vendredi 23 novembre 2018

Un drame à longues foulées

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Catherine Bex – "L'instant infime d'une respiration" est un roman qui a du souffle. Un jeu de mots facile? Non. Si court qu'il soit, en effet, le premier roman de l'écrivaine Catherine Bex, neuchâteloise d'origine, respire au gré de ses chapitres, plus ou moins courts. Il respire surtout au-travers de son personnage principal, Martin, qui court, se montre attentif à la respiration de ses enfants, soigne son souffle lorsqu'il s'entraîne. Et étouffe les siens: "Toute la famille respire plus librement depuis qu'il a renoncé à régenter le quotidien de chacun.", lit-on par exemple, de façon limpide, en page 69. Les mots sont choisis, ils ont un sens.


Course à pied? L'auteure réserve quelques très belles pages sur le sujet, sur ce que l'on ressent lorsqu'on va au bout de l'effort et que prime la seule force de la volonté. Cela, toujours au travers du personnage de Martin, control freak maladif en début de roman, qui n'aime rien tant que ce moment où c'est la tête du commande, alors que les jambes demandent grâce. 

La course à pied fait figure, dans "L'instant infime d'une respiration", de métaphore d'une société qui, exigeant toujours plus de ses membres, les oblige à courir de plus en plus vite. S'il est coureur, en effet, Martin est aussi facteur dans sa ville de Suisse, et l'auteure ébauche l'évolution de la profession, astreinte à de plus en plus de productivité, soumise à la pression des restructurations et pertes d'emplois. Une astreinte sociale que l'on se transmet en famille, sans même y penser: désireux de transmettre sa passion à l'un de ses fils, il l'astreint à un entraînement sévère, et va jusqu'à le blâmer pour sa deuxième place lors de son premier concours. 

En contrepoint, se dessine la famille de Martin, étouffée on l'a dit. Cela, de deux manières: d'abord par l'obsession bien matérielle du contrôle et la volonté inconsciente de toute-puissance d'un homme qui, par exemple, propose et impose ses préférences en matière de destinations de vacances. De manière moins matérielle, et cela s'exprime surtout dans la deuxième partie du livre, cet étouffement naît de la résurgence du sentiment religieux chrétien de Martin. Une résurgence particulièrement lourde et pénible à vivre pour l'entourage, en particulier les enfants, astreints à ceci ou à cela. Sont-ils d'ailleurs désirés sans réserve, y compris dans leur genre? Ambigu, le prénom de Camille, la fille, dite "Camomille", interroge de ce côté-là. 

Dans cette affaire, l'épouse paraît jouer le jeu, ce qui donne lieu par exemple à une surenchère dans l'envie de propreté du logement. Ah, la propreté! Un stéréotype typiquement suisse, comme la famille mise en scène: bien sous touts rapports vue de l'extérieur, mais ce vernis cache de pénibles secrets, comme le tapis cache la poussière. Suisse? L'auteure installe son roman dans une ville qui pourrait bien être La Chaux-de-Fonds. Elle n'est cependant pas nommée, ce qui suggère que "L'instant infime d'une respiration" est un roman de partout, aspirant à l'universalité, certes porté par une voix suisse.

Il est permis de voir dans "L'instant infime d'une respiration" un roman de la charge mentale au masculin, en ce sens qu'il met en son centre un homme ordinaire soumis à un certain nombre d'injonctions contradictoires, émanant de la société, de l'éducation, du caractère, des autres, de la vie en somme: être un bon père, un bon travailleur, un bon champion parce que ni la société, ni les épouses n'aiment les losers. Mais c'est aussi le roman de l'écrasement des autres par un seul, qui – et c'est le paradoxe – n'y peut rien, soit qu'il n'en est pas conscient, soit qu'il ne peut pas faire autrement. Cela, jusqu'à l'ultime et terrible péripétie, qui suscite l'étonnement de ceux qui n'ont vu que le vernis de la famille modèle.

Ni la course à pied, ni la religion, ne sont des sources de salut, on le comprend. Pour le dire, "L'instant infime d'une respiration" adopte un ton propre et distant, qui peut paraître implacable aussi: c'est un roman qui s'abstient de juger et se contente de montrer, misant sur l'intelligence du lecteur pour qu'il se fasse son opinion. Rapide comme peut l'être une course à pied, il respire au rythme de chapitres plutôt courts qui relatent de manière concise des séquences de vie.

Catherine Bex, L'instant infime d'une respiration, Lausanne, L'Age d'Homme, 2015.

Le site des éditions L'Age d'Homme.

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