vendredi 14 juin 2019

De la Pologne à Slough, la terrible discrétion de la traite des Blanches

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Michel Moatti – Lynn Dunsday, la chasseuse londonienne de scoops bien saignants, est de retour! Elle était le personnage principal de "Tu n'auras pas peur", qui mettait en scène les dessous glauques du monde survolté de la presse en ligne. Dans "Et tout sera silence", l'écrivain Michel Moatti retrouve ce décor. Mais là, justement, c'est un décor... et l'avant-plan s'avère des plus glaçants. D'autant plus qu'il est solidement documenté.


Tout commence lorsqu'une jeune Polonaise anonyme apporte un paquet de fric à un homme "de confiance" qui lui a fait miroiter un chouette emploi, bien payé, en Europe occidentale. Du côté de Londres, par exemple. En camion, le voyage sera long, très long...

Surtout, et c'est là la grande force de "Et tout sera silence", c'est un voyage déshumanisant pour les femmes qui, bon gré malgré, l'entreprennent. Car ce voyage, ce n'est rien d'autre que celui de la traite des blanches: violences, rapports de domination, morts pour l'exemple. Ce qui est glaçant, c'est que l'auteur se fonde sur des rapports qui suggèrent que ce qu'il dit a pu être la réalité de plus d'une femme.

La comparaison avec les nazis qui gazèrent leurs victimes à Chelmno est hardie. Mais, au fil d'un voyage en camion qui lui rappelle les camions asphyxiants du régime hitlérien, elle vient à l'esprit d'un personnage – nommé, pour le coup: il s'agit de Magdalena Lewandowska. En lui donnant un nom, l'écrivain donne une humanité à cette femme, et suscite l'empathie du lecteur. Qui sera dès lors dégoûté par les jeux des hommes de mains et des proxénètes. Et puis, cette déshumanisation passe par les choix lexicaux de l'auteur: pour accentuer l'effet de déshumanisation, il recourt sans complexe au champ lexical du fret, suggérant en particulier que les femmes sont de la marchandise. Les choses sont dites ainsi, et les choix littéraires du romancier ne peuvent que glacer le lecteur. Pas besoin de pathos...

En face, nous voilà du côté de Londres. Slough, une commune à 34 kilomètres de la capitale anglaise, s'avère être le cœur de l'intrigue. Bel endroit où l'alibi multiculturel cache le meilleur comme le pire! L'auteur s'intéresse en particulier à la diaspora polonaise de cette ville (elle existe réellement), branchée sur l'extrémisme catholique nourri au jus du père Jerzy Popieluszko. L'écrivain lâche deux personnages dans ce marigot: Lynn Dunsday, journaliste, et Andy, son compagnon, policier de son état. Ce faisant, il dessine avec une précision confondante la différence entre deux approches, deux démarches pour connaître la vérité: l'une subit la pression de la loi et du pouvoir, l'autre celle des clics d'un journal en ligne. Il va jusqu'à illustrer les conflits d'intérêts, propices aux clashs et aux jeux d'informations glissées comme par hasard. Mais aussi aux secrets: Andy veut protéger Lynn tout en allant au feu.

Et puis, pour ne rien simplifier, l'écrivain engrosse son personnage! C'est là un leitmotiv plus ou moins présent dans le roman, Lynn vivant sa grossesse à sa manière, entre amour maternel franc, penchant pour l'alcool et stress d'un quotidien implacable – et quelques nausées pour donner un tour crédible à cet aspect. Un aspect qui ouvre une tension particulière à "Et tout sera silence": Lynn s'y positionne comme un personnage tendu à la fois vers la mort, avec les affaires criminelles qu'elle couvre pour son journal, et vers la vie, avec la promesse d'un enfant qui grandit en elle.

Quant au titre "Et tout sera silence", il renvoie à ce mur de silence, à ce secret bien lourd qui entoure ces jeunes femmes qui vivent là, anonymes, victimes de la pègre. Un mur qui s'effrite en des endroits qu'il faut repérer: un vendeur de sex-shop qui distille l'info, un prêtre pris en flagrant délit de mensonge mais qui s'efforce de n'en rien laisser paraître, une veille femme tétanisée par la peur de lâcher une info qui pourrait porter préjudice à sa famille. Il est donc question de traite des Blanches, organisée en une terrible discrétion. Et avec Lynn Dunsday, le lecteur tâtonne dans l'obscurité, captivé par un style efficace, réaliste et savamment agencé, jusqu'à ce que tout soit dit, au terme d'un roman bien construit sur la base d'une documentation glaçante – glaçante parce qu'elle est vraie et documentée.

Michel Moatti, Et tout sera silence, Paris, HC Editions, 2019.

Le site de HC Editions. Merci à Agnès Chalnot pour l'envoi!

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