vendredi 8 mai 2026

Pierre Pelot, quand l'été déraille

Pierre Pelot – Qu'il est tendu, cet été! A la mort de sa mère, Fane revient au village de sa jeunesse pour vivre pépère avec son frère Maurice, un peu attardé, et sa compagne Lilas, belle et provocante. Son idée: une vie en pente douce. Tel est le point de départ de "L'été en pente douce", roman de Pierre Pelot, également connu pour son adaptation au cinéma par Gérard Krawczyk. Nous sommes en 1981, on paie encore en francs, on fume à la station-service...

Ils sont admirablement construits, les deux frères. Il y a d'un côté Fane, défiguré, la main détruite. Et de l'autre Maurice, qu'on dira "un peu lent". Entre eux, existe un lien d'amour-haine, fait à la fois de soutien indéfectible et de domination brute, qui n'est pas sans faire penser à la relation qui existe entre George Milton et Lennie Small dans "Des souris et des hommes" de John Steinbeck. Une impression accentuée par le fait qu'à l'instar de Lennie Small, Maurice aime caresser les trucs doux, en particulier son chien Nonosse. Cela dit, les sources du lien sont différentes: le lien entre Fane et Maurice est né d'un terrible accident.

Quant à Lilas, avec ses sempiternelles lunettes noires qui masquent un œil au beurre noir et suggèrent qu'il y a un secret plus profond à trouver en elle, elle concentre toute l'attention que le lecteur porte à "L'été en pente douce", ne serait-ce que parce qu'elle est la seule femme dont l'action compte vraiment dans ce roman. Elle aime Fane? Voilà qui fait naître le qu'en-dira-t-on, suggérant qu'elle est une femme vénale. Le lecteur n'est pas dupe: l'auteur permet de voir en elle, tout simplement, une jeune femme cabossée par la vie et qui aspire simplement au rêve si commun de fonder une famille – en l'espèce avec Fane, qu'elle trouve "gentil" après avoir été violentée plus souvent qu'à son tour. L'auteur, cependant, ne cache rien de ses zones d'ombre. On peut la trouver manipulatrice avec Maurice, par exemple, et même si c'est pour la bonne cause: "C'est un secret", insiste-t-elle à son égard, après un moment tendre.

Male gaze, femme objet? L'auteur met ces aspects sur la table, même si au moment où ce roman a été écrit, la notion de "male gaze" en tant que telle n'existait pas. Cela dit, le regard que l'auteur balade sur Lilas est si insistant, caricatural même, qu'il peut mettre mal à l'aise. À telle enseigne qu'il interroge le lecteur sur le regard qu'il porte sur les femmes qui l'entourent. Reste que "L'été en pente douce" reste un roman ancré dans un réel parfois cynique: l'auteur indique que Lilas a bien été "vendue" à Fane par Claude. Donc femme objet... commercial? Là encore, l'auteur pousse son propos à l'extrême pour interpeller. 

A cela répond, c'est vrai, la mentalité de propriétaires des personnages masculins du roman. On le remarque à certains gestes portés par Fane sur Lilas qui, s'ils ont l'allure de la tendresse et de la protection, indiquent aussi que cette fille est à lui (p. 117), d'autant plus qu'ils sont faits face à Claude, un rival violent que Lilas ne veut surtout plus voir. Enfin, l'esprit commercial éclate à l'état brut chez les frères Voke, propriétaires d'un garage et désireux de racheter la maison de Maurice, Lilas et Fane pour agrandir. Dans ce contexte, Olive, l'un des frères, fait figure à la fois de tentateur et d'homme qui pense qu'on peut acheter une femme amoureuse.

Et pour l'ambiance, l'auteur exploite à fond ce que peut avoir un été en pente douce, toujours tenté de glisser vers l'orage. Lilas est torride? L'été lui répond par sa chaleur, lourde à vivre au quotidien. Et pour survolter son propos, l'écrivain l'irrigue de solides rasades d'alcool, parfait pour radicaliser les positions des uns et des autres. Cela, jusqu'à ce que Fane se fasse l'instigateur de l'irréparable...

Psychologies bien dessinées, ambiances moites et malsaines, relations marquées par des liens froidement transactionnels: "L'été en pente douce" compte parmi ces romans tendus comme des cordes à violon qu'on dévore pour savoir quelle sera la forme de la catastrophe qui les terminera. Alors oui: on s'attend à ce que Lilas soit l'icône sacrificielle de ce roman; mais jusqu'au bout, l'auteur sait surprendre. Il n'y a qu'à voir l'issue tragique qu'il lui réserve, ainsi qu'à Fane et à Maurice, qui devra peut-être quand même, même s'il s'y refuse, aller vivre dans un hôpital spécialisé. Dans la mesure où les interactions entre humains, décrites avec justesse, sont universelles, "L'été en pente douce" mérite d'être à nouveau ouvert, quarante-cinq ans après sa parution, pour une lecture qui sera une redécouverte.

Pierre Pelot, L'été en pente douce, Paris, Fleuve noir, 1981. Les numéros de pages font référence à l'édition publiée par France Loisirs (1987).

Egalement lu par Claude le NocherManuel.

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