dimanche 12 avril 2020

Dimanche poétique 443: Marcel Pagnol


Oeufs de Pâques

Voici venir Pâques fleuries,
Et devant les confiseries
Les petits vagabonds s’arrêtent, envieux.
Ils lèchent leurs lèvres de rose
Tout en contemplant quelque chose
Qui met de la flamme à leurs yeux.

Leurs regards avides attaquent
Les magnifiques œufs de Pâques
Qui trônent, orgueilleux, dans les grands magasins,
Magnifiques, fermes et lisses,
Et que regardent en coulisse
Les poissons d’avril, leurs voisins.

Les uns sont blancs comme la neige.
Des copeaux soyeux les protègent.
Leurs flancs sont faits de sucre. Et l’on voit, à côté,
D’autres, montrant sur leurs flancs sombres
De chocolat brillant dans l’ombre,
De tout petits anges sculptés.

Les uns sont petits et graciles,
Il semble qu’il serait facile
D’en croquer plus d’un à la fois ;
Et d’autres, prenant bien leurs aises,
Unis, simples, pansus, obèses,
S’étalent comme des bourgeois.

Tous sont noués de faveurs roses.
On sent que mille bonnes choses
Logent dans leurs flancs spacieux
L’estomac et la poche vides,
Les pauvres petits, l’œil avide,
Semblent les savourer des yeux.

Marcel Pagnol (1895-1974). Source: Jeux et compagnie.

Je vous souhaite une belle et sainte fête de Pâques! Et aussi, prenez bien soin de vous!

samedi 11 avril 2020

Matthieu Corpataux: des sucres en poésie

Mon image
Matthieu Corpataux – Souvent aussi ramassés que des haïkus, parfois plus développés: ce sont les poèmes de "Sucres", premier recueil du jeune écrivain et éditeur suisse Matthieu Corpataux. L'auteur annonce la couleur dès le premier de ses poèmes: en forme rectangulaire comme un morceau de sucre, il indique que ses poèmes n'ont pas la mollesse du caramel mou, et qu'ils ne manqueront pas d'attaquer les dents.


En forme de sucre? Les poèmes du recueil osent la forme, en effet, sur la base du vers libre. On sourit à ce "ça va vite" aux tailles diverses, suggérant de façon allusive un voyage en TGV à 300 km/h, relaté en allant à l'essentiel: le souvenir d'un café brûlant. Sucres, qu'on disait... Il y a ce poème rond, le 36: est-ce l'onde formée par un sucre qui tombe dans le café? Il fait écho, formellement, au poème 1, rectangulaire, déjà évoqué. Enfin, l'œil goûte la forme structurée et torturée du poème 26, évocateur là encore de souvenirs. Ou s'arrête sur le titre "D'autres vies que la mienne", en renfoncement dans le poème 16: pour le poète, c'est un flash dans un supermarché d'Evian, ainsi mis en évidence.

Ce choix de formes libres offre à l'auteur la possibilité de rythmer sa poésie au gré d'enjambements qui, à chaque fois, mettent en valeur un mot, une expression. L'exercice va jusqu'au bout dans ce qui, pour l'œil, a tout l'air d'un sonnet – c'est le poème 42 et dernier. Mots coupés à la rime, phrases qui font allègrement le pont sur plus d'un vers: l'auteur dynamite ainsi la forme poétique reine. "Négligence agencée", dit le poète: c'est aussi un regard sur l'être cher, à travers son charmant désordre.

Et les poèmes ne sont pas comme des noix alignées sur un bâton: ils entrent en résonance entre eux afin de dessiner ce qui ressemble à une autobiographie poétique, faite de mots simples. Des mots récurrents parfois, comme "grains", prévisible dans un contexte de... sucre. Ces grains, ce sont peut-être tous ces poèmes courts, sélection semble-t-il parmi des textes qui, de la main du poète, sont peut-être aussi nombreux que les grains de sable du Sahara - désert présent lui aussi, récurrent dans les poèmes. Grains de folie aussi, comme lorsque l'auteur évoque son idée de créer une maison d'édition à 18 ans (39). Ce qu'il a fait...

