mercredi 28 novembre 2018

Les nouveaux voyages de Madeleine Maxwell dans l'histoire anglaise, entre autres

51QdDo3+BLL._SX314_BO1,204,203,200_
Jodi Taylor – Madeleine Maxwell est de retour! Et à peine est-elle de retour qu'elle est déjà repartie. Le tome 2 des "Chroniques de St Mary", écrit par l'imaginative romancière anglaise Jodi Taylor, invente à nouveau une série de voyages dans le temps, mettant en scène l'équipe d'historiens casse-cou de l'institut St Mary. Un institut où Madeleine Maxwell, dite Max, a pris du galon, les circonstances aidant. 


"D'écho en échos", tel est le titre de ce deuxième opus de la série. Le lecteur est familier de l'univers de la romancière, l'effet de surprise ne joue plus guère, il s'agit de se renouveler. Ce n'est pas tout à fait gagné, malgré quelques scènes de bravoure, qui ne font pas oublier les moments un peu longuets où Madeleine Maxwell règle (certains de) ses problèmes personnels. Reste que l'astuce des échos, ces échos cités dans le titre, n'est pas innocente: le motif apparaît une fois sous la forme d'une mauvaise blague (quand on fait un frottis à Max, il y a de l'écho), et une seconde sous une forme presque philosophique, suggérant que l'histoire est une symphonie d'échos – ce que le titre anglais d'origine ("A Symphonie Of Echoes") dit autrement, ou mieux, que la version française. Une symphonie en neuf mouvements: amis lecteurs, vous êtes prévenus! 

Un institut à l'ancienne, jusqu'au management
Du galon, ai-je écrit plus haut? Les mots ont un sens. On conçoit bien que l'univers de St Mary, institut historique qui travaille sur les voyages dans le temps pour vérifier sur pièces ce que les documents affirment, se trouve au croisement du passé et de l'avenir. Ce croisement se retrouve dans la description de cet institut aux bâtiments vétustes et au personnel foutraque, auquel on confie cependant le matériel le plus moderne et le plus pointu pour errer dans les couloirs du temps. 

Le lecteur peut être surpris par le côté traditionnel, militaire de l'organisation hiérarchique de l'institut: si elle se fissure dans les bords, notamment lorsque l'urgence l'exige, la dynamique hiérarchique est généralement top-down, sans que les exécutants n'aient grand-chose à dire, même s'ils sont généralement plus compétents que leur propre hiérarchie, dont le métier est d'organiser le travail (pas très bien en l'espèce, ce qui est source de gags). On peut être surpris, en particulier, par la manière dont Madeleine Maxwell, dite Max, se voit imposer ses assistants, en particulier Rosie Lee – a fortiori par une assistante de direction à temps partiel, Mme Partridge, certes précieuse, mais dont les responsabilités ne sauraient aller aussi loin dans un monde normal. 

Mais bon: Rosie Lee ne déploie guère ses talents dans "D'écho en échos". Et après tout, les lecteurs des "Chroniques de St Mary" s'accorderont à dire que l'univers de ce cycle romanesque n'est pas normal, n'est-ce pas?

L'Angleterre et l'Ecosse d'abord
Jack l'Eventreur, Thomas Becket, Marie Stuart, l'île Maurice: à l'exception notable d'un détour du côté de Ninive et des jardins suspendus de Babylone, l'auteure explore dans "D'écho en échos" des éléments clés indissociables de l'histoire anglaise. Normal: l'histoire anglaise est riche, et la revisiter avec humour apparaît comme un délice aux ressources infinies. Cela dit, certains de ces éléments sont certes fascinants même pour des gens peu anglophiles, à l'instar de Jack l'Eventreur, rapidement liquidé en début de roman; mais d'autres, par exemple l'épisode de Thomas Becket, leur paraîtront moins proches. 

Face à ces moments graves de l'histoire anglaise, les péripéties survenues sur l'île Maurice apparaissent comme cocasses. L'enjeu consiste en effet à capturer des dodos, ou drontes, volatiles aujourd'hui disparus – si ce n'est, ailleurs que chez Jodi Taylor, dans les romans de Jasper Fforde (où ils font plock-plock). L'histoire fait dès lors figure de science alliée à l'écologie. Qu'advient-il des dodos capturés? Quelques rires pour le lecteur de "D'écho en échos", et peut-être quelque chose de sérieux dans un tome ultérieur de la série: une fois ramenés à St Mary, assez au début du livre, ces oiseaux un peu bébêtes, observés d'un œil moqueur au moment de leur capture, se font parfaitement oublier jusqu'à la fin.

