lundi 20 juillet 2020

Olivia Gerig, quand la secte satanique refait surface sous les tropiques

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Olivia Gerig – Le Mage Noir est de retour! C'était prévisible, si l'on se souvient de l'opus 2018 d'Olivia Gerig, "Le Mage Noir", qui se terminait de façon ouverte, y compris sur l'exotisme. Nous y sommes: "Les Ravines de sang", qui vient de paraître, fait le grand écart entre Genève, la France voisine et la Réunion.


Quitte à paraître un peu long, le début des "Ravines de sang" prend le temps de dessiner le contexte et fait quelques rappels concernant ce qui se dessine comme une saga qui compte également le titre "L'Ogre du Salève". Plusieurs policiers vont se côtoyer dans "Les Ravines de sang", plus ou moins intègres, ayant tous un passé. Et peu à peu, tout se met en place. Deux personnages qui croient se connaître se croisent à l'aéroport, le lecteur fait la connaissance d'une famille réunionnaise bien trop grande, et surtout, les morts violentes, d'hommes comme d'animaux (tiens!), commencent à pleuvoir, tant en France qu'en Réunion. Faire le lien n'a rien d'évident...

Le lecteur retrouve avec bonheur quelques policiers déjà rencontrés dans les précédents opus, à l'instar d'Aurore Pellet ou de Claude Rouiller. La romancière s'attache à dessiner leur côté humain, faillible, bouffé par le travail parfois, à telle enseigne que toute vie sentimentale est vouée à devenir chaotique. Ce sont là des personnages attachants, par conséquent; mais elle sait aussi dessiner, voire mettre en avant les zones d'ombre d'autres figures, déjà vues dans les opus précédents.

Mais il y a plus profond encore. Peu à peu, en effet, c'est un épisode peu glorieux de l'histoire de France que la romancière met en avant, celui des enfants réunionnais enlevés à leurs parents trop pauvres pour repeupler les campagnes de métropole, par exemple en France voisine ou en Creuse, et servir de main-d'œuvre bien pratique. Certains de ces enfants ont fait preuve de résilience et ont trouvé leur place dans leur nouvelle région; d'autres n'ont jamais surmonté le mensonge de la France, mais aussi celui de leur famille. Sans en dire trop, cela peut bien entendu pousser à certaines extrémités: la vengeance est un plat qui se mange froid.

Et bien sûr, on retrouve la secte de la Confrérie du Savoir universel, toujours aussi meurtrière: on la verra renaître en Réunion, et organiser un suicide collectif lorsqu'elle se sent acculée. Une fois de plus, la romancière décrit une secte dans laquelle on reconnaît plus d'un groupe pseudo-religieux qui a fait scandale au cours des dernières décennies: ordre du Temple solaire, mais aussi Waco. En Réunion, la Confrérie essaie d'attirer des membres, essentiellement de sexe féminin, par des arguments fallacieux; n'est-ce pas un écho au mensonge de l'Etat français qui a séquestré tant d'enfants réunionnais dans un but bassement utilitaire?

Ah, et la Réunion alors? L'auteure ne s'attarde guère sur des descriptions idylliques. Le sentiment d'évasion se vit sur le mode sombre, entre autres avec la description d'une certaine misère, arrière-plan d'une île touristique qui n'a en tout cas pas besoin d'un tueur en série. Reste la musique des mots: la romancière n'hésite pas à faire parler certains de ses personnages en créole, laissant le lecteur suivre à sa manière: autant prononcer à haute voix pour être sûr! La musique du créole fait écho aux nombreux extraits musicaux que l'écrivaine place en exergue de ses chapitres: des musiques actuelles, qui sonnent rock.

Alors oui: il est permis de trouver plutôt longs certains passages, où la romancière prend le temps de dire le passé des personnages ou de raconter les choses. Cette relative lenteur est contrebalancée par des chapitres le plus souvent courts, divisés parfois en séquences. Une fois de plus, la romancière Olivia Gerig plonge ainsi ses lecteurs dans une ambiance de thriller littéraire, complexe à force de multiplier les points de vue, prêt à renoncer à une part de rythme et de nervosité pour s'intéresser à des personnages travaillés en profondeur.

Olivia Gerig, Les Ravines de sang, Lausanne, L'Age d'Homme, 2020.

Le site d'Olivia Gerig, celui des éditions L'Age d'Homme.

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