surtout Nalliens, ressentent face à une découverte qui remet en cause toute la question de l'origine anthropique du réchauffement climatique – rien de moins.

Au fil de son roman, l'écrivain décrit avec justesse les rigidités de tout un domaine de recherche scientifique qui, avec ses activistes et ses thuriféraires, a selon lui pris les allures simplistes d'une religion, peu en phase avec la complexité du domaine (pour souligner cette complexité, l'auteur conclut du reste en déclarant qu'on devrait parler des "climats" au pluriel). Décrivant un groupe de zadistes à la mode de Notre-Dame-des-Landes, il dit aussi l'intransigeance de certaines voix écoutées de la société civile et scientifique: le chapitre 9, "Pour une loi Gayssot du climat", s'avère glaçant. Cela d'autant plus que, construit sous forme de manifeste prévoyant la réintroduction de la peine de mort, il se fonde sur des idées qui ont été réellement évoquées un jour ou l'autre. La question de la représentation de la nature au niveau politique, que l'auteur juge accaparée a priori par des chercheurs spécialisés qui en seraient d'office les députés, est également évoquée.

Quant à Geocratia, c'est un projet certes, et on le devine totalitaire, au nom d'une écologie absolument prioritaire, y compris face aux besoins de l'humain. Mais pour les personnages mis en scène, c'est un doux rêve, peut-être même une idée qui n'existe pas vraiment – le propos de l'auteur n'est du reste pas de décrire l'émergence d'une dictature écologiste en France, et si décevant que cela puisse paraître, il est normal que Geocratia apparaisse plutôt comme un McGuffin. Quant à la ZAD de son roman, si elle a ses gourous, l'auteur la décrit aussi comme un lieu qui attire aussi toutes sortes de gens, parfois davantage soucieux de se nourrir, éventuellement sans gluten, que de brasser de grandes idées dans le cadre d'ateliers éventuellement marqués par les codes du wokisme. Ce qui n'empêche pas forcément l'ouverture d'esprit, ni les questionnements...

Documenté et sourcé ("Les notes de bas de page renvoient à des références qui, malheureusement pour certaines d'entre elles, sont toutes authentiques", ponctue l'écrivain), "Geocratia" est indéniablement l'œuvre d'un romancier très au fait du débat climatique et des arguments de chaque camp, voire de chaque chapelle. Cela, sans oublier son versant politique avec l'apparition d'un Vladimir Poutine qui refuse que la transition écologique se fasse au détriment du progrès pour les pays qui n'en bénéficient pas encore pleinement aujourd'hui. Ses pages se tournent rapidement et, par le biais de la fiction, éclairent mine de rien certains angles morts de la question du climat telle qu'elle se présente aujourd'hui au grand public.

Benoît Rittaud, Geocratia, Paris, Editions du Toucan, 2021.

Le site des Editions du Toucan.

Egalement lu par Francis Richard.


lundi 12 janvier 2026

Antisémitisme: une immersion pour un état des lieux

Nora Bussigny – Signé Nora Bussigny, "Les nouveaux antisémites" permet de mettre quelques mots, mais aussi des faits et des ressentis communs, sur un malaise qui pu voir le jour chez les uns ou les autres au lendemain des attentats du 7 octobre 2023. Y a-t-il eu une montée soudaine de l'antisémitisme, sous des formes éventuellement nouvelles, depuis? La journaliste a mené l'enquête et ce qu'il en ressort n'est guère rassurant. 

Le lecteur découvre au fil des pages ce qui ressort d'une enquête en immersion qui s'intéresse à tous les acteurs concernés: militants, groupes d'intérêts, associations, mais aussi victimes. Force est de relever en effet que l'essayiste n'oublie personne. Elle révèle ainsi les administrations scolaires soucieuses de ne pas faire de vagues, les manifestations qui excluent, les associations qui, éventuellement subventionnées, laissent passer des discours haineux à l'encontre d'Israël et, souvent par glissement, des Juifs. Et suggère, dès l'entrée de son propos, les incohérences patentes nées d'une vision intersectionnelle des choses, portée par une convergence des luttes fantasmée. 

L'autrice ne dédouane pas l'extrême-droite, évoquée en passant, bien au contraire. Cela dit, son propos se concentre sur l'observation d'activismes situés à la gauche de l'échiquier politique français, et sous les nouveaux atours que l'antisémitisme y prend. On la verra assister à des manifestations où les slogans égrenés n'ont rien d'aimable, participer à des ateliers où l'on apprend comment noyauter Wikipedia pour y introduire un biais pro-palestinien, et même, justement, décrire ce qu'elle appelle la "preuve par la Palestine", injonction à choisir son camp déterminante pour obtenir du soutien, en ligne ou sur le terrain. Jugés insuffisamment investis, certains influenceurs et vedettes en ont fait les frais...