Grains de mémoire d'une vie, tantôt doux voire souriants, tantôt amers aussi, tantôt un peu les deux comme un café sucré: c'est toute une existence que le poète dessine, existence protéiforme, évoquée depuis les racines de l'enfance dont seules des bribes de souvenirs persistent, jusqu'à l'aujourd'hui, avec, en point d'orgue sonore, la puissance explosée d'un sonnet.

Matthieu Corpataux, Sucres, Vevey, Editions de l'Aire, 2020.

Le site des éditions de l'Aire, celui des Presses littéraires de Fribourg, fondées par Matthieu Corpataux.


jeudi 9 avril 2020

Postures: l'écrivain, personnage nolens volens de son œuvre?

Mon image
Jérôme Meizoz – "Mises en scène modernes de l'auteur": voilà un sous-titre explicite au titre court et déjà suggestif de "Postures littéraires", essai du chercheur suisse Jérôme Meizoz sur la manière dont l'auteur se présente ou est présenté à ce monde vaste constitué de son lectorat, de ses pairs et de ceux qui entendent parler de lui. 


La réflexion est riche et dense: "Postures littéraires" est constitué de dix articles qui sont autant de chapitres, qui se tiennent par la main autour d'une poignée d'écrivains allant de Jean-Jacques Rousseau à Charles-Albert Cingria, avec un accent sur le contexte littéraire de la première moitié du vingtième siècle. 

Le sujet est vaste! Sa surface, c'est la mise en scène de l'auteur lui-même, qui peut même être mensongère, à l'exemple de Jean Echenoz, qui s'est présenté un jour comme ayant fait des études de contrebasse et de chimie – c'est faux, mais on le rappelle régulièrement. Jérôme Meizoz évoque aussi les figures médiatiques travaillées de gens comme Amélie Nothomb, Michel Houellebecq ou Frédéric Beigbeider. Mais le chercheur va plus loin. Note importante pour commencer: la notion de "posture" n'a rien de péjoratif ici.

Sculpter sa statue
Le chercheur fait une synthèse de tout ce que peut être cette posture dans un chapitre 2 qui adopte la forme originale d'un dialogue où le curieux interroge le chercheur. Il s'en dégage que l'œuvre est elle-même un élément de la posture littéraire de celui qui écrit, qu'il s'agisse de fiction (l'exemple de Stendhal, avec Rousseau en arrière-plan, pour une posture d'ascension sociale) ou de textes d'inspiration autobiographique: l'auteur est-il toujours sincère? 

Plus loin, en particulier lorsque l'auteur abordera Blaise Cendrars, il sera question de l'"Histoire de ma vie" de Casanova, que l'auteur de "Bourlinguer" révère – et qui, soit dit en passant, mériterait un chapitre en termes de posture, entre un auteur qui se donne un rôle et des éditeurs et traducteurs qui l'ont revue à leur manière, donnant longtemps de Casanova une image faussée.

Et puis – on n'y pense pas forcément – l'auteur indique au fil de ce dialogue que l'auteur n'est pas seul à sculpter sa statue. Il rappelle qu'un livre est une œuvre collective qui parle à beaucoup de gens. Autant que de l'auteur, elle est la création de l'éditeur, des relecteurs, des biographes, des acteurs susceptibles de subventionner la publication. On serait tenté d'ajouter qu'il y a aussi les équipes de recherche et de rédaction, pour des écrivains tels que Dan Brown ou Paul-Loup Sulitzer. Et enfin, il y a ceux qui lisent, ceux qui chroniquent ou critiquent l'œuvre, journalistes, chercheurs, blogueurs, façonnant le regard porté sur celle-ci – et impactant donc en aval la posture de l'écrivain, au travers du regard qui sera porté sur celle-ci. De tout cela, l'écrivain, ou l'inscripteur, n'est pas forcément maître.

