mercredi 1 mars 2017

Tore Renberg, malaise dans la société norvégienne


Malaise en Norvège: que se passe-t-il dans les coulisses d'une société qu'on présente comme une bonne élève, propre sur elle, inclusive et accueillante? A travers le personnage de Jarle Klepp, l'écrivain norvégien Tore Renberg explore les zones d'ombre d'un peuple volontiers considéré comme idéal. Jarle Klepp? Il s'agit d'un journaliste trentenaire, père d'une fille de dix-sept ans, qui assiste au concert d'un groupe de rock mythique pour le compte du journal qui l'emploie. Revenant d'un besoin pressant, il voit sa fille faire l'amour avec un Noir... et s'en trouver fort heureuse. C'est là que tout bascule...

Rappelons les premières impressions de lecture: invité au concert par l'écrivain, le lecteur débarque dans un univers survolté. L'écrivain ralentit le rythme de son récit au maximum et observe tout ce qui se passe: les amis qui boivent des bières, les gens émus, les cris, les critiques de vieux auditeurs aigris. En début de roman, cette lenteur recrée à la perfection l'impression d'attente interminable, bruyante et tendue, qui précède n'importe quel événement longtemps espéré.

Naturellement, l'auteur a mieux à proposer que la simple relation d'un concert. Celui-ci passe au second plan dès lors que Jarle Klepp, tendu entre son métier de journaliste perfectionniste et son statut de père qui se doit d'exceller, pète un fusible et va violenter sa fille, juchée sur les épaules de son compagnon - le fameux Pixley Mapogo - pour mieux voir le concert. Le lecteur s'interroge sur ce que Jarle Klepp accepte le moins bien: est-ce qu'il ne supporte pas que sa fille se dévergonde? Qu'elle le fasse avec un Noir, auquel collent divers stéréotypes? Réagit-il avec violence parce qu'il considère que sa fille est trop jeune pour fréquenter un gars qui a six ans de plus qu'elle? Sous le vernis d'un homme bien sous tous rapports, désireux de s'occuper de sa fille qu'il estime partir à la dérive, que de tempêtes...

Suit la narration d'une nuit tendue, impossible, lourde. L'auteur représente avec art les tensions qui s'installent chez un bonhomme complexe, tiraillé entre la nécessité de se conformer à un modèle de vivre-ensemble imposé, la nécessité d'interagir avec des étrangers pourtant sources de méfiance (le taxi, par exemple) et le rejet de l'autre à titre personnel, fondé sur des préjugés gluants. A la question raciale vient du reste s'ajouter la question sociale, Jarle Klepp étant tiraillé entre le besoin de retrouver sa fille et celui de s'occuper d'un de ses amis, venu au concert et victime hospitalisée d'une consommation excessive d'alcool.

Jarle Klepp est, on l'a compris, une figure complexe et fascinante: elle interroge chacun des lecteurs sur ce qu'il a derrière le vernis de conformité qu'il présente à la société qui l'entoure. Au-delà de ce personnage, deux ans avant la tragédie causée par Anders Behring Breivik, c'est toute la société d'un pays, le sien, que l'écrivain norvégien interroge: derrière la façade, qu'y a-t-il? Et comment un personnage apparemment banal va-t-il réagir face à un inattendu qui met au défi sa vision de l'étranger? Un inattendu qui fait résonner des souvenirs très lointains, soit dit en passant: l'auteur use avec habileté du flash-back pour rappeler l'enfance de Jarle Klepp, et lui donner ainsi un supplément d'épaisseur.

L'humour affleure çà et là, certes, par toutes petites touches. Il ne contrebalance pas l'ambiance tendue et torturée de "Pixley Mapogo", un roman captivant qui révèle le malaise d'un pays et, incidemment, interroge aussi le lecteur sur sa manière de se positionner face à l'autre, à la famille, à l'étranger. Et plus généralement, au-delà des frontières de la Norvège, il interpelle sur les différentes pressions, évacuées dans l'alcoolisme ou la violence qu'on ne saurait voir, que peut exercer une société qui se veut modèle sur ses membres astreints à l'exemplarité.

Tore Renberg, Pixley Mapogo, Paris, Mercure de France, 2013, traduction du norvégien par Carine Bruy.

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