Si british que soit l'intrigue, cela dit, celle-ci est menée de manière assez consciencieuse, même si le contexte est pour le moins brindezingue. Les éventuels anachronismes sont le plus souvent justifiés, y compris par l'humour; on mettra même sur le compte de l'humour la diatribe finale contre la consommation de bière au temps de Marie Stuart: si trouble qu'elle ait été, elle était toujours plus saine que l'eau pure en ces temps reculés. Généralement, l'auteure a le souci de parer son propos d'un vernis solide de réalisme, par exemple lorsqu'il est question de décrire les vêtements que portent les historiens en goguette au temps de Marie Stuart... et les contraintes de leur port. 

Sentiments en pagaille
J'ai évoqué la question des problèmes personnels de Max en introduction... il est vrai que l'auteure consacre pas mal de temps à décrire les relations houleuses, pétries de malentendus, entre Max et le personnage de Leon Farrell, directeur technique. C'est de l'émotion, oui, ça change des voyages dans le temps, OK, mais cela paraît long. Il y a plus de force dans les pages relatant les derniers instants de David, l'assistant handicapé de Max, même pas fichu de raconter une blague "Toc, toc, qui est là" dans tout le livre, alors qu'il est présenté comme un spécialiste du genre. Les amateurs en seront pour leurs frais... 

Les expressions de l'amour sont cependant parfois moins drôles dans "D'écho en échos", par exemple lorsque Max abandonne Marie Stuart aux mains d'un prédateur sexuel qui doit devenir son mari... Affaire à suivre? Voguant entre réalité et fiction, la romancière sème dans le deuxième roman de sa saga quelques petits cailloux qui devraient resservir dans de prochains volumes. C'est une force, dans la mesure où le lecteur désireux de savoir va vouloir se procurer la suite. Et aussi une faiblesse, puisque "D'écho en échos" apparaît un brin orphelin s'il est lu isolément. 

Et d'ailleurs, quelle est la suite? Après un ultime suspens, la dernière phrase du roman annonce la couleur: "Mesdames et messieurs, nous allons à Troie!". 

Jodi Taylor, D'écho en échos, Paris, HC Editions, 2018. Traduction de Cindy Colin Kapen.

Le site des éditions Hervé Chopin, le site de Jodi Taylor, celui des "Chroniques de St Mary" (livres à gagner!).


Mon billet sur le tome 1 de la série: Jodi Taylor, Un monde après l'autre.



dimanche 25 novembre 2018

Dimanche poétique 376: Henri Michaux

Idée de Celsmoon.

Vieillesse

Soirs! Soirs! Que de soirs pour un seul matin! 
Ilots épars, cours de fonte, croûtes!
On s'étend mille dans son lit, fatal déréglage! 

Vieillesse, veilleuse, souvenirs: arènes de la mélancolie!
Inutiles agrès, lent déséchafaudage! 
Ainsi, déjà, l'on nous congédie!
Poussé! Partir poussé!
Plomb de la descente, brume derrière...
Et le blême sillage de l'avoir pas pu Savoir.

Henri Michaux (1899-1984), L'espace du dedans, Paris, Poésie/Gallimard, 1966/1998/2004.

samedi 24 novembre 2018

Un pacte au cœur des terribles secrets de l'enfance placée

1089505_f.jpg
Jean-Claude Zumwald – Mener l'enquête quand on n'est pas policier, voilà un défi! Victor Aubois le relève roman après roman, sous la plume de l'écrivain Jean-Claude Zumwald, qui assume avec talent les contraintes d'un tel statut. Son personnage, il le maîtrise: épicier gastronomique de son état, Victor Aubois est un gars curieux, proche de l'âge de la retraite, qui aime éclairer les mystères dont il est le témoin, et lutiner les quadragénaires bien en chair en dépit d'un tropisme chrétien chrétien. "Les deux squelettes" est la troisième enquête informelle de ce personnage récurrent. Informelle? Oui, car sa valeur est toute relative, distincte qu'elle est de tout travail policier.


Au volant de sa voyante Citroën DS, Victor Aubois mène donc l'enquête à sa manière, avec les outils dont il dispose: une certaine capacité à faire parler les gens lorsqu'il le faut, en particulier, et des contacts dans les institutions policières. Sa curiosité le mène à développer d'astucieux stratagèmes pour connaître la vérité. Et ce n'est pas moindre des forces de Jean-Claude Zumwald que d'avoir créé un personnage d'enquêteur qui n'est ni policier, ni journaliste, ni homme de loi: juste un épicier.

