jeudi 20 juin 2019

Manuela Gay-Crosier, le cheminement tortueux et fantastique des histoires d'amour

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Manuela Gay-Crosier – Elles sont huit, les nouvelles du recueil "Baiser de glace" de Manuela Gay-Crosier. Sous les airs sages que peut conférer une écriture apparemment sans surprise, l'écrivaine excelle à relater des textes aux airs de contes fantastiques, dans des univers qui décrivent les destinées de personnages divers. Le lecteur découvre en toute simplicité, sans arrière-pensée, la relation d'un garçon aux prises avec un fantôme, ou d'une femme morte il y a longtemps dans une tempête et qui hante la contrée. Entre sobriété de l'écriture et recul neutre, au lecteur de se positionner face aux forces en présence.


La première nouvelle du recueil, "Georgy", fait ainsi figure de nouvelle fantastique de la meilleure veine classique: il y sera question d'un fantôme... ou pas. L'auteure suit ici le personnage de Georgy, un préadolescent qui souhaite trouver pied dans un habitat nouveau. Ce faisant, elle place face à face l'univers des adultes, marqué par la raison, et celui de l'enfance de Georgy, qui croit dur comme fer qu'il a vécu quelque chose de spécial. Ce quelque chose de spécial trouve place dans des décors organiques, végétaux, essentiels en somme, qui contredisent le nouveau logement de Georgy, plutôt anguleux et froidement moderne. Du coup, qu'elle soit vraie ou pas, on se laisse embarquer à la suite de Georgy par une énigmatique adolescente qui cherche son chien. Est-elle vraie? On le verra au fil des pages.

La question est la même dans "Baiser de glace", qui donne son nom au livre et présente de troublantes résonances avec "Georgy". Là aussi, il est question d'humains perdus, à la merci des forces de la nature. "Baiser de glace" fait vivre la chaleur de l'étreinte, décrite en des mots d'autant plus érotiques qu'après tout, sur les monts tempétueux, il fait froid. Et c'est une histoire de famille locale, relatée par incidence, qui livrera le fin mot de l'affaire, au terme d'une nouvelle qui, comme toute bonne nouvelle fantastique, est marquée par le doute.

Aimer les ectoplasmes, cela dit, cela ne mène pas bien loin. L'auteure construit donc des histoires d'amour où l'expression des sentiments n'a rien d'évident, ou peut même être mensongère. Le lecteur s'amuse bien sûr du chassé-croisé sentimental, pour ne pas parler de quadrille, qui fait tourner l'habile nouvelle "Destins croisés" autour de quatre personnages qui se sont tous aimés entre eux et trouvent leur minute de vérité dans un bus ou dans un hôpital, au moment où l'une des personnages s'apprête à accoucher. Il est permis de se demander, au gré de cette lecture, si l'amour n'est pas un diviseur! Le lecteur se laisse aussi surprendre en voyant dans "La fille du dragon" l'émergence de sentiments amoureux inattendus entre un homme qui veut tuer une jeune femme: l'amour et la mort sont frères, et les eaux mortelles peuvent concourir à un rapprochement, construit doucement en une écriture à deux voix.

Pour une femme, il est même permis de se sentir amoureuse en rêve, par exemple dans "Rencontre troublante", récit d'un fantasme. Une nouvelle qu'on pourrait voir comme l'illustration d'une forme d'intrusion, puisqu'il est question d'une femme qu'un homme caresse au fil du sommeil et qui, c'est le comble, aime ça! Dépourvue de faux-semblants tricheurs, cependant, l'écriture souligne la sincérité d'une femme qui apprécie d'être importunée avec une telle délicatesse. Autant dire que le plus troublé, ou la plus troublée, c'est bien la lectrice ou le lecteur, voyeur, plongé malgré lui dans l'intimité d'une personne – une intimité symbolisée par l'espace ferroviaire clos, presque intime (mais tout est dans le "presque"!), d'un wagon-lit.

On l'a compris: sous des dehors classiques voire traditionnels, les amours sont dissonantes dans "Baiser de glace", et c'est là qu'elles trouvent leur force. Si elles rapprochent un homme et une femme, toujours, elles le font aussi toujours au fil de chemins tortueux. Ceux-ci sont capables de surmonter l'épreuve du temps, et "La lettre", qui puise ses racines dans la Première Guerre mondiale, le prouve plus que tout autre texte. Elles peuvent aussi être mensongères, ces amours, comme dans "Voyager dans sa tête". Mais qui pourrait en vouloir à un prisonnier de raconter des histoires de voyages irréels à sa fille? Sur un ton sage, c'est sur le fantastique, monde qui est aussi fait de mensonges féconds, que l'écrivaine ouvre une porte.

Manuela Gay-Crosier, Baiser de glace, Lausanne, Plaisir de lire, 2019.




Le site des éditions Plaisir de lire.

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