vendredi 12 février 2021

Jean-Yves Dubath et Serge Gainsbourg, brève rencontre hallucinée

Mon image
Jean-Yves Dubath – Réel ou imaginé, ce récit? Halluciné, sans doute. "Gainsbourg et le Suisse" est le premier roman que l'écrivain Jean-Yves Dubath a fait paraître sous son propre nom. Il relate une sortie singulière de Serge Gainsbourg à Valence, vue par "le Suisse", un membre de la "garde prétorienne" du chanteur, invité à sa table, oint du privilège de lui être proche quelque temps. 

Et ce Suisse, distingué et désigné par sa nationalité, groupie au masculin, ce pourrait bien être l'auteur lui-même.

Un jeu de distances subtil
Le thème lui-même impose un jeu sur les distances, perçues de manière habile comme à géométrie variable. C'est certes au travers du regard du Suisse que le lecteur est invité à voir évoluer Serge Gainsbourg, tantôt dévorant des steaks hachés, tantôt signant des autographes à des "cocottes", qui apprécient cet "art mineur pour les mineures" qu'est la chanson pour Serge Gainsbourg. Ce regard adopte la distance propre à la troisième personne. Cette distanciation fait contraste avec un effet de proximité avec le chanteur, volontiers nommé "Serge". 

Ce jeu des distances fonctionne également lorsqu'on songe que "Gainsbourg et le Suisse" a des airs de désenchantement d'une vedette. Voyons: le Suisse observe donc Gainsbourg dévorer ses steaks hachés, hanter une pizzeria, signer des autographes, vivre des démêlés avec la police, culminant par une garde à vue, mais il ne le verra guère se produire sur scène, en majesté. Gainsbourg nature: tout est vu côté privé, côté coulisses. Il y aura peu d'alcool bu, si ce n'est du vin d'Alsace, et encore moins de Gitanes sans filtre.

Pourtant, même hors scène, tout le monde n'est pas égal: être avec Gainsbourg ouvre des portes, des voies. On ne le bouscule pas. Contrairement au Suisse, parfait anonyme, qui peine à redescendre sur terre et à se tracer un chemin tout seul à travers la foule dans la gare de Valence une fois que le chanteur est parti en train.

Des scènes hallucinées
Jean-Yves Dubath est un auteur exigeant envers ses lecteurs, exigeant mais généreux. C'est donc avec un luxe de détails qu'il relate chacun des épisodes du roman. Il cerne avec bonheur les jeunes filles qui viennent demander un autographe. Il réussit aussi à recréer l'ambiance d'un repas partagé dans un restaurant tenu par un ancien rugbyman, présentant ce dernier comme quelqu'un de plus grand encore que la vedette de la chanson – comme si chacun devait un jour trouver son maître, celui qui lui fera de l'ombre. Sous la plume du romancier, il y a un effet de surprise bien calculé, basé sur une observation aiguë.

Et il y a aussi les rapports avec la police, prélude à ce qui est la scène clé de "Gainsbourg et le Suisse": la garde à vue. Chaque chose en son temps... Tout commence avec un épisode qui souligne le statut quasi au-dessus des lois de l'idole: Gainsbourg demande à un flic de lui donner son insigne, et le flic accepte. Peu motivée, la garde à vue fait dès lors figure de réplique vigoureuse d'un premier épisode presque anecdotique. Elle s'avère hors norme aussi, malgré les menottes, et l'auteur, embarqué aussi, rappelle la bonne humeur de l'événement, flamboyante, bonne vivante. 

Gainsbourg hors folklore
Roman relatant le lien bref mais intense entre Serge Gainsbourg et un Helvète, "Gainsbourg et le Suisse" offre sur l'artiste un regard dépourvu de toute tentative folklorique, montrant un Serge Gainsbourg au naturel. Il n'y sera donc guère question de rue de Verneuil ou de pastis à gogo, encore moins donc de Gitanes, de chaussures Repetto ou de tout ce qui a concouru à la légende du bonhomme. On le verra plutôt nature, bon vivant, amoureux de son public jeune.

Tout au plus croira-t-ton trouver, au détour d'une phrase, une allusion équivoque à l'une ou l'autre chanson de Serge Gainsbourg, par exemple ce "mon cœur bat comme un fou" qui, en page 104, semble résonner comme la chanson "Le cœur de Bloody Jack". A moins qu'à travers les motos évoquées en page 99, le lecteur ne songe à "Harley Davidson"... voire à "Harley David Son Of A Bitch". L'allusion la plus grosse, bien sûr, c'est la garde à vue: "You're Under Arrest"! Sauf que par la grâce du roman, on n'est plus dans la mise en scène: Gainsbourg est coffré pour de vrai, pour quelques heures.

L'écriture de "Gainsbourg et le Suisse" est exigeante, on l'a dit, et le lecteur n'en attend pas moins de l'orfèvre Jean-Yves Dubath. Elle s'avère travaillée aussi, en musique, au fil de phrases ciselées par une ponctuation placée avec précision. Quant au roman, sa structure fonctionne en un crescendo qui culmine avec l'étrange garde à vue et redescend avec le retour au réel du Suisse, sorti de la bulle de la star et prenant conscience qu'il s'agit d'un univers à part, paradis halluciné auquel il ne reviendra jamais. 

Et qu'est devenue la garde prétorienne? On n'en saura rien, ou presque. En somme, avec "Gainsbourg et le Suisse", tout est dans le titre: c'est l'histoire privilégiée d'un Suisse dont la trajectoire a croisé celle de Serge Gainsbourg.

Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Vevey, L'Aire, 2008.

Le site des éditions de l'Aire.

Ils l'ont lu également: Alain BagnoudJean-Michel Olivier.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Allez-y, lâchez-vous!