Dans "Les deux squelettes", tout commence par la découverte de deux squelettes, justement, reposant en paix dans les sous-sols d'une demeure du canton de Neuchâtel. Un adulte et un enfant, pour être précis. Comment sont-ils arrivés là? Tout le roman va s'attacher à répondre à cette question. L'intrigue est construite à la manière d'un polar, bien sûr; mais il s'agit surtout de la mise au jour d'un secret jalousement gardé par une équipe d'enfants placés. Un secret devenu trop lourd pour eux-mêmes. Cela donne à l'élucidation finale des airs de soulagement, dans une ambiance qui rappelle Agatha Christie.

Voyons ce qu'il en est: il paraît que dans les années 1963, une mère et son enfant se sont noyés dans la Sarine, en plein Fribourg. C'est ce que rapportent trois témoins, mais on n'a jamais retrouvé les corps. En ce temps-là aussi, il y a eu un casse, rapportant à un personnage une bonne vingtaine de kilos d'or. Une fortune et une aubaine! L'auteur excelle dès lors à rattacher les fils entre ces histoires qui, apparemment, n'ont rien à voir entre elles.

Précisément, "Les deux squelettes" trouve un trait d'union: celui des enfants placés. Un thème d'actualité, difficile aujourd'hui encore à regarder en face pour cette Suisse qui se dit irréprochable. "Les deux squelettes" s'inscrit à ce titre dans un faisceau de livres où l'on trouve aussi le recueil de poésies "Enfance volée" de Danielle Risse. L'écrivain Jean-Claude Zumwald l'aborde à la manière d'un romancier, documentée, sans pesanteur cependant: les voyeurs, ceux qui recherchent des descriptions précises et nauséeuses de ce qu'un pensionnat a pu offrir de terrible à ceux qu'il a abrités peuvent passer leur chemin. Reste que deux ou trois exemples bien placés suffisent à tout dire de la dureté terrible des conditions de vie dans ces lieux – en l'espèce au foyer du Sonambourg, qui pourrait être la Guglera, du côté du Lac Noir, à Planfayon. Dures, injustes souvent, ces conditions de vie parviennent cependant à créer des liens...

... des liens entre des personnages atypiques et attachants, que l'auteur rend même très originaux et par là même sympathiques. Il y a là entre autres Lucie, l'humanitaire alcoolique et avide de sexe, Hans l'alcoolique (aussi!), Ulysse le croque-mort et surtout Rose, personnage flamboyant, prompt à monter des dramaturgies autour de sa vie et à ériger des défenses que la damassine ne suffit pas à abattre. Disent-ils vrai? L'enquêteur Victor Aubois sait les faire parler, et le chapitre intitulé "Epilogue" s'avère essentiel à la compréhension de tout ce qui s'est passé entre l'immédiat après-guerre et l'année 1993. Mais l'auteur, conscient à l'instar de son enquêteur des zones d'ombres laissées par la confession des personnages, pose ces questions dans les chapitres qui, et c'est une astuce de construction qu'il faut relever, suivent l'épilogue. Et il éclaire tout cela de façon humaine, loin de toute considération étroitement policière.

On pourrait dire ainsi que "Les deux squelettes", ancré dans le vingtième siècle d'une Suisse théoriquement au-dessus de tout soupçon, est un polar assez soft, à basse intensité. Une basse intensité que l'auteur assume: plutôt que des viscères soudain dégoulinants et des cadavres en pagaille, l'auteur préfère mettre en scène le destin de personnages détruits par la dureté constante de la vie. Reste qu'il ne tient pas tout à fait ses promesses: alors qu'il avoue que ses romans recèlent deux, un ou zéro cadavre, voilà qu'on a dans "Les deux squelettes" au moins trois morts suspectes – qui auraient pu toutes être accidentelles. Auraient pu...! C'est de ce mystère que naît tout l'intérêt du tranquille polar "Les deux squelettes". Cela, tout autant que la description précise d'un terroir qui va de La Ferrière, au fin fond du Jura bernois, à Fribourg et à Planfayon, au cœur de la Singine. Ce terroir, on le retrouve dans le langage adopté par l'écrivain, qui assume ses mots et ses tours de langage typiquement suisse romands.

Jean-Claude Zumwald, Les deux squelettes, Sainte-Croix, Mon Village, 2015.

Le site de Jean-Claude Zumwald, celui des éditions Mon Village.

Egalement cité: Danielle Risse, Enfance volée, Vevey, L'Aire, 2013.

vendredi 23 novembre 2018

Un drame à longues foulées

41rbTfzC59L._SX313_BO1,204,203,200_
Catherine Bex – "L'instant infime d'une respiration" est un roman qui a du souffle. Un jeu de mots facile? Non. Si court qu'il soit, en effet, le premier roman de l'écrivaine Catherine Bex, neuchâteloise d'origine, respire au gré de ses chapitres, plus ou moins courts. Il respire surtout au-travers de son personnage principal, Martin, qui court, se montre attentif à la respiration de ses enfants, soigne son souffle lorsqu'il s'entraîne. Et étouffe les siens: "Toute la famille respire plus librement depuis qu'il a renoncé à régenter le quotidien de chacun.", lit-on par exemple, de façon limpide, en page 69. Les mots sont choisis, ils ont un sens.