L'auteur ou le texte
D'ailleurs, qui sont l'écrivain, l'inscripteur? Se fondant sur Dominique Maingueneau, le chercheur retient une triple articulation: il y a la personne, telle qu'elle se présente à l'état civil; il y a l'écrivain, auteur actif dans le champ littéraire public, éventuellement actif sous pseudonyme(s); et il y a l'inscripteur, énonciateur du texte – celui qui écrit, le "scénographe" qui fait agir les personnages et remue les sentiments au gré de la plume ou du clavier. On pense "auteur", d'ailleurs. Le chercheur admet le double sens du mot: soit simplement celui qui écrit et publie, soit, avec davantage d'ambition, celui qui a autorité à écrire et à publier. Qui accorde cette autorité? La question est là, elle a des éléments de réponse dans le livre, mais mériterait une nouvelle étude.

Les deux premiers chapitres de "Postures littéraires" se présentent comme un socle où s'expose la théorie, illustrée de façon allusive par des exemples qui seront, pour certains, développés plus loin: Céline, Rousseau, Stendhal, etc. A relever que l'auteur rappelle l'antagonisme entre deux approches du texte: l'une qui voit dans le texte le produit du vécu d'un écrivain et l'explique ainsi (Lanson, Sainte-Beuve), l'autre qui se focalise sur le texte seul, comme se suffisant à lui-même. Quelle pourrait être la troisième voie entre ces extrêmes? La notion de posture offre une piste...

Posture, style et authenticité
Les huit chapitres suivants s'attachent à illustrer ce socle théorique nourri. Charles-Ferdinand Ramuz apparaît comme un bon point de départ, évocateur d'emblée puisque le chercheur l'attrape en train de gommer les aspects de son ascendance qui ne cadrent pas. Il y a donc un écart entre ce que Ramuz donne à voir de lui et sa vie, écart voulu par un auteur qui cherche à recréer un parler de vignerons et de paysans et, à cet effet, tient à se rattacher à cette ascendance alors que ses parents se sont embourgeoisés. Mensonge pour paraître plus authentique? Le thème de l'authenticité amène l'éditeur de Ramuz, Henry Poulaille de chez Grasset à Paris – et Poulaille permet au chercheur de développer le rôle d'un tel acteur dans le façonnement d'une posture. Une authenticité qui interroge aussi la légitimité d'écrire quand on n'est pas bourgeois, qu'on écrit en plus d'une autre activité. Ce qui amène Louis-Ferdinand Céline, ce médecin qui écrit... 

... un Céline attendu après Ramuz, également parce que le talent de ce dernier a été reconnu par l'ermite de Meudon. Le chercheur montre l'évolution de la posture du personnage au fil du temps, porteur d'idées avant la Seconde guerre mondiale (antisémitisme parce que les juifs standardisent, et refus de la traduction pour la même raison), puis rejetant catégoriquement une telle démarche par la suite, au profit du seul style. Le chercheur convoque par ailleurs "Semmelweis", l'ouvrage que Céline a consacré au médecin hongrois incompris qui a compris l'importance de se laver les mains, et indique la tentation qu'a Céline de se positionner lui aussi comme un génie incompris. 

Cela va déboucher, dans la réflexion du chercheur, sur la figure de Blaise Cendrars, "pas très fort sur la grammaire" et qui l'assume: encore une posture, en opposition à celle des forts en thème qui écrivent juste mais sont éloignés de la vraie vie. A noter que le chercheur cite l'antisémitisme de Cendrars en le considérant comme un tabou; si nous en croyons Jean-Michel Olivier, il y reviendra dans un autre livre, "Saintes colères", sur un ton moins universitaire.

