dimanche 12 mars 2017

Des nouvelles et des photos, pour que Bruxelles soit belle

Le site de l'éditeur, celui de Martine Henry.

"Bruxelles pas belle", disait le journaliste Jean Quatremer dans un article qui a fait date. Ville en chantier permanent, en proie aux querelles de compétences, la capitale de la Belgique peut-elle être sauvée par la poésie et la photographie? C'est le pari que font conjointement l'écrivaine Catherine Deschepper et la photographe Martine Henry. Il en est issu "Bruxelles à contrejour", livre épatant où se côtoient nouvelles courtes et photographies qui magnifient une ville où tout peut arriver, du moins dans un esprit poétique où toute histoire née de choses vues commence par "Et si...?".

Plongeant dans des vies ordinaires, "Bruxelles à contrejour" n'a (presque) rien d'un livre touristique. L'écrivaine propose un regard sans cesse émerveillé, d'une fraîcheur parfois enfantine, sur Bruxelles. Le quotidien le plus ordinaire est source de poésie pour qui sait l'observer, et la nouvelle "Et je lui donnerai la beauté" est emblématique à cet égard: ce coiffeur anonyme qui tire le meilleur de la chevelure clairsemée d'une vieille dame et va jusqu'à lui dire sincèrement qu'elle est belle, n'est-ce pas l'image rêvée du poète capable de voir la beauté y compris là où elle semble impossible à trouver? Juste génial...

Magnifier le quotidien le plus ordinaire, c'est le beau principe de "Bruxelles à contrejour". Le lecteur y croisera des personnages ordinaires, qui n'ont rien de héros: un SDF, des chauffeurs de taxi, des migrants, des amoureux maladroits, un cadre, une graffeuse, des enfants même. Le regard sait se faire affectueux; mais il ne manque pas d'acuité, non plus, lorsqu'il s'agit de dépeindre les contrastes entre classes sociales, avec ce que cela peut impliquer d'exclusion cruelle - sous un vernis affable: on pense ici à "Dîner de "famille", récit d'un repas où tout boite, y compris les relations humaines.

Cet univers de l'ordinaire est transcendé par l'évocation de mythologies d'hier et d'aujourd'hui, où se côtoient les super-héros des bandes dessinées, Saint Christophe et la fée Clochette. Seule concession au Bruxelles touristique, la légende du Manneken Pis apparaît, malmenée sous les yeux d'une migrante qui fabrique des gaufres. Ces figures surnaturelles sont autant de patronages pour chacune des nouvelles de ce recueil. Elles suggèrent aussi que si Bruxelles est belle pour qui sait le voir, c'est qu'elle a ses anges gardiens.

Voir, ai-je écrit: les photographies de Martine Henry sont là pour nourrir le regard. Il arrive qu'elles soient presque abstraites. Certaines ont un grain grossier qui suggère un flou artistique, alors que d'autres, nettes, tranchantes, révèlent un quotidien sans fard, prosaïque pour ainsi dire, même si le noir et blanc est déjà une interprétation, une transfiguration. Elles sont autant de coups d'oeil différents sur Bruxelles, sur des choses qu'on pourrait croire trop ordinaires pour valoir un cliché. Et pourtant... Chacune de ces photos est source d'une histoire, et les images et les nouvelles du livre sont parfaitement en osmose.

Enfin, il y a l'humour, plus ou moins présent: on ne peut que sourire au grotesque du super-héros vêtu de brun, traqueur de merdes de chien, dans "Urban dog", ou aux dialogues rythmés de taxis, par interphones interposés, dans "Nombril et Petite Ceinture", habile construction langagière autour d'images alimentaires.

Sourires, poésie et regard non conformiste: Catherine Deschepper et Martine Henry s'entendent pour donner à voir la beauté parfois bien cachée de Bruxelles, à travers celles et ceux qui vivent cette ville au quotidien, humblement. Il suffit de regarder... Et voilà qui donne envie de voyager!

Catherine Deschepper et Martine Henry, Bruxelles à contrejour, Louvain-la-Neuve, Quadrature, 2017.

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