Course à pied? L'auteure réserve quelques très belles pages sur le sujet, sur ce que l'on ressent lorsqu'on va au bout de l'effort et que prime la seule force de la volonté. Cela, toujours au travers du personnage de Martin, control freak maladif en début de roman, qui n'aime rien tant que ce moment où c'est la tête du commande, alors que les jambes demandent grâce. 

La course à pied fait figure, dans "L'instant infime d'une respiration", de métaphore d'une société qui, exigeant toujours plus de ses membres, les oblige à courir de plus en plus vite. S'il est coureur, en effet, Martin est aussi facteur dans sa ville de Suisse, et l'auteure ébauche l'évolution de la profession, astreinte à de plus en plus de productivité, soumise à la pression des restructurations et pertes d'emplois. Une astreinte sociale que l'on se transmet en famille, sans même y penser: désireux de transmettre sa passion à l'un de ses fils, il l'astreint à un entraînement sévère, et va jusqu'à le blâmer pour sa deuxième place lors de son premier concours. 

En contrepoint, se dessine la famille de Martin, étouffée on l'a dit. Cela, de deux manières: d'abord par l'obsession bien matérielle du contrôle et la volonté inconsciente de toute-puissance d'un homme qui, par exemple, propose et impose ses préférences en matière de destinations de vacances. De manière moins matérielle, et cela s'exprime surtout dans la deuxième partie du livre, cet étouffement naît de la résurgence du sentiment religieux chrétien de Martin. Une résurgence particulièrement lourde et pénible à vivre pour l'entourage, en particulier les enfants, astreints à ceci ou à cela. Sont-ils d'ailleurs désirés sans réserve, y compris dans leur genre? Ambigu, le prénom de Camille, la fille, dite "Camomille", interroge de ce côté-là. 

Dans cette affaire, l'épouse paraît jouer le jeu, ce qui donne lieu par exemple à une surenchère dans l'envie de propreté du logement. Ah, la propreté! Un stéréotype typiquement suisse, comme la famille mise en scène: bien sous touts rapports vue de l'extérieur, mais ce vernis cache de pénibles secrets, comme le tapis cache la poussière. Suisse? L'auteure installe son roman dans une ville qui pourrait bien être La Chaux-de-Fonds. Elle n'est cependant pas nommée, ce qui suggère que "L'instant infime d'une respiration" est un roman de partout, aspirant à l'universalité, certes porté par une voix suisse.

Il est permis de voir dans "L'instant infime d'une respiration" un roman de la charge mentale au masculin, en ce sens qu'il met en son centre un homme ordinaire soumis à un certain nombre d'injonctions contradictoires, émanant de la société, de l'éducation, du caractère, des autres, de la vie en somme: être un bon père, un bon travailleur, un bon champion parce que ni la société, ni les épouses n'aiment les losers. Mais c'est aussi le roman de l'écrasement des autres par un seul, qui – et c'est le paradoxe – n'y peut rien, soit qu'il n'en est pas conscient, soit qu'il ne peut pas faire autrement. Cela, jusqu'à l'ultime et terrible péripétie, qui suscite l'étonnement de ceux qui n'ont vu que le vernis de la famille modèle.

Ni la course à pied, ni la religion, ne sont des sources de salut, on le comprend. Pour le dire, "L'instant infime d'une respiration" adopte un ton propre et distant, qui peut paraître implacable aussi: c'est un roman qui s'abstient de juger et se contente de montrer, misant sur l'intelligence du lecteur pour qu'il se fasse son opinion. Rapide comme peut l'être une course à pied, il respire au rythme de chapitres plutôt courts qui relatent de manière concise des séquences de vie.

Catherine Bex, L'instant infime d'une respiration, Lausanne, L'Age d'Homme, 2015.

Le site des éditions L'Age d'Homme.

mercredi 21 novembre 2018

Entre théâtre et poésie, le choix entre l'expérimental et l'humain

1351023_f.jpg
Julien Mages – Est-on encore dans le théâtre, ou est-on déjà dans la poésie? Ou vice versa? OVNI littéraire, le recueil "Valse aux cyprès" regroupe trois pièces scéniques écrites par l'écrivain, comédien et metteur en scène vaudois Julien Mages. De manières diverses, elles sont le reflet de démarches expérimentales qui surprennent le simple lecteur, même s'il est permis de croire que le spectateur, en revanche, sera admiratif. Preuves en sont les échos dithyrambiques de la presse relative à la pièce qui donne son titre au livre...