Cingria, le bouffon inclassable
Enfin, le chercheur n'hésite pas à aller chercher le personnage de Charles-Albert Cingria, présenté comme un "bouffon" – un qualificatif qu'il doit à André Gide. Cela, sur la base d'un compte rendu (genre second, mais non dépourvu d'intérêt) sur "Ma vie; histoire de la révolution russe" de Léon Trotski, que Cingria a donné à la NRF. S'ensuit une analyse serrée, admirable, qui indique que dans l'article lui-même, Cingria subvertit le genre en usant d'arguments non plus rationnels ou critiques, mais carrément poétiques. Le chercheur lui-même s'attache à souligner le caractère libre et inclassable de Cingria, traité de collabo en marge d'une cabale contre Jean Paulhan alors qu'il a été un soutien de la Résistance, de droite assumée mais admirateur d'Aragon, surréaliste dans l'âme. 

"Postures littéraires": ce sont dix articles judicieusement juxtaposés par le chercheur dans le souci d'illustrer la notion de posture et de dessiner, à partir de quelques auteurs judicieusement rapprochés, ce que peut être une "posture littéraire". Ce faisant, Jérôme Meizoz, chercheur à la croisée des chemins entre littérature et sociologie, replace l'écrivain dans la sphère publique, rappelle qu'il en est à la fois un produit et un acteur. Et ce faisant, il rappelle ce qui peut paraître évident: fût-il littéraire, un texte s'inscrit toujours dans son contexte.

Jérôme Meizoz, Postures littéraires, Genève, Slatkine, 2007.

Le site de Jérôme Meizoz, celui des éditions Slatkine.

lundi 6 avril 2020

Le putsch d'août 1991 à la hache

Gérard Streiff –
Une confidence pour commencer: le 19 août 1991, j'étais à Saint-Pétersbourg, alors Leningrad mais on ne savait déjà plus trop, avec le Chœur-Mixte de Bulle. Je me souviens de l'ami Jacques Tinguely, responsable du voyage, qui débarque dans la salle des petits-déjeuners de l'hôtel Rossiya où nous habitions pour nous annoncer ce matin-là qu'un coup d'état a eu lieu. Nous étions arrivés la veille... pourrions-nous donner notre concert, rencontrer le chœur ami (et juste magique) Lege Artis comme prévu? Si l'amitié a pu donner ses plus belles fleurs, nous avons quand même connu l'inquiétude, au travers des changements de programme et du stress palpable de la guide Intourist chargée de nous faire voir du pays.


Autant dire que quand j'ai vu le roman "Le Putsch" de Gérard Streiff en rayon à sa parution en 2008, je me suis dit que c'était un livre pour moi. Douze ans après, il était temps que je le lise...

Côté politique, l'auteur, qui a été correspondant de presse à Moscou, frappe juste: pour l'observateur occidental qui lisait la presse au quotidien en ce mois d'août 1991, l'affaire a sans doute paru assez confuse. Pour donner un peu de lisibilité aux événements, le romancier choisit une segmentation par jours et par heure, serrée. Il dissocie aussi deux lieux: Moscou, où Boris Eltsine signe des décrets à tour de bras dans sa "Maison Blanche", et Foros, où Mikaïl Gorbatchev est séquestré dans sa datcha. L'écrivain montre les manifestations à Moscou, suggérant qu'elles n'étaient peut-être pas si représentatives que cela, et la vie du côté de la Crimée, entre autres côté cuisines au travers du personnage tatar de De Gaulle Renat Khabibouline. Un nom improbable...

... et le lecteur francophone ne peut que s'amuser des choix de l'écrivain en matière d'onomastique. Certains noms paraissent les versions à peine russifiées de mots bien français: on trouvera ainsi l'agent Routine, ou, plus important, un certain Arkadi Goubernator, qu'on devine leader dans son genre puisqu'il est cadre du KGB – même s'il est surnommé "Miniputsch". Il y a même un bonhomme nommé Derick dans l'histoire, mais il n'a pas grand-chose à voir avec l'inspecteur allemand. C'est cependant un phallocrate; faut-il voir le derrick comme un symbole phallique? Qu'on ne se laisse cependant pas piéger par le personnage excentrique de Polonski: là, l'écrivain touche à la grande histoire littéraire, celle de Maïakovski, à travers Vera Polonskaya, sa maîtresse.