Infiltrée, la journaliste l'est: sa méthode privilégiée est l'immersion. Elle se déguise, fait intervenir des alliés sûrs tels que sa tante qui maîtrise l'arabe, participe le plus discrètement possible à des événements auxquels tout un chacun n'a pas accès et pour lesquels il faut montrer patte blanche. Ce faisant, elle réactive la "légende" qu'elle s'est créée pour écrire un précédent ouvrage d'investigation, "Les nouveaux inquisiteurs". 

Mais elle ne s'arrête pas là: elle dialogue aussi avec des personnes juives victimes de discriminations ou d'agressions qui ne se sentent plus en sécurité en France, sur les campus pris en otage par un militantisme envahissant et clivant ou simplement en ville, et démasque associations et personnalités (un index en fin d'ouvrage en atteste). Pour assurer le contradictoire, elle ne manque pas d'aller interroger également les vecteurs d'une mouvance qui, sous couvert de soutien à la Palestine, paraît confondre antisémitisme et antisionisme. Souvent, c'est le silence qui lui répond; mais force est de relever l'honnêteté de cette démarche marquée par la recherche de l'équilibre et de la mise en résonance des voix antagonistes, indissociable d'une enquête journalistique sérieuse.

"Les nouveaux antisémitismes" évoque aussi de nombreuses autres formes d'exclusion, y compris de la part de groupes militants qui portent l'inclusion en bannière, à grands coups d'écriture inclusive si nécessaire. L'enquête s'avère complète et observe tous azimuts ce qui se passe sur un certain bord politique. Centrée sur la France, avec un excursus en Belgique, elle fait figure d'exemple: traités à fond, ses questionnements sont sans doute pertinents aussi dans d'autres pays.

Nora Bussigny, Les nouveaux antisémites, Paris, Albin Michel, 2025.

Le site des éditions Albin Michel.

dimanche 11 janvier 2026

Dimanche poétique 725: Joël Calinon

La déprime

L’Étoile s’est éteinte au front de l’espérance;
Elle qui flamboyait, pépite du futur,
Ardente au fond du cœur si terne vers l’azur,
Mourut avec la nuit, les maux et la souffrance.

Et dolent le cerveau révèle dans sa transe
La Déprime: l’esprit devient fantôme, impur,
Entraîne où l’horizon est un miroir obscur,
Tel un bateau perdu sur l’eau d’indifférence.

Il tourne sur des flots sans ancrages ni ports,
Allant avec lenteur en stériles efforts,
Mû par un vent glacé, misérable borée 

Soufflant sur le gréement infantile ou chenu
Un tumulte soudain. Qui n’a jamais connu
Au mât de sa raison la voile déchirée?

Joël Calinon. Source: Bonjour Poésie.

samedi 10 janvier 2026

Claude Darbellay, la revanche d'une femme

Claude Darbellay – Relire le journal intime de ses seize ans après vingt années de vie, comprendre l'horreur qui y est consignée et qu'on a vécue: tel est le destin de la jeune femme que l'écrivain suisse Claude Darbellay met en scène dans son roman "Déplis". 

"Déplis" oui, puisqu'il s'agit de déplier, de s'expliquer à soi-même un certain vécu, intime et terrible, à base de toute-puissance, dans un contexte familial complaisant. Car oui, ce que l'auteur met en scène, ce n'est pas seulement une adolescente victime d'abus sexuels: c'est aussi une famille complaisante face à un chanteur à la mode, âgé, volage et abusif.

Reflet d'une époque excessivement permissive au nom de la libération sexuelle, surtout dans certains milieux, façon Vanessa Springora et Gabriel Matzneff ou Flavie Flament et David Hamilton? On y pense au fil des pages de ce livre court et implacable. Et ce roman a la justesse de prendre un élément en compte: quand il s'agit d'abus sexuels, il arrive qu'il faille du temps pour en prendre toute la mesure lorsqu'on en est la victime. Pour se l'expliquer aussi, pour faire le "dépli" de sa vie.

"Déplis" est structuré en deux parties, la première étant constituée de la citation du journal du personnage principal: le lecteur suit celui-ci à la relecture du journal, puis lorsqu'il accomplit consciencieusement sa vengeance envers les personnes, des deux sexes, qui ont permis ces abus. Quitte à prendre le risque du spectaculaire esthétisant, l'auteur, dès lors, déploie un immense talent pour développer le caractère déterminé que peut prendre la revanche d'une femme meurtrie dans son adolescence.

L'auteur donne à son personnage féminin la voix forte d'une femme déterminée et impitoyable, teintée par moments d'un soupçon d'ironie. Avec un tel roman, narration de la prise de conscience d'une jeunesse volée et des conséquences que cela peut avoir pour la personne intéressée, l'auteur interroge entre les lignes: faut-il faire justice soi-même? L'épilogue de ce roman, succession de crimes parfaits qui apparaissent comme autant de catharsis, indique qu'il a fallu en passer par là pour que la narratrice sorte d'un cycle malsain et retrouve une vie saine en compagnie de sa fille. 

