mercredi 13 février 2019

"Nafasam", quand le poids des secrets empêche d'être ce que l'on est

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Chirine Sheybani – "Nafasam", le souffle, en farsi... souffle de vie sans doute! Voilà bien un titre qui intrigue. C'est pourtant bien d'une vie qu'il est question dans le premier roman de Chirine Sheybani. Celle de Sepideh, marquée par l'impossibilité de se construire une identité, des racines, ballottée qu'elle est entre un Iran qu'elle n'a guère connu mais qui est son origine, les Etats-Unis où elle a grandi et Genève, où elle a tenté de se construire une vie par elle-même, relativement loin de ses parents.


Le lecteur est d'emblée frappé par le style adopté par la romancière, extrêmement travaillé sur le rythme, ce qui apparaît dans la ponctuation, qui heurte à plus d'une reprise la fluidité de l'énonciation. L'auteure ne cherche pas avant tout à mettre en valeur un mot qui lui paraît important en en faisant une phrase entre deux points; si elle procède ainsi, c'est plutôt pour installer une musique qui n'est pas celle de tous les jours. Bien vu: si la vie n'est pas un long fleuve tranquille (et Dieu sait si celle de Sepideh ne l'est pas), sa relation romanesque ne doit pas l'être non plus. La chronologie elle-même est un peu bousculée, au fil de flash-back et d'avancées tortueuses dans le temps. Romancière, Chirine Sheybani fait ainsi œuvre de poésie.

C'est qu'entre l'Iran du Shah, la Californie et Genève, le voyage familial est marqué par le secret, y compris sur les choses les plus intimes et existentielles. Sepideh est Juive, par exemple, mais elle l'apprend par hasard au détour d'une conversation avec une personne qui n'est ni son père, ni sa mère. Ce secret, il est partout, collant, constant: Sepideh sait peu de choses sur ses parents, sur leur départ d'Iran où la vie des Juifs avait quelque chose de compliqué, même avant la révolution iranienne de 1979.

Le silence de la famille fait écho à celui de la gent médicale genevoise, dès lors qu'il s'agit de poser un diagnostic fatal au sujet de la santé de Sepideh. Là aussi – d'autant plus qu'il l'a peut-être connu de près – le lecteur sent le poids de ces informations qu'on retient, pour les raisons les plus diverses: ne pas faire de peine, ne pas raviver les souvenirs, ne pas inquiéter. Avec pertinence et génie, la romancière utilise d'un subterfuge, c'est-à-dire l'intervention d'un personnage tiers, pour prononcer le terrible mot de la maladie qu'a Sepideh devenue mûre mais pas encore âgée, celui qui personne ne veut lui dire mais que n'importe quel lecteur pressent parce que tout le reste est dit: le cancer.

Le climat pesant des non-dits est encore alourdi par la rigidité des traditions, tant chez les parents de Sepideh que chez sa tante qui l'héberge à Genève. Des traditions que l'on garde d'autant plus vivaces qu'on craint de perdre contact avec ses propres racines, mais qui paraissent dérisoires, rigides et dépourvues de sens, à tout observateur tiers. Il y a là-dedans ce qu'on attend d'une épouse (qu'elle sache cuisiner, tenir sa place), mais aussi d'un jeune homme qui pourrait demander la main de Sepideh. En l'espèce, Augustin, face à la tante de Sepideh, fait figure de spécimen qu'une juge impénétrable observe et jauge.

Et dans les secrets de famille, s'il y en a un qui allège le récit, c'est celui de la cuisine. Alors certes, il assigne la femme à sa place derrière les fourneaux. Mais paradoxalement, il offre à l'écrivaine l'occasion d'écrire quelques pages absolument appétissantes sur la cuisine iranienne et ces secrets qu'on se transmet de femme en femme, et qui forcent le respect quand on les maîtrise.

"Nafasam", c'est l'histoire d'une vie, celle d'une femme, Sepideh, désireuse de vivre son amour comme tout le monde à Genève, parce que c'est simple et normal, mais captive d'un passé qui est une prison dont elle ne peut appréhender les barreaux parce qu'autour d'elle, une famille entend perpétuer des traditions dont elle ne comprend plus le sens, et se paie de mots creux tels que "honneur" ou "être raisonnable" (p. 86). Et au-delà de la famille, l'auteure dessine tout un monde fait de silences lourds, que même l'amour peine à percer à en croire la laborieuse déclaration d'amour d'Augustin à Sepideh, prélude à leur mariage. Que les mots sont parfois difficiles à venir! Cette difficulté, l'écrivaine l'illustre de brillante manière dans "Nafasam", avec ses personnages et la forte et juste personnalité de son style.

Chirine Sheybani, Nafasam, Genève, Cousu Mouche, 2018.

Le site des éditions Cousu Mouche.



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