samedi 11 mars 2017

Avec Kenizé Mourad, un roman aux origines de l'indépendance de l'Inde


Il est toujours important et instructif de découvrir la destinée de femmes qui, méconnues, ont cependant donné à l'histoire un tournant décisif. Avec la personne de la bégum Hazrat Mahal, la romancière Kenizé Mourad a identifié une figure féminine historique hors pair de l'Uttar Pradesh. On peut la placer aux origines de l'indépendance indienne, près de cent ans avant qu'elle n'advienne. Pour que tout commence, il suffit que le colon se montre trop gourmand, en termes d'argent et de pouvoir! Tel est le début de "Dans la ville d'or et d'argent".

Que le lecteur soit prévenu: avec "Dans la ville d'or et d'argent", l'écrivaine Kenizé Mourad a choisi de coller au plus près à l'histoire. Le lecteur restera épaté par les documents historiques, parfois honteux, qu'elle a pu découvrir, et qu'elles cite in extenso: journaux, rapports officiels, etc. Cette documentation fait l'objet d'une imposante bibliographie. 

La romancière a le chic pour recréer un monde, celui de l'Inde du milieu du dix-neuvième siècle, et en particulier de la ville indienne de Lucknow, cette fameuse "ville d'or et d'argent" annoncée par le titre. Elle relève le côté remarquable de l'art de vivre qui s'y est développé, non sans relever aussi ce qu'il peut avoir de décadent: s'ils sont d'une loyauté sans faille, les personnages liés à la destinée de Lucknow, dans l'Uttar Pradesh, sont aussi présentés comme attachés à un système de castes et de fidélités, non exempt de préjugés, qui entrave un indispensable pragmatisme. Sacrées mentalités, si difficiles à dépasser, que la romancière recrée avec justesse!

"Dans la ville d'or et d'argent" excelle à recréer les intrigues de palais et les péripéties de ce qui a tout d'une guerre contre le colon anglais. Une guerre qui a ses astuces et ses anecdotes, parfois coûteuses en termes humains, parfois preuves d'une ruse insoupçonnée. On pense à ces munitions faites à base de porc et de vache dont les indigènes, musulmans ou hindous, refusent de se servir, quitte à mourir sur place. Ou à ces tunnels creusés, en état de siège, pour faire sauter les stocks de munitions ennemis. Le récit des escarmouches et batailles entre les Indiens, excédés par une occupation devenue injuste, et la Couronne anglaise, revêt ainsi de mémorables accents épiques, nourris encore d'aspects psychologiques.

Si l'auteure a le chic pour faire vivre ces nombreuses scènes de batailles et d'adversité où chaque camp a ses atouts et ses handicaps, elle sait aussi, et c'est important, ajouter à son roman une solide intrigue amoureuse. Celle-ci a une utilité dans la narration: elle montre que Hazrat Mahal, femme de tête capable de faire la guerre comme une Margaret Thatcher aux Falkland, a aussi un coeur - ce qui concourt à la rendre attachante. Les sentiments s'expriment ainsi, rarement donc avec violence, par-delà les interdits sociaux. Et avoir un coeur, pour Hazrat Mahal, c'est aussi, plus largement, se montrer humaine et civilisée envers les siens - comme envers l'ennemi lorsqu'il subit un revers. Quitte à ce que cela ne soit pas compris par les siens, et à ce que cela l'isole dans son propre camp.

Une histoire d'amour, rien de tel pour flatter le lecteur et le captiver, et en la matière, "Dans la ville d'or et d'argent" réserve un intense crescendo autour de la bégum Hazrat Mahal. Romanesque en diable, et par cela même captivant, le récit montre des traîtres, des alliés, des amis et des ennemis bien dessinés. Mais surtout, ce roman de Kenizé Mourad est une fresque historique généreuse, construite au plus près de l'histoire. Elle relate des épisodes historiques méconnus, d'importance a priori locale mais qui s'avèrent cruciaux dans leurs implications au niveau mondial: dans les années 1856, le soulèvement de Lucknow annonce un certain Mohandas Karamchand Gandhi! Sobre mais solide, l'écriture se met au service d'un récit historique qui, s'il semble lointain, se trouve aux origines de ce qu'est le monde d'aujourd'hui - et donne à voir au lecteur du vingt et unième siècle une tranche d'histoire méconnue et essentielle, dont une femme partie de rien est l'actrice majeure.

Kenizé Mourad, Dans la ville d'or et d'argent, Paris, Robert Laffont, 2010.

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