vendredi 13 janvier 2017

Amour et nature en poésie avec Benjamin Jichlinski

Jichlinski PerduAprès une première publication à Paris au titre très baudelairien de "En mal de fleurs", le jeune poète suisse Benjamin Jichlinski continue de tracer sa route. En fin d'année 2016, il a donné à ses lecteurs un deuxième recueil intitulé "A jamais perdu". L'édition s'est faite en Suisse cette fois. Et il s'agit d'un recueil de poésies d'une belle unité de ton et de thèmes, qui se souvient des grands poètes du dix-neuvième siècle et tourne autour des thèmes de la nature et, surtout, de l'amour.

Un rythme émerge des poèmes qui constituent le recueil, rythme créé par une forme où le quatrain est très présent. Il n'empêche que le poète ne s'enferme pas dans un formalisme absolu: plus d'un vers a l'apparence d'un alexandrin, mais quand on y regarde de plus près, cette longueur de vers ancestrale s'avère éclatée, par exemple au gré de césures décalées. Il en résulte une impression d'instabilité, d'inquiétude. Ce jeu formel va cependant un peu trop loin dès lors que l'auteur met l'accent sur celle-ci, par un titre par exemple, sans s'y tenir tout à fait: sa "Légende hendécasyllabienne" en 12 vers est hantée par quelques décasyllabes de bon aloi mais un peu courts... Quant aux rimes, elles s'avèrent libres, assument leur pauvreté comme leur richesse. La pauvreté pouvant être vue comme une richesse, bien sûr!

Nature, environnement... un thème annoncé dès la belle couverture de l'ouvre, signée Kenny Brandenberger. Nous avons dit que la forme, dans ses libertés, trahissait une certaine inquiétude; la voici exprimée, dès le premier poème, "Fils", qui annonce que les valeurs d'aujourd'hui sont le travail et l'argent, et qu'il faut s'y soumettre, alors que la nature et ses manifestations s'en vont. Ici déjà apparaît, de loin, le procédé classique de l'allégorie, qui permet à l'auteur de donner corps à des idées abstraites, dans un état intermédiaire entre le concept et les "mains dans le cambouis". Un procédé qu'on a un peu oublié et que l'auteur revisite ici au goût du jour.

Espérance, Panique, Liberté, Soumission voient ainsi le jour et existent le temps de deux ou trois poèmes. Certains d'entre eux revêtent l'allure d'apologues concis, de légendes express. Ces personnalisations nouvelles viennent compléter un panthéon païen et cosmopolite (les dieux grecs sont là, mais aussi des divinités nordiques) pour lequel le poète semble avoir une certaine tendresse. Celle-ci contraste avec la vision renvoyée de la religion chrétienne, démonétisée. Une vision bien en phase avec notre Europe sécularisée...

... il est aussi question d'amour dans "A jamais perdu". Les poèmes consacrés à ce thème viennent faire un contrepoint aux textes allégoriques ou penseurs et donnent la parole à un poète admiratif face à la beauté des femmes ("Osmose", contemplatif) et, dans certains cas, plutôt passif. Les divinités illustrent les sentiments, font même le lien ("Création"); l'auteur n'hésite pas à s'adresser à l'être aimé, quel qu'il soit - avec des images parfois déjà vues, certes.

Le poème "Aux poètes" pourrait être vu comme le programme de "A jamais perdu", reflétant le métier de poète comme une tension permanente, exigeante, entre la forme, l'inspiration, l'idée, le sens et même la beauté - des figures écrites tantôt avec une majuscule, tantôt sans, ce qui suggère l'importance que l'auteur leur accorde. Force est de dire, en fin de lecture, que l'auteur a le plus souvent su sortir des "bas-fonds d'une âme emplie de clichés". Il offre ainsi aux lecteurs amis de la poésie un ouvrage aux apparences classiques un brin trompeuses, témoignage recherché de la personnalité de l'auteur.

Benjamin Jichlinski, A jamais perdu, Pailly, Editions du Madrier, 2016, préface de Luce Péclard.

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