Voici donc Paul, fonctionnaire au service de Bruno, un ministre de l'économie ébranlé par une vidéo virale qui le met en scène dans une mise à mort fictive. C'est par le monde virtuel, en effet, que l'auteur met son intrigue en marche, et c'est donc d'assez loin que "Anéantir" part pour dessiner son portrait d'une certaine humanité, d'une certaine France tendue entre périphérie, capitale et monde en ligne, qu'il approche peu à peu jusqu'à toucher à l'intime. Et d'emblée, le lecteur est saisi par le ton distancié, qu'on dirait "plat", de l'écriture du roman. Tout au plus y voit-on apparaître parfois quelques italiques, pour souligner telle ou telle expression à la mode – un procédé qu'on retrouve dans "Le chef-d'œuvre de Michel Houellebecq" de Didier Goux ou dans "L'art des interstices" de Pierre Lamalattie. Ou alors quelques opinions bien senties, lâchées là comme si c'était sans faire exprès.
L'émotion suscitée au niveau institutionnel par les vidéos virales et malveillantes qui émaillent le propos résonnent avec l'AVC du père de Paul, choc majeur qui le laisse en état pauci-relationnel, communiquant par clignement d'yeux avec son entourage après un coma. Autour de lui, l'auteur dessine avec finesse, quitte à être cruel parfois, les attaches plus ou moins intéressées d'une famille nombreuse qui, entre autres par le biais des pièces rapportées, le voit déjà mort. On admire la manière dont évolue la relation entre Paul et son père, proches sans se parler, tout comme la peinture du tempérament vénal d'Indy, journaliste indépendante et compagne d'un des frères de Paul. Quant au lien entre Paul et sa femme Prudence, son évolution constitue le fil rouge de cet ample roman.
Froid comme un constat le plus souvent, le style épouse cependant le propos. On sourit ainsi par instants, lorsque l'auteur caricature Delano, un geek au look improbable et au talent indéniable. Il arrive aussi que l'auteur, emporté par des considérations philosophiques, se fasse quelque peu longuet. Si peu: bien vite, l'intrigue revient à la charge, un grain de sable après l'autre. Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit: qu'elles soient aussi ordinaires que celle d'un fonctionnaire ou exceptionnelles que celle d'un ministre, les vies que l'auteur dessine restent celles de tout un chacun, balloté au gré des opportunités et des obstacles comme des bouts de bois dans l'eau. Et ces bouts de bois, l'auteur se plaît à les lancer peu à peu: maladie, délitement ou raffermissement d'un couple, cote d'une artiste, bonne fortune amoureuse.
On pourrait donc voir dans "Anéantir" un roman sur la politique française actuelle, à la manière de "Soumission", mais ce ne serait pas suffisant. Pas plus que d'y voir un livre profond sur la mort, ou une vaste saga familiale en un seul volume, si finement observée qu'elle soit, ou encore une intrigue de thriller, même s'il y a de ça à chaque irruption d'une vidéo virale représentant des actes parfois fort violents, par exemple à l'encontre de migrants venant vers l'Europe en bateau. Pourtant, c'est tout cela à la fois, et ça tient solidement debout. Et alors que la mort a fini par mettre pas mal de monde d'accord au terme d'"Anéantir", on se dit qu'au fond, ce roman est celui de la France telle qu'elle va, jusque dans ses profondeurs et ses questionnements, donnée à voir au monde entier par un auteur intelligent, observateur froidement perspicace et implacablement réaliste des malaises de notre temps.
Michel Houellebecq, Anéantir, Paris, Flammarion, 2021.
Lu par Anaïs Lefaucheux, Antoine Faure, Catherine Rolland, Francis Richard, Juan Asensio, Mélanie Talcott, Mona, Philippe Bilger, Shangols, Wodka.

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