dimanche 3 mai 2020

Dimanche poétique 446: Danielle Risse


Un souffle conquérant
Traverse les couleurs de la ville.
Saint-Isaac carillonne
À la gloire de Saint-Pétersbourg.

Il neige,
Le ciel s'incline
                      Au croisement du temps.

Un éclair noir perce l'occident.
Sur la Neva on peut voir
                      Le reflet d'un esprit embrasé.
Leningrad hante encore les paupières fermées
Du vent des martyrs.

Un regard sombre
Au large de l'hiver
Vol sous la peau du silence.

À la faveur de la nuit
Il respire l'arche
                      D'une immuable Russie. 

Danielle Risse (1951- ), Si près des étoiles Saint-Pétersbourg, Vevey, L'Aire, 2016.

samedi 2 mai 2020

Manuela Gay-Crosier, les prisons qui hantent chacun

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Manuela Gay-Crosier – Ambiance confinée pour le début de "Joram": le lecteur se trouve plongé dans l'univers carcéral. Côté captivité, nous avons Joram. En face, côté libre, Dolores. Entre eux, la littérature: Dolores rédige un mémoire de licence sur la littérature et le milieu carcéral. Un nom, un intérêt réciproque: et voilà que la romancière relate, avec finesse mais sur un ton grave, le parcours d'une relation atypique, libératrice qui plus est.


Disons-le d'emblée: tout comme dans une romance, on devine très vite qui va finir dans les bras de l'autre – en l'espèce, Joram et Dolores. L'intérêt majeur de "Joram" réside dès lors dans le parcours décrit, dans ce qui fait évoluer les personnages. Cela, avec une question clé pour commencer: dans cette histoire, qui est le plus prisonnier?

Alors bien entendu, Joram est présenté comme le locataire de longue durée d'un établissement pénitentiaire à la localisation non précisée – quelque part en France ou en Suisse. Au fil des pages, on le voit avide de liberté, mais aussi appelé à celle-ci. L'auteure suggère par ailleurs que cette liberté a un avant-goût, celle de la littérature. Dolores, la chercheuse, invite d'ailleurs Joram à lire des ouvrages qu'on associe à la liberté: il sera question de Jonathan Livingstone, du Petit Prince ou de l'Oiseau moqueur.

Figure intéressante que ce Joram, d'ailleurs, ne serait-ce que du fait de son nom: il préfère qu'on l'appelle Jo, refusant un prénom bizarre (Joram Josaphat) qui lui a été donné par une mère indigne, droguée, originaire d'Arménie. Une prison des origines que Jo rejette en se choisissant un diminutif? Soit! Mais à sa sortie de prison, c'est en visitant ces origines, voyageant en Arménie, qu'il se libère du destin d'un bonhomme baladé de foyer en foyer, victime de cruautés diverses, relevant entre autres de la pédophilie.

Mais si libre qu'elle soit aux yeux de la société, Dolores n'est-elle pas elle-même prisonnière? Là se joue une forme de déterminisme social, puisque la romancière indique que cette jeune fille somme toute conventionnelle semble naturellement destinée à être l'épouse plan-plan de Vincent, mari plan-plan. Peu aimable certes, ce dernier s'avère intéressant: sa jalousie est un moteur de l'évolution de Dolores. Doit-elle suivre la voie évidente, rassurante mais ennuyeuse, d'un amour qui se présente comme le prolongement naturel d'une amitié d'enfance, ou oser l'ivresse d'un amour plus profond?

Et – c'est très important – il y a une autre quasi Dolores dans l'histoire, une fille qu'on nomme Lola, et qui a marqué Joram. Celle-ci aussi, on peut la trouver abjecte du fait de sa capacité à mentir et à manipuler. Reste qu'elle-même a sa prison, celle de la drogue. Avec elle, "Joram" bascule dans le roman social, montrant les bas-fonds d'une ville non nommée mais qu'on a envie de nommer Lausanne. L'auteure excelle à dessiner les réflexes de tant de drogués programmés en fonction de leur dose, devenus manipulateurs ou versatiles.

