vendredi 17 décembre 2021

Will van Gulik: ivre du vin de Mars, et pourquoi pas?

Will van Gulik – "Monsieur Télématique" est né d'une nouvelle rédigée par Will van Gulik, et développée par l'auteur pour en faire une novella d'une quarantaine de pages, publiée aux "nano-éditions" La Puce. Nous voici dans le domaine des récits d'anticipation courts mais qui offrent de la matière pour réfléchir longtemps.

Nous sommes au vingt-cinquième siècle. L'auteur propose à son lectorat de suivre Charles, un quinquagénaire bon vivant qui vit à Genève et peine à supporter le climat: il pleut tout le temps, la faute au changement climatique. Pourquoi ne pas partir sur Mars pour vivre de son travail dans un contexte plus ensoleillé, alors? Dans la logique de "Monsieur Télématique", se faire une place au soleil, c'est changer de planète...

Foin d'ironie: "Monsieur Télématique" porte un regard foncièrement optimiste sur ce que pourrait être l'humanité dans quatre siècles. Le vingt-cinquième siècle de l'écrivain a en effet maîtrisé le dérèglement climatique qui faut aujourd'hui la une des journaux et trouvé un nouvel équilibre. 

Cet équilibre a un prix: il se traduit par un commerce rigoureux de l'empreinte écologique, chiffré par les "Energy Foot Print" (EFP) dont chaque individu dispose, et qui fait que les produits de proximité sont moins chers que ceux qui viennent de loin. Exemple: le café, denrée d'origine lointaine, est un luxe qu'on déguste comme une coupe de champagne rare, alors que le p'tit vin de la côte lémanique, produit de proximité, fait à bon compte les délices de Charles.

Un Charles qui, pour des raisons que l'auteur garde mystérieuses, s'avère séduisant, y compris auprès des jeunes filles. L'auteur fait aussi de lui un trait d'union entre un présent, le nôtre, qui est le passé de ce personnage, et son présent à lui, par exemple en mettant en scène des soirées swing qu'il affectionne, au moins autant que les bagnoles américaines des années 1950. Le lecteur se surprend dès lors à penser à ce qu'il ressentirait si le Moulin à Danses de Lausanne l'invitait soudain à une soirée en boîte consacrée aux danses baroques... Dans "Monsieur Télématique", les personnages assument ce grand écart.

En développant une idylle avec le personnage d'Amanda, cyborguette malgré elle (greffée des bras et des jambes, elle a perdu ses membres dans une expérience foirée et scandaleuse de téléportation), l'écrivain définit les contours d'un possible nouveau "racisme" (contre les cyborgs – mais "cyborg" n'est pas une race, d'où les guillemets), mais aussi de nouvelles ouvertures à l'autre. Sans aller jusqu'au militantisme, il n'hésite pas à glisser quelques phrases sur les réticences des uns et des autres, également à l'encontre des homosexuels, vues comme indécrottables.

Et la vie sur Mars, alors? L'auteur structure les trois chapitres en fonction des objets astraux hantés par le récit. Et la belle vie semble être sur Mars. C'est celle d'une petite colonie qui, dans un cadre rendu propice par l'effort humain, développe peu à peu ses habitudes, connaît ses tensions parfois héritées de la vie terrienne, et fait ses expériences: en plantant la vigne, par exemple, elle perpétue la possibilité de déguster un breuvage indissociable de l'humanité depuis que des Géorgiens s'y sont essayés, il y a quelques millénaires. Pourquoi arrêter? Pour faire saliver son lecteur, l'auteur va jusqu'à imaginer le goût que pourrait avoir un vin martien, fruit d'une vigne martienne. 

Et entre Amanda et Charles, ça va matcher comme on dit, et en annonçant qu'elle arrête provisoirement le vin (un référent, décidément!), Amanda indique qu'un petit Martien tout ce qu'il y a d'humain est en route. A partir de là, il est certes permis de se demander ce que le dernier chapitre, dont l'action se déroule sur la Lune en présence d'un personnage au genre incertain qui goûte de nouveaux psychotropes, apporte quelque chose de substantiel à un propos déjà riche, si ce n'est, curieusement, des coquilles supplémentaires. 

Le plus savoureux, mais aussi le plus profond de "Monsieur Télématique" réside en effet dans ses deux premiers chapitres, posés en opposition légitime: une Terre où l'humanité continue à vivre en maîtrisant son destin et une planète Mars promesse d'un avenir meilleur, où l'être humain peut continuer à vivre sans trop s'aliéner. C'est là que l'écriture, certes rapide comme dans une nouvelle, sait aussi se faire porteuse d'idées qui donnent à penser. Et qui interrogent: la colonisation de Mars apparaît comme la suite logique de la conquête de nouveaux territoires, pratiquée depuis toujours par l'humain pour le meilleur et pour le pire, de quelque civilisation qu'il soit. Sauf que sur Mars, parfaite page blanche d'une possible nouvelle humanité, ça ne dérange personne.

Will van Gulik, Monsieur Télématique, Genève, La Puce, 2018.

Le site des éditions La Puce.


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