C'est chez le grand poète, en effet, et aussi chez ses maîtresses et ses enfants illégitimes peut-être, qu'il faudra trouver les racines de l'intrigue nouée par l'auteur. N'en disons pas davantage! Simplement, l'écrivain imprègne tout son roman d'un monde artistique qui apparaît comme constitutif de l'âme russe: les poètes, mais aussi le "Lac des Cygnes" que tout le monde connaît et qui résonne au fil des pages. Et puis, même les gars du KGB ont une culture littéraire dans "Le Putsch"... Ah, et c'est important: il y a des assassinants dans cette histoire, et on aimerait bien savoir qui a tué. Juste un truc, qui suggère qu'on a affaire à du grand art, à du panache dans l'homicide: l'arme du crime est une hache assenée d'un geste théâtral dans le crâne des victimes.

Reste que pour faire le lien avec un lectorat francophone et occidental, l'écrivain met aussi en scène quelques personnages français, à commencer par la journaliste Laure Grangier. Cela permet de tricoter quelques intrigues bien françaises, amusantes, qui contrebalancent le côté sérieux du fond politique – on pense aux conversations téléphoniques avec le tenace agent Routine. Avec Laure Grangier, l'auteur effleure par ailleurs la question du sexisme dans les agences de presse. Le romancier installe aussi un attaché culturel peu attentif... qui mourra sur des toilettes à la turque, victime d'un plat aux choux typique qui lui a chatouillé les intestins. Ah, et pour les anonymes, il y a ce drôle d'oiseau nommé Patrick Leyrac, qui aime les corbeaux et aussi une certaine Lena, grande blonde vite envolée après avoir pris son plaisir avec lui.

S'il paraît grave à force d'être réaliste dans sa première partie, comme s'il était sidéré par la surprise du coup d'état, "Le Putsch" apparaît bien plus riche, large dans le geste, dès sa deuxième partie, qui coïncide avec la deuxième journée, celle du 20 août: l'anecdote sympa, voire le grotesque comme on l'aime, côtoie l'actualité en marche. Tout finit par se décanter, le lecteur referme le livre sans devoir se poser de questions: il sait qui sont Polonski et Goubernator, il sait que l'art a réponse à tout dans cette URSS qui devient autre chose. Les personnages, quant à eux, sont-ils au courant? Peu importe. Ils vivront leur vie, ou pas, à l'instar de Micha Targov, le pilote plaisantin qui, en fin de roman, se demande combien d'hôtels il pourra se payer, et pour quel chiffre d'affaires, après avoir revendu l'hélicoptère de l'armée qu'il conduit. Capitalisme, te voilà...

Gérard Streiff, Le Putsch, Paris, Editions du Toucan, 2008.

Le site de Gérard Streiff, celui des éditions du Toucan.

dimanche 5 avril 2020

Dimanche poétique 442: Emile Verhaeren


L'étable
Et pleine d'un bétail magnifique, l'étable,
A main gauche, près des fumiers étagés haut,
Volets fermés, dormait d'un pesant sommeil chaud,
Sous les rayons serrés d'un soleil irritable.

Dans la moite chaleur de la ferme au repos,
Dans la vapeur montant des fumantes litières,
Les boeufs dressaient le roc de leurs croupes altières
Et les vaches beuglaient très doux, les yeux mi-clos.

Midi sonnant, les gars nombreux curaient les auges
Et les comblaient de foins, de lavandes, de sauges,
Que les bêtes broyaient d'un lourd mâchonnement ;

Tandis que les doigts gourds et durcis des servantes
Étiraient longuement les mamelles pendantes
Et grappillaient les pis tendus, canaillement.

Emile Verhaeren (1855-1916). Source: Poésie.Webnet.

samedi 4 avril 2020

Anne Robatel, la perplexité toujours

Mon image
Anne Robatel – «Si j'étais sommée de donner ma définition du féminisme en un format facile à tweeter, je dirais "être féministe, c'est être perplexe"», annonce l'essayiste et linguiste Anne Robatel en exergue de son petit livre «Dieu, le point médian et moi». Perplexité face à la vie et à ses paradoxes, et en particulier à la vie des mots, alors que certains étudiants se demandent s'il faut, ou s'il est autorisé, d'user d'une langue française ou anglaise inclusive avec ses points médians et artifices. 


