lundi 18 février 2019

Album de famille bernoise avec Guy Krneta

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Guy Krneta – Voici un de ces romans construits comme un album de photos, avec cependant des fils rouges suffisamment solides pour relier toutes les images entre elles et en faire une véritable légende familiale, avec ses têtes et ses péripéties. Familiale? Ô combien: quand le livre s'intitule "Entre nous", c'est bien d'un monde intime qu'il est question, par-delà quelques générations. L'écrivain bernois Guy Krneta excelle à tourner les pages de l'album, donnant la parole à un gars bien ancré dans sa fin de vingtième siècle: le jeune homme descendant de la famille Wenger, devenue prospère grâce au tannage du cuir puis au commerce de prêt-à-porter pour hommes dans la région bernoise. Voilà un observateur affûté.

Il est intéressant de relever que c'est au travers d'un discours sur l'état du caveau familial que l'écrivain pose, pour la première fois dans le livre, un état des lieux de cette famille. Un caveau plein comme un oeuf, comme le disait Georges Brassens dans sa "Supplique pour être enterré sur la plage de Sète", ce qui donne lieu à des débats: que faire? Est-ce la fin? Rien de tel pour dessiner quelques disputes et tensions familiales comme on en connaît tous. Initiateur de ce pow-wow, le grand-père en est conscient, mais il faut bien en passer par là.

Ce grand-père, c'est celui qui a fait prospérer l'entreprise "Herrenmode Wenger", tout en tenant à ce que la marque perdure. Mais tels les humains qui redeviennent poussière, l'entreprise perdra toute identité au gré d'une cession. Ainsi, ce nom de Wenger, devenu brièvement illustre au gré de quelques personnalités (la famille compte quelques hommes politiques d'envergure locale aussi, ainsi qu'un officier d'active suffisamment remarquable pour qu'on s'en émeuve en haut lieu), échoue à pérenniser cette notoriété: on retombe dans l'ordinaire, à moins de passer à un nouvel extraordinaire.

Officier d'active? Il est piquant de relever qu'alors qu'un ancêtre du narrateur a fait la Mob durant la Seconde guerre mondiale, son descendant, le narrateur justement, est un objecteur de conscience qui, en tant que tel, purge une peine de prison – c'était la norme dans les années 1980 en Suisse. Les épisodes de ce bout de vie de jeune homme constituent une constante du roman. Elles révèlent une forme de détention relativement cool, permettant en particulier au narrateur d'aller boire un verre dans un restaurant où il connaît l'aimable Isabel, Péruvienne. Mais l'amour, c'est un peu compliqué quand il n'est pas évident de rester en Suisse. Même avec l'enfant, peut-être, d'un Suisse.

Et puis, il n'y a pas d'album photo sans ses personnages pittoresques et hilarants, et le lecteur se réjouit de voir apparaître çà et là l'oncle Sämi, le choriste de la chorale homo qui est hétéro (et joue à fond sur l'ambiguïté que cela crée – l'auteur s'en amuse), celui qui prétend avoir fait fortune en créant des yogourts au parfum de saucisse à rôtir qui lui rapportent quinze centimes par pot. Il fait aussi croire que tous les vingt-cinq ans, les lacs suisses sont vidés pour qu'on puisse nettoyer leur fond, et que c'est l'occasion de récupérer des objets perdus. C'est aussi lui qui fera l'éducation sexuelle du narrateur. Mais en affirmant "Inventer c'est facile. Mais après, faut trouver l'imbécile qui te croit.", il trahit son côté délicieusement mythomane. Et suggère, à un autre niveau, ce que peut être le métier d'écrivain...

... un métier d'écrivain évoqué aussi au travers du rapport à la langue, par le biais du personnage de Vivienne, linguiste domiciliée à New York et à la recherche d'une langue idéale. C'est que la famille a éclaté. Et que le rapport au dialecte familial, ce bernois certes idéal pour dire l'intime, ne suffit peut-être plus tout à fait à dire un monde qui change et où la jeunesse, surtout instruite, s'internationalise. Qu'en est-il de l'écrivain en dialecte? Est-il tenté d'aller voir ailleurs si les mots sont plus verts?

Constituant une mosaïque familiale, ces chapitres de brièvetés variables auraient pu apparaître décousus au lecteur. Mais non: l'auteur sait tisser avec fermeté des constantes qui, au fil des pages, entre secrets, légendes et intimités soudain partagées en mots simples et directs, sans venin, constituent l'ensemble cohérent d'un faisceau de vies petites-bourgeoises telles qu'on a pu en trouver dans le canton de Berne au siècle dernier. Du solide, restitué dans un français simple et direct par les traducteurs Nathalie Kehrli et Daniel Rothenbühler à partir du dialecte alémanique bernois.

Guy Krneta, Entre nous, Lausanne, Éditions d'En bas, 2018. Traduit du bernois par Nathalie Kehrli et Daniel Rothenbühler.

Le site des Éditions d'En bas.

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