Et en tant que fils adoptif d'un couple aisé, Joram tombe amoureux, fasciné, de celle qui est la fille naturelle de ce couple. Il est permis de considérer cet amour, trouble parce qu'il est socialement interdit, est une nouvelle prison pour Joram. Et même en famille, qu'en est-il de ces parents prisonniers du deuil d'un fils accidentellement perdu? Ces parents s'appellent Georges et Suzanne, et chacun gère à sa façon. Suzanne, en particulier, s'avère prisonnière de l'image de son fils perdu, qu'elle cherche à remplacer avec Joram – malgré lui prisonnier, dès lors, d'une image projetée.

Le socle est donc psychologique, et il est soigneusement installé: tout au long des près de 300 pages de "Joram", la romancière Manuela Gay-Crosier dessine quelques portraits profonds. On comprend assez vite que la recherche scientifique de Dolores est un prétexte à raconter, un McGuffin mal dissimulé: les deux autres prisonniers intégrés dans cette recherche sont à peine esquissés et très vite oubliés, comme si l'auteure décrétait bien vite qu'ils ne présentent aucun intérêt.

Du coup, "Joram" devient un face-à-face entre une jeune chercheuse et un prisonnier magnétique qui fait immanquablement penser à Jeremy Meeks. Et pour jeter deux personnages dans les bras l'un de l'autre, ce roman emprunte tour à tour aux genres du policier, de la romance et, de manière plus superficielle, du thriller judiciaire. Cela, pour suggérer que la littérature est la clé qui ouvre les portes de toutes les prisons.

Manuela Gay-Crosier, Joram, Pully, Plaisir de lire, 2020.

Le site des éditions Plaisir de lire.

Egalement lu par Francis Richard.

mercredi 29 avril 2020

Jeet Thayil, une lecture envoûtante et hallucinée de Bombay

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Jeet Thayil – Bombay, c'est un monde. L'écrivain Jeet Thayil y embarque son lecteur dans son premier roman, "Narcopolis", vision hallucinée de la grande ville vue à travers le prisme de la drogue en général et de l'opium en particulier. Une ville enveloppante qui vous embrasse, comme le suggèrent le premier et le dernier mot du roman, "Bombay" justement, là où tout commence et tout finit. Simple: Bombay est partout, jusqu'à l'étouffement. 


Etouffement? Que le lecteur se plonge dans le prologue... il lit, il écoute le narrateur, et s'aperçoit que ce prologue n'est rien d'autre qu'une seule phrase, en apnée sur sept pages écrites petit. L'effet? Le lecteur se trouve pris à la gorge, les poumons surmobilisés et l'esprit qui pédale dans tous les sens, comme s'il venait d'absorber d'un coup une grosse bouffée d'opium. Et il a l'impression, déjà, que le romancier veut tout dire, toucher désespérément à l'absolu. Evoqué, l'opium apparaît comme une drogue totale qui va plus loin que le concept de paradis artificiel ("... l'opium était affaire d'étiquette...", p. 16). Quant au choix de dire Bombay, il est volontaire, et en quelques mots, tout est dit: "Bombay, qui a oblitéré son histoire en changeant de nom et en s'offrant un lifting architectural, est le héros ou l'héroïne..."

Retour aux racines donc. Héros ou héroïne? "Narcopolis" est le roman des troubles dans le genre, par excellence, en particulier autour du personnage clé de Fossette. Homme ou femme? Son histoire le montre comme un homme castré, allé malgré lui au bout du passage d'un sexe à l'autre. Et si Fossette, prostituée, change de sexe, elle change aussi de nom plus tard, pour devenir Zeenat, porteuse d'une burqa à laquelle elle trouve des propriétés susceptibles de séduire le chaland.

Si les frontières des genres sont floues, celles entre les religions sont plus ou moins marquées aussi, au gré d'une relecture affolée, par exemple lorsque Fossette prie un Christ qui, relecture faite, se serait bien accommodé du système de castes indien  – ce qui résonne avec cet artiste junkie qu'on voit trébucher lors d'un vernissage aux allures qu'on pourrait dire blasphématoires. A cela vient s'ajouter l'islam, avec l'évocation du statut minoritaire et méprisé qu'il a en Inde – un thème d'actualité. Et aussi, de façon plus générale, le contact des cultures, entre choc, préjugés et fusion dans un vaste pays. Tout est poreux dans "Narcopolis", en un savant brassage haut en couleur. 