Des cyprès qu'on ne voit guère...
En lisant "Valse aux cyprès", en effet, la première question qui se pose est "de quoi est-il question?". Voilà quatre personnages, deux hommes et deux femmes non nommés, un brin interchangeables comme nous le sommes tous, qui discutent du monde comme nous l'avons tous fait un jour ou l'autre. Et l'un d'eux a une soudaine envie de se suicider après avoir tué plein de gens autour de lui. Le lecteur s'appuie donc des théories sur le monde d'aujourd'hui et de demain, avec des clins d'œil au public, pour ainsi dire intégré au spectacle.

On sent certes l'important travail sur le rythme de l'auteur, en dépit de phrases bancales comme "Je me suis dirigé vers la porte, descendu les trois étages, ouvert la porte principale de l'immeuble..." (p. 81): que d'injonctions contradictoires pour un seul et pauvre auxiliaire de temps! Plus admirable est le travail sur la ponctuation et les répétitions qui, scandées, vont sans doute créer une musique belle aux oreilles des spectateurs. L'écrivain développe ainsi un théâtre de l'absurde: son texte n'est guère porteur de sens, pas plus en tout cas que ces conversations avinées que nous avons toutes et tous eues un jour. Ce qui invite à y chercher autre chose. De la musique avant toute chose, tiens...

Le dispositif de mise en scène lui-même peut surprendre, dans ce qu'il peut avoir d'inutile: il faut un piano sur scène, mais il n'en sera guère fait usage, a priori: il n'est pas certain que les comédiens jouent eux-mêmes la vingt-cinquième variation Goldberg de Jean-Sébastien Bach, volontiers citée.

Il en résulte une impression bizarre: alors que le lecteur suppose qu'il lit du théâtre, il se retrouve en présence d'un texte à la mise en page travaillée, avec des retours à la ligne astucieux et des minuscules en début de phrase. Certes, cela suggère un rythme; mais comment rendre cela sur scène? Et enfin, deux questions demeurent: où est la valse, où sont les cyprès? 

... et un départ vers des mots en musique pure...
Déjà secoué par ce premier texte, le lecteur se trouve avec "Sans partir" en présence d'un monologue qui confine à la poésie, ce que confirment les jeux de mise en page, encore plus travaillés que dans "Valse aux cyprès": on voit par exemple un joli cul-de-lampe en page 125. "Sans partir" se lit comme un long poème dont le sens apparaît parfaitement secondaire (c'est l'histoire d'un mec dont l'esprit bat la campagne, qui bande, qui a des attirances et erre sur les rives du Léman vers Lausanne...): encore une fois, la musique prime, marquée par les blancs typographiques entre autres. Cela, même si elle apparaît parfois longuette, par exemple lors de la litanie de mots qui commence en page 104.

"Un mec qui bande"? Ce n'est donc pas par hasard que "Sans partir" cite de temps à autre des extraits du "Cantique des cantiques", fameux poème érotique biblique. On reconnaît aussi des extraits des Béatitudes! Ceux-ci seront dits sur scène par le comédien, certes. Mais que fait-on des bouts de phrases biffés? Dire ou ne pas dire, manifester autrement, par exemple par une astuce visuelle? L'auteur n'en dit rien, laissant le comédien faire ce qu'il veut. Le spectateur vit cela de façon naturelle; le lecteur, lui, s'avoue perplexe.

... pour un couple familier!
"Automne" est peut-être la pièce la plus classique, la plus aisée à aborder de ce recueil, la plus proche aussi de l'idée qu'on se fait d'une pièce de théâtre pure. Elle met en scène deux vieillards. Là, l'auteur ne peut plus se cacher derrière les grandes théories à deux balles de "Valse aux cyprès" ou les hallucinations abstruses de "Sans partir": un homme et une femme qui se parlent, comme dans "Automne", c'est du franc, de l'humain brut de brut. Avec des gens qu'on connaît, ou qu'on pourrait connaître.

Et cette pièce aurait pu s'intituler "En attendant Ödön von Horváth", tant il est vrai qu'on cause en attendant le spectacle, dans une variante du théâtre dans le théâtre bien observée et qui inclurait les spectateurs. Le lecteur comme le spectateur marié se reconnaîtront dans les piques que s'envoient deux personnages qui ont tout vécu ensemble. S'aiment-ils encore? L'auteur pose la question, y répond en fin de texte de manière positive. Et comme le personnage d'"Elle" est une lettrée, la littérature d'ailleurs s'invite dans "Automne" – qui d'ailleurs se passe au printemps: c'est bien de l'automne de la vie qu'il est question.