Sa fille, et... un cycle? Oui: l'ultime pirouette d'écriture du livre permet au lecteur de voir "Déplis" comme un roman cyclique qui voudrait ne plus l'être, l'utile question de la fille à sa mère trouvant sa réponse dans l'entièreté du roman qui a précédé.

Claude Darbellay, Déplis, Gollion, InFolio, 2018.

Le site des éditions InFolio.

Lu par Cyril.

dimanche 4 janvier 2026

Dimanche poétique 724: Paul Verlaine

Je devine, à travers un murmure

Je devine, à travers un murmure,
Le contour subtil des voix anciennes
Et dans les lueurs musiciennes,
Amour pâle, une aurore future!

Et mon âme et mon cœur en délires
Ne sont plus qu'une espèce d'œil double
Où tremblote à travers un jour trouble
L'ariette, hélas! de toutes lyres!

O mourir de cette mort seulette
Que s'en vont, cher amour qui t'épeures, –
Balançant jeunes et vieilles heures!
O mourir de cette escarpolette!

Paul Verlaine (1844-1896). Source: Bonjour Poésie.

samedi 3 janvier 2026

Lac Noir... aussi noir qu'un polar!

MEUWLY

Marie-Eve Meuwly – Force est de relever que la Suisse romande est devenue un terroir privilégié pour les romans policiers. Le développement de la collection "Vanil Noir", aux éditions Montsalvens, en est la démonstration. Et avec "Le lac des signes", premier roman bourré de talent signé Marie-Eve Meuwly, force est de considérer que ce terroir, porté en rouge, noir et blanc, est porteur. 

Ce "Lac des signes" n'est rien d'autre, en effet, que le Lac Noir, situé dans les confins suisses alémaniques du canton de Fribourg. La romancière ne fait certes pas mention de la "Youtse" du Lac Noir, pièce chorale connue de tout un chacun dans la région. Mais elle réussit, avec brio, à créer autour de ce lac une ambiance toute personnelle, faite d'inquiétude nuancée et de légendes porteuses de malédiction. Cela, à commencer par l'idée que si ce lac est "noir", c'est parce qu'un géant s'y est lavé les pieds jadis. Pour conclure: créateur d'atmosphère, le Lac Noir constitue un personnage à part entière de "Le lac des signes".

Et voilà qu'on y trouve un cadavre, puis deux, et davantage encore! Sur les pistes d'un tueur en série vengeur et addict, Jane mène l'enquête, et l'auteure s'amuse à brouiller les pistes, jusqu'à rendre suspecte cette enquêtrice: on a trouvé son ADN sur les lieux où l'on a retrouvé tel ou tel défunt. Fille de policier, Jane se doute-t-elle qu'elle va devoir jouer un match très personnel avec le coupable? Pas au début. Mais l'intrigue, implacable, se tend au fil des femmes mortes qu'on découvre, poussant la jeune femme jusqu'aux confins de la folie. Pour donner encore plus de force à son intrigue, la romancière touche au plus intime: la vie de la famille de l'enquêtrice.

Mais la romancière n'oublie pas qu'il y a un petit monde autour de Jane. Amis ou ennemis? L'enquêtrice sait veiller sur elle-même, mais se trouve prise en étau entre diverses dépendances: Martin, ancien policier débarqué dans des circonstances troubles et logé dans un chalet à proximité des lieux où moisissent les cadavres, est-il un allié ou un adversaire? Que penser de Josh le journaliste fouille-merde? Et pourquoi tel collègue a-t-il si facilement monté les degrés de la hiérarchie? Construite en profondeur, l'intrigue va jusqu'à interroger la police elle-même, en tant qu'institution, dans son fonctionnement et ses relations humaines, pas toujours fluides.

Avec "Le lac des signes", l'écrivaine Marie-Eve Meuwly fait une belle entrée dans le monde du roman policier en offrant à son lectorat un livre à l'intrigue parfaitement construite, toute en crescendo de tensions, portée par des ambiances de saison froide saisies autour d'un lac célèbre dans le canton de Fribourg. Célèbre, oui, mais... connu, vraiment? En empruntant la forme du roman policier, "Le lac des signes" offre un regard actuel, résolument nouveau, sur un lieu touristique méconnu qui peut abriter autre chose que la mélopée d'un armailli à sa fiancée.

Marie-Eve Meuwly, Le lac des signes, Fribourg, Editions Montsalvens, 2025.

Le site de Marie-Eve Meuwly, celui des éditions Montsalvens.