On brasse même la notion de narrateur à la fois omniscient et parlant à la première personne, qui paraît s'effacer dans une grande partie du roman pour laisser d'autres personnages exprimer leur existence. Avec Lee, l'"Histoire de la pipe" va chercher ses racines en Chine maoïste, un pays dont l'auteur brocarde les travers en une satire jubilatoire. Mais c'est à Bombay que lui aussi arrive, une ville dont l'auteur excelle à décrire les bas-fonds grouillants, du côté de Shuklaji Street, entre prostituées en cage et lieux plus ou moins glauques où l'on savoure un opium apprêté avec plus ou moins d'art. Là, l'opium côtoie d'autres drogues, légales ou non, cocaïne comme alcool, en un mélange bien entendu halluciné.

Et ce qui est suggéré dans l'incipit se trouve confirmé dans le livre quatre, "Quelques usages de la réincarnation": Bombay semble avoir perdu une certaine âme, celle que l'auteur a décrite au cours des trois premiers livres, lorsque le narrateur y revient – et, astuce littéraire, le "je" revient dans la narration. Il reconnaîtra peut-être le nom de la ville, mais pas les bâtiments de Shuklaji Street. Quant au dernier vivant de ce roman, il paraît déjà presque mort, comme à la limite. Poreuse, la limite. 

"Narcopolis" apparaît ainsi comme la description lente, vertigineuse et envoûtante, d'un monde empreint de misère flamboyante portée par l'opium, drogue dure qui commande, substance du rêve qui favorise le mélange de tout et de tous en vue de la recréation impitoyable d'un univers à nul autre pareil. Quitte à ce que ça pique les yeux parfois, c'est aussi le poème haut en couleur, dense et prenant, d'une ville, Bombay, où résonnent les chansons des films de Bollywood et qui participe aussi à ce grand mélange qui met au défi les limites les plus éprouvées.

Jeet Thayil, Narcopolis, Paris, L'Olivier, 2013. Traduction de l'anglais (Inde) par Bernard Turle.


dimanche 26 avril 2020

Dimanche poétique 445: Matthieu Corpataux


19
A Irma

Dans son garage, ma grand-mère entasse
Accumule, amasse, amoncèle
Trésors de pacotille, bibelots idiots
Boîtes de conserve, encombrants bidules
Une bouteille Tour Eiffel, un cadre de vélo
Des cartons Chiquita, des caisses d'opercules
Et d'autres bricoles

Elle ne jette rien, et se convainc
De l'indiscutable importance
De ces objets de providence
Qu'elle protège en couvain.
Je suis d'une génération taillée
Au tri, à l'ellipse, à l'abrégé
Et ne ressens pas son appétence
N'y vois pas le besoin

Tandis que je m'efforce d'évacuer l'inutile
Ma grand-mère retient.
Et nous retiendra à coup de grains
Lorsqu'il faudra libérer cet espace
Des Sahara entiers, des galaxies immenses

Matthieu Corpataux (1992- ), Sucres, Vevey, Editions de l'Aire, 2020.

mardi 21 avril 2020

Tchad ou Suisse, quelle prison?

Nétonon Noël Ndjékéry – Imaginez qu'au Tchad, un papillon s'agite. Et que ça fiche le bordel jusqu'en extrême-orient russe, en passant par la Suisse. Vous avez dit mondialisation? Porté par le génie d'une indéniable faconde de conteur, "Mosso", roman de l'écrivain tchadien Nétonon Noël Ndjékéry, en donne une image atypique et drôle, avec des hommes et femmes d'affaires pour le moins inattendus.

Tout débute avec les avances de Dendo Korom à l'attention de celui qui deviendra son mari au terme de circonstances troubles et peu propices à l'amour profond. Cela dit, ils vont quand même s'apprécier, s'aimer, se lire des livres, manquer avoir un enfant. A telle enseigne que lorsque son mari Seydou Nadoum se fait écraser sur une route de Ndjamena, Dendo refuse la diya, réparation monétaire du chauffeur de camion qui a écrasé Seydou dans des circonstances pas nettes, et préfère savoir qui est le véritable assassin. C'est que deux bonshommes suspects en djellaba blanche rôdaient dans les parages... et que Dendo ne croit pas à la thèse de l'accident, même si les lieux s'y prêtent.

