Tout débute avec le projet improbable de tourner un reportage sur Carlo Werner, un artiste qui s'est illustré dans l'expressionnisme abstrait et a disparu dans le "paradis" des Seychelles. Autour d'un jeune caméraman, Paul Schmidt, viennent s'agglutiner quelques personnages plus ou moins friqués, recommandables et surtout intéressés. Au début de ce roman, dès lors, le lecteur se réjouit de l'ambiance "panier de crabes" qui pourrait naître au fil des pages. Cela, d'autant plus que l'auteur réserve quelques piques acérées à l'adresse du petit monde cinématographique suisse et de ses financeurs institutionnels.
Et l'intrigue s'installe. Elle se révèle lente au "paradis" des Seychelles, un paradis où l'on s'englue dans la transpiration et où les personnages traversent une période d'ennui. L'ambiance de "Sans souci", dès lors, prend les teintes flaubertiennes d'un roman sur rien, qui observe surtout, avec lenteur, les interactions entre les personnages. L'artiste lui-même se fait attendre: il faudra que le lecteur patiente avant le premier coup de manivelle du film qui va naître, après plus d'une vicissitude.
Ces vicissitudes, l'écrivain les relate avec précision, et le lecteur ne manquera pas d'être surpris par les virages inattendus, sans doute délibérément improbables, que peut prendre la production d'un reportage qui, a priori, devrait être honnête et sincère, du choix des couleurs (on choisira du noir et blanc, ce qui ne manque pas de surprendre pour un film consacré à un peintre) et du support (Super-8, connoté amateur et peu pratique). Cela, sans compter ce qui va se jouer au montage, étape présentée comme le moment où l'histoire se construit, même à partir de rushes pris sans souci de structure. Il est permis de penser, au gré du long processus de gestation du documentaire, au film "Coups de feu sur Broadway" de Woody Allen.
A cela vient donc s'ajouter le jeu de masques des gens qui hantent les Seychelles au moment du tournage: des femmes accortes, un possible espion russe, des expats belges et de faux ambassadeurs. Le lecteur le plus coquin va sans doute se demander si Paul Schmidt va conclure avec Soazig, et s'amusera du jeu d'approches et de distances installé, tel un fil rouge qui marivaude, entre les deux personnages. L'auteur, quant à lui, joue habilement avec les rapports de force installés entre ses personnages: tel qui domine à un certain moment sera ridicule plus tard. Et ce jeu riche en surprises s'avère délectable.
S'il sait maintenir la tension dramatique sur la longueur, "Sans souci" aurait peut-être mérité d'être encore un peu plus court et nerveux par moments. Mais bah! On le prend comme il est, ce roman: le lecteur en appréciera la tonalité familière et empreinte d'ironie, et suivra, au rythme cahotant des Mini Moke qui roulent sur l'île de Mahé, les méandres qui conduisent à la naissance d'un documentaire à l'intérêt incertain.
Dominique Willemin, Sans souci, Chêne-Bourg, BSN Press, 2025.
Le site des éditions BSN Press.

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