Pour la "Youtse", quand même: 


Lu pour le défi Un hiver polar.
 

vendredi 2 janvier 2026

Damned, sans filtre et sous acide...

Dario Magenta et Riccardo Mo – Joie! La collection Damned est de retour, avec ses ouvrages qui pastichent sans aucun filtre une certaine littérature populaire éditée sur papiers chiffons. Pour sa vingt-huitième livraison, les abonnés ont été gâtés: sur 75 pages, il y a une bande dessinée signée Dario Magenta et intitulée "Comme un rouge profond" et une nouvelle intitulée "Sophie la truie", par Riccardo Mo. Cet opus atypique a été verni en octobre dernier à Fribourg, et l'ambiance a dû être chaude...

C'est donc une bande dessinée qui ouvre ce livre. Il suffit d'y jeter un œil pour relever qu'on aura affaire à du brut: le graphisme rappelle les contrastes énergiques de la gravure sur bois, pratiquée dans un mode expressionniste. Et comme d'habitude, c'est l'histoire d'un mec: chacune de ses copines meurt, et on découvre le (ou la) coupable à la fin. 

Ce scénario, simpliste mais parfaitement ciselé dans le sens d'un graphisme brut de décoffrage, permet au dessinateur de développer une esthétique sous acide, cet acide dont les personnages sont friands. Gros plans voyeurs, dessins tout en courbes délibérément ambigus grâce à une focalisation astucieusement maîtrisée, représentation de corps entremêlés jusqu'à leur décomposition et à leur recomposition juteuse et malaisante sous forme de masses de chair hallucinées, évocatrices parfois même d'un Picasso à peine déconstruit: c'est ce qu'offre "Comme un rouge profond". Détail intéressant dans ce bad trip recréé: il n'y a guère de rouge dans la bande dessinée, qui est conçue en noir et blanc.

Le rouge est plutôt celui d'une certaine passion à l'italienne: "Les Suisses? Ils ont l'argent, certes. Nous, nous avons la beauté." Et c'est bien dans la passionnée Italie que se tient l'intrigue de "Sophie la Truie" de Riccardo Mo. L'auteur l'insère, un peu à l'ancienne, dans un appel au lecteur qui évoque la véracité de ce qui va être raconté, et le caractère mystérieux du manuscrit. Un manuscrit qui, le lecteur va le découvrir, sent le soufre...

Il y a en effet quelque chose de l'"Histoire d'O" de Pauline Réage dans ce texte, revisitée dans une manière à la fois moderne et rétro puisque le maître de jeu, Tullio, est un ancien combattant de l'armée italienne, du temps de la Seconde guerre mondiale. On l'a compris: l'histoire, courte, relate la relation sadomasochiste intense mais brève qui rapproche deux personnages, sans safeword ni préservatif, avec aussi quelque chose de pas forcément aimable dans le rôle endossé par un meneur vigoureux et peu partageux.

Dans cette relation qu'on peut trouver gênante à force d'excès, un élément indique cependant la possibilité d'une lecture par l'humour. L'utilisation d'une très italienne spatule à polenta comme outil pour frapper la soumise place en effet l'ensemble du récit dans une possibilité de lecture au deuxième degré, l'outrance même favorisant la prise de distance pour le lecteur. A moins d'admettre que la soumise ne soit bel et bien à croquer? Telle est la vanne qui permet d'apporter de l'air à une histoire BDSM peu respectueuse des codes en vigueur – qu'on retrouve, lus et vécus selon une ligne plus claire, dans l'excellent "Chemins de soumission" de Clarissa Rivière.

Outrancier, voyeur, sans filtre: on trouvera au tome 28 de la série "Damned" toutes sortes de défauts qui sont aussi ses qualités. Ce sont là autant d'impressions mêlées, parfois délicieusement coupables, que les lectrices et lecteurs avertis de romans tordus aiment à trouver dans ces petits livres. Et cette fois, en plus, il y avait l'image! 

Dario Magenta, Comme un rouge profond, suivi de Riccardo Mo, Sophie la Truie, Lausanne, Nouvelles éditions Humus, 2025. Traductions de Umberco Eto et Aldo Deiponti.

Le site des Nouvelles éditions Humus (où il est possible de s'abonner).


jeudi 1 janvier 2026

Bonne année 2026!

Peu importe que vous soyez coutumière ou coutumier de ce blog, que vous y passiez de temps à autre en ayant peut-être envie de lui devenir plus fidèle, ou même pas: en ce moment où l'an naît, je vous souhaite une excellente nouvelle année 2026! Qu'elle vous apporte plein de bonnes choses et de bonnes pensées, qu'elle procure du bonheur et de la sérénité à vous et aux êtres qui vous sont chers. Et surtout, qu'elle vous garde en bonne santé!

Source de l'image: Gifs2019.com