Diya: voilà le diable qui s'immisce dans les pages du roman. L'auteur l'explique brièvement puis, au fil de péripéties qui semblent à la fois drôles et tragiques, en montre les effets pervers, fondés en particulier sur le caractère aléatoire et contraignant de ce qui n'est autre chose qu'une manière d'amende financière réglée à l'amiable entre les parties. On comprend que l'affaire peut être sans fin, puisqu'il se trouvera toujours des ayants droit pour réclamer leur part en racontant mille histoires (et l'auteur ne se prive pas d'en donner de flamboyants exemples). La fuite à l'étranger elle-même ne suffit pas à se mettre à l'abri de cette servitude financière.

Et puisqu'on parle de gens d'affaires... pour le coup, nous voilà à expliciter le titre de ce roman riche en péripéties. Au Tchad, en effet, on désigne par le terme de "Mosso" les femmes d'affaires qui s'adonnent à des trafics lucratifs tout en se prétendant constamment sur la corde raide, à deux doigts de tomber. Sous l'impulsion de sa copine Roxane, c'est ce que devient Dendo, et elle a le flair de n'importe quel homme d'affaires blanchi sous le harnois: un article de journal la dissuade par exemple de ramener du Viagra de Paris, où elle se fournit, parce que le marché tchadien sera tué par un homme politique qui compte en distribuer gratuitement à ses électeurs.

Reste que se rendre à Paris, c'est une aventure quand on part seule de Ndjamena. C'est avec un grand luxe de détails cocasses que l'auteur relate le passage de Dendo à l'aéroport de Ndjamena: une douanière pointilleuse, des voleurs à la tire, un ange gardien soudain, et même le chef du protocole du pays qui lui fait des avances à caractère salace, tout en essayant de se cacher de son épouse, jalouse bien sûr, qui est "la nièce préférée du président". Rocambolesque, magistral, l'épisode n'est toutefois pas gratuit: l'auteur sait faire vivre, à distance, les personnages qui hantent l'aéroport – un carrefour où se joue une partie d'une vie de femme.

Et puis il y a la Suisse... pays où l'on mange la vie, mais aussi paradis truqué, si l'on en croit l'image renvoyée par un écrivain qui se contente de regarder d'un œil amusé, sans juger. C'est là que Dendo, amie de Roxane la "Barbie noire", va trouver un requin plus gros qu'elle et qui va l'avaler. Bien sûr, le passage des frontières par les Tchadiens est un thème récurrent dans "Mosso", et le passage de la France à la Suisse va paraître étonnamment facile à une Dendo qui a eu tant de mal à arriver en France en avion. Puis l'auteur dessine quelques semaines d'une vie faite de tournées des grands-ducs en compagnie d'un homme d'affaires suisse au-dessus de tout soupçon, nommé Bastien Grognuz.

Au-dessus de tout soupçon, vraiment? Tout se paie, jusqu'à la dernière bouteille de champagne... et le plus gros des requins de l'aquarium croquera tout le monde. Mais avant, la destinée de Mosso en Suisse apparaît en demi-teinte: si le champagne est bon et fait oublier les soucis, c'est quand même dans une prison dorée que l'auteur la place: elle est privée de papiers, à la merci d'hommes qui, peut-être, voudront bien de cette veuve trentenaire, belle encore. D'autant plus que de son côté, elle n'est pas insensible au charme de l'argent. Reste que l'auteur concocte à Dendo une belle prison helvétique bien dorée, dont on ne sort qu'expulsée lorsqu'on est sans-papiers ou victime d'un trafic de femmes à destination de la Russie. A peine mieux que la prison de la diya, qui vaut condamnation à payer sans fin.

Dieu et le diable, enfin, trouvent leur chemin dans "Mosso", un roman qui dessine des mentalités marquées par la superstition. L'auteur le marque dès le départ, indiquant que le slip de Seydou, officiellement célibataire endurci, est "la dernière résidence officielle du Diable". Fallait-elle qu'elle tentât ce Diable, qu'elle y mît les doigts? En tout cas, le fantôme de Seydou hante le roman, lui conférant un côté surnaturel porté par le thème classique et flatteur du livre, conçu comme un trait d'union. Le fantôme? On pourrait même dire "l'esprit", tant l'esprit du champagne rapproche Dendo de son défunt mari, qu'elle croit entendre dans les vapeurs de l'alcool – à défaut de l'esprit des livres, à un moment donné.

