mardi 18 juillet 2017

Anne-Lise Rod, tensions entre la vie terrestre et la tentation de la spiritualité

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Quatre nouvelles, et plein de vies qui s'entrechoquent: c'est le programme du recueil "Eclats de vie" d'Anne-Lise Rod. De longues nouvelles, il faut ce qu'il faut: les existences savent parfois prendre leur temps. Ce que l'écrivaine valaisanne, qui a déjà publié de la poésie et des nouvelles, a bien compris. Et c'est avec aisance qu'on la lit.

En préambule, on pardonnera l'utilisation d'un titre des plus passe-partout: l'écrivaine Yvette Z'Graggen l'a utilisé avant elle - pour des textes courts, sans doute plus éclatés aussi, parus aux éditions de l'Aire en 2007. Cela, sans parler d'Yves Courrière (2003, Fayard) et de plus d'une demi-douzaine d'auteurs encore moins méconnus, si l'on se limite au titre exact...

Voyons donc ce que les "Eclats de vie" d'Anne-Lise Rod ont de particulier! A l'instar du titre du recueil, celui des nouvelles rassemblées paraît dépourvu de volonté réelle d'accrocher. Ce n'est qu'en se plongeant dans les textes proprement dits que le lecteur, enfin convaincu, se laisse aller au plaisir de la lecture. Un plaisir porté par une écriture sobre et lisse, qui évite soigneusement toute dramatisation excessive alors qu'il y aurait de quoi faire - ce que Pierre Yves Lador relève du reste dans une postface qui, si elle tombe parfois dans le travers de la paraphrase, a aussi l'immense mérite de pointer du doigt quelques détails et finesses du recueil. Des détails si discrets qu'ils passent presque inaperçus...

La force de ces nouvelles réside dans la tension qu'elles mettent toujours en scène entre le monde spirituel et le monde terrestre, séculier. Le spirituel peut être vu comme une tentation de fuite, telle que peut le voir le Joseph Kahn de la première nouvelle, "Le Pont de lumière", attiré par la théologie, ou Camille, réfugiée dans un monastère valaisan, dans "Les fils où se tissent l'aurore". Plus précisément, l'auteure choisit de mettre en avant certains aspects de la judéité, ce que suggère le choix des prénoms de ses personnages: on trouvera un Joseph, une Esther, un Daniel, un Yoram, etc., et ces noms, on le devine ou on le sait, ont une importance. Ce que rappelle, à l'occasion et si possible, la citation des mythes bibliques qui les sous-tendent.

Les monothéismes se frottent même, en Israël comme il se doit, dans la nouvelle "La lueur éphémère de l'ange": entre islam pratiqué, art chrétien et défense d'Israël, que de tensions, dites sans jamais que l'auteure ne se départisse de son style, serein, économe en points d'exclamations et en détours.

Dans "Eclats de vie", la spiritualité fait figure d'arrière-plan solide à des histoires profondément humaines, abordées en priorité par leur versant psychologique: comme les personnes, les âmes s'entrechoquent, et l'on croit aux jeux d'actions et de réactions mis en scène. Et ça sonne juste. Cela va jusqu'à la folie, avec le suicide de Judith, privée de son fils adoptif - parti en Egypte avec son père adoptif, un musulman compréhensif ("Jaillissement de l'ombre"). Et cela va aussi jusqu'à l'exhumation de secrets d'enfance, qui rejaillissent avec violence ("La lueur éphémère de l'ange"), une violence pertinente, même si sa mise en scène peut paraître relever d'un genre de convention.

Quatre nouvelles sur 250 pages, ce sont presque des novellas que nous avons là! L'auteure tient la distance, selon un style et un regard pertinents, sans éclats, comme si les faits devaient parler d'eux-mêmes à l'âme et au coeur du lecteur. Et si la spiritualité est omniprésente au fil des pages, c'est finalement un gypaète barbu, oiseau alpin mais aussi présent dans les coins du monde où sont nés les monothéismes actuels, qui assure un ultime rappel, tel un oiseau aux compétences surprenantes. D'où sort-il, d'ailleurs? Si elle lui donne le mot de la fin, l'auteure se garde bien de répondre à cette ultime question... même si c'est bien à la fenêtre d'un monastère qu'il fait sa première et surprenante apparition.

 Anne-Lise Rod, Eclats de vie, Vevey, Hélice Hélas, 2017. Postface de Pierre Yves Lador.


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