L'auteure part de sa propre expérience, des réflexions qu'elle se fait immanquablement sur les mots, en anglais comme en français. Le questionnement sur le sens que recouvre le mot «le Lecteur», lorsqu'on commente un texte, est intéressant: qui est-il vraiment? Le féminin est-il plus indiqué pour certains ouvrages littéraires – Jane Austen est alors évoquée? L'auteure identifie dès lors l'écart entre une grammaire personnelle et celle voulue par la norme. 

Consciente que l'écriture inclusive («dite» inclusive, écrit-elle parfois) fait son apparition dans les travaux d'étudiants rédigés en français, elle se garde de souhaiter toute contrainte en la matière. Ce qui ne l'empêche pas, dans cet univers très différent qu'est la langue anglaise, de suggérer plus fortement l'utilisation du «s/he» lorsque l'on ne sait pas qui, homme ou femme, se cache derrière le pronom. 

Les mots conduisent à la réalité de notre monde, avec ses codes brouillés, comme cet enfant qui va à l'école avec un déguisement de chevalier, comme un garçon voudrait-on dire, et un collant, comme une fille. L'enfant participe d'ailleurs de la perplexité, du fait de son regard sans filtre sur le monde qui l'entoure. Cette perplexité, quant à elle, génère selon l'auteure quelques dissonances cognitives auxquelles elle est sensible, et avec lesquelles il faut parfois faire des compromis. De quoi mettre du sel dans la vie?

«Perplexité» est donc le mot clé de «Dieu, le point médian et moi». Le point de départ d'un livre aux airs de témoignage divers, c'est le récit familial, avec un grand-père «royaliste et nationaliste» qui donne à l'auteure une sensibilité aux mots dits, en particulier au mot «dit» («l'école "dite" républicaine»). L'envie d'occuper son propre territoire linguistique a peut-être poussé l'auteure, elle le dit, dans les bras des lettres anglaises. Et à dire «paradigme» plutôt que «point de vue». 

Et à l'heure où elle-même enseigne et est mère, l'auteure repense au regard porté sur elle, à ses copies de dissertation rendues blanches naguère, à ce qui a forgé sa personne en somme, entre autres au travers du regard des autres. Elle observe aussi certains féminismes, citant tour à tour Marlène Schiappa, Simone de Beauvoir ou Virginia Woolf, mettant en évidence leurs spécificités. 

Le tout, et c'est une force, est relaté sur un ton dépassionné, serein, réfléchi, qui invite aussi à s'étonner. Qu'on soit femme ou homme, d'ailleurs. 

Anne Robatel, Dieu, le point médian et moi, Paris, Editions Intervalles, 2020.

Le blog d'Anne Robatel, le site des éditions Intervalles.

mercredi 1 avril 2020

Douglas Mawson, une expédition australienne au Pôle Sud

Mon image
Douglas Mawson – Envie d'évasion? Oui. En terres confinées? Peut-être pas, en cette saison. C'est pourtant là l'aventure que propose l'explorateur Douglas Mawson dans "Au pays du blizzard". Une aventure, c'est bien le mot: on est à la Belle Epoque, monter l'"Expédition australasienne antarctique" est une passion, la vivre une folie scientifique, et la relater une petite merveille. 

Indiquons le contexte pour commencer: le récit de voyage de Douglas Mawson en Terre Adélie s'inscrit dans une forme de "virus antarctique" qui a vu les Shackleton, Scott ou Amundsen partir à la conquête du Pôle Sud au début du vingtième siècle.