C'est entre "Elle" et "Lui", au fil de la pièce la plus classique du recueil de Julien Mages, que le lecteur de "Valse aux cyprès" ressent le mieux la profondeur crédible qu'il peut y avoir entre deux humains: ce n'est que dans cette pièce que les personnages ne donnent pas l'impression d'avoir été réunis ou plantés sur scène par hasard. Douces ou amères, sincèrement passionnées, les ambiances de "Automne" constituent le moment d'humanité à la fois tendue et amoureuse susceptible de terminer un livre qui, pour le lecteur, aurait pu faire oublier jusque-là que l'écrivain et dramaturge a aussi un cœur. Ouf!

Julien Mages, Valse aux cyprès, Lausanne, L'Age d'Homme, 2018.

Le site de L'Age d'Homme, celui de Julien Mages.

mardi 20 novembre 2018

Ah, Angelo Chiesa, il n'a surtout pas envie qu'on l'emmerde... Mauvaise personne!

Fabio Benoit – Ah, il ne fallait pas le chercher, celui-là! Les thrillers mettent volontiers en scène des personnages qui s'en prennent à d'autres. Mais pour le coup, Angelo Chiesa, dit Angel, n'a pas envie qu'on l'emmerde, et il le fait savoir. Un réveille-matin agaçant, une bagnole pliée: il n'en faut pas plus pour que démarre "Mauvaise personne", premier roman de Fabien Benoit.

Passons rapidement sur ce qui peut décevoir... L'auteur se complaît parfois dans de longues pages théoriques, par exemple lorsqu'il transcrit le devoir d'un enfant sur l'histoire Suisse: on croirait lire Wikipedia, et ce n'est pas super agréable. Sale fort en thème! De plus, certains personnages aiment se lancer dans de grandes théories, d'autant plus que l'écrivain leur donne l'espace voulu: le lecteur saura ainsi tout de la psychologie d'un interrogatoire. De manière sûre, disons-le à la décharge de l'écrivain: avant "Mauvaise personne", Fabio Benoit, commissaire à la Police judiciaire de Neuchâtel, est connu comme le signataire d'une étude sur les interrogatoires, rédigée en collaboration avec feu Olivier Guéniat, dédicataire de "Mauvaise personne". Si informées qu'elles soient, cependant, il est permis de trouver ces pages un brin longuettes.

L'intrigue, quant à elle, est bien construite: tout part d'une bagnole à vendre. Urs Rosenwald, le vendeur, est un caïd suisse (oui, oui!) qui a son réseau en France; quant à l'acheteur, c'est Angel. Curieusement, ils se rencontrent à l'hôpital, et ça n'aurait jamais dû se produire: Angel comprend vite que la Porsche Cayenne qu'on essaie de lui vendre n'est pas claire. Accessoirement, il note que le vendeur, lui-même truand, affectionne les cabines téléphoniques, par discrétion. Des lieux en voie de disparition, ce que l'écrivain indique avec justesse, en les mettant en parallèle avec les téléphones portables, vus comme moins sûrs lorsqu'il s'agit de passer un coup de fil et qu'on a quelque chose à cacher.

On le relève aisément: chaque chapitre est l'espace de parole des différents personnages de ce roman; cela constitue une forme de polyphonie. Normal: lorsqu'il y a conflit de points de vue, face au juge, chaque voix compte à égalité. Si l'intrigue avance, l'auteur endosse à chaque chapitre le rôle d'un personnage différent, avec son regard et ses mots propres, même si l'on parle de la même chose. Cela sonne vrai, et sans exagération: chaque personnage fait figure de témoin. Et au début du roman, chaque personnage a à cœur de signer "son" chapitre, selon une jolie astuce formelle de la part de l'auteur.

On suppose d'ailleurs que les personnages n'ont pas été baptisés au hasard! Les noms sont en partie évocateurs: celui de Rachel Weiss rappelle celui de Rachel Weisz, et incite le lecteur à donner au personnage de "Mauvaise personne" le visage de l'actrice hollywoodienne. Quant au nom de Schawinsky, patronyme d'un policier, il évoque à coup sûr le nom d'un homme de médias suisse, Roger Schawinski. De leur côté, les truands bosniaques ont des noms qui sonnent juste. Enfin, pourquoi appeler Angelo Chiesa ("l'ange de l'église", littéralement traduit de l'italien) un homme à poigne qui n'aime pas qu'on l'emmerde? Bel exemple d'antiphrase! Antiphrase d'autant plus crédible que Chiesa est un patronyme courant dans le monde italophone, en particulier au Tessin.

