vendredi 26 février 2021

Le métro, théâtre d'une poésie à jouer avec Dominique Brand

Mon image

Dominique Brand – C'est à une sortie dans les rames du métro berlinois que le poète et dramaturge franco-suisse Dominique Brand invite ses lecteurs et ses spectateurs dans "A quai la terre". Il s'agit là d'un ouvrage posé entre deux eaux: celles du théâtre, lieu de la mise en voix vivante, et celles de la prose poétique, lue dans l'intimité. Et que ce soit sur scène ou en lecture silencieuse chez soi, ça fonctionne. 

Un mot sur le contexte de cette publication, d'abord: "A quai la terre" a dû composer avec les conditions sanitaires et administratives que l'on sait. L'œuvre a ainsi vu le jour hors des salles de théâtre le 26 janvier 2021 sous l'égide du Théâtre 2.21 à Lausanne. Elle assume d'être en permanente métamorphose. Une métamorphose qui fonctionne aussi dans l'esprit du lecteur qui n'a pas été spectateur. "Les théâtres sont fermés, le moment est propice à réinventer les modes de représentation", commente la journaliste Natacha Rossel dans "24 heures".

"A quai la terre" se présente comme une succession de portraits et de choses vues dans le métro de Berlin, emblématique de tous les métros du monde. Portraits de gens anonymes, vues de manière fugace, croquées à coups de crayon rapides et précis, pour ne pas dire prégnants: en quelques lignes, émerge à chaque fois un humain dans sa singularité: "Dame Halloween", ou ce "Prédicateur" qui vit sa misère – toute une histoire condensée en quelques lignes. Ces portraits, ces instantanés veut-on dire, composent la mosaïque du cosmopolitisme des grandes villes, avec des personnages venus de loin pour exercer des travaux ignorés mais essentiels. 

Fait remarquable, l'écriture se passe pratiquement de ponctuation. Résultat: l'acteur seul est invité à ciseler la musique du texte – ou, pourquoi pas, le lecteur, qui peut se lancer chez lui, à haute voix. Cela, même si l'agencement des mots, certaines cascades de noms communs juxtaposés pour suggérer l'accélération par exemple, donnent des pistes. 

Et pourquoi être seul à dire les textes, d'ailleurs? C'est le choix de la scénographie prévue, signée Nicolas Wintsch, avec la comédienne Anne Vouilloz. Mais le lecteur aura peut-être d'autres envies, et celles-ci sont dans le texte lui-même: on pourrait par exemple imaginer une voix incidente, aussi contrastée que possible, pour clamer les annonces par haut-parleur du métro berlinois, qui viennent rompre le déroulé de la relation des portraits. Rupture double d'ailleurs: le poète les maintient en allemand, alors que ses proses poétiques sont en français.

Et la salle rêvée paraît se rallumer au moment de l'épilogue, au rythme changé: les séquences s'écrivent par lignes, la ponctuation est de retour. Cela, pour rappeler ce lieu paradoxal du métro, théâtre de contacts et de distanciation sociale, de connexions tous azimuts. Avec "A quai la terre", il est bien sûr permis de penser aux livres "Le métro est un sport collectif" de Bertrand Guillot ou "Je regarde passer les chauves" de Sandrine Sens, qui disent le métro parisien. Mais après tout, pourquoi ne pas aller un peu plus loin?

Dominique Brand, A quai la terre, Lausanne, BSN Press, 2021.

Le site des éditions BSN Press.

Lu par Francis Richard.


Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Allez-y, lâchez-vous!