Au fil des toutes premières pages de "Au pays du blizzard", on peut craindre un récit plutôt technique, tant l'auteur prend de temps à exposer en détail les caractéristiques du voyage: l'équipage présenté un peu comme un groupe indistinct même si les noms sont donnés, le navire et ses atouts et faiblesses, le chargement du matériel. Mais déjà, le lecteur se régale des photos de Frank Hurley (qui fut de l'expédition lui aussi), qui lui facilitent l'embarquement en le mettant dans l'ambiance: portraits d'explorateurs et de navigateurs, photos du navire, rien n'échappe à l'œil du photographe. Déjà, on est dans le reportage...

Dès l'arrivée des explorateurs en Terre Adélie, le lecteur peut se réjouir. L'auteur a le chic pour décrire les lieux et leurs splendeurs impitoyables, bien sûr: des tempêtes sans fin, des blizzards inouïs, des couleurs jamais vues qui émerveillent. Ces narrations sont prenantes, mais n'oublient jamais le côté technique: on connaît ainsi la vitesse du vent, on découvre les pièges d'une glace et d'une neige qui s'associent pour imposer leur loi sur un continent hostile s'il en est. Les lieux sont cités, nommés lors de leur découverte, en particulier en mémoire des deux hommes qui ont trouvé la mort lors de l'équipée: Xavier Mertz et Belgrave E. S. Ninnis.

L'auteur leur consacre d'ailleurs des hommages émus, de sincères éloges funèbres. C'est que l'on découvre au fil des pages que l'auteur est attentif à l'équipe qui l'entoure et prend un plaisir évident à relater les moments de camaraderie, favorisés par un environnement terrible face auquel on se serre les coudes. La première base est le lieu de fêtes, une autre, pleine de matériel, sera surnommée "la caverne d'Ali-Baba". L'auteur relève aussi les qualités de ses équipiers en situation, et dessine les dynamiques à l'œuvre – on pense à la nécessaire popularité de celui qui cuisine. En écho, lorsque l'on est seul sur la banquise, l'auteur rappelle que les plus petits plaisirs peuvent être précieux, fumer une pipe ou manger un bout de biscuit par exemple.

Il est à noter que l'équipe est aussi composée de chiens de traîneau, tous nommés et également cités dans le récit – anecdote sympathique, plusieurs chiens sont nés en cours d'expédition, un seul ayant cependant survécu. Certes, l'affection de l'auteur leur est acquise; mais il les évalue aussi, et n'oublie pas qu'ils sont, au besoin, une ressource voire un aliment.

"Au pays du blizzard" relatant l'aventure d'une grande équipe d'aventuriers qui se scinde pour diverses explorations, ce livre est également né des notes d'équipiers qui, abondamment citées, viennent enrichir le propos en apportant des regards différents sur les lieux visités.

Et puis il y a l'observation des lieux, mais aussi de la faune... Si l'expédition ne manque pas de ramener de nombreux échantillons à l'usage de la recherche zoologique (œufs de toutes espèces, animaux prêts à être empaillés), l'auteur ne manque pas de relater ses observations sur le comportement des manchots Adélie, des labbes ou des éléphants de mer rencontrés, pour n'en citer que quelques-uns. Ces animaux font aussi, à l'occasion, le repas de nos explorateurs. Quelques notes de dégustation viennent se glisser dans le récit...

Mon image... un récit qui n'oublie pas l'anecdote et s'avère souriant par moments, malgré l'adversité. C'est donc un sacré voyage dans le vent que le lecteur fait avec "Au pays du blizzard", héroïque et aventureux, dont l'auteur excelle à dégager la saveur âpre et glaciale, mais aussi chaleureuse face à l'hostilité: la grandeur de la science, géographie comme biologie, face à la beauté de l'esprit de camaraderie d'une équipe présentée comme soudée. Un ouvrage aux airs de légende, à rapprocher du "Pire voyage au monde" d'Apsley Cherry-Garrard.


Douglas Mawson, Au pays du blizzard, Paris, Paulsen, 2009, traduction de Jean-François Chaix, préface de Christian de Marliave.

Le site des éditions Paulsen.


Défi Je relis des classiques avec Vivre Livre et Délivrer des livres.