Riche en péripéties qui dessinent avec humour une vision inattendue d'une mondialisation dont le terrain de jeu est l'Ancien Monde et où les cultures s'entrechoquent, "Mosso" relate aussi la destinée d'une femme déterminée, qui n'a pas froid aux yeux, à l'aise sur le terrain tchadien qu'elle connaît bien. L'auteur la balade dans un monde qui ne l'attend pas, et qu'il décrit avec un regard vif et précis pour dire que même (et surtout) les paradis tels que la Suisse ont leurs côtés sombres, fatals pour celles et ceux qui ne s'en méfient pas – cela, en contrepoids à la description Tchad vu comme un terrain connu dont Dendo sait faire façon. Tout cela, avec une écriture d'une poésie à la fois naturelle et incroyablement riche, portée par des formules et images, drôles ou non, qui épatent et émeuvent par leur justesse et leur nouveauté.

Nétonon Noël Ndjékéry, Mosso, Gollion, InFolio, 2011.

Le site des éditions InFolio.

dimanche 19 avril 2020

Dimanche poétique 444: Patrick André Bonvin


Paris chic

Rouge vie
Bordeaux chaud
Eiffel comme Pise
Triomphe et diamant
Doubles cœurs
Un talon aiguille
Orange découpé ciselé
Paris
Tu m'as pris
Cabas et cordes
Pomme défendue
Collier coloré
Pourpre et jade
Marbre et rose
Papier

Carte
Robe à fleurs
Robe à grappes
Robe à promesses
Paris
Tu me prends
Tout à l'envers
Sous le vert
Paris et Pise
Triomphe et diamant
Du sirop si pur
Longue vue
Vert pomme
Et rouge
Et bordeaux

Chaud
Vie
Paris
Encore

Patrick André Bonvin (1968- ), Juste le dire, Paris, Edilivre, 2018.

mercredi 15 avril 2020

Epidémie de vérité en noir et blanc

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Vincent Garand – Il y a comme ça, terrés dans un recoin des grosses piles à lire, des livres qui attendent patiemment que la vie, douce ou terrible, leur donne rendez-vous pour refaire surface. Paru en 2005, "Epidémie" de Vincent Garand est de ceux-ci: j'ai eu le plaisir de côtoyer l'auteur au temps où il animait un site littéraire et artistique nommé "Points-Virgules", et même de le rencontrer à la Fête du Livre de Saint-Etienne. Et voilà: virus, confinement, pourquoi ne pas me plonger enfin dans cet ouvrage qui porte un titre d'actualité?


Nous voilà immergés dans la première décennie du vingt et unième siècle, au temps de Jacques Chirac. Un scientifique, Marc Bellard, travaille au développement d'une molécule susceptible de servir à la création d'un sérum de vérité. Et il assure... Idéaliste, ce chercheur décide cependant de ne pas réserver sa trouvaille à son employeur, une société pharmaceutique qui travaille pour le gouvernement français. Voyant grand, il entend en faire profiter la France entière, et même le monde. Résultat: dans toute la France, les bonnes gens se retrouvent soudain saisis d'une irrépressible envie de dire la vérité autour d'eux et de démasquer les mensonges passés dont ils sont responsables. Cela, encore plus vite qu'un coronavirus que nous ne connaissons que trop bien ces temps-ci.

Une vision simpliste de la vérité
Périlleux exercice que celui de s'attaquer à la question de la vérité et du mensonge! Disons-le d'emblée: l'auteur ne parvient guère à s'échapper d'une vision en noir et blanc de la question, mettant en scène de nombreuses scènes où dire la vérité, forcément objective, est aussi forcément bénéfique ou admirable. Certes, on peut le souhaiter... mais c'est faire peu de cas des vérités personnelles, qui ont autant de valeur que celles de personnes qui ressentent exactement le contraire et sont tout aussi légitimes. Cela, sans oublier les mensonges qui huilent les rapports humains ("Tu la trouves comment, ma cravate, ma robe?" - doit-on répondre franchement qu'elle est moche ou trouver une réponse diplomatique? Et les réponses franches à la question "Comment vas-tu" seraient proprement invivables... adieu la politesse!).

