Les évocations du passé de Saint-Etienne s'avèrent parcimonieuses: Virgile a reçu des ordres dans ce sens de son éditeur. Cela ne l'empêche pas de citer le captivant recueil "Saint-Etienne, regards d'écrivains!", élaboré par l'historien Gérard-Michel Thermeau, ne serait-ce que pour renvoyer à d'autres auteurs les lecteurs intéressés par l'histoire. Ni de glisser mine de rien l'une ou l'autre anecdote du passé, d'autant plus belle qu'elle n'est pas forcément vérifiable. Ainsi, on en apprend davantage sur les origines un peu olé olé du nom de la chaîne d'épiceries "Casino".
C'est qu'au-delà des mesures historiques bien qu'actuelles liées au covid-19, surnommé "Connardo le virus" par Virgile le narrateur, il y a tout un présent stéphanois à raconter, construit, pour le plus immédiat, par la manière dont la population a vécu et s'est approprié les mesures de lutte contre la pandémie. De manière plus large, ce présent se souvient du temps des passementiers et des armuriers et évolue, face à des habitants parfois dubitatifs, vers l'idée de devenir une cité du design.
Et c'est là que Virgile sort de chez lui pour aller voir un ami artiste... Dès lors, démarre une nuit un peu dingue, généreusement arrosée de whisky et de rhum arrangé. Mission: rapporter des livres à l'artiste, trimballer une œuvre d'art, tout en jonglant avec les autodéclarations de sortie et la possible rencontre des flics, qui oblige à prendre des chemins de traverse en pleine ville. Il y eut "la Traversée de Paris", il y a désormais "la Traversée de Saint-Etienne", matière d'un guide qui sait installer ainsi une certaine tension dramatique.
Celui-ci se révèle atypique, on s'y attend un peu. D'abord, il dresse le portrait de quelques personnages pittoresques, tel cet artiste vaguement paranoïaque, spécialisé dans la peinture des parties intimes féminines, qui vit non loin du cimetière de Crêt de Roc. On rencontrera aussi un barman qui a organisé des strip-teases dans un bar d'Auvergne et affecte de se déguiser en Michou (celui du cabaret parisien éponyme), un homme de théâtre surnommé Bakounain, un amateur d'oiseaux qui trouve que le covid-19 est une bénédiction, et quelques autres originaux encore. Cela, sans compter les femmes de Saint-Etienne, dont il s'efforce de cerner le caractère empreint de simplicité et d'esprit pratique.
L'épisode du bar de "La Mine", non loin du puits Couriot, fait dès lors figure de final choral d'une exploration qui aura aussi visité les cimetières (on y pense: ne pas oublier que le covid-19 a aussi tué, et que certains personnages le craignent) et plus d'un établissement public. Les lieux cités par l'auteur sont du reste authentiques. Mais il n'ira pas jusqu'à en donner les adresses: au lecteur de les chercher lors d'un passage à Saint-Etienne, ou de farfouiller dans Google pour en avoir un avant-goût.
Au final, c'est une sacrée visite que le lecteur aura faite en se mettant à la remorque d'un Virgile qui, tel le personnage de la "Divine Comédie", visite une ville dantesque où l'enfer et le paradis peuvent aisément se mêler. S'il a de la culture, s'il a mille histoires à la bouche, ce Virgile, alter ego transparent de l'auteur, a aussi de la gouaille et un sens prononcé de la formule qui amuse. On le lit donc volontiers, mieux même: on dévore ce guide touristique gorgé d'humour. Pour donner encore davantage envie, "Saint-Etienne au temps du Coronavirus" est enrichi par les illustrations de Stéphane Montmailler. Simples et immédiatement lisibles, elles sont exécutées en blanc sur noir: c'est dans la nuit des jours comme dans celle du covid-19 que se développe l'intrigue de ce roman.
Bruno Testa, Saint-Etienne au temps du Coronavirus, Lyon, Utopia, 2024.
Le site des éditions Utopia.

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