dimanche 2 juin 2019

Dimanche poétique 401: Victor Segalen


Vampire

Ami, ami, j'ai couché ton corps dans un cercueil au beau verni rouge qui m'a coûté beaucoup d'argent;

J'ai conduit ton âme, par son nom familier, sur la tablette que voici que j'entoure de mes soins;

Mai plus ne dois m'occuper de ta personne: "Traiter ce qui vit comme mort, qu'elle faut d'humanité!

Traiter ce qui est mort comme vivant, quelle absence de discrétion! Quel risque de former un être équivoque!"

o

Ami, ami, malgré les principes, je ne puis te délaisser. Je formerai donc un être équivoque: ni génie, ni mort ni vivant. Entends-moi:

S'il te plaît de sucer encore la vie au goût sucré, aux âcres épices;

S'il te plaît de battre des paupières, d'aspirer dans ta poitrine et de frissonner sous ta peau, entends-moi:

Deviens mon Vampire, ami, et chaque nuit, sans trouble et sans hâte, gonfle-toi de la chaude boisson de mon coeur.

Victor Segalen (1878-1919), Stèles, Paris, Poésie/Gallimard, 1973.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Allez-y, lâchez-vous!