Mettant en scène le président de la république française, pensant sans doute à Jacques Chirac, il le montre se donnant soudain les moyens, dans un discours solennel, de concrétiser le droit au logement, simplement parce qu'il se met en tête de faire appliquer la loi telle qu'elle est. Soit! Qu'en est-il des lois discutables? La froide légalité n'est pas forcément souhaitable, et peut même paraître inhumaine. Toute personne ayant assisté à un procès sait que c'est là le lieu privilégié où les hommes, les légitimités et les lois s'affrontent. Fera-t-on une entorse à la loi pour garder en Europe un migrant qui, selon tel ou tel alinéa, n'a pas vocation à y rester? L'auteur n'aborde pas un tel cas, certes moins exaltant que des logements pour tous et des armes pour personne.

Enfin, l'auteur scie deux branches importantes sur lesquelles il est assis: celle de Marc Bellard et de son assistante Armelle Forêt, et celle du genre du roman lui-même. Voyons: pour commencer, Bellard et Forêt décident en toute discrétion de sillonner les routes de France pour disséminer leur molécule de vérité sans que personne n'en sache rien. Leur mission s'apparente dès lors à un mensonge par omission, mis en œuvre en faveur d'une mission qui leur semble bonne. Minute papillon: fort de son libre arbitre, tout humain de bon sens devrait revendiquer son droit de mentir ou, à tout le moins, d'arranger la vérité à sa façon – de se positionner dans la zone grise, en somme. A commencer, et c'est la deuxième branche, par le romancier: imposer une vérité objective, c'est lui interdire d'inventer ses vérités alternatives qui, si elles font de mauvaises informations (la fameuse "infox"), font d'excellents romans pour peu qu'elles soient adroitement agencées.

L'auteur esquive donc certaines questions qui fâchent, et ne va pas au bout de la définition de ce que peut être la vérité pour les uns et les autres. Dommage: les fondations mêmes de l'ouvrage s'effondrent.

Le charme d'une histoire d'amour
Pour se consoler, le lecteur se trouve face à une charmante histoire d'amour, développée d'une manière qui ne peut qu'émouvoir et aliéner la sympathie du lecteur à l'égard du scientifique et de son assistante. Beaucoup plus crédible en peintre de sentiments, le romancier fait preuve d'une belle finesse, faisant naître les sentiments tout petits, puis les faisant exploser... comme une épidémie d'amour à deux. C'est qu'Armelle et Marc ont choisi de se soumettre eux-mêmes à la tyrannie de la molécule de vérité.

Le lecteur apprécie ainsi la figure de Marc Bellard, ce scientifique quadragénaire qui se croyait vacciné de l'amour, et qu'il imagine, pour le plaisir, sous les traits de Didier Raoult jeune. Un homme, rien d'autre, réticent à exprimer ses sentiments parce que cela ne se fait pas, mais aussi en raison d'un certain vécu. C'est en de très longues répliques qu'il se révèle.

En face, Armelle Forêt voit croître des sentiments en elle, partant de l'admiration. Pour faire agréablement donner les violons, l'auteur part ainsi d'un classique, celui de l'hypergamie au féminin: la subalterne tombe amoureuse de son chef. Venant de Marc comme d'Armelle, l'auteur dessine avec sensibilité et justesse les mots murmurés, les gestes discrets et les grandes confessions qui font avancer une histoire qui sera couronnée par la promesse d'une naissance. Cela, bien sûr, en passant par une aventure subversive qui les fait parcourir tout le sud de la France à bord d'un camping-car... loué en Suisse, pour brouiller les pistes. Argh, encore un mensonge...

La science au défi?
Enfin, si un virus ou un microbe se propage naturellement par simple reproduction, la contagion par une simple molécule me paraît scientifiquement difficile à défendre, même s'il y en a six litres: à moins d'être régulièrement alimentée, l'épidémie va vite s'essouffler.

Alors oui: l'auteur s'avère sensible et touche juste lorsqu'il dessine une histoire d'amour entre un professeur et son assistante. Certaines des séquences d'"Epidémie" résonnent avec nos temps de confinement, entre autres lorsqu'il s'agit de décrire les réactions des acteurs étatiques. On regrette d'autant plus que le thème de la vérité, terrible en fait, vaste et d'autant plus complexe que chacun est certain de la posséder, soit dès lors abordé d'une façon si peu nuancée, et que l'auteur esquive certaines questions qui fâchent à ce sujet. Dommage!

Vincent Garand, Epidémie, Paris, Le Manuscrit, 2005.

Le site des éditions Manuscrit.com.