mercredi 15 juillet 2026

O monts indépendants...?

Eric Berthoud – Les rapports entre les communautés linguistiques de Suisse ne vont pas toujours de soi, et les tensions ne sont jamais très loin, notamment en ce qui concerne la Suisse romande, francophone (22,9% de la population totale du pays), et la Suisse alémanique, dont la population est germanophone (62,6% de la population suisse totale). A cela peuvent venir s'ajouter des éléments politiques... Auteur engagé, Eric Berthoud (1912-1997) commence son livre "Les monts Athos de la francophonie" par l'épisode de l'absence de la Suisse au premier sommet de la Francophonie, tenu à Niamey en 1969. Motif invoqué par la Confédération: ne pas favoriser une région linguistique. 

Voilà de quoi amorcer une critique en bonne et due forme, fondée sur un rapport de domination poussé ici jusqu'à l'absurde: la Suisse romande n'existe pas en tant qu'entité politique (on l'aurait appelée Romandie), il n'y a que des cantons, qui sont certes des Etats; mais en Suisse, les affaires étrangères relèvent de la seule compétence de la Confédération – une administration qui pense en allemand, même lorsque le ministre responsable est romand, et ce, depuis toujours, alors que les cantons romands sont suisses et pleinement égaux aux autres cantons depuis 1793 seulement – merci Napoléon! D'autres sommets sont évoqués, illustrant la frilosité de la Suisse, surtout alémanique, face à quelque chose qu'en vrai, elle ne connaît pas.

Eric Berthoud envisage la question du séparatisme romand, qu'il a lui-même soutenu notamment dans le cadre du Mouvement romand, aujourd'hui éteint ("Les monts Athos de la francophonie" date de 1994, et certains éléments ont évolué depuis). Son propos croise celui de l'autonomie du canton du Jura, obtenue de haute lutte face au canton de Berne. Il entre aussi en résonance avec le discours vigoureux que l'abbé Clovis Lugon tient dans "Quand la Suisse française s'éveillera". Notons du reste que l'auteur adopte ce terme de "Suisse française" pour rapprocher ethniquement le Romand du Français. On peut en débattre...

D'autres questions sensibles sont abordées, en particulier la germanisation de la Suisse romande par la langue et par des éléments culturels qui n'ont parfois rien à voir avec, pour le dire vite, les mentalités romandes – une germanisation qui prend parfois la forme de l'anglicisation, l'Alémanique étant plus perméable à l'anglais que le Romand. 

Côté formation, l'auteur s'oppose à l'enseignement du dialecte et se révèle favorable, par crainte du mélange, à l'enseignement de langues étrangères seulement lorsque la langue maternelle, en l'occurrence le français, est maîtrisé – que ce soit en Suisse ou dans l'Europe des XII de l'époque: cela ne profiterait qu'aux "grandes" langues, et en définitive à un anglais standard appauvri. Si l'argument tient la route au niveau collectif, on peut regretter que l'auteur fasse l'impasse sur l'enrichissement que peut apporter, individuellement, la maîtrise d'une ou deux langues en plus de la langue maternelle. Enfin, l'auteur n'omet pas d'évoquer le principe de territorialité, qui offre une certaine sécurité aux langues latines en Suisse et fait donc l'objet d'une surveillance sourcilleuse.

Il est permis enfin de regretter qu'un tel essai contienne autant de coquilles, d'autant plus qu'il s'agit d'un travail richement documenté, fondé entre autres sur Cornélius Castoriadis, sur l'un ou l'autre juriste suisse (sans oublier des rapports qui ont fait date, comme le rapport Clottu (1975) sur la politique culturelle en Suisse) et aussi sur le vécu et les expériences de l'auteur. Qu'il date un peu est inévitable: la Suisse n'avait pas la même Constitution en 1994 qu'aujourd'hui, et l'envie d'autonomie romande, dans une région devenue dynamique et prospère, s'est quelque peu effacée malgré la persistance de clivages et de préjugés: le röstigraben, désormais, on vit avec. A moins qu'un jour...

Eric Berthoud, Les monts Athos de la francophonie, Neuchâtel, chez l'auteur, 1994.


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