lundi 29 mars 2021

Fanny Wang, apprendre à vivre en dansant

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Fanny Wang – "Danse entre ciel et terre" a tout du roman de formation: c'est l'histoire d'une jeunesse qui s'élève, entre adversités et coups de vent dans le dos. Et que de péripéties pour enfin trouver sa voie, alors que jeunesse se fait.

Jeunesse? C'est celle de Soo, jeune Coréenne adoptée dans un pays que l'auteure recrée entièrement, tout en suggérant, sans exclusive, qu'il ressemble au pays romand, avec une ville nommée Lanosse (est-ce Lausanne?) en point de mire. Sans exclusive en effet: on y rencontre une femme chamane, Bikhoue, et quelques ambiances venues d'Amérique du Nord. Enfin, il est permis de croire que Fanny Wang, native de Séoul, adoptée en Suisse, a mis un peu d'elle-même dans cet univers, dans ses atmosphères et dans les personnages qui y évoluent, Soo en tête.

D'emblée, le lecteur mis en présence de la toute jeune Soo récemment arrivée dans son pays d'adoption se retrouve dans un monde où le jeu des cinq sens domine. Un jeu naturel, évident, que l'auteure restitue avec un grand naturel: ce sera déterminant pour le parcours de Soo, un personnage guidé par l'envie de danser, fascinée par la musique qui est présente dans sa famille d'adoption, ouverte aux arts et même à des choses hétérodoxes.

Roman de formation, ai-je dit en effet. Cet aspect est souligné d'abord par l'univers de Bikhoue. Enfant, Soo en tire des leçons de vie qu'elle partage encore avec ses parents adoptifs et qui seront l'une des racines marquantes de sa personnalité: l'extraordinaire est accessible à qui veut bien le voir. Il y a aussi les premières amours, plus secrètes bien sûr, qui occupent une place prépondérante dans "Danse entre ciel et terre": l'auteure installe en particulier deux hommes dans la vie de Soo, Kyo et Matteo, qui incarnent deux archétypes romanesques masculins: le prédateur (Kyo) et le protecteur (Matteo). 

S'il est bien conforme au type du manipulateur qui alterne les coups et les déclarations d'amour éperdues, le personnage de Kyo est sans doute le plus intéressant des deux, dans la mesure où il crée la danse terriblement ambivalente de la violence et de l'amour et révèle l'envie qu'a Soo, jeune fille désormais, d'aimer quand même, de surmonter la toxicité d'une relation. Désespérée, cette envie? Matteo, l'ami et confident toujours là (c'est lui que Soo appelle quand ça ne va pas) fait dès lors figure d'élément modérateur.

L'amour renvoie du reste à la question de l'intimité, symbolisée par le leitmotiv de ce sein gauche de Soo, "sein-pavot" dévoré par un requin alors qu'elle nageait. Leitmotiv intermittent, suggérant en pointillé des pudeurs difficiles à comprendre sans cela, y compris envers les parents, ainsi que des visions intermittentes. 

Enfin, il y a l'école de danse, réputée. C'est pour l'auteure le lieu rêvé pour représenter un personnage féminin à la recherche de sa place dans la société, selon un schéma clair: trouver le juste équilibre entre un académisme rigoureux et l'envie d'exprimer quelque chose de personnel. C'est pourtant bien entre ces deux voies que Soo apprend à marcher, habile comme une funambule, sur l'étroite et pourtant riche route qui est vraiment la sienne, sans concession. Celle qui, loin des écoles dès lors qu'elles ont tout donné, est nourrie par la danse moderne et la transe chamanique, percussive, tellurique.

Fanny Wang, Danse entre ciel et terre, Montreux, Romann, 2021.

Le site des éditions Romann, celui de Fanny Wang.

Lu par Francis Richard.

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