On le devine, l'écrivain met en scène un beau paquet d'individus peu recommandables. Angelo Chiesa? Il semble certes sympathique, mais l'auteur met en point d'honneur à souligner le côté trouble, inquiétant, de son côté: si de premières indications apparaissent en début de roman, il faut bien du temps pour savoir quel est vraiment le passé d'Angel – et c'est compliqué, comme qui dirait. Quoi qu'il en soit, Angel se présente comme le criminel rangé des voitures qu'il ne faut surtout pas enquiquiner.

Surtout pas? C'est peu de le dire. Angelo Chiesa maîtrise les technique de torture, en effet. Et l'auteur donne aux scènes où elles interviennent un tour naturel, pour ainsi dire clinique, qui les fait paraître cruelles, tant dans les actes que dans la psychologie qui les sous-tend. Il est permis de trouver un parallèle entre les interrogatoires de police, serrés mais corrects (p. 208 ss), et ceux menés par Angel (p. 199, "Angel veut savoir"). À chacun ses règles! Parallèles, ai-je dit? Il est aussi possible de voir ce thème dans la question de la confiance, essentielle tant dans le monde de la police que de la criminalité.

Cela a l'air sérieux. Mais l'écrivain réussit à glisser dans son récit au moins deux éléments qui font sourire et détendent l'atmosphère. Il y a d'abord les perruches, ces oiseaux qu'Angel apprécie. Il n'est pas victime de ce penchant, au contraire: ces oiseaux énervent tout le monde, surtout les méchants de l'histoire, et l'on s'amuse à suivre ce qui est pratiquement un "birdnapping", pour reprendre le mot du dessinateur belge Charles Degotte (1933-1993) dans "Le Flagada": un rapt d'oiseaux. Et il y a plus dérisoire encore: le gag récurrent du coton-tige, qui a tout déclenché et revient au fil des pages, entre une assistante en pharmacie à la main lourde (surnommée la "Waffen SS", c'est tout dire) et la question de savoir s'il faut se curer les oreilles avec ce genre d'objet. Quitte à y laisser un bout de coton...

Et puis il y a, enfin, de l'émotion dans ce thriller solidement construit qui trouve sa place dans le canton de Neuchâtel. En particulier, lorsqu'il s'agit d'enlever le fils Dolder, l'auteur fait émerger les positions de certains personnages face au rapt d'enfant: est-ce qu'on va trop loin ainsi? Est-ce acceptable?  La réticence et la révolte se font jour chez certains acteurs. "Mauvaise personne" met donc en scène une poignée d'êtres humains dont certains aiment théoriser sans fin, quitte à ce qu'au bout, sur la base de la technique disponible dans les années 2018, il soit possible de dissiper le mystère, en lui donnant même la couleur d'une romance entre voisins – on pense à Nina et Angel, un couple qui attire la sympathie quoi qu'il en soit, et qui partage une petite voiture... et plus si entente.

Fabio Benoit, Mauvaise personne, Lausanne, Favre, 2018.

Le site des éditions Favre.

lundi 19 novembre 2018

Waringham encore une fois, où il est question de Jeanne d'Arc et d'Azincourt

41cenOWritL._SX328_BO1,204,203,200_-2
Rebecca Gablé – Un retour au Moyen Âge, ça vous tente? Précisément, le deuxième tome de la saga des Waringham, signée Rebecca Gablé, vient de paraître en traduction française, grâce au beau travail du traducteur Joël Falcoz et des éditions Hervé Chopin. "Les gardiens de la rose" fait suite à "La roue de la fortune", premier opus de la série imaginée par la romancière allemande. Celle-ci revient à la guerre de Cent ans, et poursuit le propos en le centrant sur le personnage de Jean de Waringham, fils de "Fitz-Gervais", qui était au cœur entre du premier roman de la saga.


L'action des "Gardiens de la rose" court de 1413 à 1442, en une description dense qui fait la part belle aux intrigues et aux inimitiés personnelles: il y a là de quoi redonner un coup de jeune au genre du roman de cape et d'épée. Tout commence par un drame des plus familiaux: l'écurie des Waringham brûle, et quelques chevaux meurent dans l'incendie. Les meilleurs, bien sûr: ce sont toujours eux qui s'en vont. C'est sur les cendres de cette écurie qu'émerge le personnage de Jean de Waringham, héritier d'un secret précieux qui lui permet de parler aux chevaux comme personne.

