mercredi 6 février 2019

Dites-nous, Coralie Delaume et David Cayla, l'Union européenne, c'est fini?

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Coralie Delaume et David Cayla – Et si l'Union européenne était finie? L'essayiste Coralie Delaume, politologue et blogueuse à l'enseigne de "L'Arène nue", et l'économiste David Cayla, membre du collectif "Les Economistes Atterrés", se sont associés pour dresser un portrait pour le moins critique de l'Union européenne. Il en est résulté un ouvrage à quatre mains, "La fin de l'Union européenne", paru à la fin 2017. Alors certes, les étoiles ne sont plus tout à fait disposées de la même manière en ce début 2019: Emmanuel Macron est devenu président de la République française avant la parution du livre, et depuis, le processus du Brexit a montré toutes ses difficultés. Mais sur le fond, le propos de leur livre résonne puissamment, aujourd'hui encore. Car pour eux, l'Union européenne apparaît comme un zombie, KO debout.


"La fin de l'Union européenne" est structuré en six chapitres. Les auteurs y jouent avec les points de vue, tout en développant une vision critique de l'Union européenne. Dès le premier chapitre, est abordé par exemple son défaut de démocratie. Un premier chapitre consacré aux référendums... Les tenants du "non" au TCE en 2005 y trouveront leurs marques, désavoués qu'ils ont été par le traité de Lisbonne, astuce formelle pour faire passer des idées de même teneur. Mais entre la minimisation d'un résultat et les votes successifs, les auteurs montrent que l'outil démocratique du référendum ne trouve pas grâce aux yeux de Bruxelles, dans d'autres pays également, y compris sur des votes moins médiatisés hors de leur pays. 

Cela renvoie au chapitre 5, "Déficit démocratique ou démocratie impossible?",  qui met en avant le caractère extensif du sentiment de pouvoir des institutions européennes: Commission européenne, Cour de justice de l'Union européenne, Banque centrale européenne même – suggérant même, en mentionnant des avis de droit présentés comme bien connus et ayant fait jurisprudence (Viking, Laval, Rüffert, Luxembourg), que le droit européen a déjà mis en place, à l'insu de tout le monde et à coups de décisions juridiques, un fonctionnement fédéral au niveau de l'Union européenne. 

Les points de vue sont divers dans "La fin de l'Union européenne", proposant cependant une vision cohérente et convaincante du propos. Le chapitre 2 du livre développe ainsi une vision argumentée des crises grecques des années 2010, suggérant le pays s'est trouvé soumis à une Union européenne surtout soucieuse de préserver les intérêts de ceux qui en sont le cœur, tant géographique qu'économique et historique: les auteurs démontrent que les plans d'aide successifs n'ont rien de désintéressé, et qu'il n'y a donc guère de solidarité au sein de l'Union européenne, quoi que prétende cette dernière. Surtout, ils mettent en avant ce que cela a coûté au peuple grec, dont, au nom de principes décrétés supérieurs (la sacro-sainte orthodoxie des comptes...), on a fait fi de la culture et de l'histoire – des particularités, en somme.

Le développement met aussi en évidence la question des pays du cœur de l'Union européenne et ceux de la périphérie, et identifie des phénomènes de polarisation au profit du cœur, déjà riche, et qui attire encore les atouts des autres pays: émigration des talents, dumping salarial, libre-échange vu comme un dogme indépassable, tout est analysé – y compris la question de la loi El-Khomri, possiblement téléguidée par la libérale Bruxelles (on suit là le journaliste européiste Jean Quatremer), ou le statut des travailleurs détachés, vu comme sympa sur le papier, mais peu enviable en vrai, si l'on pense à ces ouvriers roumains logés sous tente le temps d'un chantier. De ce point de vue, l'histoire est aussi convoquée: les auteurs rappellent que si les pays d'Europe connaissent un degré d'industrialisation différencié aujourd'hui, c'est aussi dû à des positionnements passés face à la deuxième révolution industrielle. 

Quant au dernier chapitre, "Rompre avec l'"Europe allemande", il évoque bien sûr la domination allemande sur l'Union européenne, à coups d'excédents délirants et de fonctionnaires bien placés – le journaliste Jean Quatremer s'en est d'ailleurs lui aussi ému en suivant d'un œil critique l'affaire du "SelmayrGate". Mais les auteurs prennent de la hauteur dans ce chapitre en se demandant – c'est hardi parce que peu de gens osent le penser, de peur de rappeler l'aventure napoléonienne ou le troisième Reich – dans quelle mesure l'Union européenne est une forme d'empire, tentant tant bien que mal, par une gouvernance autoritaire, de faire tenir ensemble un ensemble de peuples hétéroclites, quitte à mettre des bâtons dans les roues à une Europe des projets, à géométrie variable mais qui peut marcher (cas Airbus, entre autres projets cités).

C'est que pour les auteurs, l'Europe de Bruxelles telle qu'elle est aujourd'hui ne fonctionne pas, et la préface l'annonce d'emblée: selon les auteurs, le système de normes qu'elle génère ne concerne que ceux qui veulent bien s'y soumettre (et les autres font un Brexit, ou se positionnent en paradis fiscaux dûment protégés à l'instar de l'Irlande ou du Luxembourg), dont les jeux de muscles face au Royaume-Uni (Brexit) ou à la Suisse (accord-cadre – il n'en est pas question dans "La fin de l'Union européenne", mais c'est d'actualité) aujourd'hui masquent une impuissance intrinsèque – ou alors une puissance à plusieurs vitesses. L'Europe des solidarités elle-même n'est qu'un mot pour les auteurs, tant elle fabrique des pauvres et des précaires (qui a dit "Gilets jaunes"?). Les mêmes auteurs, enfin, soulignent du reste la vacuité du slogan "L'Europe, c'est la paix", pourtant labellisé "Prix Nobel": ils concèdent certes que l'Europe, c'est la paix des canons; mais ils démontrent qu'à l'intérieur même de l'Union européenne, la guerre économique perdure. Et là, tous les coups sont permis.

Cela a l'air complexe, finaud? Que nenni! Si les auteurs s'entendent à développer un discours eurosceptique qu'on pourrait dire de gauche, mais solidement argumenté et impeccablement structuré, ils savent aussi rendre leur propos fascinant grâce à un style punchy qui a l'efficacité d'un journalisme de qualité et sait cerner les acteurs humains – François Hollande, Angela Merkel, Jean-Claude Juncker, Jean Monnet, le "punk à chien" Viktor Orban et quelques autres – d'un trait de plume bien placé. En conclusion, "La fin de l'Union européenne", livre richement documenté dans un souci d'actualité, pose un diagnostic pessimiste mais plus que crédible sur ce qu'est l'Union européenne aujourd'hui – sans pour autant donner les clés. De quoi faire réfléchir librement sur ce qu'elle pourrait être demain... à moins qu'elle ne se désintègre sous son propre poids.

Coralie Delaume et David Cayla, La fin de l'Union européenne, Paris, Michalon, 2017.

Le site des éditions Michalon, le blog de Coralie Delaume, le site des Economistes atterrés (où écrit David Cayla).


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