Jean de Waringham devient quelqu'un lorsqu'il est adoubé chevalier, à la veille de la bataille d'Azincourt, dont l'auteure donne une vision personnelle et épique: celle d'une armée anglaise qui, minoritaire mais déterminée et portée par la foi, a défait des français trop nombreux et trop sûrs d'eux. Neutre et dépassionnée, la romancière excelle à décrire les enjeux de la bataille. Elle rappelle cependant que la victoire des Anglais à Azincourt n'exclut pas des pertes et prisonniers anglais, ni des exactions dans le camp du roi Henri V, dit Harry. Ce qui aura des conséquences, mécaniquement, dont l'auteure fera son miel pour des intrigues ultérieures.

C'est avec la même neutralité que l'écrivaine dessine la météorite Jeanne d'Arc, présentée dans "Les Gardiens de la rose" comme un épisode de la guerre. Le lecteur qui ne connaît guère le personnage, au-delà de ce que la légende évoque, sera servi: l'auteure recrée les manigances politiciennes qui ont conduit au verdict condamnant la Pucelle d'Orléans au bûcher. Du point de vue anglais, elle était certes dangereuse; mais méritait-elle un sort aussi extrême? Certes vue comme une sorcière, elle apparaît aussi comme la victime de jeux de coulisses visant à la victoire guerrière de l'Angleterre. Quitte à présenter Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et juge, comme le jouet d'Anglais à la manœuvre sur ce coup-ci.

On l'a compris: les enjeux historiques sont recréés avec précision dans "Les Gardiens de la rose", au fil de la narration, sur le même ton que dans "La roue de la fortune". Ces grands enjeux ne font cependant pas oublier les relations interpersonnelles et familiales, qui sont tout aussi houleuses que les soubresauts de la grande histoire. L'auteure, en effet, met en scène une poignée de nobles en mesure d'accéder au trône d'Angleterre, et donc d'entrer dans l'histoire. Grandes familles ou individus, certains sont prêts à tout pour y parvenir...

Mais la narration est aussi contrainte par les rigueurs d'une époque où l'église catholique règne encore en maîtresse sur l'Europe, et avec laquelle il faut composer, quitte à se contenter de victoires partielles. Le lecteur apprécie par exemple le personnage de l'évêque Henri Beaufort, cardinal capable d'humanité et père en secret: pour un homme, épouser l'une de ces filles signifie la déchéance. C'est pourtant la voie que choisit Jean de Waringham, qui préfère l'amour à la rigidité des conventions religieuses. À un autre niveau, les Lollards, présentés comme des méchants récurrents alors qu'ils n'ont pas tout tort (l'auteure en fait d'ailleurs un portrait sans haine ni complaisance), se présentent comme un groupe désireux de remettre en question certaines règles religieuses et paraissent préfigurer la Réforme.

Cœur ou raison? Au niveau le plus intime, telle est l'alternative qui mobilise les personnage des "Gardiens de la rose". Les mariages sont souvent de raison, surtout au niveau le plus haut, celui où l'on parle de royauté. Cela n'empêche pas les sentiments de s'exprimer, suggérant que le choix n'est pas toujours si exclusif qu'on ne le croit. Pour le meilleur, Henri VI, a un coup de foudre réciproque avec Marguerite d'Anjou. Pour le pire, l'auteure dessine la déchéance d'Eléonore Cobham, épouse du duc de Gloucester, férue de satanisme et spécialiste en potions abortives. Entre tous ces personnages, que ce soit en régime de régence ou non, on ne se fait guère de cadeaux; au cours de dialogues qui claquent, les rivalités interpersonnelles ne concourent donc pas peu au caractère captivant des "Gardiens de la rose".

Enfin, le lecteur sourira à l'émergence de la famille des Tudor, au travers du personnage d'un Gallois haut en couleur qu'il faut un peu gérer et aura un destin particulier! N'anticipons pas: "Les Gardiens de la rose" est un roman aussi généreux que "La roue de la fortune", construit selon les mêmes recettes. On peut certes regretter que certaines péripéties semblent prévisibles, par exemple lorsque l'auteure insiste sur la beauté particulière de tel acte sexuel pour, comme par hasard, annoncer quelques pages plus loin qu'un enfant va naître. Peu importe cependant: bourré de dialogues rapides et de coups d'épées bien tranchants, riche en retournements de situation et surtout fidèle à une histoire centrée entre l'Angleterre et le nord de la France, "Les Gardiens de la rose" est un roman qu'on dévore avec délice. Et il y aura une suite, puisque Jean de Waringham et son épouse Juliana ont eu des enfants, malgré l'adversité...

Rebecca Gablé, Les gardiens de la rose, Paris, Hervé Chopin, 2018.

Le site des éditions Hervé Chopin, celui de Rebecca Gablé.
Lu par Biblio.